Julien succède à
Constance. — Le sénat et le peuple de Constantinople l'accueillent avec
enthousiasme. — La chambre ardente. — Julien opère des réformes dans le
palais impérial. — Il diminue les impôts publics. — Qualités de Julien. — Son
portrait, ses talents. — Il donne an sénat des droits importants. — Il crée
un nouveau port à Constantinople et augmente la bibliothèque fondée par
Constance. — La cour de Julien remplie de philosophes platoniciens,
d'astrologues, de devins et de magiciens. — Ils complotent la destruction du
christianisme. — Nouveaux genres de persécutions contre les chrétiens. —
Réflexions. — Julien se soumet à la repoussante cérémonie du taurobole. —
Examen de la question de savoir si les persévérants efforts de Julien pour
rétablir le culte des idoles produisirent un effet réel à Constantinople. —
Fanatisme de Julien pour le culte des faux dieux. — Il se donne en spectacle
au peuple à l'occasion de la fête de Vénus. — Réflexions. — Mort de Julien. —
Réflexions (de 361 à 363).
Julien
se trouvait à Naisse, en Illyrie, à la tête d'une armée de trente mille
hommes, au moment où Constance mourait à Mopsucrène. Des généraux de
Constance portèrent à Julien la nouvelle de la mort de son cousin, et
l'assurèrent de la fidélité des troupes d'Orient, toujours attachées à la
famille de Constantin. Julien arriva à Constantinople le 11 décembre 361. Son
dessein de détruire le christianisme et de rétablir sur ses ruines le culte
des faux dieux n'était pas généralement connu. Ses soldats, dont la plupart
étaient chrétiens, l'ignoraient encore. Il n'avait confié ses projets qu'à un
petit nombre d'amis. On l'avait vu, au commencement de l'année 361, adorer
publiquement Jésus-Christ, dans une église (le Vienne, en Dauphiné. Julien
avait été jusqu'ici de deux religions à la fois : il croyait à l'une et
professait l'autre. Il ne leva tout à fait le masque que lorsqu'il se vit
maître absolu de l'empire. Les habitants de Constantinople ne connaissaient
de lui que ses propres malheurs et ceux de sa famille ; ils l'avaient vu,
jeune encore, dans les écoles de cette ville, surpasser ses condisciples en
science, étonner ses maîtres qui déclaraient ne plus rien avoir à lui
apprendre, tant son instruction était étendue. Ils le voyaient arriver
maintenant avec un certain éclat conquis dans les batailles, précédé d'une
réputation d'intégrité, de chasteté, de justice, et succédant à un prince
dont le règne avait été marqué par des actes d'une affreuse tyrannie. Aussi
l'entrée de Julien à Constantinople fut-elle un véritable triomphe. Il y fut
salué par les cris redoublés du titre d'Auguste. L'empereur ébloui, charmé,
touché jusqu'aux larmes, s'écriait en s'adressant au peuple qui inondait les
rues qu'il traversait : « Constantin aimait votre ville comme sa fille ;
Constance la chérissait comme sa sœur ; moi je l'aime comme ma mère et ma
nourrice ! » Julien était né à Constantinople en 331. La
première occupation de l'empereur fut de créer une chambre ardente,
chargée de punir les anciens ministres de Constance coupables des grands
crimes commis sous le règne de ce prince. Ils furent bridés vifs. Ce tribunal
terrible frappa quelquefois sans discernement, et confondit dans ses arrêts
des criminels et des innocents. Parmi ces derniers l'histoire a cité le grand
trésorier Ursulus auquel Julien devait de la reconnaissance. « La justice,
dit Ammien Marcellin, pleura elle-même cette mort. » L'empereur balaya du
palais impérial une foule de courtisans, d'eunuques, de cuisiniers, de
barbiers qui recevaient tous de gros gages. Ils étaient une lourde charge
pour l'État. On comptait dans le palais douze cents cuisiniers et huit cents
barbiers. Un jour, Julien fit appeler un de ces barbiers qui se présenta
magnifiquement paré devant le prince. « Ce n'est pas un sénateur que je
demande, lui dit-il ; mais un barbier ; sortez d'ici. » Il n'en conserva
qu'un seul pour son service : « C'est encore trop, répétait-il, pour un
homme qui laisse croître sa barbe. » Il ne garda qu'un seul cuisinier pour
son usage personnel. L'extrême frugalité de sa table rappelait celle des
vieux Romains. Julien avait souvent sur ses lèvres ce mot de Platon qu'un
homme trop occupé de la bonne chère songe fort peu à ses devoirs.
L'empereur couchait sur un simple tapis et n'était enveloppé dans toutes les
saisons que d'une couverture. Comme Marc Aurèle qu'il avait pris pour modèle,
Julien vivait en philosophe dans sa cour et à la tête de ses armées. Il ne
voulait aucun soldat pour le garder ; sa demeure était accessible aux grands,
et aux petits, aux riches comme aux pauvres. II fit entièrement disparaître
dans tout l'empire les curieux de la police de Constance. D'autres
réformes et d'autres changements permirent à Julien une grande réduction dans
les impôts. Le peuple bénissait ce prince au commencement de son règne.
« Je ne considère le souverain pouvoir, disait-il, que comme un moyen de
faire du bien. Qu'on me montre un homme qui se soit appauvri par ses aumônes
! Les miennes m'ont toujours enrichi, malgré mon peu d'économie. J'en ai fait
souvent l'épreuve quand je n'étais que simple particulier. Donnons donc à
tout le monde, mais plus libéralement aux gens de bien, sans refuser le nécessaire
à personne ; car ce n'est pas aux mœurs, ni au caractère, c'est à l'homme que
nous donnons. » Ne croirait-on pas entendre saint Louis parlant des devoirs
d'un monarque chrétien enversies peuples confiés à sa garde ? C'est que
Julien avait sucé, en entrant dans la vie, le lait de la doctrine
évangélique. Il avait conservé de cette doctrine une empreinte profonde. Il
fut quelquefois chrétien par l'âme et toujours païen par l'esprit. Julien
avait une taille médiocre, le corps bien formé, agile et vigoureux, la
démarche chancelante ; sa tête, ornée d'une chevelure blonde et naturellement
bouclée, était toujours en mouvement ; son nez était grec ; il avait des
sourcils et des yeux d'une grande beauté ; dans son regard, vif et pénétrant,
on lisait une sorte d'inquiétude, et une légèreté qui formait le fond du
caractère de l'empereur ; il parlait la langue d'Homère avec autant de
facilité et de correction qu'il parlait celle de Cicéron, sa langue
maternelle[1]. Julien était doué d'une
mémoire prodigieuse ; il se souvenait de tout, et récitait par cœur de longs
morceaux des auteurs qu'il aimait le plus ; mais son jugement lui faisait
souvent défaut[2] : il n'avait pas ce bon sens
qu'on a justement appelé le génie des rois. A trente ans, Julien avait la
bravoure d'un héros et l'expérience d'un vieux capitaine. Il maniait la plume
aussi bien que l'épée. En
établissant le sénat, Constantin n'avait conféré aucun pouvoir à cette
assemblée ; loin de lui rendre aucune de ses anciennes prérogatives,
Constance l'annihila complétement, et l'empereur ne parlait aux sénateurs que
pour leur faire connaître sa volonté ; il ne les admit jamais à sa table, ne
se rendit jamais à leurs séances. Julien, au contraire, donna au sénat des
droits importants et nombreux ; il aimait à y paraître fréquemment ; il
demandait que chacun de ses membres fût appelé à exprimer librement sa pensée
sur les questions qu'il soumettait à la discussion ; Julien parlait lui-même
sur les affaires qui se présentaient, tantôt avec le laconisme, la gravité
d'un souverain, tantôt avec la puissance et le mouvement d'un orateur. Il ne
mettait à exécution les grandes mesures qu'il avait conçues qu'après avoir
consulté le sénat. L'empereur avait des mœurs, des manières, des idées toutes
républicaines ; il ne voulut pas qu'on lui donnât les titres d'éternel
et de seigneur, titres que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient
portés. Je veux être, disait-il, le prince des Romains, non leur
maitre. Il ne ceignit son front du diadème que dans des circonstances
rares ; le sceptre lui était à charge : il fut souvent sur le point de
quitter les marques du pouvoir suprême[3]. Avec l'austère simplicité de
ses mœurs, son amour de la liberté, sa riche organisation intellectuelle,
Julien aurait peut-être reconstitué la vieille république des Fabius et des
Caton si, de son temps, les peuples de l'empire avaient encore été capables
d'être libres ; mais le colosse romain ne pouvait plus, ne devait plus
connaître que l'ère des Césars, jusqu'au jour où Mahomet II vint l'écraser
avec sa massue. Julien
construisit à Constantinople un second port qui porta son, nom ; ce port
était destiné à servir d'abri aux navires contre les vents du midi ; à côté
s'éleva une longue et vaste galerie pour recevoir les marchandises en dépôt.
Julien consacra, un magnifique édifice à la bibliothèque fondée, par
Constance ; il y ajouta un grand nombre d'ouvrages des auteurs anciens. Ce
prince était un véritable bibliophile ; il recherchait avec un soin religieux
les livres des grands hommes dont l'étude remplissait sa vie. On est frappé
en lisant les œuvres de Julien, de sa profonde connaissance de l'antiquité.
Il l'aimait jusqu'à la passion, aussi quels efforts ne tenta-t-il pas pour la
faire revivre jusque dans ses moindres coutumes ! Les
philosophes platoniciens, les astrologues, les magiciens, les devins
proscrits par Constantin et Constance, accoururent en foule à Constantinople
après la mort du dernier de ces princes ; Julien les avaient reçus dans son
palais ; il mangeait avec eux, buvait à leur santé, et les appelait ses
chers camarades[4]. L'un d'entre, eux,. Maxime, le
plus- habile et le plus éloquent, avait été autrefois un des
premiers-confidents de Julien lorsque ce prince méditait le renversement du
christianisme et le rétablissement du paganisme ; Maxime n'avait jamais cessé
d'entretenir avec lui une correspondance secrète ; il enflammait
l'imagination de Julien en lui promettant la gloire d'être un jour le
restaurateur d'une religion à laquelle Rome et la Grèce avaient dû leur
paissance et leur éclat. « Dès que Julien, dit Ammien, eut goûté les
leçons de Maxime, il brisa, comme un lion en fureur, les liens qui
l'attachaient à la religion chrétienne. » Devenu empereur, l'Apostat nomma
Maxime souverain pontife de Lydie, et sa femme, grande prêtresse des muses de
cette poétique contrée. Ce vieux païen, dans son ardent amour pour les dieux
de ses ancêtres, rappelle le grand prêtre Démodocus, que Chateaubriand a
peint avec tant de vérité et d'éloquence dans les Martyrs, et nous ne
serions pas étonné que l'illustre écrivain : l'eût pris, pour modèle en
retraçant le portrait du dernier et fanatique représentant d'une religion
expirante. Ces
philosophes, ces zélateurs de la théurgie, complotaient dans le palais
impérial de Constantinople la destruction de la foi chrétienne, sans penser qu'il
n'y a pas, comme dit l'Écriture, de conseil contre le Seigneur.
Ils combinaient les moyens qui pouvaient le mieux détruire la doctrine du Galiléen,
ainsi que Julien nommait Jésus-Christ ; l'astuce et la ruse remplacèrent les
persécutions sanglantes des anciens Césars : le tigre de l'amphithéâtre
s'était fait serpent. L'empereur
grimaçait la tolérance à l'égard des chrétiens. Le comte Julien, son oncle
maternel, avait fait trancher la tête à un prêtre d'Antioche qui n'avait pas
voulu renier la foi catholique. L'Apostat entra en fureur en apprenant cette
nouvelle. « C'est ainsi, écrivait-il à son oncle, c'est ainsi que vous entrez
dans mes vues ! Tandis que je travaille à ramener les galiléens par la
douceur et par la raison, vous faites des martyrs sous mon règne ! Je vous
défends d'ôter la vie à personne pour cause de religion ! » L'ennemi
de Jésus-Christ n'était pas tellement avare du sang de ses adorateurs qu'il
ne fût disposé à en arroser de nouveau la terre, s'il eût pensé en finir, par
ce moyen, avec la croyance qu'il détestait ; Grégoire de Nazianze, Théodoret
et Sozomène ont affirmé que l'empereur songeait à quelque persécution
terrible contre les chrétiens ; ils lui attribuent ces paroles : J'ai deux
sortes d'ennemis à vaincre : les Perses et les galiléens ; je veux me
débarrasser des moins redoutables avant d'attaquer les autres. Quoi
qu'il en soit, Julien n'avait pas, jusqu'ici, suivi l'exemple de quelques-uns
de ses prédécesseurs : il n'avait pas livré les chrétiens aux bêtes ;
l'injustice et la tyrannie calculées lui parurent préférables : il confisqua,
au profit des temples païens qui s'élevaient de toutes parts, les richesses
des églises et les immunités que les prêtres chrétiens tenaient de la
générosité de Constantin. Puis, il raillait les enfants de l'Évangile après
les avoir spoliés. « L'admirable loi du Galiléen, disait-il, promet aux
pauvres le royaume des cieux ; il est juste de leur en aplanir la route. La
pauvreté les rendra sages en ce monde, et les fera régner dans l'autre. » Il
lança un édit par lequel il était défendu aux chrétiens de remplir les
fonctions de gouverneurs des provinces et de servir comme officiers dans ses
armées. « Les galiléens, écrivait l'empereur dans cet édit, ne peuvent
occuper de pareils emplois sans blesser leur conscience, puisque l'Évangile
leur défend de tirer l'épée[5]. » Voltaire n'eût pas autrement
parlé. Ces sortes de plaisanteries lui sont familières ; en plus d'un endroit
de ses livres contre la religion, le vieux philosophe de Ferney n'a été que
plagiaire du philosophe couronné de Constantinople. L'empereur
ne se contenta pas de prendre aux prêtres et aux églises les biens qui leur
appartenaient ; il voulut condamner les chrétiens à l'ignorance, et enchaîner
leur esprit ; une loi de Julien ne leur permit plus d'étudier les arts, la
médecine, les belles-lettres, et de professer ces sciences dans les écoles.
Plusieurs professeurs célèbres cessèrent, à l'occasion de cette loi, leur
enseignement à Rome, à Athènes, à Alexandrie, à Constantinople. Les Basile,
les Grégoire de Nazianze., les Diodore dé Tarse, les deux Apollinaires,
continuaient à réfuter et meure à néant les croyances païennes ; Julien fit
une autre loi qui interdisait aux écrivains chrétiens de se servir des
auteurs anciens pour attaquer l'idolâtrie. « On nous combat, disait
l'empereur, par nos auteurs ; nous laisserons-nous égorger avec notre propre
épée ? Que les galiléens se contentent donc d'expliquer Luc et Matthieu, Jean
et Marc, ou bien qu'ils adorent les mêmes dieux que nous, s'ils veulent
étudier Homère, Virgile, Cicéron et Démosthène[6]. » Pauvre
raison humaine, comme tu t'égares lorsque la passion, le 'mensonge ou la
mauvaise foi sont devenus tes seuls conseillers ! C'est bien inutilement que
Julien a épuisé toutes les ressources de son esprit pour atteindre un but
impie autant qu'insensé. Les sciences, les arts, la poésie, l'éloquence ont
jeté, convenez-en, un assez grand éclat -sous l'inspiration de la loi du
Galiléen ! Mais était-il besoin d'une phalange d'hommes de génie pour fonder
la doctrine chrétienne ? Douze pêcheurs de la mer de Galilée, douze hommes
illettrés ont suffi pour l'établir sur des bases inébranlables ; ils l'ont
enseignée au monde comme ils l'avaient reçue de la bouche de Dieu même,
simple, consolante, pleine d'amour et de mansuétude, mais grande, noble,
éternelle ! Elle est tout entière dans l'Évangile qu'ils ont prêché, et ce
livre est ouvert aux savants comme aux ignorants, et tous peuvent le
comprendre. Julien
se soumit à la repoussante cérémonie du taurobole ; elle était inconnue dans
l'ancien paganisme et ne parait avoir été inventée que pour l'opposer au
baptême chrétien. Le prince se plaça, debout, dans une fosse au-dessus de
laquelle on avait placé une forte planche percée en différents endroits : un
taureau fut amené sur cette sorte d'autel ; le sacrificateur ou tauroboliate,
égorgea l'animal, dont le sang découla sur la tête de l'Apostat ; il lava
ensuite ses mains dans ce sang pour les purifier, car elles avaient
tenu autrefois le livre de Jésus-Christ, lorsque Julien, jeune encore, en
faisait publiquement la lecture dans l'église de Nicomédie ! Au
temps de Julien, Constantinople était une des villes de l'empire qui
renfermaient le plus de chrétiens. Par sa parole et ses exemples, par Sa
munificence envers les églises, Constantin avait contribué à augmenter le
nombre des fidèles dans la cité qui lui devait son éclat et sa puissance.
Nous avons donc à examiner si les persévérants efforts de l'Apostat pour
rétablir le culte des idoles avaient produit un effet réel à Constantinople.
Les écrivains contemporains se taisent sur ce point ; mais ce silence même
autorise à croire, ce nous semble, que cette ville, depuis longtemps attachée
à la foi chrétienne, échappa aux ravages que le paganisme exerça, à cette
époque, sur quelques points de l'Europe et surtout de l'Asie. Julien tira, il
est vrai, de leur poussière les vieilles divinités de Byzance ; mais rien,
dans les annales de ce temps, ne peut faire supposer que le zèle païen de
l'empereur ait rencontré un grand nombre d'adhérents. L'intimidation,
la crainte de perdre des emplois lucratifs poussèrent certaines gens à une
biche apostasie ; la masse chrétienne de Constantinople resta ferme dans la
croyance évangélique ; des officiers, de simples soldats opposèrent, dans
cette ville, une courageuse résistance aux efforts de Julien pour leur faire
changer de religion ; il avait ordonné, comme on l'a déjà vu, aux chefs de
ses armées qui professaient la doctrine de Jésus-Christ, de choisir entre le
paganisme et les places salariées qu'ils occupaient ; Jovien, alors tribun et
officier distingué, brisa son épée à cette occasion ; Valentinien, qui devait
un jour, comme Jovien, porter la pourpre impériale, imita le noble exemple de
ce dernier ; en sa qualité de capitaine des gardes, Valentinien accompagna
Julien au temple de la Fortune, qui venait d'être restauré et embelli ; un
prêtre de ce temple répandit, à dessein, de l'eau lustrale sur Valentinien ;
celui-ci, animé d'une colère toute militaire, s'écrie qu'il est souillé par
cette aspersion, et va souffleter l'insolent païen en présence de l'empereur
et de toute sa cour. Valentinien fut sur-le-champ condamné à être enfermé
dans une forteresse, d'où il ne sortit que sous le règne de Jovien. A
l'égard des simples soldats, Julien employait la supercherie pour les
contraindre à l'adoration des idoles ; il avait fait enlever des étendards
romains la croix de Jésus-Christ, qu'on y voyait depuis Constantin ; il mit à
la place de la croix les images de quelques divinités païennes. L'empereur
distribuait un jour de l'argent à ses troupes ; il était assis sur son trône
et environné des étendards ainsi défigurés ; à côté de lui se trouvaient des
charbons ardents et de l'encens ; chaque soldat venait à son tour baiser la
main de Julien et recevoir la somme qui lui était destinée ; mais l'empereur
commandait auparavant de jeter dans le feu quelques grains d'encens, dont la
fumée montait vers les profanes images ; plusieurs soldats s'aperçurent du
piège qu'on leur tendait, et refusèrent hautement d'obéir ; d'autres avaient
déjà, sans le savoir, rendu hommage aux divinités de Julien ; quelques-uns de
leurs camarades leur expliquèrent comment l'empereur les avait trompés en
leur faisant adorer les idoles sous prétexte de n'honorer que les drapeaux de
la patrie ; une sorte de désespoir s'empare alors de l'âme de ces pauvres
soldats ; ils se rendent dans un lieu public où la foule était assemblée ;
ils protestent à la face du ciel et de la terre qu'ils sont chrétiens, et
qu'on a surpris leur bonne foi dans la cérémonie des drapeaux ; ils vont
ensuite auprès de Julien, lui tiennent le même langage et jettent aux pieds
de l'empereur l'argent qu'ils ont reçu de sa main. Dans un premier mouvement
de colère, l'Apostat ordonne qu'on les mène au supplice ; puis il leur fit
grâce de la vie, craignant qu'on ne les honorât comme des martyrs : il les
relégua aux extrémités de l'empire. Le
stratagème de Julien dans la solennité des étendards, les scènes publiques
auxquelles elle donna lieu, l'exil des soldats chrétiens furent bientôt
connus des habitants de Constantinople ; de sourdes rumeurs circulèrent
partout : l'indignation et le mépris succédèrent à l'admiration, à
l'enthousiasme dont Julien avait été l'objet à son arrivée sur les rives du
Bosphore. Un évêque arien, Maris, adressa à l'empereur, dans ces
circonstances, une réponse qui mérite d'être rappelée. Le prélat était
aveugle et courbé sous le poids des ans ; il se fit conduire au temple de la
Fortune au moment où l'empereur y faisait un holocauste ; Maris lui reprocha
publiquement son impiété ; le prince lui dit d'un air railleur : Obtiens
donc du Galiléen de te rendre la vue ! — Je le remercie,
répliqua l'évêque, de m'avoir épargné la douleur de voir un apostat tel
que toi ![7] Tous
ces faits, devenus publies, n'étaient pas de nature à inspirer à l'empereur
un grand attachement pour la ville de Constantinople ; aussi la quitta-t-il
après huit ou dix mois de séjour ; il s'en éloigna avec la pensée de ne plus
y résider. De toutes les cités asiatiques, Tarse était une de celles qui
avaient le mieux conservé les traditions et les croyances païennes ;
c'étaient là des droits à l'affection de Julien ; il avait le projet d'y
faire sa résidence ordinaire ; déjà un palais s'élevait à Tarse pour lui ;
dans une lettre qu'il écrivit au gouverneur de Cilicie, au mois d'avril 363,
il lui ordonnait de tenir tout prêt pour le recevoir à son retour de la
guerre de Perse[8]. Tarse ne le reçut que mort,
comme on le verra dans la suite. L'intention de Julien de vouloir demeurer
désormais à Tarse e non à Constantinople prouve le peu de succès de ses
tentatives païennes dans la cité impériale. Pourquoi aurait-il quittée ainsi,
lui qui l'aimait comme sa mère et sa nourrice, s'il eût continué à y
jouir de la popularité dont il s'enivra dans les premiers temps ? Que
dirons-nous maintenant de la dévotion de Julien aux dieux de pierre, de
marbre ou de bois ? Elle parut outrée, ridicule aux yeux des païens mêmes. Il
fit de son palais, de ses jardins, une sorte de ciel olympique ; on y voyait
un Jupiter et -une Junon adultères, un Mercure voleur, une Vénus impudique,
Flore et Pomone, les Grâces, tout le cortége en un mot, des divinités de Rome
et de la Grèce. L'empereur baisait les pieds de ces idoles ; il fendait
lui-même le bois pour les sacrifices ; il attisait le feu et le soufflait
avec sa bouche, jusqu'à perdre haleine[9]. Il immolait une victime au
Soleil pour célébrer son apparition à l'horizon du matin ; le soir, il lui
disait adieu par un second sacrifice. L'immolation des animaux remplissait
une grande partie de ses jours. Si Julien était revenu vainqueur de son expédition
contre les Perses, il n'aurait pas laissé dans tout l'empire un seul bœuf en
vie[10]. Dans
ses entretiens avec les platoniciens qui l'entouraient, le prince semblait
vouloir spiritualiser les croyances païennes à l'aide des principes
philosophiques de l'immortel auteur du Phédon ; mais il se voyait
contraint, par la nature même du culte des faux dieux, de suivre la multitude
ignorante dans la pratique d'une religion monstrueuse ; les systèmes des
philosophes n'étaient pas ceux du peuple encore plongé dans les ténèbres de
l'idolâtrie ; il adorait, lui, des êtres vicieux, abominables, qu'il reconnaissait
pour tels, et c'est par les orgies ou les crimes qu'il leur rendait hommage.
Julien parlait sans cesse de l'excellence de la vertu ; il aurait, disait-il,
voulu établir son règne sur la terre ; et il laissait voir publiquement qu'il
croyait lui-même à des fables qui divinisaient le vice et l'imposture Un
jour, dans les murs d'Antioche, ne célébra-t-il pas la fête de Vénus avec de
jeunes débauchés et des femmes perdues ? L'austère empereur s'avançait, le
front couronné de roses, au milieu de cette foule en délire ; il rehaussait
le mieux qu'il pouvait sa petite taille, présentant sa longue barbe pointue,
et affectant la démarche d'un géant. Son cheval de bataille, orné de
guirlandes, le suivait de loin, conduit par un écuyer[11]. Voilà
donc à quelles scènes ridicules et cyniques aboutissait Julien ; voilà les
exemples que donnait au monde cette prétendue vertu qui aurait voulu
régénérer l'empire. Une telle dégradation vengeait suffisamment le
christianisme. Le philosophe Julien, l'empereur lettré, n'inspirait plus que
la pitié. Le polythéisme qui avait été la vie religieuse des temps antiques,
tenta, avec Julien, un effort suprême et désespéré. Julien imagina de rendre
le souffle à ce qui n'était plus que poussière. Il appela à cette
restauration païenne les philosophes, les poètes, tous les enchantements des
âges évanouis ; il voulait faire revivre le passé à force d'imitation ; il
crut ressusciter ce qui était mort parce qu'il l'habillait à sa guise ; mais
Julien ne parvint qu'à blanchir un tombeau. Il
mourut au-delà du Tigre, percé d'une flèche, att milieu de ses victoires, le
27 juin 363, âgé de trente-deux ans. Il avait régné sept ans, à compter du
jour où il fut élevé à la dignité de César, et environ deux ans depuis qu'il
avait été proclamé Auguste par le peuple et le sénat de Constantinople. Le
jour de sa mort, le philosophe Libanius se trouvait à Antioche ; il dit
ironiquement à un grammairien célèbre qui avait embrassé la foi chrétienne : que
fait à cette heure le fils du charpentier ? — Un cercueil,
répliqua le grammairien. Quelques
auteurs ont raconté que Julien, prenant dans sa main le sang qui sortait de
sa blessure, le lança vers le ciel, en disant : Tu as vaincu, Galiléen !
Ce blasphème a été contesté, nié ; peut-être l'empereur ne le proféra-t-il
pas ; ce mot exprimait une situation vraie, et il a pris place dans
l'histoire. L'apostat ne disparaissait-il pas de ce monde dans la force de
l'âge, au moment où il se préparait à une guerre implacable contre le
christianisme ? Ne pouvait-on pas, voir dans cette mort uni coup de cette
main invisible qui frappe les superbes ? Ce nouveau Titan., qui voulait, à
son tour escalader le ciel, afin d'en précipiter Dieu de son trône,
n'était-il pas, par la volonté céleste, jeté ainsi qu'un grain de sable dans
la poussière des tombeaux ? Le Seigneur regarde en pitié la science du
philosophe et la justice des juges de la terre[12]. Le corps de l’empereur fut transporté à Tarse, en Cilicie, comme il l'avait ordonné avant d'expirer. On grava sur sa tombe ces mots : Ci-gît Julien qui perdit la vie après avoir passé le Tigre. Il fut un excellent prince et un vaillant guerrier. |
[1]
Grégoire de Nazianze.
[2]
Ammien Marcellin.
[3]
Ammien Marcellin.
[4]
Ammien Marcellin.
[5]
Socrate, livre III, et Nicéphore, livre X.
[6]
Voyez Socrate, Théodoret, Grégoire de Nazianze, Ammien Marcellin lui-même, qui
appelle l'interdiction faite aux maîtres chrétiens d'étudier et d'enseigner les
lettres anciennes un acte inique et digne d'être enseveli dans un éternel
silence.
[7]
Socrate, livre III, chap. XXII. Sozomène, livre V, chap. IV.
[8]
Ammien Marcellin, livre XXIII.
[9]
Ammien Marcellin.
[10]
Ammien, livre XXII, p. 225.
[11]
Saint Jean Chrysostome.
[12]
Isaïe, chap. X.