Projet de changer le
siège de l'empire romain attribué à Jules César et à Octave Auguste. — Rome
n'était plus depuis longtemps la résidence des empereurs. Causes qui ont pu
déterminer Constantin à transporter l'empire. — Vision de Constantin. —
Construction de Constantinople. — La ville se peuple. — Les familles romaines
partant pour Constantinople. — Souvenirs d'Albe (de 263 à 330).
L'idée
de changer le siège de l'empire romain n'était pas nouvelle au temps de
Constantin. Elle existait vaguement à Rome depuis plus de trois siècles. Je
suis César et non pas roi, avait dit fièrement le conquérant des Gaules, alors que des
tentatives étaient faites pour le porter au rang suprême ; mais cette parole
n'avait pas calmé toutes les craintes. On disait à Rome que César devait
transporter à Alexandrie ou à Troie le siège et les forces de l'empire[1]. La
pensée de rebâtir Troie, et d'en faire le centre de la domination romaine,
avait été attribuée aussi à Octave Auguste. II était alors en Orient. Ce
bruit produisit une sorte d'effroi à Rome. Et ce fut à cette occasion qui
Horace composa l'ode IIIe de son IIIe livre. Le poète, s'élevant, par de fines allusions,
contre ce projet, veut que le Capitole, à jamais inébranlable, continue
à éblouir l'univers de sa gloire, et qu'on ne puisse plus rencontrer sur
les ruines de Troie que des troupeaux bondissants et des bêtes féroces. Peut-être
les souvenirs républicains n'étaient-ils pas entièrement éteints dans la cité
des Gracques et des Scipions quand Auguste fut soupçonné de vouloir lui
arracher son auréole de gloire, en établissant ailleurs la capitale de
l'empire du inonde. Qui sait, si, au milieu de la splendeur souveraine,
l'ancien triumvir ne songeait pas quelquefois à ces Tarquins chassés par tout
un peuple, et si l'ombre ensanglantée de César, cachant, derrière elle, la
main armée d'un autre Brutus, n'apparaissait point aussi à son imagination
troublée. Dans
l'année 297, Dioclétien fuit Rome, qu'il trouva trop libre, dit
Bossuet, et s'établit à Nicomédie (aujourd'hui Ismid), pendant que son collègue
Maximien résidait à Milan. Galérius habitait aussi Nicomédie. Constance
Chlore, père de Constantin, avait fait de la ville d'York, en Angleterre, son
séjour ordinaire. Lorsqu'en 306 Constantin fut proclamé empereur, il choisit Trèves
pour sa résidence. Après sa victoire sur Maxence, il ne faisait à Rome que de
rares apparitions. En 323 il la quitta pour toujours. Cette
grande détermination a été diversement jugée. C'était là, sans doute, un fait
considérable, et l'on comprend que les historiens aient voulu étudier les
causes qui pouvaient l'expliquer. Les
Romains s'étaient habitués à ne plus voir les Césars au milieu d'eux ; mais
ils avaient conservé jusqu'ici leur ancien sénat dont la présence à Rome
était pour eux comme la véritable image de la puissance de cette ville sur le
monde : Constantin leur enlevait tout[2]. Les
païens, qui avaient triomphalement accueilli, en 312, celui qui les délivrait
de la tyrannie de Maxence, firent alors éclater leur colère contre
Constantin. Ils le haïssaient de son mépris pour les dieux qui avaient promis
leur éternité au Capitole. « Comme il ne pouvait plus supporter, dit
Zozime, les haines qui se déchaînaient contre lui, il résolut de chercher,
pour s'y fixer, une ville qui égalât la majesté de Rome. » Les
Romains lui reprochaient avec juste raison le meurtre de son fils Crispus,
victime innocente et pure des passions vengeresses de Fausta, seconde épouse
de Constantin. Il reconnut, mais trop tard, la fausse accusation de cette
nouvelle Phèdre ; et, voulant punir un crime en commettant un autre crime, il
fit étouffer sa femme dans un bain chaud. Constantin fit impitoyablement
égorger, sans motifs connus, le jeune Licinius, fils de sa propre sœur.
L’impératrice Hélène, sa mère, lui reprocha, la première, tant d'atrocités,
et saint Jérôme les a énergiquement flétries. Le repentir avait trouvé place
dans le cœur de Constantin. Mais avait-il pu oublier ces drames horribles ?
Ne devait-il pas éprouver une sorte d'horreur pour cette Rome qui en avait
été le théâtre ? Ce fut là, peut-être, une des causes qui le poussèrent à
transporter loin du Tibre son pouvoir souverain. Selon
les historiens Gibbon et Lebeau, Constantin ne songea à s'établir sur les
confins de l'Europe et de l'Asie que pour mieux assujettir à sa puissance les
barbares répandus entre le Danube et le Tanaïs, et pour surveiller de plus
près le roi de Perse. La position géographique de Byzance était, il est vrai,
incomparablement plus belle, plus avantageuse que celle de Rome ; mais cette
considération inspira-t-elle seule le génie de Constantin ? Lui, premier
monarque chrétien et fondateur d'empire, lui, dont le règne a marqué une ère
nouvelle dans les destinées de l'humanité, n'aurait-il pris ce grand parti
que pour combattre plus invinciblement des ennemis importuns ? Nous ne le
pensons pas. Constantin attacha à cet acte de sa vie une idée plus haute et
des espérances plus vastes et plus profondes. Il a dit lui-même dans une de
ses lois, conservée dans le code Théodosien, qu'il avait reçu de Dieu la
mission de bâtir Constantinople pour lui et pour sa race. Les auteurs grecs,
Thiophane et Cédrène, et après eux, l'Anglais Malmesbury, parlent en détail
d'une vision de Constantin. Nous l'indiquerons ici : L'empereur,
endormi à l'ombre des remparts de Byzance, vit en songe le génie tutélaire de
la vieille cité. Il lui apparut sous la figure d'une matrone laide et ridée,
accablée par les ans et les infirmités. Mais elle fut soudainement changée en
une éblouissante jeune fille pleine de vie et souriant à l'avenir. Elle se
tenait debout devant Constantin ravi. Il plaça sur le front de la céleste
beauté le diadème impérial, et s'éveilla pénétré de confiance et d'espoir. La
poésie est plus vraie que l'histoire a dit un ancien. Cette parole ne serait pas
toujours un mensonge si on voulait la prendre dans son sens propre. Les
annales humaines abondent en traits allégoriques qui enseignent aux hommes
des vérités éternelles. La poétique vision de Constantin marquait toute une
époque. Les idées que roulait dans sa tête et dans son cœur se trouvaient
reproduites par ce rêve merveilleux. La matrone disparaissant dans sa
décrépitude ne représentait-elle pas à l'imagination du catéchumène couronné,
ce vieux polythéisme expirant dans sa laideur morale ? L'éclatante jeune
fille, parée de la dignité impériale, comme pour un jour de triomphe,
n'était-elle pas, aux yeux de Constantin, l'image de cette religion nouvelle
qui l'avait marqué de son signe et qui allait changer la face de la terre ? Ce
magnifique spectacle s'était offert au fils de Constance Chlore, en toute
réalité, au milieu de la guerre. Dieu lui avait montré dans les airs la croix
miraculeuse, ce Labarum qui lui promettait la victoire et qu'il prit
pour étendard, lorsqu'à la tête de ses phalanges il présenta la bataille à
Maxence, aux portes de Rome. Ce fut une heure bien suprême que cette lutte
armée entre le christianisme et le paganisme. Avant le combat, Maxence avait
invoqué tous ses dieux, consulté les aruspices, attaché les livres des
sibylles aux aigles romaines. Précautions vaines ! Efforts impuissants ! Les
légions de Constantin écrasèrent Maxence, ses troupes et ses divinités dont
les oracles avaient menti à l'empereur païen. La
translation de l'empire romain à Byzance a fait naître dans de grands esprits
une opinion trop grave pour ne pas la rappeler ici ; quelques écrivains du
dernier siècle l'ont combattue ; mais ce ne serait pas une raison pour ne pas
l'adopter ; car ils l'ont surtout attaquée parce qu'elle avait un caractère
religieux ; cette opinion que le comte Joseph de Maistre, et, plus tard, le
R. P. Lacordaire ont magnifiquement exprimée est, « que dans Rome encore
païenne, le pontife romain gênait déjà les Césars. Il n'était que leur sujet
; ils avaient tout pouvoir contre lui et il n'en avait pas le moindre contre
eux. Cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. On lisait sur son front
le caractère d'un sacerdoce si éminent, que l'empereur qui portait parmi ses
titres celui de pontife, le souffrait dans Rome avec plus d'impatience qu'il
ne souffrait dans ses armées un César qui lui disputait l'empire. Une main
invisible chassait les empereurs de la ville éternelle pour la donner
à l'Église éternelle. Peut-être que, dans l'esprit de Constantin, un
commencement de foi et de respect se mêla à la gêne dont je parle ; mais je
ne doute pas, dit M. de Maistre, que ce sentiment n'ait influé sur la
détermination qu'il prit de transporter le siège de l'empire, beaucoup plus
que tous les motifs politiques qu'on lui prête[3] ». Constantin,
esprit vif et pénétrant, capable de grandes conceptions, avait sondé
l'immense portée du prodigieux changement du monde moral opéré par le
christianisme. Il voulut fonder, avec la religion chrétienne qu'il avait
publiquement embrassée et défendue par ses immortels édits, un nouvel ordre
social. Rome qui avait été comme le berceau, le principal foyer des
croyances, des institutions, des mœurs païennes, ne lui aurait peut-être pas
laissé son entière liberté d'action ; il lui fallait, pour l'accomplissement
de ses desseins, un terrain nouveau, une contrée lointaine, une cité
organisée par lui-même, il lui fallait Byzance. Comme
César et Auguste, Constantin eut d'abord le projet de rebâtir Troie. Il y eut
même un commencement de travaux. Mais ce projet fut bientôt abandonné.
L'emplacement d'ilion, malgré ses poétiques souvenirs, ne pouvait être mis en
balance avec l'admirable position de Byzance. Lorsque l'empereur entreprit la
reconstruction de la ville à laquelle il donna son nom glorieux (Constantinopoli), il traça, lui-même, la lance
en main, et suivi d'un brillant cortége, le sillon qui devait en marquer
l'enceinte. Il avançait toujours. « Seigneur, lui dit-on, vous dépassez
les plus vastes dimensions des grandes cités. » Je suis, répondit-il, le
guide invisible qui marche devant moi ; je m'arrêterai quand il s'arrêtera. L'enceinte
comprit une étendue d'environ cinq lieues. Elle est restée à peu près telle
que Constantin l'avait faite. La cité s'éleva comme par enchantement.
Commencés en 325, les travaux furent terminés en 330. Le 11 mai de cette même
année, on célébra solennellement la dédicace de Constantinople qui fut placée
sous la protection de Jésus-Christ. Des
maisons, des palais, des bains publics, des fontaines, des marchés, des
aqueducs, des églises, l'hippodrome, couvrirent cette immense enceinte. Mais
les édifices furent bâtis avec plus de magnificence que de solidité. Ils
menaçaient de s'écrouler peu de temps après leur construction. Les
embellissements de la ville dévorèrent des sommes énormes. Codinus rapporte
que la seule dépense des portiques, du cirque et des remparts dont nous avons
vu, en 1837, de magnifiques restes, dépassa cinquante mille besants d'or,
plus de cinquante millions de notre monnaie. Les
forêts qui couvraient les rives de la mer Noire et les carrières de marbre de
l'île de Proconnèse, fournirent une quantité inépuisable de matériaux. Les
plus célèbres architectes de la Grèce et de l'Italie furent appelés par
Constantin dans la cité qu'il voulait rendre la rivale de Rome. Les
merveilles de l'art antique, enlevées aux temples païens, ornèrent les places
publiques de Constantinople. On y voyait les statues des héros, des poètes et
des sages, celles de l'Apollon Pythien et de Sminthe, les trépieds de
Delphes, les muses de l'Hélicon, le Pan que les villes de la Grèce avaient
consacré après les victoires remportées sur les Perses, la Cybèle placée par
les Argonautes sur le mont Didyme, la Minerve de l'Inde et l'Amphitrite de
Rhodes. Mentionnons un monument dont nous avons vu à Constantinople le
dernier vestige sur la place de l'Et-Méidan (hippodrome) ; c'est cette fameuse colonne
de porphyre, apportée de Rome, sur laquelle s'élevait, couronnée de rayons,
l'image de Constantin. C'était une belle figure d'Apollon, venue de Troie, en
Phrygie. Ces dieux furent transportés à Constantinople, où ils n'excitaient
plus que la raillerie, comme des ennemis vaincus servant d'ornement au
triomphe des vainqueurs. Le cadre que nous nous sommes tracé dans ce travail
nous permet à peine d'indiquer les magnificences de toute nature qui
apparurent tout à coup à Constantinople au moment de sa construction ; il
faudrait des volumes pour les décrire toutes ; mais nom ne pouvons oublier
dans cette énumération rapide la demeure impériale ; elle s'éleva à l'endroit
même où se montre aujourd'hui le grand sérail dont les murs bariolés sont
sans cesse battus par les flots de la Propontide. Le palais de Constantin ne
le cédait en rien aux palais des Césars à Rome. L'art y étalait de
ravissantes merveilles malgré sa décadence qui datait déjà de longtemps. La
salle principale était enrichie de lambris dorés ; au milieu du plafond
resplendissait une grande croix d'or incrustée de diamants, La croix était
partout à Constantinople ; elle brillait au faite des monuments comme sur le
front du prince dans les cérémonies publiques. L'image de la rédemption, si
longtemps bafouée et maudite par les empereurs païens, était devenue le
glorieux symbole du monde qu'elle avait sauvé. La
ville était bâtie ; il fallait lui donner le mouvement et la vie ; il fallait
la peupler. Son fondateur appela de l'Europe et de l'Asie à Constantinople
une foule de familles pauvres auxquelles il faisait distribuer du blé, de la
viande, de l'huile et du vin. Un peu plus tard, ces libéralités, qui avaient
toujours existé dans Rome païenne, ne furent plus accordées qu'aux personnes
qui possédaient des maisons à Constantinople. Ce fut un motif pour en
construire de nouvelles. Aussi, le nombre en augmenta considérablement.
Bientôt, l'enceinte tracée par Constantin se trouva trop petite : les
demeures des habitants s'avancèrent jusque dans la nier, sur pilotis ; et
cette ville, qui nourrissait autrefois Athènes, n'eut pas assez des flottes
d'Alexandrie et de la Syrie pour suffire à la subsistance de sa population.
Les blés de l'Égypte n'étaient plus transportés sur les bords du Tibre, mais
dans la corne d'or. «
Lorsque le siège de l'empire fut transféré en Orient, a dit Montesquieu, Rome
presque tout entière y passa. Les grands y menèrent leurs esclaves,
c'est-à-dire presque tout le peuple. L'Italie fut privée de ses habitants, et
Rome à peu près délaissée. L'Italie, qui n'avait plus que des jardins
abandonnés, ne pouvait, par aucun moyen, attirer l'argent de l'Orient,
pendant que l'Occident, pour avoir des marchandises de l'Orient, lui envoyait
le sien[4]. » Constantin donna des terres, des pensions, des privilèges aux familles sénatoriales et de l'ordre Équestre de Rome, qu'il fit venir à Constantinople. Il leur fit construire des maisons et des palais sur le modèle de leurs demeures des bords du Tibre. Si l'on en croyait les historiens grecs, les Romains, ainsi comblés de largesses, auraient oublié leur pays. Mais oublie-t-on son pays ? et quand on l'a quitté ne se mêle-t-il pas un peu d'amertume à son souvenir ? N'y avait-il pas moins de bonne volonté que de nécessité dans l'établissement de ces familles à Constantinople ? Les Romains venus aux bords du Bosphore ne ressemblaient certainement pas aux Albains contraints d'habiter Rome après leur défaite ; mais la détermination de Constantin était jusqu'à un certain point une défaite morale pour cette Rome du Capitole, et la population transplantée à Byzance regretta sans doute le sol romain comme les enfants du Latium pleurèrent leurs maisons d'Albe. |
[1]
Suétone, Les Douze Césars.
[2]
Rome continua à avoir un sénat jusqu'à la chute de l'empire d'Occident, mais il
ne fut plus le sénat de l'empire, le sénat du gouvernement. Le sénat de
Rome abandonnée était une sorte de municipalité s'occupant des affaires de la
ville. — Toutes les cités importantes de l'Orient et de l'Occident avaient un
sénat semblable à celui de Rome au commencement du IVe siècle. Le nom seul
était resté ; le pouvoir avait disparu.
[3]
J. de Maistre, Du Pape, I, 2. Lacordaire, tom. Ier, 4. conférence, édit.
de 1844.
[4]
Grandeur et décadence des Romains.