HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME SEPTIÈME

 

CHAPITRE LII. — RÈGNE D'EUDES IV (suite).

TOUR DE FRANCE DU DUC EUDES IV ET DE JEAN LE BON

 

 

I

Départ d'Eudes IV, duc de Bourgogne, de Châtillon-sur-Seine pour Paris. — Séjour avec la reine Jeanne du Bourgogne à Villepreux, Vaucresson, Vaugirard ; — avec le roi Philippe de Valois, son beau-frère, au Palais ; fêtes et festins. — Hôtel d'Artois. — Hôtel de Sainte-Geneviève. — Le roi à Vincennes. Eudes à Fontenay-sous-Bois. — Philippe, comte de Boulogne, à la conciergerie de Vincennes. — Achat de bijoux et joyaux pour le nouvel an de 1344. — Jean le Bon, duc de Normandie, et le comte de Boulogne chez Hugues de Pommard à Chennevières-sur-Marne. — Fêtes de Noël chez le roi à Vincennes ; le premier de l'an an Palais. — Eudes à Clermont-en-Beauvoisis, puis à Saint-Riquier, et de là à Hesdin. — Grand tournoi de Compiègne ; le duc en fait les honneurs ; fêtes et festins ; ménestrel et jongleurs. — De Compiègne à Arras.

26 novembre 1343-21 février 1344

 

Après avoir assisté à Châteauneuf-sur-Loire[1] aux fêtes des relevailles de la duchesse de Normandie, accouchée d'une fille nommée Jeanne, Eudes IV, duc de Bourgogne, était rentré dans ses états quand il fut mandé hastivement vers le roi, à l'occasion de la mort de Philippe d'Evreux, roi de Navarre[2]. Pour plus de célérité, il ne retint pour l'accompagner qu'une partie de sa suite ordinaire, précédant les autres officiers de sa maison qui devaient le retrouver à Paris. Parti de Châtillon-sur-Seine, le mercredi 27 novembre 1343 jour de la Saint-André[3], le duc couchait à Gyé et le lendemain à Troyes. Les marchands de cette ville, bien approvisionnés d'étoffes, purent fournir de suite une certaine quantité de brunettes pour la livrée de deuil des valets de service.

Les étapes de Marigny-en-Champagne, Nogent, Rosoy-en-Brie, Petit-Paris, Ozoir-en-Brie furent franchies sans incident, et, le dimanche dernier jour de novembre, Eudes soupait et couchait en son hôtel d'Artois. Cinq jours avaient suffi pour faire le trajet, ce qui ne représente qu'une marche modérée de douze lieues par jour.

Le 1er décembre, te duc se rendit chez la reine sa sœur Jeanne de Bourgogne, à Villepreux, dîna à Vaucresson, se rendit avec elle le lendemain à Vaugirard, domaine appartenant à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et où l'abbé Jean de Prissey, d'origine bourguignonne, venait de faire construire une église paroissiale[4]. Le soir du même jour, Eudes rentra prendre gite en l'hôtel qu'il possédait à la montagne Sainte-Geneviève, et que son père le duc Robert II avait acheté au commencement de son règne. Le mercredi 3 et jours suivants, il vécut au Palais, en compagnie et aux frais du roi Philippe de Valois, son beau- frète, laissant une partie de sa suite en son hôtel d'Artois, où l'on avait fait revenir les coffres et les bagages d'abord déposés à Sainte-Geneviève.

Quatre marchands d'Angers auxquels on devait diverses sommes pour fournitures faites lors du voyage de Bretagne de l'année précédente, et qui avaient pris rendez-vous à cette époque pour régler leurs comptes, furent intégralement payés, et indemnisés de leur déplacement depuis Angers.

Le 9, le duc offrit un festin au roi et ses principaux officiers dans l'hôtel d'Artois qui lui venait (le la comtesse Mahaut d'Artois, grand'mère de sa femme, et dans lequel il avait fait les années précédentes d'importantes restaurations[5]. Le lendemain et les quatre jours suivants, les mêmes personnages furent reçus et traités par le roi au Palais, ainsi que Raoul de Brienne, comte d'Eu, connétable de France. On avait commandé des manteaux doublés de brunette et des chapeaux de deuil, pour la mort au roy de Navarre, et pour un service solennel qui fut célébré à cette occasion.

Puis, dans cette cour où les jeunes seigneurs ne perdaient pas les occasions de s'amuser, les divertissements faisaient vite oublier les tristesses de la veille. Les nombreux achats, qui furent ensuite faits à Paris, semblent indiquer les préparatifs d'une fête ou d'un tournoi, auquel durent prendre part le duc et son fils. On prend six paires d'éperons dorés chez un fournisseur, trois paires chez un autre, deux épées, gantelets, etc. Les tailleurs et les brodeurs travaillent activement pour faire trois paires de robes à Eudes, deux paires de robes pour Philippe, comte de Boulogne, plusieurs manteaux doublés, les uns de gris, les autres d'écarlate. Et, comme s'il s'agissait d'une cérémonie en l'honneur du duc de Normandie, les tailleurs de Bourgogne confectionnent pour Jean le Bon la robe de la Toussaint.

Le dimanche 14, Eudes dîna au Palais avec le roi, envoya un message à la reine de Navarre, sa nièce[6], et vint coucher dans sa maison de Fontenay-sous-Bois, près du château de Vincennes, où Philippe de Valois séjourna jusqu'à la fin de décembre. La résidence de Fontenay n'étant pas assez grande pour recevoir tout son monde, le duc renvoya une partie de ses officiers à l'hôtel d'Artois. Le comte de Boulogne lui-même ne put loger avec son père, et s'installa-à la conciergerie de Vincennes avec les gens de sa suite.

Le duc, s'étant trouvé malade à Fontenay, fut soigné par son médecin Girard, de Bar-le-Duc[7], qui fit prendre à Paris, chez Pierre Pommier, de l'eau d'andine, des sirops, électuaires, emplâtres, et autres choses d'apoticarerie. Le jeune comte de Boulogne fut l'objet de l'attention des seigneurs qui lui firent des cadeaux à Vincennes. Gui de Montfaucon lui présenta un coursier liart ; Jean de Chalon, comte d'Auxerre, lui offrit un autour valant quatre écus d'or, et trois nouveaux coursiers de prix furent achetés à son intention. Les acquisitions de bijoux et joyaux faites à Paris, et destinées à des présents, annoncent l'approche du nouvel an, de l'an neuf, comme disent les comptables. Signalons un ymaige de saint Jehan pesant VIII marcs IIII onces I estellins, un estuis d'oir, un aigneaul d'oir, un pavoillons. On destinait à la duchesse, retenue en Bourgogne, à Aignay, et à la comtesse de Boulogne, sa bru, deux hanaps de madre. Des courriers, expédiés par Eudes ou Oudot de Ragny, l'un des maîtres d'hôtel, leur portèrent en outre des provisions de marée et de vin de Grenache.

Philippe de Bourgogne passa les journées du 23 et du 24àChennevières-sur-Marne, avec le duc de Normandie. Chennevières appartenait alors à Hugues de Pommard, clerc du roi, chanoine de Paris et de Troyes, président de la chambre des comptes de Paris[8], fils d'un bailli de Dijon, et dont la famille, fort dévouée à nos ducs de la race capétienne, avait fourni des maréchaux et des chambellans. Longtemps attaché par Eudes IV au gouvernement du comté d'Artois, Hugues de Pommard devait son influence, ses hantes fonctions et sa promotion à l'évêché de Langres, arrivée cette même année, à une incontestable habileté comme administrateur, mais surtout à une grosse fortune toujours mise au service des princes. En 1342, il avait prêté huit cents livres au duc partant à Avignon à la cérémonie du sacre du pape Clément VI. Peu après il avait prêté à la duchesse et au comte de Boulogne trois cent vingt-six florins d'or au lion. Ces sommes, et d'autres que nous ne connaissons pas, avaient été très bien remboursées[9]. L'hospitalité dont bénéficiaient alors Jean le Bon et Philippe, sans cesse en mouvement pour se procurer des ressources pécuniaires, permet de supposer qu'ils avaient en ce moment intérêt à profiter d'une si fructueuse amitié.

Le jour de Noël, le duc, revêtu d'une robe d'écarlate sanguine, séjourna ainsi que son fils à Vincennes chez le roi, jusqu'à la fin du mois et de l'année, il y eut des réjouissances en l'honneur du duc de Normandie, par suite des commandes considérables de robes et de manteaux faites pour Eudes et sa suite, à la livrée de Jean le Bon.

Le jeudi premier de l'an 1344, le duc de Bourgogne accompagna Philippe de Valois au Palais, à Paris, et revint avec lui à Vincennes, le 3, lorsqu'il céda à Jean le Bon, pour sa vie seulement, la vigne de Bonnemère, sire au finage de Chenôve, près Dijon[10]. Eudes et son fils séjournèrent à Vincennes jusqu'au 9, pendant que l'on renouvelait les verrières de la chambre ducale à Fontenay-sous-Bois. On payait à Robin Racour, de Paris, le rubis d'orient, toujours dû depuis le mariage de Philippe avec la comtesse de Boulogne, cinq années avant. On achetait des buires d'argent pour la chapelle, des ceintures pour le duc, des cadrans, des fermoirs pour son bréviaire, des bassins d'argent, vases, justes, pots, écuelles. On faisait mettre une inscription à l'imaige de saint Jean, et confectionner des étuis de cuir pour enfermer les objets les plus précieux. N'oublions pas les malles, mallettes, coffres, coffrets, deux paires de tables à jeu, avec les jetons et les bourses.

Après les instructions données à Robert de Lugny, gouverneur d'Artois, et Pierre de Commarin, gouverneur d'Auvergne pour le comte Philippe, mandés à Paris, le duc de Bourgogne partit en voyage, et prenant route par Saint-Denis, Sarcelles, Luzarches, Creil, arrivait le 13 janvier à Clermont-en-Beauvaisis. De Luzarches, il envoya chercher son chien favori qui était resté à Fontenay près Vincennes, fit donner une offrande e à l'église de cette ville, et une récompense à Jean, ménestrel et chanteur. Arrivé à Clermont, il se trouva de nouveau incommodé, et expédia son chevaucheur Gervaisot à Paris pour lui rapporter des médicaments.

Ces incidents n'empêchaient pas les préparatifs du grand tournoi qui devait avoir lieu à Compiègne, et pour lequel Philippe, comte de Boulogne, avait déjà pris diverses dispositions. Drouet, son brodeur, s'occupait à Paris de ses robes et manteaux ses écuyers d'écurie avaient ordre d'acheter des chevaux. L'excursion du duc de Bourgogne en Picardie et en Artois ne paraît avoir d'autre but que de rallier des chevaliers pour ce tournoi, et les champions, que l'on allait chercher secrètement et à grands frais, étaient parfois des compères d'accord avec celui qui les payait pour se faire battre, comme nous en aurons exemple plus loin.

Eudes quitta Clermont le mardi 20 janvier, et prenant gîte successivement à Saint-Just-en-Chaussée, Breteuil, Conti, Pecquigny, Saint-Riquier, arriva le 25 dans son château d'Hesdin, où il réunit les chevaliers hébergés à ses frais qui allaient l'accompagner à Compiègne. Pendant son séjour à Hesdin, il prit encore des oignemens et apoticareries, mais nous ne savons si c'était pour cause de maladie ou pour se donner des forces pour les joutes. Le 8 février, il y nomma des procureurs pour recevoir en son nom l'absolution de l'excommunication lancée contre lui par l'archevêque de Besançon au sujet de la monnaie d'Auxonne[11]. Il y fit donner une récompense au ménestrel de Pierre, duc de Bourbon, grand chambrier de France, et partit de cette ville le 9, puis, passant à Doullens, Behencourt, où il dîna chez Hue de Pencheviller, Corbie, Ressons-sur-le-Matz, il arriva le jeudi 12 à Compiègne, « et donna Mgr à mangier ès chevaliers ».

Les joutes et les tournois furent particulièrement en honneur pendant cette première partie du règne de Philippe de Valois. Chaque année et à tout prétexte, des cérémonies de ce genre réunissaient sur un point ou sur un autre les seigneurs désireux de faire briller leur agilité, leur force et leur adresse.

Depuis le grand tournoi de Meaux, qui avait eu lieu en 1342, et auquel Jean de Fontaines et Renaud d'Aubigny avaient accompagné Eudes IV[12], on n'avait pas vu un semblable mouvement dans l'entourage de la cour de Bourgogne. A Meaux, il avait fallu, seulement pour amener les harnais du duc depuis Châtillon-sur-Seine, plusieurs chariots, huit chevaux et neuf personnes, dont trois valets d'armures. Le même personnel fut chargé, sous la direction de Thibaut de Villerval, maître de l'écurie, du transport des bagages spécialement destinés aux joutes. Jean Robelot et Oudot Mabon amenèrent les grands chevaux qui étaient le plus souvent entretenus à Jully, et notamment le grand chevaul de Mgr sur quoi il fut au tournoi de Compaigne. Jacques de Corbie, maréchal de l'écurie[13], qui eut la conduite de ces équipages spéciaux, les installa à Choisy-au-Bac. Il est certain, d'après la mention précédente, que le duc entra en lice, bien qu'un peu souffrant, ou plutôt deshaitiez, pour nous servir de l'expression employée dans ces documents.

Les approvisionnements extraordinaires ordonnés pour la circonstance, et dont la seule énumération formerait un rôle, indiquent suffisamment l'importance d'une cérémonie, dont le duc paraît faire les honneurs, et le nombre de convives qu'il avait à traiter. Oudot de Ragny, maître d'hôtel de service, fit prendre en divers lieux des quantités d'épices de chambre, sucre en table, poivre, raisins de Corinthe, dattes, noix muscades, cubèbes, amandes, macis, cannelle, sucre en poudre pour faire le clairet, etc. Le receveur d'Artois eut ordre d'expédier d'un seul coup douze gros bœufs et cent moutons gras des meilleurs[14]. Plusieurs charretiers d'Hesdin amenèrent des cargaisons de boitteillerie, venoison et cire. En outre, la duchesse de Bretagne, Jeanne de Flandre, femme de Jean de Montfort, faisait un cadeau de lamproies qui ne pouvait venir plus à propos. Indépendamment des ménestrels et des jongleurs qui accompagnaient le plus souvent la cour ducale, on avait fait venir de Gray le ménestrel Denizot et deux de ses compagnons pour contribuer à l'éclat de la fête. Il parait certain que les exercices 'se prolongeaient assez tard, puisque l'on paya, pour les trois journées de joutes, du lundi au mercredi, soixante-quinze valets pour porter des torches.

Les fêtes de Compiègne terminées, Thibaut de Villerval et Jean de Musigny firent diriger les chariots et les équipages sur Arras. Guillaume de Sauvigney[15], Jean de Talant[16] et les officiers de cuisine, de panneterie, de bouteillerie et autres durent suivre. Quatre des chevaux, qui avaient probablement subi quelques blessures dans le tournoi, furent expédiés à Gosnay, pour y séjourner et se remettre de leur fatigue.

Eudes, ayant passé une semaine entière à Compiègne, partit de cette ville le jeudi 19 février, et après les étapes de Longueil, Ressons, Roye-en-Vermandois, Lihons-en-Santerre et Bapaume, arriva le mardi 24 prendre ses quartiers à Arras.

 

II

 

Eudes offre un festin aux chevaliers et aux dames d'Arras ; à son beau-frère Louis, comte de Flandre, et à sa femme Marguerite de France ; est, reçu au château de Sallau. — Passage à Béthune, Aire. — Festins aux chevaliers et dames de Saint-Omer ; musique et chanteurs, Robert de Cavron, roi des ménestrels. — Correspondance et cadeaux envoyés à la duchesse en Bourgogne. — Passage à Calais, Boulogne-sur-Mer. — Magnificences du château d'Hesdin ; ornements et peintures murales ; grande réception à Hesdin le jour de Pâques. — Officiers du duc. — Luxe des costumes. — Robes des fêtes. — Retour à Saint-Ouen-l'Aumône et à Pontoise auprès du roi. — Cadeaux, bijoux et joyaux offerts à Pierre Bertrand, évêque d'Arras, nommé cardinal. — Chasses avec le roi à Meulan, Mantes, Breval, Magny, Gisors. — Jean le Bon, duc de Normandie, et Eudes, duc de Bourgogne, nommés ambassadeurs auprès du pape Clément VI, pour s'entendre avec les envoyés d'Edouard III, roi d'Angleterre. — Rapports et relations d'amitié entre les ducs de Normandie et de Bourgogne et Clément VI.

24 février 1344-19 avril 1344

 

De nouvelles fêtes annoncées à Arras devaient retenir quelque temps le duc de Bourgogne. Le 25 février, il offrit un diner aux principaux personnages d'Artois et aux bourgeoises de la ville. Les confiseries, les dragées blanches et en plates achetées à cette occasion étaient une galanterie à laquelle les dames d'Arras ne devaient pas être insensibles. Aussi, Eudes eut soin d'envoyer le lendemain un message ai la reine de France et à la comtesse de Savoie, ses sœurs, ainsi qu'à Bonne de Luxembourg, femme de Jean te Bon, pour les informer de ce qui s'était passé.

Le lundi 1er mars, le duc eut à dîner son beau-frère Louis, comte de Flandre, et les officiers de sa maison, fut hébergé lui-même à Remy le lendemain, et reçut plus solennellement le mercredi 3, non seulement le comte de Flandre, mais encore Marguerite de France, sa femme, et les dames de son entourage. Mentionnons à nouveau les achats de grosse dragée double, de dragée blanche, de dragée en plate, de pignolat, d'anis confits, etc. A ces réceptions, il était d'usage de s'offrir réciproquement des cadeaux à la première entrevue et lorsqu'on se mettait à table. Eudes avait fait acheter à Arras cinq hanaps d'argent, dont l'un était pour son usage, les autres à destination de ses invités. Le comte de Flandre, pour répondre à la courtoisie de son hôte, lui fit le 4 une somptueuse réception à Sallau, et offrit deux palefrois, dont l'un était destiné à Philippe, comte de Boulogne.

Ces entrevues fréquentes nous donnent la certitude des négociations qui s'agitaient alors, et pour lesquelles le duc avait dû recevoir une commission royale. Le comte de Flandre, repoussé par les bourgeois, les tisserands et les corps de métiers flamands, ne pouvait avoir recours à une intervention plus efficace, pour reconquérir la popularité qui lui manquait. Les avances intéressées, le bon accueil et les nombreux festins, prodigués aux artisans et bourgeois des villes du nord et de l'Artois, semblent concourir à ce but.

Les officiers du la cour ducale, partis d'Arras le 5 mars, rejoignirent leur seigneur à Lens le soir même, reçurent un cadeau de poissons offert par les notables de la ville, et vinrent s'installer pendant trois ou quatre jours au château de Gosnay, qui était une des belles résidences de l'Artois, depuis les grands travaux et constructions commencées par la comtesse Mahaut et continuées sans interruption par son successeur. Le lundi 9, le duc se rendit à Béthune, revint le lendemain à Gosnay, et repartit avec sa suite à Aire. Il passa deux jours dans cette ville, ou plutôt dans le château, qui était l'objet de restaurations importantes, et profita de sa visite pour ordonner la réfection des verrières en couleur et à personnages, tant pour la chapelle que pour les chambres du manoir, par un marché passé avec un artiste de Béthune[17]. Le comte de Boulogne y joua aux taubles, et perdit dix-neuf sols quatre deniers.

Le duc partit d'Aire le 13 au matin, et se dirigea sur Saint-Omer, où le lendemain dimanche il recevait en grande cérémonie les chevaliers et les bourgeois de la ville. Le lundi, il offrait un dîner aux dames et aux bourgeoises de Saint-Omer, qui, pas plus que celles d'Arras, ne devaient être habituées aux séductions des dragées et autres confiseries qui leur furent prodiguées. Les habitants avaient du reste apporté leur part des festins, en offrant un pourpois : l'abbé de Saint-Bertin avait envoyé deux lièvres et deux carpes, et André Bourelier, abbé de Saint-Jean-Baptiste de Choques, quatre carpes et quatre brochets. Pour compléter l'éclat de ces fêtes, des musiciens, des chanteurs, des ménestrels se faisaient entendre pendant toute la durée du repas, et, par une attention délicate, le festin des hommes tut agrémenté par des chanteuses, et celui des dames par des ménestrels. Les chevaliers et les bourgeois eurent le plaisir de voir et d'entendre quatre femmes chanteresses, auxquelles on donna vingt sous, et les dames purent applaudi Robert de Cavron, roi des ménestrels, et ses compagnons.

Pendant cette période, le duc entretenait une correspondance suivie avec la duchesse, et lui envoyait en Bourgogne des courriers qui en rapportaient des nouvelles à des époques assez rapprochées. Divers convois spéciaux, partis de Paris, y conduisaient régulièrement pendant l'hiver, et principalement dans la saison du carême, des provisions de marée. A la fin de décembre, Eudes de Ragny, maître d'hôtel, avait fait un envoi an château d'Aignay-le-Duc. Le 17 janvier, il expédie une quantité de paniers, panier de rougets, panier de turbots, panier de congres, etc. Le 10 mars, le duc adressait de Gosnay deux lettres, l'une à la duchesse, l'autre à la comtesse de Boulogne, sa bru. Le 5 avril, il leur fait porter d'Hesdin un esturgeon. Ces expéditions, soigneusement emballées dans la glace, et parfois dans des barils, arrivaient généralement en bon état à destination. On ne peut qu'être surpris de la célérité des courriers, qui parcouraient en quelques jours des distances considérables. Ces chevaucheurs, passant leur vie à cheval, habitués à leurs montures, suivant des chemins mal ou point entretenus, souvent impraticables aux voitures, marchaient à une allure que nous ne soupçonnons pas aujourd'hui.

Parti de Saint-Omer, le mardi 16 mars, le duc de Bourgogne passa à Tournehem, au château de La Montoire, à Eperleque[18], à Marck, et vint souper et gîter le 18 à Calais, où il s'arrêta deux jours, pour se rendre le 20 à Boulogne-sur-Mer. Là, le comptable note une dépense de trente-quatre sols pour une offrande à l'église de cette ville. Faisant ensuite halte à Hardelot, à Desvres, où Philippe perdit encore au jeu dix-huit sols six deniers, à Ruisseauville et à l'abbaye de Sainte-Marie, l'escorte ducale prit son gite à Hesdin, le 26 du même mois, pour y passer les fêtes de Pâques fleuries et de Pâques charnel. A son arrivée, le duc envoya plusieurs messages à la reine sa sœur à Pont-Sainte-Maxence, fit venir des médecines de Saint-Omer, et donna ordre de réparer les tables de jeu, qui avaient subi quelques avaries dans le voyage.

Le château d'Hesdin était le plus considérable des résidences ducales en Artois, et aucune ne l'égalait en Bourgogne. Des travaux importants y avaient été commencés au XIIIe siècle par Robert d'Artois, poursuivis sans interruption par la comtesse Mahaut, et continués sous la direction de Jacques Cornille, maître des œuvres, et de Laurent de Boulogne, maître des peintures. Le duc, malgré l'état gêné de ses finances, y consacrait chaque année de grosses sommes. Les salles de ce somptueux manoir étaient toutes ornées de cheminées peintes ainsi que les murs, et portaient les armes de leurs possesseurs, la grande salle entourée de dressoirs, la chambre aux roses, la salle d'Ynde, la chambre des armures, la chambre aux fleurs de lys, la chambre aux rois, où l'on employa trois pièces d'or pour refaire seulement une tête de reine. Une vaste chapelle, pourvue de tous les ornements sacerdotaux, et même de manuscrits, psautiers, offices du Saint-Sacrement, était desservie par Robert Gheluy, chapelain du duc, à la fois écrivain et enlumineur, qui, dans le même moment, venait de faire écrire à Arras un bréviaire[19], soigneusement conservé dans un étui de cuir. Des verrières en couleur faites par Jacques le Sauvage et Jean Coispel donnaient un caractère de magnificence à cette princière demeure entourée de jardins et d'un parc étendu[20]. Eudes en avait fait les honneurs à Jean, duc de Normandie, en août 1334, et en septembre de l'année suivante, le roi Philippe de Valois, désireux d'en apprécier les merveilles, y avait passé plusieurs jours, au milieu de fêtes et de banquets qui durent étonner les illustres visiteurs, et sur lesquels on a les détails les plus complets.

Pendant son séjour à Hesdin, Eudes servit aux pauvres le diner annuel du jeudi qui précède Pâques, pieuse obligation à laquelle aucun de nos ducs n'eût voulu se soustraire. Le jour de Pâques, il reçut à sa table les chevaliers et les principaux seigneurs de l'Artois, et après le festin Robert de Cavron, roi des ménestrels et ses compagnons, mandés pour les fêtes, reçurent trente mailles d'or valant quinze livres[21]. Les invités ne furent pas oubliés, et Philippe, comte de Boulogne, eut un agneau d'or en présent.

Dans ses voyages en Artois, le duc de Bourgogne avait avec lui une partie de sa suite ordinaire, vingt-trois personnes pour l'écurie, dix pour la cuisine, sept pour la messagerie, cinq pour la chambre, trois pour la panneterie, trois pour la bouteillerie, trois pour la porte, comprenant cinquante-quatre personnes en tout. La maison du comte de Boulogne n'était que de vingt-trois officiers ou valets. Nous ne mentionnons pas dans ce personnel un nombre variable de clercs, tailleurs, brodeurs, comptables, et valets d'ordre inférieur indispensables au fonctionnement du service de la cour ducale,

Les tailleurs et brodeurs ont un rôle plus sérieux qu'on ne serait tenté de leur attribuer, car à chaque fête de l'année, à chaque cérémonie religieuse ou civile, deuil, mariage ou baptême, le duc de Bourgogne et son fils sont tenus d'avoir des costumes neufs, robes ou manteaux. Parfois et le plus souvent, ces habillements ne servent qu'une fois, sont le salaire et même le seul émolument attaché à certaines charges[22]. Les officiers qui en bénéficient ont tout intérêt au renouvellement continuel de la garde-robe ducale qui constitue la plus importante de leurs prérogatives. Ce service ne représente donc pas l'une des moindres dépenses de l'hôtel[23].

Oudinot, de la Chambre, tailleur, avait fait à Hesdin pour le dimanche de Pâques fleuries une robe fourrée d'écarlate sanguine de trois garnemens et pour Pâques charnel une robe d'écarlate vermeille à quatre garnemens. Les manteaux assortis étaient rehaussés de rubans d'or et on a le détail des fils, soies et cendaul employés à cette occasion. A la dernière cérémonie, le duc portait un chapeau d'agneau blanc, comme symbole de l'agneau pascal.

Puis, on s'occupa des robes de hi Pentecôte, destinées à tous les membres de la famille. Le tailleur Monnot Lescot se rendit près du gouverneur d'Artois à Saint-Orner pour en acheter les draps, faire habiller le chapelain le ménestrel Dantot reçut en outre un roussin du prix de vingt livres.

Après onze jours de résidence à Hesdin, Eudes IV quitta cette ville le mardi 6 avril et par les itinéraires de Doullens, Amiens, Paillart, Saint-Just-en-Chaussée, Maysel, arriva le 8 à Saint-Ouen-l'Aumône, prés Pontoise, pour rendre compte au roi de ses pourparlers et de ses négociations avec le comte de Flandre.

Le duc de Bourgogne passa une dizaine de jours en la compagnie de Philippe de Valois, son beau-frère, ou dans son voisinage.

A ce moment arriva la nouvelle de la promotion de Pierre Bertrand, de Colombier, évêque d'Arras, nommé cardinal sous le titre de Sainte-Suzanne. Ce prélat, d'abord chanoine d'Autun, puis titulaire du siège épiscopal de Nevers, était depuis longtemps en relations d'amitié avec Eudes IV. Le chancelier Jacques d'Andeleucourt et le dépensier Guillaume de Sauvigney aussitôt envoyés à Paris, se firent délivrer par Simon, changeur, une juste d'argent cerclée d'or, une aiguière, deux hanaps à couvercle cerclés d'or et émaillés, le tout pesant plus de trente et un marcs et ces objets précieux furent portés en cadeau à Pierre Bertrand, que les comptables nomment toujours le cardinal d'Arras.

Les journées qui suivent furent occupées par plusieurs parties de chasse, auxquelles le roi et le duc prirent part. L'équipage et les chiens d'Eudes IV avaient été amenés de Chanteloup à Mantes, ainsi que les grands chevaux, et la compagnie passa successivement à Meulan, Mantes, Breval, Magny-en-Vexin, Gisors où le duc donna un dîner aux chevaliers, Estrée, près Magny et enfin Poissy, où l'on coucha le jeudi 15 avril.

Dès le commencement du printemps de l'année 1344, Edouard III, roi d'Angleterre, ayant manifesté des sentiments d'hostilité et menaçant de rompre des trêves plusieurs fois renouvelées, Philippe de Valois fit défense à toute la noblesse de sortir du royaume et donna ses instructions pour se préparera une campagne, si les circonstances l'exigeaient. Puis, désirant éviter les conséquences d'une lutte qui ne profitait à personne, il voulut encore tenter la voie des négociations et proposa l'arbitrage du Saint-Siège. Jean, duc de Normandie, son fils aîné, devait être chargé personnellement de cette ambassade à Avignon, avec l'aide et les bons conseils de son oncle Eudes, duc de Bourgogne, que son âge et son autorité désignaient pour une semblable mission. Ce dernier, ayant pris part l'année précédente aux négociations entamées avec le roi d'Angleterre, méritait d'être un des représentants de Philippe de Valois pour mener à bonne fin l'entente des deux souverains. Son fils, le comte de Boulogne et d'Auvergne, fut admis à faire partie de l'ambassade. D'Avignon, le duc de Normandie devait parcourir son gouvernement du Languedoc, expédier les affaires urgentes et c'est en vertu de ces pouvoirs qu'il prend en divers actes la qualité de seigneur de la conquête des parties du Languedoc et de Saintonge.

Le pape Clément VI, Pierre Roger, ami et jadis conseiller du roi de France auquel il devait son élection, offrait son concours pour amener une solution pacifique. Le souverain pontife ne pouvait désirer un meilleur choix, car les ducs de Normandie et de Bourgogne avaient participé à son élévation, et lors de son sacre et de son couronnement dans l'église des Frères Prêcheurs d'Avignon, le 19 mai 1342, jour de la Pentecôte, ils avaient assisté l'un et l'autre à la cérémonie.

En d'autres circonstances, Clément VI témoigna sa gratitude à Eudes IV, et à plusieurs reprises mit son autorité à son service en suspendant l'interdit et l'excommunication lancés contre lui par l'archevêque de Besançon, au sujet île la fabrication des monnaies d'Auxonne.

Il fallut faire les préparatifs de ce long voyage. Les maîtres de l'écurie Thibaut de Villerval et Jean de Cussigny, chargés de la remonte, se procuraient de nouveaux chevaux et même un roussin fauve pour Renaud de Gerland, chapelain du duc, quatre paires d'éperons dorés, etc.

Les tailleurs et les brodeurs se hâtaient de confectionner des vêtements d'apparat, robes, manteaux, corsets, chapeaux, et même une série de robes à la livrée du duc de Normandie, qui avait la direction officielle de cette mission diplomatique. On achetait également à Troyes onze cahiers de papier qui ont précisément servi à Guillaume de Sauvigney pour la relation de ce présent compte. La duchesse de Bourgogne et la comtesse de Boulogne n'étaient pas oubliées, car un peigne d'ivoire et un chapeau de bièvre étaient à la destination de chacune d'elles.

 

III

Eudes IV part de Chanteloup en Bourgogne. Fête d'adieu à Argilly ; ménestrels. — Jean le Bon, duc de Normandie, et Eudes à l'abbaye de Cluny. — Voyage par bateaux de Mâcon à Lyon ; principaux seigneurs qui les accompagnent escorte de plus de quatre cents chevaux bagages ; autel portatif ; descente du Rhône par Condrieu, Tournon, Pont-Saint-Esprit, Roquemaure. — Arrivée à Avignon. — Jean le Bon et Eudes logent et couchent chez le pape ; l'escorte bourguignonne et cent trente-sept chevaux hébergés chez Pierre Bertrand, évêque d'Autun et cardinal. — Bijoux, joyaux, tableaux et ymaiges offerts au pape et aux cardinaux quatre sangliers donnés au cardinal de Boulogne. — Présent du cardinal Napoléon des Ursins à Eudes trois coursiers donnés au même par le pape Clément VI. — Tournoi et joutes à Villeneuve-lès-Avignon. — Fêtes données à Henri de Lancastre, comte de Derby, et aux ambassadeurs d'Angleterre. — Personnages qui viennent en Avignon Humbert, dauphin de Viennois ; Jean de Faucogney ; Gautier de Brienne, duc d'Athènes ; Acciaivoli, évêque de Florence ; Charles d'Espagne, comte de Lunel, etc. — Collision entre les gens de Jean de Chalon, comte d'Auxerre, et ceux du cardinal de Talleyrand-Périgord ; sept hommes tués. — Maladie contagieuse en Avignon ; Jean le Bon soigné par les médecins du pape. — On prend le parti de s'éloigner. — Taux des monnaies en Avignon.

19 avril 1344-11 juin 1344.

 

Avant de prendre congé du roi, le duc de Bourgogne avait fait revenir à Chanteloup ses équipages et ses chiens qui se trouvaient à Pontoise et à Meulan, passa par Palaiseau, et ne coucha que deux nuits à Chanteloup. C'est de là qu'il partit pour la Bourgogne, le lundi 19 avril, traversant Milly-en-Gâtinais, Moret, La Tombe, Bray-sur-Seine, Trainel, Pouy, Villemaur, L'Isle-Aumont, Jully-sur-Sarce, Gyé-sur-Seine, Bouix, Aisey-le-Duc, et qu'il arriva au souper près de la duchesse à Villaines-en-Duesmois, le mardi 27 du même mois. Il ne séjourna qu'une dizaine de jours à Villaines et à Montbard, mais il mit le temps à profit en envoyant dans les abbayes et même dans les prieurés de moindre importance des émissaires chargés d'emprunter de l'argent pour effectuer son voyage. Il mit à contribution les abbés de Flavigny, d'Ogny, de Châtillon-sur-Seine, les prieurs de Saint-Thibaut, de Charbonnières près Avallon.

Il manda en mémo temps pour l'accompagner plusieurs chevaliers qui ne faisaient pas partie de ses officiers de service, comme Hugues de Vienne, le sire de Genlis[24], Guillaume de Vergy, seigneur de Mirebeau, de Fontaine-Française et de Bourbonne[25], et fit prévenir Pierre de Commarin, gouverneur d'Auvergne pour son fils le comte de Boulogne, de venir les rejoindre à Avignon.

Eudes partit de Montbard le 9 mai pour aller au cellier d'Alise et à Flavigny, puis revenant par Trouhaut, Gissey, Lantenay, Talant, Rouvre, s'installa à Argilly, pour y donner une grande fête le jour de l'Ascension, le jeudi 13 mai, et un festin d'adieu, qui fut agrémenté par de la musique et des ménestrels. De là, Philippe, comte de Boulogne, expédia à Paris un de ses messagers Chauveau pour lui rapporter à Avignon une selle de soie destinée à son palefroi de parade, afin de figurer avec honneur dans les cérémonies de la cour papale. Il est certain que le duc de Normandie ne vint pas aux fêtes d'Argilly, car plusieurs courriers d'Eudes envoyés à sa rencontre allaient prendre ses ordres et savoir où l'on devait se rejoindre, et que l'un d'eux trouva Jean le Bon dans le Charollais, à Marcigny-les-Nonnains, alors qu'il se dirigeait sur Cluny.

La duchesse, préoccupée delà longue pérégrination dans laquelle le duc allait s'engager, faisait des vœux pour l'heureux succès de ce voyage, et donnait dans ce but une aumône de quatre-vingts livres tournois à l'église de Vergy.

Le point de rencontre des deux ducs avait été fixé à l'abbaye de Cluny, où ils se retrouvèrent au souper le 17 au soir. Eudes y était venu par la Borde-de-Reulée, l'abbaye de Maizières, Saint-Cosme, près Chalon et La Ferté-sur-Grosne, monastères dans lesquels il trouvait une bonne hospitalité et des emprunts à faire, mais il laissa à La Ferté une partie de sa suite qui devait l'attendre à Mâcon. Eudes et Jean le Bon couchèrent deux nuits à Cluny, où l'abbé Itier de Mirmande dut leur faire une bonne réception, et ils rejoignirent leur escorte à Mâcon. Chemin faisant, on recevait des dons en nature qui n'étaient pas à dédaigner ; Pierre de Chalon, évêque de Chaton, avait fait cadeau de six moutons ; Hugues de Chamilly, abbé de Saint-Pierre de cette ville, avait envoyé dix pièces de gros poissons Jean de Saligny, évêque de Mâcon, complétait ces largesses par un envoi de marée.

Le duc de Bourgogne emmenait avec lui cent quarante chevaux ; Philippe, comte de Boulogne, une trentaine, et le duc de Normandie, délégué du roi et chef de l'ambassade, un nombre au moins égal sinon supérieur à celui des deux premiers, car plusieurs des personnages qui l'accompagnaient comme Guillaume Flote, chancelier de France, comme le connétable Raoul, comte d'Eu, comme Jean de Chalon, comte d'Auxerre, avaient eux-mêmes un personnel à leur service. L'ensemble de l'escorte comprenait assurément plus de quatre cents chevaux, et le nombre des valets était plus du double de celui des officiers de service.

Eudes comptait avec lui vingt-deux officiers d'écurie, dix de cuisine, sept de messagerie, cinq de chambre, quatre de la panneterie, trois de la porte, deux de bouteillerie, le reste se composait de suivants, clercs, ménestrels, tailleurs, brodeurs, valets et charretiers. La maison du comte de Boulogne était complètement distincte de celle de son père.

Parmi les personnages notables de la cour de Bourgogne, en dehors de ceux qui avaient été convoqués et qui sont cités précédemment, on voit paraître le chancelier Jacques d'Andeleucourt[26], suivi de son écuyer et de son clerc ; Girard, de Bar-le-Duc, médecin ou physicien du duc, accompagné de trois chevaux et de trois valets, Renaud de Gerland, chapelain, Jean de Musigny[27], chambellan, Guillaume d'Antigny, sire de Sainte-Croix[28], Henri de Vienne, sire de Saint-Georges, Guillaume de Grancey, seigneur de Larrey ; les maîtres de l'écurie Thibaut de Villerval, Oudot de Fontaines[29], Jean de Coublanc[30] ; les maîtres d'hôtel Oudot de Ragny[31], Hugues de Montjeu, Jean de Cussigny, le pannetier Lambert de Beire, le clerc Guide Fouvent, Jean de Boncourt, Guillaume de Musigny, Robert de Chamesson, Hugues de Palleau, Girard de Vaurêtes, Guillaume de Lierche, Guillaume de Marigny, Oudot de Villaines, et autres qui figurent dans ces comptes.

A son arrivée à Mâcon, et comme bienvenue, Eudes fit diverses aumônes aux églises, à des Jacobins, à des Cordeliers, et fit même donner seize sols huit deniers à un pauvre qui jouait de la chièvre devant le duc de Normandie.

Le chambellan Jean de Musigny et le maître d'écurie Jean de Coublanc avaient fait marché avec un particulier de Tournus pour la location de deux bateaux, dirigés par dix mariniers, qui devaient conduire le duc et une partie de sa suite de Màcon à Lyon, moyennant quatre livres tournois, leur retour compris. Deux autres bateaux avaient été retenus depuis Chalon pour amener également à Lyon les provisions, venoisons, harnois, arches, etc. de l'escorte ducale. Jean de Boncourt et Thibaut de Villerval avaient fait diriger par terre et par chevaux et voitures les bagages de Philippe, comte de Boulogne.

Les ducs de Normandie et de Bourgogne occupaient l'un des bateaux avec les principaux seigneurs, tandis que le commun, chargé de la surveillance des nombreux accessoires, alors indispensables dans un aussi long voyage, s'était installé pêle-mêle dans les autres bateaux. Au nombre des arches, l'une des plus considérables et la plus importante, était celle qui contenait l'autel portatif du duc, qu'il fallait sortir chaque jour lorsque le chapelain Renaud de Gerland allait dire la messe.

En descendant le Rhône, les princes firent halte à Belleville, Villefranche et Neuville, et arrivèrent, le vendredi 21 mai, pour souper et coucher à Lyon, dont le siège archiépiscopal était occupé par Henri de Villars, fils d'Humbert, seigneur de Thoire et de Villars, et d'Eléonore de Beaujeu. Ils séjournèrent deux jours à Lyon, pour y passer les fêtes de la Pentecôte, revêtus de belles robes neuves fourrées de sandal et de leurs manteaux d'été. Eudes envoya à la reine Jeanne de Bourgogne, sa sœur, un message pour lui donner des nouvelles du voyage, et reçut lui-même plusieurs courriers, et notamment un ménestrel de Pierre, duc de Bourbon, chambrier de France, qui lui remit une lettre de la duchesse d'Autriche, Jeanne de Ferrette, femme d'Albert, duc d'Autriche.

On renouvela à Lyon certaines provisions d'épices de chambre, et, comme la literie laissait à désirer, on fit acheter deux autres lits de plume pour le duc et son fils, afin de continuer le trajet par eau dans de meilleures conditions. Marché fut passé avec deux négociants de Lyon, qui, moyennant soixante livres, entreprirent de conduire, avec six bateaux et trente-trois mariniers, une partie de l'équipage ducal jusqu'en Avignon. Mais, comme ces moyens de transport n'étaient pas suffisants, le duc garda seulement cinquante personnes mangeant à l'hôtel, pendant que cent trente-six chevaux et soixante-sept valets à gages firent route par terre, sous la direction du chambellan Jean de Musigny. Un maître d'hôtel Jean de Cussigny surveillait le mouvement des bagages et des ustensiles nécessaires à chaque étage pour le service de la cuisine.

Les gens de Philippe, comte de Boulogne, eurent ordre de suivre, à l'exception des tailleurs et des brodeurs qui partirent en avant.

Le dépensier Guillaume de Sauvigney, ses comptables et le chambellan réglèrent, non sans difficulté, les dépenses faites à Lyon, par suite du mauvais aloi et déchéance de plusieurs florins qui n'étaient pas de poids, et n'avaient plus cours.

Partis de Lyon le lendemain de la Pentecôte, les ducs de Normandie et de Bourgogne s'arrêtèrent à Condrieu, couchèrent trois nuits à Tournon, puis au Pont-Saint-Esprit, à Roquemaure, et le 31 mai, s'installèrent, non sans peine, à Avignon, où leurs chevaux et partie de leurs hommes étaient arrivés la veille. Ce ne fut pas une petite affaire de loger ce véritable corps d'armée et de décharger les bagages. Il fallut près de deux jours pour accomplir cette besogne, conduire gens et chevaux dans les logements assignés à chacun d'eux, amener les arches, la chapelle ou autel portatif depuis les bateaux jusqu'à la maison du cardinal Pierre Bertrand, ancien évêque d'Autun, parent du cardinal du même nom, évêque d'Arras, dont il a déjà été question, et liés l'un comme l'autre avec Eudes IV par d'anciennes relations d'amitié. C'est chez le cardinal Bertrand, ou plutôt chez le cardinal d'Autun, ainsi que l'appellent nos documents, que furent installés les gens du duc de Bourgogne, et lui-même reçut l'hospitalité dans le palais du Saint-Père. Chaque soir on était obligé d'y porter son lit et de le rapporter le matin à l'hôtel du cardinal d'Autun.

C'est à Villeneuve-Saint-André dans ce fort célèbre, d'où une vue magnifique s'étend sur le fleuve, sur Avignon et les campagnes lointaines, que fut logée la suite du duc de Normandie, c'est-à-dire de l'autre côté du Rhône, pays faisant partie de son gouvernement du Languedoc. On a plusieurs chartes de Jean, datées de Villeneuve-Saint- André, et d'autres passées dans la chambre du pape, en présence du duc de Bourgogne[32]. Le 5 juin, il donna à Guillaume Roger, chevalier, seigneur de Chambon, frère germain du pape, une rente de deux mille livres assise sur le château de Beaufort, en Anjou, pour services rendus et pour l'honneur, révérence et amitié du Saint-Père[33]. Ces largesses intéressées, et d'antres que nous n'énumérons pas, n'avaient pour but que de ménager au donateur les bonnes grâces d'un banquier, car Clément VI eut l'occasion de faire au roi de nombreux prêts d'argent.

Nous ne savons si l'ambassade accréditée auprès du pape par Edouard III, roi d'Angleterre, et dirigée par Henri de Lancastre, comte de Derby, et Richard, comte d'Arundel[34], était arrivée avant ou après les envoyés de Philippe de Valois. Nous ignorons également si ces personnages avaient une procuration suffisante pour fixer les conclusions d'un traité de paix sur des bases définitives.

Les bijoux et joyaux achetés à Paris, les tableaux et ymaiges, fournis par Robin Racour l'orfèvre, ou par le changeur Simon, pour lesquels on avait fait confectionner des étuis de cuir, furent distribués, comme bienvenue, au Saint-Père, aux cardinaux et aux dignitaires ecclésiastiques, dont il importait de ménager l'influence. Un don en nature fut fait à Gui de Boulogne ou d'Auvergne, cardinal de Sainte-Cécile, oncle de Philippe de Bourgogne[35] ; on lui apporta quatre sangliers, deux gros et deux petits, provenant des forêts de Bourgogne. Des aumônes furent réparties entre les diverses communautés religieuses d'Avignon, Cordeliers, Jacobins, Carmelins, etc.

Le premier cadeau adressé au duc Eudes lui vint du cardinal Napoléon des Ursins, titulaire de Saint-Adrien, ami particulier, amicus specialis[36], de Philippe de Valois, qui possédait une île entière près de la Tour du Pont d'Avignon, dont partie lui avait été cédée par le roi, en 1338, et dans laquelle il avait fait construire un magnifique palais[37]. Le cardinal des Ursins envoyait un cheval par un valet qui reçut en récompense un double d'or, valant sept livres sept sols six deniers. Quelques jours après, le Saint-Père expédia un de ses écuyers, suivi de trois valets, tenant chacun en main un coursier de prix. Cet écuyer reçut un hanap d'argent à pied cerclé d'or, posant cinq marcs quatre onces, acheté à Avignon chez Lappey Diroust, changeur, et le maître d'écurie Jean de Coublanc eut ordre de remettre trois florins à chacun des valets.

Le premier soin du duc, en arrivant à Avignon, avait été, comme à Lyon, d'envoyer un message à la duchesse à Gray, où elle séjournait, et en même temps deux barils d'esturgeons, poissons les plus estimés à cette époque.

Les trois premiers jours de juin, Eudes vécut aux frais du duc de Normandie, il fut encore reçu à son hôtel les 8 et 9. Le reste du temps, il fut hébergé par le cardinal Bertrand, dont la demeure était assez vaste pour recevoir non seulement les gens de la suite bourguignonne mais les cent trente-sept chevaux qui en faisaient partie.

Ces réunions donnaient lieu à des fêtes et à des cérémonies dans lesquelles chacun des personnages déployait un luxe coûteux. Nous ne pouvons revenir aussi souvent sur les achats d'escarlatte sanguine ou vermoille en grene, sur les blans de Bruselles, et autres étoffes à l'usage du duc. Les tailleurs et les brodeurs mettaient la plus grande célérité pour livrer les costumes exigés dans ces circonstances. Philippe surtout paraît les avoir beaucoup occupés, car il dut, ainsi que son père, assister aux joutes à Villeneuve, si l'on s'en rapporte aux dépenses faites à Avignon d'harnois de maille, d'harnois de chambre, bassinets, gantelets, selles de cuir pour les palefrois, etc., et tous ces accessoires indispensables au tournoi furent amenés sur le Rhône par bateau. Le comte de Boulogne, qui fit les honneurs de cette fête, y fut poursuivi par un chevalier de Chypre, un compère probablement, auquel on donna, non séance tenante, mais quelques jours après la somme de quinze écus d'or.

Ces joutes eurent lieu les 10 et 11 juin, en présence du pape et des cardinaux, comme cela eut lieu neuf ans plus tard, lors du passage de Jean le Bon, alors soi de France, en présence du même pape Clément VI et des prélats. Le jeudi 10, Philippe, comte de Boulogne, reçut à Monteau, près Villeneuve, chez son oncle Gui, cardinal de Boulogne, Henri de Lancastre, comte de Derby, et les ambassadeurs anglais, en même temps que son père et le duc de Normandie, qui y dinèrent encore le lendemain. Dans ces repas qui nécessitèrent de gros achats de cuisine, on consomma plusieurs sangliers provenant des chasses de Bourgogne et une grande quantité de vins de grenache.

On a peine à comprendre comment une cité peu étendue pouvait loger une population flottante aussi considérable que celle qui se succédait chaque jour à Avignon, où des points les plus éloignés de la chrétienté les princes et les prélats venaient faire appel à l'autorité pontificale, pour en obtenir une intervention efficace dans les luttes politiques ou dans des conflits ecclésiastiques. Dans ce moment surtout, la ville devait présenter un spectacle curieux et singulier par suite des costumes disparates qui s'y rencontraient. La tenue des ambassadeurs d'Angleterre et de la suite d'Henri de Lancastre faisait contraste avec les jouteurs bleu pers de la maison de France, l'écarlate sanguine ou vermeille de Bourgogne, et le noir et azur de Boulogne et d'Auvergne.

D'autres barons et grands vassaux étaient également arrivés à Avignon dans ce même mois. Humbert, dauphin de Viennois, y avait pris rendez-vous avec Jean de Faucogney, mari d'Isabelle de France. Ce dernier y avait été mandé par le duc Eudes IV, son beau-frère, chargé d'un arbitrage entre ces seigneurs, relativement au douaire auquel avait droit Isabelle, à cause de son premier mariage avec le dauphin Guigues VIII. L'affaire n'avait point été arrangée sans difficultés. Un premier acte avait été fait au nom du roi le 6 juin en la chambre du pape[38]. Humbert, dauphin de Viennois, ayant auparavant abandonné ses états à la France obtenait la ratification d'une concession de rente viagère de dix mille livres, et de rente perpétuelle de deux mille, assignées sur les revenus de la couronne. Un second accord était négocié le lendemain par l'entremise du duc de Bourgogne[39] le dauphin cédait à Jean de Faucogney une rente de trois mille livre prise sur les revenus annuellement dus par le roi. Ces actes sont approuvés par Jean le Bon, duc de Normandie, en présence de Guillaume Flote, sire de Renel, chancelier de France, Guillaume de Vergy, sire de Mirebeau, Henri et Hugues de Vienne, Thibaut de Saulx, Etienne de Musigny[40], etc.

Ce n'est pas tout. Les révolutions dont les villes italiennes étaient le théâtre amenaient à tout moment des ambassades réclamant l'aide et l'intervention de Clément VI. Une de ces missions en sortait, au moment où nos ducs descendaient le Rhône pour s'acheminer à Avignon, et on annonçait l'arrivée d'un illustre baron, que sa bravoure, ses aventures et ses malheurs avaient rendu célèbre, et vers lequel se tournaient les regards et les vœux sympathiques de tous ceux qui s'honoraient de porter le titre de chevalier, Gauthier VI de Brienne, duc d'Athènes, appartenant à l'une des plus hautes familles de la Bourgogne Champenoise. Petit-fils par sa mère du connétable Gautier de Châtillon, comte de Porcean, il était allié aux maisons de France, de Dreux, de Dampierre, de Beaujeu et de beaucoup d'autres. Dans ses chevaleresques excursions, il avait promené la bannière des Brienne dans les lointaines contrées de l'Europe méridionale. Ses coûteuses chevauchées n'avaient point entamé sensiblement son immense fortune, et il était demeuré l'un des riches seigneurs de son temps. Il avait conservé lu château de Piney et des biens en Champagne, les terres J'Argos et de Nauplie, en Morée, les comtés de Lecce et de Conversano, en Italie, ainsi que les seigneuries de Turi, de Casamassima et de Castellucio. En Chypre, il possédait des domaines importants, et sa situation était assez considérable pour exciter la convoitise et l'envie de plus d'un prince de maison souveraine, à commencer par la maison royale de Naples, avec laquelle il contracta une alliance, par son mariage avec Marguerite d'Anjou-Tarente, qui fut célébré dans le splendide palais des Brienne, à Brindes[41].

Les choses en étaient là quand Gautier de Brienne apprit la mission dont le roi avait chargé Jean le Bon et Eudes auprès du pape. Il se mit aussitôt en mesure d'aller rejoindre les princes dont les sympathies lui étaient assurées, et fit provision de cadeaux pour gagner tes bonnes grâces de ceux qui pouvaient le servir. Mais les ducs, forcés de s'éloigner, comme nous allons l'expliquer, étaient en route pour Marseille, et le duc d'Athènes ne put les rejoindre que le 29 juin à Saint-Remy de Provence, où il fit offrir par son écuyer deux coursiers au duc de Bourgogne et à son fils[42]. Parmi les personnages qui se rendirent à Avignon, pendant ce mois de juin, nous ne pouvons oublier Charles de Castille, dit d'Espagne, seigneur de Lunel, cousin de nos princes, qui devint plus tard connétable de France et lieutenant du roi en Languedoc. Il était venu trouver Jean le Bon, qui, par un acte daté de Villeneuve-lès-Avignon, lui accorda deux cent cinquante livres tournois sur la finance que devait payer la baronnie de Lunel, à l'occasion des vingt deniers pour livre établis dans la sénéchaussée de Beaucaire[43].

La réunion d'une aussi grande quantité de personnes, venues de provinces de mœurs différentes et groupées dans une ville peu étendue, ne pouvait manquer d'amener quelque collision, malgré la présence du pape, des cardinaux et des princes. Il s'éleva une grave dispute entre les gens de Jean de Chalon, comte d'Auxerre, et ceux du cardinal de Talleyrand-Périgord[44], tous deux attachés à la mission du duc de Normandie. La rixe dégénéra en une vraie bataille, dans laquelle sept officiers du cardinal de Périgord furent tués. Jean le Bon voulut faire prendre les armes à ses hommes, mais l'intervention du pape mit promptement fin à cette funeste aventure. Cet incident regrettable n'empêcha pas le comte d'Auxerre de figurer, le lendemain samedi 12 juin, à la table du duc de Bourgogne.

Toutefois pour ne pas laisser en contact une agglomération d'hommes d'origines si diverses, et afin de ne pas donner prise à des collisions de ce genre, on fut d'avis de se diviser. Eudes, son fils, et leurs gens durent se retirer à Beaucaire, et y attendre la suite des pourparlers diplomatiques.

Il y avait en outre des motifs plus sérieux qui exigeaient ces mesures de prudence. Une épidémie contagieuse s'était déclarée et atteignit les grands seigneurs aussi bien que les gens de service. Le duc de Normandie fut lui-même attaqué, et visité avec beaucoup de dévouement par les médecins du Saint-Père, auxquels il fit distribuer six cents florins, en reconnaissance de leurs bons soins[45]. Eudes IV fut également dérangé et soutirant, si l'on en juge par les achats incessants faits chez les apothicaires par son physicien Girard. Le lundi matin 14 juin, le duc de Bourgogne avait quitté Avignon et s'était fait conduire par bateau à Beaucaire, où il se proposait de passer quelque temps, pour échapper à l'épidémie, en attendant la solution des questions engagées avec Henri de Lancastre. Des valets à gages nettoyèrent l'hôtel du cardinal d'Autun occupé par ses hommes et ses chevaux, et on fit acheter des mulets pour mener les bagages dans des charrettes.

Plusieurs des officiers eurent ordre de rester à Avignon, comme le chancelier Jacques d'Andeleucourt, retenu à la chancellerie du Saint-Siège, pour faire sceller une bulle destinée à la duchesse de Bourgogne, bulle dont nous ne connaissons pas la teneur, mais dont le coût était de six livres cinq sols. Pierre de Commarin, gouverneur d'Auvergne, et Gui de Fouvent étaient également restés pour représenter le duc, et leur suite se composait de dix-huit personnes et de onze chevaux.

D'un autre côté, Guillaume de Vergy, Oudot de Fontaines, Lambert de Beire[46], Guillaume de Sauvigney et autres expédiaient les affaires urgentes. Le dépensier, les comptables et les clercs avaient à régler les comptes avec les hôteliers et les fournisseurs. Il fallut toute une journée pour se mettre d'accord, et établir la valeur exacte des monnaies de toutes provenances qui affluaient alors dans la ville occupée par le chef de la chrétienté. L'énumération de ces monnaies est curieuse et instructive, et permet d'établir d'une manière précise l'abaissement du taux de chacune d'elles florins de Florence, petits florins de Florence, écus, doubles d'or, lions, pavillons, réaux, anges de jetons, florins à l'agneau, florins d'or à l'écu, anges des derniers.

 

IV

Séjour à Beaucaire. — Rupture des négociations avec les ambassadeurs d'Angleterre. Jean le Bon, Eudes et son fils à Marseille. Achat d'un tableau. Nîmes. — Lunel. — L'épidémie continue. — Montpellier. — Aigues-Mortes. — Béziers. —Tournoi et joutes de Villeneuve-les-Béziers ; le duc de Bourgogne et son fils y prennent part ; ménestrels, musique et motet. — Narbonne. — Carcassonne. — L'abbaye de Preuille. — Installation à Toulouse ; réceptions, fêtes et festins des ducs de Normandie et de Bourgogne, ménestrels et maitres des orgues. — Philippe perd au jeu avec Jean le Bon. — Pénurie du trésor ducal ; argent attendu des trésoriers de France. — Fête et tournoi projetés par le comte d'Armagnac, empêchés par l'épidémie. — Nombreux malades ; le connétable Raoul d'Eu, Guillaume de Grancey ; le comte de Bar, et autres. — Guérison à forfait. — Retraite à Buzet-du-Tarn. — Messages à la reine et à la duchesse. — Montauban ; festin donné par Eudes. — Nouveaux malades. — Retraite à Moissac. — Séjour à Agen. — Le chancelier Jacques d'Andeleucourt et Jean de Marigny, évêque de Beauvais, attendent des fonds. — Séjour à Cahors. — Désir des seigneurs de regagner leur province. — Mauvais état des chemins. — Brive-la-Gaillarde. — Renvoi de partie des équipages. — Limoges.

14 juin 1344-6 octobre 1344.

 

Le séjour à Beaucaire se serait passé sans incident, si l'épidémie qui avait sévi à Avignon n'eût fait de nouvelles victimes. Guillaume de Marigny, Robert de Chamesson, Lambert de Beire, Jean de Musigny et plusieurs autres avaient déjà été atteints précédemment, et soignés par des chirurgiens locaux. A Beaucaire, où l'on ne trouvait pas tous les médicaments nécessaires, on fut forcé d'envoyer compléter à Avignon les approvisionnements réclamés par les valets de service qui tombèrent malades à leur tour, et dont l'un mourut le 7 juillet et fut enterré à Beaucaire aux frais du duc.

Pierre de la Palu, seigneur de Varambon[47], sénéchal de cette ville, était un Bourguignon de la comté qui tint à honneur de recevoir dignement ses illustres visiteurs, et leur présence donna lieu à plusieurs fêtes. Le 20 juin, Philippe, comte de Boulogne, y offrit un grand festin. Le 23, Jeanne de France reine de Navarre, veuve de Philippe d'Evreux, y envoya un message au duc Eudes, et lui-même faisait expédier un chien à la reine Jeanne de Bourgogne, sa sœur, alors en résidence à Château-Thierry.

L'épidémie eut pour fâcheux résultat d'amener la rupture des négociations, et l'ambassade anglaise se retira sans avoir pu s'entendre avec les envoyés de Philippe de Valois. Moins de deux mois plus tard, Edouard, roi d'Angleterre, nomma le doyen de Lincoln, son chancelier et divers autres personnages pour aller à Avignon négocier des trêves ou un traité de paix, avec prière au pape Clément VI de faire bon accueil aux émissaires chargés de s'entendre avec ceux de France[48].

Le 26 juin, le duc de Bourgogne et son fils, laissant à Beaucaire une partie de leur suite, se dirigèrent sur Saint-Louis de Marseille avec soixante-treize chevaux. Le duc de Normandie prit la même direction, et ils passèrent neuf journées pour effectuer ce voyage dont l'itinéraire contenu dans deux cahiers, au dire du comptable, ne nous a point été conservé. On peut y suppléer incomplètement en se servant des mentions contenues dans les dépenses.

On devait d'abord passer à Salon, mais cet itinéraire fut contremandé. Pendant les deux jours d'arrêt à Saint-Remy de Provence, Gautier, duc d'Athènes, fit présenter deux chevaux à Eudes et à son fils. Le 29, le chambellan eut ordre d'y acheter, moyennant douze écus, un tableau dont nous ne connaissons pas le sujet, mais comme le duc n'avait pas d'argent, Girard de Vaurète lui prêta la somme qui lui fut restituée par le dépensier. C'est également à Saint-Remi que le comte de Boulogne lit donner quinze écus d'or à un chevalier de Chypre qui l'avait poursuivi dans le tournoi précédent de Villeneuve-lès-Avignon.

Le 2 juillet, on était à Marseille, où le duc emprunta deux écus d'or pour faire offrande à l'église de Saint-Louis de cette ville. Le 3, l'escorte passa à Aix-en Provence, et fut hébergée par plusieurs hôteliers, avec lesquels Thibaut de Villerval régla les Consommations de vin et autres denrées qui y furent prises. Le 5, les princes arrivaient à Tarascon, prenaient les bateaux pour passer le Rhône, et venir souper avec le personnel de la suite qu'ils avaient laissé à Beaucaire. Le lendemain, suivant l'habitude, un message était envoyé à la reine et à la duchesse de Bourgogne.

L'état sanitaire des hommes ne s'était point amélioré à Beaucaire. Guillaume de Sauvigney, escorté de huit personnes et de six chevaux, eut le soin de régler la dépense. On envoya Hue, chapelain du comte de Boulogne, près du Saint-Père pour certaines commissions, et, le 9 au malin, on prit la route de Nîmes.

C'est à Nîmes que fut apportée la dépêche annonçant la mort de Jeanne, duchesse de Bretagne, décédée à Vincennes, le 29 juin précédent, et que l'on acheta des draps et brunettes pour la livrée de deuil. Le duc s'empressa d'envoyer un message à la reine, sa sœur, et des lettres de condoléance à son autre sœur Blanche de Bourgogne, comtesse de Savoie, mère de la défunte. Des aumônes furent en même temps réparties entre les communautés religieuses de Nîmes, Frères du Mont-Carmel, Jacobins, Cordeliers, Augustins, Nonnes de l'Hôpital, Cordelières. Ces largesses sont indépendantes d'une offrande hebdomadaire de quarante sols qui est indiquée le samedi de chaque semaine dans ces comptes, et dont l'emploi ne figure pas[49].

L'épidémie contagieuse, qui avait sévi à Beaucaire, accompagna les hommes à Nîmes. De nouveaux cas se produisirent, le maître d'écurie Jean de Coublanc ne put continuer son service, et demeura au gîte avec ses trois valets et ses trois chevaux Guillaume de Sauvigney, qui était resté le dernier pour régler les comptes à Beaucaire fut également atteint, ainsi que Guiot de Châteauneuf[50] et Guillaume de Lierche. Les sirops, plâtres, électuaires et apoticaireries, achetés à grands frais chez Barthélemi Carreau, à Nîmes, ne paraissent avoir apporté qu'une médiocre action dans leur état. Le 14 juillet, les ducs de Bourgogne et de Normandie, quittant ce foyer malsain, partirent pour Saint-Gilles, bien connu par un pèlerinage et par la magnifique église que l'on peut encore admirer, et se dirigèrent à Lunel, où ils furent vraisemblablement hébergés par Charles d'Espagne, seigneur de cette localité[51], en raison de la courtoisie et des concessions qui lui avaient été faites à Villeneuve-lès-Avignon, Le duc Jean s'y rencontra avec divers gentilshommes du pays qui avaient préparé des joutes pour honorer son passage[52].

Eudes IV fit partir ses gens en avant à Montpellier, passa les journées du 15 et du 16juillet à Aigues-Mortes, fit donner une récompense à des ménestrels qui jouèrent devant lui, puis fit amener les bagages par eau jusqu'à Port-de-Lattes, dont le château et la seigneurie appartenaient auparavant au roi de Majorque, et arriva le samedi 17 s'installer à Montpellier, où le samedi suivant Philippe, comte de Boulogne, offrit un dîner aux chevaliers de la région. C'est sans doute dans cette réunion que furent prises les dispositions pour le tournoi de Villeneuve-les-Béziers qui devait avoir lieu quelques jours plus tard.

La seigneurie de Montpellier était alors possédée par Jacques, roi de Majorque, depuis longtemps en difficulté, non seulement avec le roi de France auquel il avait refusé hommage, mais avec Pierre IV, roi d'Aragon, qui lui faisait une guerre désastreuse et était en train de le dépouiller de ses états. Le duc de Normandie les avait convoqués l'un et l'autre, sous prétexte de les mettre d'accord, tout en favorisant les vues ambitieuses du roi d'Aragon, son parent, marié à Marie de France, fille de Philippe d'Evreux, roi de Navarre, récemment décédé. Eudes IV, grand-oncle de Pierre, dut aussi prendre part aux négociations, mais l'intervention des princes fut de nul effet, car peu d'années après, Jacques, réduit à la seule seigneurie de Montpellier, prit parti de la vendre à Philippe de Valois, pour ne pas perdre la valeur du dernier domaine qui lui restait.

Roger-Bernard, comte de Périgord, un des barons les plus attachés à la couronne, dort il avait toujours chaleureusement défendu les intérêts, n'avait pas manqué de se rendre à Montpellier, et de se joindre à l'escorte des ducs, dans laquelle il retrouvait son frère Hélie cardinal de Talleyrand-Périgord. Jean le Bon lui renouvela un contrat d'échange précédemment passé de la cession de Bergerac contre les droits sur le passage du Puy-Saint-Front.

 

Le voisinage de la mer avait été aussi efficace que les médicaments de maitre Girard pour remettre sur pied plusieurs officiers déshaitiés, qui avaient rejoint le gros de la troupe à Montpellier. Jean de Musigny, Robert (le Chamesson, Guillaume de Sauvigney, Lambert de Beire avaient repris leur service. Ces deux derniers furent même chargés d'attendre les trésoriers du roi, car depuis quelque temps la caisse ducale était vide on avait envoyé des courriers à Robert de Lugny[53], trésorier de Chalon, gouverneur du comté d'Artois, et à Hugues de Pommard, président de la chambre des comptes de Paris, pour presser les envois d'argent. A Aigues-Mortes, il avait fallu emprunter à des Cordeliers et aux Jacobins. Maintenant on achetait à crédit, et les marchands attendaient. En outre, les provisions étaient épuisées, et tout était à renouveler, épices de chambre, safran, cannelle, girofle, amandes, noix grenades, sucre, poudre lombarde, coriandre, citrons, dattes, etc. Par une attention, dont le duc ne paraît pas se départir pendant le cours de son voyage, la duchesse n'est point oubliée on se procure pour mener sa litière deux mulets, l'un rouge, l'autre brun, que des valets, partis de Montpellier, le 23 juillet, conduisirent en Bourgogne. Diverses étoffes y furent aussi achetées, de l’escallatte vermoile en graigne, des blant de Bruselles, qui sont à l'usage du duc, et d'autres draps que l'on se proposait d'offrir à Jean de Marigny, évêque de Beauvais. C'est également à Montpellier que parvint un message de Jeanne de France, reine de Navarre.

Le maître d'hôtel Hugues de Montjeu avait été obligé de déployer une extrême activité pour remplacer ses collègues arrêtés par la maladie. De Nîmes, il avait été envoyé à Avignon près du Saint-Père il y était retourné de Montpellier porter un second message. Trois ou quatre jours devaient suffire pour chacune de ces missions, et c'est encore lui qui fut chargé de partir en avant à Béziers, afin de donner les ordres et de préparer les logements pour l'escorte bourguignonne. Les ducs de Normandie et de Bourgogne, ayant quitté Montpellier le 24 juillet, chevauchèrent avec partie de leur suite — Eudes n'avait que cinquante-neuf chevaux —, dans des localités de moindre importance, Castelnau-de-Guers, Loupian, Thières, Saint-Hilaire, Capestang, et arrivèrent le surlendemain à Béziers, où leurs gens devaient séjourner. Les officiers qui les avaient précédés prirent les dispositions pour organiser le tournoi de Villeneuve, et mettre en état les grans chevauls sur quoy mess, joustay à Villenove près de Badiers, preuve certaine de la participation active du duc et de son fils dans ce tournoi. La nature des dépenses complète ces indications ; on avait commandé pour eux des lances que l'on fit peindre, deux selles de palefroi garnies, des boucles d'or pour les éperons, des fers à vuider lances, étuis de cuir, courroies de cuir vermeil, boutons de soie, aiguillettes, cendaul blanc, fil d'argent, robes, chapeaux de feutre, et des rubans noir et azeurre qui sont les couleurs du comte de Boulogne et d'Auvergne.

Nos documents ne disent rien du résultat de ce tournoi, mais il est certain que la cérémonie n'eut pas lieu sans ménestrels et sans musique, et qu'elle fut même agrémentée par de la poésie et par un motet qui fut assurément composé en l'honneur de nos dues. Le fait est d'autant moins douteux qu'Eudes IV la ? -même en fit les frais, et que le comptable versa la somme de trente-quatre sols douze deniers à l'auteur du moutet, ce qui n'était pas encore trop cher, si les vers étaient bons.

Le duc de Bourgogne partit de Béziers le 23, passa la journée du lendemain à Narbonne, y donna congé à Guillaume d'Antigny, sire de Sainte-Croix, qui fut autorisé à regagner la Bourgogne, et auquel on donna trente écus, d'après le rapport de Guillaume de Vergy, seigneur de Mirebeau, puis, faisant arrêt à Lézignan et à Douzens, prit logement à Carcassonne, où hommes et chevaux trouvèrent asile dans les vastes bâtiments du couvent des Jacobins.

De Carcassonne le messager Oudot de Villaines fut envoyé le 1er août à Paris, auprès d'Hugues de Pommard et des officiers de la Chambre des comptes, pour se rendre de là en Artois, et parler à Robert de Lugny, gouverneur de cette province, afin d'obtenir des uns et de l'autre des subsides déjà réclamés une douzaine de jours avant. Divers courriers, partis le 2 pour la Bourgogne, étaient chargés de remettre à la duchesse et à la comtesse de Boulogne des provisions d'oranges et de citrons.

Le duc de Normandie fit sceller à Carcassonne des lettres de ratification au sujet de l'anniversaire de Philippe le Hardi, son arrière-grand-père, anniversaire fondé dans l'église de Narbonne, lorsque le corps de ce souverain y avait été déposé en 1285, après la funeste campagne d'Aragon[54]. A ce moment, Guillaume de Fouvent, clerc du roi et du duc, qui pendant vingt-trois jours avait séjourné à Avignon, rejoignit Eudes pour lui rendre compte de sa mission. A noter encore le cadeau d'un sergent d'armes de Carcassonne qui présenta une arbalète au duc, et en reçut cinquante sols.

Après quatre jours de résidence à Carcassonne, le duc de Bourgogne, laissant à ses comptables le soin de régler les dépenses, se joignit, ainsi que son fils, avec une suite de cinquante chevaux, à la compagnie du duc de Normandie, et tous trois s'installèrent à l'abbaye de Preuille, pendant que le reste de leurs gens gagnait Toulouse, par Villasavary, Villefranche et l'abbaye de Boulbonne. Nous n'expliquons pas l'arrêt de trois jours à Preuille, sinon par ces cas de maladie qui se produisaient à chaque étape, et forçaient les seigneurs à s'isoler momentanément. Jean le Bon y délivra, le 6 août, des lettres de privilège en faveur des habitants d'Albi[55]. On se rendit ensuite par petites journées à Castelnaudary, Villefranche, Montgiscard, Castenet, et l'on arriva le mardi 10 août à Toulouse, où le maître d'hôtel Hugues de Montjeu, parti à l'avance avec dix-huit personnes et neuf chevaux, s'occupait depuis deux jours à faire préparer les logements de ses maîtres.

Toulouse offrait des ressources que ne pouvaient procurer les villes de moindre importance, et l'installation se fit dans de meilleures conditions que précédemment. Sur les cent trente-trois chevaux, qui restaient au duc depuis le départ de Mâcon, on en logea un certain nombre dans les hôtelleries de la ville, les autres furent répartis dans les bâtiments de diverses communautés religieuses.

Pendant les douze jours de résidence, Toulouse fut le théâtre de fêtes, de réjouissances et de festins, dont les princes firent successivement les frais. Il faut dire cependant que plusieurs personnages y contribuèrent pour une large part l'abbé du monastère de Boulbonne, au diocèse de Mirepoix, où l'escorte bourguignonne était passée, avait donné pour son compte seulement quatre bœufs et une provision de vingt-cinq fromages. Jean le Bon fit une réception le jeudi 12. Le duc de Bourgogne mangea le 16 à l'hôtel de Pierre de Verberie, et reçut le lendemain en grand appareil le duc de Normandie et les chevaliers, avec accompagnement de ménestrels et de musique, on donna un écu d'or au maître qui conduisit les orgues. 'Les achats nombreux faits pour Eudes, pour Philippe et pour le comte de Bar laissent deviner la magnificence des fêtes, dont la bonne chère n'était pas le seul agrément. Les seigneurs y jouaient, et risquaient parfois de grosses sommes ; à l'une de ces réunions, le comte de Boulogne perdit onze livres treize sols quatre deniers avec le duc de Normandie, et comme il n'avait pas d'argent, il emprunta quatorze écus d'or à Hugues de Vienne. Cette pénurie de ressources pécuniaires ne paraît pas inquiéter autrement nos grands seigneurs, qui chaque jour envoyaient de Toulouse des émissaires aux trésoriers de France, à Robert de Lugny, gouverneur d'Artois, en Bourgogne et ailleurs pour obtenir des fonds qui ne venaient pas et dont le besoin se faisait impérieusement sentir.

Cela n'arrêtait pas le cours des dépenses. On venait de confectionner les robes de la mi-août, à trois garnemens, les manteaux en menu vair, les cottes en camoquat, des corsets de veluau, le tout garni de soie, cendaul, etc. On se procura des draps mêlés pour habiller les seigneurs, des draps d'or de Turquie pour le parement de la chapelle, des draps blancs de Malines pour le comte de Boulogne, des draps marbrés pour les palefreniers du duc de Normandie, et d'autres draps pour les valets de chambre du même duc. Nous ne savons pour quelle cérémonie Eudes faisait habiller les officiers de Jean le Bon on voit même que Philippe fit donner un cheval à l'un de ses valets de cuisine.

Le 21, on reçut un courrier de Marie, reine d'Aragon, fille de Philippe d'Evreux, roi de Navarre, et de Jeanne de France, mariée à don Pèdre, roi d'Aragon.

Jean, comte d'Armagnac et de Fezensac, était dans l'intention de donner une grande fête à Toulouse, où devaient avoir lieu des joutes sans lesquelles une fête n'eût pas été complète. Cela ressort des dépenses s payées à Druet, l’armurier, pour fourbir l’arnois à jouter, l'arnois de mailles, l'achat de boucles dorées mises aux éperons, aiguillettes d'argent, gorgerettes, garnitures de lances, l'achat de quatre autres lances, la mise au point de l'écu, etc.

Mais il ne semble pas que ce projet de fête ait été mis à exécution, car les pérégrinations, de ce long voyage amenaient à chaque étape des malades qu'il fallait laisser en route, et qui, suivant la gravité des cas, venaient rejoindre l'escorte à des stations diverses.

On avait semé cinq ou six malades à Béziers, autant à Carcassonne et quelques-uns dans d'autres localités trois seulement d'entre eux étaient morts. A Toulouse, il y eut une recrudescence d'épidémie Jean de Talant y fut soigné par un fisicien de la ville, à défaut de maître Girard retenu auprès du connétable Raoul de Brienne, comte d'Eu et de Guines ; l'écuyer du chancelier Jacques d'Andeleucourt était dans le même cas, ainsi que Crapelin, ménestrel de Philippe de Boulogne, et Jean de Grignon. Cinq valets furent atteints et deux d'entre eux succombèrent. Le fourrier de Philippe fut renvoyé en Bourgogne pour se rétablir. Bellebouche, valet de la porte, eut ordre de regagner Fontenay-sous-Bois. Voici une mention plus curieuse Le Piquart, messager du duc, étant tombé malade, Pierre, chirurgien de Toulouse, se fit fort de le soigner à forfait moyennant la somme de cinquante sous en cas de guérison. Le marché fut passé par le maître d'hôtel Hugues de Montjeu[56].

On comptait nombre d'éclopés parmi les autres valets de service, qui sont toujours désignés par l'indication de leur profession Jean, de l'armure m. le duc ; Oudinot, de la chambre ; Poinçot, de la cuisine ; Fouderat, de la bouteillerie ; Huet, de la porte ; André, du foin ; Arnout de la cuisine ; Renaud, du chariot ; Guiot d'Aisey, valet des sommiers ; Le Borgne, de la forge ; Thibaut, qui porte la perche du lit monseigneur.

Ce foyer contagieux dans une ville populeuse pouvait faire craindre de nouvelles victimes. Les princes résolurent de s'y soustraire, abandonnèrent Toulouse le 23 août, et vinrent passer une semaine à quelques lieues de là, à Buzet-du-Tarn, dans le vaste château, jadis résidence d'Alphonse de Poitiers et dans lequel il enfermait ses trésors. Ils y vécurent dans l'isolement et loin de leur suite. Le duc de Bourgogne y fut hébergé par le duc de Normandie, à distance de son commun caserné à Saint-Sulpice, domaine appartenant à un membre de la famille des vicomtes de Lautrec. De Buzet il renvoya son neveu Henri, comte de Bar, auprès de la duchesse de Bourgogne, ainsi que l'un de ses chevaliers Hugues de Vienne, et le même jour fit expédier, par Jacot de Salins, un message à sa sœur Blanche, veuve d'Edouard, comte de Savoie. Le mardi 31 et dernier août, on quitta Buzet, pour aller dîner à la Bastide, et souper à Montauban, où l'on se proposait de passer quelques jours. Douze barques conduisirent les bagages du duc sur le Tarn, et c'est également par eau que les harnais et le mobilier de Philippe furent dirigés sur Montauban. Eudes offrit dans cette ville un dîner au duc de Normandie, le lundi 6 septembre, sans oublier, comme il le faisait à des intervalles rapprochés, d'envoyer la duchesse et à la comtesse de Boulogne un courrier, qui devait de là porter un message à Henri de Montfaucon, comte de Montbéliard, et en rapporter réponse. Philippe, comte de Boulogne, envoya aussi un de ses chevaucheurs à Buzet pour prendre des nouvelles de Guillaume de Grancey, seigneur de Larrey, qu'on y avait laissé malade, et qui n'avait pu continuer son voyage.

De nouveaux cas de maladie s'étant déclarés à Montauban, on résolut de quitter la ville. Guillaume de Lierche et d'autres officiers, au nombre de dix-huit personnes et de neuf chevaux, furent dirigés, le jeudi 2 septembre, sur les frontières du Toulousain, à Moissac, pour préparer les logements des ducs de Normandie et de Bourgogne, mais les princes, retenus par diverses affaires, contremandèrent cet ordre, et furent t dans la nécessité de séjourner une semaine de plus à Montauban. Ce fut le 9 seulement que l'on vint passer la journée à Moissac, d'où partit pour la Bourgogne le chambellan Jean de Musigny qui était malade. Le 10, le duc prit son gîte au château de Puymirol, s'isolant de sa suite reléguée à Sauveterre, et le lendemain arriva s'installer à Agen.

Les douze barques qui avaient conduit les bagages de Buzet à Montauban poursuivaient leur route par eau à Agen, mais on prit deux bateaux supplémentaires pour remplacer les voitures amenant les harnais du comte de Boulogne. Le 13, le duc de Normandie reçut dans le couvent des Frères Prêcheurs le serment des consuls d'Agen, et promit de respecter les coutumes de la ville[57]. Le 15, Eudes IV y fit sceller un acte accordant jusqu'à Noël souffrance d'hommage à Edouard, sire de Beaujeu, pour les domaines provenant de la succession de la dame de Thil, sa belle-mère[58]. On renouvela à Agen les provisions de cuisine, épices de chambre, sucre violet et rosat, noix confites, mûres confites, etc. on acheta des étoffes, draps, cottes hardies, manteaux, souliers, chausses, etivaux, formes de souliers.

Et cependant l'argent, rare auparavant dans les caisses, faisait maintenant absolument défaut, et l'on attendait toujours. Lorsque l'on partit d'Agen, le 17 septembre, les ducs y laissèrent le chancelier Jacques d'Andeleucourt et l'évêque de Beauvais Jean de Marigny, avec quatorze personnes et neuf chevaux, pour attendre les fonds instamment réclamés aux trésoriers de France, et permettre aux uns et aux autres de payer leur dépense. Ce manque de ressources, le retard des trésoriers, et peut-être les cas de maladie, forcèrent Eudes à séjourner trois jours à Moissac, dont il était sorti la semaine précédente, et où il était revenu sur ses pas, en passant par Valence. Il fut en effet rejoint à Moissac par son chancelier et l'évêque de Beauvais.

Le 20 septembre, on couchait à Lauzerte, et le 21 à Cahors. Le transport des bagages depuis Moissac s'était effectué par terre et par voitures que conduisaient onze chevaux et autant de valets. Le duc de Normandie, ayant réuni son conseil dans cette ville, donna, de l'avis du duc de Bourgogne et de Jean de Marigny, une lettre de rémission en faveur de Gui de Comminges et de ses complices, auxquels on avait fait procès pour divers crimes[59]. Le 22, Eudes envoya de Cahors Guillaume de Vergy, seigneur de Mirebeau, et Thibaut de Villerval, en message auprès de Jeanne de France, reine de Navarre. Le lendemain, Jean le Bon fit donner cinq cents livres de petits tournois à Agout des Baux, sénéchal de Toulouse, pour l'avoir accompagné avec cinquante hommes d'armes hors de sa sénéchaussée, à Carcassonne, en Agenois et en Quercy[60]. On fit rester le dépensier Guillaume de Sauvigney pour régler les comptes et toucher des fonds des trésoriers royaux, dont l'absence obstinée ne permettait pas le renouvellement des provisions. Pendant les trois jours de résidence à Cahors, on ne signale que la façon de quelques vêtements et un don de vingt-cinq sols à un ménestrel à la chèvre.

Il y avait encore, çà et là, des malades et des éclopés qui se trouvaient surtout arrêtés par la fatigue du voyage. La plupart d'entre eux, y compris les princes et les seigneurs, retenus loin de leur famille pendant plusieurs mois, avaient hâte de regagner leur province. La résidence dans chaque localité devient de plus en plus courte.

On quitte Cahors le 14 septembre, pour aller à la Bastide de Murat, et le lendemain à Rocamadour (Lot), mais les chemins étaient en si mauvais état dans le Quercy, que les équipages de voitures conduisant les bagages durent passer par Gramat, ne pouvant suivre les cavaliers se dirigeant à Rocamadour. Les comptes mentionnent un achat d'oiseaux fait dans cette localité par les ordres du comte de Boulogne. Il s'agit sans doute d'oiseaux rares que Philippe voulait faire expédier à sa femme.

Le 26, après la buvée de monseigneur et de sa gent à Rocamadour, on arriva le soir à Martel, le lendemain buvée à l'hôpital Saint-Jean, gîte à Nazareth. Le duc ne fit que passer à Brives-Ia-Gaillarde, pour le boire du matin et pour remplacer cinq chevaux fourbus conduisant les charrettes de bagages que l'on fit expédier sur Chanteloup, par trois charretiers du pays, qui devaient ensuite rentrer à Brives[61].

A Donzenac (Corrèze) le duc fit devancer son commun à Uzerche, et, pour accélérer la marche de son escorte, renvoya en Bourgogne vingt chevaux, treize valets, deux charrettes du mobilier de Philippe, deux charretiers, deux pages, le clerc de Jean de Boncourt, et lui-même n'arriva que le soir à Uzerche, précédant d'une journée le duc de Normandie dont la présence est constatée dans cette localité le jeudi 30 et dernier jour de septembre.

Nous n'avons plus à signaler que des étapes. Après l'hôpital de Chanteix et Uzerche (Corrèze), Villefranche et Pierre-Buffière (Haute-Vienne), on atteint Limoges le 1er octobre. Un jour seulement d'arrêt à Limoges pour reposer hommes et chevaux, acheter un mulet pour remplacer le cheval conduisant les ustensiles de cuisine, envoyer un message à Pierre de Commarin, gouverneur d'Auvergne, toujours à Avignon, et l'on repart rapidement pour Laurière (Haute-Vienne), La Souterraine et Crozant (Creuse), Orsennes, Lys-Saint-Georges et Vouillon (Indre), Lazenat et Vierzon (Cher), La Ferté-Imbaut et Chaumont-sur-Tharonne (Loir-et-Cher).

 

V

Passage à Orléans. — Hommes et chevaux épuisés de fatigue. — Le duc obligé de rester à Etampes. — Arrêt à Chanteloup. — Règlement des comptes à Paris. — Maladie et mort d'Henri, comte de Bar. — Départ de Chanteloup pour la Bourgogne. — Repos de huit jours à Vernot. — Le duc à cheval, la duchesse en litière vont en Franche-Comté. — Séjour à Gray-sur-Saône. — Retour par Pontailler à Rouvre, puis à Dijon. — Le duc à Paris. — Préparatifs des joutes de Compiègne ; Philippe, comte de Boulogne, en fait les honneurs. — Cérémonie annuelle au 15 février des tournois de Compiègne.

6 octobre 1344-15 février 1345.

 

Le vendredi 6 octobre, nous couchons à Orléans, après avoir traversé à marches forcées sept ou huit de nos départements actuels en une semaine, avec des chevaux et des hommes, dont beaucoup ont été malades, et dont la plupart sont épuisés des fatigues d'une aussi longue pérégrination.

Le duc de Bourgogne ne fit que toucher barres à Orléans, le temps d'expédier des messages à la duchesse et au maître d'hôtel Eudes de Ragny. On remplace quelques chevaux morts ou hors de service et l'on repart. Artenay, Toury, Angerville furent vite franchis. Le 10 au soir, on soupait et on couchait à Etampes, mais là, le duc épuisé de fatigue, ne pouvant continuer jusqu'à sa maison de Chanteloup, y fit devancer sa suite, et reçut l'hospitalité chez son parent de la maison de France, le jeune Louis d'Evreux, comte d'Etampes. Il ne rejoignit ses gens que le 13, à Chanteloup, dans l'espoir de prendre quelque repos après un aussi pénible et si laborieux voyage.

Plusieurs des officiers durent partir aussitôt à Paris expédier des affaires urgentes. Le chancelier Jacques d'Andeleucourt allait s'entendre avec Hugues de Pommard et les gens de la chambre des comptes ; Guillaume de Sauvigney devait régler avec les trésoriers du roi, et réclamer le reliquat des sommes dues à monseigneur pour le voiage de Gauscoignes novellement passey, ce qui le retint à Paris jusqu'à la Toussaint. Toutes les dépenses furent largement payées, et les comptables royaux furent récompensés de leur zèle par des cadeaux. Jean de Marigny, évêque de Beauvais, reçut une pièce de drap pour faire des malecostes. Un hanap de madre paraît destiné au président des comptes, et les trésoriers de France reçurent des étoffes pour en faire des habits. En même temps, Pierre, clerc de Jacques d'Andeleucourt, renouvelait la provision de papier, et se procurait une grosse douzaine de parchemins et de la cire rouge pour le service de la chancellerie.

On se rappelle qu'Henri, comte de Bar, avait été renvoyé de Buzet (Haute-Garonne), le 27 août, pour se remettre de sa maladie et se rendre en Bourgogne auprès de la duchesse le 3 octobre il se retrouve à La Souterraine (Creuse), au passage du duc son oncle, d'où il se retira à Vincennes ou plutôt à Fontenay-sous-Bois dans l'hôtel ducal, mais son état ayant empiré, et de mauvaises nouvelles étant parvenues à Chanteloup, Eudes n'hésita pas à lui envoyer son médecin Girart, qui eut ordre de regagner ensuite la Bourgogne. Le comte de Bar ne devait pas se relever de cette maladie, il mourut la veille de Noël de la môme année. Le duc n'eut pas le temps de prendre un long repos à Chanteloup, ni de voir longuement les travaux et les restaurations qu'on était en train de faire dans cette résidence, il lui tardait de rentrer en Bourgogne, d'où il était parti cinq mois auparavant. Après un arrêt de deux jours seulement, il prit route, le 16 octobre, par Milly-en-Gatinais, Fontainebleau, La Tombe, Bray, Pouy, Villemaur, L'Isle-Aumont, Jully-sur-Sarce, Mussy-l'Évêque, Aisey, Duesme, et arriva, le 22, a Vernot, où la duchesse le rejoignit le lendemain. Dans cette campagne isolée il put prendre une semaine de calme et jouir d'un repos absolu auquel il n'était guère habitué. Il n'y fut point dérangé, et reçut seulement deux valets du précepteur de la commanderie d'Epailly qui lui amenaient un bœuf en présent de la part de leur maître.

Le duc et la duchesse partirent de Vernot pour aller célébrer les fêtes de la Toussaint à Gray-sur-Saône, en passant par Saint-Seine-sur-Vingeanne. Ils quittèrent Gray le 3 novembre, le duc achevai, la duchesse en litière, dînèrent à Pontailler, couchèrent deux nuits à Rouvre et le 5 s'installèrent à Dijon, où ils devaient le lundi suivant assister chez les Cordeliers à un service funèbre pour le trépas de Jeanne de Flandre, duchesse de Bretagne, femme de Jean de Montfort. Le séjour à Dijon paraît s'être prolongé quelque temps, mais là s'arrête le journal de notre itinéraire, comprenant seulement les dépenses de l'hôtel ducal pendant une année.

La dernière mention que portent, nos comptes est une ordonnance adressée à Jean de Coublanc par le duc de Bourgogne, datée de Dijon, le 10 novembre, pour faire la dépense de Philippe, comte de Boulogne, qui se préparait à aller prochainement au tournoi de Compiègne.

Les comptes de l'Artois, aux archives du Pas-de-Calais[62], vont nous donner la suite de cet épisode. Dès le 18 novembre, Philippe était à Compiègne, et c’était un cheval brun bay bausain d'un pié derrier, au prix énorme de deux cent vingt livres. Toute la fin du mois, il séjourna à Compiègne très occupé des préparatifs de cette fête et d'achat de chevaux, désireux aussi de se procurer un autour blanc qu'on lui avait signalé à Bruges, et qui le tentait par la singularité de couleur.

Le duc de Bourgogne revint en décembre à Paris, y lassa les premiers jours de l'année, et jusqu'au commencement de février. Il y acheta, d'un marchand, originaire de Navarre, deux chevaux, l'un gris, l'autre morel, destinés au tournoi de Compiègne. Il est donc certain qu'il prit part à cette fête, mais comme il en avait fait les honneurs l'année précédente, en offrant un banquet aux chevaliers, c'était le comte de Boulogne qui se chargeait de la réception en février 1345, comme le prouve la lettre missive suivante adressée au bailli de Saint-Omer

« De par Philippe de Bourgogne.

« Très chiers amis, nostre entente est d'estre à ces karoymeaux à Compiene au tournoy pour quoy nous vous prions que vous nous envoies à Compiègne le mardy jour de kareme prenant XII paniers de bon poisson de mer, et tout ce que vous pourrez recovrer de saumons et de pourpois, quar nous darons à maigier as chevaliers le macredy suigant. Sy vous prions que vous y mettez poigne, afin que nous vous en saichiens grey. Nostre Sire vous ait en sa garde.

« Donney à Compiegne le XXVIIIe jour de janvier[63]. »

 

Le tournoi eut donc lieu le mardi 15 février 1345, le même jour que l'année précédente, ce qui permet de supposer que ces tournois de Compiègne, dont nous avons déjà parlé sous le règne de Philippe le Hardi[64], et que nous trouvons cités dans plusieurs comptes de l'Artois, avaient une organisation et une date fixe, comme aujourd'hui les courses de chevaux. Notre siècle de lumière n'a rien inventé.

 

FIN DU SEPTIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Nous croyons qu'il s'agit de Châteauneuf [sur-Loire] où le roi Philippe de Valois séjournait en juin 1343, d'après des chartes données dans cette localité (Arch. nat. JJ. 7t, n° 493) et le 19 juillet (Arch. du Pas-de-Calais, A. 84).

[2] Philippe d'Evreux, roi de Navarre, était neveu du duc Eudes IV, car il avait épousé Jeanne de France, fille de Louis le Hutin et de Marguerite de Bourgogne, sœur d'Eudes.

[3] Eudes était la veille 25 novembre, à Aignay-le-Duc, d'où il était sans doute parti.

[4] Voir Histoire de Saint-Germain-des-Prés.

[5] Arch. du Pas-de-Calais, comptes d'Artois, A. 619.

[6] Jeanne de France, fille de Louis le Hutin et de Marguerite de Bourgogne, mariée à Philippe d'Evreux, roi de Navarre, qui venait de mourir.

[7] Plusieurs titres le nomment Girard de Balduc, par erreur, au lieu de Bar-le-Duc, son pays d'origine.

[8] Il résulte d'un extrait des comptes de 1335, de Jehan Chauvel, du trésor, que déjà à cette date Hugues de Pommard était maître de la Chambre des comptes Hugo de Pomarco, clericus regis, magister dictœ camerœ, lanqnam laicus. Bibl. nat. lat. nouv. acq. 484, fol. 4, v°. Il avait encore la même qualité en 1337 et 1338. Ibidem, fol. 6. — Voir aussi J. Viard, Les journaux du Trésor, n° 5394 et 5664.

[9] Arch. du Pas-de-Calais, comptes d'Artois, A. 617, 619, 629.

[10] Arch. de la Côte-d’Or, Recueil de Peincedé, t. I, p. 22.

[11] Dom Plancher, t. II, pr. CCLXXIV.

[12] Arch. du Pas-de-Calais, Comptes de l'Artois, A. 613.

[13] En 1338, Jacques de Corbie est dit maréchal des chevaux du duc, Arch. du Pas-de-Calais, A. 572. Son sceau en 1337, comme maréchal ferrant du duc, porte un fer à cheval avec un clou à la pointe, surmonté d'un lion et d'une pince (Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. XXIII, p.297).

[14] Arch. du Pas-de-Calais, comptes de l'Artois, A. 639.

[15] Jean de Sauvigney était probablement frère de Guillaume, le dépensier, auteur des documents qui ont servi à la rédaction de ces chapitres. Tous deux étaient sans doute originaires de Sauvigney-les-Augirey, canton de Gray, Haute-Saône.

[16] Jean de Talant, queux de Philippe, comte de Boulogne, en 1342, porte un coq, sur son sceau (Peincedé, t. XXIV, p. 691). Il était alors queux du duc, et fut affranchi lui et les siens en récompense de ses services, l'an 1318 (Peincedé, t. II, p. 249).

[17] Arch. du Pas-de-Calais, comptes de l'Artois, A. 636.

[18] Eperleque est cité comme séjour du duc les 16 et 17 dans deux pièces de quittances. (Arch. du Pas-de-Calais, comptes de l'Artois.)

[19] Arch. du Pas-de-Calais, comptes de l'Artois, A. 635.

[20] Ces détails sont pris dans les compter de l'Artois, aux Arch. du Pas-de-Calais.

[21] Arch. du Pas-de-Calais, A. 633.

[22] Leduc Robert Il, dans son codicille de 1305 dit : « Je vuil queque aviengne de moy, que mes robbes de cestes Pasques soyent données à cels qui les hont accoustumées à havoir. » (Plancher, Il, pr. p. CXXIII.)

[23] Les connétables, les maréchaux de Bourgogne qui recevaient jadis leurs robes en nature, les recevaient en argent depuis la fin du XIIIe s. Delà l'expression donner les robes, devenue synonyme d'un salaire régulier. En 1279, Richard, connétable du comté, donne quittance de 20 l. pour les robes qu'il doit avoir pour cause de la connétablie (Arch. de la Côte-d'Or, B. 363). En 1353, Thomas de Saint-Jean, officier du duc, reçoit quatre florins pour la robe de son service (Arch. delà Côte-d'Or, Rec. de Peincedé, t. XXIV, p. 606). En 1340, on payait au connétable quatre robes pour chacune des quatre fêtes de l'année, et Jean de Vergy, sénéchal de Bourgogne, avait reçu sa robe de Noël aux fêtes de l'année précédente.

D'autres personnages faisant partie de l'hôtel ducal recevaient encore leurs robes en nature. Le duc était obligé d'acheter les draps de ses chevaliers, la livrée des valets de la maréchaussée, et de bien d'autres officiers de son service. En 1329, Guillaume Le Flamant, drapier et bourgeois de Paris, reçoit 240 l. pour la vente des draps destinés aux chevaliers du duc (Arch. de la Côte-d'Or, B. 365). — Fourniture de la livrée des valets de la maréchaussée (Id., B. 394). — Fourniture des draps pour les chapelains (Id., B. 336, en l'année 1318). — Jean le Bon, devenu baillistre du duché, était encore tenu de fournir au doyen de la Sainte-Chapelle de Dijon une robe fourrée aux fêtes de Noël (Id., B. 11628). Certains officiers du duc avaient droit de prendre, à la mort de leur maître, comme gratification, les objets mêmes qui servaient à son usage, et qui faisaient en quelque sorte partie de leur service.

Dans l'origine, et jusqu'au milieu du XIIIe s. environ, les grands dignitaires du duché portaient l'écu de leur maître sur leurs vêtements, et quelques-uns d'entre eux le conservèrent pour leurs armes, et le transmirent à leurs descendants, mais sans doute avec des couleurs différentes. C'est ainsi que les Frolois, longtemps connétables et possesseurs de cette charge héréditaire, portaient l'écu de Bourgogne, sans descendre pour cela de la lignée ducale. On peut citer beaucoup de personnages attachés au service des ducs qui en prirent les armes. En 1292, Raoul de Layer ; en 1313, Humbert de l'Espinasse ; en 1339, Hugues d'Arc-sur-Tille, bailli d'Autun ; en 1341, Jaques de Touillon, châtelain de Brasey en 1360, Hugues de Vercel, bailli de Chalon ; en 1347, Jean de Boux, châtelain d'Aignay ; en 1338, Guillaume de Navilly, maître de l'écurie de la duchesse, chevalier du duc ; en 1341 et 1358, André et Guillaume de Malvoisine, d'Avallon, en 1256, Guillaume de Jully, bailli d'Auxois ; en 1350, Guillaume de Maisey, gouverneur de la gruerie du duché ; en 1350, Jean de Saint-Sépulcre en 1325, André d'Aignay, tabellion de la cour ducale en 1332, Jean Aubriot, et beaucoup d'autres.

Plusieurs officiers des comtes de Bourgogne avaient de môme pris les armes des Chalon, leurs seigneurs, une simple blinde, à laquelle ils avaient seulement ajouté des filets ou cotices. Les Sauvigney, châtelains de plusieurs châteaux du comté ; en 1319, Bernard de La Rive ; en 1330, Barthélemi de la Baume ; en 1341, Gille de Marigny, en 1318, Eudes de Salins ; en 1324 et 1357, Hugues et Gui de Cicon.

L'écusson se portait sur la robe, sur le caparaçon du cheval, sur les ailettes ou épaulières, etc.

[24] Jean, seigneur de Genlis, porte sur son sceau, en 1313, un écu fretté au chef chargé de trois quintefeuilles, Peincedé, t. XXIV, p. 605.

[25] Guillaume de Vergy, seigneur de Mirebeau porte, en 1349, trois quintefeuilles sur son écu, Peincedé, XXIII, p. 144.

[26] Jacques d'Andeleucourt, docteur es loix, chancelier de Bourgogne, porte en 1346 un écu avec un chef chargé d'un lambel à trois pendants (Peincedé, t. XXIV, p. 633,) et le même sceau, en 1349, idem, t. XXIV, p. 654, il y est alors qualifié de doyen de Langres.

[27] Jean de Musigny porte dans son écu un sautoir accompagné de quatre coquilles, en 1313, Peincedé, t. XXIII, p. 253.

[28] Guillaume d'Antigny, seigneur de Sainte-Croix, et de Montrond, 1336-1350, porte une croix, Peincedé, t. XXII, p. 170, t. XXIV, p. 606.

[29] Eudes de Fontaines-en-Duesmois devint maître d'hôtel, en 1319, puis maître d'hôtel de la reine, en 1358. Voir Peincedé, t. XXIII, p. 738 ; t. XXIV, p. 621 et 586. Il portait l'écusson des Savoisy, trois chevrons avec bordure. Sa tombe se voit encore dans l'église de Fontaines-en-Duesmois.

[30] Jean de Coublanc, d'abord écuyer du duc, 1328, puis maître d'écurie, le fut aussi de la reine, en 1358. Son sceau porte une croix. V. Peincedé, t. XXIII, p. 200 ; t. XXIV, p. 53, 226, 586.

[31] Eudes de Ragny, 1331-1349, porte une bande accostée de deux cotises, Peincedé, t. XXIII, p. 167, 744 ; t. XXIV, p. 349. La tombe de son fils est dans l'église de Savigny-en-Terre-Plaine, canton Guillon, arr. Avallon, Yonne.

[32] Nous empruntons plusieurs détails à l'Histoire du Languedoc, t. IX, p. 563 et suiv., et aux excellentes notes et additions de l'éditeur M. Auguste Molinier.

[33] Histoire du Languedoc, t. IX, p. 564.

[34] Par une lettre du 24 mars 1344, le roi d'Angleterre avait donné commission à Henri de Lancastre, comte de Derby, et à Richard, comte d'Arundel, de traiter de la paix avec la France (Rymer, Fœdera, t. II, p. 162).

[35] Gui de Boulogne ou d'Auvergne, cardinal de Sainte-Cécile, était fils de Robert, dit le Grand, comte de Boulogne et d'Auvergne, beau-père de Philippe de Bourgogne.

[36] Arch. nat., JJ. 67, fol. 2, n° 5. Voir sur le même personnage JJ. 71, fol. 76, n° 1 ; JJ. 66, fol. 180, n° 443 ; fol. 204, n° 502 ; etc. Note communiquée par M. Jules Viard.

[37] Napoléon des Ursins était oncle de Renaud et Jourdain des Ursins, qui avaient épousé Jeanne et Marguerite de Montagu, cousines du duc Eudes IV.

[38] Arch. nat., JJ. 75, n° 230.

[39] Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. I, p. 523.

[40] Etienne de Musigny fut plus tard lieutenant du gouverneur de Bourgogne, 1351-1356. Il portait un sautoir accompagné de six coquilles, avec lambel à quatre pendants. Il bâtit le couvent de Montcarmel sur la place Saint-Jean, à Dijon, en 1356. Voir Peincedé, t. XXIII, p. 68 et 437, et Arch. nat. JJ. 82, n° 174. — Voir au sujet de transport des droits sur le Dauphiné à Jean, duc de Normandie, Guiffrev, Histoire de la réunion du Dauphiné à la France, et pour les actes de 1344, Arch. de l'Isère. B. 3268.

[41] Les luttes opiniâtres soutenues par Gautier, duc d'Athènes, contre la république de Florence, les deux années précédentes, avaient principalement attiré l'attention sur lui. Il était parvenu par son énergie et son habileté à dominer les factions qui divisaient cette ville, à s'y créer une sérieuse popularité, et à se faire élire chef d'une commune qu'il espérait bien transformer en souveraineté indépendante. La nouvelle de cette élection avait produit partout une exclamation de surprise, et Philippe de Valois s'était écrié : le pèlerin est albergé, mais il a mauvais ostel. Les craintes du roi ne devaient pas tarder à se réaliser. Les Florentins, d'humeur versatile, ne lui conservèrent pas longtemps leurs faveurs. Il fit appel à la force, procéda au désarmement des citoyens, convoqua tous les hommes d'armes qui voulaient s'engager à son service, et prépara de sanglantes représailles. Mais poursuivi par de perpétuels complots, menacé par Nicolas Acciaivoli, évêque de Florence, d'abord son partisan, puis son ennemi acharné, assiégé dans son propre palais, Gautier de Brienne parvint à s'échapper. Après de vaines réclamations à la cour de Naples qui n'était pas en mesure de lui rendre service, il gagna Bologne, puis Venise, affréta deux galères et fit voile pour la Pouille. Partout bien accueilli, mais ne trouvant nulle part l'appui qu'il espérait, le duc d'Athènes rentra en France, où ses plaintes trouvèrent plus de sympathie à Paris et à Avignon. Philippe de Valois et Clément VI embrassèrent son parti avec chaleur.

Les Florentins n'étaient point restés inactifs et avaient pris les devants. Ils avaient écrit au pape, à la fin de 1313, pour disculper leur évêque Acciaivoli, puis, avaient envoyé des ambassadeurs pour faire ressortir la mauvaise administration du duc d'Athènes. En mars 1344, Acciaivoli était venu en personne plaider auprès du Saint-Siège la cause de la république florentine, et ne fut pas mal accueilli par plusieurs cardinaux qui soutinrent ouvertement sa défense.

[42] Bien que nous n'ayons pas à suivre les péripéties d'une lutte qui ne rentre pas dans notre sujet, il faut ajouter que les Florentins ne se tenant pas pour battus, de nouvelles lettres et de nouveaux messages furent adressés au pape, qui proposa de faire discuter devant lui les griefs des deux parties, et qui, cédant aux obsessions des ducs de Normandie et de Bourgogne et de leur entourage, prit le parti du duc d’Athènes. Mais celui-ci trouva un appui plus sérieux auprès de Philippe de Valois, qui écrivit, le 15 septembre de cette année 1344, aux habitants de Florence, pour se plaindre des traitements dont son parent avait été l'objet, et qui, quatre mois plus tard, envoya des ambassadeurs pour essayer de rétablir la bonne harmonie entre la commune et son ancien seigneur. D'autres pourparlers diplomatiques entre la cour de France et les Florentins n'ayant pas abouti, et les compensations réclamées pour les dommages causés à Gautier de Brienne n'ayant pas été concédées, le roi se décida à user de représailles contre les citoyens de Florence établis dans son royaume. Il donna au duc d'Athènes le droit de s’emparer de leurs biens, tant que l'indemnité exigée n'aurait point été versée.

[43] Histoire du Languedoc, t. IX, p. 366.

[44] Hélie de Talleyrand, fils d'Hélie VII, comte de Périgord, et de Brunissande, fille de Roger-Bernard, comte de Foix, né en 1301, évêque de Limoges, 1324 ; d'Auxerre, 1329 ; nommé cardinal, 1334 ; fondateur du collège de Périgord à Toulouse, et décédé en 1364.

[45] Histoire du Languedoc, t. IX, p. 564.

[46] Lambert de Beire, pannetier du duc, portait en 1329 un écu mi-partie, à dextre de Bourgogne, à sénestre une clef, Peincedé, t. XX11I, p. 387.

[47] Pierre de la Palu, seigneur de Varambon, est qualifié en 1341 de maître des requêtes de l'hôtel du roi, gouverneur du bailliage d'Amiens, lorsqu'il rend hommage à Philippe de Valois pour une rente de 500 l. 23 juin 1341, Arch. nat., J. 625, n° 46.

[48] Lettres du 3 août 1344, Rymer, Fœdera, t. II, p. 164 et suiv. Le doyen de Lincoln écrivait au roi d'Angleterre que l'ambassade était arrivée en Avignon le vendredi avant la Nativité Notre-Dame, en septembre. Voir dans Kervyn de Lettenhove, Froissart, t. XVIII, beaucoup de lettres et correspondances, p. 102, et le journal des conférences d'Avignon, en septembre de cette même année, t. XVIII, p. 235 et suiv.

[49] Nous mentionnons cette dépense hebdomadaire une fois pour toutes.

[50] Gui, seigneur de Châteauneuf, chevalier, portait en 1357 sur son écu une fasce accompagnée en chef de trois coquilles. Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. XXIV, p. 233.

[51] Le 26 juin 1314, on une quittance de Charles d'Espagne, seigneur de Lunel, donnée à Nîmes, Histoire du Languedoc, t. IX, p. 564.

[52] Il est dit dans l’Histoire du Languedoc que le sénéchal de Beaucaire défendit de célébrer ces joutes, conformément aux ordres du roi. Il est à peu près certain qu'il s'agit des joutes de Villeneuve -les-Béziers, qui eurent cependant lieu quelques jours plus tard.

[53] L'écu de Robert de Lugny sur son sceau en 1338, aux archives de la Côte-d’Or, porte trois quintefeuilles accompagnées de sept billettes, dont six en orle et une en abîme, v. Peincedé, t. XXIV, p. 491. Robert de Lugny Tut ensuite chancelier et maitre des comptes de Bourgogne.

[54] Histoire du Languedoc, t. X p. 954.

[55] Histoire du Languedoc, t. IX p. 564.

[56] Le 8 février de l'année suivante je retrouve Le Piquart à Hesdin, et le duc ordonne à son receveur de lui donner 42 d. p. pour le garir de la maladie que il a (Arch. du Pas-de-Calais, A. 646). Le chirurgien de Toulouse n'a pas dû toucher le prix de son marché.

[57] Histoire du Languedoc, t. IX, p. 564 ; Archives historiques de la Gironde, t. XXXIII, p. 139-145. L'acte reproduit les noms de tous les témoins : Jean de Marigny, évêque de Beauvais, Eudes, duc de B., Philippe, comte de Boulogne, Louis de Poitiers, comte de Valentinois [marié à Marguerite de Vergy, fille d'Henri, seigneur de Fouvent], Bernard de Pardaillan, et autres.

[58] Orig., Arch. nat., P. 1392, cote 704.

[59] Histoire du Languedoc, t. IX, p. 568.

[60] Histoire du Languedoc, t. IX, p. 564.

[61] Ces charretiers mirent quatorze jours pour se rendre à Chanteloup depuis Brives, et furent réglés le 12 octobre.

[62] Arch. du Pas-de-Calais, A. 639 et suiv.

[63] Arch. du Pas-de-Calais, Comptes de l'Artois, A. 646.

[64] En 1278, voir notre tome VI.