HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME CINQUIÈME

 

AVERTISSEMENT.

 

 

L'accueil qu'on a bien voulu faire à ce livre nous impose le devoir d'en multiplier les illustrations, et de publier un certain nombre de dessins, vues et pierres tombales disséminés dans les fonds divers de la Bibliothèque nationale, et reproduisant des monuments depuis longtemps détruits. Les documents iconographiques ne sont pas moins précieux que les manuscrits, et offriront peut-être quelque intérêt aux chercheurs qui voudront par hasard consulter ces volumes, à condition toutefois qu'ils ne se montrent pas trop sévères pour nos dessins. Ce que nous aurions surtout à cœur, c'est de reconstituer l'œuvre perdue de Pierre Palliot, et de réunir les fragments épars et les croquis dispersés, pris sur les originaux brûlés de cette collection célèbre. Un travail de quelques années nous a permis d'approcher du but. Ces matériaux, d'une inestimable valeur pour notre archéologie provinciale, rappelleraient le souvenir d'œuvres artistiques ignorées ou disparues, en facilitant l'identification des épaves qui nous restent.

Ce tome V s'arrête à l'année 1272, date de la mort du duc Hugues IV. On s'est peut-être étendu trop longuement sur cette période, mais il n'était pas inutile de suppléer à la parcimonie du Recueil des historiens de France, qui se montre assez avare de documents sur la Bourgogne ; il y a tel volume où le nom de Dijon n'est même pas cité.

Je ne saurais oublier les services que je dois à l'obligeante amitié de plusieurs de mes collègues. M. Joseph Roman a dessiné les blasons relevés sur les tombes et qui figurent dans les Epitaphes. M. Maxe-Werly a groupé les dessins des Monnaies ducales. M. Henri Chabeuf a pris soin de s'occuper de l'impression de ce volume, etc.

Nous faisons appel à la critique et aux rectifications qui seront bien accueillies et insérées. Un travailleur isolé gagnerait à la collaboration éclairée des érudits. Quand celui qui écrit ces lignes aura disparu, le livre restera, et leurs observations serviraient à ceux qui viendront après nous.

 

ROGER DE GAIGNIÈRES ET PIERRE PALLIOT

LETTRE A M. LÉOPOLD DELISLE

Administrateur général de la Bibliothèque nationale, membre de l'Institut.

 

CHER MONSIEUR,

L'un des premiers vous nous avez fait connaître Gaignières et ses travaux ; d'autres notices consacrées à cet éminent collectionneur ont donné sur lui de curieux détails biographiques[1], mais on n'a rien dit encore de ce qui nous intéresse au point de vue Bourguignon, et rien appris en ce qui concerne ses rapports avec Palliot. Vous estimerez sans doute, comme moi, qu'il n'est pas inutile d'en dire au moins quelques mots. François-Roger de Gaignières, né le 30 décembre 1642, décédé le 20 mars 1715, s'intitulait parfois seigneur du Maigny ou du Magny[2], nom d'un fief ignoré et perdu dans quelque coin du Morvan. Il se rattachait à notre province par des liens divers.

Par la maison de Blanchefort, sa famille maternelle, il se trouvait en rapport avec la noblesse du pays. Les souvenirs de son parrain Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, jadis pair de France et gouverneur de Bourgogne, dont son père avait été secrétaire, lui ouvraient les portes de tous les châteaux, où il était accueilli avec la considération que méritait son incontestable savoir.

Sa volumineuse correspondance donne la preuve des sympathies qu'il avait su conquérir par sa courtoisie, ses bonnes manières, et l'aménité de son caractère. On lui prodigue de tous côtés des marques d'affection. Le comte de Guitaud, premier chambellan du prince de Condé, l'informe de ce qui se passe à Epoisses[3]. Du château de Chastellux, le comte Philippe de Chastellux lui envoie, ainsi que madame de Chastellux, des nouvelles de leur entourage[4]. De Ravières, le chevalier de Clermont-Tonnerre lui expédie de fréquents courriers[5]. Bussy-Rabutin est avec lui dans les meilleurs termes[6]. Le Goux-Maillard, seigneur de Saint-Seine-sur-Vingeanne, président à mortier au Parlement de Dijon, prend soin de lui envoyer un portrait du jurisconsulte Févret[7]. Bernard de Senaux, évêque d'Autun, lui adresse des félicitations au sujet de la faveur accordée par mademoiselle de Guise, lors de sa nomination comme gouverneur de Joinville, une charge qui n'obligeait pas le titulaire à résidence[8]. Gabriel de la Roquette, prédécesseur de Bernard de Senaux à l'évêché d'Autun, avait commencé ce commerce d'amitié[9]. Puis, c'est l'abbé de Pontigny ; Rivault, prieur de Vauluisant ; madame de Saint-Chamans, née Bonne de Chastellux ; l'abbé de Saulx-Tavannes ; Noël Bouton de Chamilly, plus tard maréchal de France, et madame de Chamilly ; Clermont-Tonnerre, évêque de Fréjus ; Le Goux de la Berchère, archevêque de Narbonne, etc. Nous ne citons que des Bourguignons.

Pendant la belle saison, Gaignières vint d'abord au château d'Asnois, près Tannay, et dans la dernière partie de sa vie, chez sa cousine Barbe de Blanchefort, veuve d'Auguste de Changy-Musigny, qui avait des résidences diverses à Arnay-le-Duc, à Autun, au château de Musigny.

Des relations plus intimes encore et presque quotidiennes s'étaient établies de longue date entre Gaignières et Antoine Joly, baron, puis marquis de Blaisy, qui possédait en Bourgogne le beau domaine dont il portait le nom, mais que ses fonctions de président du Grand Conseil retenaient une partie de l'année à Paris. Ce dernier a laissé des mémoires inédits, qui donnent sur le collectionneur et sur d'autres personnages du temps des détails qui ne sont pas sans intérêt[10]. Il s'était fait construire un hôtel au faubourg Saint-Germain, bien avant l'époque à laquelle les trésors amassés par Gaignières sortirent de l'hôtel Soubise pour gagner sa nouvelle demeure, rue de Sèvres.

On se retrouvait souvent dans la bibliothèque du baron de Blaisy. Là venaient aussi d'Hozier, du Fourni, du Coudray, du Bellay, de Refuge, de Caumartin, et deux de ses anciens précepteurs originaires de Langres, Barbier d'Aucour, de l'Académie française, et Blanchard, de l'Académie des sciences « Ma bibliothèque est assez belle, mais je l'ai toute dérangée. J'en ay porté une partie à Blaisy et une autre à Dijon. M. Blanchard en a fait un catalogue fort bien raisonné. Je meublai bien ma maison ; j'y mis la tapisserie de Scipion que mon père m'avoit donnée par testament. J'avois un maître-d'hôtel, un cuisinier, trois laquais, un cocher, un postillon un portier, six chevaux de carrosse, un cheval de selle, etc.[11] »

C'est en 1680 environ que Pierre Palliot fut forcé de venir à Paris pour des affaires particulières, et aussi pour voir une de ses filles, mariée depuis longtemps déjà au libraire Elie Josset[12]. Ce travailleur infatigable, qui s'intitulait, parisien, historiographe du roi, imprimeur dit révérendissime évêque de Langres, de messieurs les Elus des Etats de Bourgogne et de la ville de Dijon, marchand libraire, graveur en taille douce, maître orfèvre de Paris[13], etc., était depuis environ quarante-huit ans installé à Dijon, d'où il rayonnait dans la province de Bourgogne, parcourant les localités les plus éloignées, pour dessiner tous les monuments du pays qui pouvaient servir à l'histoire généalogique des familles.

Palliot avait apporté deux ou trois volumes de ses mémoires, et les présenta à quelques-uns des habitués de l'hôtel de Blaisy, qui firent grand cas de ces recueils et des précieux renseignements qu'ils renfermaient. Palliot éprouvait alors une certaine gêne, car sa profession de libraire et d'imprimeur n'était pas assez lucrative pour lui permettre d'élever ses dix-huit enfants, et ses travaux généalogiques n'étaient pas toujours bien rémunérés[14]. Il aurait désiré vendre ses manuscrits un prix élevé, mais il ne pouvait se résoudre à les livrer sa vie durant.

Gaignières surtout fut frappé du nombre considérable d'excellents dessins que contenaient ces recueils, et dès cette époque, il mit tout en œuvre pour en avoir communication, et faire prendre copie des principales pièces, n'étant pas assez riche pour se permettre une si coûteuse acquisition.

Mais Palliot n'était pas prêteur, c'était son moindre défaut. Il résista aux prévenances, aux compliments, aux politesses et aux avances du demandeur. Les coquetteries intéressées et les bons procédés de l'homme du monde ne purent avoir raison de l'obstination et de la rusticité toute gauloise de l'imprimeur. C'est en vain que, pour gagner ses bonnes grâces, le sieur du Magny lui envoyait des communications diverses, des inscriptions, des épitaphes, et notamment celles de Chissey, en Morvan[15]. Palliot recevait tout et ne livrait rien.

Confus de ne pouvoir triompher d'une telle opiniâtreté, et d'une résistance à laquelle il n'était pas habitué, Gaignières résolut de tourner la difficulté. Il prit parti d'utiliser la haute influence du baron de Blaisy, stimula son zèle pour des manuscrits dont le baron ne se souciait guère, et ne pouvant les acheter lui-même, lui persuada qu'il était de son honneur de ne pas laisser aller en d'autres mains une si intéressante collection. La correspondance de Gaignières contient un grand nombre de lettres de Joly de Blaisy, et plusieurs passages dénotent les préoccupations et les convoitises du premier[16].

Une nouvelle tentative faite en 1682 pour obtenir ces manuscrits n'est pas mieux accueillie que les précédentes, car Joly lui écrit de Dijon le 14 novembre « M. Palliot est toujours le mesme ne voulant pas communiquer ses recueils. » L'année suivante, il l'invite à venir à Blaisy : « J'arrivai à Blaisy le 17 de ce mois ; ce n'est pas un séjour fort agréable, car je suis sur une roche au milieu des bois ; mais comme on ne se « déplaît pas dans les lieux où on est le maistre, j'espère que par cette raison-là vous voudrez bien venir quelque jour, vous scavez bien qu'il y a longtemps qu'une chambre vous y appartient...[17] »

En 1684, sur des sollicitations de plus en plus pressantes, le baron vint lui-même rendre visite à Palliot : « Je le trouvai dans son cabinet, et il me fit de grandes plaintes de l'ingratitude de la province qui n'avoit jamais reconnu le mérite de son travail, et toutes les peines qu'il s'étoit données pour l'illustrer par des monuments curieux, concernant l'histoire généalogique des familles... Il me montra ensuite ses livres...[18] »

Le 25 septembre 1685, nouvelle lettre à Gaignières datée de Blaisy : « Je pense toujours aux recueils de Palliot, mais on m'a dit qu'il estoit moins raisonnable là-dessus que jamais. Il faut se donner patience. Vous ne me croyez pas assez fou pour en donner dix mille francs, car vous scaurez que s'il les estime autant, il les gardera longtemps sur ce pied-là, c'est un père qui a une extrême amytié pour ses enfants[19]. » Le baron de Blaisy et son frère avaient pour intendant en Bourgogne un M. Fourneret, secrétaire du roi, qui administrait leur bien à sa guise, et n'entendait pas grand-chose aux affaires. Les dépenses considérables qu'il fit pour les constructions et les aménagements mal entendus du château de Blaisy en sont la preuve. Il fut chargé de s'aboucher, vers 1686, avec Palliot, alors fort pressé d'argent : « Il convint avec lui de cent francs pièce, il fit un marché par escrit par lequel il consentit de lés luy laisser sa vie durant, à condition qu'il n'en feroit point de copie, ce qui a vray dire auroit esté presque impossible. Il lui donna cent escus d'avance, et promit de luy donner le reste quand il voudroit les livrer[20]. »

Sur ces entrefaites. Palliot âgé de 77 ans tomba très gravement malade, et fut assez longtemps entre la vie et la mort. Gaignières en fut informé, et lui, qui ne voulait de mal à personne, eut peut-être quelque secrète espérance qui n'était pas tout à fait d'accord avec le rétablissement de la santé du moribond. Il allait se mettre en route, et se réjouissait de tenir enfin les manuscrits tant convoités.

Cette démarche un peu hâtive et ces réflexions, quoique mentales et passagères, ne plurent sans doute point à l'ange tutélaire qui veillait sur les jours du vieil imprimeur, car, pour punir l'esprit malin qui suggère des pensées coupables aux collectionneurs, il obtint par son intercession la grâce de son protégé, qui fut rappelé à la vie, comme par miracle.

Le baron de Blaisy, confident très désintéressé des agissements et des ardentes convoitises de Gaignières, lui écrit avec une ironie malicieuse, le 29 septembre 1686 : « Palliot a été fort malade, il a reçu l’extrême-onction. Il se porte à présent parfaitement bien. Si jamais j'ay ses livres, je vous en ferai bonne part...[21] »

Gaignières fut quelque temps à se remettre de la bonne nouvelle d'une guérison aussi surprenante et aussi inattendue, et éprouva quelque remords en remerciant le ciel d'un miracle que ses prières ne méritaient point. Pour le moment, son voyage et son déplacement furent ajournés.

Tout n'est qu'heur et malheur en ce monde. Un amateur convaincu doit se résigner aux traverses et aux émotions les plus diverses, aux alternatives d'espérances et de déceptions, de joies et de tristesses. Mais il faut avouer que Palliot, sous prétexte de compléter ses manuscrits, mit à une singulière épreuve la patience de l'infortuné collectionneur. Malgré les apparences d'une santé débile et sans cesse menacée, il eut l'indiscrétion de résister longtemps, grâce à l'influence du miracle. Il s'obstina à vivre encore douze années, et ne s'éteignit que le 5 avril 1698, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans[22].

Peu de temps après, les conventions du marché furent exécutées par ses dernières volontés testamentaires, Palliot avait chargé le libraire Elie Josset, son gendre, de toucher les mille francs qui restaient encore dus, et les héritiers livrèrent enfin les manuscrits.

Certain cette fois de n'être plus trompé dans son attente, Gaignières partit pour la Bourgogne, où il arriva vers la fin de mai 1699. Ce fut avec une véritable émotion qu'il put enfin parcourir à loisir ces manuscrits que vingt années de démarches n'avaient pu lui procurer.

Il installa à Blaisy son copiste Boudan, qui pendant sept mois travailla sans relâche à prendre des croquis sur les dessins de Palliot. En témoignage de la bonne hospitalité du marquis de Blaisy[23], Boudan reproduisit pour lui à la gouache plusieurs vues de Dijon et du château de Blaisy[24]. Toute la belle saison de l'année 1700 fut employée au même travail, mais à ce moment plusieurs volumes étaient déjà prêtés à Charlet, chanoine de Grancey et prieur d'Ahuy, auteur de Langres savante, homme très recommandable par son érudition, qui était occupé à faire les tables des matières de chaque volume, travail commencé par Palliot, mais non terminé. Boudan fut forcé de s'installer quelque temps à Grancey, et profita de son séjour pour prendre une vue d'ensemble du château et des fortifications de ce bourg[25].

Cette source féconde de documents n'était point épuisée ; il fallut quelque tempe encore d'un labeur soutenu pour permettre à l'artiste d'en relever les dessins, dont plusieurs sont mis au net. D'autres, et c'est le plus grand nombre, sont restés à l'état de croquis, pris à la hâte, tantôt à la sanguine, tantôt au crayon noir, et laissant beaucoup à désirer ; mais à défaut des originaux, on est fort heureux de les retrouver. Des mémoires de Joly de Blaisy, nous citerons ce passage, en faisant toutes nos réserves sur les appréciations qu'il contient :

« M. de Gaignières, qui avait été un élève de M. le Laboureur, était venu en Bourgogne chez madame de Musigny, sa cousine, et j'avois fait connaissance avec lui peu de tems après que j'étois sorti du collège. C'étoit une autre manière de chevalier d'industrie, car il n'avoit rien, et n'étoit pas de si bonne maison qu'il vouloit le faire croire. Il entra chez M. de Guise qui avoit épousé mademoiselle d'Alençon, et quand ce prince fut mort, il resta chez mademoiselle de Guise en qualité d'écuyer. Il avoit un logement à son hôtel qu'il avoit fort approprié de petits portraits en porcelaine et autres curiosités.

« Il se mit en tête de bâtir une fort belle maison et y faire des galeries à fond perdu devant les Incurables. Il s'associa de M. l'abbé de Vertamond, d'avec lequel il se sépara afin que la maison lui demeurât à lui seul. Nous lui prêtâmes de l'argent, M. Rossignol et moi, et il me l'a très bien rendu, je n'ai qu'à m'en louer par cet endroit.

« Je le fréquentais souvent, ainsi que M. d'Hozier, et nous nous trouvions chez M. de Caumartin, qui, avec mille bonnes et agréables qualitez, joignait celle de posséder parfaitement les belles lettres, et d'être fort instruit dans l'histoire généalogique, presque autant que M. de Refuge. Ils me mirent dans ce goût, et ils furent en partie cause que j'achetai en Bourgogne les manuscrits de Palliot en quinze volumes. Je n'en ferai pas une plus ample mention ici, parce que je l'ai faite dans une espèce de préface que j'ai mise au commencement du premier volume. »

« Je ne dirai rien plus de M. Gaignières, parce que sur la fin de ses jours il est tombé dans une imbécilité, qui lui a fait faire un testament qui ne lui a pas fait honneur, et qui a fait savoir qu'il avoit plustot le masque que la réalité. Il vendit toutes ses curiositez au roy elles sont déposées chez M. de Clérembault pour les examiner, et séparer bien des choses qui, à vray dire, ne sont que des fatras. »

Ayez donc pour amis intimes des personnages qui vous traitent de chevalier d'industrie ! Il est vrai qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce terme qui n'avait pas alors comme aujourd'hui le sens désobligeant qu'on lui prête. Gaignières est un chevalier d'industrie, parce qu'il n'est pas riche, et qu'il n'est pas d'aussi bonne maison qu'il veut le faire croire.

Joly de Blaisy n'aurait pas dû se permettre une telle boutade et porter un semblable jugement sur un érudit qui le valait bien. Ce n'était point la faute de Gaignières si les ressources de son budget ne lui permettaient pas plus grande dépense. Ce n'était pas sa faute s'il n'occupait qu'un artiste médiocre et de second ordre, et s'il ne pouvait payer son copiste Boudan, pour les armoiries à l'encre, que deux liards la pièce ; pour les armoiries enluminées, un sol pour les tombes dessinées, neuf sols, et pour les tombeaux surchargés d'ouvrages extraordinaires colorés et dorés, trente sols. Qui sait après tout si l'artiste n'y trouvait pas son compte ?

Gaignières était envahi par une passion que le riche marquis était incapable de comprendre, et possédait un mérite et des qualités que son détracteur n'était pas à même d'apprécier. De ces fatras, dont Clairambault avait su faire profit, et qui nous ont été conservés, on ne peut que regretter de n'en pas trouver davantage.

Le XIXe siècle ne saurait accepter la sentence hautaine et dédaigneuse d'un marquis du XVIIe, et nous sommes trop redevables à l'éminent collectionneur pour ratifier un tel jugement. Le zèle ardent d'un amateur d'autrefois nous est trop profitable aujourd'hui pour qu'il soit permis d'en médire. Il y a des noms qu'on ne doit plus prononcer qu'avec reconnaissance et respect !

Dans les commencements du XVIIIe siècle, tous les travailleurs Bourguignons purent puiser à pleines mains dans les recueils de Palliot, que les héritiers du marquis de Blaisy prêtaient assez libéralement aux curieux. Les uns et les autres en prirent çà et là des extraits. Le président Bouhier, qui avait formé le projet de faire copier intégralement cette volumineuse collection pour sa riche bibliothèque, en avait à peine le tiers quand la mort le surprit le 17 mars 1746. Nous avons signalé ailleurs plusieurs de ces volumes, et notamment le recueil de différentes épitaphes (Bibl. nat., fr. 24.019). La copie commencée par ordre de Bouhier avait été interrompue d'une manière bien inopportune, car le 10 mars 1751, les manuscrits originaux de Palliot étaient détruits par l'incendie qui éclata dans le cabinet d'Antoine II Joly, marquis de Blaisy, conseiller au Parlement de Dijon, neveu et héritier du président au Grand Conseil.

Les travaux de Boudan pouvaient, dans une certaine mesure, suppléer à ce désastre, car on possédait le relevé des pierres tombales et des principaux monuments. On avait ailleurs ces séries de dessins et de croquis que l'on retrouve partout dans les dépôts de la Bibliothèque nationale, et qui ont été depuis longtemps séparés, éparpillés, versés dans les fonds divers, aux Estampes, au fonds latin, au fonds français, dans les Pièces originales du Cabinet des titres, dans la Collection Clairambault, et principalement dans les portefeuilles de Gaignières. D'autres recueils, volés à ce dépôt, ont été transportés à la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford, où l'administration a fait prendre des calques, pour les réintégrer au département des Estampes, et remplacer les originaux perdus.

Si l'on peut maintenant reconstituer en partie, mais en partie seulement, l'ensemble du travail de Palliot, c'est à Roger de Gaignières qu'on le doit. La Bourgogne a donc aussi le droit de revendiquer, au nombre de ses célébrités et de ses enfants adoptifs, ces deux savants, tous deux parisiens, qui ont contribué si largement à la conservation des vieux souvenirs de son histoire provinciale.

Veuillez agréer, cher Monsieur, tous mes sentiments de déférente sympathie et de haute estime.

 

Ernest PETIT.

Vausse, juillet 1894.

 

 

 



[1] Consulter pour Gaignières, L. Delisle, Cabinet des manuscrits, t. I, p. 335 ; de Flamare, Bibl. de l'Ecole des Chartes, XLVII, 341 ; Duplessis, Gazette des Beaux-Arts, t. III, 2e série ; Ch. de Grandmaison, plus. art. Bibl. de l'Ecole des Chartes, t. LI-LIII. Notre compatriote et ami Henri Bouchot lui a également consacré une longue notice dans l'introduction de son excellent Inventaire des dessins exécutés pour Roger de Gaignières, 2 vol. in-8°, Plon, 1891. Il a toutefois laissé volontairement de c6té l'indication d'un certain nombre de dessins de même provenance, tirés de Palliot, qui trouveront place dans d'autres catalogues des fonds de la Bibl. nat.

[2] C'est Palliot lui-même qui donne ce titre à Gaignières (Bibl. nat., fr. nouv. acq. n° 68, fol. 159). Quant au fief de Magny, nous n'avons pas su l'identifier ; il y a peut-être cinquante localités du même nom dans le Morvan.

[3] Guillaume de Pecheperou Commenge, comte de Guitaud, seigneur d'Epoisses, décédé le 27 décembre 1685. Voir ses lettres, Bibl. nat., fr. 24.987, fol. 295 et suiv.

[4] César-Philippe, comte de Chastellux, né en 1623, décédé le 8 juillet 1695, et Judith de Barillon, sa seconde femme, morte le 2 avril 1721. On conserve une quarantaine de lettres du comte dans la correspondance de Gaignières (Bibl. nat., fr. 24.986, fol. 95 et suiv.).

[5] Environ trente lettres du chevalier de Clermont-Tonnerre, datées de Ravières et de Maune (Bibl. nat., fr. 24.986, fol. 230 et suiv.).

[6] Voir Ch. de Grandmaison, Bibl. de l'Ecole des Chartes, LI, p. 586 et suiv.

[7] Benoît Le Goux-Maillard, nommé président à mortier, le 18 novembre 1686, mort à Dijon, le 29 décembre 1709. Lettres, Bibl. nat., fr. 24.988.

[8] Bernard de Senaux, évêque d'Autun, en 1702, mort en mai 1709. Voir Lettres, Bibl. nat., fr. 24.991, fol. 374 et suiv.

[9] Gabriel de la Roquette, évêque d'Autun en 1666, mort en 1702 ; voir sa correspondance, Bibl. nat., fr. 24.991, fol. 380 et suiv.

[10] Le cabinet de l'auteur possède une copie de ces mémoires. Antoine Joly, baron de Blaisy, né le 6 janvier 1649, décédé à Dijon le 3 juin 1725, à l'âge de 76 ans, était fils de Georges Joly, baron de Blaisy, et d'Elisabeth Bernardon. Il fut nommé conseiller à la Cour du Parlement de Paris, le 8 mai 1679, conseiller honoraire en 1690, premier président le 15 avril de la même année. La terre de Blaisy fut pour lui érigée en marquisat le 28 juillet 1695.

[11] Mémoires inédits du marquis de Blaisy, p. 48 et 78. Les tapisseries de Scipion, dont il est ici question, avaient été faites pour le roi, d'après ce que nous apprend Henri Bouchot.

[12] Elie Josset avait été reçu libraire à Paris en 1660 et avait pour marque : à la fleur de lys d'or (Bibl. nat., Cab. des titres, vol. reliés, 1011, fol. 504).

[13] Pierre Palliot, fils et petit-fils de marchands et maîtres orfèvres à Paris portant le même prénom, cessa de prendre cette dernière qualification, en 1686, lorsqu'il céda ses droits il son quatrième fils Pierre Palliot, né en septembre 1640. Nous publierons ailleurs lus documents relatifs à cette affaire, qui m'ont été obligeamment communiqués par le baron Pichon.

[14] Dans sa généalogie de la famille Le Goux et dans celle de Morin, manuscrit autographe, on peut voir une curieuse lettre de Palliot, dans laquelle il se plaint de n'avoir pas été récompensé de son travail (Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 4157, fol. 88 v°).

[15] Bibl. nat., fr. 24.985, fol. 277 et suiv.

[16] Bibl. nat., fr. 24.985, fol. 277 et suivants.

[17] Lettre du 24 septembre 1683, loco citato.

[18] Bibl. nat., nouveaux acquêts, n° 68, fol. 1 et suiv.

[19] Bibl. nat fr. 24.985, fol. 306.

[20] Bibl. nat., nouv. acquêts, n° 68, fol. 1 et 2.

[21] Bibl. nat., fr. 24.985, fol. 300.

[22] Palliot mourut subitement en allant se mettre au lit. Son portrait peint par Revel, en 1696, venait à peine d'être gravé et terminé par Drevet, pour figurer dans les hommes illustres de Perraut, accompagné d'un madrigal ou d'un double quatrain qui lui avait été envoyé par l'académicien Furetière, et que l'on a depuis attribué à La Monnoie (Voir Bibl. nat., Cab. des titres, vol. reliés, 1011, fol. 504).

[23] Nous disons maintenant marquis et non baron de Blaisy. Louis XIV avait érigé en marquisat la baronnie de Blaisy, le 28 juillet 1695.

[24] Bibl. nat., Estampes, V° 33.

[25] Bibl. nat., Estampes, V° 33.