HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME SIXIÈME

 

INTRODUCTION.

 

 

Ces six premiers volumes comprennent les trois premiers siècles de l'histoire de nos Ducs de la première race jusqu'à la mort de Robert II, en mars 1306.

Au moment où nous entrons dans le XIVe siècle, qu'il nous soit permis de faire quelques réflexions et de jeter un coup d'œil d'ensemble sur la marche des idées, sur les entraînements de l'opinion, et sur les modifications successives apportées dans l'état général de la société.

Nous avons péniblement suivi toutes les étapes de nos annales bourguignonnes, à l'aide de chroniques souvent confuses et de chartes non datées pour la plupart, dont l'abondance variable suivant les temps correspond au mouvement des esprits. La multiplicité des donations aux monastères est un signe indéniable des sentiments qui animent cette société, impérieusement dominée par les croyances et les pratiques religieuses. Jusqu'ici, ces croyances sont profondes dans le peuple surtout ; elles sont grandes aussi chez les barons, malgré des écarts de conduite, des habitudes de violence et des scandales de toutes sortes qui permettraient d'en douter. Mais ils entendent la religion à leur manière, ils se croient tout permis, et peuvent tout oser. Un crime est rachetable par une aumône, pourvu que cette aumône soit proportionnelle à la grandeur du forfait, suivant la formule si souvent reproduite : de même que l'eau esteint le feu l'aumosne esteint le péchié. C'est l'église elle-même, ce sont les moines de tous les ordres qui ont alors préconisé cet étrange principe dont ils bénéficiaient. Pendant le règne d'Eudes III les monastères en recueillirent encore le fruit, puis, le mouvement diminue très sensiblement, les aumônes deviennent de plus en plus rares, les monastères ont bien de la peine pour faire légaliser et conserver les bienfaits légués par la piété d'un autre âge.

Au XIIe siècle, les institutions monastiques sont à l'apogée de leur grandeur et de leur puissance ; à la fin du XIIIe, elles sont fort compromises déjà, si l'on en juge par les documents que nous publions ici. Avec le XIVe siècle et la guerre de cent ans, la désorganisation est complète, le désordre est partout, dans la société civile comme dans les monastères. Beaucoup de couvents de femmes disparaîtront ou feront place à des établissements d'hommes ; ceux qui subsisteront ne donneront que de scandaleux exemples et ne feront pas regretter la perte des autres. De ces innombrables prieurés fondés sous l'entraînante action des croisades il en restera bien peu, et les épaves de leurs dotations seront absorbées par les abbayes mères, qui auront elles-mêmes beaucoup à faire pour se soutenir et pour résister au courant désorganisateur.

Il est assez singulier que depuis les temps reculés c'est toujours de la Bourgogne qu'était parti le mouvement religieux le plus accentué.

Au Ve siècle, l'abbaye de Réome ou Moutier-Saint-Jean en est le foyer, sous l'impulsion de saint Jean, son fondateur et premier abbé. C'est en Bourgogne que prend naissance l'ordre considérable de Cluny, et que se développent les célèbres monastères de Saint-Germain d'Auxerre, Flavigny, Pothières, Vézelay, Bèze, Saint-Bénigne, Saint-Seine, etc. Après une longue période de troubles peu favorable à l'extension des institutions religieuses, la fondation de Molème sous l'intelligente direction de saint Robert, attire les populations ; depuis 1075 et pendant toute la vie de cet éminent abbé, Molème est le point de ralliement de la Bourgogne champenoise. La noblesse de la province s'y donne rendez-vous dans les grandes cérémonies ; nos ducs et les comtes de Champagne y rendent leur jugement, les barons y vident leurs contestations. En moins de trente années, cinquante prieurés s'en détachent par suite de l'affluence croissante des donations et des religieux.

Molème était un premier pas dans la réforme ; son illustre fille Cîteaux est une autre réforme plus accentuée vers les pratiques de l'ascétisme, et l'origine d'un ordre qui en peu d'années couvre le continent de ses innombrables colonies. Il en sort, non plus de simples prieurés, mais de grandes abbayes, et celles-ci deviennent la souche d'établissements si nombreux qu'il faut un travail de généalogiste pour en suivre la filiation.

L'opinion publique reporte ses faveurs sur Cîteaux. Les souverains assistent aux chapitres généraux et y tiennent leur cour ; son cloître est témoin des actes les plus considérables de la vie civile et de la vie religieuse.

Dans ce vertigineux élan des populations vers le monachisme, un nouvel institut plus approprié aux tendances de la féodalité se forme et se développe parallèlement. Les chevaliers du Temple personnifient cette alliance entre les deux puissances du XIIe siècle, les barons et les moines, servant de trait d'union entre les deux classes, participant à la fois des uns et des autres, et recrutés principalement dans les grandes maisons seigneuriales. La Bourgogne champenoise fut aussi le berceau de cet ordre privilégié dont nous avons donné les origines.

L'activité religieuse et le courant d'opinion dirigés successivement sur ces ordres nuisaient forcément aux autres. Chacune des institutions nouvelles, favorisée par la faveur publique, portait préjudice à la précédente. L'ordre du Temple arrêta l'envahissement déjà considérable des Cisterciens, comme les Cisterciens avaient arrêté l'essor de Cluny, comme Cluny avait fait oublier les grandes abbayes bénédictines, qui ne vivaient plus que des libéralités de leurs premiers protecteurs. Chacun des ordres regardait d'un œil d'envie la fortune de son rival, et s'efforçait d'attirer à son profit les aumônes dont la piété des fidèles disposait si largement.

Cette action envahissante et continue du monachisme produisait dans la société féodale une perturbation dont on ne se rendait guère compte. Les domaines concédés appartenaient tous a la noblesse qui seule possédait le sol. A mesure que les religieux s'enrichissaient, les barons s'appauvrissaient ; et comme le sol était alors le signe certain de la puissance, il en résultait un déplacement de la fortune au profit des monastères et au détriment des familles féodales. Si les généreux donateurs du XIIe siècle avaient si largement disposé de leurs biens sans avoir la conscience bien nette de l'œuvre qui s'accomplissait, leurs descendants, mieux avisés, s'efforcèrent d'y remédier.

Puis, voici un autre élément de désagrégation de la hiérarchie féodale. L'érection des communes crée une classe nouvelle, la bourgeoisie, qui prend sa part des droits du seigneur suzerain. Elle a pu acquérir à beaux deniers comptants des privilèges que la noblesse obérée vend à ceux qui peuvent les payer. La liberté, devenue marchandise commerciale, est l'antithèse et la négation même du régime féodal. C'est en vain que les barons voudraient atténuer les effets de ces contrats d'affranchissements passés sous des formules solennelles et sous la haute autorité du pouvoir royal. De ces républiques urbaines, agitées par des passions électorales et des commotions politiques, souffle un vent d'indépendance, de protestation et de révolte contre le vieux monde du moyen âge.

La terrible et désastreuse guerre de cent ans n'a pas d'autre cause et d'autre origine que les insurrections communales des villes de Flandre.

L'élite de la bourgeoisie tend elle-même à s'introduire dans la noblesse. Il en sort une légion de clercs, de juristes, véritables fonctionnaires et agents du rouage administratif, officiellement associés au gouvernement, indispensables même aux grands vassaux, et marchant de pair avec les seigneurs et les officiers laïcs.

La réaction se produisit avec plus de violence là où le mouvement religieux avait été le plus actif. C'est en Bourgogne que jaillit la première étincelle ; c'est le duc lui-même qui conduit l'attaque. Hugues IV est à la tête de la ligue des barons irrités contre les prétentions ecclésiastiques, et répand ce manifeste énergique qui n'est point désavoué par saint Louis, et dans lequel on trouve ces idées qui trahissent des inquiétudes grosses de menaces pour l'avenir : les clercs se sont enrichis de l'appauvrissement de la noblesse, qu'ils retournent à l'état de la primitive église, qu'ils nous laissent la vie active, comme il est convenable, et que, vivant dans la contemplation, ils nous, fassent enfin revoir les miracles qui depuis longtemps ont disparu de ce monde.

Plus tard, depuis le roi jusqu'au plus humble baron, tous cherchent à enrayer le mouvement. L'ordonnance de Philippe III, promulguée en 1275, sur les droits d'amortissement, n'a d'autre but que d'arrêter la dislocation des domaines, de maintenir les prérogatives des seigneurs et la sauvegarde du vieil édifice féodal. Le roi distribue des rentes viagères aux membres de sa famille, et ne morcelle plus le patrimoine royal par des distributions d'apanages. Pendant une partie de son règne, notre duc Robert II lutte avec une opiniâtreté peu commune pour faire respecter l'intégralité du domaine ducal, malgré les termes formels du testament de son père. L'empereur d'Allemagne Rodolphe de Habsbourg, plus radical encore, annule d'un trait de plume toutes les donations de biens d'empire (Pertz, Leges, II, 435).

La plus brillante des institutions religieuses de l'époque, la chevalerie du Temple, en dépit de ses illustrations et de ses gloires, devait être sacrifiée à la réaction qui suivit les mouvements exagérés de l'enrôlement monastique. N'est-ce point l'éternelle périodicité des choses de ce monde, un retour en arrière après une marche en avant trop vive ? Et n'est-ce point le phénomène que chaque page de notre histoire nous offre, comme une leçon sans profit pour les générations qui suivent ?

Les Templiers paieront pour tous les autres ; seuls ils seront victimes de cette réaction inconsciente et de l'entraînement irréfléchi de l'opinion publique. Institués pour le service des croisades, ils sont destinés à disparaître quand la foi collective ne trouvera plus assez d'enthousiasme pour faire de telles expéditions.

Ne cherchez pas les causes de leur chute ; n'accusez ni les uns, ni les autres, ni le pape, ni le roi.

Leur chute est la résultante d'un état de choses, et, surtout de l'état des esprits.

Leur procès n'est pas commencé, le jugement est déjà rendu.

Le fruit était mur, il est tombé.