Convocation des
féodaux et des milices provinciales. — Bataille de Poitiers ; nombreux
bourguignons morts, blessés ou prisonniers. — Affranchissements de communes
pour payer les rançons. — Epouvante en Bourgogne à la nouvelle du désastre. —
Le gouverneur du duché soigné de ses blessures à Troyes. — Jacques de Vienne,
sire de Longvy, nommé capitaine général. — Tremblement de terre, démolitions
et désastres causés par cet événement, à Bâle, Besançon, Dijon, Avallon,
Montbard, Montréal, etc., commotions atmosphériques pendant et après le
tremblement de terre. — Reprise des hostilités par les confédérés
francs-comtois ; alliance avec l'Angleterre. — Mécontentement des populations
contre les seigneurs ; rigueur des condamnations pour des paroles
malsonnantes à l'égard de l'autorité. — Réunion des députés des Trois-Etats à
Dijon. — Prestations d'hommages dans le comté ; le duc à Gray, Montmirey,
Dole, Salins, Poligny, etc. — Thibaud de Neufchâtel, gardien du comté. —
Réunion des Trois-Etats à Beaune, puis à Dijon. — Les députés délèguent leurs
pouvoirs aux présidents siégeant en permanence. — Contrat du mariage projeté
entre le duc Philippe de Rouvre et Marguerite de Flandre. — Apport des
futurs. — Emprunts pour les fêtes et cérémonies du mariage virtuel. — La reine
et le duc en Artois ; arrivée et réception à Arras ; cadeaux à cette
occasion. — Bruits alarmants en Bourgogne et préparatifs menaçants du comte
de Savoie contre Cuisery. — Retour du duc de Bourgogne. — Séjour de la reine
à Meaux. — Précautions et ordres pour armer et protéger les forteresses. —
Arrivée de la reine à Jully-sur-Sarce. — Reconnaissance des droits du duc sur
la garde de la ville de Besançon ; le duc et la reine à Besançon. — Menées de
Thibaud de Chauffour dans le Langrois. — Prise du château de Grattedos. —
Expédition de Guillaume d'Antully, bailli d'Amont. — Réduction et reprise de
Grattedos. — Félicitations et lettres de la reine à Guillaume d'Antully. —
Réunion du Parlement à Beaune. — Mesures pour résister aux menaces
d'invasion. — Projets de réunion des Trois-Etats à Dijon.
La
convocation du ban et de l'arrière-ban des féodaux bourguignons, l'appel des
milices provinciales comprenant des hommes de dix-huit à soixante ans,
avaient produit un contingent considérable, mais plus considérable par sa
quantité que par sa qualité. Les troupes mandées à Châtillon-sur-Seine et à
Beaune, passées en revue dans des « montres » qui s'échelonnent depuis le 10
juillet 1356 jusqu'au milieu du mois d'août, composées d'hommes d'âges
différents, soit à pied soit à cheval, munies d'armes de toutes sortes,
embarrassées par une suite interminable de chariots, de bagages et de
roussins[1], n'avaient ni homogénéité, ni
cohésion. L'ensemble de ces troupes peu disciplinées comprenait trop de
« ribeaudaille », pour nous servir de l'expression employée à Crécy par
Philippe de Valois, et ne devait pas mieux réussir à Poitiers. Jean le Bon,
si vaillant comme soldat, mais si inhabile comme général, n'avait aucune des
qualités nécessaires pour utiliser toutes les forces qu'il avait à sa
disposition. On n'a
pas à s'occuper des détails de cette campagne, mais nous devons enregistrer
les noms des principaux personnages bourguignons victimes de cette guerre,
morts ou prisonniers dans cette funeste chevauchée et plusieurs de ces noms
paraîtront ici pour la première fois. Le
gouverneur du duché Jean de Noyers, comte de Joigny, dans l'escarmouche qui
eut lieu l'avant-veille de la bataille, avait été grièvement blessé et fait
prisonnier par Eustache d'Auberchicourt et autres, mais ses blessures étaient
si graves qu'il fut relâché sur parole, sous promesse de rentrer en prison
après guérison. Dans cette première rencontre environ deux cent quarante
Français furent tués ou pris[2]. Le
lundi 19 septembre, jour de l'engagement général, Geofroi de Charny,
porte-oriflamme de France, se fit tuer bravement, sans vouloir abandonner
l'étendard royal qu'il couvrait de son corps[3]. Jean de Châteauvillain,
dernier descendant mâle des seigneurs de cette illustre maison, Guillaume de
Dicy[4], Robert de Flavigny, dit le
Borgne[5], Guillaume de Digoine et son
fils, Guichard de Beaujeu, Gui Besors, seigneur de Villarnoult, dans
l'Avallonnais[6], Jean de Landas, chevalier,
étaient au nombre des morts. Parmi
les prisonniers on comptait Mile, seigneur de Noyers et de Montcornet, neveu
du gouverneur de Bourgogne ; Thomas de Voudenay, un des notables chevaliers
du duché, lieutenant des maréchaux de France, si souvent cité dans nos
documents[7], le sire de Bauffremont[8], Jean de Boncourt, écuyer,
échanson du duc[9], le fameux Arnaud de Cervole,
l'Archiprêtre, qu'une alliance avec la sœur et héritière de Jean de
Châteauvillain devait plus tard rattacher à notre province[10] ; Jean de Champlay,
seigneur de Charmoy ; Gui de Valery[11], le sire de Saulx-Vantoux[12], Guillaume de Melun, archevêque
de Sens et son frère Jean, comte de Tancarville ; Othe de Cromary, chevalier[13] ; le comte d'Auxerre et le
gouverneur de cette ville, Gui de Rochefort, écuyer de Jean de Chalon[14] ; Guillaume de Vaulx, qui reçut
du duc cent moutons d'or « pour sa rédemption de sa prison devant Poitiers »[15] ; Jacques, sire de Serin,
maître de l'écurie du régent[16] ; Guillaume de Recey,
seigneur de Montigny-sur-Aube, chambellan et maître d'hôtel de Philippe de
Rouvre, auquel une pension fut attribuée pour l'indemniser de sa rançon[17] ; Richard Montcharvet, de
Beaune[18]. D'autres
chevaliers, d'abord faits prisonniers, parvinrent à s'échapper, comme Thibaud
de Neufchâtel, Philippe de Savoisy, Oudart de Renty[19]. Le
nombre des prisonniers était si considérable que les Anglais les relâchèrent
presque tous sur parole, moyennant une rançon que les captifs s'engagèrent à
payer dans un court délai. Le comte de Joigny fut obligé de se rendre à
Troyes pour se faire soigner de ses blessures. Mile, sire de Noyers, avait
promis de payer, à Bordeaux, une grosse somme qu'il ne put réunir qu'avec le
concours des vassaux, au moyen d'emprunts contractés de toutes parts, et
d'affranchissements accordés à des communes et à des particuliers. Ses
chevaux, ses chariots et ses bagages restèrent en possession de l'ennemi. Il
fut contraint de racheter pour deux cent cinquante livres sa riche ceinture
pesant douze marcs, et de payer des robes d'écarlate à ceux qui l'avaient
pris[20]. Jean de
Champlay fut autorisé par le régent à affranchir ses hommes de Charmoy,
Epineau-les-Voves et Bassou, pour payer sa rançon ; puis, comme ces
affranchissements n'étaient pas suffisants pour acquitter les dettes
contractées à cette occasion, il vendit ses terres de Charmoy au chapitre
d'Auxerre[21]. Beaucoup de localités
obtinrent à cette époque, et pour les mêmes motifs, des chartes
d'affranchissements octroyées par les seigneurs. Hugues de Maison-comte, abbé
de Vézelay, ne recouvra sa liberté qu'en payant une forte rançon pour lui et
les quinze cavaliers de son escorte qui l'avaient accompagné[22]. Une
curieuse lettre de rémission accordée par Charles V[23] à la requête de Liébaud de
Bauffremont et de Philibert, son fils, montre à quels étranges procédés les
seigneurs étaient parfois obligés de recourir pour s'indemniser de leurs
pertes. Le roi déclare que ces chevaliers « ont servi bien et loyalement nostre
très chier seigneur et père dont Dieu ait l'âme, et nous aussi en nos
guerres, en plusieurs et divers lieux, et entre les autres à la bataille de
Poitiers, en laquelle ledit Liebaut fu prins et y perdi tout son harnoiz, ses
chevalx et mules, qui bien val oient la somme de VIm florins et plus, et avec ce fu
mis à rançon très excessive ». N'étant pas en mesure de payer les sommes
qu'on exigeait de lui, Liebaud fut dans la nécessité d'aliéner des domaines,
puis comme ces ventes ne pouvaient suffire et qu'aucune indemnité ou dédommagement
ne lui vinrent en aide, il prit parti de se faire justice lui-même, en
pillant au retour de la foire de Chalon des marchands auxquels il extorqua
mille florins, en faisant des incursions dans les environs de Chaumont en
Bassigny dont il rançonnait les habitants et enlevait les bestiaux. La
nouvelle du désastre de Poitiers, rapidement connue en Bourgogne et rapportée
en tous lieux par ceux qui en avaient été victimes, causa une indicible
émotion. Etienne de Musigny, lieutenant du gouverneur du duché, Hugues de
Montjeu, Huguenin de Villers, écuyer tranchant, alors installés au château de
Montbard avec Philippe de Rouvre, y reçurent le premier message qui ne leur
apporta qu'une partie de la vérité[24]. On savait seulement que le roi
était prisonnier, et que les féodaux bourguignons fort éprouvés dans cette
fatale journée, comptaient beaucoup de morts et de blessés. Chacun des
combattants, de retour dans ses foyers, complétait les informations, et grossissait
même l'étendue du désastre. Ce fut bientôt un affolement. Les conseillers du
duc, convaincus de l'arrivée immédiate des Anglais, ne se crurent pas en
sûreté à Montbard et emmenèrent aussitôt Philippe de Rouvre à Auxonne, le 3
octobre, après avoir adressé un courrier au comte de Joigny qu'ils croyaient
à Auxerre. Ils mandaient au gouverneur de réunir tous les nobles du duché et
du comté, afin de délibérer sur ce qu'il convenait de faire pour la défense
de la province, et de venir les rejoindre le plus tôt possible[25]. Le
comte de Joigny n'ayant pu supporter le voyage que la gravité de ses
blessures ne lui avait pas d'abord permis d'effectuer, s'était fait
transporter d'Auxerre à Troyes pour se faire soigner, ainsi que nous l'avons
dit ; avec lui se trouvait le gouverneur d'Auxerre[26]. Le courrier ne le trouva donc
pas, et apprit au conseil la triste situation du chef militaire de la
province, dont on ne pouvait utiliser les services[27]. Dans
les villes et dans les châteaux, la terreur n'était pas moindre. Les
habitants gardaient leurs portes, creusaient les fossés et se hâtaient de
réparer les murailles de leurs forteresses. Un mois
après la désastreuse journée de Poitiers, des phénomènes sinistres vinrent
redoubler l'épouvante des populations qui croyaient y voir l'annonce de la
fin du monde. De violents tremblements de terre agitèrent la chaîne des Alpes
pendant les journées des 18 et 19 octobre, et les secousses furent si
terribles que la répercussion s'en fit sentir à plus de cent lieues du centre
d'action, en y produisant d'affreux ravages. Les receveurs, généralement
muets sur ce qui est étranger à leur comptabilité, n'omettent pas de signaler
un semblable événement : l'un parle du tremble de la terre, l'autre du
crolement de la terre, à propos des réfections entreprises dans les
diverses châtellenies du domaine ducal. Un ancien chroniqueur a laissé la
note suivante : « l'an M.CCC.LVI, il fist si grand tremblement de terre à Basle,
que une rue estant derrier Notre-Dame tomba la pluspart dans le Rhin. Ainsy
fit-il en Bourgogne, de manière que la plus grosse tour du chasteau de
Montront cheu et tomba bas, et fut fait le jour de la Saint Luc, environ
l'eure du disné... Sela toutefois enfin s'apaisa, mais sur l'eure du couché,
il recommença plus fort que devant, en manère que le pauvre peuple, comme
tout éperdu, s'enfuyoit hors des maisons. La tour de Vayte de Besançon fut
rompue en plusieurs endroits[28]. » A Dijon, la muraille reliant
la tour Girard Pougeot à la tour de Brancion s'écroula sur une longueur de
douze toises[29]. Il fallut retenir toutes les
toitures ; Jean de Saint-Jean, maître charpentier du duché, Jean Girard,
couvreur et autres, furent payés de nombreuses réfections faites « pour cause
dou tramble de la terre et depuis par plusieurs fois »[30]. Nous
constatons les mêmes dégâts, si nous nous éloignons du centre de la
commotion. A Avallon, les portes de la ville, et notamment la porte du
Mauvais-Chien, ont subi de graves avaries ; beaucoup de cheminées sont
éboulées[31]. A Montbard, le châtelain
Guillaume Broquart entreprend la réparation des toitures du château ; il fait
« rapparoiller et rasseoir trois tuauls des cheminées de la sale et de la
haute chambre amprès ycelle, desquelles l'une estoit cheoitte et les deux autres
esquartelées et desjointes, pour le crolement de la terre qui fust le jour de
saint Luc évangéliste CCC.LVI ». Le même châtelain signale plus loin des travaux rendus
urgents « par le crolement de la terre qui fust le jour et landemain de saint
Luc »[32]. A
Montréal, les frais nécessités par les commotions sont plus considérables
encore. Non seulement il faut réparer les murs, refaire les créneaux et les « eschiffes
», consolider la porte du belle, la porte du donjon, mais plusieurs des tours
sont endommagées, la tour l'Evêque, la tour de la Grande-Porte ; la grosse
tour, la tour maître Jean des Granges, la tour de Marmeaux, la tour des
Cigognes, la tour Denizot, etc.[33] Nous n'avons qu'une brève
mention des réparations faites au château de Châtillon-sur-Seine[34]. Sur l'ordre de la reine, on
consolide les portes de Flavigny[35]. Hugues de Broisse fait relever
quatorze toises des murailles du belle de Montcenis[36]. Girard du Meix, châtelain de
Beaune, paie les façons de quatre-vingt-treize toises de murailles au
château, la réfection à neuf de la Grande-Porte, les réparations de la grande
salle, et fait « surmurer les murs du chasteaul, lesquels estoient esbulliez
dans l'estauble, et qui estoient domaigiez[37]... » Les comptes de Vergy[38], de Semur[39], Villaines[40], Lantenay[41], Aisey, Villiers et Maisey[42] fournissent le détail des
travaux urgents ordonnés par les châtelains dans les résidences ducales. On doit
signaler les singulières variations atmosphériques qui se produisirent, soit
avant, soit après ce tremblement de terre, et voir s'il n'y a pas entre ces
phénomènes une corrélation qui mériterait d'attirer l'attention des
météorologistes, si jamais ces lignes tombent sous leurs yeux. Les
populations furent effrayées par des orages épouvantables, comme on n'en
avait pas vu de mémoire d'homme, et les dégâts qu'ils causèrent se confondent
parfois avec ceux que nous avons précédemment indiqués. A
Montbard, une partie des verrières furent emportées par un affreux orage, et
brisées par la grêle qui tomba le jour de Saint-Germain[43]. A Avallon, nombre de cheminées
sont « cheues par l'impétuosité des vents »[44]. Diverses réfections relatées
dans les comptes du receveur général de Dijon sont nécessitées par les
orages. Partout des inondations et des rivières débordées ; la reine ne peut
circuler parce que les chemins sont interceptés. Dans le comté les eaux détruisent
les villages ; les ponts de la Saône et du Doubs sont emportés, et à Besançon
même, l'autel de l'église des Cordeliers est couvert par les eaux[45]. Toutes
les calamités s'abattaient sur le duché, et, pour comble de malheur,
l'ancienne fédération franc-comtoise avait profité des embarras de la
couronne et de la reprise des hostilités, pour faire alliance avec
l'Angleterre. Plusieurs des barons qui la composaient n'avaient même pas
attendu jusque-là pour entrer en lutte avec le duché, et reconquérir une
indépendance qui, dans les circonstances présentes n'était que de l'anarchie.
La tentative de Thibaud de Faucogney pour enlever le jeune duc donnait la mesure
de ce qu'ils pouvaient oser. Si ces confédérés n'avaient pas ouvertement
combattu dans l'armée anglaise à Poitiers, ils avaient applaudi à son
triomphe, et les noms de Jean de Faucogney, de Jean, sire de Neufchâtel-sur-le-Lac,
de Henri de Faucogney, vicomte de Vesoul, de Jean d'Apremont, qui figurent
dans les trêves conclues à Bordeaux le 27 mars 1357, apprirent les
engagements qui les liaient au roi d'Angleterre[46]. Peut-être n'étaient-ils pas
étrangers aux exigences de l'Empereur d'Allemagne, qui, ayant antérieurement
dispensé le duc, à cause de son jeune âge, de l'hommage dû pour le comté de
Bourgogne, lui ordonnait de se rendre à son mandement. Philippe de Rouvre, ne
pouvant pour le moment s'absenter sans danger de ses états, lui envoya Eudes,
sire de Grancey, à Metz, afin de présenter ses excuses, et demander un sursis
pour rendre ses devoirs[47]. Cet
ensemble d'événements calamiteux n'était pas fait pour faciliter
l'administration de la province, e pour mettre ordre au désordre des
finances. Il fallait pourvoir non seulement aux besoins de l'Etat, mais à la
rançon des prisonniers qui incombait en partie aux vassaux. Le peuple
accueillait fort mal tous ces seigneurs et chevaliers dont la défaite lui
coûtait si cher : « les voilà, disaient-ils, ces beaux fils, qui mieux aiment
« porter perles et pierreries sur leurs chaperons, riches « orfèvreries à leurs
ceintures et plumes d'autruche « au chapeau que glaives et lances au poing » (Grandes Chroniques). La noblesse, en donnant prise
au ridicule et en perdant son prestige, facilitait l'ébranlement, de la
société féodale. Ces propos, il est vrai, ne se tenaient pas ouvertement.
Malheur à celui qui eût employé devant un officier ducal des paroles malsonnantes
à l'égard du roi ; il eût été immédiatement appréhendé, livré au bourreau, et
marqué du fer rouge au front et aux joues[48]. Ce qui
pressait le plus en ce moment, c'était de parer aux dangers de la situation.
On réunit les députés des Trois-Etats du duché à Dijon, le 18 décembre 1356,
« pour adviser à la garde et tuition du pais »[49]. Puis, afin de s'assurer
l'appui, ou au moins la neutralité des Franc-Comtois restés fidèles, on fit
conduire Philippe de Rouvre dans les différentes localités où les féodaux
avaient été convoqués pour prêter foi et hommage. C'était un émouvant
spectacle que celui de cette jeune et malheureuse reine de France, chargée de
la lourde responsabilité des affaires de l'Etat, en l'absence de son époux
captif, et forcée, au cœur de l'hiver, de promener un enfant au milieu de
populations qui leur étaient hostiles. Les prestations de serment
commencèrent le jour de Noël ; le duc et la reine y assistèrent jusqu'au
commencement du mois de mars, en passant à Gray, Montmirey, Dôle, Bracon,
Salins, Poligny, Loye. Les seigneurs retardataires rendirent ensuite leurs
devoirs dans les mains des baillis à des dates diverses ; quelques-uns ne se
présentèrent que plus tard à Argilly[50]. Parmi les deux cents barons
qui figurent sur la liste de ces hommages, on ne voit pas ceux qui avaient
fait précédemment alliance avec le roi d'Angleterre, à l'exception de Jean,
sire de Faucogney, et de son frère Henri, vicomte de Vesoul, qui avaient à
redouter la confiscation de leurs fiefs. On n'y voit paraître aucun des Neufchâtel,
pas même Thibaud, le gardien du comté. Ce dernier avait peut-être à se
reprocher un acte de félonie et de trahison non moins étrange. Sous prétexte
de lever des troupes dans le Comté, il avait fait main basse sur tous les
fonds que les receveurs de la province avaient pu y recueillir, et cependant
aucun des féodaux n'avait paru sur le champ de bataille de Poitiers. S'il y
figure lui-même, on le trouve parmi les prisonniers qui se sont échappés,
alors que tous ses parents sont alliés du camp anglais. Pendant
ces prestations d'hommage, Etienne de Musigny, remplissant les fonctions de
gouverneur en l'absence du comte de Joigny, s'occupait activement de protéger
le duché, et donnait des ordres, en janvier 1357, pour la réunion des
Trois-Etats, fixée d'abord à Beaune, puis ajournée à Dijon, à la quinzaine de
la Chandeleur, 16 février[51]. On voit nettement ici qu'il y
avait des réunions et des élections particulières dans chaque bailliage, et
par suite dans chaque circonscription des députés qui allaient ensuite
prendre part à l'assemblée générale. La
réunion des Trois-Etats eut lieu en effet à Dijon, le 16 février, et avait
pour but spécial d'assurer la sécurité du pays, au moment où Philippe de
Rouvre se disposait à quitter la Bourgogne avec sa mère, afin d'aller
célébrer ses noces. C'est la première fois qu'il est possible de déterminer
d'une manière précise l'organisation d'une institution qui devait fonctionner
depuis longtemps déjà sous les ducs de la première race, dont aucun travail,
à notre connaissance, n'indique le mode de recrutement, et dont les dates de
convocation ne sont exactement indiquées nulle part. Afin de mieux assurer le
service et de couvrir leur responsabilité, les membres des Trois-Etats ne se
séparèrent point sans déléguer leurs pouvoirs aux présidents de chacun des
trois Ordres, qui devaient se tenir en permanence et transmettre leurs
instructions aux baillis, châtelains et autres officiers du duché. Un mois
après, ces présidents siégeaient encore, et enjoignaient aux baillis de faire
visiter les forteresses, de les garnir d'artillerie et de les munir de gens
d'armes[52]. La
reine Jeanne de Boulogne, aussitôt après l'évènement de la captivité du roi,
n'avait qu'un désir, c'était de hâter le mariage de Philippe de Rouvre et
d'assurer sa réalisation. Lors de sa tournée dans le comté, elle avait à
Montmirey, le 5 janvier 1357, de concert avec Louis, comte de Flandre, renouvelé
le projet d'alliance[53]. Le pape Innocent VI, aussi
tolérant que son prédécesseur pour des mariages que la proximité de lignage
aurait dû interdire, avait, sur la demande des deux familles, accordé une
dispense, malgré la parenté au troisième degré des futurs[54]. Le 21
mars, les parents de ces enfants réunis à Paris, et autorisés par le roi,
mettaient leur sceau au contrat définitif ; la reine, Marguerite de France,
comtesse de Flandre, de Nevers et de Rethel ; Louis, son fils, et Marguerite
de Brabant, sa femme. On promettait en douaire à Marguerite de Flandre, la
future, quatorze mille livres de rentes, assises au comté sur Poligny et
Gray, au duché sur Montcenis, en Artois sur Lens, plus, deux mille livres
après la mort de la reine, à prendre dans les comtés de Boulogne et
d'Auvergne. Sa dot était de dix mille livres tournois de rente, en Flandre et
en Artois. Seule, elle devait hériter du comté de Flandre et des autres
domaines, dans le cas où son père viendrait à décéder sans enfants mâles, et
si d'autres filles survenaient, elles seraient pourvues sur les biens dont la
future était avantagée. Ces clauses importantes assuraient à Marguerite un
des plus riches apanages de l'époque, et les ducs de la seconde race qui en
bénéficièrent n'eurent rien à envier aux souverains. Dans le cas où le due
n'accomplirait pas les conditions stipulées, et refuserait de mettre le
contrat à exécution, quand il serait en âge, il serait passible d'une
indemnité au profit de la fiancée, et devrait livrer, soit le château d'Aire,
soit le château de Boulogne, avec une rente de quatre mille livres. Par
réciprocité, Marguerite de Flandre serait également obligée, en cas de refus
de sa part, de livrer pareille somme avec le château de Decize[55]. Ces garanties furent sans
application, car, après un retour de la reine en Bourgogne et un séjour de
courte durée, elle s'achemina ainsi que son fils, en Artois, dans le courant
de mars, pour procéder à la cérémonie du mariage. La
présence de la reine en Bourgogne n'avait pas été inutile, car il avait fallu
recueillir des fonds pour faire face aux frais des fêtes qui se préparaient.
Ni les événements malheureux, ni la pénurie des finances n'arrêtaient la
célébration de ces représentations, qui avaient leur utilité aux yeux des
populations habituées à voir leurs souverains entourés de cette pompe qui
maintenait leur prestige. Les caisses du trésor ducal étaient vides, il
fallut emprunter de tous côtés, aux baillis, aux officiers et aux
particuliers. Hugues Aubriot fit un prêt de trois cents florins « pour
les épousailles[56] ». Pierre Paris de la
Jaisse, bailli de la Montagne, prêta cent florins[57] ; Hugues de Vercel, bailli de
Chalon, avança pareille somme, et fut nommé commissaire, ainsi que Hugues de
Genlis, pour lever « sur les subjets et dans les bonnes villes une somme de
1497 florins pour l'aide des missions des épousailles[58]. » Le 1er
avril, Jeanne de Boulogne fit sa première entrée à Roye[59], et à la fin de ce mois, la
reine et le duc arrivèrent en Artois, escortés par une suite nombreuse de
hauts barons, hébergés aux frais de la cour et destinés à en rehausser
l'éclat. On remarquait parmi les principaux : Gibaud de Mello, seigneur
d'Epoisse, Liébaud, sire de Bauffremont, Pierre d'Epernay et Hugues de
Montjeu, maîtres d'hôtel du duc, Jean le Bourguignon, son hérault d'armes,
Eudes de Ghaudenay, seigneur de Champrenaud, Gui, sire de Chateauneuf, et
beaucoup d'autres bannerets, accompagnés eux-mêmes d'écuyers et d'hommes
d'armes. Le 6 mai, on était aux portes d'Arras, dont l'échevinage était sorti
pour recevoir les visiteurs. Un hérault d'armes, monté sur un grand destrier
et portant la bannière de la ville, précédait des ménétriers et des arbalétriers.
Les échevins présentèrent à la reine et, au duc « plusieurs joiaux dorés et
aultre vaisselle d'argent pour leur premier et joyeux advènement »[60]. La
famille du comte de Flandre fut logée chez les religieux de l'abbaye de
Saint-Vaast. Les échevins ne pouvaient faire moins pour la jeune princesse
que pour le duc, et vinrent lui offrir « un grant gobelet à couvercle
d'argent, un tremproir doré et un drageoir, le tout du poids de quatre vingt
treize escus. Le lendemain, qui estoit le dimanche avant l'Ascension (14 mai), mgr le duc de Bourgogne, comte
d'Artois, fut marié à la princesse de Flandre à Saint-Vaast, par l'évêque de
Tournai en grande solemnité. Le prince et la princesse furent portés jusqu'à
l'autel, à cause de la multitude du peuple qui remplissait l'église[61]. » Il
serait intéressant de connaître les dons et les cadeaux qui furent échangés
de part et d'autre à cette occasion. On sait seulement que la reine fit
présent d'une coupe d'argent cerclée et dorée, dont elle fit rembourser la
valeur à Jeanne de Bissey-la-Pierre, nourrice du duc et femme de Jean de
Harlingues[62]. Pendant
la célébration de ces fêtes à Arras, des bruits alarmants arrivaient de
Bourgogne. On annonçait que le comte de Savoie se préparait à envahir la
province avec de grandes forces. Il donnait sans doute pour prétexte de cette
étrange agression le manque de parole dont il avait été victime, lorsqu'on
lui avait promis une somme de quarante mille florins, au moment de la rupture
de son mariage avec Jeanne de Bourgogne, sœur du duc, somme qui ne devait pas
encore être entièrement payée. Le 10 mai, Etienne de Musigny, lieutenant du
gouverneur, ordonnait aux baillis du duché de venir le trouver à Beaune vers
les gens du conseil le lundi suivant, pour prendre des mesures contre les
tentatives du comte de Savoie qui voulait s'emparer de Cuisery et autres places
voisines. L'attaque paraissait si menaçante que Jean Rosier, substitut du
lieutenant, envoya de suite de Dijon à Arras un chevaucheur pour en donner
avis à la reine, mais ce dernier ne la rejoignit que le 19 à Péronne, d'où
elle manda à Jacques de Vienne et à Hugues, son frère, de se rendre auprès du
comte de Savoie pour arranger l'affaire[63]. Au
retour d'Arras, la reine et le duc s'acheminèrent en Bourgogne par Péronne,
Soissons et Meaux. La présence du duc et de ses conseillers était nécessaire
dans le duché, où, sauf les présidents des Trois-Etats, nulle autorité
n'était suffisante pour résister à une attaque comme celle dont on venait
d'être menacé. La cour ducale continua sa route, et était arrivée à
Villaines-en-Duesmois dans les premiers jours de juin. La reine, qui pensait
les rejoindre, s'arrêta à Meaux, « conduite par Jehan de la Bohe, valet
de son char »[64] ; elle y séjourna jusqu'au
commencement du mois d'août, fort préoccupée des événements qui se passaient
à Paris, et par les négociations de paix entre le dauphin et le roi de
Navarre[65]. Dans le
duché on avait surtout à redouter l'action des Francs-Comtois, car la
défection de plusieurs des confédérés, maintenant connue, exigeait une
surveillance sérieuse. La seconde semaine de juillet, Geofroi de Blaisy,
nommé lieutenant du gouverneur, envoyait des messagers à tous les baillis
pour faire crier l'ordre d'armer et de faire visiter les armures qu'on devait
entretenir en bon état[66]. Au commencement d'août, les
prévôts d'Auxonne accompagnés d'une escorte se présentèrent à Rouvre, devant
le duc, pour le prévenir de certains mouvements à Athée et dans les environs
d'Auxonne et des réunions de gens d'armes organisées par l'ennemi. Quelques
garnisons furent envoyées dans cette direction pour éviter toute surprise[67]. Sur ces
entrefaites, la reine arriva à Jully-sur-Sarce, où les conseillers vinrent à
plusieurs fois s'entendre avec elle, et lui verser des fonds dont elle avait
un pressant besoin[68]. Etienne de Musigny, Anseau de
Salins et l'abbé de Saint-Bénigne furent d'avis qu'il fallait tout d'abord
renouveler le vieux traité de garde avec la ville de Besançon, et faire
reconnaître les droits du duc. Eudes, seigneur de Grancey, fut chargé de se
rendre dans cette ville pour obtenir un nouvel acte établissant les
privilèges de Philippe de Rouvre[69]. Les habitants s'engagèrent à
servir le duc avec cent hommes d'armes, pour contribuer à la protection du
comté depuis la Saône jusqu'au château de Joux, et depuis Montbéliard jusqu'à
Lons-le-Saulnier, et cela pendant la durée d'un mois, et à leurs dépens, sauf
contre l'empereur, l'archevêque et Jean, fils de Hugues de Chalon. Ils
devaient de plus, suivant l'usage, lui envoyer chaque année un autour « sans
écusson ». Philippe de Rouvre, de son côté, prenait des engagements
réciproques, promettant de veiller à la garde des habitants, les autorisant à
établir au fort de Châtillon un capitaine pour les défendre. La reine Jeanne
de Boulogne mit son sceau à ces conventions, le 27 août 1357[70]. Les
routes étaient si peu sûres et les campagnes tellement infestées de voleurs
et de pillards qu'il fallut ordonner au bailli d'Amont et au châtelain de la
Perrière d'escorter de dix hommes d'armes les députés envoyés par la ville de
Besançon pour terminer l'affaire et rapporter le texte du traité à Dijon[71]. La réception qui fut faite
dans cette ville aux ambassadeurs bisontins paraît avoir eu quelque solennité
; elle eut lieu le 15 septembre. La reine, le duc et le grand conseil y
assistaient[72]. On avait profité de la
circonstance pour faire venir Jeanne, fille et héritière de Jean, sire de
Montferrand, à laquelle on fit restitution du château de ce nom et des droits
de son père, dont elle rendit foi et hommage pendant ce séjour[73]. Le plus
terrible des routiers qui infestait les campagnes avec ses complices, était
ce fameux Thibaud de Chauffour, dont les Langrois avaient eu tant à se
plaindre quelques années auparavant, et dont le nom ne reparaîtra que trop
souvent dans la suite. Ce précurseur des compagnies, originaire de Chauffour,
près de Montigny, et appartenant à la Bourgogne-Champenoise[74], avait organisé une troupe de
pillards qui exploitaient le comté et qui venaient de s'emparer du château de
Grattedos, dépendant de l'évêché de Langres, dans le voisinage d'Aprey[75]. Il avait fait de ce repaire
son quartier général et y tenait un immense butin et de nombreux prisonniers
qu'il ne relâchait que moyennant rançon. Le principal complice de ses
méfaits, Thibaud, seigneur de Frasne-le-Vaucaire, chevalier, descendant des anciens
connétables du comté, réclamait alors des domaines que le duc lui retenait à
tort, disait-il[76]. Le bailli d'Amont, Guillaume
d'Antully, reçut l'ordre de réunir des troupes pour s'emparer de Grattedos et
de ceux qui l'occupaient[77]. Quelques jours suffirent pour
prendre ce château et emmener prisonniers les défenseurs de la place, à
l'exception toutefois des chefs Thibaud de Chauffour et Thibaud de Frasne,
qui parvinrent à s'échapper. Les
compliments et les remerciements adressés par la reine, et écrits sous sa
dictée par Pierre Curet, son secrétaire, durent flatter l'amour-propre de
Guillaume d'Antully Ce fait d'armes lui valut plus tard sa nomination comme
bailli de Dijon, capitaine de Talant, et des concessions de droits de justice
dans sa seigneurie de Champiteau[78]. Cette curieuse lettre missive
mérite d'être reproduite en entier, et prouvera les obligeants procédés dont
la reine usait à l'égard de ses officiers : « De
par la royne — Bailli, nous avons veu ce que escript nous avez commant la
maison de Gratedos vous a huy esté rendue. Si nous plaist bien de la
besoingne et de la bonne diligence que vous en avez eue et vous en savons
très bon gré, et à ceuls aussi qui ont esté avec vous, et voulons que vous
les en merciez très bien de par nous, et vraiement s'ils avoient besoin de
nous, nous leur monstrerions que nous avons leur service agréable, quar nous
nous reputons bien tenue à euls. Si les pœz tous faire de partir et retourner
pourveu de la garde de la maison, ainsin que vous verrez que bon sera,
laquelle, si comme on dit peut legièrement estre gardée et à petiz fraiz, et
vous faisons savoir que ce n'est pas nôstre entente qu'elle soit abatue, et
vous, departi de voz genz, nous plaira bien que vous venez par devers nous
pour nous dire plus à plein tout l'estat de la chose. Quant est des biens que
le connestable de la contée dit à lui appartenir, nous li voudriens bien
donner plus grant chose que ce ne monte, mais pour ce que ne savons pas
clerement se c'est son droit, et nous ne voudriens faire préjudice à aucun,
nous voulons que il soient gardez au lieu par inventaire jusques à tant que
nous en aienz ordonné. Et s'aucuns en sont despensez pour la garde de la maison,
voulons nous que il seroit pris par inventaire, afin que justement
restitution en puist estre faite ou il appartiendra. Et quand est des
prisonniers, faites les seurement garder, si qu'il en puist estre fait ce que
justice voudra. « Donné
à Rouvre le VIIe jour d'octobre. « CUIRET[79]. » Peu de
jours auparavant, le duc avait reçu de France un courrier apportant nouvelle
de la délivrance de Jeanne de Bourbon, femme du duc de Normandie, plus tard
Charles V, qui venait d'accoucher d'une fille ; la reine fit donner trente
florins au porteur de la dépêche[80]. Le jour
de la Saint-Denis, 9 octobre, les officiers de la chambre des comptes se
réunirent à Rouvre pour l'audition et la vérification des recettes et
dépenses des bailliages et des châtellenies[81], Guillaume de Montbard, abbé de
Fontenay, Jean de Baubigny, clerc du roi et de la reine, Jean Biset,
secrétaire du duc, Oudot de Sauvigny, tous maîtres des comptes purent
constater l'exactitude des receveurs et la modicité des fonds disponibles.
Non seulement on n'avait rien en caisse, mais les avances et les emprunts
contractés pour le mariage du duc ne pouvaient être couverts par les sommes
que l'on espérait recevoir. Les cinq mille écus que Jeanne de Boulogne
touchait à chacun des quatre termes étaient depuis longtemps épuisés, carie
reliquat en avait été porté au roi en Angleterre par Jacques de Vienne, sire
de Longvy[82]. Pierre l'orfèvre, maître aux
deniers de la reine, et son clerc Guillaume Bertel, s'étaient activement
employés pour faire rentrer des finances ; Jean Couchey, maître de la monnaie
de Cuisery, n'avait plus rien à verser ; Robert Chauvel, qui avait pris en
fermage la monnaie d'Auxonne, était également en règle avec le trésor ; il
fallait créer de nouveaux subsides. On
résolut de faire appel au comté de Bourgogne qui jusqu'alors n'avait pas
beaucoup participé aux frais de la guerre. Les Trois-Etats de cette province
furent convoqués à Dôle. La reine s'y rendit « le vendredi avant saint Simon
et Jude [27
octobre 1357], pour
une journée des nobles, gens d'église et des bonnes villes du conté de
Bourgoigne sur l'estat de la sehureté du païs »[83]. Nous ne savons ce qui fut
décidé dans cette réunion, mais, d'après les sentiments manifestés jusqu'ici
par les Francs-Comtois, il paraît douteux que des subsides pécuniaires de
quelque importance aient été votés. On ne
négligeait aucune occasion d'attacher par des largesses et des concessions
les personnes influentes qui pouvaient servir les intérêts de la couronne.
Girard de Thurey, maréchal de Bourgogne, déclara être entré dans la foi et
hommage du roi et du régent, moyennant une pension de deux cents livres
tournois[84]. Eudes de Grancey fut autorisé
à établir deux foires à Esclaron[85]. Le conseiller Anseau de
Salins, seigneur de Montferrand, fut nommé garde du sceau du comté[86], et ce n'est pas sans
étonnement que l'on voit Jean de Chauffour, frère et complice de Thibaud,
gratifié par le régent, malgré ses démérites, d'une maison sise à Dijon, où
l'on battait autrefois monnaie[87]. Le parlement fut réuni à Beaune à la fin de novembre, sous la présidence du chancelier Robert de Lugny. La session commença le 19 de ce mois et dura cinq jours[88]. On décida de réunir les Trois-Etats du duché, et de solliciter des fonds pour parer aux agressions dont on était menacé et permettre de lever des troupes. En conséquence, la reine donna ordre aux baillis de faire nommer dans les villes et dans les prévôtés « deux ou trois des plus suffisants et plus notables personnes », pour se rendre à l'assemblée de Dijon afin de donner conseil et avis sur ce qui leur serait demandé. Les nobles, prélats, abbés et les membres du clergé étaient également convoqués[89]. |
[1]
Ordre donné le 2 août 1356 aux abbés de Fontenay, aux prieurs de Valcroissant,
de Charbonnières, près Avallon, au maître d'Etais, d'envoyer à Beaune des
charrettes et de bons roussins pour le service du gouverneur de Bourgogne, qui
allait partir au mandement du roi devant Breteuil (Comptes de Dimanche de
Vitel, B. 1401, fol. 54) — Tous les seigneurs étaient suivis de leurs bagages
et de leurs chariots.
[2]
Voir Robert de Avesbury, p. 255. — Froissart, éd. Luce, t. V, p. 247, dit que
le comte d'Auxerre fut fait prisonnier le môme jour ; Les Grandes Chroniques
disent que ce fut le comte de Sancerre.
[3]
Voir notre Avallon et l'Avallonnais, 2e éd., p. 68-72, une note sur
Geofroi de Charni ; Jeanne de Vergy, sa seconde femme étant veuve, se remaria
avec Amé de Genève, et fut mise sous la protection du roi ainsi que son fils
Geofroi II. — Voir aussi Kervyn de Lettenhove, Froissart, tables ; Luce,
Froissart, t. IV, sommaire, p. XXXI.
[4]
Dicy (Yonne), acte du 7 février 1357 ; Arch. nat., JJ, 84, n° 706.
[5]
Acte de décembre 1358 ; Arch. nat., JJ. 90, n° 106.
[6]
Inventaire des titres de Villarnoult, mss. de notre cabinet.
[7]
Froissart le nomme Thiebaus de Vodenay ; voir éd. Luce, t. V. sommaire, p. XII
et p. 23, 42, 44, 47 ; il avait épousé Jeanne, fille de Jean de Conflans,
maréchal de Champagne. Voir aussi une note de Bernard Prost, Invent,
mobiliers et extr. des comptes des ducs de Bourgogne, t. I, p. 244. C'est
par son alliance avec Jeanne de Conflans que Thomas de Voudenay devint seigneur
d'Oger et de Congy, dans la Marne et Seine-et-Marne. Voir A. Longnon, Documents
sur le comté de Champagne et de Brie, t. II, p. 540 et 542.
[8]
Kervyn de Lettenhove, Froissart, t. XVIII, p. 391 ; Arch. nat. JJ. 98,
n° 269.
[9]
Donation par le duc à Jean de Boncourt, le 14 décembre, « en considération de
ses services et de ce qu'il fut pris en la bataille de Poitiers « (Comptes de
Dimanche de Vitel, B. 1402, fol. 44).
[10]
Voir A. Cherest, l'Archiprêtre, p. 25.
[11]
Jean de Chamlay et Gui de Valery figurent tous deux dans une lettre de
rémission délivrée par le régent, en décembre 1397 ; Arch. nat., JJ. 89, n° 43.
[12]
Novembre 1357, Arch. nat., J.J. 89, n° 170.
[13]
Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. XXVI, fol. 53, r°.
[14]
Voir l'abbé Lebeuf, Histoire d'Auxerre, 2e éd. t, III, p. 231-232 ;
Rymer, Fœdera, t. VI, p. 27. En juin 1363, Gui de Rochefort réclamait
encore six cents florins « pour les dommaiges de la bataille de Poitiers ou je
suis pris » (Arch. de la Côte-d'Or, Protocole de J. le Cultiler, n° 33).
[15]
Acte de 1360 ; Recueil de Peincedé, t. XXVIII, p. 557.
[16]
Jacques, sire de Serin, près Auxerre, servait sous les ordres des maréchaux de
France, fut prisonnier à Poitiers et trois fois repris depuis (Rémission du
régent, Boulogne-sur-Mer, octobre 1360 ; Arch. nat., JJ. 89, n° 413.)
[17]
Arch. de la Côte-d'Or, Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1402, fol. 55. Pour
Guillaume de Recey, seigneur de Montigny-sur-Aube, voir A. Longnon, Documents
relatifs au comté de Champagne et de Brie, p. 516, 548, 557.
[18]
Rémission pour Richard Montcharvet, prisonnier à Poitiers, et qui perdit un œil
dans une autre affaire, acte de juin 1363, Arch. nat., JJ. 93, n° 274.
[19]
Il faut lire dans Froissart, éd. Luce, t. V, p. 48-49, la curieuse
aventure d'Oudart de Benty, qui, poursuivi par un chevalier anglais et sur le
point d'être son prisonnier, l'attira hors de la mêlée, l'abattit d'un coup
d'épée et le força à se rendre à sa merci.
[20]
Arch. de la Côte-d'Or, comptes de Noyers, de Jean de Lichères, B. 5522).
[21]
Décembre 1357, Arch. nat., JJ. 89, n° 43. — La vente de Charmoy eut lieu en
1361, et Jean de Champlay mourut la même année (Arch. de l'Yonne, fonds de
l'évêché, liasse 22).
[22]
L'abbé Pissier, Histoire de Saint-Père-sous-Vézelay, Bulletin de
l'Yonne, 1903, p. 311.
[23]
Charte de novembre 1364, Paris ; Arch. nat., JJ. 98, n° 269.
[24]
Prosper Bauyn, Mémoires sur l'Histoire de Bourgogne, ms. de notre
cabinet, t. I, p. 191-192.
[25]
Arch. de la Côte-d'Or, B 11.203.
[26]
Nous ne savons quels habiles chirurgiens habitaient Troyes, mais à cette époque
nous avons rencontré nombre d'autres blessés qui vont se faire soigner dans cette
ville. Déjà, après la bataille de Crécy, Mile de Noyers, ancien maréchal et
porte-oriflamme de France, y fut traité par le physicien Pierre Béraut, dont
j'ai vu la quittance aux Arch. de la Côte-d'Or, titres de Noyers.
[27]
Ces détails sont tirés des manuscrits précités de Prosper Bauyn et des comptes
de Dimanche de Vitel, 1356-1357. Le comte de Joigny n'ayant pu exercer son
office ne reçut aucun gage cette année (Comptes de Vitel, B. 1405, fol. 41),
mais le roi Jean lui fit donner une pension pour l'indemniser de ses pertes. On
ne nomma pas d'autre gouverneur, te titulaire n'ayant en rien démérité ; mais
par discrétion, on installa quelque temps après Jacques de Vienne, sire de
Longvy, en qualité de capitaine général des guerres, fonction à peu près
équivalente à celle de gouverneur.
[28]
Bibl. nat., Collection Moreau, t. 903 ; copies Droz, t. XLII, p. 23 r° et v°.
D'autre part, les Grandes Chroniques, éd. P. Paris, t. VI, p. 43, disent
: « en ice lui temps, c'est assavoir l'an cinquante-six, jour de « la Saint
Luc, dix-huitiesme jour du moys d'octobre dessus dit, fu mouvement de terre si
grant que plusieurs villes et chastiaux en fondirent en terre, et par espécial
ès pais de Lorraine et d'Alemaigne. »
[29]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1402, fol. 43.
[30]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1405, fol. 40-42.
[31]
Comptes de Jean Gautherin, châtelain d'Avallon, B. 2970, fol. 19 et 32.
[32]
Comptes de Montbard, B. 5306, fol. 4 et 16.
[33]
Comptes de Guillaume de Clugny, châtelain de Montréal, B. 5402, années
1356-1358.
[34]
Les comptes de Paris de la Jaisse, bailli de la Montagne, n'existent plus aux
Arch. de la Côte-d'Or, mais nous en avons des extraits de la main de Pérard,
Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. 107, p. 183, voir les années 1357-1358.
[35]
Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. 407, fol. 70.
[36]
Comptes de l'Autunois, B. 2283, non folioté.
[37]
Comptes de Beaune, B. 3146, fol. 16 à 19 r°.
[38]
Comptes de Guillaume de Quincey, châtelain de Vergy, B. 6478.
[39]
Comptes de Perrenot de Sauvigny, châtelain de Semur, B. 6202, non folioté.
[40]
Comptes de Guillaume Brancion, châtelain de Villaines, B. 6553 et 6554.
[41]
Comptes de Hugues le Gueynand, de Fleury, B. 5041.
[42]
Comptes de Guiot de Gy [ancien rec. général], châtelain d'Aisey, B. 2079, de
Villiers et Maisey, B. 6798.
[43]
Comptes de Montbard, de Guillaume Broquart, B. 5306, fol. 4.
[44]
Comptes d'Avallon, B, 2970, année 1356-1357.
[45]
Voir Ed. Clerc, Essai sur l'histoire de la Franche-Comté, t. II, page
106-107, d'après les manuscrits Chifflet et du P. Dunand.
[46]
Rymer, Fœdera, t. VI, p. 3 et suiv.
[47]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1402, fol. 53.
[48]
Comptes de Paris de la Jaisse, bailli de la Montagne, Bibl. nat., collection
Bourgogne, t. 107, fol. 183, copie de Pérard.
[49]
Comptes du Châtillonnais, Bibl. nat., collection Bourgogne, t. 107, p. 183.
[50]
Chevalier, Histoire de Poligny, t. II, p. 610-614, a publié la liste des
vassaux et les noms des localités. Au nombre des principaux barons, on cite les
sires de Montbéliard, Vienne, Dampierre, Oiselet, Thoraise, Ray,
Jonvelle-sur-Saône, Chauvirey, Montsaugeon, Arguel, Montmartin, Jean de Chalon,
Jean de Bourgogne, Jacques de Granson-Pesmes, Othe, sire de Granson, Hugues de
Cromari, Huart de Bauffremont, Fromond de Toulongeon, Huguenin de Pontailler,
Geofroi de Beaujeu-sur-Saône, Guillaume de Vergy-Mirebeau, etc.
[51]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1402, fol. 53. — Comptes de l'Auxois, B. 2747.
[52]
Comptes de l'Auxois, B. 2747.
[53]
Orig., Arch. nat., J, 258, n° 12.
[54]
Orig., Arch. de la Côte-d'Or, B. 292 ; Plancher, t. II, pr. 290, bulle
du 31 janvier 1356. — Une dispense avait déjà été accordée, en 1351, lors du
premier projet de mariage, et fut renouvelée, en mars 1357 (Recueil de
Peincedé, t. I, p. 484).
[55]
Orig., Arch. nat., J. 249 n° 11 ; édité Duchesne, Ducs, pr. p.
128 ; Plancher, t. II, pr. 291.
[56]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1405, fol. 58.
[57]
Comptes du Châtillonnais, Collection Bourgogne, t.107, fol. 183 et t. 32, fol.
12, v°.
[58]
Comptes du bailliage de Chalon, B. 3561.
[59]
Lettres de rémission pour un cas d'homicide (Arch. nat., L. 457, n° 25).
[60]
Arch. du Pas-de-Calais, compte de l'échevinage d'Arras, A. 884.
[61]
Art de vérifier les dates (Extrait des mémoriaux de l'hôtel de ville
d'Arras).
[62]
Comptes de Vitel, B. 1402, fol. 44.
[63]
Le messager rapporta à la reine la réponse de Jacques et de Hugues de Vienne,
le 30 mai (Comptes de Vitel, B. 1402, fol. 64, et comptes du Châtillonnais,
collection Bourgogne, t. 107, fol. 183).
[64]
Comptes de Hugues de Châtillon, receveur de Chenôve, B. 1417.
[65]
L'intervention de la reine Jeanne pour un accommodement entre ces personnages
est fréquemment indiquée dans les Grandes Chroniques de France et
notamment en juin 1358, à Lagny (Voir Grandes Chroniques, éd. P. Paris,
t. VI, p. 91, 93, 119, 121, 124, 126, 127).
[66]
Comptes de l'Auxois, B. 2747.
[67]
Comptes de Vitel, B. 1405, fol. 45.
[68]
Comptes de Villaines, B. 6554, fol. 4 et suiv. La reine est à Meaux, le 30 mai,
le 8 juin, le 3 août ; à Jully, les 15, 24, 30 août, et 1er septembre 1357 —
Compte de Guillaume Broquart, châtelain de Montbard, B. 3306, fol. 30.
[69]
Comptes de Vitel, B. 1408, fol. 43 v°.
[70]
Bel orig., Arch. du Doubs, B. 328, et Peincedé, t. I, p. 749. — Jean de
Chalon, sire d'Arlay, n'avait pas manqué d'éprouver quelque mécompte du
renouvellement de ce traité. Jaloux de conserver l'autorité héréditaire de sa
famille dans la cité impériale, il accourut à Gy, le 12 juillet 1357, aussitôt
qu'il eut nouvelle du projet, et fit accord avec l'archevêque de Besançon pour
la conservation de leurs droits réciproques. Voir Ed. Clerc, Essai sur la
Franche-Comté, t. II p. 109.
[71]
Orig., Arch. du Doubs, B. 328.
[72]
La reine était à Villaines-en-Duesmois, le 4 septembre et le 7 à Dijon. —
Comptes de Vitel, B. 1405, fol. 41.
[73]
Chevalier, Histoire de Poligny, t. II, p. 614.
[74]
Montigny-le-Roi, ou en Bassigny, Haute-Marne, arr. Langres et non Montigny,
Aube, arr. Bar-sur-Seine, comme cela a été dit. Ce n'était pas davantage un
gentilhomme de Lorraine, comme l'affirme Ed. Clerc, t. II, p. 407.
[75]
Grattedos n'est plus qu'un moulin, commune d'Aprey, canton de Longeau, arr. de
Langres. Le château était sur le territoire de la commune actuelle de
Villiers-lez-Aprey, section B. du cadastre. (Roserot, Dictionnaire
topographique de la Haute-Marne).
[76]
Voir sur la famille de ce personnage issu d'une branche collatérale de la
maison de Neufchâtel, une note dans Ed. Clerc, Essai sur la Franche-Comté,
t. II, p. 168.
[77]
Orig., Arch. du Doubs, B. 827. — Ordre du duc daté de Rouvre, 29
septembre 1357.
[78]
1358, 15 novembre.
[79]
Orig. parch., Arch. du Doubs, B. 527. — Nous devons la copie de cette
curieuse lettre à notre ami Jules Gauthier, ancien archiviste du Doubs, auj.
conservateur des Arch. de la Côte-d'Or.
[80]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1402, fol. 44. — L'Art de vérifier les
dates fait naître Jeanne, fille de Charles V, en septembre, ce qui est
exact. Cette mention permet de rapprocher la date, qui ne doit pas s'éloigner
beaucoup, du 26 de ce même mois. Jeanne mourut jeune, le 21 octobre 1360.
[81]
Comptes de Vitel, B. 1405, fol. 53.
[82]
Quittances de Jacques de Vienne, des 20, 28, 29 novembre 1357 (Arch. du
Pas-de-Calais, A. 683).
[83]
Comptes de Dimanche de Vitel, B. 1405, fol. 45 v°.
[84]
13 octobre 1357 ; Arch. nat., J. 625, n° 66.
[85]
Octobre 1357 ; Arch. nat., JJ. 89, n° 140.
[86]
Rouvre, 1er novembre 1357 ; Orig., Arch. du Doubs, B. 87.
[87]
Octobre 1357 ; Arch. nat., JJ. 89, n° 138.
[88]
Arch nat., JJ, 319, fol. 1 ; Peincedé, t. II, p. 515 ; Comptes de Vitel, B.
1405, fol. 57.
[89]
Comptes de Vitel, B. 1405, fol. 56. — Comptes de l'Auxois, par Guillaume de
Jully, B. 2747.