HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME SIXIÈME

 

CHAPITRE XXXIX. — RÈGNE DE ROBERT II.

 

 

Caractère de Robert. — Son âge lorsqu'il est émancipé et qu'il est appelé au gouvernement du duché. — Délivrance des legs du testament d'Hugues IV. —Arrangements de Robert en Dauphiné ; accords avec Béatrice de Navarre et Huguenin, son frère utérin. — Passage du roi d'Angleterre. — Le duc assiste avec Philippe III au concile de Lyon présidé par le pape. — Engagements pour partir en croisade ; le duc retient Jean de Choiseul, son connétable, pour y prendre part. — Le comte de Vaudemont et le sire de Marey envoyés à l'empereur de Constantinople. — Complications incessantes s'opposant aux projets d'expédition eu Terre Sainte. — Rachat des vœux de croisade. — Le duc se rend en Sauveterre près du roi. — Sa situation à la cour lors du mariage de la reine Marie de Brabant, sa nièce. — Entourage de la reine. — Disgrâce de Pierre de la Broce, joie des seigneurs après son exécution. — Tournoi à Compiègne. — Otte, comte palatin de Bourgogne, recherche l'amitié du duc ; sa réception en Bourgogne, à l'abbaye de Bèze, à Rouvre, à Aisey, à Dijon, fêtes et tournois en son honneur. — Traité d'alliance et projets de mariage pour la fille d'Otte et le fils du duc. — Confirmation de toutes ces conventions à l'abbaye de Cîteaux. — Concessions faites au duc par le comte Philippe de Vienne et Henri de Pagny, sire de Sainte-Croix. — Le gouvernement du duché de Bourgogne confié à Otte par le duc lorsqu'il se rend au congrès de Mont-de-Marsan. — Robert à Moissac avec le roi, puis au Parlement de Toulouse et à l'entrevue entre Philippe III, le roi d'Aragon et le prince de Salerne. — Retour en Bourgogne ; le comte Otte lui fait de nouvelles donations, exige le retour de sa fille pour la livrer à la cour de Bourgogne. — Robert et Otte se rendent à Lyon afin d'obtenir une dispense pour le mariage de leurs enfants. — Ligue féodale des seigneurs réunis à Mâcon par la reine douairière Marguerite de Provence pour reconquérir son héritage provençal contre les prétentions de Charles d'Anjou. — Personnages qui s'y rendent avec le duc de Bourgogne ; ses protestations de dévouement et ses lettres au roi d'Angleterre. — Projets avortés par suite des Vêpres Siciliennes. — Le duc ne va pas en Sicile, mais la plupart des féodaux du Tonnerrois vont au secours du roi de Jérusalem et de Sicile, comte de Tonnerre. — Participation des Joinville à cette expédition.

 

Le successeur d'Hugues IV était l'homme le plus capable de continuer l'œuvre commencée par son père, et aucun de nos ducs ne contribua plus que lui à la consolidation et à l'extension du domaine ducal. Chevalier brillant, grand amateur des exercices du corps, des tournois et de la chasse, simple et d'un commerce facile avec ses familiers, il déployait à la cour et dans les cérémonies un faste qui le faisait remarquer parmi les grands vassaux de la couronne ; Edmond de Lancastre, fils du roi d'Angleterre, en lui rendant hommage, l'appelle vir magnificus (n° 4253) ; Rodolphe de Habsbourg, empereur d'Allemagne et roi des Romains, le nomme dux illustris (4679) ; les cardinaux de la cour de Rome font appel à sa sagesse et à sa prudence qui lui assignent la première place au conseil du roi (1647-1648) ; le pape Boniface VIII lui recommande la garde de ses domaines ; Philippe le Bel lui confie des missions importantes en Languedoc, l'envoie en ambassade à Rome, lui donne pouvoir de conclure d'importants traités de paix avec le roi d'Angleterre, etc. Grand chambrier de France, gendre de saint Louis ; beau-frère de Philippe III ; oncle de la reine Marie de Brabant ; oncle de Philippe IV ; beau-frère du roi des Romains, et rattaché par des alliances à tous les grands vassaux, il sut tirer parti de l'autorité et des avantages que lui assurait sa haute situation ; on ne peut lui reprocher que de n'y avoir pas mis assez de discrétion, et d'être plus d'une fois pris en flagrant délit d'indélicatesse.

Avec cela, très ambitieux, très opiniâtre dans ses projets, très jaloux de son autorité, peu tolérant pour les empiétements des seigneurs et des ecclésiastiques, parfois arbitraire, ouvertement hostile aux libertés communales avec lesquelles il savait faire bon ménage quand il était de son intérêt de le faire, toujours à court d'argent et peu scrupuleux sur les moyens de s'en procurer, sans cesse préoccupé de sauvegarder les droits de son domaine et d'en accroître l'étendue, ses défauts plus que ses qualités contribuèrent à donner au duché une grandeur et une importance dont ses successeurs recueillirent les bénéfices.

Robert II avait plus de vingt-cinq ans lorsque lui échut la couronne ducale[1], et l'on peut s'étonner à bon droit qu'il ait fallu un acte d'émancipation, en 1272, pour l'affranchir de la puissance paternelle et le rendre habile à diriger les affaires du duché, dont il fut investi par un acte entre vifs moins d'un an avant la mort de son père. Cette question se réfère à un point du droit coutumier en Bourgogne qui ne manque pas d'intérêt. C'est que le principe de la puissance paternelle était admis sans contestation dans la province : « Li enfans de quatorze ans puet estre ses liges et ester en jugement se il tient feu et lieu, jà soit ce que son pere vive[2]. » Mais si un enfant non marié restait avec le père ou la mère, quel que fût son âge il était mineur, n'avait pas le droit d'acquérir en son nom, et l'autorité paternelle avait plein et entier effet. Du vivant des parents, les enfants ne pouvaient avoir leur liberté, être mis hors de pain et de pot, que par le mariage, le domicile séparé ou l'émancipation.

Aussitôt après la mort d'Hugues IV à Villaines-en-Duesmois, Robert s'occupa de rendre les derniers devoirs à son père. Les religieux de Fontenay vinrent prendre le corps qui fut d'abord amené à Dijon où les moines de Cîteaux se rendirent pour le conduire de là dans leur abbaye au lieu de repos des ducs. La cérémonie des funérailles eut lieu, le dimanche 30 octobre 1272, en présence de Gui de Genève, évêque de Langres, de Girard de Beauvoir, évêque d'Autun, et de tous les barons du duché. Un mausolée coûtant cinquante livres fut ensuite élevé dans l'église de Cîteaux. Puis, les exécuteurs testamentaires du défunt se mirent en mesure d'acquitter les legs, dont Raoul de Beaune, clerc et chapelain du duc, fut chargé de tenir les comptes, qui furent en partie arrêtés deux ans après à Beaune, en présence des abbés de Saint-Bénigne, de Cîteaux, de Moutier-Saint-Jean et de Jean de Blanot, sire de Nolay[3].

Les premières préoccupations de Robert portèrent sur les affaires du Dauphiné dont il avait l'administration, et sur la direction du jeune dauphin Jean, fils de Guigues VI, dont il avait la tutelle. En janvier 1273, il se rendit à Vienne, passa un traité avec la douairière Béatrice, comtesse de Vienne et d'Albon (n° 4085), et y revint le 7 avril recevoir solennellement son hommage dans l'église Saint-Maurice de cette ville[4].

Robert n'avait pas moins à cœur de régler avec sa belle-mère, la duchesse Béatrice, des questions d'intérêt qui avaient soulevé tant de difficultés du vivant d'Hugues IV. Les avantages excessifs qui avaient été faits à cette princesse et à son fils Huguenin, dont elle avait la garde, lui avaient valu des tracasseries et une hostilité non dissimulée dans l'entourage du duc. Malgré la sauvegarde qu'elle obtint de Philippe III, et le sergent royal qui lui fut accordé pour la protéger contre le mauvais vouloir de son beau-fils, elle ne se trouvait pas trop en sûreté en Bourgogne, ni dans le château de l'Isle-sur-Serain qui faisait partie de son apport dotal, et s'était d'abord réfugiée dans les états de son frère Henri, comte de Champagne.

En quittant le Dauphiné, le duc ne fit que traverser la Bourgogne, et vint directement en Champagne trouver Béatrice et Henri, à Sézanne. Le 18 mai 1273 (4109-4111), il y reçut l'hommage du comte, et le lendemain fit accord avec sa belle-mère, lui concédant à regret pour son douaire la châtellenie de Châtillon-sur-Seine, la garde de l'abbaye de cette ville, les juifs de la localité, avec les dépendances du domaine, et les terres attribuées à Huguenin, dont elle était tutrice (4110). De là, Robert se rendit à Paris, toucha des trésoriers du Temple les dix mille francs promis par Philippe III pour la dot de sa très chière femme (4119)[5], à laquelle il avait lui-même assigné en douaire six mille livres parisis de revenu assis sur Vergy, Montcenis, Brancion, Beaumont, Bussi, Nuits et Chalon (4120), puis revint en Bourgogne recevoir l'hommage de ses vassaux ; Jean de Chalon, sire de Rochefort, lui rendit ses devoirs à Beaune, le 18 août (4122) ; Humbert, sire de la Tour, reconnut à Mâcon la suzeraineté du duc sur ses fiefs de Saint-Etienne et de Coligny, et Amé de Savoie fit sa déclaration pour le domaine de Cuisery (4123 et 4143).

C'est à ce même moment qu'Edouard, roi d'Angleterre, accompagné d'une nombreuse escorte, se rendait vers le roi Philippe III, à son retour d'Italie. Les Bourguignons, voulant lui faire fête à son passage, organisèrent un tournoi ou pas d'armes à Chalon-sur-Saône. « Il y eut bataille, dit Mathieu de Westminster, mais les Anglais furent vainqueurs, et tuèrent des particuliers qui s'emparaient des dépouilles des vaincus, mais comme ces derniers étaient des gens de petite condition, l'affaire ne fut pas poursuivie. »

Aux octaves de la Toussaint 1273, se tinrent les assises du Parlement dans lesquelles furent discutés les droits des petites filles du comte de Nevers Eudes de Bourgogne, droits dont la possession était revendiquée par Robert de Flandre. Le comté d'Auxerre fut adjugé à Alix, femme de Jean de Chalon, celui de Nevers à Iolande veuve de Tristan de France, et celui de Tonnerre à Marguerite, femme de Charles d'Anjou (4137).

On se rappelle que Baudouin, empereur de Constantinople, touché de l'intervention d'Hugues IV qui s'était engagé à prendre la croix, lui avait fait servir à cet effet des sommes assez importantes, en lui octroyant pour lui et ses descendants le royaume de Salonique et ses dépendances, ou celles des plus grandes baronnies de l'empire qu'il voudrait bien accepter, à condition de les tenir de lui en fief[6]. Depuis ces concessions faites en 1266, bien des événements avaient empêché la réalisation de ces projets. Eudes, comte de Nevers, avait pris la croix à la place de son père, et était décédé dans cette funeste expédition sans pouvoir achever son œuvre. Les embarras multiples qui occupèrent les dernières années du règne d'Hugues IV ne permirent pas à ce prince de faire honneur à sa parole. Ce soin incombait à Robert, son successeur au duché, et peut-être avait-il intention d'y donner suite, mais des complications sans cesse renaissantes, qui liaient sa situation à celle du roi Philippe III, mirent obstacle à ces généreuses résolutions, et, suivant l'expression du pape Jean XXI, le diable ne cessa de se jeter en travers de ces projets souvent affirmés et toujours ajournés.

Un concile œcuménique, annoncé en France pour 1274, allait stimuler le zèle des fidèles en retard et provoquer de nouvelles adhésions. Le duc de Bourgogne en avait reçu avis officiel plus d'une année auparavant[7]. En convoquant tous les prélats de la chrétienté à Lyon, et en venant se mettre sous la protection du roi de France, le pape Grégoire X avait surtout en vue la délivrance de la Terre-Sainte et l'organisation d'une croisade, pour laquelle il voulait utiliser toutes les forces du monde catholique.

Le roi Philippe arriva le premier à Lyon, où le duc de Bourgogne ne tarda pas à le rejoindre, car ce pauvre duc, qui n'était pas en fonds pour paraître dignement dans ce voyage, avait perdu quelque temps à se procurer des ressources. Vainement il avait fait appel à Jacques de Pommard, son bailli de Dijon, et au maire de Beaune pour en obtenir des avances, il fut obligé de charger le clerc Raoul, son aumônier, auquel nous devons cette naïve mention, d'emprunter deux cents livres tournois aux religieux de Cîteaux : « L'an M. CC. LXXIIII que li roix de France s'en aloit à Lion à l'Apostolle, et li dux mut de Beaune por aler après le roy à Lion, et il n'ot pas despansé. Il requist Jacques de Pommart, le bailli, et Guienot Jomer, qui estoit maires (de Beaune) de li prester, il li refuserent. Je retorna arrier de prés de Pomart, et li presta de mes. de Cistiaux CC lb. tornois que il me doit[8]. »

Le 7 mai s'ouvrit à Lyon la session du concile qui dura jusqu'au 17 juillet et occupa six séances, à la suite desquelles le pape, proclamant la paix faite entre tous les chrétiens, déclara sa satisfaction en voyant l'enthousiasme des membres de l'assemblée, et leur ferme résolution de participer à l'entreprise de la guerre sainte. Les prélats avaient généreusement voté pour cette expédition une levée pour six années des décimes sur les revenus ecclésiastiques ; il n'y avait plus qu'à faire des préparatifs, et Grégoire X offrait de se mettre lui-même à la tête de l'armée, si les circonstances le permettaient. Les monastères furent mis en demeure de fournir les impositions votées, mais les religieux de Cîteaux, très soigneux de leurs intérêts, ne laissèrent point partir le pape de Lyon, sans obtenir tout d'abord une exemption de subside pour les abbayes de leur ordre[9].

Ni le roi, ni le duc ne paraissent avoir assisté à toute la durée du concile, car le 21 juin, Philippe III était à Orléans[10], et ce même jour le duc de Bourgogne, rentré dans ses états, recevait les comptes de Jacques de Pommard, bailli de Dijon, en présence de son conseil[11]. Il réunissait des fonds pour figurer honorablement aux cérémonies des noces de sa nièce Marie de Brabant, reine de France, qui eurent lieu un mois après et furent, pendant plusieurs jours, le prétexte de fêtes splendides.

Le pape avait été si satisfait de l'attitude du roi, zélé partisan de la guerre sainte, qu'il lui fit parvenir des félicitations pour l'encourager dans ses projets. A l'exemple des grands barons du royaume, le duc de Bourgogne témoigna la même ardeur pour l'expédition d'Outre-mer, et eut occasion de renouveler ses vœux à la Saint-Jean-Baptiste 1275, au couronnement de sa nièce, dans la chapelle du Palais. Cette fois encore, il reçut avec pompe les croix consacrées, ainsi que le roi, la reine et les grands seigneurs qui assistaient à la cérémonie[12].

Les préparatifs qui se faisaient à la même époque indiquent de la part du duc le ferme propos de tenir ses engagements, et de mener son entreprise à bonne fin. On le voit parcourant ses châtellenies, pressant ses receveurs, leur faisant rendre des comptes à Argilly, Rouvres, Aisey, Montcenis, et se mettant en mesure de réunir toutes les ressources pécuniaires dont il pouvait disposer. Il avait déjà passé un traité avec Jean de Choiseul, connétable de Bourgogne, qui devait l'accompagner, et arrêté pour une année les conditions de cet engagement qui seraient les mêmes que celles accordées par le roi à ses chevaliers. Il lui promettait deux mille cinq cents livres tournois pour lui et ses chevaliers, sans compter les revenus de la connétablie et toute la suite devait avoir boiche à cour, c'est-à-dire être nourrie aux frais du duc[13].

Puis, comme les ressources réunies jusqu'alors étaient loin d'être suffisantes pour faire face aux nécessités de la croisade, Robert voulut obtenir de l'empereur de Constantinople des subsides à prendre sur le royaume de Salonique, dont le duc Hugues IV avait reçu l'investiture. A cet effet, il envoya deux ambassadeurs, le comte de Vaudemont[14] et le sire de Marey, avec des lettres de créance et des instructions verbales détaillées, que Raoul de Beaune, clerc du duc, prit soin de prendre en note et de nous conserver. Ces ambassadeurs devaient exposer à l'empereur les intentions et les préparatifs de Robert, représenter les lettres scellées contenant la donation faite précédemment à Hugues IV, et en obtenir le plus de secours que faire se pourrait[15]. Nous ne connaissons pas exactement le résultat des démarches faites par les deux envoyés, mais ils paraissent avoir réussi dans leur négociation et en avoir rapporté la confirmation de la possession du royaume de Salonique, puisque cette possession fut ratifiée par des actes ultérieurs, et notamment en 1305 (n° 5796).

Des complications nouvelles entravèrent encore l'expédition en Terre Sainte sans en ralentir les préparatifs ; deux ans après les barons de France réunis en assemblée générale, et comprenant les ducs de Bourgogne, de Bretagne, de Flandre, les comtes de Champagne, de Clermont, de Bar, de Nevers, de Dreux, de Montfort, les officiers de la couronne et autres grands vassaux faisaient parvenir au pape une réclamation pour en obtenir la concession d'une taxe du quinzième sur les biens de ceux qui n'avaient pas encore pris la croix[16].

Il était dit que ce beau zèle ne devait aboutir à aucun résultat au milieu des guerres que le roi de France avait à soutenir, et que l'on ne pourrait de longtemps utiliser les ressources et les forces réunies avec un si retentissant éclat. Un certain nombre de croisés mettront leur conscience en repos en prenant part à l'expédition d'Aragon qui sera considérée comme une guerre sainte ; d'autres, arrêtés par des empêchements divers, seront contraints de se racheter et de se faire relever de leurs vœux par le Saint-Siège. Alice d'Aigremont, dame de Choiseul, femme du connétable, étant déjà âgée en 1289, et n'ayant pu s'acquitter de son engagement, se fait relever de ses vœux et obtient son absolution moyennant un subside proportionnel à ses ressources pécuniaires[17]. Dreux de Mello et sa femme Jeanne se firent absoudre parle pape Nicolas IV et pour les mêmes motifs, à condition de payer une certaine somme d'argent[18]. Marguerite de Bourgogne, reine de Sicile et comtesse de Tonnerre, fut relevée de ses vœux de croisade pour le prix de quinze cents livres tournois, mais comme elle était fort obérée par ses bonnes œuvres et les constructions de ses maisons hospitalières, la somme fut réduite à mille livres[19]. Jean, seigneur de Châteauvillain, atteint de douleurs et déjà d'un grand âge, obtint une exemption du pape Nicolas IV et la fit confirmer par Benoit XI[20].

Le duc ne s'était pas mieux acquitté de son engagement et avait employé à d'autres usages la somme de dix mille livres léguée par Hugues IV pour le secours de la Terre Sainte, mais il s'était réservé un rachat de vœu moyennant cinq mille livres, et ces sommes, en y comprenant six cents livres destinées par Pierre d'Auxonne à la croisade, n'avaient pas encore reçu d'emploi lorsque Robert fit son premier testament, en 1297. Il ordonna donc que la totalité de ces subsides, c'est-à dire quinze mille six cents livres, seraient délivrées à Jean de Choiseul, prêt à partir en personne avec treize chevaliers au premier passage général, ou, à son défaut, à Liébaud de Bauffremont, maréchal de Bourgogne (n° 5377).

Aux séances du Parlement de la Toussaint 1275, Robert comparut, non comme membre de cette assemblée, mais comme partie intéressée dans les discussions depuis quelque temps engagées avec Robert de Dompierre, comte de Nevers, pour l'héritage de sa femme Iolande. Le roi d'Angleterre, convoqué à celte session, fit des excuses à Philippe III de ne pouvoir y assister en qualité de duc d'Aquitaine (4239). C'est seulement cinq années plus tard, après de longs débats, qu'une transaction rédigée sous l'autorité du roi mit fin à ces discussions.

Il y eut un rapprochement entre le duc et sa belle-mère, en juillet 1276, lorsque sa sœur Béatrice épousa Hugues de Lusignan, comte de La Marche et d'Angoulême ; il en profita pour faire signer aux conjoints son acquiescement à une clause du testament de Hugues IV qui ne lui était pas la plus désavantageuse, et par se faire donner sans condition une somme de cinq mille livres par sa belle-mère (4272 à 4274). Ce bon accord n'était que momentané puisque l'un et l'autre se retrouvèrent à Beaune, le 2 septembre, promettant tous deux de s'en rapporter à l'arbitrage de Jacques de La Roche, chanoine d'Autun, et d'Hugues d'Arcy, chanoine d'Auxerre, et décidant que, dans le cas où les arbitres n'auraient pu trouver de solution à un accommodement, l'affaire serait soumise au jugement du roi (4282).

Antérieurement à ces conventions, le duc avait reçu la convocation royale l'invitant à venir avec ses féodaux pour envahir la Castille, punir les menées d'Alphonse X en Navarre et l'usurpation de don Sanche[21]. Robert avait commencé ses préparatifs de départ, réunissait son conseil, pressait ses receveurs de lui fournir des fonds, empruntait à Aliot, juif de Châtillon, se faisait avancer six cents livres par son bailli Jacques de Pommard, et, le 9 septembre, après avoir compté à Argilly avec Jean de Brasey et Pierre d'Ostun, bailli d'Auxois[22], partait en Sauveterre grossir la formidable armée de Philippe III, qui, chassée par les pluies et la mauvaise saison, revint sans avoir rien pu faire.

L'alliance de Marie de Brabant avec le roi avait encore resserré les liens qui rattachaient Robert à la famille royale et augmenté son crédit ; c'est après cette époque qu'il fut nommé grand chambrier de France, qualification que l'on trouve dès juin 1277, malgré l'assertion évasive et incertaine de l'Art de vérifier les dates[23]. L'arrivée d'une princesse sage et belle, savante et spirituelle, dont les contemporains célèbrent les mérites, et que le roi tenait en grande affection, groupa autour d'elle les principaux seigneurs de la cour fort mécontents de l'influence peu justifiée du favori et chambellan Pierre de La Broce. Ce courtisan, qui dissimulait la modestie de son origine par un faste hors de proportion avec sa naissance, ne pouvait manquer d'exciter la jalousie et le mécontentement des seigneurs ; mais son plus grand tort fut de déplaire à la nouvelle reine[24] et principalement au duc de Bourgogne.

Dans l'entourage de Marie de Brabant il faut citer, parmi les plus fidèles et les plus assidus, son frère Jean de Brabant, le duc Robert, son oncle, la vicomtesse de Limoges, sa tante, les comités d'Artois, de Bretagne, de Hollande, de Bar, de Saint-Pol, les sires de Nesles et de Couci, et nombre de damoiselles venues de son pays, qui ne constituaient pas le moindre attrait pour les jeunes seigneurs désireux de profiter des agréments de la cour[25]. Tous partageaient la même antipathie pour le favori du roi : « Il ne demora pas granment que Pierres [de la Broce] fu ramenez à Paris, et le firent les barons pendre. Et sachiez que li quenz d'Artois et le dus de Braibant et le dux de Bourgoigne, et mout d'autre gentil homme du roiaume le convoièrent jusqu'à gibet, et ne s'en voldrent mouvoir devant qu'il fust pendus ; et là parut bien qu'ils ne l'amoient mie[26]. »

La disgrâce et la chute du favori furent l'objet de fêtes et de réjouissances, et nous croyons que c'est à ce moment qu'eut lieu à Compiègne un tournoi auquel prit part le duc Robert, d'après un compte de Pierre Vidal, son maître des monnaies, en 1278[27]. Ce pas d'armes est peut-être le même que le tournoi cité par le Roman de Ham, qui dit à propos du roi :

Vint à Compiègne ou à Creil

Maint chevalier blanc et vermeil

Faire asses d'armes devant lui.

Dans l'entourage de la reine se fit aussi remarquer, mais un peu plus tard, un personnage singulier, fantasque, généreux et follement prodigue, Otte, comte palatin de Bourgogne, dont le nom paraîtra si souvent dans cette histoire. Il se disait animé d'un grand amour pour le roi, après avoir éprouvé non moins d'enthousiasme pour le duc, qui le fit entrer dans cette intimité de la cour, où le retinrent ensuite des affections plus explicables. Pour le moment, Otte était dans les termes de la plus étroite amitié avec Robert auquel il prodiguait des sentiments d'extrême attachement ; il le suivait dans tous ses déplacements dont des actes certains donnent la date.

Pendant les trois premiers mois de l'année 1280, le duc le promena de château en château, lui faisant fête partout, et multipliant à chaque étape les réjouissances, les joutes et les tournois. On peut se demander si Robert, d'un caractère positif et réfléchi, très séduisant d'ailleurs, poursuivant les traditions de sa famille, et rêvant toujours la souveraineté qui avait échappé à son père dans le comté, n'avait pas quelque arrière-pensée en flattant la vanité de son hôte, qui venait d'être armé chevalier, et qui, après la mort de sa mère, avait pris possession de ses états l'année précédente. Otte était déjà livré aux mains des usuriers lombards, car sa situation était difficile ; ses finances étaient épuisées par des guerres et des prodigalités sans nombre, et il devait à Philippe de Savoie onze mille livres viennoises, prix du rachat des droits de Béatrice d'Orlamunde, dont ce prince n'était pas encore remboursé[28].

Le duc et le comte de Bourgogne séjournèrent du 25 février au 3 mars à l'abbaye de Bèze, et y firent un traité d'alliance avec un engagement de défense réciproque. Otte promettait d'aider Robert à grande et petite force chaque fois qu'il en serait requis, sauf contre l'empereur d'Allemagne et Jean de Chalon, comte d'Auxerre et sire de Rochefort (4448). Le duc s'engageait par serment aux mêmes conditions et en termes identiques, réservant toutefois les devoirs obligatoires auxquels il était tenu à l'égard du roi et des évêques ; ils s'interdisaient réciproquement le droit de recevoir les hommes de leurs fiefs et de faire des acquisitions dans les domaines l'un de l'autre (4449). De Bèze, ils se rendirent à Rouvre, et c'est dans cette localité, croyons-nous, qu'eurent lieu des tournois, si l'on en juge par une mention de compte de cette année relatant les dépenses faites pour la venue des champions[29]. A Aisey-le-Duc, Otte déclare que son chambellan Girard de Dôle, dit de l'Hôpital, possédant plusieurs domaines à Saint-Hélier et à Dôle, en gardera la jouissance sa vie durant, et que son très cher ami et noble Robert recevra foi et hommage de ces fiefs après sa mort, sans pouvoir s'en dessaisir (n° 4451).

On était arrivé à Dijon dès le 19 mars et peut-être avant. Les conventions faites à Bèze y furent renouvelées, ainsi que les promesses d'alliance entre Alice, fille d'Otte, alors fort jeune, et Jean, fils aîné du duc ; il était arrêté en outre que si la fiancée mourait elle serait remplacée par sa sœur puinée, et que si le fils du duc venait à décéder, un frère de ce dernier prendrait la place. Dans son enivrement Otte décida de faire revenir de suite Alice, alors détenue par Thibaud, comte de Bar-le-Duc, son grand-père, pour la livrer au duc de Bourgogne, dans la cour duquel elle devait être gardée et nourrie. Robert n'eut qu'à contresigner ces lettres, et à donner des assurances pour la dot promise et livrable lors de la mise à exécution de ces projets. Et comme si ces contrats passés solennellement avec des formules de serments sur les saints évangiles n'avaient pas une consécration suffisante, on vint les sceller par de nouveaux engagements sous les cloîtres de l'abbaye de Cîteaux, le jeudi 25 mars (4455). Robert, qui n'y était pas suivi par sa chancellerie, ne fit mettre le sceau à ces contrats que le lendemain 26, en rentrant à Rouvre avec son hôte et son cortège. Dans un texte plus étendu, il parle des dispenses qu'ils s'efforceront d'obtenir du pape pour le mariage de leurs enfants liés par une parenté au quatrième degré. La dot d'Alice devait d'abord être de quatorze mille livres estevenans ou tournois, ce qui fait croire que ces monnaies sont à peu près équivalentes, et serait assise sur Château-Chalon, Blandans, Bracon, Salins et dépendances. Dans l'élan de sa joie, Otte assura même à la jeune princesse le comté de Bourgogne, s'il n'avait pas d'héritier mâle (4456). Cette éventualité d'annexion devait être pour Robert le plus séduisant attrait d'une telle alliance, et l'accomplissement du rêve si longtemps caressé par la maison de Bourgogne ; mais pour le moment ni le mariage ni le rêve ne devaient se réaliser.

Au nombre des personnages qui accompagnaient le comte Otte à Rouvre, il faut citer Philippe de Vienne, son beau-frère, mari de sa sœur Agnès, et Henri de Pagny, sire de Sainte-Croix, oncle de Philippe, tous deux fort endettés par de folles prodigalités, qui vendirent le même jour au duc leurs forteresses de Mervans et de Longepierre (4457). Mais comme cette vente ne suffisait pas pour liquider la situation de Philippe, qui se disait très gêné par les dettes de son père, par les sommes qu'il devait aux Lombards, aux citoyens de Beaune et ailleurs, il céda encore à Robert le domaine de Pagny et ses dépendances (4461). Il avait aussi pour créanciers des marchands d'Asti, si l'on en juge par les démarches qu'il fit auprès du duc afin de leur être agréable, et obtenir pour eux et leurs familles une sauvegarde de neuf années les autorisant à pouvoir résider à Seurre (4471).

Tous les chevaliers de la suite du comte de Bourgogne quittèrent enfin la cour ducale à la fin de mars ou au commencement d'avril 1280. Trois mois après, Robert était à Paris, comparaissant devant le roi avec le comte de Nevers au sujet de leurs interminables démêlés pour les droits de la succession d'Hugues IV, et relativement à la somme de mille livres que le duc devait donner chaque année. Il fut convenu que cette somme, au lieu d'être perçue sur les revenus de l'Autunois, des châtellenies de Glennes et d'Arnay, serait versée directement au comte par la maison du Temple (4473).

Comme témoignage de confiance et pour répondre aux marques d'amitié du comte de Bourgogne, c'est à Otte que Robert confia la garde de ses états, lorsqu'il fut convoqué par le roi pour se rendre au congrès de Mont-de-Marsan. Notification en fut faite à Montcenis, le 16 septembre, et adressée à tous les châtelains, vassaux, baillis, prévôts et communes du duché (4482). Le duc, recueillant alors des fonds pour effectuer ce voyage, revint à Beaune, le 22 du même mois, pour compter avec son aumônier Raoul et son chambellan Odot de Menans[30], et rejoignit Philippe III à Mont-de-Marsan, où avaient lieu entre ce prince et Alphonse X, roi de Castille, les conférences négociées par le pape en vue d'amener la réconciliation des souverains[31]. Après des pourparlers qui n'aboutirent à aucun résultat, le duc suivit le roi à Moissac, et y célébra les fêtes de Noël ; un acte de vente passé dans cette ville atteste la présence d'Humbert de Beaujeu, connétable de France (4590). Tous ces personnages assistent, en janvier 1281, au parlement de Toulouse et à l'entrevue des rois de France, d'Aragon et du prince de Salerne. Le duc de Bourgogne ne rentra en Bourgogne qu'à la fin de février où sa présence est constatée à Talant, le 19 de ce mois[32].

Pendant cette absence, le lieutenant momentané de Robert, le comte palatin n'avait pas quitté le duché, et s'y était même installé avec d'autres commensaux[33]. Par une donation entre vifs, datée d'Auxonne, le 4 juin, Otte fit abandon à son très cher ami des fiefs venant de Jean de Chalon, son aïeul, en y joignant Dôle, Château-Chalon, Salins, Neublans, Chaussin, Vaux, Pesmes c'est-à-dire tous les domaines compris entre le Doubs, la Saône et l'Ognon (4511). Le roi, ayant été averti des conditions arrêtées entre eux pour le mariage de leurs enfants, ordonna le 1er août la restitution d'Alice par Thibaud, comte de Bar-le-Duc, son grand-père, et décida qu'elle serait livrée à Robert, au château de Bourmont, à la Notre-Dame. Mais Philippe III, qui connaissait la versatilité d'esprit et la légèreté du comte palatin, imposa pour condition que, si deux mois après, Alice n'était pas fiancée à Jean de Bourgogne, le duc serait tenu de la remettre au comte de Bar en son château de la Motte, sous peine d'une amende de six cents livres (4518).

Malgré cette injonction royale et la diligence qu'ils mirent dans leurs démarches, les amis inséparables virent leurs vœux retardés par diverses formalités ; on les retrouve tous deux, le 25 janvier 1282[34], à Lyon, où ils s'étaient rendus auprès de l'archevêque de cette ville pour en obtenir la dispense ecclésiastique nécessitée par la proche parenté des futurs ; mais le métropolitain, n'ayant pas voulu prendre sur lui la responsabilité de cet acte, les renvoya au pape. Otte s'y rendit seul et obtint de Martin IV l'autorisation et la dispense pour un mariage qui ne devait pas se réaliser (4536).

Robert était à Rouvre, le 28 octobre 1281, quand il reçut l'hommage de Philippe de Vienne, sire de Seurre et de Pagny, et de son frère Jean pour le domaine de Mirebel (4529). Il en partit avec ses cousins pour se rendre à Mâcon, où la reine douairière Marguerite de Provence avait réuni une foule de seigneurs sur lesquels elle comptait pour défendre ses droits, et reconquérir son patrimoine provençal contre les prétentions de Charles d'Anjou, roi de Sicile. Là se trouvèrent les comtes de Savoie, Otte, comte palatin de Bourgogne, Edmond d'Angleterre, comte de Champagne, Pierre, comte d'Alençon, l'évêque de Langres, l'archevêque de Lyon. Les personnages présents à cette ligue féodale de Mâcon, formée avec l'assentiment du roi, paraissaient dévoués aux intérêts de la reine, et principalement Gui de Genève, évêque de Langres[35]. Tous jurèrent de s'employer à son service, et délibérèrent sur les moyens à prendre pour reconquérir son héritage par la force des armes. Le duc Robert donna comme les autres des lettres scellées avec l'engagement de se trouver l'année suivante en armes à Lyon, et fit des protestations de dévouement, non seulement à la reine, sa belle-mère, mais au chef du parti anglais, au roi Edouard lui-même qui avait donné son adhésion à la ligue. Les lettres missives de cette époque sont trop rares pour que nous omettions de reproduire celle-ci dans son entier :

« A très haut homme et puissant sieur chier seignour Eddoart, par la grâce de Deu très honorable roy d'Angleterre, seignour d'Yrlande et d'Acquytaine, la siens en totes choses. Robers, dux de Burgoigne, chambellan de France, salut et soi appareillié à ses bons plaisirs. Sire, nos havons recehu vos prieres por vostre anciene besoigne que vos havez contre aucune personne. Et saichiés, sire, que de la besoigne de vos et des votres, nos sumes tous priés, ne à nos ne vos faut pas prier ; mas nos mandés et commandés vostre volunté, cumme à celui qui tous et tousjors fumes vostres. Nostres sires vos gart. Doné à Paris, le semadi après Saint Nycholas d'yver[36]. »

Tous les projets en faveur de Marguerite de Provence s'évanouirent lors du massacre des Vêpres Siciliennes qui eut lieu le 30 mars 1282, et dont la nouvelle ne parvint en France que quelque temps après. La sympathie qui s'attache au malheur entraîna un certain nombre de chevaliers désireux de venger la mort de leurs frères d'armes. Antérieurement à cet événement, Charles d'Anjou avait emmené ses féodaux du Tonnerrois, cadets de famille qu'il avait attachés à son service, et qui ne reparaissent plus dans leur pays natal. D'autres seigneurs du voisinage avaient suivi cet entraînement, et avaient été chercher dans ces lointaines contrées une fortune et une situation qu'ils ne pouvaient trouver chez eux. Citons Raoul de Courtenay, comte de Chieti, chevalier terrier de l'hôtel (1269-1278), qui paraît appartenir à la famille des Courtenay, seigneurs de Tanlay ; Girard d'Yrouère, châtelain de Canosa, chevalier terrier de l'hôtel (1269-1284) ; Gaucher de Méry-sur-Yonne, arrière-petit-fils du chroniqueur Villehardouin, et fils d'un connétable de Romanie, chevalier terrier de l'hôtel (1270) ; Gui de Montbard, capitaine d'Aquila, chevalier terrier (1274-1281) ; Jean de Nesle, clerc de l'hôtel (1277-1283) ; Mile de Pacy, châtelain de place forte (1276-1283) ; Guiard et Guillaume d'Argenteuil, dont le premier fut chevalier de l'hôtel, puis châtelain de Corfou (1272-1278) ; Guillaume de Rougemont, chevalier (1280) ; Jean de Thil, chevalier terrier, châtelain d'Avelino (1269-1279) ; Anseric de Touci, commandant de la flotte ; Philippe de Touci, amiral du royaume, Narjod de Touci, chevalier terrier, capitaine général d'Albanie et du duché de Durazzo, puis vicaire général d'Achaïe et de Morée (1269-1277)[37].

Après 1282, nous voyons apparaître des noms nouveaux en Sicile, comme Jean de Sancy, chevalier de l'hôtel, et surtout le fils aîné du sénéchal de Champagne et illustre historien de saint Louis, qui avait été déjà précédé par d'autres membres de la famille de Joinville, dont la similitude de prénoms jette les généalogistes dans la confusion pour la détermination de leur identité. Geofroi de Joinville, seigneur de Briquenay, avait des intérêts dans notre région depuis son mariage, en mai 1270[38], avec Mabile de Villehardouin, dame de Lézinnes, alors veuve d'Erard de Châtillon, sire de Nanteuil, dont elle avait des enfants. Depuis cette alliance, Geofroi prend le plus souvent le titre de sire de Nanteuil ; il porte cette qualité lorsqu'il affranchit du droit de mainmorte les habitants d'Ampilly-le-Sec[39], et trois mois après les Vêpres Siciliennes, lorsqu'il donne procuration à sa femme pour gérer et administrer ses biens, au moment de son départ au secours de Charles d'Anjou[40].

L'Art de vérifier les dates dit à propos du duc, dans un passage entre deux alinéas : « Robert, l'an 1282, alla en Italie au secours de Charles Ier, roi de Naples, oncle de la duchesse Agnès. » Nous avons fait de vains efforts pour trouver l'origine et la trace de cette allégation, qu'aucun texte n'autorise ; jusqu'à preuve du contraire, on doit rejeter cette assertion comme erronée[41].

Les auteurs de cet important recueil, souvent inexacts pour ce qui regarde notre province, ont dû confondre le duc avec le comte de Bourgogne qui partit en effet avec ses féodaux pour cette expédition. Quant à Robert, peut-être avait-il fait espérer quelque secours à Charles d'Anjou, malgré ses engagements antérieurs avec Marguerite de Provence, car le 23 juin 1283, le roi de Jérusalem et de Sicile, sur un ton de mécontentement non dissimulé, et par une lettre datée de Moissac, donnait répit au duc jusqu'à Pâques pour en obtenir la réponse que celui-ci devait faire à la Saint-Jean, relativement au traité passé entre eux et l'empereur de Constantinople[42]. Le moment était singulièrement mal choisi pour Robert, alors fort préoccupé des affaires du Dauphiné, et de la lutte qu'il allait y soutenir pour défendre ses droits.

 

 

 



[1] Iolande de Dreux, mère de Robert, première femme d'Hugues IV, était décédée le 30 octobre 1248.

[2] Anciennes coutumes, tit. III, art. 18.

[3] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312.

[4] Raoul, clerc du duc, a consigné sur son registre quelques hommages rendus les premières années du règne de Robert.

[5] Il est bien certain que le mariage du duc Robert avec Agnès de France était consommé en 1273, et non en 1279, comme le dit l'Art de vérifier les dates.

[6] Voir notre tome V.

[7] Le 13 avril 1273. Lettre du pape Grégoire X ; Guiraud, Registres de Grégoire X, n° 308.

[8] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312.

[9] Bulles des 20 et 31 août 1274 ; Guiraud, Registres de Grégoire X, n° 399 et 402.

[10] Langlois, Philippe le Hardi, p. 390, pr. n° 29.

[11] Les conseillers du duc assistant à cette séance sont : Guillaume, seigneur de Grancey, Pierre d'Auxonne, Raoul de Layer, Jean de Brasey et Raoul de Beaune, aumônier. Arch. de la Côte-d'Or, B. 312.

[12] Chronicon Lemovicense. Dans Bouquet, t. XXI, 786 B.

[13] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312, fol. 112 v°.

[14] Les comtes de Vaudemont avaient une parenté avec nos ducs. Hugues Ier, comte de Vaudemont, décédé en 1163, avait épousé Aigeline, fille du duc Hugues II. — En 1297, Henri, comte de Vaudemont, et sa femme Alixant font hommage au duc Robert pour la Terre de Fays-Billot (n° 5363).

[15] Nous croyons devoir donner cette page, qui constitue un fragment de chronique contemporaine :

« Le cuens de Vaudemont et li sires de Marré diront par la lettre de creance que il ont, qui va à l'amperour de Constantinople, que le dux est apparoilliez de tenir les convenances, que li dux Hugues, ses peres, ont à l'amperour Baudouin, dun il requiere à l'amperour que il li tigne ledit don que lidiz Bauduin, ses peres, li fist, ensint com il est contenu en la lettre lidit Bauduin, dun li cuens et li sires de Marré ont le transcrit, et ont vehues et tenues ladite lettre saelée dou saal l'amperour Bauduin, et est li dux apparoilliez d'aler en la conqueste, si cum les convenances requirent. A ceste requeste il se tendront par un tramine, et se li lour semble que il ni puissent entireignement venir à ceste requeste, il s'en fieront en la meillour menière que il porront su la volunté de l'autre partie. Et premierement, il porront faire tel relais que li dons soit loz de fyé. Et se il ne puent ce faire, il porront quittier por leduc tôt ce que la lettre dit à ces, de ce que li dux aura le reaume de Salonique franchement por lui et por ses hoirs. Et se il ne puent plus faire au profit le duc si prenent le reaume de Saloniques, et le tendront en foy de l'amperour, et quitteront le surplus, et si ansint est que ceste derrainne convenance se face, si reteignent que de jugement que li roys face  l'on ne puisse apaler, et voudra li dux que li fiez soit à l'amperour ou à roy, auquel que lor plarra, et trateront que li servises soit causez à combien de gens et à combien de terme, et se il faillent à ces choses, il savent que il devront dire et requerre da l'autre chose. »

Arch. de la Côte-d'Or, B. 312, fol. 117, registre du temps.

[16] Bulle de Nicolas III, décembre 1277 ; Orig. Arch. nat., J. 449, n° 108.

[17] 1289, 4 janvier ; Langlois, Registres de Nicolas IV, n° 449.

[18] 1291, 15 février et 18 mai ; Langlois, Registres de Nicolas IV, n° 4111 et 5061.

[19] 1291, 7 septembre ; Langlois, Registres de Nicolas IV, n° 5936.

[20] 1304, 20 mai, Grandjean, Registres de Benoit XI, n° 4072.

[21] Gesta Philippi III Franc. regis, dom Bouquet, XX, 504. Voir Langlois, Philippe le Hardi, p. 104-108.

[22] Ces mentions sont tirées des fragments de comptes de l'an 1276, Arch. de la Côte-d'Or. B. 312.

[23] L'Art de vérifier les dates dit : « vers l'an 1294, le duc Robert était déjà établi grand chambrier depuis plus de quinze ans. »

[24] Chronique anonyme, d. Bouquet, XXI, 92, et Chronique de Jean d'Outremeuse, V, 418.

[25] Dom Bouquet, XX, 180 ; voir Langlois, Philippe le Hardi, p. 33-34.

[26] Chronique anonyme, Dom Bouquet, XXI, p. 95-96.

[27] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312, fol. 151.

[28] Voir notre tome V, chap. XXXVI. Otte, comte de Bourgogne, avait cinq frères et sept sœurs. Les uns et les autres, ceux du moins qui nous sont les plus connus, ne paraissent pas avoir été d'un tempérament plus pondéré que leur frère. Renaud, devenu souverain de Montbéliard par son mariage avec Guillaume de Neuchâtel, soutint contre l'évêque de Bâle des guerres désastreuses qui finirent par une condamnation ou amende de huit mille livres tournois. Hugues, seigneur de Port-sur-Saône, d'un caractère fier et audacieux, sans cesse les armes à la main, était prêt en toute circonstance à faire la guerre pour son compte et à s'y mêler pour le compte d'autrui. Etienne, le plus jeune des frères, chanoine de Besançon n'était pas d'humeur plus accommodante, et eut avec Otte des débats extrêmement vifs au sujet du partage des biens paternels (n° 5913). — L'une des sœurs Béatrice avait pris le voile, mais elle prétendit plus tard qu'on l'avait fait entrer au couvent contre son gré, qu'elle avait toujours protesté et se fit relever de ses vœux par le pape Nicolas IV, en 1289 (n° 5866).

[29] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312. — Otte revenait depuis peu d'un tournoi qui s'était tenu à Mons. On a quittance, de février 1279, d'une somme de trois cent soixante livres délivrée à un marchand de chevaux pour les pertes faites par lui et ses compagnons au tournoi de Mons (Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I, p. 472).

[30] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312.

[31] Voir Langlois, Philippe le Hardi, p. 81 et suiv.

[32] Arch. de la Côte-d'Or, B. 312.

[33] Parmi ces commensaux se trouvait Girard de Dôle, chambellan du comte palatin, que Robert et Otte comblèrent de largesses (4502 et 4502 bis).

[34] A Lyon, le comte palatin renouvela les donations faites précédemment au duc des châteaux de Bracon, Salins, Dôle, Cbaussin, Pontailler, etc. (4531).

[35] Tous ces noms, y compris celui du duc de Bourgogne, sont donnés dans la lettre missive adressée par Marguerite de Provence au roi d'Angleterre. « ... Et à ce, ils nos respondirent tuit ensemble et chascuns pour soi, que ils nos aideroient de cors, d'avoir, et de terre, et de hommes, à petite force et à grant, à recovrer nostre droit totes les fois que nos les en requeriens, et que li empecheroient que lidis princes ne poust venir audit roiaume. Et de ce, ils nos donerent tuit lour letres pendans dont nos nos louons mout à vos et à tous nos amis. » (Documents inédits ; Champollion-Figeac, Lettres de rois et reines, t. I, p. 265-266).

[36] Record office, Royal Letters, XI, n° 2171 ; Champollion-Figeac, Lettres de rois et reines, p. 268. — Cette lettre ne contient, du reste, que des formules banales d'amitié. Deux ans auparavant, Robert, par une lettre datée de Beaune, le 31 mars 1279, priait le roi Edouard de laisser au monastère de Cîteaux les revenus de l'église de Scadebour, en Angleterre, pour venir en aide à ceux qui venaient au chapitre général de Cîteaux (1402). — Le duc reçut lui-même une lettre du roi d'Angleterre, en 1282, le priant d'intercéder auprès de Philippe IV, lorsque le comte d'Armagnac, disgracié pour la seconde fois, fut enfermé dans la forteresse de Pérouse, Rec. off. Chancery, mise. Portef. VII, n° 29 ; voir Langlois, Philippe le Hardi, p. 191.

[37] Durrieu, les Archives angevines de Naples, pp. 311, 313, 347, 350, 356, 360, 373, 374, 389, 390.

[38] Mabile reçut de ses frères Érard et Guillaume, en faveur de son mariage avec Geofroi de Joinville, la somme de quinze cents livres et trois cents livrées de terre (Notre cartulaire des Villehardouin, n° 162).

[39] En 1274, Geofroi de Joinville, seigneur de Nanteuil, sa femme, Mabile, et Gaucher [de Châtillon], fils de Mabile, sont les concessionnaires de cet affranchissement d'Ampilly-le-Sec (copie française très fautive, arch. de la Côte-d'Or ; éditée, Garnier, Chartes de communes, t. II, p. 338). — En mai 1277, Geofroi de Joinville, sire de Nanteuil, de concert avec son frère Jean, donne son assentiment à une vente faite par leur père Jean aux Templiers de Ruetz (Orig. Arch. de la Haute-Marne, commanderie de Ruetz, 2e liasse, Juvigny).

[40] Vidimus de 1284 en mauvais état, arch. de l'Aube, G. 3834 ; le texte de la procuration en français est du mois d'août 1282 (notre cartulaire de Villehardouin, n° 188). Nous pourrions ajouter d'autres pièces non encore connues relatives à la branche du fils aîné de l'historien de saint Louis, dont la descendance n'est pas suffisamment établie, malgré l'excellent travail de M. Delaborde : Jean de Joinville et les sires de Joinville.

[41] Il n'en n'est pas fait mention dans les travaux les plus accrédités et dans les dernières publications sur ce sujet : Léon Cadier, Essai sur l’administration du royaume de Sicile par Charles Ier et Charles II d’Anjou ; Durrieu, les Archives Angevines de Naples, etc.

[42] Bibl. nat., Collect. Bourgogne, t. XXIX, fol. 82. Cette lettre prouve que Robert ne s'était pas prononcé nettement avec Charles d'Anjou, et qu'il avait ajourné la date d'un engagement définitif.