Premiers temps
chrétiens à Byzance. — L'église des Apôtres. — Lettre de Constantin aux
peuples d'Orient. — Il comble l'Église de bienfaits. — Joie des chrétiens de
Constantinople. — Erreur de Constantin dans la question de l'arianisme. —
L'empereur marche contre Sapor. Il tombe malade. — Son baptême. — Sa mort. —
Son portrait. Jugement sur Constantin. (De 330 à 337.)
André,
pêcheur du lac de Génésareth, comme son frère, Simon Pierre, était disciple
de saint Jean. Un jour le précurseur voyant passer le Sauveur du monde le
montra, disant : Voilà l'Agneau de Dieu ! André courut vers Jésus et
s'attacha à lui pour toujours. Après la descente du Saint-Esprit, il quitta
la Judée et alla annoncer le Messie aux nations des bords du Nil et du
Borysthène, de la Thrace et particulièrement à Byzance[1]. Puis il cueillit la palme du
martyre à Patras en Achaïe. Le proconsul Ægée le fit mettre à mort sur une
croix renversée ; cette croix devait être dans l'avenir le signe d'un ordre
de chevalerie fondé par Pierre le Grand ! La prédication de saint André sur
les rives du Bosphore a été contestée. Mais, à notre avis, elle s'appuie sur
les données les plus probables de l'histoire. Il est unanimement reconnu
qu'il évangélisa dans la Thrace ; dès lors comment douter qu'il ait paru dans
la plus importante cité de cette contrée ? Les détails manquent, d'ailleurs,
sur les premiers temps chrétiens à Byzance. Nous savons seulement, qu'en 161,
à l'avènement de Marc Aurèle, il y avait beaucoup de fidèles sur les rives du
Bosphore ; qu'ils furent persécutés, à cette époque, par le gouverneur
romain, Cécilius Capella[2] ; que le siège épiscopal fut
établi à Byzance en 211, sous Caracalla, et qu'enfin au moment où Constantin
fonda la nouvelle capitale de l'empire, il y trouva un évêque appelé
Métrophane, fils de Domitius, frère de l'empereur Probus[3]. Il vit quelques sanctuaires
chrétiens dans l'antique cité de Byzance, et fit construire plusieurs
églises, dont la plus célèbre, celle des Apôtres, a été pompeusement décrite
par Eusèbe, qui l'avait vue : le plafond était incrusté de pierreries et le toit
couvert de lames d'airain doré. Ce monument devint le lieu de sépulture des
empereurs et des évêques. Constantin y avait fait construire lui-même les
demeures sépulcrales ; il y déposa pieusement et en grande solennité les
dépouilles mortelles de l'impératrice sa mère[4]. Constantin
avait écrit aux peuples d'Orient en ces termes : « Ma victoire sur les
ennemis de Jésus-Christ, la chute des persécuteurs des chrétiens prouvent la
puissance de Dieu qui m'a choisi pour établir son culte dans l'empire : c'est
lui qui m'a conduit des rivages de la Bretagne jusqu'au centre de l'Asie ; sa
main puissante a fait tomber toutes les barrières qu'on opposait à notre
marche. Tant de bienfaits exigent ma reconnaissance, et je dois partout être
le protecteur des hommes dévoués au Dieu qui m'a protégé. Je rappelle donc
tous les bannis, je remets tous les particuliers en possession de leur
fortune, je rends aux églises leurs richesses — elles leur avaient été
enlevées par la persécution —, et je veux que tous les chrétiens forts de mon
appui, se félicitent de mes triomphes et jouissent de la prospérité qui les
attend. » L'empereur ordonna dans tout l'empire de consacrer le dimanche à la
prière et au repos, et combla l'Église d'honneurs, a dit Bossuet[5]. Comment
peindre les transports de joie qui durent éclater dans les cœurs des
chrétiens de Byzance lorsqu’après trois siècles d'humiliation et de
persécutions terribles, ils virent tout à coup leur noble et sainte croyance
resplendir ainsi à la face du monde étonné ! Ils s'étaient cachés jusqu'ici
au fond de quelques souterrains, dans leurs pauvres demeures ou dans des
sanctuaires ignorés de leurs ennemis pour participer aux divins mystères de
leur Dieu crucifié. La main des persécuteurs pesait sur leurs têtes et chacun
de ces dieux qu'ils rencontraient dans les rues et sur les places publiques,
était comme une menace contre leur vie ou leur repos. Oh ! ils couraient au
martyre, comme on court à des fêtes, quand les Césars ou les proconsuls les
plaçaient entre l'apostasie et la mort ; ils ne pâlissaient pas en présence
des bêtes de l'amphithéâtre ; ils criaient hosannah sous la dent des
lions. Mais voyez quel changement dans cette cité où les Mégariens avaient
jadis abordé avec les aruspices de Delphes et tout le bagage mythologique de
l'ancienne Grèce ! les pythies ne rendent plus d'oracles, l'imposture est
démasquée, les temples sont déserts ou renversés et les idoles gisent dans la
poussière. Mais que les païens se rassurent ! on ne leur rendra pas le mal pour
le mal. Les chrétiens ne se vengent pas ; ils pardonnent. Constantin l'a juré
; pas une goutte de sang ne sera versée ; ce n'est point une offrande digne
de son Dieu dont la dernière parole sur la croix a été une parole de
miséricorde pour ses bourreaux ! C'est l'heure de l'allégresse ! Le peuple
accourt et se prosterne dans la basilique des apôtres ; les chants du
Seigneur retentissent enfin dans leur pieuse liberté, et la prière enflamme
les âmes chrétiennes ! Quelle victoire ! Il nous semble entendre les lyres
immortelles unissant leurs célestes harmonies au ravissement de la terre, les
voix des anges et des martyrs louant le Très-Haut et lui rendant grâce avec
les enfants des hommes ! Constantin
avait cependant affligé les cœurs des catholiques de ces vieux temps. A sa
voix les évêques du monde chrétien s'étaient réunis à Nicée, en 325 ; il
assista à ce concile qui foudroya l'arianisme dont les ravages pénétraient
partout ; la sagesse de l'empereur excita l'admiration et le respect au
milieu de cette assemblée auguste ; eh bien ! trois ans après, Constantin
persécutait les catholiques ! Le concile avait prononcé l'anathème et l'exil
contre Arius, Eusèbe, évêque de Nicomédie, et Théognis, évêque de Nicée ; ils
niaient la divinité de Jésus-Christ. Un faux prêtre catholique, ami secret de
l'hérésiarque d'Alexandrie, un homme d'une habileté et d'une dissimulation
profonde, et dont l'histoire n'a pas daigné dire le nom, s'était emparé de
l'esprit de Constancia, veuve de Licinius et sœur de l'empereur ; Constantin
avait fait massacrer son époux et son fils, et les malheurs de cette
princesse avaient touché ce frère coupable ; il la visita à son lit de mort ;
elle lui demanda comme une dernière grâce le rappel des ariens proscrits, et
plaça sous sa protection le prêtre hypocrite dont nous venons de parler ; il
était là, debout, dans l'attitude du respect pendant l'entrevue du frère et
de la sœur : Constantin promit tout, exécuta tout ! Arius fut glorifié,
Eusèbe et The'ognis, replacés sur leurs sièges épiscopaux ! L'arianisme
n'entacha jamais la foi de Constantin ; niais l'empereur, facile à tromper
dans des questions qu'il n'avait pas mûries, crut, sur la parole de sa sœur
mourante, que la doctrine d'Arius et de ces deux évêques était celle du
concile, et que ces personnages n'avaient été que les victimes de l'envie ;
il sanctionna la déposition prononcée par les hérétiques contre des prélats
orthodoxes, tels que Eustatius, d'Antioche, qui mourut dans l'exil, en
Thrace, Marcel d'Ancyre et Paul de Constantinople ; il n'épargna pas le plus
grand des chrétiens de cette mémorable époque, Athanase, évêque d'Alexandrie,
qui, jeune encore, et n'étant que simple diacre, avait été l'âme du concile
de Nicée. Athanase protesta avec une indomptable énergie contre tant
d'aveuglement, d'iniquité et de mensonge ; il refusa intrépidement à
l'empereur lui-même de recevoir dans son église l'impie Arius dont la
présence aurait, disait-il, souillé le sanctuaire. Constantin exila Athanase
à Trèves ! Telles furent les conséquences du serment fait à Constancia à son
lit de mort. Il fit oublier à Constantin ces sages paroles qu'il prononça au
concile de Nicée : « Pour moi, qui ne suis qu'un homme, il ne m'appartient
pas de prononcer dans des causes sacrées[6]. » De pareils revirements
d'opinion prouvaient du moins une faiblesse de caractère et, comme nous
l'avons dit, une insuffisance de lumières en matière de foi. Avant de mourir,
l'empereur se ressouvint d'Athanase ; il ordonna de le rétablir sur son siège
d'Alexandrie, et sa volonté fut accomplie. Constantin
avait soixante ans lorsque Sapor, roi de Perse, lui redemanda insolemment les
cinq provinces situées au-delà du Tigre, que Narsès, vaincu par Dioclétien,
avait abandonnées à l'empire romain. Le vainqueur de Maxence conservait au
déclin de la vie toute son ardeur guerrière, et le sang remonta au front de
l'héroïque vieillard qui s'écria : « Il ne manquait à ma gloire que de
triompher des Perses ! Vous direz à votre maître, ajouta-t-il en s'adressant
aux envoyés de Sapor, que j'irai en personne lui porter ma réponse ! » Il se
met à la tête d'une armée et part pour châtier ses ennemis. Mais la mort,
plus prompte que le javelot des combats, l'arrêta en chemin. Une maladie
subite le saisit. II ne lui fut point donné, comme il l'avait longtemps
désiré, de recevoir le baptême dans les eaux du Jourdain. Sentant sa fin
approcher, l'empereur demanda et reçut pieusement le sacrement régénérateur
dans le château d'Aquiron, non loin de Nicomédie, en présence des évêques et
de ses généraux assemblés. Revêtu d'habits blancs et couché sur un lit
préparé avec des étoffes blanches, Constantin dit qu'il ne voulait plus
toucher la pourpre. Il confessa publiquement ses fautes, et implora la
miséricorde de celui qui frappe et qui pardonne. Le calme et la sérénité du
prince dans ce moment suprême annonçaient que Dieu seul occupait sa pensée :
la terre, que le fondateur de Constantinople avait remplie de son nom,
n'était plus rien à ses yeux. Les chefs de son armée, ses serviteurs, les
évêques fondaient en larmes : « Vous êtes notre père, lui disaient-ils, vous
nous laissez orphelins ! — Songez à notre Père à tous qui est dans le ciel,
» répondit le monarque mourant ; puis il ajouta : « Mes amis, la vie où je
vais entrer est la véritable vie ; je connais les biens que je viens
d'acquérir et ceux qui m'attendent encore. Je me bâte d'aller à Dieu. »
Il expira le 22 mai 337, après avoir régné trente ans. L'armée en deuil
rapporta solennellement le corps de l'empereur à Constantinople. Ce corps,
couvert du manteau impérial, et portant le diadème, fut placé sur une estrade
élevée, entourée de grands candélabres d'or, dans la salle du trône où le
prince donnait autrefois ses audiences ; les grands de l'empire, les soldats,
le peuple venaient, à des heures marquées, lui rendre hommage et respect
comme auparavant dans son palais, au milieu du redoutable appareil de sa
puissance ; ainsi environné d'hommages, Constantin mort semblait régner
encore du fond de son cercueil. Il fut enterré dans le tombeau qu'il s'était
préparé sous la basilique des Apôtres. La nouvelle de sa mort retentit dans
l'empire comme un coup de tonnerre ; les chrétiens et les païens proclamaient
ses exploits et ses vertus ; les uns le regardaient comme un saint ; les
autres, le mettaient au nombre de leurs dieux qu'il avait détrônés. Les
légions de l'Orient et de l'Occident déclarèrent qu'elles ne voulaient
reconnaître pour chefs de l'empire que les fils du grand Constantin. La
nature lui avait prodigué tous ses dons. Sa tête était noble et belle ; la
fierté guerrière empreinte sur son visage n'excluait pas l'expression de la
bonté qui charme et qui attire. Sa taille était élancée et son port
majestueux. Son esprit, un peu enclin à la raillerie, savait aussi trouver de
ces mots qui encouragent et qui consolent. Il était laborieux, sobre,
généreux et juste ; sa chasteté, au milieu d'une cour corrompue, a été une
des gloires de sa grande vie. Né en Dardanie, sur la rive droite de
l'Hellespont, ayant longtemps vécu en Orient, il en avait adopté le luxe et
la magnificence. Son manteau de pourpre était parsemé de riches pierreries ;
son diadème avait la forme d'un casque ou d'une couronne fermée[7]. On était frappé d'admiration
en présence de Constantin lorsqu'il se montrait avec tout l'éclat des
insignes de son pouvoir. Les
crimes, les vertus, les immenses travaux du premier empereur chrétien ont
passé devant nos yeux. Nous n'avons pas dû taire les actions mauvaises ; les
raconter, c'était les livrer à la réprobation des hommes. La raison d'État
serait vainement invoquée ici pour justifier ce qui n'est pas justifiable ;
le mal demeure toujours le mal. Mais nous n'aurons garde d'imiter les
écrivains qui, ayant pris à Liche de poursuivre le christianisme lui-même
dans la personne de Constantin, n'ont vu que des iniquités dans une grande
vie, dont une moitié est restée si belle et si glorieuse. Ces écrivains, plus
préoccupés de haine irréligieuse que de vérité historique, ont oublié que la
cruauté était au fond des mœurs politiques du paganisme, que les empereurs
les meilleurs n'ont pu en affranchir leur âme, et que Constantin n'était pas
encore chrétien quand des actes de violence souillèrent sa vie. Cette
transformation soudaine dans une grande âme n'a pas été aperçue par les
historiens de la vieille école antichrétienne ; cela se conçoit, car elle
était elle-même un triomphe de cette religion contre laquelle s'acharnait
opiniâtrement leur passion. Nous
nous détournons volontiers du spectacle des meurtres inspirés par la
brutalité païenne pour voir couler les larmes de Constantin chrétien sur la
mort d'un jeune fils de grande espérance, tombé victime de la calomnie, et
nous sommes touché de la vivacité de son repentir et de ses paternels efforts
pour proclamer l'innocence de la victime. C'est mon fils, injustement
condamné, lisait-on sur le front de la statue de Crispus, élevée dans la
place Smyrnium, à Constantinople. Nous n'avons pas eu à raconter les
combats glorieux de Constantin, nous ne montrerons donc pas en lui l'habile
capitaine ; mais nous voudrions mettre en grande lumière son génie
organisateur et réparateur. Il fut immense et profond à une époque surtout où
la famille, la propriété, les mœurs, la morale, l'état social, en un mot,
étaient à reconstituer. Il démolit persévéramment et sans violence d'aucune
sorte la vieille législation romaine et ses monstrueuses défectuosités. Il
établit le règne de la justice dans son empire, une justice toute nouvelle :
celle de l'Évangile ! Ses réformes, ses lois eurent un caractère
chrétien : il fut le point de départ de ces admirables travaux législatifs
que Justinien devait poursuivre, accomplir et réunir en un seul faisceau. Quel
bon sens ne montra-t-il pas à l'égard de ce paganisme qui avait si longtemps
gouverné le monde, en y introduisant les dérèglements et les vices qui tuent
les sociétés ! Les croyances païennes se mouraient ; persécuter ceux qui les
professaient encore, t'eût été peut-être souffler sur un feu qui s'éteignait
et le raviver pour quelques instants ; Constantin le comprit, et laissa dans
leur néant les dieux du Capitole ; le paganisme n'eut donc pas de martyrs,
grâce à la mansuétude chrétienne, et, disons-le aussi, parce que les
convictions religieuses des idolâtres n'étaient pas dé celles pour lesquelles
on meurt. Le fils de sainte Hélène se contenta de détruire les temples dans
lesquels, au nom de la Vénus Astarté, on outrageait la pudeur publique. L'histoire a donné le nom de Grand au fondateur de Constantinople ; la plus lointaine postérité le lui conservera. L'imagination, en effet, se le représente magnifique à travers les siècles, la croix à la main, et debout sur les ruines du vieux monde ! |
[1]
Godescar, Vie des Saints.
[2]
Tertullien.
[3]
Zonaras.
[4]
Cette église, achevée en 337, tombait en ruine vingt ans après. Elle fut
successivement rebâtie par Constance et Justinien. Mahomet II la détruisit, et
ses débris servirent à la construction d'une mosquée.
[5]
Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle.
[6]
Sozomène.
[7]
Du Cange.