L'armée romaine
proclame empereur Jovien, prince catholique. — Efforts de Jovien pour rendre
à l'Église la paix que les disputes théologiques lui avaient depuis longtemps
ravie. — Mort prématurée de Jovien. — On croit qu'elle est le résultat d'un
crime. — Caractère de Saluste Second, préfet d'Orient ; il refuse. — L'armée
acclame empereur Valentinien. — Les barbares menacent le monde romain de
toutes parts. — Valentinien partage l'ancienne domination de Constantin en
empire d'Occident et en empire d'Orient. — Il nomme son frère Valens empereur
d'Orient. — Le général Procope, parent de Julien, usurpe le trône impérial à
Constantinople. — Mort de Procope. — Valens embrasse l'arianisme. — Caractère
de ce prince. — L'arianisme. — Caractère de cette secte. — Valens persécute,
les catholiques et protège les païens et les juifs. — Deux cent mille Goths
pénètrent dans l'empire d'Orient. — Ils tiennent Constantinople assiégée
pendant quelque temps. — Ils sont refoulés en Thrace par les Sarrasins. —
Murmures des habitants de Constantinople contre Valens. — Cet empereur,
vaincu par les Goths à Andrinople, est brûlé vif dans une maison où il se
réfugie après sa défaite (de 303 à 376).
Dans
cette première partie de notre travail, notre but ne, saurait être un récit,
complet des annales du Bas-Empire ; il faudrait pour, cela entasser les
volumes, et fatiguer peut-être le lecteur ; ce que nous nous proposons, c'est
un rapide tableau qui mette en relief, les événements les plus importants,
les plus saillants caractères, et les traits de mœurs les plus propres à nous
faire connaître les peuples et les époques qui sont devant nous. C'est
l'intérêt des faits qui fera leur place dans notre livre. Cela dit, nous
continuons. A un
prince païen, à un ennemi acharné de la foi évangélique, succéda Jovien,
prince catholique, car il professait la doctrine de Nicée, la doctrine de la
consubstantialité. Malgré son énergique refus de renoncer à sa foi, comme on
l'a vu dans le chapitre précédent, l'empereur Julien, qui connaissait son
mérite et sa bravoure, l'emmena avec lui dans sa guerre contre les Perses, et
lui confia le commandement d'une partie de ses troupes. Elles le proclamèrent
empereur le lendemain de la mort de l'Apostat. Mais Jovien déclara aux
généraux, aux soldats assemblés en rase campagne pour son élection, qu'étant
chrétien il ne voulait pas être le chef d'une armée païenne ; il ajouta
qu'elle devait porter son choix sur un autre que lui, si elle suivait les
impiétés de Julien ; d'une voix unanime les officiers et les soldats
s'écrièrent qu'ils étaient chrétiens, et ces mots : Jovien Auguste !
furent mille fois répétés dans les rangs de l'armée. L'ombre de Constantin
était toujours là, errante, au milieu des bataillons romains, et ce grand nom
fut en ce moment invoqué avec un religieux respect par tout homme tenant dans
sa main le glaive des combats[1]. Jovien
conclut avec le roi Sapor une paix devenue nécessaire[2]. Puis il ramena, du fond de la
Perse, l'armée romaine que la famine et les maladies décimaient chaque jour.
Il se rendit d'abord à Antioche où les dissensions entre les ariens et les
orthodoxes étaient plus envenimées que jamais. La douceur de son caractère
qui, cependant, savait se montrer ferme et résolu quand les circonstances le
demandaient, l'affabilité de ses manières, son esprit sage et conciliant,
exercèrent une salutaire influence sur les principaux chefs catholiques et
ariens. Leurs doctrines divisaient alors l'empire en deux parts, et cette
division donnait naissance à des haines, des injustices, des discordes dont
les païens se réjouissaient ; elles contristaient les cœurs vraiment
chrétiens. « Je hais les controverses, disait Jovien aux évêques et aux
simples prêtres réunis autour de lui ; je contiendrai les factions ; je
n'aime et n'honore parmi les chrétiens que ceux qui ont des vertus
chrétiennes et des sentiments pacifiques. » Sa voix fut écoutée ; on vit dans
le concile qu'il convoqua à Antioche beaucoup d'ariens se rapprocher des
catholiques, et souscrire à la formule de Nicée. Quel
bien un tel prince n'eût-il pas fait, si la mort n'était pas venue l'enlever
dans la force de l'âge, et au moment même où il travaillait le plus à rendre
à l'Église la paix que les disputes théologiques lui avaient depuis longtemps
ravie ! Le ciel ne le permit pas. Dieu se contenta, dit un pieux écrivain, de
montrer ce prince aux hommes comme un éclair, pour leur faire voir quel
présent il pouvait leur faire ; niais ils étaient indignes de le recevoir[3]. La mort
prématurée de Julien, le trône impérial sitôt occupé par un prince
catholique, furent deux grands événements ; ils jetèrent la consternation
parmi les païens et l'incertitude dans l'esprit des ariens ; mais la joie la
plus vive remplit l'âme des orthodoxes. Une réaction pouvait éclater contre
les idolâtres oppresseurs des chrétiens sous le règne de l'Apostat ; Jovien
comprit tout et prévint tout ; à son avènement au pouvoir, il publia un édit
qui autorisait la liberté de tous les cultes, sauf, toutefois, comme l'avait
fait Constantin, la liberté pour les païens de se réunir dans les temples où
certaines divinités étaient adorées par de sales orgies ; il défendit les
persécutions de quelque nature qu'elles fussent. « Dieu rejette,
disait-il, les hommages forcés ; la violence ne fait que des hypocrites. » Jovien
entoura des plus grands honneurs les funérailles de son prédécesseur. Il se
disposa ensuite à prendre le chemin de Constantinople où le peuple et le
sénat lui préparaient une réception brillante. Il s'arrêta à Dadastane, en
Bithynie. On le trouva mort dans son lit le 17 février 364. L'impératrice, sa
femme, partie de Constantinople avec un magnifique cortége, pour venir
rejoindre son époux, arriva en peu de jours à Dadastane, et n'y trouva qu'un
cadavre. Cette mort, si imprévue, était-elle le résultat d'un crime ? On le
crut. Qui l'avait-commis ? Le général Procope, qui commandait une armée de
trente mille hommes en Mésopotamie, et qui aspirait à l'héritage de Julien,
son parent, fut soupçonné d'avoir fait empoisonner Jovien[4]. Quelques auteurs n'ont
attribué la fin de cet empereur qu'à une mort naturelle. Il avait un fils,
encore enfant, auquel on creva les yeux. La main qui priva le fils de la
lumière du jour ne pouvait-elle pas être la même qui avait arraché la vie au
père ? Jovien, fils d'un paysan de Pannonie (Hongrie), s'était élevé, par son propre
mérite, jusqu'au rang suprême. Sa noble et brillante carrière se termina par
une mort pleine de mystère à trente-trois ans. Il ne régna que huit mois. Son
corps fut transporté à Constantinople, et solennellement déposé dans les
caveaux de l'église des Apôtres. Dans ce
temps vivait sur les bords du Bosphore un vieillard de grande vertu et d'un
caractère antique ; c'était Salluste Second, que Julien avait nommé préfet
d'Orient ; il était -Gaulois d'origine, et professait la religion païenne ;
ses lumières, sa haute probité, la pureté de ses mœurs, son amour de la
justice eu faisaient un des hommes les plus remarquables et les plus
respectés de cette époque ; il avait, comme autrefois Constance Chlore, père
de Constantin, un secret penchant pour le christianisme. Les écrivains
ecclésiastiques rendent hommage à ses belles et solides qualités ; ils le
louent de la compassion qu'il montra envers les chrétiens quand ils étaient
en butte aux vexations, aux persécutions de Julien. Une partie de l'armée
romaine réunie à Nicée désigna ce même Salluste pour succéder à Jovien. Il
refusa l'empire. Il dit que le fardeau du pouvoir serait trop lourd pour lui,
et demanda comme une grâce qu'on lui laissât achever sa vie en paix. L'année
acclama alors Valentinien, l'ancien capitaine des gardes de Julien. Il se
trouvait en ce moment à Ancyre (Angora). Une députation va lui annoncer son élection. 11
arrive à Nicée le 24 février 364. Assis sur un tribunal dressé au milieu de
la plaine qui s'étend au nord du lac Asconius dont les flots baignent les
remparts de cette antique cité, Valentinien est revêtu de la pourpre, pendant
que les troupes réunies le proclament de nouveau empereur. Un
immense réseau de barbares venait d'envelopper le monde romain. Les Germains
pénétraient dans les Gaules, les Sarmates et les Quades dans la Pannonie, les
Pictes, les Saxons, les Calédoniens dans la grande Bretagne, les Asturiens et
d'autres peuples maures, dans l'Afrique ; les Huns s'agitaient dans les
Palus-Méotides et les Goths ravageaient déjà les bords du Danube. L'attitude
menaçante de ces hordes affamées de butin et de conquêtes répandit partout
l'épouvante. Valentinien conjura tant de-Calamités prêtes à fondre sur les
nations civilisées, en prenant une grande mesure : il divisa l'ancienne
domination de Constantin, de Constance et de Julien en deux gouvernements qui
formèrent, l'un l'empire d'Occident, l'autre l'empire d'Orient ; l'Asie,
jusqu'aux frontières de la Perse, l'Égypte, la Thrace et Constantinople
composèrent cet empire. Valentinien en donna le pouvoir absolu à son frère
Valens, qu'il nomma Auguste, le 28 mars 364 ; il prit, lui, le titre
d'empereur d'Occident, et partit pour Milan recrutant sur son passage des
forces imposantes pour résister au choc des barbares. Valens
avait trente-six ans à son avènement au trône. Il n'était alors que simple
officier des domestici (gardes du palais impérial à
Constantinople). Il
était né en Pannonie, d'une famille obscure. Sa vie s'était passée sans éclat
à la cour de Constance dont il était un des plus zélés partisans. Le
général Procope dont le nom a déjà été prononcé dans ce chapitre, s'était
retiré, après la mort de Jovien, dans une retraite, en Cappadoce ; il vivait
ignoré ; cependant le bruit courait qu'il n'avait pas renoncé à l'espoir de
revêtir un jour la pourpre impériale ; Valens le faisait 'surveiller ;
bientôt Procope échappa à toute surveillance ; il quitta sa retraite ; on ne
savait plus ce qu'il était devenu ; errant de province en province sous un
nom supposé, il était parvenu à faire croire à Valens et à ses espions qu'il
avait cessé de vivre ; on disait, en effet, à la cour de Constantinople, que
Procope était mort de misère et de faim au fond des solitudes de la
Chersonèse Taurique ; pendant que cette nouvelle s'accréditait dans le palais
impérial, le général, déguisé en mendiant, se trouvait dans Constantinople
même ; il y ourdissait avec Faustine, veuve de Constance, que le général
venait d'épouser secrètement, un complot dont le but était l'usurpation du
trône de Valens ; les principaux chefs de deux légions gauloises en garnison
à Constantinople, étaient entrés dans ce complot, et répondaient de
l'énergique concours de leurs troupes quand le moment d'agir serait venu.
Valens se rendit en Syrie au mois de septembre 365 ; Procope profita de
l'absence (le l'empereur pour l'exécution de son entreprise ; il se présenta,
le 28 de septembre, aux soldats ; il portait une robe de pourpre et sur son
front brillait un diadème ; il tenait, d'une main, une épée, de l'autre, la
fille de Faustine, âgée alors de cinq ans. La veuve de Constance était là
aussi ; femme d'un caractère ardent et d'une grande ambition, Faustine
voulait remonter sur le trône d'où elle était descendue après la mort de
Constance ; elle parla avec entraînement et chaleur aux soldats assemblés, en
leur montrant son enfant, dernier rejeton de la race de Constantin, et
Procope, son nouvel époux, qui faisait entendre aussi des paroles éloquentes
à l'armée ; il fut acclamé empereur par les deux légions gauloises et par une
partie du peuple ; Procope et Faustine sont portés en triomphe dans le palais
impérial où les courtisans de Valens les accueillent avec les démonstrations
d'une vive joie. Les conjurés craignaient que le sénat de Constantinople
n'acceptât pas leur empereur improvisé ; ils se dirigèrent tumultueusement
vers le palais où cette assemblée tenait ses séances ; ils arrivent en
poussant des cris féroces et trouvent vide la salle des délibérations ! Le
temps n'était plus où les sénateurs romains attendaient la mort sur leurs
chaises curules. Procope
était maître de Constantinople, des deux rives de l'Hellespont et de la
Bithynie. Le lâche Valens tombe dans une frayeur d'enfant en apprenant la
révolution qui vient d'éclater dans la capitale de ses États ; il prononce le
mot d'abdication ; à ce mot ses généraux indignés s'irritent ; ils demandent
à l'empereur de laver dans le sang l'outrage qu'il a reçu ; poussé par son
armée, Valens se décide enfin à prendre le chemin de Constantinople ; les
soldats (lu conspirateur, enfermés dans les murs de Chalcédoine, barrent à
Valens le passage du Bosphore ; l'empereur entreprend sans succès le siège de
cette ville ; il se retire avec ses troupes et va en Phrygie ; Lupicin, l'un
de ses généraux, lui amène, de l'Orient, un grand renfort de soldats, le 26
mai 366, Procope, à la tête d'une armée inférieure en nombre à celle de
l'empereur, se présente pour le combattre ; la lutte est longue et sanglante
; trahi par un de ses officiers supérieurs pendant l'engagement, Procope est
vaincu, fait prisonnier, conduit enchaîné à Valens qui lui fait trancher la
tête. Son règne avait duré huit mois. Thémistius l'appelle un empereur
d'hiver. L'empereur fit mettre à mort un grand nombre de personnes qui
avaient partagé la fortune de l'usurpateur. Ignorant,
sans courage, superstitieux, soupçonneux, ennemi de la science parce qu'il
n'en avait pas lui-même, Valens se laissait dominer par sa femme, Albia
Dominica, arienne fanatique et passionnée ; il subissait aussi la fatale
influence d'Eudoxe, évêque arien de Constantinople qui, en lui administrant
le baptême, lui avait fait jurer d'anéantir le catholicisme ; il signala son
règne par de violentes persécutions contre les orthodoxes qui venaient de
perdre dans Jovien leur protecteur et leur appui. Pour le malheur des
catholiques et la honte du trône de Constantin, Constance revivait dans
Valens. L'intolérance et la cruauté de cet empereur ne pesaient que sur les
catholiques ; quant aux païens et aux juifs, il les laissait dans la liberté
de leur culte, il les protégeait. On vit par le consentement de Valens
célébrer les fêtes de Jupiter, les orgies de Bacchus et de Cérès, non dans
les ténèbres, mais en plein jour, sur les places publiques de
Constantinople et d'Antioche[5]. Ce prince avait-il une
conviction religieuse quelconque ? Il est permis d'en douter. De son temps
l'arianisme qu'il avait embrassé n'était plus qu'une religion sans culte, un
rationalisme pareil à celui où sont tombées de nos jours diverses sectes protestantes
de l'Allemagne, de l'Angleterre et de l'Amérique. Les disciples d'Arius au
ive siècle, comme les disciples de Luther au XIXe siècle, n'avaient plus de
boussole dans la voie religieuse ; méconnaissant l'autorité de l'Église
catholique et lui déclarant la guerre, les ariens devaient nécessairement
être conduits à l'anarchie des idées, conséquence forcée d'une religion
privée d'un chef unique, d'une pensée régulatrice, d'une religion, en un mot,
où chaque individu a le droit d'entendre à sa façon les lois et les préceptes
d'un livre donné au monde par Dieu lui-même. L'arianisme
n'avait pas un caractère religieux, je veux dire qu'il ne s'appuyait pas sur
des dogmes immuables ; puis il n'était ni pacifique, ni miséricordieux, ni
charitable ; il ne confondait pas les hommes dans une même pensée de
fraternité, dans un même amour ; l'arianisme était le drapeau d'une faction
intrigante et ambitieuse, d'une faction politique ne reculant devant aucun
mensonge, aucune injustice, aucun crime pour l'accomplissement de ses
desseins sur les peuples et les rois ; l'arianisme eut ce caractère sous
Constantin, et ce grand prince en fut un moment le jouet ; l'arianisme se
montra le front levé sous Constance qui en était alors le chef impitoyable ;
la secte d'Arius, un instant contenue par Juliers' et Jovien, tous deux dans
des vues différentes, reprit son audace et ses espérances de domination avec
Valens ; les instincts de cruauté de cet empereur, son caractère faible, son
intelligence bornée, servaient merveilleusement les projets des ariens ; ces
sectaires devaient s'agiter ainsi jusqu'au jour où Clovis, en écrasant, dans
les plaines de Vouillé, Alaric Il et ses compagnons, donnerait le coup de
mort à l'arianisme. Il nous
faut raconter ici un grand forfait commis par Valens, en 370, sur
quatre-vingts prêtres catholiques. Eudoxe, évêque arien de Constantinople,
venait de mourir ; il était allé, comme parle un auteur contemporain, rendre
compte à Dieu des maux qu'il avait causés à l'Église[6]. Les ariens lui donnèrent pour
successeur, avec l'agrément de l'empereur, le prêtre Démophile ; les
catholiques élevèrent, eu même temps, à l'épiscopat de la cité impériale,
Évagre, vieillard plein de science et de vertus évangéliques. Valens se
trouvait alors à Nicomédie, ville située à vingt lieues des rives du Bosphore
; il apprend l'élection d'Évagre et fait immédiatement partir pour
Constantinople des soldats avec ordre de chasser le prélat catholique de son
siège ; ses ordres sont impitoyablement exécutés. Les ariens font subir aux
orthodoxes des traitements si horribles que quatre-vingts prêtres catholiques
vont en députation à Nicomédie pour se plaindre à l'empereur et lui demander
justice : Valens les fait saisir ; ils sont aussitôt embarqués dans un navire
qui, parvenu au milieu du lac de Nicomédie, est volontairement livré aux
flammes ; les quatre-vingts députés sont noyés ou brûlés. Modeste, préfet du
prétoire, présida à cette exécution, ordonnée par l'empereur Valens[7]. Une
grande épreuve était réservée à Valens, et c'est par là qu'il devait périr.
Les barbares allaient frapper à ses portes. Deux cent mille Goths, chassés
par les Huns, avaient passé le Danube en 376 ; ils envoyèrent des
ambassadeurs à Valens pour lui demander l'hospitalité. Ils offraient même
leurs services à l'empereur et se montraient disposés à combattre pour lui
dans ses propres armées. Dans le but de plaire à Valens, dont ils
connaissaient les opinions ariennes, ils se présentèrent comme décidés à embrasser
l'arianisme. Ces dispositions religieuses d'une nation aussi belliqueuse que
les Goths triomphèrent sans peine de Valens qui les laissa libres de rester
sur le sol romain qu'ils occupaient déjà. Un évêque se rencontrait dans les
rangs de ces nouveaux venus, de ces douteux auxiliaires : c'était Alphilas
qui traduisit la Bible dans la langue des Goths. Après deux ans de vie
pacifique, la discorde éclata entre les barbares et Valens. La violation des
traités de la part du gouverneur romain d'Andrinople amena la guerre. Un
sanglant guet-apens dans le palais du gouverneur romain devint le signal d'un
combat d'extermination. En peu de temps les barbares, ainsi imprudemment
provoqués, ravagèrent la Thrace, la Macédoine, la Thessalie. Ils s'avancèrent
jusqu'à Constantinople, dont ils pillèrent les faubourgs. Que faisait Valens
pendant ces invasions rapides ? Il était à Antioche, non point occupé à
organiser des résistances, mais à travailler pour les intérêts de
l'arianisme. Des murmures l'accueillirent quand il revint à Constantinople
pour essayer de repousser l'invasion des Goths. Les habitants lui
reprochèrent de mal défendre son empire. Lorsqu'il partit de sa capitale pour
aller attaquer les barbares, il se promit de brûler Constantinople s'il
revenait vainqueur. Sa défaite, non loin d'Andrinople, le 9 août 378, ne lui
permit pas d'accomplir ce vœu digne de Néron. L'empereur vaincu fut brûlé vif
dans une maison où il était allé chercher un refuge. Rien ne resta de son
corps, que de la cendre mêlée à la cendre même de la demeure qui n'avait pu
le protéger. Quarante mille Romains et les principaux généraux de Valens,
étaient restés sur le champ de bataille. Le jour
de son départ de Constantinople pour la Thrace où l'attendait une fin si
terrible, Valens, monté sur un cheval de bataille, et marchant à la tête
d'une brillante armée, vit, en sortant de sa capitale, un vieux solitaire,
debout devant sa cellule, et les bras croisés sur sa poitrine : Valens !
lui dit-il, ce n'est pas à la gloire que tu vas, mais à la mort ! Tu t'es
révolté contre Dieu et son Église ! Dieu te punira ! — Prophète de
malheur, répondit l'empereur au vieil Isaac (c'était le nom
du solitaire), je
te ferai trancher la tête à mon retour à Constantinople. Isaac fut jeté
dans un cachot, en punition de ses paroles[8]. Les menaces contre ce
vieillard ne se réalisèrent point, pas plus que les menaces contre
Constantinople : celui qui se promettait tant de vengeance ne fut bientôt
plus que poussière, et nous croyons sans peine les écrivains contemporains
qui nous représentent cette soudaine et horrible mort comme un châtiment du
ciel. Aujourd'hui le voyageur qui visite Constantinople retrouve encore le souvenir de ce Valens dont nous venons de raconter la destinée ; ce souvenir est écrit sur des pierres ; il se rattache à des monuments utiles qui furent un bienfait pour une cité souvent menacée de manquer d'eau. Des citernes, creusées à diverses époques, destinées à recevoir l'eau du ciel, ont excité notre admiration en 1837. L'une d'elles, qui n'est jamais vide, présente une voûte immense, supportée par un grand nombre de colonnes corinthiennes ; un aqueduc majestueux fut construit par les ordres de Valens ; il apportait à Constantinople les belles eaux du Cydaris, et de nos jours l'administration des sultans veille soigneusement à l'entretien de ces monuments. |