HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME SEPTIÈME

 

CHAPITRE XLVII. — RÈGNE D'EUDES IV - 1315-1321.

 

 

Avènement du duc Eudes IV. — Influence de la duchesse Agnès. — Infructueuse chevauchée de Flandre. — Mariage de Louis de Bourgogne, prince de Morée, avec Mathilde de Hainaut ; son départ, son testament à Venise et sa mort. — Eudes IV hérite de ses domaines.
Lutte pour la succession à la couronne. — Droits de Jeanne de France, fille du roi Louis X, nièce du duc Eudes IV. — Revendication de ces droits par la duchesse douairière Agnès. — Eudes IV à Paris après la mort de Louis X. — Compétitions de Charles de Valois et du comte de La Marche. — Causes de la popularité d'Eudes parmi les barons français. Guillaume de Mello et Jean de Frolois chargés par la duchesse de défendre les droits de Jeanne. — Arrivée de Philippe le Long à Paris, son installation dans le palais de la Cité. — Traité du 17 juillet 1316 entre le duc Eudes et Philippe, nommé régent. — Actes additionnels par l'entremise de Mile de Noyers. — Hommage rendu au duc de Bourgogne par le régent pour diverses terres dans le comté. — Réconciliation entre le duc et le régent. — L'orpheline Jeanne remise à la duchesse et conduite en Bourgogne. — Le duc et le régent au couronnement du pape Jean XXII à Avignon ; leur retour à Lantenay, puis à Nogent-sur-Seine. — Contrat de mariage d'Eudes avec la fille aînée de Philippe. — Nouvelles difficultés après l'accouchement de la reine Clémence et la mort de son fils Jean. — Le régent prend résolument la couronne et fait annoncer son sacre. — Opposition du duc et de sa mère. — Eudes quitte Paris et consulte ses feudataires ; ses lettres missives au comte de Flandre. — Lettre de la duchesse au même. — Chevaliers chargés par le duc de surveiller ce qui se passe à la cour. — Protestation des seigneurs au nom de l'orpheline. — Rôle du roi d'Angleterre. — Violences du comte de Nevers et répression immédiate. — Négociations entre le roi et le duc. — Les intérêts de Jeanne sacrifiés. — Avantages faits au duc. — Double mariage entre Jeanne et Philippe d'Evreux, — entre la fille aînée du roi et Eudes, auquel on assure le comté de Bourgogne et autres apanages. — Réjouissances à la cour après cette réconciliation. Cérémonie des fiançailles.
Eudes envoyé en Auvergne contre Béraud de Mercosur. Projets de croisade non mis à exécution, impôts fructueux qui en résultent. — Voyage du roi dans la Bourgogne champenoise et à Clairvaux. — Désordres dans le comté. — Convocations diverses pour des chevauchées en Flandre. — Vente du royaume de Thessalonique, des principautés d'Achaïe et de Morée.

 

Eudes IV était dans sa vingt et unième année quand il succéda à son frère. Toujours soumis aux volontés de sa mère Agnès de France, si soucieuse de la grandeur de sa maison et de l'avenir de ses enfants, il eut le bon esprit de se laisser guider par ses conseils. C'est sous la direction et avec la participation active de la duchesse douairière qu'il prit en main le gouvernement du duché pendant les premières années de son règne.

Le devoir du nouveau duc était de se rendre tout d'abord auprès du jeune roi Louis X, qui, depuis six mois, occupait le trône de France. Eudes arriva au commencement de juin 1315 à Paris, et rendit l'hommage accoutumé pour la pairie et le duché de Bourgogne[1].

La convocation pour la chevauchée de Flandre ayant eu lieu vers la même époque, les féodaux se rendirent à cet appel. Le roi prit l'oriflamme à Saint-Denis, le 25 juillet, et se mit en marche avec les chefs qui conduisaient l'armée, ses deux frères et ses deux oncles. Dans le cours de cette campagne, le duc de Bourgogne reçut l'hommage des seigneurs, ses vassaux, qui prenaient part à l'expédition[2]. On a peu de documents sur cette désastreuse chevauchée, où les vivres manquaient, et pendant laquelle les troupes, assaillies par des pluies diluviennes et enfoncées dans la boue, avaient peine à manœuvrer. Le duc était, le jeudi septembre ès tentes des Bondues, près de Tourcoing, quitta cette position pour faire dresser ses pavillons à La Louhe, près Courtrai, où son cousin Jean de Montagu le rejoignit, le 9, et partit le 17 de Tournai pour se rendre à Douai et de là en Bourgogne, non moins mécontent que ses chevaliers, qui revenaient tous dolens et courrouciés, moilliés et crotés[3].

Louis, quatrième fils du duc Robert, d'abord destiné à l'état ecclésiastique, avait été fiancé à l'âge de quinze ans (6 avril 1312), avec Mathilde de Hainaut, fille de Florent de Hainaut, connétable de Sicile, et d'Isabelle de Villehardouin. On lui avait cédé, en faveur de ce mariage, les droits que le duc Hugues possédait en Thessalonique et ceux que le prince de Tarente avait en Achaïe et en Morée[4]. Malgré les conventions antérieures, il se crut autorisé à réclamer de nouveaux droits sur la succession du duché. Les contestations qu'il suscita à son frère Eudes IV furent aplanies par la duchesse Agnès, qui leur fit sceller un arrangement à Volnay, le 3 juillet 1315[5]. Louis, prince de Morée, dut se contenter d'une rente de quatre mille livres tournois[6], assise sur Duesme, Saint-Marc, Vieuchâteau, Labergement près Seurre, Longecourt, Beauvoir, Darcey, et renoncer à toute prétention sur l'héritage ducal.

Pour ne pas encourir les reproches adressés à Hugues V, Louis prit la résolution d'aller visiter les domaines dont il portait le titre et les principautés qui nécessitaient une intervention armée. Il n'avait que dix-huit ans et désirait gagner les éperons de la chevalerie[7]. La duchesse sa mère et son frère Eudes lui firent les derniers adieux au château de Brazey[8] et le laissèrent partir avec une escorte nombreuse et sous la sage direction de chevaliers expérimentés, Jean, sire de Charny, Eudes, sire de Rans, Hue Pioche, seigneur de Moulins, qualifié de maréchal de Morée, Aimé de Rans, Pierre de Thoraise, Etienne de Chantenai, Itier de la Brosse. C'était le dimanche de la Saint-Clément[9]. Ce même jour, le prince de Morée, voulant attirer les bénédictions du ciel sur son entreprise et marquer la date de son départ par un pieux souvenir, fonda en son château de Duesme, en l'honneur de Saint-Maurice, une chapelle dont la collation était réservée aux seigneurs du lieu[10]. Huit jours après[11], Louis dictait son testament à Venise, faisait élection de sépulture à l'abbaye de Cîteaux, léguait ses biens au duc, assurait des donations aux gens de sa suite et nommait pour exécuteurs testamentaires Mile, seigneur de Noyers, et plusieurs de ceux qui l'accompagnaient dans ce voyage. Le 2 août, il était décédé.

Eudes recueillit cette succession et mit la main sur des domaines, dont les revenus versés au trésor ducal apportaient une augmentation de ressources qui n'était pas négligeable. Il ratifia en même temps plusieurs chartes d'affranchissement, confirma les privilèges concédés aux habitants de Marigny-le-Cahouet par les sires de Montagu (juillet 1315) et, aux jours généraux de Beaune (10 novembre), donna son approbation aux libertés dont jouissaient les villages de Saulx et de Poiseul.

Lutte pour la succession à la couronne. — La mort de Louis X, arrivée le 5 juin 1316[12], vint fournir un aliment à l'activité et à l'ambition du duc de Bourgogne. Le défunt n'avait eu de sa première femme Marguerite de Bourgogne, sœur du duc, étranglée à la suite de drames étranges qui ont valu à son nom une fatale célébrité, qu'une fille unique Jeanne, alors dans sa cinquième année[13]. Mais Louis X laissait sa seconde femme Clémence de Hongrie enceinte de quelques mois ; il fallait constituer une régence, dans l'attente d'un événement qui donnerait au trône de France un successeur, dont personne ne devait contester la légitimité.

La duchesse douairière et Eudes reçurent en Bourgogne la nouvelle de la mort du roi. Agnès de France, grand-mère de Jeanne, et la seule de ses ascendants, avait aussi seule qualité pour avoir la tutelle de l'orpheline, « par costume esprovée, par affection naturelle, sans nule suspection por nos ou devers nos ayeule ou grant mere de ladite Jehanne, cum icelle Jehanne n'ait père ou mère, fors que nous qui li apparteigne en ligne droite[14]. »

Résolue à ne rien laisser perdre de ses droits, mais ne pouvant entreprendre un long voyage à cause de son âge et de ses infirmités[15], la duchesse installée à Lantenay fit partir sans retard son fils pour Paris, où il était arrivé le mercredi après la Saint-Barnabé (16 juin), onze jours après la mort de Louis X. Elle le fit accompagner par les officiers du conseil les plus capables de conduire les affaires dans ces graves circonstances, Guillaume de Mello, seigneur d'Epoisses Robert de Grancey, sire de Larrey ; Ponce de Mussy, Simon de Rans, Pierre de Loisy, Renaud de Saigny, et principalement Mile, sire de Noyers, chevalier durement preudons et vaillans (2)[16].

Charles de Valois et le comte de La Marche, l'un oncle, l'autre frère du défunt, n'avaient point attendu jusque-là pour mettre la main sur le gouvernement, puisque le9juin, sans annoncer le décès, ils envoyaient une missive à diverses communes pour leur recommander de persévérer dans leur attachement à la couronne[17].

Quant à Philippe le Long, premier frère du roi, il était, à Lyon, occupé du projet de fiançailles de sa fille Isabelle avec le fils du dauphin de Vienne, et retenu par un singulier blocus du conclave des cardinaux qu'il avait fait enfermer, pour les contraindre à procéder à l'élection d'un pape. Mais il s'était résolument fait reconnaître comme régent par son entourage[18]. De nombreux travaux ont été publiés sur la question de la régence à la mort de Louis X[19], et notre seul but est de suivre les agissements du duc avec les documents nouveaux qui peuvent nous éclairer sur le rôle de ce prince dans les événements dont il fut un des principaux acteurs.

En présence de compétiteurs aussi sérieux que Charles de Valois et Philippe le Long, on peut se demander comment Eudes IV, appuyé par plusieurs de ses vassaux, mais complètement isolé et sans influence à Paris, pouvait espérer le succès de prétentions, légitimes il est vrai, mais assurément discutables. C'est que les ligues féodales, dont les Bourguignons avaient été les premiers et les plus ardents promoteurs, avaient semé contre la famille de Philippe le Bel une sourde hostilité qui n'était pas éteinte. Malgré les concessions de la couronne, nombre de seigneurs étrangers à notre province, craignant le retour des abus portant atteinte à leurs privilèges, n'avaient pas entièrement désarmé, et le chef de la féodalité bourguignonne bénéficiait parmi les barons d'une popularité que les détenteurs de l'autorité souveraine n'avaient pas su garder.

Il n'est pas douteux que, même avant l'arrivée de Philippe le Long à Paris, le duc de Bourgogne avait trouvé des partisans qui encourageaient ses prétentions, et que Guillaume de Mello, seigneur d'Epoisses, qui l'accompagnait à Paris, avait été envoyé par lui de cette ville auprès lie la duchesse, pour la mettre au courant de ce qui se passait[20].

Agnès de France reçut Guillaume de Mello dans sa résidence de Lantenay, lui donna ses instructions et lui adjoignit Jean de Frolois, seigneur de Molinot, maréchal de Bourgogne, tous deux porteurs de lettres « et messages speciaux, avec plaine poissance et spécial commandement[21] », de traiter en son nom pour la garde de Jeanne, qu'elle réclamait comme la seule ascendante directe qui restât à l'orpheline, s'engageait en outre sous la foi du serment à lui donner tous les soins nécessaires. Les fondés de pouvoirs reçurent leur procuration le 5 juillet et revinrent en toute hâte à Paris.

Chartes de Valois, un des acteurs intéressés et l'un des compétiteurs redoutables, sentait bien les difficultés de la situation, car, suivi du comte de La Marche et du comte de Saint-Pol, il était venu sur la route de Lyon au-devant de Philippe le Long dans le commencement de juillet. Mais ce dernier, résolu à prendre personnellement la direction du gouvernement, partit avant eux, arriva le 12 à Paris, et malgré les hommes d'armes qui gardaient le palais de la cité, en fit forcer les portes, et s'y installa à la tête d'une escorte de barons et de chevaliers[22].

Des cérémonies funèbres et des services mortuaires célébrés pour Louis X retinrent la cour à Saint-Denis les 13 et 14 et firent momentanément trêve aux préoccupations qui agitaient les divers membres de ces assemblées. Le jeudi 15, Philippe le Long séjourna au palais de la Cité, où se réunirent le lendemain les barons, pour régler la succession royale et décider la question de régence. 11 ne semble pas qu'il soit sorti une résolution définitive des discussions confuses et des débats contradictoires qui eurent lieu dans cette première séance et, en tous cas, on ne trouve nulle part trace des délibérations. Ce n'est que le lendemain, le samedi 17 juillet, à Vincennes, que l'on parvint à s'entendre, et que les parties intéressées consentirent à un traité, avec l'intervention conciliante de Mile, sire de Noyers, à la fois conseiller du duc et membre du grand conseil du feu roi, qui havoit traictiés les covenances et prononciés[23].

La personne de Charles de Valois n'était plus en cause et ses prétentions complètement écartées. Les conventions ne regardaient que Philippe et le duc de Bourgogne, qui traitaient de puissance à puissance, por bien de pais ensamble o nos grans amis et consoil. Le duc revendiquait les droits de sa mère et ceux de sa nièce Jeanne. Toutes les réclamations de la duchesse douairière relativement à sa petite-fille étaient accordées, et celle-ci devait lui être confiée, sous condition de n'être mariée plus tard qu'avec le consentement des membres de la famille royale. Philippe le Long devait prendre la régence et lie gouvernement des royaumes de France et de Navarre. Si la reine Clémence accouchait d'un fils, le régent dirigerait jusqu'à sa majorité les affaires de l'État, et à cette date restituerait le pouvoir à l'héritier légitime. Si c'était une fille, Philippe conserverait l'autorité souveraine jusqu'à la nubilité de ses nièces, époque à laquelle serait réglée la succession au trône[24].

Un document inédit de la même époque[25] laisse deviner que ces conventions n'eurent pas lieu sans difficulté, qu'elles ne furent arrêtées que fort tard dans la nuit du même jour, et que dans le but probable de calmer les exigences des partisans d'Eudes IV, on fit prêter à Philippe, qualifié seulement de comte de Poitiers, l'hommage qu'il avait rendu auparavant à Hugues V, pour ce qui relevait du duc dans le comté de Bourgogne.

L'an mil trois cens et seze, le sabmadi devant la Magdelene, au boys de Vincelles BIEN TART, entra en la foy morts. Eudes, duc de Bourg[oigne], messires Phelippes de France, cuens de Poitiers, en la forme et en la manere qu'il en entra en la foy dou duc Hugon, et que si devanciers enentrerent en la foi des devanciers dou dit duc, c'est à savoir de ceu queil tient dou dit duc en la conté de Bourg[oigne], presenz mons. Charles de Franee, conte de La Marche, mons. Loys de France, conte de Evrues, mons. Amé, conte de Savœ, le dauphin de Vienne, mons. Gauch[er] de Chastoillon, conestauble de France, mons. Mile, seignour de Noiers, mons. Anxeaul de Joinville, le seignour de Ryneuil, le seignour d'Espoisse,le seignour de Larrey, mons. Jehan de Froloys, et plus[iours] autres dignes de foy.

Ce sont les mêmes personnages qui jurèrent sous la fui du serment de faire observer les clauses du traité, avec quelques noms en plus et quelques noms en moins[26].

Toutefois, la rédaction du traité n'avait pas paru suffisante aux partisans du duc de Bourgogne, puisqu'une clause additionnelle, faite encore par la médiation de Mile de Noyers, modifiait le sens de la convention. Cet acte n'est point arrivé jusqu'à nous, et les défenseurs de Philippe le Long, qui n'avaient point intérêt à le garder, en ont omis l'insertion dans les registres de la chancellerie, « ainceis que les covenances fussient scelées, furent fait articles de covenances entre lesquels fut cest article [combien qu'il ne soit escript es lettres], que, en cas que li royne Clemance ne hauroyt heyr qui vequist, nostre dite nièce hauroit ledit royaume et les contez entierement et en pes, et neanmoins li seroit fait droit dou royaume de France, se elle ne vouloit quiter son droit quant elle seroit en aigie[27]. »

Pour amener un complet accord entre les parties, peut-être y eut-il dès ce jour projet de fiançailles entre le duc et la fille de Philippe le Long, projet qui devait être formulé deux mois plus tard, mais dont les actes précités ne disent rien.

Ce qui est certain, c'est qu'à la suite du traité de Vincennes, le régent et le duc sont dans les meilleurs termes, et que ces jeunes princes, presque du même âge[28], ne perdent aucune occasion de se trouver réunis. Ils assistent quelques jours après aux projets de croisade et à la prise solennelle de croix remise par le patriarche de Jérusalem, projets que nous voyons annoncés sous chaque règne, mais qui ne se réalisent jamais.

Le 29 juillet, Philippe étant au Louvre fit remettre, suivant les conventions, Jeanne de France au duc de Bourgogne qui lui en donna reconnaissance[29], et l'orpheline, conduite à Lantenay, arriva le 9 août auprès de la duchesse sa grand-mère, qui en confia la garde et la direction à Marie, comtesse de Bar[30], Agnès de Fontaines, Marguerite de Loges, Laure de Divion et Alix de Villiers[31].

Eudes seconda les efforts du régent dans la chevauchée de Flandre qui eut lieu au mois d'août et, de concert avec le connétable et Louis d'Evreux, porta le ravage aux environs de Bergues et de Saint-Omer. Mais les hostilités furent de courte durée et se terminèrent par des trêves[32].

Le couronnement du pape Jean XXII, dont la nomination était un triomphe pour la politique de Philippe le Long, fut une nouvelle occasion de se retrouver à Lyon le jour de la cérémonie, le 8 septembre 1316. Le duc de Bourgogne, passant à Cuisery et à Pont-de-Veyle, descendit le Rhône en bateau et arriva, le dimanche 5, à Lyon. Le comte de La Marche et le comte d'Evreux, qui s'y trouvaient également, tinrent la bride du souverain pontife, le jour du sacre.

On ne peut affirmer si Philippe le Long traversa le duché pour se rendre à la cérémonie[33], mais il est prouvé qu'au retour, il vint en Bourgogne rendre ses devoirs à sa grande tante la duchesse douairière Agnès, alors à Lantenay. Il y était, ainsi que le duc, le dimanche 19 septembre[34], et c'est dans cette réunion amicale que l'on décida de passer les conventions du projet de mariage qui devait être rédigé dix jours après à Nogent-sur-Seine. Les deux princes partirent ensemble du château de Lantenay et passèrent avec leur suite à Aisey-le-Duc et à Troyes. Mile de Noyers, négociateur des arrangements et des traités, reçut dans cette ville une donation importante en récompense de ses services, un contrat de rente de quatre cents livres assises sur les revenus de Châtillon[35].

Le mercredi 29 septembre, on était à Nogent-sur-Seine, où le régent avait fait venir la comtesse sa femme et l'évêque de Saint-Malo, l'un des trois conseillers chargés à Paris de l'expédition des affaires en son absence. Les autres personnages qui les accompagnaient, le comte d'Evreux, Pierre d'Arrablay, récemment installé comme chancelier de France, et les seigneurs bourguignons[36] apposèrent leur sceau au contrat : « comme plusieurs traictiez feussent estez en diverses manières pourparlez entre nous de mariage de Jehanne, aisnée fille de nous régent et comtesse dessus ditz, et dudit duc, lequel traictié n'ont peu prendre fin ne avoir effet, en la parfin traictié est accordé, convenancié et fait entre nous assemblement dudit mariage ».

Ces termes prouvent assez la difficulté des négociations préliminaires qui avaient précédé ce projet. Jeanne, promise d'abord au duc Hugues V, ainsi que nous le disons ailleurs, était alors dans sa neuvième année, étant née le 1er ou le 2 mai 1308[37]. Philippe devait donner à sa fille, en faveur de ce mariage, se saincte eglise s'y accorde, une somme de cent mille livres tournois, et le duc promettait à la future un douaire de vingt mille livres, assis sur les châtellenies de Montréal, Châtillon et Aignay[38]. Après ces conventions passées sous les formules de serments les plus solennels, le régent regagna Paris et le duc rentra en Bourgogne, où sa présence est constatée peu de jours plus tard.

Ces témoignages d'amitié, ces marques d'affection et de dévouement, sincères pour le moment entre le futur beau-père et le futur gendre, ne tardèrent pas à être rompus pour des motifs d'intérêts personnels et politiques.

La veuve de Louis X, Clémence de Hongrie, accoucha d'un fils Jean, qui ne vécut que quelques jours et qui fut enterré précipitamment à Saint-Denis le lendemain de son décès, le samedi 20 novembre.

Cette éventualité, qui n'avait pas été suffisamment prévue par le traité de Vincennes, déliait Philippe de tout engagement, au dire de ses partisans, malgré les articles additionnels. Celui qui bénéficiait de cette interprétation n'eut garde d'adopter un autre sentiment, il n'ignorait pas, en pareille matière, la force du fait accompli[39]. L'abandon du pouvoir, par ceux qui détiennent l'autorité exige des vertus qui ne sont pas dans la nature humaine et dont les acteurs de la scène politique donnent rarement l'exemple. De la régence à la royauté, il n'y avait qu'un pas. Philippe, prévoyant l'opposition contre laquelle il aurait à lutter, prit résolument la couronne et le titre de roi dans ce même mois[40], et envoya aux principales villes la notification de son avènement[41].

Il ne semble pas qu'on ait eu hâte de faire connaître ces événements au duc de Bourgogne, mais ces nouvelles, bientôt répandues, produisirent une extrême émotion dans l'entourage de la cour ducale. Les curieuses lettres missives au comte de Flandre, qui nous ont été conservées[42], révèlent les sentiments d'Agnès de France et de son fils et l'énergique opposition faite à la prise de possession de la couronne parlé régent.

« Quand nous sehumes que le filz de la reigne Clemence fut morz, nous nous traissimes en France ou plus tost [mot(s) illisible(s)] pehumes », écrit Eudes IV[43].

La duchesse disait de son côté[44] : « nos haiens antandu que li diz messires de Poitiers havoit fait noncier son coronement et son sacre à ceste prochaine Apparition, et se appelloit roy de France et de Navarre, la quel chose li dit saige dient que il ne puet ne doit faire, et moult se mervoillent de ceste antreprise que il ha faite. »

A toutes les réclamations formulées au sujet des conventions additionnelles et de la reconnaissance des droits de Jeanne, héritière sans défense, Philippe, disant qu'il aviserait, n'opposa que des raisons dilatoires et des ajournements. Toutefois, sur les instances des seigneurs bourguignons, il promit de donner une réponse définitive à Paris, trois semaines après les fêtes de Noël. On pourrait douter de la sincérité de cette promesse, qui cachait un désir évident de se dérober à des revendications importunes, puisque immédiatement après on fit annoncer le sacre à Reims pour les premiers jours de janvier.

Eudes partit sans retard pour la Bourgogne, le 26 décembre au soir, après avoir écrit au comte de Flandre la lettre qui nous apprend tous ces détails. Il assembla ses barons et ses prélats, qui, d'un avis unanime, déclarèrent qu'il fallait défendre tes droits de Jeanne et s'opposer à la cérémonie projetée.

Cette cérémonie eut cependant lieu le 9 janvier 1317, malgré l'absence d'une partie des grands feudataires et des principaux personnages qui auraient dû y figurer, comme le duc de Guyenne, le comte de la Marche et autres. Au moment de l'appel des pairs, la duchesse douairière Agnès, représentée par un procureur[45], fit faire sommation d'avoir à surseoir au couronnement, tant que les droits de sa petite fille ne seraient pas reconnus. La protestation fut de nul effet.

Le 10 janvier[46], le duc de Bourgogne envoya du château de Talant un de ses chevaucheurs, Jean de Flay, porter une lettre au comte de Flandre pour lui donner le résultat de la consultation faite à ses barons et lui demander avis sur la conduite à tenir au sujet de la prestation d'hommage. En présence du fait accompli, ces récriminations semblent assez puériles. En même temps, Eudes faisait surveiller par des agents dévoués les courants d'opinion qui circulaient dans l'entourage de la Cour. Mathieu, sire de Montmartin, séjournait à Pontoise, pendant que deux de ses chevaliers, Guillaume de Chaudenay et Pierre de Semur, se tenaient en permanence à Paris[47].

Sous l'impulsion et la dictée des féodaux de la Bourgogne champenoise, Jeanne écrivit d'Esnon, près Joigny, le 10 avril 1317, une lettre pour se plaindre de ce que Philippe avait étouffé toute discussion, déclarant que, malgré l'injonction qui lui a été adressée, elle ne peut, en sa qualité, rendre hommage pour ses fiefs. Elle termine, en faisant appel au dévouement de ses vassaux et leur mande de se réunir en armes et chevaux aux cinq semaines de Pâques, à Paris et à Mâcon[48]. Édouard, roi d'Angleterre, profitant de ces conflits, cherchait à envenimer la querelle, s'adressait à tous les pairs de France et écrivait en particulier au duc de Bourgogne pour lui dire qu'il comptait sur son amitié, en lui donnant l'assurance qu'ils étaient liés par un intérêt commun et qu'ils devaient se prêter un mutuel appui[49].

Sans attendre les hostilités, Louis, comte de Nevers et de Rethel, commença une lutte ouverte et commit de tels ravages que les alliés et même le duc de Bourgogne furent obligés de le désavouer, et de déclarer qu'ils étaient résolus à ne point le soutenir s'il ne faisait amende honorable. Ils en donnèrent leur attestation datée de Melun, le 1er juin 1317[50].

Une répression énergique eut vite raison de ces excès. Philippe le Long fit saisir le comté de Nevers et commit pour le gouverner Girard de Châtillon-en-Bazois, seigneur de la Roche-Milay, un des barons qui avaient eu le plus à se plaindre de ces méfaits[51], puis convoqua à Mâcon, pour la mi-août, douze cents chevaliers et hommes d'armes[52].

Le comte Louis de Flandre, abandonné à ses propres forces, vint humblement faire sa soumission, et obtint son pardon à Gisors, le 13 septembre[53].

Pendant ce temps, le roi était en négociations avec le duc de Bourgogne et les nobles de Champagne, et poursuivait en juin et juillet des pourparlers qui eurent lieu à Sens, Melun et Paris. Les alliés refusaient toujours de faire hommage, et réclamaient, pour Jeanne, non la couronne, mais ses droits à la possession de la Navarre et de la Champagne. Dans l'impossibilité d'arriver à une solution satisfaisante, des arbitres furent nommés de part et d'autre, mais le mauvais vouloir de plusieurs d'entre eux, et particulièrement d'Eudes IV, firent traîner les discussions en longueur. D'ajournements en ajournements on arriva à un accord définitif, le 27 mars 1318, scellé à Paris par un double mariage entre Jeanne de France, fille de Louis le Hutin, et Philippe, comte d'Évreux, petit-fils de Philippe le Hardi. On assurait à la fiancée le comté d'Angoulême et d'autres domaines avec une rente de quinze mille livres, et on la confiait en garde à la reine douairière Marie, jusqu'à ce qu'elle eût atteint l'âge de la puberté. Son oncle Eudes IV était chargé de la tutelle et de la gestion de ses affaires, et devait pourvoir à ses dépenses pendant la durée de la minorité.

Ces conditions désavantageuses pour Jeanne, lésée dans ses droits, n'étaient pas de nature à désarmer le duc de Bourgogne, s'il n'avait obtenu pour lui-même de séduisantes promesses, et l'assurance d'une dot considérable, en épousant la fille du roi. On s'engagea à l'avantager des comtés d'Artois et de Bourgogne, dont il prendrait possession après la mort de la comtesse Mahaut, à l'exclusion des autres filles de celle-ci. L'annexion du comté de Bourgogne, ce rêve si longtemps caressé par nos ducs, et dont ils poursuivaient la réalisation depuis plus d'un siècle, devait aplanir toutes les difficultés, au détriment des intérêts de la mineure.

En échange de ces concessions, Eudes et sa mère renonçaient pour la fille de Louis le Hutin aux droits qu'elle réclamait sur les royaumes de France et de Navarre, et s'engageaient à lui faire ratifier ces conventions quand elle aurait l'âge de douze ans accomplis. Les alliés firent le même jour une déclaration de foi et hommage au roi[54], et nous y retrouvons les mêmes personnages qui avaient signé la protestation d'Esnon, près d'une année avant.

En attendant la célébration des fiançailles et les dispenses du pape Jean XXII[55], cette réconciliation générale mit la cour de France dans une allégresse inexprimable, et donna lieu à des réceptions et à des fêtes. La comtesse Mahaut d'Artois, qui avait seule soutenu la couronne lors du sacre de son gendre, satisfaite du projet de mariage d'Eudes avec sa petite-fille, en témoigna hautement sa joie, et donna le 5 avril, dans son hôtel d'Artois, un grand festin, auquel assistèrent les deux filles aînées du roi, le duc de Bourgogne, les comtes de Vendôme, de Savoie, de Saint-Pol, d'Auxerre, d'Eu, les comtesses de Foix, de Dreux, de Vendôme, les dames de Nesle, de Beaufort, de Sully, Hugues de Chalon, Enguerrand, sire de Coucy et plusieurs chevaliers et dames[56]. Elle fit même réparer son hôtel de Conflans pour y donner plus tard l'hospitalité aux futurs mariés[57].

Eudes chargea Ponce, abbé de Saint-Etienne de Dijon, et son clerc Thibaut Froment des dernières formalités indispensables pour les fiançailles, et renouvela lui-même au roi la formule de son engagement à cet égard, par un acte donné à Frolois le 9 avril[58]. La cérémonie du double mariage nominal, per verba, entre Philippe d'Evreux et Jeanne de France, d'une part, Eudes IV et la fille aînée de Philippe le Long, d'autre part, eut lieu le jour de la Trinité, 18 juin 1318. Le duc avait treize ans de plus que sa femme, qui venait d'entrer dans sa onzième année[59].

Les fiancés firent leur entrée à Paris la veille de la cérémonie, et si l'on voulait entrer dans des détails minutieux, on pourrait faire l'énumération des toilettes de la mariée, qui portait ce jour-là des étoffes dorées de Lucques, de soies orientales ou camocat. Elle parut à la messe avec une robe de racas sur champ azuré à poissons d'or, et le lendemain avec une robe en drap de Turquie à fleurs de lys d'or fin. Sa chambre garnie de cendal vermeil, aux couleurs du duc, était entièrement brodée et doublée de cendal jaune. Les dames de Beaujeu et Guillemette de Ray, ses futures dames d'honneur, reçurent de la reine des pièces de camocas vermeil, également aux couleurs ducales, pour faire des robes à trois garnemens[60].

La fille de Louis X fut aussitôt remise aux mains de la reine douairière Marie de Brabant, son arrière grand'mère, et à Louis, comte d'Evreux. Philippe le Long en donna quittance au duc de Bourgogne le 23 juin 1318[61].

Les classes populaires payèrent les frais de ces fêtes et de cette réconciliation, car l'aide ou subside levé à l'occasion des mariages fut perçu, selon la coutume, aussi bien en Bourgogne qu'en France.

A dater de cette époque, le roi eut dans la personne d'Eudes IV un allié sur le dévouement duquel il pouvait compter, et qui s'employa activement à son service, même contre ceux qui avaient été auparavant ses alliés. Le duc, lieutenant du roi et son chier fils, fut chargé de réduire Bernard de Mercœur en révolte contre l'autorité royale, et reçut pleins pouvoirs à ce sujet. Le comte de Boulogne et d'Auvergne, le seigneur de la Tour d'Auvergne furent convoqués sous ses ordres, au mois de novembre, pour s'emparer des terres et du château du rebelle[62].

La sympathie entre le beau-père et le gendre ne se démentit point, et lorsque la reine Jeanne dicta son testament avec l'approbation du roi[63], les terres qu'elle possédait au royaume de France, et particulièrement le comté de Bourgogne furent attribuées à la fille ainée. Cette attribution ressortait d'ailleurs de l'accord qui avait précédé le mariage, avec cette clause spéciale que, dans le cas où elle viendrait à décéder sans enfants mâles, sa fille Jeanne deviendrait l'héritière universelle. Sous les règnes précédents de nos ducs on a vu de fréquents projets de croisades, qui, pour une cause ou pour une autre, n'ont jamais été mis à exécution. Nous ne savons si Eudes fit à ce sujet les mêmes réserves que son frère Hugues V[64], mais il est prouvé qu'il entra dans les vues de Philippe le Long, et qu'il assista personnellement à une consultation pour le voyage d'Outremer à laquelle il avait été convoqué, le 8 octobre 1319[65], ainsi que les maréchaux de Trie et des Barres, l'archevêque de Sens, les évêques de Langres et d'Auxerre, et nombre de personnages. Ces assemblées plusieurs fois réunies avaient toujours trouvé des obstacles à la réalisation de la grande entreprise, mais les ressources provenant de l'aide des décimes ecclésiastiques furent le meilleur résultat de ces projets, et la perception de ces impôts fut plus fructueuse que celles de l'ost ou de la chevalerie.

Pendant les mêmes mois d'octobre et novembre Philippe le Long fit un voyage dans notre région, et sa présence est constatée à Troyes, Chaource, l'Isle-Aumont, l'abbaye de Clairvaux, d'où sont datées plusieurs chartes. Peut-être avait-il accompagné la reine qui venait de doter une chapelle fondée dans le château de Dôle[66]. Mais on peut aussi supposer qu'il venait visiter son domaine, et réprimer les excès commis par les turbulents seigneurs du comté de Bourgogne, dont les exactions venaient retentir chaque jour à la cour du Parlement.

L'un des plus puissants de ces seigneurs est celui que nous avons vu à la tête des ligues féodales. Richard de Montbéliard, seigneur d'Antigny, ayant eu des difficultés avec la municipalité de Langres, avait dévalisé ses procureurs, et causé de tels dégâts aux habitants que la saisie de ses biens avait été décrétée par le Parlement[67]. Le gardien du Comté, les baillis de Chaumont, de Troyes, de Mâcon, de Sens, avaient reçu ordre de mettre sous la protection du roi les biens de Jean d'Is-sur-Tille et de ses enfants, dont le sire de Rougemont et ses complices s'étaient emparés, et d'arrêter les coupables[68].

Des moines défroqués ou chassés de leur monastère pour crime parcouraient la province en armes, pillaient les abbayes, et jetaient l'épouvante dans les villages. Non contents d'avoir dévasté l'abbaye d'Auberive, ils avaient fait subir un véritable siège au prieuré de Grantmont, et y avaient commis des dégâts considérables[69]. Il faut donc ajouter foi aux doléances justifiées de Jean de Choiseul, se plaignant de l'abandon de ses foires, où personne ne voulait se rendre, si le bailli de Chaumont ne venait les protéger par force d'armes[70].

A la faveur de ces désordres, les officiers royaux commettaient des abus d'autorité qu'il était urgent de réprimer pour ne pas surexciter le mécontentement des populations. Le prévôt de Gray avait mis la main sur les foires de Cugney, au détriment de Robert de Grancey, sire de Larrey, possesseur de ce fief. Il fallut une injonction royale pour faire rendre les droits au légitime propriétaire[71]. Le châtelain de Tonnerre était poursuivi pour un fait plus grave encore, et accusé par une famille de la localité du meurtre d'un de ses membres. Le bailli de Sens fut chargé par le Parlement de faire une enquête à ce sujet[72].

Ces motifs nombreux étaient suffisants pour nécessiter l'intervention de Philippe le Long, qui, par une ordonnance datée de l'abbaye de Clairvaux, en novembre 1319, interdit les guerres privées dans le comté de Bourgogne, pour remédier aux incendies, ravages, pillages, dégâts de terre, enlèvement des laboureurs et des bestiaux[73].

L'action du Parlement s'exerçait également sur les usurpations et les violences féodales, même quand un pair de France, comme le duc de Bourgogne, en était responsable. Les religieux de Tournus, dépouillés et maltraités par les officiers d'Eudes IV, étaient parvenus à se faire rendre justice après de nombreux débats et le bailli de Mâcon avait reçu mission de faire exécuter la sentence en leur faveur[74].

Pendant les longues négociations qui avaient précédé la pacification de la Flandre, le roi eut à se louer de l'activité de son gendre et du zèle avec lequel il défendit les intérêts de la couronne. Mandé une première fois à Paris, aux fêtes de Pâques 1318[75], au jugement du comte de Flandre, le duc de Bourgogne avait répondu : si serons les dits jours et lieux en nostre personne, à l’aide de Dieu. Une seconde convocation réunit les féodaux à Sens, le 2 lévrier de l'année suivante[76]. Les pourparlers divers n'ayant point amené de solution, le duc et ses vassaux eurent ordre de se trouver en armes à Arras, le dimanche avant l'Assomption, pour marcher contre les Flamands[77]. A la suite d'incidents, que nous n'avons pas à raconter, les princes et les pairs se réunirent au Louvre le 7 janvier 1320[78]. Le chancelier, Pierre de Chappes, donna lecture de t'accord proposé par le pape et quelque temps après, grâce à l'habileté des négociateurs, on parvint à conclure une pacification honorable.

La réconciliation du roi avec Louis de Crécy, comte de Nevers et de Rethel, qu'on voulait détacher de Louis de Flandre, son père, s'opéra, comme de coutume, par un mariage. Marguerite, seconde fille de Philippe le Long, primitivement promise à Alphonse, neveu du roi de Castille, fut fiancée au comte de Nevers, le 22 juin 1320.

Eudes, duc de Bourgogne, héritier, par le testament de son frère Louis, du royaume de Thessalonique, des principautés d'Achaïe et de Morée, ne garda pas longtemps ces domaines. Il les vendit, le 14 avril 1321, à Louis, comte de Clermont et sire de Bourbon, chambrier de France, pour la somme de quarante mille livres[79]. Mais, soit que l'acquéreur n'ait pu s'acquitter de la dette, soit pour un autre motif, la vente ne tint pas et fut faite pour la même prix à Philippe de Sicile, prince de Tarente, fils de Charles, roi de Naples, marié à Catherine de Valois, petite fille de l'empereur de Constantinople. Le contrat en fut passé à Paris, en l'hôtel d'Autriche, le 7 octobre de cette année[80]. Le roi s'engagea à aider le prince de Tarente de cinq cents hommes d'armes pendant un an et à lui fournir une somme de soixante-dix mille livres pour soumettre l'empire de Constantinople à l'autorité de l'église romaine[81]. Ces beaux projets, ainsi que beaucoup d'autres, ne devaient pas se réaliser.

 

 

 



[1] Des itinéraires d'Eudes IV marquent son séjour à Paris depuis les premiers jours de juin jusqu'au 22 du même mois.

[2] Parmi les seigneurs qui accompagnaient le duc, on trouve Jean, sire de Choiseul Jean de Chalon, comte d'Auxerre et de Tonnerre Jean de Clermont, Mile de Noyers, qui se trouvaient à Reims au commencement d'août ; Pierre de Maulmont, seigneur de Montfort ; Robert, sire de Chatillon-en-Bazois Girard, sire de La Roche-Milay ; Gibaud de Saint-Verain, Guillaume des Barres, sire de Boisrosier ; Guillaume des Barres, sire de La Guierche. Ces derniers s'acquittèrent de leurs devoirs féodaux, soit à Saint-Omer, soit à Arras, à la fin du même mois. Eudes IV ne put donc assister au sacre de Louis X, si ce sacre eut lieu le 25 août.

[3] Chronique de Saint Denis, Recueil des historiens de France, XX, p. 614.

[4] Voir des lettres de Philippe le Bel, 4 avril 1312 et octobre 1314 ; Duchesne, Ducs de Bourgogne, pr. p. 145-117 ; Plancher, t. II, pr. CCXX.

[5] Dom Plancher, t. II, pr. CCXX.

[6] La rente primitive attribuée à Louis de Bourgogne, fixée par Robert II à 3.000 l., était augmentée d'un quart.

[7] Louis de Bourgogne avait emprunté 3.000 l. au comte de Hainaut pour faire face aux frais de ce voyage (de Villers, Monuments pour servir à l'histoire de la province du Namur, t. III, p. 695).

[8] Arch. de la Côte-d'Or, B. 10.495.

[9] La Saint-Clément était le 23 novembre 1315.

[10] Recueil de Peincedé, t. I, p. 665.

[11] Nous ne nous chargeons pas d'expliquer comment le prince de Morée, parti de Brazey le 23 novembre, pouvait être le 30 du même mois à Venise. Les actes ne laissent pas de doute sur les dates. Il est vrai que les itinéraires donnés ailleurs causent bien d'autres surprises, par suite de la rapidité des voyages effectués.

[12] Jules Viard, La date de la mort de Louis Hutin, dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LX, p. 414.

[13] Jeanne avait alors quatre ou cinq ans, dit la procuration d'Agnès de France, le 5 juillet 1316 (Dom Plancher, t. II, pr. CCXV). — On peut rapprocher la date de sa naissance, qui eut lieu entre le mois de février et le commencement d'avril 1312, d'après les deux mentions qui suivent, tirées des comptes de Mahaut d'Artois, entre la Chandeleur et l'Ascension 1312 : « à 1 valet qui apporta la novelle que la royne de Navarre avait un enfant IIIIxx l. » (Arch. du Pas-de-Calais, A. 293) et peu après « hanap donné à la nourrice de la fille du roi de Navarre » (Idem, A. 298).

[14] Lettre du 5 juillet 1316, dans dom Plancher, t. II, p. 228.

[15] « Ne poovant bonement quant à ores porsuigre an nostre personne ladite besogne. » Procuration du 5 juillet 1316, dom Plancher, t. II, pr. CCXXV.

[16] Chronique de Jehan le Bel, t. II, p. 286.

[17] On possède une missive en ce sens adressée aux échevins de Saint-Omer. Orig. scellé, Arch. de Saint-Omer ; édité Bull. hist. et philol., 1894, p 22.

[18] Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 30.

[19] Dupuy, Traictez touchant les droits du roi très chrestien, 1655 ; Documents inédits sur l'avènement de Philippe le Long, 1864, 36 pp. ; Viollet, Succession à la couronne de France ; Mémoires de l’Acad. des Inscript., t XXXIV ; Dufayard, La Réaction féodale sous les fils de Philippe le Bel, dans la Revue historique ; Lehugeur, Philippe le Long, etc.

[20] La présence de Guillaume de Mello est constatée le 16 juin à Paris, le 5 juillet à Lantenay et le 17 juillet, il était revenu à Vincennes (Orig., Arch. de la Côte-d'Or, Chambre des Comptes, H. 10,495).

[21] Dom Plancher, t. II, pr. CCXXV.

[22] Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 34 et suiv., ainsi que les auteurs précités pour les discussions relatives à ces pourparlers préliminaires.

[23] Voir la lettre du duc Eudes IV, du 26 décembre 1316, adressée au comte de Flandre Comment les seigneurs réunis à Vincennes prirent-ils des résolutions qu'on n'avait pu adopter à Paris ? En changeant de résidence, n'eut-on pas l'intention d'écarter des partisans trop zélés pour la cause du duc de Bourgogne ? On pourrait le croire.

[24] Il n'est pas nécessaire d'analyser complètement cet acte, dont il est question dans tous les auteurs précités, et dont le texte a été plusieurs fois publié. Dupuy, Traité de la majorité des rois, page 149 ; Plancher, t. II, pr. CCXXIV ; Secousse, Mémoires sur Charles le Mauvais, t. II, p. 2, etc.

[25] Orig., Arch. de la Côte-d'Or, B. 10,495, rouleau.

[26] Parmi les témoins du traité figurent, en outre, Chartes de Valois, Mahaut, comtesse d'Artois ; Blanche de Bretagne, Louis et Jean de Clermont, Gui, comte de Saint-Pol ; Henri, sire de Sully Guillaume d'Harcourt, Herpin d'Erquery.

[27] Lettre d'Eudes IV, du 26 décembre 1316, au comte de Flandre. Les auteurs qui se sont occupés de la question n'ont peut-être pas suffisamment tenu compte de la teneur de cette curieuse missive.

[28] Philippe le Long, né en 1293, avait alors 23 ans, et Eudes IV, né en 1295 était dans sa 22e année.

[29] Orig. scellé en cire jaune, Arch. nat., J. 254b, n° 6.

[30] Marie de Bourgogne, comtesse de Bar, était fille de la duchesse Agnès et tante de Jeanne.

[31] Arch. du Pas-de-Calais, Trésor d'Artois, A. 61.

[32] Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 53-58. La date de 1316 est exacte, car on a un séjour du duc à Bergues, le 14 août 1316.

[33] Philippe passa en Franche-Comté, et nous avons des raisons de croire que le duc le rejoignit, soit à Cuisery, soit à Pont-de-Veyle, d'où ils gagnèrent Lyon par bateau.

[34] On a une pièce datée de Lantenay, en septembre (Arch. nat., JJ. 54 B., n° 20) et d'après les itinéraires, le duc était le 19 dans cette localité.

[35] Pièce du 27 septembre 1316, Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. I, p. 783.

[36] Les Bourguignons, témoins du contrat de mariage à Nogent, sont Hugues de Vienne, seigneur de Montmorot : Eudes, sire de Grancey ; Guillaume de Mello, seigneur d'Epoisses ; Jean de Corcelles, maréchal de Bourgogne ; Hugues de Bourbon, seigneur de Montperroux ; Jean de Frolois, seigneur de Molinot ; Alexandre, seigneur de Blaisy ; Ponce, seigneur de Mussy.

[37] Voici la mention précieuse qui fixe la date de naissance de la future duchesse de Bourgogne « Mandement de Mahaut, contesse d'Artois, à Denis d'Hireçon, de payer XII liv. par. pour un hanap d'argent donné à Hugues de Fley, vallet de la royne de Navarre, qui apporta à Robert les novelles que Jehanne, notre file, estoit accouchée d'une file », 4 mai 1308, (Arch. du Pas-de-Calais, Comptes de l'Artois, A. 242). En supposant que le valet ait mis deux ou trois jours pour accomplir son message, on voit que la date du 1er ou 2 mai peut être acceptée. Indépendamment de l'importance de cette note qui nous donne la naissance exacte de la femme d'Eudes IV, nous sommes fixés sur la consommation du mariage de Philippe le Long avec Jeanne de Bourgogne (comté), mariage célébré à Corbeil, en janvier 1307, et qui eut son entier effet peu de temps après, puisque la fille de Mahaut d'Artois accoucha en mai 4308. Le mariage a donc été consommé avant 1308 ou 1309, contrairement à ce que dit M. Lehugeur dans son excellent livre.

[38] Voir dans dom Plancher, t. II, pr. CCXXVI, le texte de ce traité.

[39] Servois, loc. cit.

[40] Lehugeur, Philippe le Long, p. 80. Chartes de novembre dans lesquelles la qualité de régent est remplacée par celle de roi. Arch. nat. JJ. 54 B, n° 30, 36, 36 bis.

[41] Servois, loc. cit., lettre aux habitants de Montpellier.

[42] Bibl. nat., col. Moreau, t. 1423, fol. 18-20, Ces lettres ont été publiées par M. Servois, Documents inédits sur l'avènement de Philippe le Long, p. 22-30 ; la lettre de la duchesse a été publiée également par Kervyn de Lettenhove, Froissard, t. VI, p. 456-457, d'après une copie fautive des Archives de Bruxelles.

[43] Lettre d'Eudes, du 21 décembre 1316, au comte de Flandre.

[44] Lettre de la duchesse douairière Agnès de France au comte de Flandre, de décembre 1316.

[45] La duchesse Agnès était restée en Bourgogne elle n'assista donc pas en personne à la cérémonie du sacre, comme le dit Girard de Frachet, Recueil des historiens de France, t. XXI, p. 47. Le duc de Bourgogne n'y assista pas davantage, il ne put y recevoir l'accolade de chevalier, comme l'affirme la Chronogr. regum Franc., t. I, p. 238.

[46] Bibliothèque nationale, collection Moreau, t. 900, fol. 20.

[47] Arch. de la Côte-d'Or, Chambre des Comptes, B. 41291, deux pièces.

[48] Pinchart, Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1884, p. 76-78. Parmi les témoins de cet acte paraissent Jean, comte de Joigny ; Erard, seigneur de Nanteuil ; Dreux, sire de Trainel ; Jean, seigneur de Plancy ; Jean de Saint-Florentin, etc.

[49] Rymer, Fœdera, t. II, pars I, p. 126.

[50] Orig., Arch. nat., J. 394, B. n° 80.

[51] Arch. nat., JJ. 55, n° 17.

[52] Arch. nat., JJ. LV, n° 38.

[53] Arch. nat., J. 562, n° 4.

[54] 1348, 27 mars, Bibl. de l'Arsenal, mss. 6024, n° 46.

[55] La dispense du pape Jean XXII est du 5 mai 1318, dom Plancher, t. II, pr. CCXXIX.

[56] Arch. du Pas-de-Calais, comptes de l'Artois, A. 361.

[57] Arch. du Pas-de-Calais, A. 366. L'hôtel de Conflans devint la propriété des ducs après la mort de Mahaut d'Artois.

[58] Dom Plancher, t. II, pr. CCXXVI.

[59] La duchesse était née le 1er ou 2 mai 1308, comme nous l'avons déjà dit et prouvé.

[60] « Item, 14 draps de Turquie, dont l'en fist une cote et 4 mantel à Madame la duchesse de Bourgogne, en laquelle elle fut espousée. Item, 4 draps de Turquie à fleurs de lis de fin or, dont l'en fist une robe que elle vestit le soir dont elle fut espousée lendemain. Item, III racaz sur champ adzuré à poissons d'or, dont l'en li fist 1 seurcot et 4 mantel que elle vestit quand elle alla à la messe. Item, 4 nachis d'or, dont l'en fist une chape à Madame la duchesse que elle vestit à l'entrée de Paris la nuit dont elle fut espousée lendemain, etc. » (Compte de Geofroi de Fleuri, argentier de Philippe le Long, Bibl. nat., Collect. Clairambault, t. CCXXVIII ; éd. Douet d'Arcq, Comptes de l'argenterie, p. 9-11).

[61] Arch. du Pas-de-Calais, A. 63.

[62] Convocations des 12 et 18 novembre 1318, Arch. nat., JJ. 56, n° 73 et 124.

[63] 1319, 20 août, Arch. nat., J. 403, n° 23.

[64] Voir le chapitre précédent.

[65] Arch. nat., JJ. 58.

[66] Arch., nat. JJ. 59, n° 62.

[67] 1318, 42 mars, Actes du Parlement de Paris, n° 4691 et 4693.

[68] 1314, 5 novembre, Actes du Parlement de Paris, n° 4493, 4494, 4495.

[69] 1317, mars, Actes du Parlement de Paris, n° 4695.

[70] Arch. nat., JJ. 56, n° 538.

[71] 1319, mars, Arch. nat., JJ. 56, n° 569.

[72] 1319, 6 octobre, Actes du Parlement de Paris, t. II, n° 5867.

[73] Arch. nat., JJ. 59, n° 172.

[74] 1348, 12 octobre, Plancher, t. 83, p. 167 ; Juénin, Nouvelle Histoire de Tournus, pr. p. 238 ; — 1349, 2 décembre, Gagnare, Histoire de l'église d'Autun, p. 624-626.

[75] Convocation du 9 avril 1318, Bibl. nat., collect. Bourg., t. 94, fol. 594, et t. 403, fol. 17.

[76] Arch. nat., JJ. 56, n° 423 ; A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. 239 ; Recueil des historiens de France, t. XXIII, p. 848.

[77] Pièces du 7 juin et du 14 juillet, Arch. nat., JJ. 56, n° 135, 156, 188.

[78] Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 120 et suivantes.

[79] Arch. nat., P. 1372², col. 2100.

[80] Dom Plancher, t. II, pr. CCXXXII et CCXXXIII.

[81] Arch. nat., J. 408, n° 33 et J. 411, n° 44.