HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XIII.

 

 

Monuments de Justinien. — Il forme le projet de reconstruire Sainte-Sophie sur un plan nouveau. — Conversation de Justinien avec les architectes à ce sujet. — Anthémius de Thrales. — Origine de la coupole. — Description de Sainte-Sophie. — Sa dédicace. — Peste et tremblement de terre à Constantinople. — Les doctrines d'Origine combattues par l'empereur Justinien. — Il convoque, en 553, le concile général de Constantinople qui les condamne. — Justinien, après avoir défendu l'orthodoxie, tombe dans l'hérésie. — L'historien Evagrius condamne Justinien. — Le Saint-Siège loue sa foi vers la fin du VIIe siècle. — Mort de Justinien. — Son caractère. — Ses travaux de législateur.

 

Jamais souverain ne bâtit et ne rebâtit autant de villes, de remparts, de citadelles, de bains, de ponts, d'aqueducs, de citernes, d'hôpitaux, d'églises, de monastères et de palais que l'empereur Justinien. Il avait la passion ou, plutôt, la manie de l'architecture. Versé dans les sciences mathématiques, il se livrait avec prédilection aux études architecturales. La disposition et l'ordonnance d'un bâtiment l'occupaient autant que la confection d'une de ses plus importantes lois. Il construisait et reconstruisait sans cesse. Procope, historien contemporain, n'a pas consacré moins de six livres très-étendus aux travaux exécutés sous le règne et par les soins de Justinien. Mais ces travaux, qui coûtèrent des sommes incalculables, portaient tous l'empreinte du mauvais goût du Bas-Empire. Pour suffire à tant de dépenses le monarque accabla d'impôts les populations de ses États. Les richesses amassées par Anastase, celles que Bélisaire, à la suite de ses conquêtes, apporta à Constantinople, furent englouties dans ces constructions. A la fin de sa vie Justinien avait épuisé le trésor public.

La demeure impériale élevée par Constantin, avait été endommagée par les incendies et les tremblements de terre qui tant de fois désolèrent Constantinople. Justinien la répara avec un luxe, une somptuosité inconnus jusqu'à lui. Les portes en étaient d'airain massif. Le pavé, les murs extérieurs et intérieurs étaient revêtus de marbre de diverses couleurs. On y voyait le vert émeraude de la Laconie, le rouge de feu et la pierre blanche de la Phrygie, coupés de veines d'un vert de mer. Les mosaïques du plafond de la salle du trône représentaient les triomphes de Bélisaire sur les Vandales et les Goths d'Italie. L'or, l'argent, les pierres précieuses, répandus à profusion, y brillaient de toutes parts[1].

Aux nombreuses églises que possédait Constantinople à l'avènement (le Justinien, ce prince en ajouta trente-cinq. Mais le temple chrétien qu'il se plut surtout à embellir avec une magnificence sans égale, fut Sainte-Sophie, primitivement fondée par Constance et dédiée à la sagesse éternelle.

Comme nous l'avons déjà dit, l'incendie de 532 la dévora. Nous avons visité ce monument. Nous n'entreprendrons pas de le décrire en entier. Un pareil travail nous entraînerait dans de trop longs détails. Nous nous bornerons à des indications qui feront connaître aussi l'état présent du monument.

Justinien voulut que Sainte-Sophie restât comme l'œuvre principale de sa vie. Il appela à Constantinople, en 532, les plus célèbres architectes de l'Italie. de la Grèce, de l'Asie Mineure, de l'Égypte, et les réunit autour de lui. Parmi ces architectes se trouvaient Anthémius, de Thrales, les deux Isidores de Milet et le savant Proclus qui, sous le règne d'Anastase, renouvela, avec un plein succès, contre la flotte des Goths mouillée dans le Bosphore, l'expérience des miroirs d'Archimède.

L'empereur communiqua à ces architectes son projet d'élever un sanctuaire à la gloire de Jésus-Christ. Il leur dit qu'il voulait bien plus que la plus belle demeure du plus riche des patriciens, bien plus qu'un palais de roi, plus encore qu'une maison de prière, mais un édifice pour y recevoir Dieu lui-même !

C'était la pensée catholique si féconde en merveilles de l'art. Cette pensée ne pénétra pas d'abord dans l'esprit des hommes de science qui écoutaient Justinien. Mais l'un d'entre eux, Anthémius, saisi d'une inspiration soudaine, s'écria, en s'adressant à l'empereur :

« Mais, seigneur, il faudrait imiter la voûte des cieux pour élever un pareil édifice !

— Eh bien, repartit le monarque, imitez la voûte des cieux. »

Anthémius conçoit la coupole et la jette dans les airs ! Elle naquit de l'idée catholique ! Telle fut l'origine de cette forme de monuments, que l'art païen ne pouvait pas imaginer. La coupole d'Anthémius est la première qui ait existé. Celles des mosquées de Stamboul, de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres et de Sainte-Geneviève à Paris, n'en sont que des copies plus ou moins brillantes. C'est donc à Constantinople que la croyance catholique reçut pour la première fois une grande expression monumentale ; car, personne n'ignore qu'au vie siècle, la cathédrale gothique, avec ses mélancoliques splendeurs qu'aucun chef - d'œuvre de l'architecture antique n'égala jamais, était encore inconnue.

Dix mille ouvriers travaillèrent pendant six ans à la réédification de Sainte-Sophie. L'empereur, vêtu d'une tunique de lin, se trouvait souvent au milieu d'eux et les encourageait à l’œuvre par sa présence et ses paroles. Huit colonnes de porphyre du temple du soleil à Rome, et huit autres colonnes de vert antique tirées du temple de Diane à Éphèse, furent apportées à Constantinople pour orner le sanctuaire chrétien. Mais les principaux matériaux provenaient des carrières de l'Asie Mineure et des îles de l'Archipel. Deux fois l'église de Sainte-Sophie avait été brûlée. Pour prévenir et empêcher de nouveaux désastres, l'empereur défendit d'employer le bois à sa reconstruction. Les portes seulement furent faites avec du bois de chêne et de cèdre du Liban. Mais sous le règne de Michel Curopalate un incendie les réduisit en poussière. Cet empereur les fit refaire en bronze. Elles existent encore aujourd'hui.

L'église de Sainte-Sophie a la forme d'une croix grecque dont les branches sont inégales. C'est un carré plus long que large. Sa largeur est de deux cent quarante-trois pieds ; sa longueur, depuis le sanctuaire, placé à l'orient, jusqu'aux neuf portes occidentales, est de deux cent soixante-neuf pieds. Le point le plus élevé du centre de la coupole présente une hauteur perpendiculaire de cent quatre-vingts pieds au-dessus du pavé. Le diamètre de la coupole est de cent quinze pieds. Anthémius la construisit avec des pierres ponces de l'île de Rhodes, matériaux cinq fois moins pesants que les pierres ordinaires, mais le marbre recouvrit les matériaux. Le cercle de maçonnerie qui porte la coupole repose sur quatre arceaux, soutenus par quatre pilastres, auxquels quatre colonnes de granit d'Égypte, placées aux côtés du nord et du midi, donnent de la force. La coupole est éclairée par vingt-quatre fenêtres. Sa concavité est incrustée de petites mosaïques de diverses couleurs. Une balustrade en marbre règne autour du dôme. Du haut de cette balustrade s'offre aux regards un des plus beaux spectacles qu'il soit donné à l'homme de contempler. On voit Constantinople, le Bosphore, la Propontide, les îles des Princes et le mont Olympe avec ses sombres forêts et sa cime couronnée d'éternels frimas.

Le chœur de l'église, les chapiteaux des colonnes, les ornements des portes et des galeries qui établissaient une séparation entre les fidèles des deux sexes, étaient d'airain et de bronze doré. Le trône de l'empereur et celui du patriarche séparaient la nef du chœur. Le clergé et les chantres occupaient l'espace intermédiaire qui s'étendait jusqu'aux marches de l'autel. L'autel, éclatant d'or et de pierreries, apparaissait dans une grande niche, et reposait sur quatre piliers d'or massif. La table de l'autel était composée de métaux précieux fondus ensemble.

L'immense cour carrée, au milieu de laquelle s'élevait le monument, était environnée de quatre grands portiques par lesquels on entrait dans le parvis. Dans cette cour on voyait, comme aujourd'hui encore, des bassins d'eau jaillissante où les Grecs, selon une ancienne coutume, se lavaient le visage et les mains avant d'entrer dans Sainte-Sophie. Le baptistère, qui s'élevait près de l'église, était si spacieux, qu'un grand nombre d'évêques purent quelquefois s'y réunir en concile. Ce monument, où les Grecs se réfugiaient en foule dans les temps de sédition, a disparu. Le palais du patriarche, les habitations du clergé se montraient autour de l'église. Quatre cent vingt-cinq prêtres ou clercs et quarante diaconesses desservaient Sainte-Sophie au temps de Justinien. Au me siècle le nombre des personnes attachées au service du culte de Sainte-Sophie était de huit cents. Depuis Constantin jusqu'au dernier des empereurs d'Orient, d'immenses revenus étaient affectés au sanctuaire. Sainte-Sophie, convertie aujourd'hui en mosquée, jouit encore des revenus de onze cents boutiques de Constantinople, que divers empereurs chrétiens avaient réservés au monument catholique.

On a évalué à vingt-cinq millions de francs la dépense totale de la reconstruction de Sainte-Sophie. Ce chiffre ne nous parait nullement exagéré[2].

Les musulmans ont laissé le corps du bâtiment tel que l'avait construit Justinien. Ils n'y ont ajouté que quatre beaux minarets du haut desquels les muezzins appellent cinq fois par jour les croyants de l'islamisme à la prière. Mais les disciples du Coran enlevèrent à Sainte-Sophie, en 1453, l'or, l'argent et les pierreries qui l'enrichissaient.

Disons maintenant que l'aspect de Sainte-Sophie ne présente qu'une masse sans éclat et sans beauté. Le monument n'a pas une physionomie qui lui soit propre. C'est une architecture grossière, sans caractère et sans grandeur. Tous les ordres y sont amalgamés, confondus. Il y a là une surprenante richesse de matériaux, mais absence complète de goût, d'élégance et d'harmonie. Ce qu'il y a de réellement magnifique à Sainte-Sophie, c'est, comme nous l'avons remarqué ailleurs[3], la coupole d'Anthémius. Vue, surtout, du milieu de la nef, cette coupole frappe par son imposante majesté ; elle paraît comme suspendue dans les airs. Le voyageur l'admire même après qu'il a vu la coupole de Saint-Pierre, cet ouvrage d'art le plus merveilleux qui existe, sorti de la main du plus grand artiste du monde. Anthémius a la gloire d'avoir devancé de mille ans l'immortel Michel-Ange.

Justinien célébra la dédicace de Sainte-Sophie le 27 décembre 537. L'armée, le peuple, tout le clergé, tous les ministres, tous les sénateurs, partis du palais impérial, s'avancèrent processionnellement vers l'église. C'était une pompe toute religieuse. L'empereur voulut que tout l'honneur en revînt à la religion. Il exigea donc que le patriarche de Constantinople montât sur le char de Justinien. Le prince, qui marchait à pied à la tête du cortége, ne put contenir sa joie quand il arriva devant la façade de l'édifice ; il s'écria : Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'achever un si grand ouvrage ! je t'ai vaincu, Salomon ! L'empereur fit représenter le puissant roi de Jérusalem sur un piédestal placé dans la cour de Sainte-Sophie. La contenance de Salomon était celle de l'humiliation ; il contemplait d'un œil jaloux le temple de Jésus-Christ. Cet orgueilleux enfantillage est un trait de mœurs bien digne du Bas-Empire. Un homme manqua à cette fête, Anthémius. Le grand architecte n'eut pas le bonheur de voir son œuvre terminée et glorifiée ; il mourut deux ans avant la dédicace. Isidore de Milet fut chargé par l'empereur de la continuation des travaux.

La peste, dont l'origine, la nature ont jusqu'ici défié, quoi qu'en ait dit Gibbon[4], la science humaine, ce fléau terrible qui, de nos jours encore creuse tant de sépulcres en Orient, et principalement à Constantinople, dépeupla la moitié de la terre en 542 ; elle exerça pendant quatre mois ses ravages à Constantinople. Le nombre des morts s'éleva jusqu'à dix mille par jour. Les habitants tombaient dans les rues, dans leurs maisons, en rase campagne, comme frappés de la foudre. Les vastes cimetières de la capitale ne suffisaient plus aux inhumations. Les cadavres, privés de sépulture, gisaient dans les maisons et sur les places publiques. On ne savait plus où les enterrer. Justinien ordonna à son référendaire de les recueillir et de les déposer dans des fosses communes ; on entassa les morts dans les tours des remparts ; mais l'infection des cadavres ainsi amoncelés répandit bientôt sur la ville de nouveaux germes de destruction. La population de Constantinople ; qui pouvait être alors d'environ un million d'habitants, périt aux trois quarts. Le bubon pestilentiel attaqua Justinien. On désespéra de sa vie. Le fléau présenta des particularités inexplicables. Un enfant fut tiré du sein de sa mère qui venait de succomber à la maladie, et trois femmes survécurent à leurs nouveau-nés atteints de la peste. Tout travail, tout commerce cessa durant quatre mois. Plusieurs des habitants de Constantinople qui conservèrent la vie, perdirent l'usage de la parole. La consternation générale et l'absence de tout travail occasionnèrent une famine qui vint joindre ses horreurs aux horreurs de la peste. Procope, témoin oculaire, nous dit que les débauches cessèrent dans la ville impériale pendant la durée du fléau ; les personnes les plus adonnées aux vices, voyant la mort suspendue sur leurs têtes, menèrent une vie exemplaire et pratiquèrent les actes de la religion ; mais, ajoute cet historien, leur libertinage recommença lorsque le danger fut passé et que la crainte de mourir ne troubla plus leurs consciences[5].

Quelques années après (556), Constantinople était dévastée par un tremblement de terre ; il se fit sentir sur plusieurs points de l'Orient et détruisit des villes entières. Dans la nuit du 14 au 15 décembre de cette année, les habitants de la cité impériale furent réveillés par un bruit sourd assez semblable aux grondements lointains du tonnerre. Une immense oscilla-fion du sol produisit un ébranlement général ; on pouvait compter les pulsations de la terre, qui furent au nombre de quinze en une minute. Le ciel resplendissant d'étoiles, s'obscurcit tout à coup ; une noire et épaisse fumée s'élevait dans l'air et répandait une odeur de soufre et de bitume. L'Euxin, le Bosphore et la Propontide dépassèrent leurs limites, pour rentrer ensuite dans leur lit ordinaire. Les habitants de Constantinople se précipitaient à demi nus dans les places publiques. Des maisons, des palais, des églises croulèrent et ensevelirent un grand nombre de personnes sous leurs décombres. Le quartier nommé Rhegium, voisin de la Propontide, fut entièrement détruit. Des corps d'un grand volume, lancés dans les airs, ils retombaient sur les toits des maisons qu'ils écrasaient par leur chute. Des astrologues et des devins annonçaient la fin du monde. La population épouvantée croyait assister à l'écroulement de l'univers, à la dernière heure de l'homme sur la terre. On courait dans les églises pour conjurer au pied des autels la colère céleste, ou pour mourir en embrassant les dernières colonnes des sanctuaires chrétiens. L'image de la désolation régnait partout, partout on entendait des gémissements et des sanglots. Les secousses de la terre durèrent dix jours. Leur violence diminuait, mais elles conservaient assez de force pour briser les maisons ou les édifices que les premières secousses n'avaient fait qu'ébranler. La coupole de Sainte-Sophie croula à la suite du tremblement de terre. Justinien la fit reconstruire sur le modèle de celle d'Anthémius. L'empereur frappé de terreur se revêtit d'habits de deuil après ce grand désastre, dépouilla son front du diadème pendant quarante jours, distribua de nombreuses aumônes aux pauvres, et soulagea les infortunés. Il proscrivit de son palais les festins qui s'y célébraient à l'occasion des fêtes de Noël[6].

Les disputes religieuses troublèrent les dernières années du règne de Justinien. L'empereur parut comme un des plus ardents champions dans la lice des discussions théologiques. Origène, l'immortel apologiste du christianisme, cet homme qui fut grand es son enfance, selon l'expression de saint Jérôme, était mort depuis trois siècles lorsque l'époux de Théodora entreprit de combattre ses erreurs. Mais les doctrines de ce génie vivaient toujours, et continuaient à exalter et à diviser les esprits. Elles mêlaient aux croyances chrétiennes les principes du platonicisme. Origène avait paru croire à la préexistence des âmes, semblait nier l'éternité des peines, et n'avait pas sainement pensé sur la divinité du Saint-Esprit. Le panthéisme perçait dans quelques-uns de ses écrits. Il avait insinué que le soleil et la lune étaient des êtres animés et pensants. D'ailleurs, Origène n'avait proposé ses opinions qu'avec discrétion. Il ne les avait jamais soutenues avec opiniâtreté, ni en esprit de rébellion contre l'Église. Qui nous dit qu'il ne les eût pas désavouées si de son temps on lui en eût démontré la fausseté ? Ne s'était-il pas plaint lui-même que les hérétiques avaient falsifié ses écrits ?

Justinien donc se prit à réfuter les erreurs des origénistes, comme il réfutait celles des nestoriens et des eutychéens. Il composa sur ces matières plusieurs écrits qu'il faisait répandre dans son empire. Le concile général de Constantinople, tenu en 553, convoqué par l'empereur, condamna les doctrines d'Origène et les trois fameux chapitres du concile de Chalcédoine qui divisèrent pendant un siècle l'Église d'Orient et l'Église d'Occident[7].

Mais Justinien, ce chaleureux défenseur de l'orthodoxie, devint hérétique un an avant sa mort. En 564, il était un des pins ardents sectateurs d'Eutychès. L'esprit ergoteur des Grecs l'avait conduit aux plus déplorables aberrations. L'empereur lança un édit dans lequel il établissait sa nouvelle doctrine. C'était l'œuvre d'un vieillard tombé en enfance : il voulut faire souscrire son édit par tous les évêques du monde. Il mourut, le 14 novembre 565, âgé de quatre-vingt-trois ans, au moment où il se préparait à persécuter les prélats qui repousseraient ses élucubrations. Il avait régné trente-huit ans et quelques mois. Evagrius, historien contemporain, a dit que Justinien., après avoir rempli l'empire de trouble et de désordre, alla recevoir son jugement dans les enfers. Le Saint-Siège se montra moins sévère envers l'empereur. Il pensa peut-être que quatre-vingt-deux ans d'orthodoxie pouvaient faire pardonner une année d'hérésie. Vers la fin du VIIe siècle, le pape Agathon, dans une lettre, signée de cent vingt-cinq évêques, louait la foi de Justinien, et disait que tous les peuples vénéraient sa mémoire[8].

En 537, alors que Bélisaire et les autres généraux de Justinien conquéraient par cent victoires l'Italie et l'Afrique, l'empereur se fit ériger une statue équestre à Constantinople, sur la place Augustéon. Cette statue, de forme colossale, était d'airain. Elle représentait Justinien armé comme Achille. Le monarque tenait dans sa main gauche un globe surmonté d'une croix ; il étendait son bras droit vers l'Orient, comme pour défendre aux Perses de franchir leurs frontières. Vingt-cinq ans après, les Perses menaçaient l'empire, et Justinien, épouvanté, signait avec Chosroês un traité par lequel il s'engageait à payer à celui-ci un tribut annuel de trente mille pièces d'or. Justinien achetait aussi la paix des barbares ! Bélisaire, vieux et disgracié, n'était plus là pour sauver l'honneur de l'empire et punir ses ennemis.

Justinien aimait la guerre ; il la fit pendant trente ans au monde entier, mais il ne parut jamais dans une bataille. De ses conquêtes, il n'est resté que la gloire de Bélisaire. De ses nombreux monuments, nous ne voyons que Sainte-Sophie, saluée par le Bas-Empire comme une merveille, et qui n'est, après tout, sauf la coupole, qu'un monument à demi barbare. Mais quelque chose a immortalisé le nom de Justinien : sa législation. Ce prince, qui était un homme sans caractère, fut un savant profond, un grand législateur. Ses lois ont régi le monde, et forment encore la base de la législation européenne[9].

Les réformes législatives de Justinien ont un double caractère ; elles se proposaient un double but : 1° simplifier le droit devenu inextricable par l'accumulation des textes qui se modifiaient et s'abrogeaient les uns les autres ; 2° mettre le droit en harmonie avec les transformations que les mœurs et les idées avaient subies sous la double influence du christianisme et du pouvoir impérial.

Depuis Alexandre Sévère, aucun grand jurisconsulte n'avait paru. La pratique des gens d'affaires avait pris la place de la science du droit. Les plébiscites de l'ancienne Rome, les sénatus-consultes, les édits des préteurs, les écrits des auteurs, les compilations impériales, des documents de toute espèce, accumulés, confondus, se contredisaient, s'étouffaient, formaient un véritable chaos législatif. Les lois que les idées chrétiennes avaient produites n'étaient pas coordonnées. A côté de ses lois, l'édifice de la législation païenne restait debout. Les institutions des Césars romains avaient été colligées par Hermogène et Grégorien. Plus tard, Théodose II publia son Code, collection qui coûta neuf années de travail, et qui contenait toutes les institutions des empereurs chrétiens. C'était une œuvre mal faite et pleine de lacunes ; elle n'eut pas pour objet, d'ailleurs, de former un corps de lois complet. « Nulle pensée de création ne s'y faisait remarquer, et ses auteurs n'y ont mis qu'un travail de recherches purement matériel, et souvent très-défectueux[10]. »

Le temps était venu où le vieux droit de Rome allait subir de nombreuses refontes, conséquence des révolutions qui agitèrent les ive, lie et vis siècles. A la chute de l'empire d'Occident, les peuples nouveaux qui avaient pris sa place, trouvèrent dans les codes Hermogénien, Grégorien et Théodosien, des lois qu'ils approprièrent à leurs mœurs. Théodoric Ier et Alaric II publièrent des règlements législatifs dont les principes subsistaient dans les codes précédents.

En montant sur le trône de Constantinople, Justinien conçut le projet d'une réorganisation législative complète. « Pour arrêter la longueur des procès, disait-il dans son édit de 528, et, pour faire disparaître cette multitude confuse de constitutions contenues dans les codes Grégorien, Hermogénien et Théodosien, ou publiés par Théodoric, par ses successeurs, ou par nous-même, nous voulons les réunir toutes dans un seul code qui sera décoré de notre nom glorieux. » Ce code fut terminé dans l'espace d'une année. En 529, l'empereur ordonna la confection du Digeste ou Pandectes, compilation immense où furent résumés les écrits des anciens jurisconsultes. Justinien confia ce travail à Tribonien, le questeur, dont les malversations soulevèrent le peuple de Constantinople, en 532.

« Choisissez, disait Justinien à Tribonien, corrigez tout ce qu'ont écrit ceux à qui les empereurs avaient permis d'interpréter les lois. Retranchez ce qui paraîtra déplacé, superflu ou mauvais. Les corrections que vous ferez, mêmes contraires à l'ancien droit, auront force de loi. Ne laissez point d'antinomie, de contradiction entre deux lois. Point de répétitions. Évitez autant que possible d'insérer de nouveau les constitutions impériales qui se trouvent dans notre code. Mettez de côté ce qui est tombé en désuétude. Tout se réglera par les deux recueils, auxquels nous ajouterons peut-être des instituts pour faciliter l'étude de la science. »

Tribonien et seize collaborateurs que Justinien lui adjoignit, compulsèrent, dans l'espace de trois années, les ouvrages de trente jurisconsultes fameux, analysèrent deux mille traités, dont les extraits furent répartis en cinquante livres, et réduisirent trois millions de lignes ou de sentences de manière à n'en plus faire que cent cinquante mille. Cette grande compilation fit sentir de plus en plus la nécessité d'un recueil, de principes, et Justinien publia ses Institutes, en 533. Les Novelles, autre recueil préparé par l'empereur, et dans lequel il changea ou corrigea ce qu'il avait déjà fait, ne parurent qu'après sa mort.

Tel est le résumé fort incomplet, sans doute, des travaux qui ont placé Justinien au rang des plus célèbres législateurs.

Disons maintenant un mot de la nature des réformes opérées par cet empereur dans la législation.

Il mit à l'écart les subtilités du vieux droit romain et son caractère rigoureux. Il créa plusieurs systèmes plus simples, plus naturels, plus équitables. Sa législation sur les esclaves fut douce et chrétienne. Tous les affranchis eurent la qualité de citoyens. La puissance paternelle perdit les dernières traces du caractère impitoyable qu'elle avait du temps de l'ancienne Rome ; elle devint raisonnable et conforme à la nature.

Mais le chef-d'œuvre de Justinien fut l'ordre nouveau qu'il établit dans les successions, ordre que Rome païenne n'avait pas soupçonné, et que l'empereur de Constantinople ne formula que dans deux de ses dernières novelles, elles abrogèrent radicalement l'ancien système successoral romain dont les restes avaient été maintenus dans les Pandectes. Il couronna ainsi ses réformes par la plus profonde de toutes. Jusqu'à lui, la loi romaine ne tenait point compte des liens du sang, mais seulement d'une parenté civique et artificielle : c'était la conséquence de l'organisation toute politique de la famille dans Rome ancienne. Les lois de Justinien sur les successions détruisirent l'infériorité où le paganisme avait placé la femme ; la parenté par les femmes devint égale à la parenté masculine. Cette législation de Justinien est restée dans les lois modernes. L'économie s'en retrouve dans notre Code civil.

Un éminent jurisconsulte' se demande comment, dans un siècle où tant de choses déclinaient, Justinien put s'élever à cette hauteur. « La création de Justinien, dit-il, est vraiment originale ; mais elle n'est pas la découverte fortuite de quelque esprit supérieur de son siècle ; c'est une œuvre chrétienne préparée depuis deux cents ans par le travail incessant du christianisme, et éclose à une époque où le christianisme était tout[11]. » Nous ajouterons qu'il y a des œuvres qui ne peuvent pas partir d'un homme, mais d'une révolution sociale tout entière ; on rédige en loi ce qui est dans l'âme, dans les mœurs et les croyances. Quelle loi régissait la succession romaine ? C'était la loi violente et absolue du père de famille, dont la rigoureuse autorité s'étendait sur la femme et les enfants ; il y avait lit une puissance brutale et désordonnée, qui ne tenait compte ni des sentiments de la nature, ni de la piété domestique, ni des liens intimes et sacrés du foyer. Tout cela fut changé par la fondation même de la famille, et la famille ne naquit qu'avec le christianisme. L'œuvre législative de Justinien ne fut donc autre chose que la famille mise en pleine possession de ses droits ; voilà pourquoi l'œuvre de Justinien a été profonde et durable, et voilà pourquoi elle règne encore au milieu de nous[12].

 

 

 



[1] Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire romain, t. IX.

[2] Voyez Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire romain, t. IX.

[3] Voyez le premier volume de notre Voyage dans l'Asie-Mineure, à Palmyre, à Constantinople.

[4] Histoire de la décadence de l'empire romain.

[5] Procope, Anecdotes, chap. IV.

[6] Agathias, livre II.

[7] Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XXXIV.

[8] Lebeau, Histoire du Bas-Empire, livre LIV.

[9] M. Ortolan, Explication des Institutes.

[10] M. Troplong, De l'influence du christianisme sur le droit civil des Romains.

[11] M. Troplong, De l'influence du christianisme sur le droit civil des Romains.

[12] Nous aimons à remercier ici un jeune et savant avocat du barreau d'Évreux, M. Raymond Bordeaux, qui a bien voulu venir à notre aide sur les lois de Justinien.