HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XIV.

 

 

Justin II. — Mort de Justin II. — Tibère II lui succède. — Vertus de Tibère II. — Sa mort. — L'empereur Maurice. — Révolte de l'armée. — Maurice déposé. — Le centurion Phocas est proclamé empereur. — Phocas fait massacrer Maurice et sa famille. — Héraclius, empereur. — Mort de Phocas. — Victoire d'Héraclius. — Le bois de la vraie croix. — Siège de Constantinople par les Avares ou Abares. — Première invasion musulmane. — Son caractère. — Mahomet. — Sa mission. — Abou-Bek. — Omar. — Réflexions (de 565 à 611).

 

Justinien descendit dans la tombe sans postérité, et laissa son trône à son neveu Justin II. Jean le Scolastique, patriarche de Constantinople, le couronna avec sa femme, Sophie, nièce de Théodora, le 20 novembre 565. Justin II, le sixième empereur qui recevait le diadème des mains d'un évêque, mourut fou en 578. Ignorant, adonné au vin, lâche, cruel, ses débauches abrégèrent sa vie. La seule bonne action de ses treize années de pouvoir fut l'adoption du général Tibère qui lui succéda au trône de Constantinople. Ce prince, vaillant, éclairé, vertueux, voulut ajouter, au nom odieux de Tibère, le nom aimé, vénéré et populaire de Constantin, et tint d'une main ferme le sceptre impérial pendant un règne trop court pour le bonheur des peuples. Il cessa de vivre en 582. Son bon sens, sa sagesse rendirent la paix à l'Église, depuis longtemps déchirée par les sectaires. Il légua son sceptre à un homme non moins brave, non moins vertueux que lui, le général Maurice.

Maurice descendait d'une illustre famille romaine. Il s'était noblement conduit dans les armées impériales, qu'il commandait. Il avait abattu l'orgueil des Perses, et vaincu, sous les murs de Constantine, les barbares de la Mauritanie, auxquels s'étaient joints les soldats d'Hormisdas, successeur de Cliosroès. En lui donnant l'empire, Tibère II lui donna aussi en mariage sa fille Constantina. Maurice avait alors quarante-trois ans.

Il avait été un général habile et courageux. Il ne fut qu'un empereur sans énergie et sans autorité. Une des causes de l'affaiblissement de l'empire avait été l'indiscipline des armées. L'insubordination, les exigences des soldats dataient de longtemps. Le génie et les exploits des Constantin le Grand, des Julien, des Théodose, des Narsès et des Bélisaire les avaient maintenus dans l'ordre et l'obéissance. Mais ils se mutinaient, se révoltaient depuis qu'ils ne sentaient plus à leur tête des chefs vigoureux et capables. Les légions montrèrent surtout leur esprit de licence sous le règne de Maurice. Cet empereur voulut les réprimer. Il avait composé lui-même un traité sur l'art de la guerre, sur la nécessité d'une bonne et forte discipline dans l'armée, et il entreprit de détruire les vices qu'il avait reconnus. La solde des troupes était exorbitante. Elle ruinait le trésor public. Maurice voulut la diminuer.

Cette mesure excita le mécontentement des soldats qui proférèrent des paroles outrageantes contre l'empereur et brisèrent les statues. Au lieu de persister dans la poursuite du mal invétéré qu'il voulait guérir, au lieu de résister aux rebelles et de les punir, Maurice, saisi de crainte, eut la faiblesse de céder à ses propres terreurs. Les troupes, qui s'attendaient à des châtiments, à un -régime sévère, n'eurent plus devant elles qu'un chef lâchement occupé à leur complaire ; elles reçurent leur solde d'autrefois ; l'empereur y ajouta même des immunités sous forme de récompense ! Cette pusillanimité accrut l'insolence des prétoriens, perdit Maurice et, avec lui, toute sa famille. Les soldats ne respectèrent plus un prince qui n'avait pas su se respecter lui-même en inclinant son sceptre devant la pique des révoltés. Pierre, frère de l'empereur, commandait un-corps d'armée eu quartier d'hiver sur les bords du Danube. Maurice lui donna l'ordre de s'avancer vers la province et d'y surveiller les Avares, peuple féroce qui déjà avait exercé ses ravages dans l'empire. Les troupes de Pierre refusèrent d'obéir ; elles le déclarèrent déchu de son titre de général, et choisirent pour le remplacer un obscur centurion appelé Phocas. Ce nouveau chef et son armée prononcèrent la déposition de Maurice et se mirent en marche vers Constantinople.

Un témoignage de confiance généreuse donné par Maurice au kan (roi) des Avares ou Abares, devint le prétexte d'une rébellion contre son autorité. Il y avait des prisonniers romains dans l'armée des barbares, il y avait un bien plus grand nombre de prisonniers barbares dans l'armée impériale. Maurice rendit la liberté à ces captifs après avoir reçu du kan la promesse que les prisonniers romains seraient délivrés. Le chef des Abares, infidèle à sa parole, demanda dix mille pièces d'or pour rançon. Maurice indigné les refusa, et le kan osa faire mettre à mort ses prisonniers. Les soldats de Phocas imaginèrent de faire peser sur l'empereur lui-même la responsabilité de cette boucherie, et se révoltèrent contre lui au moment même où il se préparait à châtier les meurtriers de leurs compagnons d'armes. Ce fut le 22 septembre 602 que l'armée de Phocas entra à Constantinople, en poussant des cris contre Maurice, qu'elle déclarait indigne de régner plus longtemps. La population fit cause commune avec les soldats séditieux, et Maurice dut faire place à Phocas qui fut proclamé seul Auguste. L'empereur n'avait jamais entendu parler du centurion Phocas, devenu maître de l'Orient ! Il apprit que, plein d'audace dans les intrigues, il se montrait timide dans les dangers. Hélas ! s'écria le prince découragé, si c'est un lâche, ce sera sûrement un assassin !

Abandonné du peuple, de l'armée, du clergé, du sénat, de ses ministres, qui tremblants et soumis s'empressaient de reconnaître leur nouveau maitre, Maurice quitte son palais. Il monte dans un navire avec sa femme, ses trois filles, ses six fils et va chercher un asile vers des bords amis. Un vent contraire ne permet pas aux fugitifs de passer l'Hellespont. Ils mouillent dans le port de Prennette, à six lieues de Constantinople, et trouvent un refuge dans l'église Saint-Autonome. Le fils aîné de Maurice, Théodose, se dirige vers la Perse, et va implorer les secours de Chosroës II, que l'empereur avait depuis peu de temps rétabli sur son trône.

Le lendemain le patriarche, Cyriaque, fait couler l'onction sainte sur le front de Phocas et de sa femme, Léonitia, ancienne vivandière ! Le 25 novembre le nouvel empereur se promène triomphalement dans Constantinople et jette au peuple, aux soldats des poignées de pièces d'or et d'argent qu'il a volées dans les coffres de Maurice. Et le peuple et l'armée chantent victoire et battent des mains !

Phocas fait célébrer ce jour-là les jeux de l'hippodrome. Il y assiste, vêtu de la pourpre, le front ceint du diadème, et placé sur le trône d'or de Justinien ! Une dispute éclate entre la faction bleue et la faction verte. Le jugement de Phocas parait être favorable aux verts. Les bleus se récrient et disent à Phocas : N’oublie donc pas que Maurice vit toujours ! Cette menace excite la cruauté du tyran. Le 27 novembre il ordonne à cinquante bandits d'arracher la famille impériale de l'église qu'elle avait choisie et de la massacrer. Cet ordre est impitoyablement exécuté. Maurice voit ses cinq fils, dont l'un est encore à la mamelle, tomber sous le glaive des assassins. Il contemple la mort de ses enfants et la sienne qui va venir avec un courage, une sérénité religieuse, qui ne peuvent trouver d'exemple que dans la mère des Maccabées. A chacun des coups qui retentit dans son âme déchirée, dans cette agonie dont Dieu seul peut sonder les angoisses, Maurice ne fait entendre que ces paroles de l'Écriture : Tu es juste, Seigneur, et tes jugements sont remplis d'équité ! Puis l'empereur déchu tend son cou au fer des meurtriers. Les troncs des cadavres sont jetés dans le Bosphore et les têtes exposées sur les remparts de Constantinople. Le peuple et les soldats prodiguent leurs outrages à ces hideux trophées de la victoire de Phocas !

Maurice était alors âgé de soixante-trois ans. Il en avait régné vingt-sept.

Il restait encore à Phocas de nobles et saintes victimes à immoler. Il avait épargné, on ne sait pourquoi, la femme, les filles et les frères de Maurice. Constantina, fille, épouse et mère d'empereur, essaya de soulever une partie des troupes contre le bourreau de sa famille. Phocas découvre la conspiration et fait décapiter l'impératrice, ses filles et les frères de l'empereur ! Théodose, arrêté sur le chemin de la Perse, est conduit à Phocas qui le fait étrangler ! Il condamne ensuite au dernier supplice une foule d'innocents soupçonnés de garder un pieux souvenir à la famille impériale[1] !

Il ne se rencontra qu'un seul homme, un vieillard qui osât protester contre tant de crimes. Ce fut Héraclius, alors gouverneur de l'Afrique. Il opposa, pendant huit ans, une résistance de chaque jour aux menaces du centurion qui déshonorait le trône de Constantin. Héraclius disposait, à Carthage, d'une armée qui lui était dévouée. Phocas n'eut pas le courage d'aller l'attaquer. Accablé d'ans et d'infirmités, Héraclius ne put venir en personne à Constantinople pour châtier le misérable assassin de la famille impériale. Il équipa une flotte et en confia le commandement à son fils, appelé aussi Héraclius. Il plaça à la tête de son armée de terre, son neveu Nicétas. Celui-ci prit le chemin de l'Égypte et de l'Asie, et se dirigea vers les rives du Bosphore. Héraclius fit voile vers Constantinople. Il était convenu que celui des deux cousins qui, le premier, renverserait Phocas, serait nommé empereur. Favorisée par les vents, la flotte d'Héraclius mouilla, dans les eaux de l'Hellespont, le 4 octobre 610. A cette date, Nicétas était à peine arrivé à Alexandrie.

A la vue des vaisseaux libérateurs, la population de Constantinople, depuis longtemps foulée par le tyran, se déclare contre lui et le dépose. L'armée, en garnison dans la ville impériale, se réunit aux habitants et fait entendre des clameurs contre l'usurpateur, qu'elle avait, quelques années auparavant, porté en triomphe au palais des Césars. Phocas s'était caché dans les souterrains de cette demeure. Ses soldats le découvrent, lui arrachent sa robe de pourpre, jettent sur ses épaules un manteau en étoffe noire, en lambeaux, lient les mains du tyran derrière le dos, et le traînent pieds nus et tête nue à Héraclius, qui lui fait trancher la tête. Monté sur le trône par la trahison et le crime, Phocas en descendit avec la honte et la mort qu'il n'avait que trop méritée. Il ne savait ni lire ni écrire. C'était un monstre à figure humaine. Plongé dans tous les vices, il ne considéra le pouvoir suprême que comme un moyen de s'enrichir, et de donner carrière à ses débauches, à sa cruauté.

Le libérateur de Constantinople et de l'Orient, Héraclius, fut proclamé empereur le 5 octobre 610. Lorsque Nicétas arriva à Constantinople, la révolution était consommée. Il se soumit sans murmure à la fortune de son cousin. L'empereur lui fit élever une statue équestre à Constantinople, lui donna sa fille en mariage, et lui accorda un rang distingué dans ses armées.

Prince instruit, religieux, équitable, loyal et courageux, Héraclius releva pour un moment la dignité de l'empire.

Les dilapidations de Phocas avaient épuisé les revenus de l'État. Pendant ses huit années de tyrannie et de lâcheté, les Perses s'étaient rendus maîtres de la Palestine, de la Syrie, de la Mésopotamie et de l'Arménie. Le clergé de Constantinople vendit les vases sacrés pour faire face aux dépenses de la guerre d'Héraclius contre les Perses. Cette guerre fut glorieuse et profitable à l'empire. Héraclius, à la tête d'une armée nombreuse, chassa les Perses des contrées qu'ils avaient envahies, pénétra jusqu'au cœur de la Médie, saccagea les villes de Chosroës II, vainquit ses troupes sur tous les points, lui fit cinquante mille prisonniers, lui enleva ses trésors, les apporta à Constantinople, où le peuple, l'armée et le sénat lui décernèrent, comme à Bélisaire, les honneurs du triomphe. Monté sur un char attelé de quatre éléphants, le monarque fait porter devant lui le bois de la vraie croix qu'il avait obtenue des Perses. Ceux-ci l'avaient enlevée à Jérusalem, en 615. Héraclius partit ensuite pour la ville sainte (629), emportant avec lui le bois sacré. Arrivé dans le jardin des Oliviers, l'empereur chargea la sainte croix sur ses épaules, et, suivi du clergé, de la population, il marcha pieusement dans la voie douloureuse, et déposa sur le Calvaire cette croix arrosée du sang du Sauveur six cents ans auparavant. Pompe auguste, spectacle magnifique que l'Église a voulu consacrer par la fête de l'Exaltation de la Croix, qu'elle célèbre le 14 septembre.

En 626, pendant qu'Héraclius battait les Perses sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, les Abares, profitant de son absence, vinrent mettre le siège devant Constantinople. La population de la cité impériale et les troupes que l'empereur y avait laissées en garnison, parvinrent, non sans combats, à obliger les barbares à la fuite. L'héroïsme d'Héraclius semblait avoir pénétré dans tous les cœurs.

Mais prêtons un instant l'oreille aux cris de guerre qui se font entendre, dans les dernières années du règne d'Héraclius, du côté d'Antioche, de Damas, d'Alexandrie et de la Palestine. Une invasion bien autrement formidable que celle des Abares s'est répandue sur ces antiques rivages. Elle se montre avec un caractère et des conditions de durée et de succès inconnus jusqu'ici. Elle a pour drapeau le grand nom d'Allah (Dieu) ; pour mot d'ordre, la prière ; pour mot de ralliement, la conquête du monde !

Mahomet a paru ! La Mekke, sa patrie, l'a vu pauvre, orphelin, n'ayant reçu pour tout héritage de ses parents que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. Il a été pasteur de troupeaux dans les champs de Médine. Puis, son oncle, Abutaleb, l'a emmené avec lui lorsqu'il conduisait ses caravanes marchandes aux foires de Bassora et de Damas. Maintenant, la capitale de l'Arabie revoit Mahomet puissant et fort, éloquent et guerrier, apôtre et conquérant. Il dit à ses concitoyens que Dieu a créé tous les hommes, qu'il les a distribués en nations, et qu'il l'a placé dans la meilleure des nations, la nation arabe ! que le Créateur a distribué chaque nation en tribus, et qu'il l'a placé dans la meilleure des tribus, la tribu des Coreïsites ! qu'il a divisé les tribus en familles, et qu'il l'a fait naître dans la meilleure des familles, la famille d'Abda-Allah, fils de Motaleb ! Il dit qu'il est le meilleur des hommes, qu'il frappera le premier à la porte du paradis, et que son tombeau sera le premier ouvert au jour du jugement. Il publie qu'Abraham l'a demandé à Dieu, que Jésus l'a annoncé au monde, et que la noble Aména, sa mère, a vu une grande lumière briller de l'orient à l'occident le jour qu'elle l'a mis au monde !

Il raconte son voyage nocturne à travers les espaces, sur sa jument ailée, Elborak (l'Étincelante) ; il l'a attachée, à Jérusalem, à l'endroit même où les prophètes avaient coutume d'attacher leurs coursiers. Dans le temple de Salomon, il s'est entretenu avec Abraham, Moïse, Jésus, et a fait sa prière avec eux. Il est monté au ciel par une échelle lumineuse ; il a passé entre les étoiles, ces globes immenses, suspendus aux cieux avec des chaînes d'or ; il a traversé les sept cieux de diamants, d'émeraude, de saphirs, de topazes, d'airain, d'or et d'hyacinthes ; il a vu des légions d'anges, des troupes de patriarches et de prophètes lui rendant hommage comme à l'apôtre de Dieu ! L'Éternel l'a touché de sa main puissante, et a imprimé sur son front le sceau des prophètes ! Il a lu, en caractères éblouissants, ces mots gravés sur le trône de la divine majesté : Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète !

Il dit qu'il a été envoyé pour rétablir le culte antique, et pour lui rendre sa pureté ; qu'Abraham et Ismaël, pères des Arabes, n'étaient ni juifs, ni chrétiens, mais vrais croyants ; qu'ils n'adoraient qu'un seul Dieu ; qu'ils ne commirent jamais l'impiété sacrilège de lui associer d'autres divinités. Il déclare une guerre d'extermination à l'idolâtrie. « Le glaive est la clef du ciel, s'écrie Mahomet ; une nuit passée sous les armes compte plus que deux mois de prières ! Celui qui succombe dans une bataille est absous ! les cieux lui sont ouverts ! ses blessures sont éclatantes comme le vermillon, et parfumées comme l'ambre ! Il grave en caractères de feu les principes de la fata.1ité dans l'âme des Arabes. Qui peut donc arrêter la mort ? ses pas sont plus rapides que les pas des gazelles ! La mort ! mais ce n'est qu'un pont jeté entre le temps et l'éternité ! L'éternité ! elle sera douce, heureuse ! Des fleuves de lait, de miel et de vins exquis roulent leurs flots parfumés dans le paradis, que le prophète promet aux pauvres et sauvages enfants des brûlants déserts d'Arabie. Il ravit, exalte leur imagination en peignant avec les plus vives couleurs les jouissances sensuelles réservées aux vrais croyants. Des eaux jaillissantes, des arbres, des fruits délicieux, des lits d'or ornés de pierreries, des épouses toujours jeunes et toujours belles, seront la récompense de ceux qui n'adoreront qu'un seul Dieu, et qui ne reconnaîtront qu'un seul prophète, Mahomet !

La parole entraînante et poétique de cet homme extraordinaire, sa noble et belle figure, son port de roi, l'irrésistible séduction de son sourire et de son regard puissant, sa vaste intelligence, sa justice envers ses semblables, son intrépidité dans les combats, subjuguent, enchantent les imaginations dans ces déserts où la tente arabe a été de tout temps la demeure chérie de la poésie et des passions guerrières. Dans un festin où Mahomet réunit ses plus ardents et ses plus fanatiques admirateurs, le jeune et bouillant Ali se lève, étend sa main menaçante, et dit : Je jure d'abattre la tête et de plonger mon cimeterre dans le ventre de tout homme qui doutera de la mission de Mahomet !

Le serment d'Ali exprimait toute la pensée du prophète de la Mekke : l’islamisme ou la mort ! A coup d'épée, et aussi par l'ascendant de son génie, Mahomet convertit à sa religion, dans l'espace de dix ans, les peuples répandus entre l'Euphrate et Mokka, entre la mer Rouge et le golfe Persique. Il meurt empoisonné, en 632, en reposant sa tête sur le sein de la belle et douce Aïscha (la bien vivante), fille d'Abou-Bek, la plus aimée de ses dix-sept femmes. « Dieu, dit-il en expirant, pardonne-moi mes péchés ! je vais rejoindre mes amis qui sont au ciel ! »

Les dernières paroles de Mahomet, comme toutes celles qu'il prononça pour s'accréditer auprès des Arabes, avaient pour but de tromper l'imagination des hommes. Ce Coran qu'il feignit de recevoir du ciel, il le composa dans la retraite, empruntant à nos livres saints le dogme de l'unité de Dieu. Il multipliait les merveilles pour faire paraître sa mission plus divine, et sa parole religieuse ne fut qu'une longue imposture. L'Évangile a conquis le monde en glorifiant la souffrance et en promettant les félicités invisibles ; Mahomet a soumis la moitié de l'univers en flattant le côté grossier de l'homme, en promettant les félicités brutales. Les chrétiens ont vaincu en se faisant égorger, les mahométans en égorgeant.

En 634, à la tête de cent mille soldats de l'Yémen et des Sarrasins d'Afrique, convertis à l'islamisme, Abou-Bek, premier calife (successeur) de Mahomet, avait conquis l'Irak (Mésopotamie) et la Syrie. En mourant, il désigne Omar pour le remplacer, et lui donne le titre de roi.

« La gloire me suffit, dit Omar ; qu'ai-je besoin d'une couronne ?

— La couronne a besoin de toi, répond Abou-Bek. »

Omar obéit, et se fait appeler Almoumenin (prince des fidèles). Le troisième commandeur des croyants s'empare des principales villes de la Syrie, du littoral de l'Égypte, bat les armées d'Héraclius, et, le 15 mai 637, il entre en vainqueur dans Jérusalem, monté sur un chameau, qui portait un sac de froment, un sac de dattes, un plat de bois et une bouteille de cuir remplie d'eau. Une mosquée s'élève sur l'ancien parvis du temple de Salomon. L'emblème religieux du pâtre de Médine se dresse insolemment en face du Calvaire de Jésus-Christ. Il y restera jusqu'à ce que l'épée de Godefroi vienne le briser. Mais cet emblème reparaîtra en dominateur quatre-vingt-dix ans après ; et le pèlerin chrétien du XIXe siècle le retrouvera encore sur les montagnes de Sion.

Les premières conquêtes de l'islamisme dans l'empire d'Orient, constituent une des plus profondes révolutions qui se soient accomplies dans le monde. Les contre-coups de cette révolution font déjà chanceler le trône de Constantinople, depuis longtemps ébranlé. Désormais, la lutte est engagée entre les soldats de Mahomet et ceux des empereurs des rives du Bosphore. Elle ne finira que le jour où le croissant remplacera la croix plantée par Justinien sur la coupole de Sainte-Sophie.

 

 

 



[1] Theophane, livre VIII, chap. X. Nicéphore, liv. XVIII, chap. XXXXI. Evagrius, livre V, chap. XXIII.