Monuments de
Justinien. — Il forme le projet de reconstruire Sainte-Sophie sur un plan
nouveau. — Conversation de Justinien avec les architectes à ce sujet. —
Anthémius de Thrales. — Origine de la coupole. — Description de
Sainte-Sophie. — Sa dédicace. — Peste et tremblement de terre à
Constantinople. — Les doctrines d'Origine combattues par l'empereur
Justinien. — Il convoque, en 553, le concile général de Constantinople qui
les condamne. — Justinien, après avoir défendu l'orthodoxie, tombe dans
l'hérésie. — L'historien Evagrius condamne Justinien. — Le Saint-Siège loue
sa foi vers la fin du VIIe siècle. — Mort de Justinien. — Son caractère. —
Ses travaux de législateur.
Jamais
souverain ne bâtit et ne rebâtit autant de villes, de remparts, de
citadelles, de bains, de ponts, d'aqueducs, de citernes, d'hôpitaux,
d'églises, de monastères et de palais que l'empereur Justinien. Il avait la
passion ou, plutôt, la manie de l'architecture. Versé dans les sciences
mathématiques, il se livrait avec prédilection aux études architecturales. La
disposition et l'ordonnance d'un bâtiment l'occupaient autant que la
confection d'une de ses plus importantes lois. Il construisait et reconstruisait
sans cesse. Procope, historien contemporain, n'a pas consacré moins de six
livres très-étendus aux travaux exécutés sous le règne et par les soins de
Justinien. Mais ces travaux, qui coûtèrent des sommes incalculables,
portaient tous l'empreinte du mauvais goût du Bas-Empire. Pour suffire à tant
de dépenses le monarque accabla d'impôts les populations de ses États. Les
richesses amassées par Anastase, celles que Bélisaire, à la suite de ses
conquêtes, apporta à Constantinople, furent englouties dans ces
constructions. A la fin de sa vie Justinien avait épuisé le trésor public. La
demeure impériale élevée par Constantin, avait été endommagée par les
incendies et les tremblements de terre qui tant de fois désolèrent
Constantinople. Justinien la répara avec un luxe, une somptuosité inconnus
jusqu'à lui. Les portes en étaient d'airain massif. Le pavé, les murs
extérieurs et intérieurs étaient revêtus de marbre de diverses couleurs. On y
voyait le vert émeraude de la Laconie, le rouge de feu et la pierre blanche
de la Phrygie, coupés de veines d'un vert de mer. Les mosaïques du plafond de
la salle du trône représentaient les triomphes de Bélisaire sur les Vandales
et les Goths d'Italie. L'or, l'argent, les pierres précieuses, répandus à
profusion, y brillaient de toutes parts[1]. Aux
nombreuses églises que possédait Constantinople à l'avènement (le Justinien,
ce prince en ajouta trente-cinq. Mais le temple chrétien qu'il se plut
surtout à embellir avec une magnificence sans égale, fut Sainte-Sophie,
primitivement fondée par Constance et dédiée à la sagesse éternelle. Comme
nous l'avons déjà dit, l'incendie de 532 la dévora. Nous avons visité ce
monument. Nous n'entreprendrons pas de le décrire en entier. Un pareil
travail nous entraînerait dans de trop longs détails. Nous nous bornerons à
des indications qui feront connaître aussi l'état présent du monument. Justinien
voulut que Sainte-Sophie restât comme l'œuvre principale de sa vie. Il appela
à Constantinople, en 532, les plus célèbres architectes de l'Italie. de la
Grèce, de l'Asie Mineure, de l'Égypte, et les réunit autour de lui. Parmi ces
architectes se trouvaient Anthémius, de Thrales, les deux Isidores de Milet
et le savant Proclus qui, sous le règne d'Anastase, renouvela, avec un plein
succès, contre la flotte des Goths mouillée dans le Bosphore, l'expérience
des miroirs d'Archimède. L'empereur
communiqua à ces architectes son projet d'élever un sanctuaire à la gloire de
Jésus-Christ. Il leur dit qu'il voulait bien plus que la plus belle demeure
du plus riche des patriciens, bien plus qu'un palais de roi, plus encore
qu'une maison de prière, mais un édifice pour y recevoir Dieu
lui-même ! C'était
la pensée catholique si féconde en merveilles de l'art. Cette pensée ne
pénétra pas d'abord dans l'esprit des hommes de science qui écoutaient
Justinien. Mais l'un d'entre eux, Anthémius, saisi d'une inspiration
soudaine, s'écria, en s'adressant à l'empereur : « Mais,
seigneur, il faudrait imiter la voûte des cieux pour élever un pareil édifice
! — Eh
bien, repartit le monarque, imitez la voûte des cieux. » Anthémius
conçoit la coupole et la jette dans les airs ! Elle naquit de l'idée
catholique ! Telle fut l'origine de cette forme de monuments, que l'art païen
ne pouvait pas imaginer. La coupole d'Anthémius est la première qui ait
existé. Celles des mosquées de Stamboul, de Saint-Pierre de Rome, de
Saint-Paul de Londres et de Sainte-Geneviève à Paris, n'en sont que des
copies plus ou moins brillantes. C'est donc à Constantinople que la croyance
catholique reçut pour la première fois une grande expression monumentale ;
car, personne n'ignore qu'au vie siècle, la cathédrale gothique, avec ses
mélancoliques splendeurs qu'aucun chef - d'œuvre de l'architecture antique
n'égala jamais, était encore inconnue. Dix
mille ouvriers travaillèrent pendant six ans à la réédification de
Sainte-Sophie. L'empereur, vêtu d'une tunique de lin, se trouvait souvent au
milieu d'eux et les encourageait à l’œuvre par sa présence et ses paroles.
Huit colonnes de porphyre du temple du soleil à Rome, et huit autres colonnes
de vert antique tirées du temple de Diane à Éphèse, furent apportées à
Constantinople pour orner le sanctuaire chrétien. Mais les principaux
matériaux provenaient des carrières de l'Asie Mineure et des îles de l'Archipel.
Deux fois l'église de Sainte-Sophie avait été brûlée. Pour prévenir et
empêcher de nouveaux désastres, l'empereur défendit d'employer le bois à sa
reconstruction. Les portes seulement furent faites avec du bois de chêne et
de cèdre du Liban. Mais sous le règne de Michel Curopalate un incendie les
réduisit en poussière. Cet empereur les fit refaire en bronze. Elles existent
encore aujourd'hui. L'église
de Sainte-Sophie a la forme d'une croix grecque dont les branches sont
inégales. C'est un carré plus long que large. Sa largeur est de deux cent
quarante-trois pieds ; sa longueur, depuis le sanctuaire, placé à l'orient,
jusqu'aux neuf portes occidentales, est de deux cent soixante-neuf pieds. Le
point le plus élevé du centre de la coupole présente une hauteur
perpendiculaire de cent quatre-vingts pieds au-dessus du pavé. Le diamètre de
la coupole est de cent quinze pieds. Anthémius la construisit avec des
pierres ponces de l'île de Rhodes, matériaux cinq fois moins pesants que les
pierres ordinaires, mais le marbre recouvrit les matériaux. Le cercle de
maçonnerie qui porte la coupole repose sur quatre arceaux, soutenus par
quatre pilastres, auxquels quatre colonnes de granit d'Égypte, placées aux
côtés du nord et du midi, donnent de la force. La coupole est éclairée par
vingt-quatre fenêtres. Sa concavité est incrustée de petites mosaïques de
diverses couleurs. Une balustrade en marbre règne autour du dôme. Du haut de
cette balustrade s'offre aux regards un des plus beaux spectacles qu'il soit
donné à l'homme de contempler. On voit Constantinople, le Bosphore, la
Propontide, les îles des Princes et le mont Olympe avec ses sombres forêts et
sa cime couronnée d'éternels frimas. Le
chœur de l'église, les chapiteaux des colonnes, les ornements des portes et
des galeries qui établissaient une séparation entre les fidèles des deux
sexes, étaient d'airain et de bronze doré. Le trône de l'empereur et celui du
patriarche séparaient la nef du chœur. Le clergé et les chantres occupaient
l'espace intermédiaire qui s'étendait jusqu'aux marches de l'autel. L'autel,
éclatant d'or et de pierreries, apparaissait dans une grande niche, et
reposait sur quatre piliers d'or massif. La table de l'autel était composée
de métaux précieux fondus ensemble. L'immense
cour carrée, au milieu de laquelle s'élevait le monument, était environnée de
quatre grands portiques par lesquels on entrait dans le parvis. Dans cette
cour on voyait, comme aujourd'hui encore, des bassins d'eau jaillissante où
les Grecs, selon une ancienne coutume, se lavaient le visage et les mains
avant d'entrer dans Sainte-Sophie. Le baptistère, qui s'élevait près de
l'église, était si spacieux, qu'un grand nombre d'évêques purent quelquefois
s'y réunir en concile. Ce monument, où les Grecs se réfugiaient en foule dans
les temps de sédition, a disparu. Le palais du patriarche, les habitations du
clergé se montraient autour de l'église. Quatre cent vingt-cinq prêtres ou
clercs et quarante diaconesses desservaient Sainte-Sophie au temps de Justinien.
Au me siècle le nombre des personnes attachées au service du culte de
Sainte-Sophie était de huit cents. Depuis Constantin jusqu'au dernier des
empereurs d'Orient, d'immenses revenus étaient affectés au sanctuaire.
Sainte-Sophie, convertie aujourd'hui en mosquée, jouit encore des revenus de
onze cents boutiques de Constantinople, que divers empereurs chrétiens
avaient réservés au monument catholique. On a
évalué à vingt-cinq millions de francs la dépense totale de la reconstruction
de Sainte-Sophie. Ce chiffre ne nous parait nullement exagéré[2]. Les
musulmans ont laissé le corps du bâtiment tel que l'avait construit
Justinien. Ils n'y ont ajouté que quatre beaux minarets du haut desquels les
muezzins appellent cinq fois par jour les croyants de l'islamisme à la
prière. Mais les disciples du Coran enlevèrent à Sainte-Sophie, en 1453,
l'or, l'argent et les pierreries qui l'enrichissaient. Disons
maintenant que l'aspect de Sainte-Sophie ne présente qu'une masse sans éclat
et sans beauté. Le monument n'a pas une physionomie qui lui soit propre.
C'est une architecture grossière, sans caractère et sans grandeur. Tous les
ordres y sont amalgamés, confondus. Il y a là une surprenante richesse de
matériaux, mais absence complète de goût, d'élégance et d'harmonie. Ce qu'il
y a de réellement magnifique à Sainte-Sophie, c'est, comme nous l'avons
remarqué ailleurs[3], la coupole d'Anthémius. Vue,
surtout, du milieu de la nef, cette coupole frappe par son imposante majesté
; elle paraît comme suspendue dans les airs. Le voyageur l'admire même après
qu'il a vu la coupole de Saint-Pierre, cet ouvrage d'art le plus merveilleux
qui existe, sorti de la main du plus grand artiste du monde. Anthémius a la
gloire d'avoir devancé de mille ans l'immortel Michel-Ange. Justinien
célébra la dédicace de Sainte-Sophie le 27 décembre 537. L'armée, le peuple,
tout le clergé, tous les ministres, tous les sénateurs, partis du palais
impérial, s'avancèrent processionnellement vers l'église. C'était une pompe
toute religieuse. L'empereur voulut que tout l'honneur en revînt à la
religion. Il exigea donc que le patriarche de Constantinople montât sur le
char de Justinien. Le prince, qui marchait à pied à la tête du cortége, ne
put contenir sa joie quand il arriva devant la façade de l'édifice ; il
s'écria : Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'achever un si grand ouvrage !
je t'ai vaincu, Salomon ! L'empereur fit représenter le puissant roi de
Jérusalem sur un piédestal placé dans la cour de Sainte-Sophie. La contenance
de Salomon était celle de l'humiliation ; il contemplait d'un œil jaloux le
temple de Jésus-Christ. Cet orgueilleux enfantillage est un trait de mœurs
bien digne du Bas-Empire. Un homme manqua à cette fête, Anthémius. Le grand
architecte n'eut pas le bonheur de voir son œuvre terminée et glorifiée ; il
mourut deux ans avant la dédicace. Isidore de Milet fut chargé par l'empereur
de la continuation des travaux. La
peste, dont l'origine, la nature ont jusqu'ici défié, quoi qu'en ait dit
Gibbon[4], la science humaine, ce fléau
terrible qui, de nos jours encore creuse tant de sépulcres en Orient, et
principalement à Constantinople, dépeupla la moitié de la terre en 542 ; elle
exerça pendant quatre mois ses ravages à Constantinople. Le nombre des morts
s'éleva jusqu'à dix mille par jour. Les habitants tombaient dans les rues,
dans leurs maisons, en rase campagne, comme frappés de la foudre. Les vastes
cimetières de la capitale ne suffisaient plus aux inhumations. Les cadavres,
privés de sépulture, gisaient dans les maisons et sur les places publiques.
On ne savait plus où les enterrer. Justinien ordonna à son référendaire de
les recueillir et de les déposer dans des fosses communes ; on entassa les
morts dans les tours des remparts ; mais l'infection des cadavres ainsi
amoncelés répandit bientôt sur la ville de nouveaux germes de destruction. La
population de Constantinople ; qui pouvait être alors d'environ un million
d'habitants, périt aux trois quarts. Le bubon pestilentiel attaqua Justinien.
On désespéra de sa vie. Le fléau présenta des particularités inexplicables.
Un enfant fut tiré du sein de sa mère qui venait de succomber à la maladie,
et trois femmes survécurent à leurs nouveau-nés atteints de la peste. Tout
travail, tout commerce cessa durant quatre mois. Plusieurs des habitants de
Constantinople qui conservèrent la vie, perdirent l'usage de la parole. La
consternation générale et l'absence de tout travail occasionnèrent une famine
qui vint joindre ses horreurs aux horreurs de la peste. Procope, témoin
oculaire, nous dit que les débauches cessèrent dans la ville impériale
pendant la durée du fléau ; les personnes les plus adonnées aux vices, voyant
la mort suspendue sur leurs têtes, menèrent une vie exemplaire et
pratiquèrent les actes de la religion ; mais, ajoute cet historien, leur
libertinage recommença lorsque le danger fut passé et que la crainte de
mourir ne troubla plus leurs consciences[5]. Quelques
années après (556),
Constantinople était dévastée par un tremblement de terre ; il se fit sentir
sur plusieurs points de l'Orient et détruisit des villes entières. Dans la
nuit du 14 au 15 décembre de cette année, les habitants de la cité impériale
furent réveillés par un bruit sourd assez semblable aux grondements lointains
du tonnerre. Une immense oscilla-fion du sol produisit un ébranlement général
; on pouvait compter les pulsations de la terre, qui furent au nombre de
quinze en une minute. Le ciel resplendissant d'étoiles, s'obscurcit tout à
coup ; une noire et épaisse fumée s'élevait dans l'air et répandait une odeur
de soufre et de bitume. L'Euxin, le Bosphore et la Propontide dépassèrent
leurs limites, pour rentrer ensuite dans leur lit ordinaire. Les habitants de
Constantinople se précipitaient à demi nus dans les places publiques. Des
maisons, des palais, des églises croulèrent et ensevelirent un grand nombre
de personnes sous leurs décombres. Le quartier nommé Rhegium, voisin de la
Propontide, fut entièrement détruit. Des corps d'un grand volume, lancés dans
les airs, ils retombaient sur les toits des maisons qu'ils écrasaient par
leur chute. Des astrologues et des devins annonçaient la fin du monde. La
population épouvantée croyait assister à l'écroulement de l'univers, à la
dernière heure de l'homme sur la terre. On courait dans les églises pour
conjurer au pied des autels la colère céleste, ou pour mourir en embrassant
les dernières colonnes des sanctuaires chrétiens. L'image de la désolation
régnait partout, partout on entendait des gémissements et des sanglots. Les
secousses de la terre durèrent dix jours. Leur violence diminuait, mais elles
conservaient assez de force pour briser les maisons ou les édifices que les
premières secousses n'avaient fait qu'ébranler. La coupole de Sainte-Sophie
croula à la suite du tremblement de terre. Justinien la fit reconstruire sur
le modèle de celle d'Anthémius. L'empereur frappé de terreur se revêtit
d'habits de deuil après ce grand désastre, dépouilla son front du diadème
pendant quarante jours, distribua de nombreuses aumônes aux pauvres, et
soulagea les infortunés. Il proscrivit de son palais les festins qui s'y
célébraient à l'occasion des fêtes de Noël[6]. Les
disputes religieuses troublèrent les dernières années du règne de Justinien.
L'empereur parut comme un des plus ardents champions dans la lice des
discussions théologiques. Origène, l'immortel apologiste du christianisme,
cet homme qui fut grand es son enfance, selon l'expression de saint Jérôme,
était mort depuis trois siècles lorsque l'époux de Théodora entreprit de
combattre ses erreurs. Mais les doctrines de ce génie vivaient toujours, et
continuaient à exalter et à diviser les esprits. Elles mêlaient aux croyances
chrétiennes les principes du platonicisme. Origène avait paru croire à la
préexistence des âmes, semblait nier l'éternité des peines, et n'avait pas
sainement pensé sur la divinité du Saint-Esprit. Le panthéisme perçait dans
quelques-uns de ses écrits. Il avait insinué que le soleil et la lune étaient
des êtres animés et pensants. D'ailleurs, Origène n'avait proposé ses
opinions qu'avec discrétion. Il ne les avait jamais soutenues avec
opiniâtreté, ni en esprit de rébellion contre l'Église. Qui nous dit qu'il ne
les eût pas désavouées si de son temps on lui en eût démontré la fausseté ?
Ne s'était-il pas plaint lui-même que les hérétiques avaient falsifié ses
écrits ? Justinien
donc se prit à réfuter les erreurs des origénistes, comme il réfutait celles
des nestoriens et des eutychéens. Il composa sur ces matières plusieurs
écrits qu'il faisait répandre dans son empire. Le concile général de
Constantinople, tenu en 553, convoqué par l'empereur, condamna les doctrines
d'Origène et les trois fameux chapitres du concile de Chalcédoine qui
divisèrent pendant un siècle l'Église d'Orient et l'Église d'Occident[7]. Mais
Justinien, ce chaleureux défenseur de l'orthodoxie, devint hérétique un an
avant sa mort. En 564, il était un des pins ardents sectateurs d'Eutychès.
L'esprit ergoteur des Grecs l'avait conduit aux plus déplorables aberrations.
L'empereur lança un édit dans lequel il établissait sa nouvelle doctrine.
C'était l'œuvre d'un vieillard tombé en enfance : il voulut faire souscrire
son édit par tous les évêques du monde. Il mourut, le 14 novembre 565, âgé de
quatre-vingt-trois ans, au moment où il se préparait à persécuter les prélats
qui repousseraient ses élucubrations. Il avait régné trente-huit ans et
quelques mois. Evagrius, historien contemporain, a dit que Justinien., après
avoir rempli l'empire de trouble et de désordre, alla recevoir son jugement
dans les enfers. Le Saint-Siège se montra moins sévère envers l'empereur. Il
pensa peut-être que quatre-vingt-deux ans d'orthodoxie pouvaient faire
pardonner une année d'hérésie. Vers la fin du VIIe siècle, le pape Agathon,
dans une lettre, signée de cent vingt-cinq évêques, louait la foi de
Justinien, et disait que tous les peuples vénéraient sa mémoire[8]. En 537,
alors que Bélisaire et les autres généraux de Justinien conquéraient par cent
victoires l'Italie et l'Afrique, l'empereur se fit ériger une statue équestre
à Constantinople, sur la place Augustéon. Cette statue, de forme
colossale, était d'airain. Elle représentait Justinien armé comme Achille. Le
monarque tenait dans sa main gauche un globe surmonté d'une croix ; il
étendait son bras droit vers l'Orient, comme pour défendre aux Perses de
franchir leurs frontières. Vingt-cinq ans après, les Perses menaçaient
l'empire, et Justinien, épouvanté, signait avec Chosroês un traité par lequel
il s'engageait à payer à celui-ci un tribut annuel de trente mille pièces
d'or. Justinien achetait aussi la paix des barbares ! Bélisaire, vieux et
disgracié, n'était plus là pour sauver l'honneur de l'empire et punir ses
ennemis. Justinien
aimait la guerre ; il la fit pendant trente ans au monde entier, mais il ne
parut jamais dans une bataille. De ses conquêtes, il n'est resté que la
gloire de Bélisaire. De ses nombreux monuments, nous ne voyons que
Sainte-Sophie, saluée par le Bas-Empire comme une merveille, et qui n'est,
après tout, sauf la coupole, qu'un monument à demi barbare. Mais quelque
chose a immortalisé le nom de Justinien : sa législation. Ce prince, qui
était un homme sans caractère, fut un savant profond, un grand législateur.
Ses lois ont régi le monde, et forment encore la base de la législation
européenne[9]. Les
réformes législatives de Justinien ont un double caractère ; elles se
proposaient un double but : 1° simplifier le droit devenu inextricable par
l'accumulation des textes qui se modifiaient et s'abrogeaient les uns les
autres ; 2° mettre le droit en harmonie avec les transformations que les
mœurs et les idées avaient subies sous la double influence du christianisme
et du pouvoir impérial. Depuis
Alexandre Sévère, aucun grand jurisconsulte n'avait paru. La pratique des
gens d'affaires avait pris la place de la science du droit. Les plébiscites
de l'ancienne Rome, les sénatus-consultes, les édits des préteurs, les écrits
des auteurs, les compilations impériales, des documents de toute espèce,
accumulés, confondus, se contredisaient, s'étouffaient, formaient un
véritable chaos législatif. Les lois que les idées chrétiennes avaient
produites n'étaient pas coordonnées. A côté de ses lois, l'édifice de la
législation païenne restait debout. Les institutions des Césars romains
avaient été colligées par Hermogène et Grégorien. Plus tard, Théodose II
publia son Code, collection qui coûta neuf années de travail, et qui
contenait toutes les institutions des empereurs chrétiens. C'était une œuvre
mal faite et pleine de lacunes ; elle n'eut pas pour objet, d'ailleurs, de
former un corps de lois complet. « Nulle pensée de création ne s'y faisait
remarquer, et ses auteurs n'y ont mis qu'un travail de recherches purement
matériel, et souvent très-défectueux[10]. » Le
temps était venu où le vieux droit de Rome allait subir de nombreuses
refontes, conséquence des révolutions qui agitèrent les ive, lie et vis
siècles. A la chute de l'empire d'Occident, les peuples nouveaux qui avaient
pris sa place, trouvèrent dans les codes Hermogénien, Grégorien et
Théodosien, des lois qu'ils approprièrent à leurs mœurs. Théodoric Ier et
Alaric II publièrent des règlements législatifs dont les principes
subsistaient dans les codes précédents. En
montant sur le trône de Constantinople, Justinien conçut le projet d'une
réorganisation législative complète. « Pour arrêter la longueur des procès,
disait-il dans son édit de 528, et, pour faire disparaître cette multitude
confuse de constitutions contenues dans les codes Grégorien, Hermogénien et
Théodosien, ou publiés par Théodoric, par ses successeurs, ou par nous-même,
nous voulons les réunir toutes dans un seul code qui sera décoré de notre nom
glorieux. » Ce code fut terminé dans l'espace d'une année. En 529, l'empereur
ordonna la confection du Digeste ou Pandectes, compilation
immense où furent résumés les écrits des anciens jurisconsultes. Justinien
confia ce travail à Tribonien, le questeur, dont les malversations
soulevèrent le peuple de Constantinople, en 532. « Choisissez,
disait Justinien à Tribonien, corrigez tout ce qu'ont écrit ceux à qui les
empereurs avaient permis d'interpréter les lois. Retranchez ce qui paraîtra
déplacé, superflu ou mauvais. Les corrections que vous ferez, mêmes
contraires à l'ancien droit, auront force de loi. Ne laissez point
d'antinomie, de contradiction entre deux lois. Point de répétitions. Évitez
autant que possible d'insérer de nouveau les constitutions impériales qui se
trouvent dans notre code. Mettez de côté ce qui est tombé en désuétude. Tout
se réglera par les deux recueils, auxquels nous ajouterons peut-être des
instituts pour faciliter l'étude de la science. » Tribonien
et seize collaborateurs que Justinien lui adjoignit, compulsèrent, dans
l'espace de trois années, les ouvrages de trente jurisconsultes fameux,
analysèrent deux mille traités, dont les extraits furent répartis en
cinquante livres, et réduisirent trois millions de lignes ou de sentences de
manière à n'en plus faire que cent cinquante mille. Cette grande compilation
fit sentir de plus en plus la nécessité d'un recueil, de principes, et
Justinien publia ses Institutes, en 533. Les Novelles, autre recueil préparé
par l'empereur, et dans lequel il changea ou corrigea ce qu'il avait déjà
fait, ne parurent qu'après sa mort. Tel est
le résumé fort incomplet, sans doute, des travaux qui ont placé Justinien au
rang des plus célèbres législateurs. Disons
maintenant un mot de la nature des réformes opérées par cet empereur dans la
législation. Il mit
à l'écart les subtilités du vieux droit romain et son caractère rigoureux. Il
créa plusieurs systèmes plus simples, plus naturels, plus équitables. Sa
législation sur les esclaves fut douce et chrétienne. Tous les affranchis
eurent la qualité de citoyens. La puissance paternelle perdit les dernières
traces du caractère impitoyable qu'elle avait du temps de l'ancienne Rome ;
elle devint raisonnable et conforme à la nature. Mais le
chef-d'œuvre de Justinien fut l'ordre nouveau qu'il établit dans les
successions, ordre que Rome païenne n'avait pas soupçonné, et que l'empereur
de Constantinople ne formula que dans deux de ses dernières novelles,
elles abrogèrent radicalement l'ancien système successoral romain dont
les restes avaient été maintenus dans les Pandectes. Il couronna ainsi ses
réformes par la plus profonde de toutes. Jusqu'à lui, la loi romaine ne
tenait point compte des liens du sang, mais seulement d'une parenté civique
et artificielle : c'était la conséquence de l'organisation toute politique de
la famille dans Rome ancienne. Les lois de Justinien sur les successions
détruisirent l'infériorité où le paganisme avait placé la femme ; la parenté
par les femmes devint égale à la parenté masculine. Cette législation de
Justinien est restée dans les lois modernes. L'économie s'en retrouve dans
notre Code civil. Un éminent jurisconsulte' se demande comment, dans un siècle où tant de choses déclinaient, Justinien put s'élever à cette hauteur. « La création de Justinien, dit-il, est vraiment originale ; mais elle n'est pas la découverte fortuite de quelque esprit supérieur de son siècle ; c'est une œuvre chrétienne préparée depuis deux cents ans par le travail incessant du christianisme, et éclose à une époque où le christianisme était tout[11]. » Nous ajouterons qu'il y a des œuvres qui ne peuvent pas partir d'un homme, mais d'une révolution sociale tout entière ; on rédige en loi ce qui est dans l'âme, dans les mœurs et les croyances. Quelle loi régissait la succession romaine ? C'était la loi violente et absolue du père de famille, dont la rigoureuse autorité s'étendait sur la femme et les enfants ; il y avait lit une puissance brutale et désordonnée, qui ne tenait compte ni des sentiments de la nature, ni de la piété domestique, ni des liens intimes et sacrés du foyer. Tout cela fut changé par la fondation même de la famille, et la famille ne naquit qu'avec le christianisme. L'œuvre législative de Justinien ne fut donc autre chose que la famille mise en pleine possession de ses droits ; voilà pourquoi l'œuvre de Justinien a été profonde et durable, et voilà pourquoi elle règne encore au milieu de nous[12]. |
[1]
Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire romain, t. IX.
[2]
Voyez Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire romain, t. IX.
[3]
Voyez le premier volume de notre Voyage dans l'Asie-Mineure, à Palmyre, à
Constantinople.
[4]
Histoire de la décadence de l'empire romain.
[5]
Procope, Anecdotes, chap. IV.
[6]
Agathias, livre II.
[7]
Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XXXIV.
[8]
Lebeau, Histoire du Bas-Empire, livre LIV.
[9]
M. Ortolan, Explication des Institutes.
[10]
M. Troplong, De l'influence du christianisme sur le droit civil des Romains.
[11]
M. Troplong, De l'influence du christianisme sur le droit civil des Romains.
[12]
Nous aimons à remercier ici un jeune et savant avocat du barreau d'Évreux, M.
Raymond Bordeaux, qui a bien voulu venir à notre aide sur les lois de
Justinien.