Avènement du duc Eudes
IV. — Influence de la duchesse Agnès. — Infructueuse chevauchée de Flandre. —
Mariage de Louis de Bourgogne, prince de Morée, avec Mathilde de Hainaut ;
son départ, son testament à Venise et sa mort. — Eudes IV hérite de ses
domaines.
Lutte pour la
succession à la couronne. — Droits de Jeanne de France, fille du roi Louis X, nièce du
duc Eudes IV. — Revendication de ces droits par la duchesse douairière Agnès.
— Eudes IV à Paris après la mort de Louis X. — Compétitions de Charles de
Valois et du comte de La Marche. — Causes de la popularité d'Eudes parmi les
barons français. Guillaume de Mello et Jean de Frolois chargés par la
duchesse de défendre les droits de Jeanne. — Arrivée de Philippe le Long à
Paris, son installation dans le palais de la Cité. — Traité du 17 juillet
1316 entre le duc Eudes et Philippe, nommé régent. — Actes additionnels par
l'entremise de Mile de Noyers. — Hommage rendu au duc de Bourgogne par le
régent pour diverses terres dans le comté. — Réconciliation entre le duc et
le régent. — L'orpheline Jeanne remise à la duchesse et conduite en
Bourgogne. — Le duc et le régent au couronnement du pape Jean XXII à Avignon
; leur retour à Lantenay, puis à Nogent-sur-Seine. — Contrat de mariage
d'Eudes avec la fille aînée de Philippe. — Nouvelles difficultés après
l'accouchement de la reine Clémence et la mort de son fils Jean. — Le régent
prend résolument la couronne et fait annoncer son sacre. — Opposition du duc
et de sa mère. — Eudes quitte Paris et consulte ses feudataires ; ses lettres
missives au comte de Flandre. — Lettre de la duchesse au même. — Chevaliers
chargés par le duc de surveiller ce qui se passe à la cour. — Protestation
des seigneurs au nom de l'orpheline. — Rôle du roi d'Angleterre. — Violences
du comte de Nevers et répression immédiate. — Négociations entre le roi et le
duc. — Les intérêts de Jeanne sacrifiés. — Avantages faits au duc. — Double
mariage entre Jeanne et Philippe d'Evreux, — entre la fille aînée du roi et
Eudes, auquel on assure le comté de Bourgogne et autres apanages. —
Réjouissances à la cour après cette réconciliation. Cérémonie des
fiançailles.
Eudes envoyé en
Auvergne contre Béraud de Mercosur. Projets de croisade non mis à exécution,
impôts fructueux qui en résultent. — Voyage du roi dans la Bourgogne
champenoise et à Clairvaux. — Désordres dans le comté. — Convocations
diverses pour des chevauchées en Flandre. — Vente du royaume de
Thessalonique, des principautés d'Achaïe et de Morée.
Eudes
IV était dans sa vingt et unième année quand il succéda à son frère. Toujours
soumis aux volontés de sa mère Agnès de France, si soucieuse de la grandeur
de sa maison et de l'avenir de ses enfants, il eut le bon esprit de se
laisser guider par ses conseils. C'est sous la direction et avec la
participation active de la duchesse douairière qu'il prit en main le
gouvernement du duché pendant les premières années de son règne. Le
devoir du nouveau duc était de se rendre tout d'abord auprès du jeune roi
Louis X, qui, depuis six mois, occupait le trône de France. Eudes arriva au
commencement de juin 1315 à Paris, et rendit l'hommage accoutumé pour la
pairie et le duché de Bourgogne[1]. La
convocation pour la chevauchée de Flandre ayant eu lieu vers la même époque,
les féodaux se rendirent à cet appel. Le roi prit l'oriflamme à Saint-Denis,
le 25 juillet, et se mit en marche avec les chefs qui conduisaient l'armée,
ses deux frères et ses deux oncles. Dans le cours de cette campagne, le duc
de Bourgogne reçut l'hommage des seigneurs, ses vassaux, qui prenaient part à
l'expédition[2]. On a peu de documents sur
cette désastreuse chevauchée, où les vivres manquaient, et pendant laquelle
les troupes, assaillies par des pluies diluviennes et enfoncées dans la boue,
avaient peine à manœuvrer. Le duc était, le jeudi septembre ès tentes des
Bondues, près de Tourcoing, quitta cette position pour faire dresser ses
pavillons à La Louhe, près Courtrai, où son cousin Jean de Montagu le
rejoignit, le 9, et partit le 17 de Tournai pour se rendre à Douai et de là
en Bourgogne, non moins mécontent que ses chevaliers, qui revenaient tous dolens
et courrouciés, moilliés et crotés[3]. Louis,
quatrième fils du duc Robert, d'abord destiné à l'état ecclésiastique, avait
été fiancé à l'âge de quinze ans (6 avril 1312), avec Mathilde de Hainaut,
fille de Florent de Hainaut, connétable de Sicile, et d'Isabelle de Villehardouin.
On lui avait cédé, en faveur de ce mariage, les droits que le duc Hugues
possédait en Thessalonique et ceux que le prince de Tarente avait en Achaïe
et en Morée[4]. Malgré les conventions
antérieures, il se crut autorisé à réclamer de nouveaux droits sur la
succession du duché. Les contestations qu'il suscita à son frère Eudes IV
furent aplanies par la duchesse Agnès, qui leur fit sceller un arrangement à
Volnay, le 3 juillet 1315[5]. Louis, prince de Morée, dut se
contenter d'une rente de quatre mille livres tournois[6], assise sur Duesme, Saint-Marc,
Vieuchâteau, Labergement près Seurre, Longecourt, Beauvoir, Darcey, et
renoncer à toute prétention sur l'héritage ducal. Pour ne
pas encourir les reproches adressés à Hugues V, Louis prit la résolution
d'aller visiter les domaines dont il portait le titre et les principautés qui
nécessitaient une intervention armée. Il n'avait que dix-huit ans et désirait
gagner les éperons de la chevalerie[7]. La duchesse sa mère et son
frère Eudes lui firent les derniers adieux au château de Brazey[8] et le laissèrent partir avec
une escorte nombreuse et sous la sage direction de chevaliers expérimentés,
Jean, sire de Charny, Eudes, sire de Rans, Hue Pioche, seigneur de Moulins,
qualifié de maréchal de Morée, Aimé de Rans, Pierre de Thoraise, Etienne de
Chantenai, Itier de la Brosse. C'était le dimanche de la Saint-Clément[9]. Ce même jour, le prince de
Morée, voulant attirer les bénédictions du ciel sur son entreprise et marquer
la date de son départ par un pieux souvenir, fonda en son château de Duesme,
en l'honneur de Saint-Maurice, une chapelle dont la collation était réservée
aux seigneurs du lieu[10]. Huit jours après[11], Louis dictait son testament à
Venise, faisait élection de sépulture à l'abbaye de Cîteaux, léguait ses
biens au duc, assurait des donations aux gens de sa suite et nommait pour
exécuteurs testamentaires Mile, seigneur de Noyers, et plusieurs de ceux qui
l'accompagnaient dans ce voyage. Le 2 août, il était décédé. Eudes
recueillit cette succession et mit la main sur des domaines, dont les revenus
versés au trésor ducal apportaient une augmentation de ressources qui n'était
pas négligeable. Il ratifia en même temps plusieurs chartes
d'affranchissement, confirma les privilèges concédés aux habitants de
Marigny-le-Cahouet par les sires de Montagu (juillet 1315) et, aux jours généraux de
Beaune (10
novembre), donna
son approbation aux libertés dont jouissaient les villages de Saulx et de
Poiseul. Lutte
pour la succession à la couronne. — La mort de Louis X, arrivée le 5 juin 1316[12], vint fournir un aliment à
l'activité et à l'ambition du duc de Bourgogne. Le défunt n'avait eu de sa
première femme Marguerite de Bourgogne, sœur du duc, étranglée à la suite de
drames étranges qui ont valu à son nom une fatale célébrité, qu'une fille unique
Jeanne, alors dans sa cinquième année[13]. Mais Louis X laissait sa
seconde femme Clémence de Hongrie enceinte de quelques mois ; il fallait
constituer une régence, dans l'attente d'un événement qui donnerait au trône
de France un successeur, dont personne ne devait contester la légitimité. La
duchesse douairière et Eudes reçurent en Bourgogne la nouvelle de la mort du
roi. Agnès de France, grand-mère de Jeanne, et la seule de ses ascendants,
avait aussi seule qualité pour avoir la tutelle de l'orpheline, « par costume
esprovée, par affection naturelle, sans nule suspection por nos ou devers nos
ayeule ou grant mere de ladite Jehanne, cum icelle Jehanne n'ait père ou
mère, fors que nous qui li apparteigne en ligne droite[14]. » Résolue
à ne rien laisser perdre de ses droits, mais ne pouvant entreprendre un long
voyage à cause de son âge et de ses infirmités[15], la duchesse installée à
Lantenay fit partir sans retard son fils pour Paris, où il était arrivé le
mercredi après la Saint-Barnabé (16 juin), onze jours après la mort de Louis X. Elle
le fit accompagner par les officiers du conseil les plus capables de conduire
les affaires dans ces graves circonstances, Guillaume de Mello, seigneur
d'Epoisses Robert de Grancey, sire de Larrey ; Ponce de Mussy, Simon de Rans,
Pierre de Loisy, Renaud de Saigny, et principalement Mile, sire de Noyers,
chevalier durement preudons et vaillans (2)[16]. Charles
de Valois et le comte de La Marche, l'un oncle, l'autre frère du défunt,
n'avaient point attendu jusque-là pour mettre la main sur le gouvernement,
puisque le9juin, sans annoncer le décès, ils envoyaient une missive à
diverses communes pour leur recommander de persévérer dans leur attachement à
la couronne[17]. Quant à
Philippe le Long, premier frère du roi, il était, à Lyon, occupé du projet de
fiançailles de sa fille Isabelle avec le fils du dauphin de Vienne, et retenu
par un singulier blocus du conclave des cardinaux qu'il avait fait enfermer,
pour les contraindre à procéder à l'élection d'un pape. Mais il s'était
résolument fait reconnaître comme régent par son entourage[18]. De nombreux travaux ont été
publiés sur la question de la régence à la mort de Louis X[19], et notre seul but est de
suivre les agissements du duc avec les documents nouveaux qui peuvent nous
éclairer sur le rôle de ce prince dans les événements dont il fut un des
principaux acteurs. En
présence de compétiteurs aussi sérieux que Charles de Valois et Philippe le
Long, on peut se demander comment Eudes IV, appuyé par plusieurs de ses
vassaux, mais complètement isolé et sans influence à Paris, pouvait espérer
le succès de prétentions, légitimes il est vrai, mais assurément discutables.
C'est que les ligues féodales, dont les Bourguignons avaient été les premiers
et les plus ardents promoteurs, avaient semé contre la famille de Philippe le
Bel une sourde hostilité qui n'était pas éteinte. Malgré les concessions de
la couronne, nombre de seigneurs étrangers à notre province, craignant le
retour des abus portant atteinte à leurs privilèges, n'avaient pas
entièrement désarmé, et le chef de la féodalité bourguignonne bénéficiait
parmi les barons d'une popularité que les détenteurs de l'autorité souveraine
n'avaient pas su garder. Il
n'est pas douteux que, même avant l'arrivée de Philippe le Long à Paris, le
duc de Bourgogne avait trouvé des partisans qui encourageaient ses
prétentions, et que Guillaume de Mello, seigneur d'Epoisses, qui
l'accompagnait à Paris, avait été envoyé par lui de cette ville auprès lie la
duchesse, pour la mettre au courant de ce qui se passait[20]. Agnès
de France reçut Guillaume de Mello dans sa résidence de Lantenay, lui donna
ses instructions et lui adjoignit Jean de Frolois, seigneur de Molinot,
maréchal de Bourgogne, tous deux porteurs de lettres « et messages speciaux,
avec plaine poissance et spécial commandement[21] », de traiter en son nom
pour la garde de Jeanne, qu'elle réclamait comme la seule ascendante directe
qui restât à l'orpheline, s'engageait en outre sous la foi du serment à lui
donner tous les soins nécessaires. Les fondés de pouvoirs reçurent leur
procuration le 5 juillet et revinrent en toute hâte à Paris. Chartes
de Valois, un des acteurs intéressés et l'un des compétiteurs redoutables,
sentait bien les difficultés de la situation, car, suivi du comte de La
Marche et du comte de Saint-Pol, il était venu sur la route de Lyon au-devant
de Philippe le Long dans le commencement de juillet. Mais ce dernier, résolu
à prendre personnellement la direction du gouvernement, partit avant eux,
arriva le 12 à Paris, et malgré les hommes d'armes qui gardaient le palais de
la cité, en fit forcer les portes, et s'y installa à la tête d'une escorte de
barons et de chevaliers[22]. Des
cérémonies funèbres et des services mortuaires célébrés pour Louis X
retinrent la cour à Saint-Denis les 13 et 14 et firent momentanément trêve
aux préoccupations qui agitaient les divers membres de ces assemblées. Le
jeudi 15, Philippe le Long séjourna au palais de la Cité, où se réunirent le
lendemain les barons, pour régler la succession royale et décider la question
de régence. 11 ne semble pas qu'il soit sorti une résolution définitive des
discussions confuses et des débats contradictoires qui eurent lieu dans cette
première séance et, en tous cas, on ne trouve nulle part trace des
délibérations. Ce n'est que le lendemain, le samedi 17 juillet, à Vincennes,
que l'on parvint à s'entendre, et que les parties intéressées consentirent à
un traité, avec l'intervention conciliante de Mile, sire de Noyers, à la fois
conseiller du duc et membre du grand conseil du feu roi, qui havoit
traictiés les covenances et prononciés[23]. La
personne de Charles de Valois n'était plus en cause et ses prétentions
complètement écartées. Les conventions ne regardaient que Philippe et le duc
de Bourgogne, qui traitaient de puissance à puissance, por bien de pais
ensamble o nos grans amis et consoil. Le duc revendiquait les droits de
sa mère et ceux de sa nièce Jeanne. Toutes les réclamations de la duchesse
douairière relativement à sa petite-fille étaient accordées, et celle-ci
devait lui être confiée, sous condition de n'être mariée plus tard qu'avec le
consentement des membres de la famille royale. Philippe le Long devait
prendre la régence et lie gouvernement des royaumes de France et de Navarre.
Si la reine Clémence accouchait d'un fils, le régent dirigerait jusqu'à sa
majorité les affaires de l'État, et à cette date restituerait le pouvoir à
l'héritier légitime. Si c'était une fille, Philippe conserverait l'autorité
souveraine jusqu'à la nubilité de ses nièces, époque à laquelle serait réglée
la succession au trône[24]. Un
document inédit de la même époque[25] laisse deviner que ces
conventions n'eurent pas lieu sans difficulté, qu'elles ne furent arrêtées
que fort tard dans la nuit du même jour, et que dans le but probable de
calmer les exigences des partisans d'Eudes IV, on fit prêter à Philippe,
qualifié seulement de comte de Poitiers, l'hommage qu'il avait rendu
auparavant à Hugues V, pour ce qui relevait du duc dans le comté de
Bourgogne. L'an
mil trois cens et seze, le sabmadi devant la Magdelene, au boys de Vincelles BIEN TART, entra en la foy morts. Eudes,
duc de Bourg[oigne], messires Phelippes de France, cuens de Poitiers, en la
forme et en la manere qu'il en entra en la foy dou duc Hugon, et que si
devanciers enentrerent en la foi des devanciers dou dit duc, c'est à savoir
de ceu queil tient dou dit duc en la conté de Bourg[oigne], presenz mons.
Charles de Franee, conte de La Marche, mons. Loys de France, conte de Evrues,
mons. Amé, conte de Savœ, le dauphin de Vienne, mons. Gauch[er] de
Chastoillon, conestauble de France, mons. Mile, seignour de Noiers, mons.
Anxeaul de Joinville, le seignour de Ryneuil, le seignour d'Espoisse,le
seignour de Larrey, mons. Jehan de Froloys, et plus[iours] autres dignes de
foy. Ce sont
les mêmes personnages qui jurèrent sous la fui du serment de faire observer
les clauses du traité, avec quelques noms en plus et quelques noms en moins[26]. Toutefois,
la rédaction du traité n'avait pas paru suffisante aux partisans du duc de
Bourgogne, puisqu'une clause additionnelle, faite encore par la médiation de
Mile de Noyers, modifiait le sens de la convention. Cet acte n'est point
arrivé jusqu'à nous, et les défenseurs de Philippe le Long, qui n'avaient
point intérêt à le garder, en ont omis l'insertion dans les registres de la
chancellerie, « ainceis que les covenances fussient scelées, furent fait
articles de covenances entre lesquels fut cest article [combien qu'il ne soit
escript es lettres], que, en cas que li royne Clemance ne hauroyt heyr qui
vequist, nostre dite nièce hauroit ledit royaume et les contez entierement et
en pes, et neanmoins li seroit fait droit dou royaume de France, se elle ne
vouloit quiter son droit quant elle seroit en aigie[27]. » Pour
amener un complet accord entre les parties, peut-être y eut-il dès ce jour
projet de fiançailles entre le duc et la fille de Philippe le Long, projet
qui devait être formulé deux mois plus tard, mais dont les actes précités ne
disent rien. Ce qui
est certain, c'est qu'à la suite du traité de Vincennes, le régent et le duc
sont dans les meilleurs termes, et que ces jeunes princes, presque du même
âge[28], ne perdent aucune occasion de
se trouver réunis. Ils assistent quelques jours après aux projets de croisade
et à la prise solennelle de croix remise par le patriarche de Jérusalem,
projets que nous voyons annoncés sous chaque règne, mais qui ne se réalisent
jamais. Le 29
juillet, Philippe étant au Louvre fit remettre, suivant les conventions,
Jeanne de France au duc de Bourgogne qui lui en donna reconnaissance[29], et l'orpheline, conduite à
Lantenay, arriva le 9 août auprès de la duchesse sa grand-mère, qui en confia
la garde et la direction à Marie, comtesse de Bar[30], Agnès de Fontaines, Marguerite
de Loges, Laure de Divion et Alix de Villiers[31]. Eudes
seconda les efforts du régent dans la chevauchée de Flandre qui eut lieu au
mois d'août et, de concert avec le connétable et Louis d'Evreux, porta le
ravage aux environs de Bergues et de Saint-Omer. Mais les hostilités furent
de courte durée et se terminèrent par des trêves[32]. Le
couronnement du pape Jean XXII, dont la nomination était un triomphe pour la
politique de Philippe le Long, fut une nouvelle occasion de se retrouver à
Lyon le jour de la cérémonie, le 8 septembre 1316. Le duc de Bourgogne,
passant à Cuisery et à Pont-de-Veyle, descendit le Rhône en bateau et arriva,
le dimanche 5, à Lyon. Le comte de La Marche et le comte d'Evreux, qui s'y
trouvaient également, tinrent la bride du souverain pontife, le jour du
sacre. On ne
peut affirmer si Philippe le Long traversa le duché pour se rendre à la
cérémonie[33], mais il est prouvé qu'au
retour, il vint en Bourgogne rendre ses devoirs à sa grande tante la duchesse
douairière Agnès, alors à Lantenay. Il y était, ainsi que le duc, le dimanche
19 septembre[34], et c'est dans cette réunion amicale
que l'on décida de passer les conventions du projet de mariage qui devait
être rédigé dix jours après à Nogent-sur-Seine. Les deux princes partirent
ensemble du château de Lantenay et passèrent avec leur suite à Aisey-le-Duc
et à Troyes. Mile de Noyers, négociateur des arrangements et des traités,
reçut dans cette ville une donation importante en récompense de ses services,
un contrat de rente de quatre cents livres assises sur les revenus de
Châtillon[35]. Le
mercredi 29 septembre, on était à Nogent-sur-Seine, où le régent avait fait
venir la comtesse sa femme et l'évêque de Saint-Malo, l'un des trois
conseillers chargés à Paris de l'expédition des affaires en son absence. Les
autres personnages qui les accompagnaient, le comte d'Evreux, Pierre d'Arrablay,
récemment installé comme chancelier de France, et les seigneurs bourguignons[36] apposèrent leur sceau au
contrat : « comme plusieurs traictiez feussent estez en diverses manières
pourparlez entre nous de mariage de Jehanne, aisnée fille de nous régent et
comtesse dessus ditz, et dudit duc, lequel traictié n'ont peu prendre fin ne
avoir effet, en la parfin traictié est accordé, convenancié et fait entre
nous assemblement dudit mariage ». Ces
termes prouvent assez la difficulté des négociations préliminaires qui
avaient précédé ce projet. Jeanne, promise d'abord au duc Hugues V, ainsi que
nous le disons ailleurs, était alors dans sa neuvième année, étant née le 1er
ou le 2 mai 1308[37]. Philippe devait donner à sa
fille, en faveur de ce mariage, se saincte eglise s'y accorde, une
somme de cent mille livres tournois, et le duc promettait à la future un
douaire de vingt mille livres, assis sur les châtellenies de Montréal,
Châtillon et Aignay[38]. Après ces conventions passées
sous les formules de serments les plus solennels, le régent regagna Paris et
le duc rentra en Bourgogne, où sa présence est constatée peu de jours plus
tard. Ces
témoignages d'amitié, ces marques d'affection et de dévouement, sincères pour
le moment entre le futur beau-père et le futur gendre, ne tardèrent pas à
être rompus pour des motifs d'intérêts personnels et politiques. La
veuve de Louis X, Clémence de Hongrie, accoucha d'un fils Jean, qui ne vécut
que quelques jours et qui fut enterré précipitamment à Saint-Denis le
lendemain de son décès, le samedi 20 novembre. Cette
éventualité, qui n'avait pas été suffisamment prévue par le traité de
Vincennes, déliait Philippe de tout engagement, au dire de ses partisans,
malgré les articles additionnels. Celui qui bénéficiait de cette
interprétation n'eut garde d'adopter un autre sentiment, il n'ignorait pas,
en pareille matière, la force du fait accompli[39]. L'abandon du pouvoir, par ceux
qui détiennent l'autorité exige des vertus qui ne sont pas dans la nature
humaine et dont les acteurs de la scène politique donnent rarement l'exemple.
De la régence à la royauté, il n'y avait qu'un pas. Philippe, prévoyant
l'opposition contre laquelle il aurait à lutter, prit résolument la couronne
et le titre de roi dans ce même mois[40], et envoya aux principales
villes la notification de son avènement[41]. Il ne
semble pas qu'on ait eu hâte de faire connaître ces événements au duc de
Bourgogne, mais ces nouvelles, bientôt répandues, produisirent une extrême
émotion dans l'entourage de la cour ducale. Les curieuses lettres missives au
comte de Flandre, qui nous ont été conservées[42], révèlent les sentiments
d'Agnès de France et de son fils et l'énergique opposition faite à la prise
de possession de la couronne parlé régent. « Quand
nous sehumes que le filz de la reigne Clemence fut morz, nous nous traissimes
en France ou plus tost [mot(s) illisible(s)] pehumes », écrit Eudes IV[43]. La duchesse
disait de son côté[44] : « nos haiens antandu que
li diz messires de Poitiers havoit fait noncier son coronement et son sacre à
ceste prochaine Apparition, et se appelloit roy de France et de Navarre, la
quel chose li dit saige dient que il ne puet ne doit faire, et moult se
mervoillent de ceste antreprise que il ha faite. » A
toutes les réclamations formulées au sujet des conventions additionnelles et
de la reconnaissance des droits de Jeanne, héritière sans défense, Philippe,
disant qu'il aviserait, n'opposa que des raisons dilatoires et des
ajournements. Toutefois, sur les instances des seigneurs bourguignons, il
promit de donner une réponse définitive à Paris, trois semaines après les
fêtes de Noël. On pourrait douter de la sincérité de cette promesse, qui
cachait un désir évident de se dérober à des revendications importunes,
puisque immédiatement après on fit annoncer le sacre à Reims pour les
premiers jours de janvier. Eudes
partit sans retard pour la Bourgogne, le 26 décembre au soir, après avoir
écrit au comte de Flandre la lettre qui nous apprend tous ces détails. Il
assembla ses barons et ses prélats, qui, d'un avis unanime, déclarèrent qu'il
fallait défendre tes droits de Jeanne et s'opposer à la cérémonie projetée. Cette
cérémonie eut cependant lieu le 9 janvier 1317, malgré l'absence d'une partie
des grands feudataires et des principaux personnages qui auraient dû y
figurer, comme le duc de Guyenne, le comte de la Marche et autres. Au moment
de l'appel des pairs, la duchesse douairière Agnès, représentée par un
procureur[45], fit faire sommation d'avoir à
surseoir au couronnement, tant que les droits de sa petite fille ne seraient
pas reconnus. La protestation fut de nul effet. Le 10 janvier[46], le duc de Bourgogne envoya du
château de Talant un de ses chevaucheurs, Jean de Flay, porter une lettre au
comte de Flandre pour lui donner le résultat de la consultation faite à ses
barons et lui demander avis sur la conduite à tenir au sujet de la prestation
d'hommage. En présence du fait accompli, ces récriminations semblent assez
puériles. En même temps, Eudes faisait surveiller par des agents dévoués les
courants d'opinion qui circulaient dans l'entourage de la Cour. Mathieu, sire
de Montmartin, séjournait à Pontoise, pendant que deux de ses chevaliers,
Guillaume de Chaudenay et Pierre de Semur, se tenaient en permanence à Paris[47]. Sous
l'impulsion et la dictée des féodaux de la Bourgogne champenoise, Jeanne
écrivit d'Esnon, près Joigny, le 10 avril 1317, une lettre pour se plaindre
de ce que Philippe avait étouffé toute discussion, déclarant que, malgré
l'injonction qui lui a été adressée, elle ne peut, en sa qualité, rendre
hommage pour ses fiefs. Elle termine, en faisant appel au dévouement de ses
vassaux et leur mande de se réunir en armes et chevaux aux cinq semaines de
Pâques, à Paris et à Mâcon[48]. Édouard, roi d'Angleterre,
profitant de ces conflits, cherchait à envenimer la querelle, s'adressait à
tous les pairs de France et écrivait en particulier au duc de Bourgogne pour
lui dire qu'il comptait sur son amitié, en lui donnant l'assurance qu'ils
étaient liés par un intérêt commun et qu'ils devaient se prêter un mutuel
appui[49]. Sans
attendre les hostilités, Louis, comte de Nevers et de Rethel, commença une
lutte ouverte et commit de tels ravages que les alliés et même le duc de
Bourgogne furent obligés de le désavouer, et de déclarer qu'ils étaient
résolus à ne point le soutenir s'il ne faisait amende honorable. Ils en
donnèrent leur attestation datée de Melun, le 1er juin 1317[50]. Une
répression énergique eut vite raison de ces excès. Philippe le Long fit
saisir le comté de Nevers et commit pour le gouverner Girard de
Châtillon-en-Bazois, seigneur de la Roche-Milay, un des barons qui avaient eu
le plus à se plaindre de ces méfaits[51], puis convoqua à Mâcon, pour la
mi-août, douze cents chevaliers et hommes d'armes[52]. Le
comte Louis de Flandre, abandonné à ses propres forces, vint humblement faire
sa soumission, et obtint son pardon à Gisors, le 13 septembre[53]. Pendant
ce temps, le roi était en négociations avec le duc de Bourgogne et les nobles
de Champagne, et poursuivait en juin et juillet des pourparlers qui eurent
lieu à Sens, Melun et Paris. Les alliés refusaient toujours de faire hommage,
et réclamaient, pour Jeanne, non la couronne, mais ses droits à la possession
de la Navarre et de la Champagne. Dans l'impossibilité d'arriver à une
solution satisfaisante, des arbitres furent nommés de part et d'autre, mais
le mauvais vouloir de plusieurs d'entre eux, et particulièrement d'Eudes IV,
firent traîner les discussions en longueur. D'ajournements en ajournements on
arriva à un accord définitif, le 27 mars 1318, scellé à Paris par un double
mariage entre Jeanne de France, fille de Louis le Hutin, et Philippe, comte
d'Évreux, petit-fils de Philippe le Hardi. On assurait à la fiancée le comté
d'Angoulême et d'autres domaines avec une rente de quinze mille livres, et on
la confiait en garde à la reine douairière Marie, jusqu'à ce qu'elle eût
atteint l'âge de la puberté. Son oncle Eudes IV était chargé de la tutelle et
de la gestion de ses affaires, et devait pourvoir à ses dépenses pendant la
durée de la minorité. Ces
conditions désavantageuses pour Jeanne, lésée dans ses droits, n'étaient pas
de nature à désarmer le duc de Bourgogne, s'il n'avait obtenu pour lui-même
de séduisantes promesses, et l'assurance d'une dot considérable, en épousant
la fille du roi. On s'engagea à l'avantager des comtés d'Artois et de
Bourgogne, dont il prendrait possession après la mort de la comtesse Mahaut,
à l'exclusion des autres filles de celle-ci. L'annexion du comté de
Bourgogne, ce rêve si longtemps caressé par nos ducs, et dont ils
poursuivaient la réalisation depuis plus d'un siècle, devait aplanir toutes
les difficultés, au détriment des intérêts de la mineure. En
échange de ces concessions, Eudes et sa mère renonçaient pour la fille de
Louis le Hutin aux droits qu'elle réclamait sur les royaumes de France et de
Navarre, et s'engageaient à lui faire ratifier ces conventions quand elle
aurait l'âge de douze ans accomplis. Les alliés firent le même jour une
déclaration de foi et hommage au roi[54], et nous y retrouvons les mêmes
personnages qui avaient signé la protestation d'Esnon, près d'une année
avant. En
attendant la célébration des fiançailles et les dispenses du pape Jean XXII[55], cette réconciliation générale
mit la cour de France dans une allégresse inexprimable, et donna lieu à des
réceptions et à des fêtes. La comtesse Mahaut d'Artois, qui avait seule
soutenu la couronne lors du sacre de son gendre, satisfaite du projet de mariage
d'Eudes avec sa petite-fille, en témoigna hautement sa joie, et donna le 5
avril, dans son hôtel d'Artois, un grand festin, auquel assistèrent les deux
filles aînées du roi, le duc de Bourgogne, les comtes de Vendôme, de Savoie,
de Saint-Pol, d'Auxerre, d'Eu, les comtesses de Foix, de Dreux, de Vendôme,
les dames de Nesle, de Beaufort, de Sully, Hugues de Chalon, Enguerrand, sire
de Coucy et plusieurs chevaliers et dames[56]. Elle fit même réparer son hôtel
de Conflans pour y donner plus tard l'hospitalité aux futurs mariés[57]. Eudes
chargea Ponce, abbé de Saint-Etienne de Dijon, et son clerc Thibaut Froment
des dernières formalités indispensables pour les fiançailles, et renouvela
lui-même au roi la formule de son engagement à cet égard, par un acte donné à
Frolois le 9 avril[58]. La cérémonie du double mariage
nominal, per verba, entre Philippe d'Evreux et Jeanne de France, d'une
part, Eudes IV et la fille aînée de Philippe le Long, d'autre part, eut lieu
le jour de la Trinité, 18 juin 1318. Le duc avait treize ans de plus que sa
femme, qui venait d'entrer dans sa onzième année[59]. Les
fiancés firent leur entrée à Paris la veille de la cérémonie, et si l'on
voulait entrer dans des détails minutieux, on pourrait faire l'énumération
des toilettes de la mariée, qui portait ce jour-là des étoffes dorées de
Lucques, de soies orientales ou camocat. Elle parut à la messe avec
une robe de racas sur champ azuré à poissons d'or, et le lendemain
avec une robe en drap de Turquie à fleurs de lys d'or fin. Sa chambre garnie
de cendal vermeil, aux couleurs du duc, était entièrement brodée et doublée
de cendal jaune. Les dames de Beaujeu et Guillemette de Ray, ses futures
dames d'honneur, reçurent de la reine des pièces de camocas vermeil,
également aux couleurs ducales, pour faire des robes à trois garnemens[60]. La
fille de Louis X fut aussitôt remise aux mains de la reine douairière Marie
de Brabant, son arrière grand'mère, et à Louis, comte d'Evreux. Philippe le
Long en donna quittance au duc de Bourgogne le 23 juin 1318[61]. Les
classes populaires payèrent les frais de ces fêtes et de cette
réconciliation, car l'aide ou subside levé à l'occasion des mariages fut
perçu, selon la coutume, aussi bien en Bourgogne qu'en France. A dater
de cette époque, le roi eut dans la personne d'Eudes IV un allié sur le
dévouement duquel il pouvait compter, et qui s'employa activement à son
service, même contre ceux qui avaient été auparavant ses alliés. Le duc,
lieutenant du roi et son chier fils, fut chargé de réduire Bernard de Mercœur
en révolte contre l'autorité royale, et reçut pleins pouvoirs à ce sujet. Le
comte de Boulogne et d'Auvergne, le seigneur de la Tour d'Auvergne furent
convoqués sous ses ordres, au mois de novembre, pour s'emparer des terres et
du château du rebelle[62]. La
sympathie entre le beau-père et le gendre ne se démentit point, et lorsque la
reine Jeanne dicta son testament avec l'approbation du roi[63], les terres qu'elle possédait
au royaume de France, et particulièrement le comté de Bourgogne furent
attribuées à la fille ainée. Cette attribution ressortait d'ailleurs de
l'accord qui avait précédé le mariage, avec cette clause spéciale que, dans
le cas où elle viendrait à décéder sans enfants mâles, sa fille Jeanne
deviendrait l'héritière universelle. Sous les règnes précédents de nos ducs
on a vu de fréquents projets de croisades, qui, pour une cause ou pour une
autre, n'ont jamais été mis à exécution. Nous ne savons si Eudes fit à ce
sujet les mêmes réserves que son frère Hugues V[64], mais il est prouvé qu'il entra
dans les vues de Philippe le Long, et qu'il assista personnellement à une
consultation pour le voyage d'Outremer à laquelle il avait été convoqué, le 8
octobre 1319[65], ainsi que les maréchaux de
Trie et des Barres, l'archevêque de Sens, les évêques de Langres et
d'Auxerre, et nombre de personnages. Ces assemblées plusieurs fois réunies
avaient toujours trouvé des obstacles à la réalisation de la grande
entreprise, mais les ressources provenant de l'aide des décimes
ecclésiastiques furent le meilleur résultat de ces projets, et la perception
de ces impôts fut plus fructueuse que celles de l'ost ou de la chevalerie. Pendant
les mêmes mois d'octobre et novembre Philippe le Long fit un voyage dans
notre région, et sa présence est constatée à Troyes, Chaource, l'Isle-Aumont,
l'abbaye de Clairvaux, d'où sont datées plusieurs chartes. Peut-être avait-il
accompagné la reine qui venait de doter une chapelle fondée dans le château
de Dôle[66]. Mais on peut aussi supposer
qu'il venait visiter son domaine, et réprimer les excès commis par les
turbulents seigneurs du comté de Bourgogne, dont les exactions venaient
retentir chaque jour à la cour du Parlement. L'un
des plus puissants de ces seigneurs est celui que nous avons vu à la tête des
ligues féodales. Richard de Montbéliard, seigneur d'Antigny, ayant eu des
difficultés avec la municipalité de Langres, avait dévalisé ses procureurs,
et causé de tels dégâts aux habitants que la saisie de ses biens avait été
décrétée par le Parlement[67]. Le gardien du Comté, les
baillis de Chaumont, de Troyes, de Mâcon, de Sens, avaient reçu ordre de
mettre sous la protection du roi les biens de Jean d'Is-sur-Tille et de ses
enfants, dont le sire de Rougemont et ses complices s'étaient emparés, et
d'arrêter les coupables[68]. Des
moines défroqués ou chassés de leur monastère pour crime parcouraient la
province en armes, pillaient les abbayes, et jetaient l'épouvante dans les
villages. Non contents d'avoir dévasté l'abbaye d'Auberive, ils avaient fait
subir un véritable siège au prieuré de Grantmont, et y avaient commis des
dégâts considérables[69]. Il faut donc ajouter foi aux
doléances justifiées de Jean de Choiseul, se plaignant de l'abandon de ses
foires, où personne ne voulait se rendre, si le bailli de Chaumont ne venait
les protéger par force d'armes[70]. A la
faveur de ces désordres, les officiers royaux commettaient des abus
d'autorité qu'il était urgent de réprimer pour ne pas surexciter le
mécontentement des populations. Le prévôt de Gray avait mis la main sur les
foires de Cugney, au détriment de Robert de Grancey, sire de Larrey,
possesseur de ce fief. Il fallut une injonction royale pour faire rendre les
droits au légitime propriétaire[71]. Le châtelain de Tonnerre était
poursuivi pour un fait plus grave encore, et accusé par une famille de la
localité du meurtre d'un de ses membres. Le bailli de Sens fut chargé par le
Parlement de faire une enquête à ce sujet[72]. Ces
motifs nombreux étaient suffisants pour nécessiter l'intervention de Philippe
le Long, qui, par une ordonnance datée de l'abbaye de Clairvaux, en novembre
1319, interdit les guerres privées dans le comté de Bourgogne, pour
remédier aux incendies, ravages, pillages, dégâts de terre, enlèvement des
laboureurs et des bestiaux[73]. L'action
du Parlement s'exerçait également sur les usurpations et les violences
féodales, même quand un pair de France, comme le duc de Bourgogne, en était
responsable. Les religieux de Tournus, dépouillés et maltraités par les
officiers d'Eudes IV, étaient parvenus à se faire rendre justice après de
nombreux débats et le bailli de Mâcon avait reçu mission de faire exécuter la
sentence en leur faveur[74]. Pendant
les longues négociations qui avaient précédé la pacification de la Flandre,
le roi eut à se louer de l'activité de son gendre et du zèle avec lequel il
défendit les intérêts de la couronne. Mandé une première fois à Paris, aux
fêtes de Pâques 1318[75], au jugement du comte de
Flandre, le duc de Bourgogne avait répondu : si serons les dits jours
et lieux en nostre personne, à l’aide de Dieu. Une seconde convocation
réunit les féodaux à Sens, le 2 lévrier de l'année suivante[76]. Les pourparlers divers n'ayant
point amené de solution, le duc et ses vassaux eurent ordre de se trouver en
armes à Arras, le dimanche avant l'Assomption, pour marcher contre les
Flamands[77]. A la suite d'incidents, que
nous n'avons pas à raconter, les princes et les pairs se réunirent au Louvre
le 7 janvier 1320[78]. Le chancelier, Pierre de
Chappes, donna lecture de t'accord proposé par le pape et quelque temps
après, grâce à l'habileté des négociateurs, on parvint à conclure une
pacification honorable. La
réconciliation du roi avec Louis de Crécy, comte de Nevers et de Rethel,
qu'on voulait détacher de Louis de Flandre, son père, s'opéra, comme de
coutume, par un mariage. Marguerite, seconde fille de Philippe le Long,
primitivement promise à Alphonse, neveu du roi de Castille, fut fiancée au
comte de Nevers, le 22 juin 1320. Eudes,
duc de Bourgogne, héritier, par le testament de son frère Louis, du royaume
de Thessalonique, des principautés d'Achaïe et de Morée, ne garda pas
longtemps ces domaines. Il les vendit, le 14 avril 1321, à Louis, comte de
Clermont et sire de Bourbon, chambrier de France, pour la somme de quarante
mille livres[79]. Mais, soit que l'acquéreur
n'ait pu s'acquitter de la dette, soit pour un autre motif, la vente ne tint
pas et fut faite pour la même prix à Philippe de Sicile, prince de Tarente,
fils de Charles, roi de Naples, marié à Catherine de Valois, petite fille de
l'empereur de Constantinople. Le contrat en fut passé à Paris, en l'hôtel
d'Autriche, le 7 octobre de cette année[80]. Le roi s'engagea à aider le
prince de Tarente de cinq cents hommes d'armes pendant un an et à lui fournir
une somme de soixante-dix mille livres pour soumettre l'empire de
Constantinople à l'autorité de l'église romaine[81]. Ces beaux projets, ainsi que
beaucoup d'autres, ne devaient pas se réaliser. |
[1]
Des itinéraires d'Eudes IV marquent son séjour à Paris depuis les premiers
jours de juin jusqu'au 22 du même mois.
[2]
Parmi les seigneurs qui accompagnaient le duc, on trouve Jean, sire de Choiseul
Jean de Chalon, comte d'Auxerre et de Tonnerre Jean de Clermont, Mile de
Noyers, qui se trouvaient à Reims au commencement d'août ; Pierre de Maulmont,
seigneur de Montfort ; Robert, sire de Chatillon-en-Bazois Girard, sire de La
Roche-Milay ; Gibaud de Saint-Verain, Guillaume des Barres, sire de Boisrosier
; Guillaume des Barres, sire de La Guierche. Ces derniers s'acquittèrent de
leurs devoirs féodaux, soit à Saint-Omer, soit à Arras, à la fin du même mois.
Eudes IV ne put donc assister au sacre de Louis X, si ce sacre eut lieu le 25
août.
[3]
Chronique de Saint Denis, Recueil des historiens de France, XX,
p. 614.
[4]
Voir des lettres de Philippe le Bel, 4 avril 1312 et octobre 1314 ;
Duchesne, Ducs de Bourgogne, pr. p. 145-117 ; Plancher, t. II, pr. CCXX.
[5]
Dom Plancher, t. II, pr. CCXX.
[6]
La rente primitive attribuée à Louis de Bourgogne, fixée par Robert II à 3.000
l., était augmentée d'un quart.
[7]
Louis de Bourgogne avait emprunté 3.000 l. au comte de Hainaut pour faire face
aux frais de ce voyage (de Villers, Monuments pour servir à l'histoire de la
province du Namur, t. III, p. 695).
[8]
Arch. de la Côte-d'Or, B. 10.495.
[9]
La Saint-Clément était le 23 novembre 1315.
[10]
Recueil de Peincedé, t. I, p. 665.
[11]
Nous ne nous chargeons pas d'expliquer comment le prince de Morée, parti de
Brazey le 23 novembre, pouvait être le 30 du même mois à Venise. Les actes ne
laissent pas de doute sur les dates. Il est vrai que les itinéraires donnés
ailleurs causent bien d'autres surprises, par suite de la rapidité des voyages
effectués.
[12]
Jules Viard, La date de la mort de Louis Hutin, dans Bibliothèque de
l'Ecole des Chartes, t. LX, p. 414.
[13]
Jeanne avait alors quatre ou cinq ans, dit la procuration d'Agnès de France, le
5 juillet 1316 (Dom Plancher, t. II, pr. CCXV). — On peut rapprocher la date de sa
naissance, qui eut lieu entre le mois de février et le commencement d'avril
1312, d'après les deux mentions qui suivent, tirées des comptes de Mahaut
d'Artois, entre la Chandeleur et l'Ascension 1312 : « à 1 valet qui apporta la
novelle que la royne de Navarre avait un enfant IIIIxx l. » (Arch. du
Pas-de-Calais, A. 293) et peu après « hanap donné à la nourrice de la fille du
roi de Navarre » (Idem, A. 298).
[14]
Lettre du 5 juillet 1316, dans dom Plancher, t. II, p. 228.
[15]
« Ne poovant bonement quant à ores porsuigre an nostre personne ladite
besogne. » Procuration du 5 juillet 1316, dom Plancher, t. II, pr. CCXXV.
[16]
Chronique de Jehan le Bel, t. II, p. 286.
[17]
On possède une missive en ce sens adressée aux échevins de Saint-Omer. Orig.
scellé, Arch. de Saint-Omer ; édité Bull. hist. et philol., 1894, p
22.
[18]
Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 30.
[19]
Dupuy, Traictez touchant les droits du roi très chrestien, 1655 ; Documents
inédits sur l'avènement de Philippe le Long, 1864, 36 pp. ; Viollet, Succession
à la couronne de France ; Mémoires de l’Acad. des Inscript., t XXXIV
; Dufayard, La Réaction féodale sous les fils de Philippe le Bel, dans
la Revue historique ; Lehugeur, Philippe le Long, etc.
[20]
La présence de Guillaume de Mello est constatée le 16 juin à Paris, le 5
juillet à Lantenay et le 17 juillet, il était revenu à Vincennes (Orig.,
Arch. de la Côte-d'Or, Chambre des Comptes, H. 10,495).
[21]
Dom Plancher, t. II, pr. CCXXV.
[22]
Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 34 et suiv., ainsi que les auteurs
précités pour les discussions relatives à ces pourparlers préliminaires.
[23]
Voir la lettre du duc Eudes IV, du 26 décembre 1316, adressée au comte de
Flandre Comment les seigneurs réunis à Vincennes prirent-ils des résolutions
qu'on n'avait pu adopter à Paris ? En changeant de résidence, n'eut-on pas
l'intention d'écarter des partisans trop zélés pour la cause du duc de
Bourgogne ? On pourrait le croire.
[24]
Il n'est pas nécessaire d'analyser complètement cet acte, dont il est question
dans tous les auteurs précités, et dont le texte a été plusieurs fois publié.
Dupuy, Traité de la majorité des rois, page 149 ; Plancher, t. II, pr. CCXXIV ; Secousse, Mémoires
sur Charles le Mauvais, t. II, p. 2, etc.
[25]
Orig., Arch. de la Côte-d'Or, B. 10,495, rouleau.
[26]
Parmi les témoins du traité figurent, en outre, Chartes de Valois, Mahaut,
comtesse d'Artois ; Blanche de Bretagne, Louis et Jean de Clermont, Gui, comte
de Saint-Pol ; Henri, sire de Sully Guillaume d'Harcourt, Herpin d'Erquery.
[27]
Lettre d'Eudes IV, du 26 décembre 1316, au comte de Flandre. Les auteurs qui se
sont occupés de la question n'ont peut-être pas suffisamment tenu compte de la
teneur de cette curieuse missive.
[28]
Philippe le Long, né en 1293, avait alors 23 ans, et Eudes IV, né en 1295 était
dans sa 22e année.
[29]
Orig. scellé en cire jaune, Arch. nat., J. 254b, n° 6.
[30]
Marie de Bourgogne, comtesse de Bar, était fille de la duchesse Agnès et tante
de Jeanne.
[31]
Arch. du Pas-de-Calais, Trésor d'Artois, A. 61.
[32]
Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 53-58. La date de 1316 est exacte,
car on a un séjour du duc à Bergues, le 14 août 1316.
[33]
Philippe passa en Franche-Comté, et nous avons des raisons de croire que le duc
le rejoignit, soit à Cuisery, soit à Pont-de-Veyle, d'où ils gagnèrent Lyon par
bateau.
[34]
On a une pièce datée de Lantenay, en septembre (Arch. nat., JJ. 54 B., n° 20)
et d'après les itinéraires, le duc était le 19 dans cette localité.
[35]
Pièce du 27 septembre 1316, Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. I, p. 783.
[36]
Les Bourguignons, témoins du contrat de mariage à Nogent, sont Hugues de
Vienne, seigneur de Montmorot : Eudes, sire de Grancey ; Guillaume de Mello,
seigneur d'Epoisses ; Jean de Corcelles, maréchal de Bourgogne ; Hugues de
Bourbon, seigneur de Montperroux ; Jean de Frolois, seigneur de Molinot ;
Alexandre, seigneur de Blaisy ; Ponce, seigneur de Mussy.
[37]
Voici la mention précieuse qui fixe la date de naissance de la future duchesse
de Bourgogne « Mandement de Mahaut, contesse d'Artois, à Denis d'Hireçon, de
payer XII liv. par. pour un hanap d'argent donné à Hugues de Fley, vallet de la
royne de Navarre, qui apporta à Robert les novelles que Jehanne, notre file,
estoit accouchée d'une file », 4 mai 1308, (Arch. du Pas-de-Calais, Comptes de
l'Artois, A. 242). En supposant que le valet ait mis deux ou trois jours pour
accomplir son message, on voit que la date du 1er ou 2 mai peut être acceptée.
Indépendamment de l'importance de cette note qui nous donne la naissance exacte
de la femme d'Eudes IV, nous sommes fixés sur la consommation du mariage de
Philippe le Long avec Jeanne de Bourgogne (comté), mariage célébré à Corbeil,
en janvier 1307, et qui eut son entier effet peu de temps après, puisque la
fille de Mahaut d'Artois accoucha en mai 4308. Le mariage a donc été consommé
avant 1308 ou 1309, contrairement à ce que dit M. Lehugeur dans son excellent
livre.
[38]
Voir dans dom Plancher, t. II, pr. CCXXVI, le texte de ce traité.
[39]
Servois, loc. cit.
[40]
Lehugeur, Philippe le Long, p. 80. Chartes de novembre dans lesquelles
la qualité de régent est remplacée par celle de roi. Arch. nat. JJ. 54 B, n°
30, 36, 36 bis.
[41]
Servois, loc. cit., lettre aux habitants de Montpellier.
[42]
Bibl. nat., col. Moreau, t. 1423, fol. 18-20, Ces lettres ont été publiées par
M. Servois, Documents inédits sur l'avènement de Philippe le Long, p.
22-30 ; la lettre de la duchesse a été publiée également par Kervyn de
Lettenhove, Froissard, t. VI, p. 456-457, d'après une copie fautive des
Archives de Bruxelles.
[43]
Lettre d'Eudes, du 21 décembre 1316, au comte de Flandre.
[44]
Lettre de la duchesse douairière Agnès de France au comte de Flandre, de
décembre 1316.
[45]
La duchesse Agnès était restée en Bourgogne elle n'assista donc pas en personne
à la cérémonie du sacre, comme le dit Girard de Frachet, Recueil des
historiens de France, t. XXI, p. 47. Le duc de Bourgogne n'y assista pas
davantage, il ne put y recevoir l'accolade de chevalier, comme l'affirme la Chronogr.
regum Franc., t. I, p. 238.
[46]
Bibliothèque nationale, collection Moreau, t. 900, fol. 20.
[47]
Arch. de la Côte-d'Or, Chambre des Comptes, B. 41291, deux pièces.
[48]
Pinchart, Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1884, p. 76-78. Parmi les
témoins de cet acte paraissent Jean, comte de Joigny ; Erard, seigneur de
Nanteuil ; Dreux, sire de Trainel ; Jean, seigneur de Plancy ; Jean de
Saint-Florentin, etc.
[49]
Rymer, Fœdera, t. II, pars I, p. 126.
[50]
Orig., Arch. nat., J. 394, B. n° 80.
[51]
Arch. nat., JJ. 55, n° 17.
[52]
Arch. nat., JJ. LV, n° 38.
[53]
Arch. nat., J. 562, n° 4.
[54]
1348, 27 mars, Bibl. de l'Arsenal, mss. 6024, n° 46.
[55]
La dispense du pape Jean XXII est du 5 mai 1318, dom Plancher, t. II, pr. CCXXIX.
[56]
Arch. du Pas-de-Calais, comptes de l'Artois, A. 361.
[57]
Arch. du Pas-de-Calais, A. 366. L'hôtel de Conflans devint la propriété des
ducs après la mort de Mahaut d'Artois.
[58]
Dom Plancher, t. II, pr. CCXXVI.
[59]
La duchesse était née le 1er ou 2 mai 1308, comme nous l'avons déjà dit et
prouvé.
[60]
« Item, 14 draps de Turquie, dont l'en fist une cote et 4 mantel à Madame
la duchesse de Bourgogne, en laquelle elle fut espousée. Item, 4 draps de
Turquie à fleurs de lis de fin or, dont l'en fist une robe que elle vestit le
soir dont elle fut espousée lendemain. Item, III racaz sur champ adzuré à
poissons d'or, dont l'en li fist 1 seurcot et 4 mantel que elle vestit quand
elle alla à la messe. Item, 4 nachis d'or, dont l'en fist une chape à Madame la
duchesse que elle vestit à l'entrée de Paris la nuit dont elle fut espousée
lendemain, etc. » (Compte de Geofroi de Fleuri, argentier de Philippe le Long,
Bibl. nat., Collect. Clairambault, t. CCXXVIII ; éd. Douet d'Arcq, Comptes
de l'argenterie, p. 9-11).
[61]
Arch. du Pas-de-Calais, A. 63.
[62]
Convocations des 12 et 18 novembre 1318, Arch. nat., JJ. 56, n° 73 et 124.
[63]
1319, 20 août, Arch. nat., J. 403, n° 23.
[64]
Voir le chapitre précédent.
[65]
Arch. nat., JJ. 58.
[66]
Arch., nat. JJ. 59, n° 62.
[67]
1318, 42 mars, Actes du Parlement de Paris, n° 4691 et 4693.
[68]
1314, 5 novembre, Actes du Parlement de Paris, n° 4493, 4494, 4495.
[69]
1317, mars, Actes du Parlement de Paris, n° 4695.
[70]
Arch. nat., JJ. 56, n° 538.
[71]
1319, mars, Arch. nat., JJ. 56, n° 569.
[72]
1319, 6 octobre, Actes du Parlement de Paris, t. II, n° 5867.
[73]
Arch. nat., JJ. 59, n° 172.
[74]
1348, 12 octobre, Plancher, t. 83, p. 167 ; Juénin, Nouvelle Histoire de
Tournus, pr. p. 238 ; — 1349, 2 décembre, Gagnare, Histoire de l'église
d'Autun, p. 624-626.
[75]
Convocation du 9 avril 1318, Bibl. nat., collect. Bourg., t. 94, fol. 594, et
t. 403, fol. 17.
[76]
Arch. nat., JJ. 56, n° 423 ; A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. 239 ; Recueil
des historiens de France, t. XXIII, p. 848.
[77]
Pièces du 7 juin et du 14 juillet, Arch. nat., JJ. 56, n° 135, 156, 188.
[78]
Voir Lehugeur, Philippe le Long, p. 120 et suivantes.
[79]
Arch. nat., P. 1372², col. 2100.
[80]
Dom Plancher, t. II, pr. CCXXXII
et CCXXXIII.
[81]
Arch. nat., J. 408, n° 33 et J. 411, n° 44.