HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME SEPTIÈME

 

INTRODUCTION.

 

 

Il y avait à la fin du XVIIe siècle, au-dessus de la porte de la sacristie de la Sainte-Chapelle de Paris, un tableau qui avait excité la curiosité de Roger de Gaignières, et dont il avait fait prendre copie. Cette reproduction sur vélin et à la gouache, heureusement conservée à défaut de l'original, se retrouve dans les portefeuilles de l’éminent collectionneur[1]. Le motif inexpliqué de ce tableau a paru offrir de l'intérêt, car il a été plusieurs fois publié, d'une manière peu exacte il est vrai, par des curieux qui n'en pouvaient soupçonner l'exceptionnelle importance. Des trois personnages qui y figurent, un seul avait été identifié ; Jean le Bon était facile à reconnaître d'après le précieux portrait original de la galerie Mazarine, et grâce aux couleurs du costume. Assis à gauche sur un escabeau doré, il porte un manteau bleu avec une pèlerine de même nuance doublée de fourrures blanches. A droite, sur un trône et sous un dais recouvert de riches tentures, apparaît un haut dignitaire de l'Eglise, auquel un seigneur à genoux, la dague au côté, et revêtu d'une robe écarlate, offre un dyptique en présent. Une petite nef en or d'un beau travail, placée sur un piédestal en bois à côté du prélat, est le cadeau que vient de faire Jean le Bon. La chambre entière est ornée de tapisseries intéressantes et variées.

Les documents et les comptes de 1344, fournissent les détails les plus complets sur la mission auprès du Pape dont le roi Philippe de Valois chargea ces princes, et permettent d'identifier les personnages. On voit qu'Eudes IV, pour lequel on confectionnait sans cesse des robes d'escallate sanguine ou vermoille à chaque fête de l'année, avait acheté chez Robin Racour, orfèvre, et chez Simon, changeur à Paris, des joyaux et ymaiges pour offrir au souverain pontife et aux prélats de son entourage, et qu'il reçut lui-même dit Saint-Père trois coursiens de prix en présent. En comparant les médailles et les effigies relatives à Clément VI, on est assuré que l'on est ici en présence d'un portrait authentique de ce Pape[2].

La livrée écarlate dit grand seigneur est celle de nos ducs de la première race, comme le bleu pers est celle des princes de la maison de France. On doit même ajouter que les ducs de la branche des Valois conservèrent pour leur costume les couleurs des ducs de la race capétienne auxquels ils succédaient.

Nous avons donc, à n'en pas douter, un portrait d'Eudes IV, dont la ressemblance est d'autant plus probable que les deux personnages qui l'accompagnent paraissent eux-mêmes fidèlement reproduits.

Suivant son habitude, Gaignières n'a pas manqué de représenter isolément et en pied les grands seigneurs assis, couchés ou à genoux, mais ces interprétations annexées aux folios suivants du recueil précité sont beaucoup moins soignées[3]. L'artiste auquel nous avons confié la reproduction de ces dessins a, sur notre désir, conservé pour Eudes la physionomie que révèle le tableau, comme ayant un caractère plus sérieux d'authenticité. Ses cheveux sont rouges, comme ceux de sa sœur la reine Jeanne, femme de Philippe de Valois, dont nous donnerons bientôt le portrait, d'après la miniature du miroir historial de Vincent de Beauvais, manuscrit traduit par son ordre, et qui lui fut offert par Jean du Vignay.

Si l'identité des personnages n'est pas discutable, peut-on affirmer que le tableau de la Sainte-Chapelle ait eu pour motif l'ambassade en Avignon du mois de juin 1344 ? Nous l'avions cru tout d'abord, mais il y a une difficulté à cela. Dans les achats faits par Eudes IV peu avant ce voyage, il n'est question que d'un saint Jean-Baptiste, auquel on prit soin de mettre une légende, et pour lequel on fit confectionner un étui de cuir. Or, le dyptique offert ici au Pape par notre duc représente très nettement Jésus-Christ et la Vierge.

Dans une circonstance plus solennelle, Jean le Bon, duc de Normandie, s'était rendu à Avignon avec son oncle Eudes IV, sur l'ordre de Philippe de Valois, lors du couronnement de Clément VI dans l'église des Frères-Prêcheurs, le 19 mai 1342. A cette cérémonie, les deux ducs tinrent la bride du cheval de chaque côté du Pontife, et lui offrirent le premier plat ait moment du festin[4].

Ce sont les deux seuls voyages que ces princes firent ensemble à la cour de Clément VI en Avignon.

Il nous paraît à peu près certain que c'est à l'occasion des présents offerts lors du sacre de Clément VI, en 1342, que fut fait ce tableau dont nous ne publions qu'une copie réduite, tout en regrettant de ne pouvoir donner la magnifique reproduction en couleur sur photographie, que M. Paul de Saint-Etienne a bien voulu faire pour nous. A quel artiste est-il permis d'attribuer ce tableau, l'un des plus anciens que l'on puisse citer ? Doit-on prononcer le nom de Jean Coste, qui était regardé, en 1349, comme le meilleur peintre de Paris, et alors retenu au service du duc de Normandie, dont il devait devenir plus tard peintre titulaire lorsque Jean le Bon monta sur le trône de France[5] ? Mais cette conjecture n'étant appuyée par aucun document certain restera sans valeur.

Nous ne pouvons que rendre hommage à la sagacité de Gaignières qui a sauvé de l'oubli ce petit monument, tableau historique de premier ordre dont le motif était ignoré, et qui nous a conservé copie d'une relique de notre ancienne école française, antérieure de vingt ans environ ait portrait isolé de Jean le Boit que tout le monde connaît.

 

Vausse, septembre 1900.

 

 

 



[1] Bibl. nat., Estampes, Oa 11, fol. 85.

[2] Je tiens à remercier M. Henri Bouchot, conservateur des Estampes à la Bibliothèque nationale, qui a bien voulu faciliter mes recherches, et mettre à ma disposition tous les documents iconographiques relatifs à Clément VI.

[3] Gaignières faisait reproduire plusieurs exemplaires des personnages en pied pour en faire présent à des amis. On a deux copies du portrait d'Eudes IV (Oa 11, fol. 87 et 88). Jean le Bon est donné au fol. 86, et nous le retrouvons semblable dans le t. 633 de la collection Clairambault. Ces reproductions faites à la hâte laissent beaucoup à désirer.

[4] Voir les détails au chapitre LI, in fine, de ce présent volume. A la date de mai 1342, Jean le Bon, né le 26 avril 1319, était âgé de 23 ans ; Eudes IV, né en 1295, en avait 47, et le pape Clément VI (Pierre Roger), né en 1292, atteignait sa cinquantième année.

[5] Bernard Prost, Recherches sur les peintres du roi antérieurement au règne de Charles VI, p. 10-14. — Voir aussi Arch. de l'art français, p. 331 et suiv., Notes sur Jean Coste, etc.