RAPPORTS DU DUC ROBERT II AVEC LE SAINT-SIÈGE.
Procédés économiques
pour payer les services de ses clercs et autres officiers ecclésiastiques. —
Privilèges obtenus des papes. — Concessions de la cour de Rome à la duchesse
Agnès de France, à la duchesse douairière Béatrice de Navarre, à Marguerite
de Bourgogne, reine de Jérusalem et de Sicile, comtesse de Tonnerre. —
Privilèges et grâces pontificales délivrés aux seigneurs. — Nombreuses
dispenses de proche parenté pour faciliter les mariages. — Indulgences
accordées aux seigneurs, pour des églises ou des chapelles castrales. —
Mécontentement des ecclésiastiques pour les bénéfices trop souvent cédés à
des étrangers et principalement à des Italiens. — Le neveu d'Honorius III et
frère d'Honorius IV pourvu de revenus considérables, place lui-même ses
créatures et ses favoris. — Changement de condition du bas clergé. — Extrême
détresse des monastères de tous ordres, Saint-Seine, Moutier-Saint-Jean,
Vézelay, Saint-Germain d'Auxerre, Cluny. — Dénuement des églises de Langres
et d'Autun très chargées de dettes. — Troubles pour l'élection des abbés,
compétitions regrettables. — Troubles à Molème, Moutier-Saint-Jean,
Saint-Jean d'Autun. — Scandales de l'abbaye de Pothières ; l'abbé Pierre
assailli par les bourgeois de Mussy, aidés par les sergents de l'évêque de Langres
; pillage de sa maison ; violences commises dans l'abbaye ; débats en
Parlement ; sergents nommés par le roi pour protéger le monastère ; garnison
de Mussy en guerre avec les officiers royaux. — Arrêt du Parlement condamnant
les rebelles à une forte amende, après enquête sur les dégâts commis. —
Désordres à Flavigny, où le duc fait détruire le palais épiscopal. —
Violences de l'abbé de Cluny contre l'évêque de Mâcon. — Guerres privées des
seigneurs, Philippe de Vienne, Simon de Chaussin, Simon de Longwy. — Luttes
de Philippe et de Jean de Vienne contre le duc ; siège d'Authume et
confiscation de ce domaine — Jean de Vergy en guerre avec Hugues de Chalon. —
Confiscation de Salmaise et de Thoisy sur Etienne de Mont-Saint-Jean qui
avait refusé au duc l'ouverture de ces châteaux. — Fréquents conflits de
juridiction entre les sergents du duc et les officiers royaux.
Le duc
eut toujours grand intérêt à se maintenir en bons rapports avec le
Saint-Siège, car il avait trouvé un procédé avantageux et économique pour
payer les services que lui rendaient ses clercs, chapelains et autres
officiers ecclésiastiques ; il usait de son crédit auprès des papes, et en
obtenait des bénéfices pour ses protégés. Hugues d'Arcy, qui remplissait
l'office de chancelier à la cour de Bourgogne, fut promu à l'évêché d'Autun
par suite de ses démarches, et c'est aussi par son entremise que le prélat
fut investi du pallium[1]. Mais comme le duc avait besoin
de ses services, il obtint pour lui une dispense des visites diocésaines. A
la demande de Robert des indulgences furent octroyées aux pénitents qui se
rendraient à la Sainte-Chapelle de Dijon, et ratification fut délivrée, en
1290, à Lambert Auxerrois, nommé doyen de cette église, en remplacement
d'Artaud, précédent titulaire, décédé le 10 décembre 1289[2]. Boniface
VIII, faisant droit à la requête du duc qui réclamait pour son médecin
Humbert de Marcilly, clerc du diocèse d'Autun, l'absolution de bâtardise,
autorisa ce dernier à pouvoir occuper des bénéfices ecclésiastiques. Le duc
et la duchesse obtinrent, pour leur chapelain, le droit de garder moitié des
offrandes pour les messes célébrées sur leur autel portatif, offrandes qui
auraient dû appartenir aux desservants de l'église paroissiale. Des bulles
pontificales pouvaient seules autoriser l'usage de l'autel portatif, comme
elles furent également délivrées à Marguerite de Bourgogne, reine de Sicile,
à Guillaume, sire de Grancey, et à Isabelle de Til-Châtel, ainsi qu'à
d'autres grands barons. Jean de
Semur, clerc et familier de Robert, archidiacre de Flavigny et chancelier de
Bourgogne après Hugues d'Arcy, fut autorisé, par Boniface VIII, à percevoir
le revenu de ses bénéfices sans être astreint à résidence, et en
considération du duc, la première prébende vacante lui fut réservée dans
l'église de Chalon. Pour donner une nouvelle preuve de courtoisie et de bons
sentiments, le pape chargea le duc de nommer lui-même un titulaire pour
l'église de Saulieu, et lui permit de construire à Dijon un hôpital pour les
pauvres, dont le recteur serait à sa nomination. Lors de l'interdiction jetée
par l'évêque de Langres sur la ville de Dijon, Robert prit soin de se
prémunir contre la sentence en faisant déclarer que le duché ne pourrait être
atteint par cet anathème, et obtint de faire célébrer la messe avant jour.
Des dispenses canoniques lui furent en outre concédées pour cause de parenté
lors du mariage de tous ses enfants. La
duchesse Agnès, fille de saint Louis, participait aussi aux largesses du
Saint-Siège, qui ne laissait échapper aucune occasion de lui être agréable.
Nicolas IV lui avait concédé le droit de visiter deux fois l'an l'abbaye de
Cîteaux avec quatre dames de compagnie décemment vêtues, à condition de ne
point coucher dans l'enceinte du couvent réservée aux moines. Boniface VIII
lui accorda la faculté de choisir un confesseur à son choix, et l'exempta de
toute excommunication n'émanant pas directement de la cour de Rome. La
duchesse douairière Béatrice de Navarre avait été admise à entrer, quatre
fois l'an, dans les abbayes de Cîteaux, Clair vaux, La Ferté et Larrivour,
avec six dames de compagnie, sans avoir droit d'y manger, ni d'y coucher, et
avait été gratifiée de divers autres privilèges. De
toutes les princesses, Marguerite de Bourgogne, reine de Jérusalem et de
Sicile, comtesse de Tonnerre, obtint plus particulièrement du Saint-Siège des
faveurs que méritaient ses bonnes œuvres et sa haute piété ; elle bénéficiait
aussi de l'influence considérable que possédait alors l'archidiacre de
Tonnerre, Pandulphe de Savelli, neveu du pape Honorius III et frère
d'Honorius IV. On a plus de cinquante bulles de différents pontifes, à son
adresse : exemption de toute excommunication n'émanant pas directement de la
cour de Rome, droit d'avoir un autel portatif, autorisation d'entrer trois
fois l'an dans les monastères Cisterciens avec huit suivantes, faculté de
faire dire la messe même dans les endroits prohibés, droit de choisir un
confesseur à son gré, autorisation d'établir dans son château de Maulne trois
chapelles et de les faire desservir par des chapelains nommés par elle,
privilèges et indulgences pour l'hôpital qu'elle venait d'édifier à Tonnerre,
droit d'y faire dire la messe avant jour, concession pour une chapelle à
construire dans son château de Ligny, exemption de résidence pour le maître
de l'hôpital de Tonnerre, qui pourra toucher ses bénéfices et s'occuper des
affaires de la reine, absolution pour ses vœux de croisade, moyennant
finance. Malgré
l'hostilité peu déguisée de certains seigneurs bourguignons à l'égard de
l'autorité ecclésiastique intervenant dans les conflits de juridiction, la
cour de Rome ne se montrait pas avare de ses largesses pour ceux qui les
réclamaient, et distribuait assez libéralement des dispenses qui n'étaient
pas toujours d'accord avec l'esprit du règlement Honorius IV promet au moine
Thibaud, fils naturel de Jean de Chalon, le bâton pastoral d'une abbaye
bénédictine quelconque, malgré sa tache de bâtardise qui lui interdisait la
possession d'un bénéfice. Nicolas IV autorise Etienne de Montigny, clerc du
diocèse de Langres, fils naturel d'un prêtre, à occuper des fonctions
ecclésiastiques et à toucher des prébendes. A la prière de Marie de Brabant,
veuve de Philippe III, Gaucher de Rochefort, vicomte de Chartres, est pourvu
d'un canonicat dans l'église de Langres, quoique n'ayant pas atteint sa
vingtième année. Jean d'Aigremont, religieux de Saint-Michel de Tonnerre,
ayant quitté l'habit monastique, est autorisé à le reprendre et à rentrer
dans son couvent (5899). Jeanne, dame de Châteauvillain, est admise à entrer
une fois l'an dans certains monastères cisterciens avec six suivantes.
Nicolas IV permet à Guillaume, sire de Grancey et à Isabelle de Til-Châtel,
sa femme, de fonder un hôpital à Grancey, d'y établir une chapelle et un
cimetière ; mêmes privilèges pour l'hôpital du Saint-Esprit de Dijon. Jean de
Clamecy, fils d'un moine convers, ayant quitté les ordres, est absous par
Boniface VIII de la tache de bâtardise qui mettait obstacle à la prise de
possession des bénéfices. Les
dispenses de parenté pour faciliter les mariages sont très fréquentes. Robert
de Grancey, seigneur de Larrey, sur le point de contracter alliance avec
Jacquette de Montbéliard, dame d'Antigny, sollicite et obtient une dispense
pour leur parenté, en 1298. Parfois le Saint-Siège donnait l'absolution et la
dispense pour des mariages effectués depuis longtemps entre parents, et dont
la dissolution aurait pu causer des troubles sérieux dans les grandes
familles féodales. Le pape Martin IV accorda, en 1282, une dispense pour le
mariage, contracté deux ans auparavant, entre Huguenin de Montréal, fils du
duc Hugues IV, et Marguerite, fille de Jean de Chalon, les conjoints étant
parents au quatrième degré. Jean, seigneur de Frolois, marié à Agnès de
Saint-Verain, veuve de Guillaume de Mello, seigneur d'Époisses, argua de son
ignorance sur leur degré de parenté au moment où fut consommée cette alliance
dont étaient issus des enfants, et se fit absoudre par le pape, en 1289.
Après trente années de mariage, et alors qu'ils avaient trois fils et une
fille, Gui, fils de Gautier de la Ferté-sur-Amance, et sa femme Alice, fille
du connétable Jean de Choiseul, obtinrent de Nicolas IV de pouvoir rester
légalement unis par le mariage, malgré leurs liens de parenté, 1288 et 1290 ;
il faut reconnaître que cette absolution était bien tardive. Plus d'une fois
la dispense fut concédée à des parents assez proches pour mettre fin à des
luttes de famille. Philippe de Vienne, sire de Pagny, soutenait depuis
longtemps avec Simon, fils de Mathieu, sire de Longvic, une guerre
désastreuse qui menaçait de s'éterniser et dans laquelle Simon perdit la vie
; on ne trouva d'autre moyen, pour y mettre un terme, que de marier Hugues,
fils de Philippe de Vienne, avec Gillette, fille de Simon de Longvic, au
moyen d'une dispense facilement délivrée par le Saint-Siège, en 1288. Nombreuses
aussi sont les indulgences à durée variable accordées sur les demandes de
seigneurs ou d'ecclésiastiques, pour l'église Sainte-Marie de Mirebeau, pour
la chapelle de l'église de Grancey, pour Saint-Martin de Chablis, pour la
chapelle de Bligny-sous-Beaune, pour l'église collégiale de Saint-Marin de
Montréal, pour la chapelle de Pagny, pour l'hôpital de Sainte-Marie de Dijon,
pour l'église de Couches, pour celle de Châteauvillain, Saint-Pierre de
Bauffremont, l'hôpital de Tonnerre, l'abbaye de Cîteaux. Cette
bienveillance du Saint-Siège à l'égard des grands personnages s'étendait
aussi sur le clergé ; mais les ecclésiastiques de nos provinces se
plaignaient, non sans raison, de la trop large part faite aux étrangers, et
principalement à des Italiens, qui étaient pourvus de riches bénéfices dont
ils dépensaient les revenus hors du royaume. Déjà, sous Saint Louis, on avait
vu un étranger, chanoine de Salamanque, investi de l'archidiaconat de
Tonnerre. Le poste, ayant été ensuite occupé par Henri, nommé en 1289, évêque
de Bordeaux, fut attribué à Pandulphe de Savelli, neveu du pape Honorius III
et frère d'Honorius IV, qui touchait, dans les diocèses de Langres, Chalon, Sens,
Metz, etc., des revenus considérables et vraiment abusifs, ayant obtenu
dispense pour la pluralité des bénéfices. Ce personnage, qui était en même
temps chapelain et sous-diacre du pontife, avait réuni dans sa main tant de prébendes
lucratives, que les clercs des diocèses de Chalon et de Sens, indignés de sa
rapacité, pillèrent quelques-uns de ses bénéfices ; Boniface VIII chargea les
abbés de Saint-Germain d'Auxerre et de Sainte-Colombe de Sens d'intervenir et
de le protéger lui et ses biens. Pandulphe de Savelli occupa pendant assez
longtemps les fonctions de prévôt de Chablis où il ne résidait guère, mais
les habitants de cette ville profitèrent de son influence pour obtenir divers
privilèges. Par malheur il se mêlait aussi de protéger ses propres favoris,
tous d'origine romaine ; sa prévôté était administrée par Léonard de Lenticulo,
chanoine d'Anagni, qui n'y résidait pas davantage et passait procuration à un
autre[3] ; il donnait l'office de
sergent à Nicolas d’Aringiano[4], faisait nommer Pierre de
Thealdinis, de Rome, comme chanoine de Chablis, en remplacement de Pagulus de
Coulon, qui venait de contracter mariage[5]. Puis, quand Savelli fut pourvu
d'un bon évêché[6], l'archidiaconat de Tonnerre
fut transmis à un autre favori Albert Aycelin, fils de Guillaume Aycelin,
sire de Montaigu, déjà chanoine de Chartres, comblé de privilèges, exempt de
toutes charges et paraissant à peine pour toucher ses revenus. Vers le même
temps un autre chapelain de Boniface VIII, Pierre Grimaud, était doté d'un
canonicat dans l'église d'Autun, avec dispense de toute résidence. Ces
inqualifiables abus provoquaient des protestations d'autant mieux justifiées
que la condition du bas clergé avait bien changé depuis un siècle, et que
l'exercice de la vie monastique avait singulièrement perdu de sa ferveur et
de sa dignité premières. La plupart des monastères, accablés par la levée des
décimes et par les charges de toutes sortes, victimes aussi des dilapidations
et de la mauvaise gestion de ceux qui les gouvernaient, se trouvaient réduits
à une extrême détresse. L'abbaye
de Saint-Seine était administrée par l'abbé Jean qui fut nommé par Martin IV,
évêque de Valence et de Die, en 1283, mais qui reçut autorisation de
conserver quelque temps encore les fonctions abbatiales à cause des dettes de
sa maison. Honorius IV pourvut à son remplacement et notifia au duc de
Bourgogne la nomination de Guillaume, son successeur, en 1285, mais la
situation ne s'étant pas améliorée et les religieux se trouvant très pressés
par leurs créanciers, et notamment par des marchands de Pise auxquels ils
devaient deux mille livres tournois, Nicolas IV chargea plusieurs mandataires
de faire appliquer la totalité des revenus à la liquidation des dettes les
plus urgentes, puis, sur de nouvelles réclamations, et pour mettre fin à une
situation intolérable, Boniface VIII donna ordre à l'abbé de Cluny de prendre
la direction de l'abbaye de Saint-Seine, et de l'annexer au besoin à celle de
Cluny, 1302. Jean, abbé de Moutier-Saint-Jean, fut autorisé à recueillir,
pendant cinq ans, les revenus du prieuré de Jully-sur-Sarce pour payer les
dettes de son monastère, 1289. L'abbaye de Molème était grevée de onze mille
livres tournois dues à divers créanciers, et l'abbé Etienne reçut ordre de
Boniface VIII de réserver les revenus du prieuré de Varennes alors vacant
pour en alléger les charges. Jean
d'Auxerre, abbé de Vézelay, qui s'était rendu au concile de Lyon, et y avait
terminé sa longue carrière, laissait, suivant la Petite Chronique de Vézelay,
son monastère dévasté, privé de toutes ses ressources, et succombant sous le
poids des dettes. C'est vainement que le pape et les cardinaux cherchèrent
pour le remplacer un homme capable et énergique. Leur élu Mile de Colombes,
animé des meilleurs sentiments, retint les revenus des prieurés pour éteindre
les créances les plus urgentes, mais son administration ne fut pas d'assez
longue durée pour en obtenir la libération complète. L'importante
abbaye de Saint-Germain d'Auxerre n'était pas dans une situation plus
florissante. L'abbé Jean ayant été destitué, en 1285, à la suite d'une
administration déplorable, Honorius IV y installa d'office l'abbé Gui, pour
remédier à cet état de choses. L'abbaye de Cluny avait elle-même beaucoup
perdu de son ancien éclat, et sa richesse, proverbiale sous Saint Louis,
n'était plus qu'un souvenir. Ses embarras étaient tels, en 1286, que l'abbé
Ives fut obligé d'y affecter la totalité des revenus du prieuré de
Saint-Vivant, où il avait fait son noviciat. Les
prélats qui se succédaient sur les sièges de Langres et d'Autun trouvaient
leur église dans le dénuement le plus complet. Après le décès de Gui de
Genève, le pape Boniface VIII, approuvant la nomination de Jean de Rochefort
comme évêque de Langres, donnait en même temps des instructions pour la
liquidation des dettes de son prédécesseur. A Autun, les chanoines n'étaient
pas moins gênés, et les embarras financiers de leur église se trouvaient
aggravés par les travaux de constructions qui se poursuivaient à la
cathédrale. L'évêque Hugues d'Arcy obtint du Saint-Siège le droit de
prélever, pendant deux ans, tous les bénéfices ecclésiastiques de son diocèse
pour acquitter les dettes de son église. Dans
les grandes abbayes, l'élection des abbés ne se faisait plus avec calme. Des
compétitions regrettables donnaient lieu à des collisions non moins
regrettables. A Molème, l'abbé Dreux étant décédé en 1296, le cellérier du
monastère, aussi nommé Dreux, fut élu en même temps que frère Erard, prieur
de Choan, et à la suite de scènes tumultueuses furent mis en demeure de se
démettre. Etienne prit à leur place le bâton pastoral[7]. A Moutier-Saint-Jean, après la
mort de l'abbé Gaudri, deux compétiteurs, Eudes, infirmier du monastère et
Hugues, prieur de Thisy, furent élus. Boniface VIII les remplaça par le neveu
du défunt, Remond de Quémigny, auparavant abbé de Pothières[8]. Pierre, prieur de Salmaise,
fut nommé d'office abbé de Sainte-Colombe de Sens, par Honorius IV, après les
élections mouvementées qui avaient révolutionné cette abbaye, décembre 1285.
A Saint-Jean d'Autun, deux abbesses, Blanche de Marigny et Alix de Menetreux
ayant été simultanément élues, il s'ensuivit des troubles assez graves pour
nécessiter l'intervention du pape. L'abbaye
de Pothières fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes
scandaleuses à la suite de la nomination de l'abbé Pierre, dont l'élection
avait été fort contestée. Les religieux du monastère, ses compétiteurs
vraisemblablement, avaient ameuté la population contre lui, envahi et pillé
ses biens. L'abbé, craignant de mauvais traitements, s'était réfugié dans sa
maison de Villiers, d'où il fit parvenir un avis à Guillaume d'Ostun, bailli
de Tonnerre, pour le prier de venir le rejoindre et d'amener du monde pour le
défendre. Cette affaire occasionna, pendant près de cinq années, des débats
au Parlement, car Charles d'Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile, ayant la
garde de Pothières en qualité de comte de Tonnerre, n'était point là pour
protéger les religieux, il fallut de longs pourparlers pour obtenir son
consentement et transmettre au duc de Bourgogne un droit de garde et de
protection dont le titulaire ne pouvait user. Il
paraît certain que les évêques de Langres, dont les moines de Pothières
n'avaient pas voulu reconnaître l'autorité, favorisaient ces désordres et
encourageaient ces violences. La protection du duc et même celle du sergent
royal qui furent accordées aux religieux, sur leur demande, n'eurent pas
assez d'influence pour les soustraire aux mauvais traitements des officiers
de l'évêque Gui de Genève. Dans l'été de 1288, l'abbé Pierre s'étant retiré
dans une maison isolée qu'il avait fait construire sur des ruines romaines à
Vaussoué[9], y fut assailli par les
sergents de l'évêque, résidant à Mussi-sur-Seine, aidés par tous les
bourgeois de cette ville. On emporta les meubles, on pilla les caves et les
greniers ; on brisa ce que l'on ne put emporter ; on rompit les tonneaux dont
partie du vin fut perdue. L'abbé parvint à s'échapper sain et sauf : «
Guillaume Pou-Villain, bailly de Muxi, avoit menacé ledit abbé et dist que il
li abatroit sadite maison seur la teste, et que il sauroit se sa teste estoit
aussi dure comme la pierre. » Puis, les envahisseurs mirent le feu aux
granges et commirent de grands dégâts dans le domaine dont ils emportèrent
les clefs. De là, ils se rendirent à Pothières, et y renouvelèrent ces scènes
de désordre. Plusieurs moines furent battus et blessés, on chassa du
monastère le sergent royal préposé à sa garde ; un des frères convers et le
lieutenant de l'abbé furent traînés par les pieds dans la boue et ensuite
jetés en prison. Des
plaintes furent adressées à la cour du Parlement pour mettre fin à ces
scandales, faire punir les auteurs de ces inqualifiables agressions, et en
obtenir des amendes proportionnelles aux dommages causés. Une enquête fut
ordonnée, à laquelle procéda Guillaume Grenouille, prévôt de Sens, qui fit un
devis des dégâts commis dans les diverses localités et se montant à 1358
livres tournois[10]. Toujours
soutenus par l'évêque de Langres, les révoltés faisaient mine de résister
même aux agents du roi. Ayant appris que les officiers royaux devaient venir
à Mussy pour prendre les coupables, ils fortifièrent le château de cette
ville pour s'y défendre, y mirent une forte garnison, et mandèrent à leur
aide Bernardin, maire de Châtillon-sur-Seine, qui accourut avec les bourgeois
et les nobles de Châtillon ; ils détruisirent les ponts et coupèrent les
arbres pour empêcher l'approche du château de Mussy. Sur ces entrefaites,
l'évêque Gui de Genève étant décédé en 1290, les révoltés furent abandonnés à
eux-mêmes, et la justice royale, qui n'était pas expéditive, ne prononça leur
condamnation que le 8 janvier 1292. L'intervention de l'évêque fut
formellement constatée dans le jugement ; son bailli, son prévôt et les
bourgeois de Mussy, dont la culpabilité fut facilement établie par témoins,
se virent condamnés à mille livres d'amende envers le roi, à cinq cents
livres de dommages et intérêts envers l'abbé, avec obligation de reconstruire
sa maison et de lui restituer les objets détournés. La justice royale ne
prenait pas la moins large part. Le pape
Nicolas IV avait toutefois pourvu à l'administration du monastère de
Pothières, car l'abbé Pierre étant décédé, le Saint-Siège avait nommé
d'office Remond de Quémigny, abbé d'Allevard, pour mettre un peu d'ordre dans
cette maison depuis si longtemps bouleversée[11]. Dans le
diocèse d'Autun, des faits non moins graves se passaient à Flavigny, où les
religieux étaient en désaccord avec l'évêque au sujet de droits de
juridiction, revendiqués de part et d'autre. De trop zélés partisans du
prélat Girard de Beauvoir avaient envahi le monastère pendant la nuit, pillé
les biens et blessé plusieurs moines. Le duc de Bourgogne avait contribué
pour sa part, soit par lui-même, soit par ses officiers, à mettre le désordre
à son comble, car il était aussi en contestation pour la garde du prieuré de
Couches, qui lui avait été cédé par le roi et pour laquelle il était en
instance au Parlement. On lui reprochait d'avoir fait détruire la somptueuse
maison épiscopale bâtie à Flavigny, et d'avoir commis bien d'autres méfaits.
Sur les doléances d'Hugues d'Arcy, successeur de Girard de Beauvoir, le pape
Nicolas IV chargea l'abbé de Saint-Martin d'Autun et l'évêque de Mâcon de
faire une enquête à ce sujet[12]. L'abbé,
le cellérier et le chambrier du monastère de Baumes accusés de divers excès
et de voies de fait exercées contre les religieux de Cluny furent poursuivis
par l'ordre du Saint-Siège, qui désigna Hugues, abbé de Saint-Bénigne, comme
arbitre de leurs démêlés, mais l'abbé de Cluny s'étant rendu à Rome, obtint
l'excommunication des coupables. Il faut croire que le chef de l'ordre
clunisien n'était pas lui-même à l'abri de tout reproche, car à la suite
d'actes de violences contre l'évêque de Mâcon, il avait eu son temporel saisi
par le bailli royal de cette ville, en 1300 ; poursuivi devant le Parlement,
il fut mis en demeure de fournir des cautions pour obtenir la mainlevée de
cette saisie. Après
ces écarts de conduite et ce manque de dignité dont les ecclésiastiques
donnaient parfois de fâcheux exemples, on ne peut être surpris de voir les
laïcs sans cesse les armes à la main, contrevenant aux ordonnances royales
sur les guerres privées et autres droits de police générale, ordonnances ne
paraissant pas d'ailleurs avoir eu force de loi en Bourgogne. Philippe
de Vienne, un des plus remuants barons de nos contrées, perdit une partie de
son avoir dans des guerres successives, et fut obligé de vendre plusieurs de
ses immenses domaines pour payer ses dettes. Il avait aidé Otte, comte
palatin de Bourgogne, et son frère Etienne, dans une guerre soutenue contre
Jean de Chalon, comte d'Auxerre et sire de Rochefort ; les dégâts commis dans
le duché lui avaient valu une amende, pour laquelle Mathieu de Longwy, les
sires de Sainte-Croix, de Ruelée et Etienne de Neublans s'étaient rendus
cautions (Arch.
Côte-d'Or, B. 312).
Simon de Chaussin, aussi engagé dans la lutte, signa une trêve de trois mois,
le 27 mars 1289. Simon de Longwy, poursuivi pour déprédations commises
pendant cette chevauchée sur les terres du duc, fut saisi et incarcéré dans
les prisons de Semur-en-Auxois, et condamné à une amende de trois mille marcs
d'argent. Pour obtenir sa délivrance, son père, Mathieu, sa mère,
Guillemette, ainsi que Simon de La Marche et Jean, seigneur de Frolois,
furent dans l'obligation de fournir des otages et des cautions, en 1280. Les
membres de cette famille eurent ensuite entre eux une guerre désastreuse,
dans laquelle fut tué Simon de Longwy. Pour y mettre fin, les amis et parents
s'entremirent et négocièrent le mariage entre Hugues, fils de Philippe de
Vienne, et Gillette, fille du même Simon ; mais comme ils étaient parents au
quatrième degré, le pape Nicolas IV consentit, en faveur des circonstances, à
leur accorder une dispense, 13 août 1288. Après
avoir guerroyé contre les membres de sa famille, Philippe de Vienne ne manqua
pas l'occasion d'entrer en lutte avec son suzerain. Il profita de l'agitation
du comté, des troubles produits par la noblesse confédérée, et des multiples
embarras qui gênaient l'action du duc de Bourgogne, pour s'affranchir
lui-même des obligations qu'il avait envers lui. Ce seigneur, harcelé par ses
créanciers, avait vendu à Robert, moyennant quatre mille livres, plusieurs de
ses domaines, Mirebeau-en-Montagne que Jean de Vienne tenait de lui, les
fiefs d'Authume, Belleneuve, Longwy, Aunoire, Tichey, et tout ce qu'il
possédait en franc alleu dans l'île de Pagny[13], mais il se refusait à
l'exécution du contrat, et prétendait tout garder. Ses gens avaient en outre
commis dans les terres ducales de nombreux dommages pour lesquels on
réclamait des réparations convenables. Philippe fit appel au roi. Robert se
mit en mesure de se rendre justice par les armes. Des amis communs
s'interposèrent ; le sénéchal Jean de Vergy et Guillaume, sire de Montagu,
obtinrent un arrangement qui leur donnait satisfaction à tous deux[14]. A peine assoupie, l'affaire
reparut sous une autre forme ; Jean de Vienne fit naître de nouvelles
difficultés et refusa de livrer Authume. Le duc mobilisa sans retard les
milices communales qui vinrent faire le siège de cette forteresse, et qui
s'en emparèrent. Au retour de cette chevauchée, en juin 1300, on donna une
décharge aux hommes des communes de Beaune et d'Auxonne, portant que le
service exceptionnel rendu par eux dans cette expédition ne devait point
porter préjudice à leurs droits. Robert conserva quelque temps dans ses mains
Authume et les villages voisins, jusqu'à la soumission du rebelle, et les
traités passés à Argilly et à Dijon deux ans plus tard, en présence d'Hugues
de Château, chevalier du duc, Eudes d'Auvillars, Hugues de Sauvement, bailli
de Dijon, Huguenin de Vienne, sire de Mirebeau, etc.[15] Jean de Vienne et Comtesse de
Genève, sa femme, consentirent à céder à Robert les domaines confisqués,
moyennant une rente de quatre cents livres assignées sur les foires de
Chalon. Le
sénéchal de Bourgogne, Jean de Vergy, seigneur de Fou vent, soutint aussi une
guerre contre Hugues de Chalon, comte palatin, et eut à ce sujet des démêlés
avec l'évêque de Langres, dont quelques domaines avaient été ravagés par ses
hommes d'armes, en 1278, démêlés qui furent pacifiés par l'intervention du
duc Robert. Des conflits de cette nature se reproduisaient fréquemment, car
les parties belligérantes étaient obligées pour vivre de traverser les terres
du voisinage, ce qui ne pouvait se faire sans de grands dégâts. Hugues de
Chalon, l'un des belligérants, déclare lui-même dans son testament, fait l'an
1300, en faveur du roi Philippe IV, qu'il tient à indemniser diverses
communautés religieuses des dommages considérables causés par ses soldats
dans sa guerre contre le sire de Vergy ; il assigne une rente aux religieux
de Rosières, pour l'avoine fournie par eux ; au prieur de Port-sur-Saône,
trente livres par char à bœufs pris par ses gens ; à l'abbaye de Bèze, cent
livres pour les bestiaux enlevés pendant la même chevauchée. Etienne
de Mont-Saint-Jean ayant refusé aux sergents du duc l'entrée de ses
forteresses de Salmaise et de Thoisy relevant du duché, fut poursuivi, en
1305, à la requête d'Hugues de Sauvement, bailli d'Auxois, et assigné au
siège royal de la prévôté de Villeneuve-le-Roi. Ses châteaux furent mis sous
séquestre et confiés à la garde de Jean de Courcelles, puis Etienne, ajourné
aux jours généraux de la Pentecôte, à Beaune, dut payer une forte amende pour
sa rébellion. — Le duc fit jeter bas et démolir le château de Cormatin, pour
lequel Henri du Blé, chevalier, n'avait pas rendu les devoirs de vassalité. —
Jean de Vienne, sire de Mirebel, s'étant emparé à main armée de Chorey, fut
contraint par le duc de faire amende honorable et de donner par écrit acte de
sa soumission, pour éviter la peine plus grave que méritait son
insubordination ; mais cet épisode n'était sans doute que la suite de la
chevauchée d'Authume, dont nous avons parlé. Le sire de Berzé fut condamné à
une forte amende, pour n'avoir pas permis l'entrée de son château. — Jean de
Grignon, chevalier, gendre de Marguerite, dame des Laumes, accusé du meurtre
d'Hugues de Saigny, prit la fuite pour échapper à la justice ducale, et fut
condamné comme contumace, en 1297. Ses amis firent avec les parents du défunt
un arrangement auquel Robert souscrivit, à condition que la maison-forte de
Grignon, qui devait être vendue après saisie, serait délivrée au duc sans
être mise à prix (5345). On peut relever dans les actes un grand nombre de
condamnations subies par les seigneurs, pour des crimes et délits de toute
nature. De fréquentes collisions s'élevaient aussi entre les officiers royaux et les sergents du duc, au sujet des droits de juridiction pour des domaines limitrophes. Le bailli de Mâcon mettait une certaine âpreté dans l'exercice de ses fonctions, et se faisait plus d'une lois rappeler à l'ordre, pour avoir outrepassé ses pouvoirs et commis des empiètements sur la justice du duché ; on lui fit interdire toute immixtion dans la garde de la seigneurie de Saint-Loup, près Maizières, en 1290 ; il lui fut défendu de tenir ses assises à Uxelles, ce droit appartenant seulement au duc ; le roi lui enjoignit de ne pas instrumenter sur les terres de la châtellenie de Semur-en-Brionnais, et cette interdiction lui était renouvelée presque tous les ans. |
[1]
Guillaume, prieur d'Argilly, et Gautier, recteur d'Island, se rendirent à Rome
et en rapportèrent le pallium destiné à Hugues d'Arcy.
[2]
Necrologus Capelle ducis Divionensis, fol. 117, IV idus dec.
[3]
Orig., Arch. de l'Yonne, G. 2299, fonds de Chablis.
[4]
Orig., Arch. de l'Yonne, G. 2312.
[5]
Orig., Arch. de l'Yonne, G. 2299.
[6]
Registres de Boniface VIII, n° 3182.
[7]
30 décembre 1296, Registres de Boniface VIII, n° 1496.
[8]
1295, 1er octobre, Registres de Boniface VIII, n° 526.
[9]
Vaussoué n'est plus qu'une petite ferme, commune Charrey, arrondissement
Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or).
[10]
Voir Boutaric, Actes du Parlement de Paris, n° 2782. On a aussi une
bulle du 18 décembre 1285, par laquelle Honorius IV charge les abbés de
Saint-Bénigne et de Moutier-Saint-Jean de faire une enquête sur les dégâts
commis à Pothières. Prou, Registres d'Honorius IV, n° 296.
[11]
8 décembre 1290, Langlois, Registres de Nicolas IV, n° 4062.
[12]
Octobre 4289, Langlois, Registres de Nicolas IV, n° 1606.
[13]
Pérard, p. 572-573.
[14]
Dom Plancher, t. II, p. 103-105.
[15]
L'acte de soumission est du 24 mai 1302. Les traités d'Argilly et de Dijon sont
de fin 1302 et 26 janvier 1303. Dom Plancher, t. II, p. 118-119.