Justin II. — Mort de
Justin II. — Tibère II lui succède. — Vertus de Tibère II. — Sa mort. —
L'empereur Maurice. — Révolte de l'armée. — Maurice déposé. — Le centurion
Phocas est proclamé empereur. — Phocas fait massacrer Maurice et sa famille.
— Héraclius, empereur. — Mort de Phocas. — Victoire d'Héraclius. — Le bois de
la vraie croix. — Siège de Constantinople par les Avares ou Abares. —
Première invasion musulmane. — Son caractère. — Mahomet. — Sa mission. —
Abou-Bek. — Omar. — Réflexions (de 565 à 611).
Justinien
descendit dans la tombe sans postérité, et laissa son trône à son neveu
Justin II. Jean le Scolastique, patriarche de Constantinople, le couronna
avec sa femme, Sophie, nièce de Théodora, le 20 novembre 565. Justin II, le
sixième empereur qui recevait le diadème des mains d'un évêque, mourut fou en
578. Ignorant, adonné au vin, lâche, cruel, ses débauches abrégèrent sa vie.
La seule bonne action de ses treize années de pouvoir fut l'adoption du
général Tibère qui lui succéda au trône de Constantinople. Ce prince,
vaillant, éclairé, vertueux, voulut ajouter, au nom odieux de Tibère, le nom
aimé, vénéré et populaire de Constantin, et tint d'une main ferme le
sceptre impérial pendant un règne trop court pour le bonheur des peuples. Il
cessa de vivre en 582. Son bon sens, sa sagesse rendirent la paix à l'Église,
depuis longtemps déchirée par les sectaires. Il légua son sceptre à un homme
non moins brave, non moins vertueux que lui, le général Maurice. Maurice
descendait d'une illustre famille romaine. Il s'était noblement conduit dans
les armées impériales, qu'il commandait. Il avait abattu l'orgueil des
Perses, et vaincu, sous les murs de Constantine, les barbares de la
Mauritanie, auxquels s'étaient joints les soldats d'Hormisdas, successeur de
Cliosroès. En lui donnant l'empire, Tibère II lui donna aussi en mariage sa
fille Constantina. Maurice avait alors quarante-trois ans. Il
avait été un général habile et courageux. Il ne fut qu'un empereur sans
énergie et sans autorité. Une des causes de l'affaiblissement de l'empire
avait été l'indiscipline des armées. L'insubordination, les exigences des
soldats dataient de longtemps. Le génie et les exploits des Constantin le
Grand, des Julien, des Théodose, des Narsès et des Bélisaire les avaient
maintenus dans l'ordre et l'obéissance. Mais ils se mutinaient, se
révoltaient depuis qu'ils ne sentaient plus à leur tête des chefs vigoureux
et capables. Les légions montrèrent surtout leur esprit de licence sous le
règne de Maurice. Cet empereur voulut les réprimer. Il avait composé lui-même
un traité sur l'art de la guerre, sur la nécessité d'une bonne et forte
discipline dans l'armée, et il entreprit de détruire les vices qu'il avait
reconnus. La solde des troupes était exorbitante. Elle ruinait le trésor
public. Maurice voulut la diminuer. Cette
mesure excita le mécontentement des soldats qui proférèrent des paroles
outrageantes contre l'empereur et brisèrent les statues. Au lieu de persister
dans la poursuite du mal invétéré qu'il voulait guérir, au lieu de résister
aux rebelles et de les punir, Maurice, saisi de crainte, eut la faiblesse de
céder à ses propres terreurs. Les troupes, qui s'attendaient à des
châtiments, à un -régime sévère, n'eurent plus devant elles qu'un chef
lâchement occupé à leur complaire ; elles reçurent leur solde d'autrefois ;
l'empereur y ajouta même des immunités sous forme de récompense ! Cette
pusillanimité accrut l'insolence des prétoriens, perdit Maurice et, avec lui,
toute sa famille. Les soldats ne respectèrent plus un prince qui n'avait pas
su se respecter lui-même en inclinant son sceptre devant la pique des
révoltés. Pierre, frère de l'empereur, commandait un-corps d'armée eu
quartier d'hiver sur les bords du Danube. Maurice lui donna l'ordre de
s'avancer vers la province et d'y surveiller les Avares, peuple féroce qui
déjà avait exercé ses ravages dans l'empire. Les troupes de Pierre refusèrent
d'obéir ; elles le déclarèrent déchu de son titre de général, et choisirent
pour le remplacer un obscur centurion appelé Phocas. Ce nouveau chef et son
armée prononcèrent la déposition de Maurice et se mirent en marche vers
Constantinople. Un
témoignage de confiance généreuse donné par Maurice au kan (roi) des Avares ou Abares, devint le
prétexte d'une rébellion contre son autorité. Il y avait des prisonniers
romains dans l'armée des barbares, il y avait un bien plus grand nombre de
prisonniers barbares dans l'armée impériale. Maurice rendit la liberté à ces
captifs après avoir reçu du kan la promesse que les prisonniers romains
seraient délivrés. Le chef des Abares, infidèle à sa parole, demanda dix
mille pièces d'or pour rançon. Maurice indigné les refusa, et le kan osa
faire mettre à mort ses prisonniers. Les soldats de Phocas imaginèrent de
faire peser sur l'empereur lui-même la responsabilité de cette boucherie, et
se révoltèrent contre lui au moment même où il se préparait à châtier les
meurtriers de leurs compagnons d'armes. Ce fut le 22 septembre 602 que
l'armée de Phocas entra à Constantinople, en poussant des cris contre
Maurice, qu'elle déclarait indigne de régner plus longtemps. La population
fit cause commune avec les soldats séditieux, et Maurice dut faire place à
Phocas qui fut proclamé seul Auguste. L'empereur n'avait jamais entendu
parler du centurion Phocas, devenu maître de l'Orient ! Il apprit que, plein
d'audace dans les intrigues, il se montrait timide dans les dangers. Hélas
! s'écria le prince découragé, si c'est un lâche, ce sera sûrement un
assassin ! Abandonné
du peuple, de l'armée, du clergé, du sénat, de ses ministres, qui tremblants
et soumis s'empressaient de reconnaître leur nouveau maitre, Maurice quitte
son palais. Il monte dans un navire avec sa femme, ses trois filles, ses six
fils et va chercher un asile vers des bords amis. Un vent contraire ne permet
pas aux fugitifs de passer l'Hellespont. Ils mouillent dans le port de
Prennette, à six lieues de Constantinople, et trouvent un refuge dans
l'église Saint-Autonome. Le fils aîné de Maurice, Théodose, se dirige vers la
Perse, et va implorer les secours de Chosroës II, que l'empereur avait depuis
peu de temps rétabli sur son trône. Le
lendemain le patriarche, Cyriaque, fait couler l'onction sainte sur le front
de Phocas et de sa femme, Léonitia, ancienne vivandière ! Le 25 novembre le
nouvel empereur se promène triomphalement dans Constantinople et jette au
peuple, aux soldats des poignées de pièces d'or et d'argent qu'il a volées
dans les coffres de Maurice. Et le peuple et l'armée chantent victoire et
battent des mains ! Phocas
fait célébrer ce jour-là les jeux de l'hippodrome. Il y assiste, vêtu de la
pourpre, le front ceint du diadème, et placé sur le trône d'or de Justinien !
Une dispute éclate entre la faction bleue et la faction verte.
Le jugement de Phocas parait être favorable aux verts. Les bleus
se récrient et disent à Phocas : N’oublie donc pas que Maurice vit
toujours ! Cette menace excite la cruauté du tyran. Le 27 novembre il
ordonne à cinquante bandits d'arracher la famille impériale de l'église
qu'elle avait choisie et de la massacrer. Cet ordre est impitoyablement
exécuté. Maurice voit ses cinq fils, dont l'un est encore à la mamelle,
tomber sous le glaive des assassins. Il contemple la mort de ses enfants et
la sienne qui va venir avec un courage, une sérénité religieuse, qui ne
peuvent trouver d'exemple que dans la mère des Maccabées. A chacun des coups
qui retentit dans son âme déchirée, dans cette agonie dont Dieu seul peut
sonder les angoisses, Maurice ne fait entendre que ces paroles de l'Écriture
: Tu es juste, Seigneur, et tes jugements sont remplis d'équité ! Puis
l'empereur déchu tend son cou au fer des meurtriers. Les troncs des cadavres
sont jetés dans le Bosphore et les têtes exposées sur les remparts de
Constantinople. Le peuple et les soldats prodiguent leurs outrages à ces
hideux trophées de la victoire de Phocas ! Maurice
était alors âgé de soixante-trois ans. Il en avait régné vingt-sept. Il
restait encore à Phocas de nobles et saintes victimes à immoler. Il avait
épargné, on ne sait pourquoi, la femme, les filles et les frères de Maurice.
Constantina, fille, épouse et mère d'empereur, essaya de soulever une partie
des troupes contre le bourreau de sa famille. Phocas découvre la conspiration
et fait décapiter l'impératrice, ses filles et les frères de l'empereur !
Théodose, arrêté sur le chemin de la Perse, est conduit à Phocas qui le fait
étrangler ! Il condamne ensuite au dernier supplice une foule d'innocents
soupçonnés de garder un pieux souvenir à la famille impériale[1] ! Il ne
se rencontra qu'un seul homme, un vieillard qui osât protester contre tant de
crimes. Ce fut Héraclius, alors gouverneur de l'Afrique. Il opposa, pendant
huit ans, une résistance de chaque jour aux menaces du centurion qui
déshonorait le trône de Constantin. Héraclius disposait, à Carthage, d'une
armée qui lui était dévouée. Phocas n'eut pas le courage d'aller l'attaquer.
Accablé d'ans et d'infirmités, Héraclius ne put venir en personne à
Constantinople pour châtier le misérable assassin de la famille impériale. Il
équipa une flotte et en confia le commandement à son fils, appelé aussi
Héraclius. Il plaça à la tête de son armée de terre, son neveu Nicétas.
Celui-ci prit le chemin de l'Égypte et de l'Asie, et se dirigea vers les
rives du Bosphore. Héraclius fit voile vers Constantinople. Il était convenu
que celui des deux cousins qui, le premier, renverserait Phocas, serait nommé
empereur. Favorisée par les vents, la flotte d'Héraclius mouilla, dans les
eaux de l'Hellespont, le 4 octobre 610. A cette date, Nicétas était à peine
arrivé à Alexandrie. A la
vue des vaisseaux libérateurs, la population de Constantinople, depuis
longtemps foulée par le tyran, se déclare contre lui et le dépose. L'armée,
en garnison dans la ville impériale, se réunit aux habitants et fait entendre
des clameurs contre l'usurpateur, qu'elle avait, quelques années auparavant,
porté en triomphe au palais des Césars. Phocas s'était caché dans les
souterrains de cette demeure. Ses soldats le découvrent, lui arrachent sa
robe de pourpre, jettent sur ses épaules un manteau en étoffe noire, en
lambeaux, lient les mains du tyran derrière le dos, et le traînent pieds nus
et tête nue à Héraclius, qui lui fait trancher la tête. Monté sur le trône
par la trahison et le crime, Phocas en descendit avec la honte et la mort
qu'il n'avait que trop méritée. Il ne savait ni lire ni écrire. C'était un
monstre à figure humaine. Plongé dans tous les vices, il ne considéra le
pouvoir suprême que comme un moyen de s'enrichir, et de donner carrière à ses
débauches, à sa cruauté. Le
libérateur de Constantinople et de l'Orient, Héraclius, fut proclamé empereur
le 5 octobre 610. Lorsque Nicétas arriva à Constantinople, la révolution
était consommée. Il se soumit sans murmure à la fortune de son cousin.
L'empereur lui fit élever une statue équestre à Constantinople, lui donna sa
fille en mariage, et lui accorda un rang distingué dans ses armées. Prince
instruit, religieux, équitable, loyal et courageux, Héraclius releva pour un
moment la dignité de l'empire. Les
dilapidations de Phocas avaient épuisé les revenus de l'État. Pendant ses
huit années de tyrannie et de lâcheté, les Perses s'étaient rendus maîtres de
la Palestine, de la Syrie, de la Mésopotamie et de l'Arménie. Le clergé de
Constantinople vendit les vases sacrés pour faire face aux dépenses de la
guerre d'Héraclius contre les Perses. Cette guerre fut glorieuse et
profitable à l'empire. Héraclius, à la tête d'une armée nombreuse, chassa les
Perses des contrées qu'ils avaient envahies, pénétra jusqu'au cœur de la
Médie, saccagea les villes de Chosroës II, vainquit ses troupes sur tous les
points, lui fit cinquante mille prisonniers, lui enleva ses trésors, les
apporta à Constantinople, où le peuple, l'armée et le sénat lui décernèrent,
comme à Bélisaire, les honneurs du triomphe. Monté sur un char attelé de
quatre éléphants, le monarque fait porter devant lui le bois de la vraie
croix qu'il avait obtenue des Perses. Ceux-ci l'avaient enlevée à Jérusalem,
en 615. Héraclius partit ensuite pour la ville sainte (629), emportant avec
lui le bois sacré. Arrivé dans le jardin des Oliviers, l'empereur chargea la
sainte croix sur ses épaules, et, suivi du clergé, de la population, il
marcha pieusement dans la voie douloureuse, et déposa sur le Calvaire cette
croix arrosée du sang du Sauveur six cents ans auparavant. Pompe auguste,
spectacle magnifique que l'Église a voulu consacrer par la fête de
l'Exaltation de la Croix, qu'elle célèbre le 14 septembre. En 626,
pendant qu'Héraclius battait les Perses sur les bords du Tigre et de
l'Euphrate, les Abares, profitant de son absence, vinrent mettre le siège
devant Constantinople. La population de la cité impériale et les troupes que
l'empereur y avait laissées en garnison, parvinrent, non sans combats, à
obliger les barbares à la fuite. L'héroïsme d'Héraclius semblait avoir
pénétré dans tous les cœurs. Mais
prêtons un instant l'oreille aux cris de guerre qui se font entendre, dans
les dernières années du règne d'Héraclius, du côté d'Antioche, de Damas,
d'Alexandrie et de la Palestine. Une invasion bien autrement formidable que
celle des Abares s'est répandue sur ces antiques rivages. Elle se montre avec
un caractère et des conditions de durée et de succès inconnus jusqu'ici. Elle
a pour drapeau le grand nom d'Allah (Dieu) ; pour mot d'ordre, la prière ; pour mot de
ralliement, la conquête du monde ! Mahomet
a paru ! La Mekke, sa patrie, l'a vu pauvre, orphelin, n'ayant reçu pour tout
héritage de ses parents que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. Il a
été pasteur de troupeaux dans les champs de Médine. Puis, son oncle,
Abutaleb, l'a emmené avec lui lorsqu'il conduisait ses caravanes marchandes
aux foires de Bassora et de Damas. Maintenant, la capitale de l'Arabie revoit
Mahomet puissant et fort, éloquent et guerrier, apôtre et conquérant. Il dit
à ses concitoyens que Dieu a créé tous les hommes, qu'il les a distribués en
nations, et qu'il l'a placé dans la meilleure des nations, la nation arabe !
que le Créateur a distribué chaque nation en tribus, et qu'il l'a placé dans
la meilleure des tribus, la tribu des Coreïsites ! qu'il a divisé les tribus
en familles, et qu'il l'a fait naître dans la meilleure des familles, la
famille d'Abda-Allah, fils de Motaleb ! Il dit qu'il est le meilleur des
hommes, qu'il frappera le premier à la porte du paradis, et que son tombeau
sera le premier ouvert au jour du jugement. Il publie qu'Abraham l'a demandé
à Dieu, que Jésus l'a annoncé au monde, et que la noble Aména, sa mère, a vu
une grande lumière briller de l'orient à l'occident le jour qu'elle l'a mis
au monde ! Il
raconte son voyage nocturne à travers les espaces, sur sa jument ailée,
Elborak (l'Étincelante) ; il l'a attachée, à Jérusalem,
à l'endroit même où les prophètes avaient coutume d'attacher leurs coursiers.
Dans le temple de Salomon, il s'est entretenu avec Abraham, Moïse, Jésus, et
a fait sa prière avec eux. Il est monté au ciel par une échelle lumineuse ;
il a passé entre les étoiles, ces globes immenses, suspendus aux cieux avec
des chaînes d'or ; il a traversé les sept cieux de diamants, d'émeraude, de
saphirs, de topazes, d'airain, d'or et d'hyacinthes ; il a vu des légions
d'anges, des troupes de patriarches et de prophètes lui rendant hommage comme
à l'apôtre de Dieu ! L'Éternel l'a touché de sa main puissante, et a imprimé
sur son front le sceau des prophètes ! Il a lu, en caractères éblouissants,
ces mots gravés sur le trône de la divine majesté : Il n'y a pas d'autre dieu
que Dieu, et Mahomet est son prophète ! Il dit
qu'il a été envoyé pour rétablir le culte antique, et pour lui rendre sa
pureté ; qu'Abraham et Ismaël, pères des Arabes, n'étaient ni juifs, ni
chrétiens, mais vrais croyants ; qu'ils n'adoraient qu'un seul Dieu ; qu'ils
ne commirent jamais l'impiété sacrilège de lui associer d'autres divinités.
Il déclare une guerre d'extermination à l'idolâtrie. « Le glaive est la clef
du ciel, s'écrie Mahomet ; une nuit passée sous les armes compte plus que
deux mois de prières ! Celui qui succombe dans une bataille est absous ! les
cieux lui sont ouverts ! ses blessures sont éclatantes comme le vermillon, et
parfumées comme l'ambre ! Il grave en caractères de feu les principes de la
fata.1ité dans l'âme des Arabes. Qui peut donc arrêter la mort ? ses pas sont
plus rapides que les pas des gazelles ! La mort ! mais ce n'est qu'un pont
jeté entre le temps et l'éternité ! L'éternité ! elle sera douce, heureuse !
Des fleuves de lait, de miel et de vins exquis roulent leurs flots parfumés
dans le paradis, que le prophète promet aux pauvres et sauvages enfants des
brûlants déserts d'Arabie. Il ravit, exalte leur imagination en peignant avec
les plus vives couleurs les jouissances sensuelles réservées aux vrais
croyants. Des eaux jaillissantes, des arbres, des fruits délicieux, des
lits d'or ornés de pierreries, des épouses toujours jeunes et toujours
belles, seront la récompense de ceux qui n'adoreront qu'un seul Dieu, et qui
ne reconnaîtront qu'un seul prophète, Mahomet ! La
parole entraînante et poétique de cet homme extraordinaire, sa noble et belle
figure, son port de roi, l'irrésistible séduction de son sourire et de son
regard puissant, sa vaste intelligence, sa justice envers ses semblables, son
intrépidité dans les combats, subjuguent, enchantent les imaginations dans
ces déserts où la tente arabe a été de tout temps la demeure chérie de la
poésie et des passions guerrières. Dans un festin où Mahomet réunit ses plus
ardents et ses plus fanatiques admirateurs, le jeune et bouillant Ali se
lève, étend sa main menaçante, et dit : Je jure d'abattre la tête et de
plonger mon cimeterre dans le ventre de tout homme qui doutera de la mission
de Mahomet ! Le
serment d'Ali exprimait toute la pensée du prophète de la Mekke : l’islamisme
ou la mort ! A coup d'épée, et aussi par l'ascendant de son génie,
Mahomet convertit à sa religion, dans l'espace de dix ans, les peuples
répandus entre l'Euphrate et Mokka, entre la mer Rouge et le golfe Persique.
Il meurt empoisonné, en 632, en reposant sa tête sur le sein de la belle et
douce Aïscha (la bien vivante), fille d'Abou-Bek, la plus aimée de ses dix-sept femmes.
« Dieu, dit-il en expirant, pardonne-moi mes péchés ! je vais rejoindre
mes amis qui sont au ciel ! » Les
dernières paroles de Mahomet, comme toutes celles qu'il prononça pour
s'accréditer auprès des Arabes, avaient pour but de tromper l'imagination des
hommes. Ce Coran qu'il feignit de recevoir du ciel, il le composa dans la
retraite, empruntant à nos livres saints le dogme de l'unité de Dieu. Il
multipliait les merveilles pour faire paraître sa mission plus divine, et sa
parole religieuse ne fut qu'une longue imposture. L'Évangile a conquis le
monde en glorifiant la souffrance et en promettant les félicités invisibles ;
Mahomet a soumis la moitié de l'univers en flattant le côté grossier de
l'homme, en promettant les félicités brutales. Les chrétiens ont vaincu en se
faisant égorger, les mahométans en égorgeant. En 634,
à la tête de cent mille soldats de l'Yémen et des Sarrasins d'Afrique,
convertis à l'islamisme, Abou-Bek, premier calife (successeur) de Mahomet, avait conquis
l'Irak (Mésopotamie) et la Syrie. En mourant, il
désigne Omar pour le remplacer, et lui donne le titre de roi. « La
gloire me suffit, dit Omar ; qu'ai-je besoin d'une couronne ? — La
couronne a besoin de toi, répond Abou-Bek. » Omar
obéit, et se fait appeler Almoumenin (prince des fidèles). Le troisième commandeur des
croyants s'empare des principales villes de la Syrie, du littoral de
l'Égypte, bat les armées d'Héraclius, et, le 15 mai 637, il entre en
vainqueur dans Jérusalem, monté sur un chameau, qui portait un sac de
froment, un sac de dattes, un plat de bois et une bouteille de cuir remplie
d'eau. Une mosquée s'élève sur l'ancien parvis du temple de Salomon.
L'emblème religieux du pâtre de Médine se dresse insolemment en face du
Calvaire de Jésus-Christ. Il y restera jusqu'à ce que l'épée de Godefroi
vienne le briser. Mais cet emblème reparaîtra en dominateur quatre-vingt-dix
ans après ; et le pèlerin chrétien du XIXe siècle le retrouvera encore sur
les montagnes de Sion. Les premières conquêtes de l'islamisme dans l'empire d'Orient, constituent une des plus profondes révolutions qui se soient accomplies dans le monde. Les contre-coups de cette révolution font déjà chanceler le trône de Constantinople, depuis longtemps ébranlé. Désormais, la lutte est engagée entre les soldats de Mahomet et ceux des empereurs des rives du Bosphore. Elle ne finira que le jour où le croissant remplacera la croix plantée par Justinien sur la coupole de Sainte-Sophie. |
[1]
Theophane, livre VIII, chap. X. Nicéphore, liv. XVIII, chap. XXXXI. Evagrius, livre V, chap. XXIII.