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Lorsque
je commençai, en 1857, à réunir, par simple curiosité, les documents destinés
à la composition d'un ouvrage, pour lequel l'auteur était peu préparé par ses
études à l'Ecole des mines, j'avoue que je ne songeais guère à la proportion
que prendrait ce travail, et au nombre de volumes que nécessiterait son
achèvement. A moins d'un entraînement prolongé, l'entreprise d'une telle
tâche ne saurait être recommandée à ceux qui n'ont pas suivi, à l'Ecole des
chartes, des cours, que dix années d'apprentissage et de labeur particulier
ne peuvent remplacer. Ce
n'est donc pas sans une certaine satisfaction que furent corrigées les
dernières épreuves de l'histoire des ducs de Bourgogne de la première race,
si peu connue jusqu'ici. Cette satisfaction n'était cependant pas sans
mélange, car j'éprouvais une pénible impression en retraçant les derniers
moments de celle dynastie, devant laquelle s'ouvrait un avenir inespéré de
puissance et de grandeur, et dont tous les membres furent enlevés en moins de
douze ans par la plus étrange des fatalités. Les
documents relatifs à cette époque lointaine n'étaient pas les plus abondants,
et sauf les titres provenant des abbayes et des monastères, les archives
civiles avaient subi de grandes pertes. Les incendies de Dijon, en 1137 et
1227, avaient anéanti une foule de pièces d'une inestimable valeur. Jusqu'en
1834, c'est-à-dire jusqu'au transfèrement des archives de la province de
Bourgogne dans l'ancien hôtel de ville, où elles ont été définitivement
logées et conservées, le pillage et la perte des titres ont été
considérables. Les déprédations furent même tellement invraisemblables
pendant leur séjour dans le Palais des États ou Logis du roi, qu'on peut être
étonné de la quantité de documents qui subsistent encore. La loi
du 5 novembre 1790 avait ordonné la centralisation des titres provenant des
établissements ecclésiastiques, et les ordres furent exécutés pendant l'été
de l'année suivante, mais combien de pièces manquent à l'appel ! Que sont
devenues les archives de la plus antique abbaye de Bourgogne,
Moutier-Saint-Jean, dont la fondation remontait à l'origine de la monarchie ?
Le chartrier avait été, il est vrai, fort éprouvé pendant les guerres de
religion, mais le 12 juin 1791, onze tonneaux et six caisses des chartes les
plus importantes furent encore expédiés 1 au dépôt de Dijon, et on ne
retrouve aujourd'hui que quelques liasses sans valeur. Il
n'est pas sans intérêt de rappeler les principales mesures officielles qui
ont contribué à l'amputation, au pillage et à la dévastation légale de nos
archives provinciales. 5 août
1792. — Feux de joie sur la place royale de Dijon des titres de noblesse
tirés de la chambre des comptes, comprenant des tombereaux de parchemins, de
sentences de confirmation et de sacs de procédure pour la vérification de la
noblesse. 10
octobre 1792. — Envoi à Paris de treize caisses de titres pesant dix-huit
cent quarante-neuf livres. 20
novembre 1792. — Triage sans discernement des archives de la chambre des
comptes, et mise au rebut de papiers considérés comme inutiles. 2 ventôse an II. — Envoi de quatorze milliers de parchemins
à Toulon, pour faire des gargousses. 22 ventôse an II. — Envoi de treize mille quatre cents livres
de parchemin à Auxonne, pour même destination. De 1793
à 1791. — Quatre-vingt milliers de parchemin furent ainsi expédiés dans
diverses localités pour faire des gargousses. 28 ventôse an II. — Décret du Comité de salut public
condamnant à cinq ans de fers les détenteurs de titres féodaux. 7
germinal an II. — Ordre donné par Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois, de
distraire les parchemins et titres « pouvant blesser les principes de la
raison et de la liberté ». 10
avril 1793. — Ordre de brider sur la place publique de Dijon les terriers,
manuels et censiers des fiefs nobles. Même
date. — Envoi dans les départements voisins de vingt-huit tonneaux et de
dix-huit grandes caisses de titres, pour des échanges qui n'ont jamais été
faits. 27
brumaire an II. — Ordre de brûler les titres féodaux trouvés chez les
émigrés. 3 nivôse an II. — Les citoyens Pagot et Jarsuel
font mettre au pilon soixante-dix milliers pesant de papiers anciens pour
fabriquer du papier blanc, et économiser le vieux linge destiné à faire de la
charpie. 7 vendémiaire an III. — Trois mille quatre cent huit sacs
d'affaires provenant du greffe du Parlement et de la chambre des comptes sont
livrés à l'administration de la guerre et par suite perdus. 7
pluviôse an IV. — Ordre du ministre de vendre les papiers regardés comme
inutiles, ce qui fut fait sans choix ni discernement sérieux. 1er
germinal an IV. — Vente de soixante-six mille six cent trente-cinq livres de
papiers de toute nature. 27
thermidor an V. — Vente de quatorze mille neuf cent douze livres de titres
provenant des établissements religieux. 20 fructidor an V. — Expédition sur l'ordre du ministre de la
marine d'une énorme quantité de vélin, dont les feuilles devaient avoir
trente-deux pouces de long sur dix-neuf de large. 1er
pluviôse an VI. — Six cent quarante livres de vélins sont envoyés par ordre
ministériel. Au
milieu de ces déprédations sans nombre, on restituait aux acquéreurs de biens
nationaux la plupart des titres relatifs aux domaines aliénés, et
l'inventaire seul des décharges fournies par les acquéreurs remplit dix
volumes. Nous
avons essayé de faire l'évaluation approximative du poids de ces enlèvements
successifs, et nous arrivons à un total qui dépasse quatre cent mille livres
! Mais ce
n'est pas tout. A quel poids faut-il estimer les archives qui, lors de
l'invasion, du 2 au 94 mars 1814, servirent à alimenter les poêles des corps
de garde de l'armée étrangère ? Puis, en 1832, avant même la translation des
Archives du Palais des Etats à leur nouveau domicile, on fut obligé de jeter
à la voirie dix voitures de titres relégués dans les greniers dont les
toitures étaient défectueuses, sans comptée ceux qui devinrent complètement
hors d'usage par leur immersion dans des salles basses et dans des caves
inondées par l'infiltration des eaux. Indépendamment
de ces déprédations officielles, il faut aussi signaler des vols et des
mutilations, dont quantité de volumes en papier, en parchemin ou en vélin
portent la trace. En 1807, des malfaiteurs enlevèrent cent onze cartons de
titres, une collection de terriers et de comptes, et surtout deux cartons
extrêmement précieux des lettres missives de nos ducs, des rois de France et
de leurs ministres. Malgré
ces actes de vandalisme, malgré ces pertes multiples et irréparables, les
archives de la Côte-d'Or sont encore les plus importantes des archives
provinciales, et contiennent des sources non utilisées, dont nous avons pu
apprécier les richesses pendant dix années de résidence. Certaines séries
surtout sont particulièrement intéressantes, les archives monastiques dont
l'inventaire n'a pas encore été fait, les comptes généraux, les comptes des
châtellenies, les registres des protocoles de notaires qui commencent à
l'année 1310, etc., etc. L'histoire générale aurait beaucoup de choses à
prendre dans les comptes, dont le nombre est si considérable qu'aucun
travailleur n'a pu en entreprendre le dépouillement méthodique. La perte d'un
certain nombre de registres remonte à une époque lointaine ; on retrouve la
trace de plusieurs d'entre eux dans des analyses faites par les bénédictins,
ou dans les extraits insérés dans les papiers disséminés de Pérard. Ces
séries de comptes ne sont pas également riches, mais il faut citer en
première ligne tous ceux de la seconde moitié du XIVe siècle et du premier
tiers du XVe, avec lesquels nous avons pu établir jour par jour les Itinéraires
de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, ainsi que les séjours
royaux de Jean le Bon, Charles V et Charles VI. Quelques lacunes de nos
Itinéraires seront comblées par notre ami Bernard Prost, inspecteur général
des bibliothèques et des archives, d'après des documents retrouvés çà et là
dans ses patientes recherches sur les Inventaires mobiliers des ducs de
Bourgogne de la maison de Valois. Les
itinéraires de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire ne sont pas faciles
à établir aussi complets, même en s'aidant dos Archives de Lille, qui
renferment une suite plus importante de comptes pour cette période. Ces
documents de premier ordre n'ont pas été assez longuement analysés dans
l'inventaire de la chambre des comptes commencé par Rossignol ; son
continuateur Garnier a donné plus de développement à ses extraits. Il eût
fallu au moins douze volumes, au lieu de deux ou trois, pour donner une idée
des richesses historiques de celte incomparable série. On a neuf ou dix mille
numéros contenant plus de trente mille comptes, et chaque numéro est analysé
en quelques, lignes seulement. Prenons par exemple le n° 2079, relatif à un
registre de la châtellenie ducale d'Aisey. Ce registre comprend deux comptes
de Guillaume de Coublant (1352-1354), quatre comptes de. Guiot de Gy, châtelain (1354-1358), trois comptes de Jean de
Recey, châtelain (1358-1361),
quatre comptes de Jean de Coublant (1361-1364), en tout treize comptes
différents, et l'indication n'en n'est même pas donnée dans les cinq ou six
lignes insignifiantes consacrées à cet article, qui n'apprend rien de ce que
l’on aurait intérêt a
connaître. Le travailleur désireux de consulter les documents relatifs à
telle ou telle époque, et insuffisamment renseigné par l'inventaire, ne peut
se résoudre à passer des semaines et des mois dans des recherches dont le
succès ne paraît pas certain. Indépendamment
des archives publiques, on ne se doute pas de l'importance et de la quantité
de documents qui sont encore conservés dans certaines familles. La plupart
des châteaux de Bourgogne que j'ai eu occasion de visiter possèdent des
chartriers ignorés. J'en pourrais citer plusieurs qui sont considérables, et
qui renferment des pièces curieuses remontant au XIIIe et même au XIIe
siècle. Je n'en donnerai point la liste, dans la crainte de me rendre
coupable d'indiscrétions que je ne suis point autorisé à commettre. Mais on
peut être convaincu que l'ensemble des archives privées dépasse en quantité,
sinon en importance, l'ensemble des archives publiques. Je ne parle que de la
Bourgogne, et je pourrais faire la preuve de celte assertion, si
invraisemblable qu'elle puisse paraître. Quel
service rendraient aux éludes historiques les détenteurs de titres, s'ils
voulaient bien fournir ou laisser prendre l'inventaire de leurs documents !
Ils devraient se rappeler cette phrase de l'abbé Lebeuf dans une lettre qu'il
écrivait à Boni Lemeraut : « en conséquence de mon principe, j'exhorte
tous ceux qui sont dépositaires de manuscrits à donner par eux-mêmes ou par
leurs amis et confrères tout ce qu’ils pourront, sans laisser cela aux
siècles à venir... » Je ne terminerai pas cet ouvrage sans remercier tous ceux qui ont bien voulu lui faire un accueil dont je suis touché. J'ai la même obligation aux érudits allemands et aux universités étrangères, qui ont contribué au succès d'un livre qui ne leur était pas destiné, et dont les premiers volumes épuisés ne seront pas réédités. Les tables sont commencées, mais ne peuvent être achevées d'ici quelque temps, avec le nombre considérable de noms propres et de noms de localités qu'elles doivent contenir. Ce travail, long et minutieux, ne peut être fait sans la participation, la direction et les corrections de l'auteur. |