HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME QUATRIÈME

 

CHAPITRE XXIX. — RÈGNE DE HUGUES IV (suite) - 1234-1239.

 

 

Hugues IV et la duchesse Iolande assistent à Sens au mariage de Louis IX avec Marguerite de Provence. — Le duc de Bourgogne convoqué par le roi à la chevauchée de Bretagne contre Pierre Mauclerc, auquel il sert de caution. Thibaud, comte de Champagne, couronné roi de Navarre. — Mort d'Othe de Méranie soulèvement des barons du comté de Bourgogne. — Traité d'alliance entre Hugues IV et le roi de Navarre. — Refus, du duc de Bourgogne d'observer les conventions plaintes de Thibaud au roi le duc de Bourgogne appelé au parlement, et condamné à une amende de cinq mille marcs. — Réconciliation d'Hugues IV et de Thibaud. — Le duc de Bourgogne proteste au colloque de Saint-Denis avec les grands vassaux de France contre les abus ecclésiastiques. — Préparatifs de guerre entre Louis IX et Thibaud de Champagne, qui avait marié sa fille avec Jean de Bretagne. — Soumission de Thibaud. — Expédition de Hugues IV dans le comté de Bourgogne contre Gaucher de Commercy ; sièges de Montrivel et de Châteauvillain dans le Jura. — Soumission de Gaucher de Commercy et traité de Mirebeau-sur-Bèze confiscation des terres de Gaucher. — Extension des domaines de Hugues IV à Salins et dans le comté. — Luttes entre Jean de Chalon et Guillaume de Vienne. — Traité d'échanges entre le duc de Bourgogne et Jean de Chalon ; Hugues IV complète ses comtés de Chalon et d'Auxonne. — Négociations de Jean de Chalon pour désintéresser les créanciers des domaines cédés par le duc ; ses démêlés avec Gaucher de Commercy, et domination de Jean de Chalon dans le comté. — Fondations pieuses de la duchesse Alix de Vergy ; fondation des Jacobins de Dijon. — Construction de l'église Saint-Vincent de Mâcon sous la direction de l'architecte Etienne Tondu.

 

En avril 1234, le duc et la duchesse de Bourgogne, le comte et la comtesse de Nevers, et les grands barons du royaume, furent invités aux noces du roi Louis IX et de Marguerite de Provence qui devaient être célébrées un mois après Pâques[1].

La fiancée fut amenée en France par Gautier, archevêque de Sens, et par Jean de Nesle, ambassadeurs accrédités à cet effet auprès de Raimond Béranger. Accompagnée de son oncle Guillaume, archevêque de Valence, la princesse Marguerite fut reçue le 19 mai à son passage à Tournus, par Beraud, abbé de ce monastère[2], puis à Dijon, et arriva les derniers jours du même mois à Sens, où le roi, la reine Blanche et toute la cour l'attendaient. Les noces furent célébrées dans cette ville avec une grande solennité, et Marguerite fut couronnée dans la cathédrale, le dimanche 28 mai, au milieu d'un grand concours de peuple[3].

De retour à Paris, Louis IX envoya à la noblesse ordre de se rendre à son mandement contre le duc de Bretagne, qui, malgré les trêves passées pour trois ans, avait ravagé les terres de plusieurs grands vassaux. Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Champagne, les évêques de Langres, d'Autun, d'Auxerre et de Chalon furent convoqués pour se trouver à Niort. En se rendant à cette chevauchée, le duc Hugues IV passa à Tours et prêta serment aux chanoines de Saint-Martin de cette ville, le 18 août, avec les mêmes formules que celles jadis employées par son père[4].

Cette campagne fut menée assez rapidement Pierre Mauclerc perdit plusieurs places fortes, et fut si rudement attaqué, par les troupes combinées du roi et de ses féodaux, qu'il se vit dans la nécessité de demander des trêves jusqu'à la Toussaint, et même quinze jours au-delà. Elles lui furent accordées, moyennant une amende de trois mille marcs, dont son neveu et très cher ami le duc de Bourgogne se rendit caution[5], ainsi que son frère Jean, comte de Mâcon[6], Hugues, comte de Saint-Pol, et Jean, fils aîné du comte de Soissons. Les documents relatifs à ce traité sont datés du mois d'août et donnés à Angers. En septembre, Hugues IV était rentré dans son duché[7]. Dans l'intervalle de grands événements s'étaient accomplis en faveur de Thibaud, comte de Champagne, qui, après la mort des principaux personnages ligués contre lui, avait pu terminer à son avantage les difficultés suscitées par les revendications de la reine de Chypre, et la désintéresser au moyen d'une subvention pécuniaire[8]. Désireux de rétablir la paix, et de mettre fin à ces luttes incessantes entre les grands tenanciers du royaume, le roi Louis IX avait employé toute son autorité pour hâter la solution pacifique de cette affaire. Il ressort également de tous les documents qu'il s'employa pour rétablir la bonne harmonie entre le duc de Bourgogne, Thibaud de Champagne et Guigues, comte de Nevers, dont les domaines limitrophes amenaient chaque année des prises d'armes, dont la multiplicité même n'a pu être enregistrée dans les récits des chroniques contemporaines. Cette paix était faite[9] lorsque le comte de Champagne alla prendre possession du brillant héritage de son oncle Sanche, et qu'il fut couronné roi de Navarre, en mai 1234.

Mais par une singulière coïncidence, Othe, duc de Méranie, mourait presque le même jour que Thibaud fut élevé sur le pavois dans la cathédrale de Pampelune[10], laissant un fils unique Othe, à peine âgé de seize ans, et par suite incapable de gouverner ses états, Les seigneurs du comté de Bourgogne n'eurent garde de laisser échapper cette occasion de secouer le joug humiliant de l'étranger, depuis si longtemps appesanti sur leur pays ; la plupart d'entre eux avaient déjà fait auparavant cause commune avec les ennemis de Thibaud. Leur résistance, basée sur des raisons d'indépendance, avait des motifs presque valables, et plus légitimes en tous cas que ceux dont la plupart des guerres du moyen âge étaient le prétexte. Le jeune prince allemand, que sa naissance appelait à l'honneur de diriger les destinées du comté de Bourgogne, n'y était jamais venu, et ne connaissait de son histoire que les luttes malheureuses soutenues par son père. Ses sœurs, allemandes comme lui, étaient mariées à des princes étrangers. Béatrix, l'aînée, avait épousé le comte d'Orlemunde ; Agnès était la troisième femme de Frédéric le Belliqueux, duc d'Autriche ; Elisabeth était conjointe au, burgrave de Nuremberg, et Marguerite au comte de Frehendigen[11].

Depuis sept ans l'administration du comté était entre les mains du comte de Champagne et de son bailli général Hugues de Saulieu, qui percevait les impôts en son nom. Salins et tout le centre de la province appartenaient au duc de Bourgogne, qui ne cherchait qu'à étendre sa puissance de ce côté au milieu de cette anarchie et de ces guerres civiles. Il était puissamment aidé dans ces vues par son oncle et sénéchal Guillaume de Vergy, seigneur de Mirebeau, qui avait épousé Clémence[12], héritière du château de Fouvent, d'où dépendaient soixante villages, et qui venait d'acheter une partie du domaine du Champlitte à Odette, fille d'Eudes le Champenois[13].

Prévenu en Navarre de la révolte et de l'agitation qui commençait à s'élever dans le comté de Bourgogne contre son autorité, Thibaud de Champagne revint dans ses états en janvier 1235, après une absence de neuf mois. L'un de ses premiers actes fut de neutraliser l'action d'Hugues IV en passant avec lui un traité d'alliance, le 28 du même mois. Le duc s'engageait à l'aider contre tous, sauf contre le roi de France, la reine et l'évêque de Langres il faisait également alliance avec Archambaud de Bourbon, beau-père de Thibaud ; et pour quelques difficultés relatives à des délimitations de domaines, chargeait le roi de Navarre de les trancher. Robert de Thourotte, évêque de Langres, et Pierre, seigneur de Jaucourt, furent mis en demeure de veiller à l'exécution des clauses de ce traité[14].

Le duc de Bourgogne avait-il dès ce moment l'intention de ne pas tenir un engagement solennellement contracté N'avait-il consenti à passer ces conventions que pour masquer ses secrets désirs, et pour profiter d'une agitation dans le comté, à laquelle ses agents n'étaient probablement pas étrangers ? Ces suppositions sont vraisemblables et l'attitude d'Hugues IV les justifie.

Le comte de Champagne faisait en ce moment des préparatifs de guerre, ordonnait la restauration de ses châteaux[15], mettait en état de défense Nogent-le-Roi[16], dont il s'était emparé deux ans auparavant, et préparait des approvisionnements[17].

Dès les premières hostilités, Thibaud appela le duc de Bourgogne à son aide ; mais ce dernier ne répondit pas à cet appel. Fort étonné de ne point recevoir les secours qu'il attendait et qui lui avaient été promis, le comte de Champagne en fit des plaintes amères au roi, et lui demanda justice de la déloyauté d'un si étrange allié. Louis IX donna ordre à Hugues IV de se rendre à l'invitation qui lui était faite et de remplir ses engagements ; ce fut en vain[18]. Peut-être reçut-il des excuses dilatoires que nous ne connaissons pas, et dont nous ne sommes pas à même d'apprécier la valeur ?

Cette insigne mauvaise foi rappelait trop les procédés qui avaient accompagné les circonstances de son mariage, pour ne pas valoir à Hugues IV une répression immédiate. Avec ce sentiment de justice et de droiture, qui caractérise les actes de son règne, le roi manda aussitôt au duc de Bourgogne de comparaître en personne pour faire amende honorable. En avril 1235, ce dernier fut condamné à verser au roi une somme de cinq mille marcs, et s'obligea à fournir pour cautions, dans le mois qui suivrait les fêtes de Pâques, c'est-à-dire en mai, la duchesse Alix de Vergy, sa mère, pour deux mille marcs, le comte de Mâcon, le seigneur du Puiset, Anséric de Montréal, Guillaume de Mont-Saint-Jean et Eudes, seigneur de Montagu, chacun pour six cents marcs. Si cette somme n'était pas payée deux mois après réquisition, les terres du duché seraient saisies, et le duc serait contraint de venir en otage à Paris[19].

C'est tout ce que l'on peut dire de cette affaire et d'un épisode sur lequel les chroniques sont absolument muettes.

Réconcilié avec le duc de Bourgogne par le jugement royal qui lui donnait satisfaction, le comte de Champagne choisit dans le même mois Hugues IV comme négociateur d'un démêlé qu'il avait avec Henri, comte de Bar-le-Duc, relativement à la mouvance du fief du seigneur de Grandpré[20], et le chargea de vidimer les conventions passées avec la reine de Chypre[21].

Un grand colloque tenu à Saint-Denis, en septembre 1235, réunit la plupart des grands vassaux de France, qui, tout en protestant de leur respect pour l'église, déclaraient ne pouvoir tolérer les abus dont le roi et eux-mêmes étaient victimes. Ils accusaient un certain nombre d'archevêques et d'évêques de se soustraire à la juridiction royale et seigneuriale pour les causes temporelles. Cette insurrection contre l'autorité épiscopale était menaçante, car elle comprenait les personnages les plus considérables du royaume Hugues IV, duc de Bourgogne ; Pierre Mauclerc, comte de Bretagne ; Hugues de Lusignan, comte de La Marche Amauri de Montfort, connétable de France les comtes de Vendôme, de Ponthieu, de Chartres, de Sancerre, de Joigny, de Saint-Pol, de Rouci, de Guines, de Mâcon Robert de Courtenay, bouteiller de France ; les sires de Bourbon, de Montmorency ; Jean Clément et Hugues d'Athis, l'un maréchal, l'autre pannetier de France[22]. La présence des grands officiers de la couronne marquait suffisamment la part indirecte que le monarque prenait à ces revendications, et le désir qu'il avait de faire respecter ses droits, malgré ses sentiments de piété et sa déférence à l'égard de l'autorité ecclésiastique.

Thibaud de Champagne prouva bientôt qu'il n'était pas plus soucieux de sa parole que le duc de Bourgogne, et pas plus que lui digne de la faveur royale, lorsqu'il maria[23] à Jean, fils du comte de Bretagne, sa fille Blanche, déjà deux fois fiancée, et dont les engagements avaient été deux fois rompus. Cette alliance, contractée contre la volonté du roi, avec un des ennemis de la couronne, était un manquement grave aux devoirs féodaux. Saint Louis fit sommer son vassal de lui faire réparation mais le comte de Champagne n'avait pas attendu cette injonction pour faire des préparatifs dès le 2 juin, il avait traité avec le roi d'Angleterre, et en avait obtenu assurément pour une année[24]. Il gagna de plus l'appui du comte de La Marche[25], d'Hugues, comte de Saint-Pol et de Blois[26], d'Henri, comte de Bar-le-Duc[27], et parvint à reconstituer la ligue des barons mécontents qui quelques années avant avaient menacé l'autorité royale. Le 23 mai 1236, Thibaud invita Isambard de Broyés, abbé de Molème, à sommer ses hommes de Villeloup de venir le rejoindre en armes avec des vivres pour deux mois[28], et de se réunir à ses troupes qui devaient être à Meaux, le 10 juin.

Ces menées coupables et ces alliances, funestes à l'unité de la France, n'avaient pas laissé saint Louis inactif, puisque deux jours avant cette dernière date[29], l'armée royale était réunie à Saint-Germain-en-Laye, où les grands vassaux avaient été convoqués, et où se trouvaient le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Rouci, Guillaume des Barres, la veuve de Gaucher de Joigny, Dreux de Mello, les comtes de Chalon, de Vienne, Eudes de Montagu, Anseau de Trainel, Jean de Valleri, Anséric de Montréal, Jean de Touci, Guillaume de Mont-Saint-Jean[30].

Une telle manifestation, qui groupait toute la noblesse autour du roi, était de nature à donner quelques inquiétudes au comte de Champagne. Au moment d'en venir aux mains, Thibaud effrayé des conséquences d'une révolte, dans laquelle il avait tous les torts, et dans laquelle l'autorité du Saint-Siège était intervenue, jugea prudent de faire sa soumission, et de ne pas courir les risques d'une bataille qui eût pu avoir pour lui des suites désastreuses.

Au retour de cette campagne, Hugues, duc de Bourgogne, fit pour son propre compte une expédition dans le comté, sur laquelle tous nos historiens sont absolument muets, et qui ne nous est révélée que par cette vague mention d'une chronique contemporaine : dux Buïgundie cepit quedam ultra Sagonam[31].

Depuis douze ans qu'il était maître de Salins et des terres qui en dépendaient, le duc avait éprouvé le mauvais vouloir du plus puissant de ses vassaux, qui, possédait, non loin de là, des domaines importants, comprenant une partie du canton de Champagnole. C'est cette région montagneuse du Jura, si connue par ses sites grandioses et charmants, par ses plaines fertiles, par ses horizons variés et pittoresques, que l'on appelle la préface de la Suisse, ou l'Ecosse de la France, et dont Gilbert Cousin, de Nozeroy, faisait au seizième siècle une description enthousiaste.

Deux forteresses considérables, Montrivel et Châteauvilain, dominaient toute la contrée soumise à l'autorité de Gaucher de Commercy. A côté de la petite ville de Champagnole, se dresse, à sept cent quatre-vingt-neuf mètres d'altitude, le formidable rocher de Montrivel, pyramide triangulaire d'une configuration étrange, et dont on chercherait vainement un semblable exemple. De son sommet, élevé de près de trois cents mètres au-dessus de la ville, on peut compter les villages qui relevaient de cette seigneurie, Équevilion, Saint-Germain, Vannoz, Ardon, Sapois, Cise, Ney, Andelot, etc. on peut embrasser dans un panorama d'une indescriptible grandeur l'ensemble des montagnes de Salins, dominées par la masse imposante du Poupet, qui se détache dans un océan de verdure.

A deux lieues de là, et à une altitude non moins grande, apparaissent les ruines de la forteresse de Châteauvilain[32], au faîte d'une montagne abrupte qui protège et domine le val de Sirod, et le val de Mièges. Simon de Commercy, père de Gaucher, avait fait construire ce redoutable manoir, en 1186, et grâce à la solidité des murailles et à la position presque inaccessible de ce château, avait tenté de se soustraire à toute suzeraineté. Cette résistance donna lieu à plusieurs guerres qu'il soutint, pendant la fin du douzième siècle, contre Girard, comte de Vienne et de Mâcon, devenu seigneur de Salins par son mariage avec Maurette, fille de Gaucher III de Salins ; mais après de longues luttes, il avait été contraint de comparaître devant le vainqueur et de se rendre à sa merci.

La prise de possession d'Hugues IV fournit à Gaucher de Commercy, fils de Simon, l'occasion de faire une nouvelle tentative d'affranchissement. Le duc de Bourgogne se vit dans l'obligation de marcher contre le vassal rebelle, pour de semblables motifs qui avaient armé son père et son grand-père contre les sires de Vergy. Il convoqua la noblesse bourguignonne en juillet, et était arrivé sur le théâtre d'action les premiers jours du mois suivant. Aux fêtes de l'Assomption, c'est-à-dire le 15 août, il donnait aux religieux de l'abbaye de Saint-Seine une reconnaissance datée du camp de Châteauvilain, in castris ante Casirum Villanum[33].

Les détails de cette chevauchée sont absolument inconnus. Avant ou après le siège de Châteauvilain, fit-on également le siège de Montrivel ? Quels moyens le duc employa-t-il pour réduire son adversaire, retranché dans ces retraites inaccessibles ? Parvint-il à le faire prisonnier, comme les conventions de Mirebeau semblent le faire croire ? On ne connaît que le traité imposé à Gaucher de Commercy le jour de la Saint-Gilles, 1er septembre[34], c'est-à-dire quinze jours après la présence certaine du duc au siège de Châteauvilain. Cet acte fut passé à Mirebeau-sur-Bèze, domaine appartenant à l'oncle d'Hugues IV, à Guillaume de Vergy, qui avait dû faire partie de l'expédition, et dans les prisons duquel le vaincu avait probablement été transféré.

Le traité, humiliant pour Gaucher de Commercy, était un acte de soumission absolue aux volontés de son souverain. Il acceptait de reprendre en fief les forteresses de Montrivel et de Châteauvilain, reconnaissant au duc le droit de les occuper pendant quarante jours, à condition de les pendre après ce délai, dans le même état où il les aurait reçues, sauf le fourrage qui aurait été consommé par les chevaux. Il prenait l'engagement de ne faire aucune construction ni forteresse nouvelle à Châteauvilain, ni dans le voisinage, de ne rien ajouter aux travaux extérieurs de défense de ce château, sans l'autorisation formelle du duc ou de ses successeurs. Les deux fils de Gaucher, Simon et Guillaume, participèrent à cet acte et s'acquittèrent à leur tour de l'hommage lige envers Hugues IV.

Pour le moment le duc de Bourgogne confisqua momentanément une partie du domaine conquis il rendit les terres mais il resta provisoirement nanti des deux forteresses, s'engageant a rendre Montrivel à la Saint-Remy suivante, et Châteauvilain à Pâques. Il conserva aussi une chaudière que Gaucher possédait à Salins, avec le droit de là rendre quand cela lui plairait. En garantie de restitution future, ii offrit comme cautions, son oncle Guillaume de Vergy, la duchesse sa mère et Robert de Thourotte, évêque de Langres.

L'expédition est incidemment rappelée dans deux documents de 1237, lors de la cession faite par Hugues IV à Jean de Chalon : totum expletum quod fecera erga dominum Galtherium de Commarceyo et heredes suos[35].

Cette heureuse chevauchée valait au duc de Bourgogne la suzeraineté des villages qui s'étendaient de Chappois à Chalème, et augmentait l'importance de son domaine de Salins, qui comprenait maintenant dix lieues d'étendue depuis Vuillafans jusqu'à Saint-Claude. L'extension du duché, qui fut toujours le principal objectif de sa politique, lui donnait dans le comté une prépondérance qu'il comptait bien élargir encore, en l'absence de Thibaud, comte de Champagne, longuement retenu dans son royaume de Navarre par des intérêts plus considérables.

Le duc songea immédiatement à tirer parti de ses nouvelles conquêtes, en se rendant entièrement maître des comtés d'Auxonne et de Chalon-sur-Saône, qui encadraient son duché, et dont il n'était encore qu'en partie possesseur, après des vicissitudes diverses et des acquisitions récentes.

Les événements servirent à souhait la réalisation de ces projets, car sur ces entrefaites Jean de Chalon entra en guerre avec Guillaume de Vienne, qu'il parvint à réduire, et qui fut contraint de s'humilier et défaire hommage à son orgueilleux vainqueur (mai 1237)[36]. Les luttes que Jean de Chalon eut à soutenir avec tous les seigneurs de la région du Jura, sur laquelle il voulait asseoir et concentrer sa domination, le déterminèrent à céder au duc tous les droits qu'il possédait en dehors de ce centre d'action.

Par un contrat d'échange, passé le 15 juin 1237, à Saint-Jean-de-Losne[37], le duc de Bourgogne obtint de Jean et de Mahaut de Bourgogne, sa femme, les diverses seigneuries enclavées dans les comtés de Chalon et d'Auxonne, qui complétaient l'ensemble de ces comtés. Il donna en retour Bracon, qui lui venait de Josseran de Brancion la baronnie de Salins, Vuillafans, Ornans tout ce qu'il avait conquis sur Gaucher de Commercy, c'est-à-dire Montrivel, Châteauvilain, le val de Mièges il y joignit le fief de Chaussins, le château des Cloies, etc. La reprise de fief de ces domaines eut lieu le même jour, et comprend dans l'énumération d'autres terres non mentionnées dans le contrat d'échange Poupet, tenu par Hugues de Chaux Montfort, occupé par Guillaume de Chaux les droits que Jean de Chalon possédait dans le comté de Mâcon ; les fiefs de Château-Chalon, Saint-Aubin, Bretenières, etc.[38]

Etienne III, comte d'Auxonne, et Agnès de Dreux, père et mère de Jean de Chalon, donnèrent leur consentement à ces conventions, et fournirent foi et hommage pour le comté d'Auxonne, en réservant les droits du prieuré de Saint-Vivant, dont ce dernier comté était mouvant[39].

Quant à Jean le Sage, il conserva le droit de porter le titre de comte, et le nom de Chalon, qu'il transmit à ses descendants. Hugues IV joignit parfois à sa qualité de duc de Bourgogne celle de comte de Chalon, qu'il prit après avoir réuni à ce comté, en juin 1239[40], les châtellenies de Charolles et de Mont-Saint-Vincent, qui lui furent cédées par le roi.

Il est à remarquer que le duc de Bourgogne conservait la mouvance des domaines qu'il concédait, en même temps qu'il acquérait des droits entiers sur ceux qui lui étaient abandonnés, ce qui était d'une importance capitale pour l'extension du duché et l'étendue de la suzeraineté. Il échappait en même temps aux obligations qu'il avait contractées, en 1224, envers Alix de Dreux, veuve de Gaucher de Salins, à laquelle il devait une somme annuelle de deux mille quarante livres pour son douaire. Ces échanges étaient à peine consommés qu'Alix se présenta pour demander l'exécution des conventions Jean de Chalon ne pouvant satisfaire à ses réclamations, lui céda, ainsi qu'à Renard de Choiseul, son second mari, la baronnie de Traves, avec les terres de Scey-sur-Saône et de Frotei.

Les fils de Guillaume de Sabran, comte de Forcalquier, réclamèrent aussi la part qu'ils prétendaient avoir sur la seigneurie de Salins, du chef de leur mère Marguerite de Vienne, fille de Gaucher IV de Salins, remariée à Josseran de Brancion ; Jean de Chalon passa un traité avec eux, en 1240, et obtint leur désistement, moyennant une somme de deux mille quatre cents livres[41].

La résistance de Gaucher de Commercy fut plus difficile à vaincre la cession de la seigneurie de Salins lui fournit le prétexte d'une nouvelle tentative d'indépendance. Il s'appuyait, non sans raison, sur une clause du traité passé avec le duc de Bourgogne, qui s'était engagé à ne pas aliéner ni transmettre ses fiefs de Montrivel et de Châteauvilain[42] ; mais la force primant le droit et la justice, Gaucher fut obligé de subir la loi de cet autre possesseur ; le : 3 mars 1241[43], de concert avec ses fils, il renouvela, en faveur de Jean de Chalon et dans les mêmes termes, le traité de soumission qui lui avait été imposé par Hugues IV. Six mois après[44], il étendit à douze ans la période pendant laquelle le seigneur de Salins pouvait occuper momentanément Châteauvilain, et promit de reprendre en fief cette forte maison et celle des Nans, si Othe, duc de Méranie, comte de Bourgogne, n'en réclamait lui-même l'hommage. Cette dernière éventualité ne s'étant pas produite, Gaucher de Commercy reconnut définitivement la suprématie de Jean de Chalon sur ses châteaux de Montrivel, Châteauvilain, Charbonny, Nans, ainsi que sur toutes ses possessions dans le comté de Bourgogne[45].

Pendant ce temps, la duchesse Alix, occupée d'œuvres pieuses, faisait de fréquents séjours dans les abbayes des religieuses de Tart et surtout du Lieu-Dieu dont elle était insigne bienfaitrice. Elle voulut, en 1237, fonder à Dijon une maison de Jacobins ou Frères Prêcheurs pour mettre ce projet à exécution, elle acheta sur le bord du Suzon divers domaines, dont on trouvera le détail aux pièces justificatives[46].

En donnant son approbation à ces acquisitions et à ces fondations, le duc constatait, à la fin de juillet[47], que sa mère avait déjà installé comme directeur dans le nouveau monastère Frère Guérin, originaire du diocèse de Langres et religieux du même ordre. On construisait à la même époque l'église de Saint-Vincent de Mâcon, dont l'architecte fat Étienne Tondu, artiste d'un grand talent, qui pendant vingt et un ans dirigea les travaux, et dont le nom mérite d'être tiré de l'oubli. L'obituaire de cette- église ; en, faisant de lui un éloge, assez rare dans les documents de cette nature, mentionne son anniversaire au 3 septembre[48], d'une année qui ne peut être antérieure à 1239, car nous croyons reconnaître le même personnage dans un Tondu qui fut cette même année envoyé au duc de Bourgogne[49].

 

 

 



[1] Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis, t. II, p. 205.

[2] Histoire de Tournus, pr. p. 462.

[3] Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis, t. II, p. 204-206.

[4] Bibl. nat., lat., 17089, fol. 927 r° ; copies de diverses chartes de Bouhier ; catalogue, n° 2142.

[5] Orig. Arch. nat., Trésor des Chartes, Bretagne, J. 241, n° 12, pièce scellée ; catalogue n° 2144.

[6] Orig. Arch. nat., Trésor des Chartes, Bretagne, J. 241, pièce scellée ; catalogue, n° 2145.

[7] Orig. Arch. de la Côte-d'Or, fonds du Lieu-Dieu, H. 1068 ; catalogue, n° 2147-2149.

[8] Les négociations relatives à l'affaire d'Alix, reine de Chypre, eurent lieu pendant que le comte de Champagne était allé en Espagne prendre possession du trône de Navarre. Les agents de Thibaud étaient Archambaud de Bourbon, son beau-père ; Robert de Thourotte, évêque de Langres ; Dreux de Mello ; Pierre de Jaucourt, pannetier de Champagne ; Raoul Comtesse, chambellan ; Itier de la Brosse et Henri des Bordes. Ils désintéressèrent la reine de Chypre moyennant une rente de deux mille livres et une somme de quarante mille livres une fois payés. Voir d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et comtes de Champagne, t. IV, p. 261 et suiv.

[9] En février 1234, Thibaud est caution du comte de Nevers (Bibl. nat., V° Colbert, 57, fol. 2) ; en mars 1234 également (Bibl. nat., Ve Colbert, 57, fol. 3-4).

[10] Othe, duc de Méranie et comte de Bourgogne, mourut le 6 mai 1234 ; Thibaud fut couronné roi de Navarre le 8 mai 1234.

[11] Ed. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I, p. 425.

[12] Clémence de Fouvent était fille d'Henri, seigneur de Fouvent, décédé en 1228, et d'Agnès, veuve de Simon, sire de Bourlemont.

[13] L'abbé Briffaut, Histoire de Champlitte, pr. p. 482-483 ; A. Duchesne, Histoire de la maison de Vergy, p. 136-137.

[14] Orig. Arch. nat., Trésor des Chartes, J. 498, B. Champagne ; Chantereau, Traité des fiefs, t. II, p. 217-218 ; Teulet, Layettes, n° 2330.

[15] Chroniques de Saint-Denis, Dom Bouquet, t. XXI, p. 111 F. Ces faits sont indiqués après le mariage de saint Louis, qui n'eut lieu qu'à la suite du départ de Thibaud en Navarre, et ne peuvent par conséquent être antérieurs à février 1235, date de son retour.

[16] Aubri de Troisfontaines, Dom Bouquet, t. XXI, p. 615 E.

[17] Chroniques de Saint-Denis, Dom Bouquet, t. XXI, p. 111 F.

[18] Ces faits ressortent clairement de la charte qui suit, dans laquelle le duc s'adressant au roi, dit : quod ego nobilem virum Theobaldum, comitem Campanie, ad mandatum ipsius [regis] nolui assecurare... (Arch. nat., J. 247, n° 7).

[19] Arch. nat.. J. 247, n° 7, pièce scellée ; Teulet, Layettes, n° 2365 ; catalogue, n° 2181.

[20] Bibl, nat., collect. Lorraine, t. 719, fol. 21 v°.

[21] Orig. Arch. nat., Trésor des Chartes, J. 209, n° 20 ; Teulet, Layettes, n° 2372 ; catalogue, n° 2186.

[22] Orig. Arch. nat., Trésor des Chartes, J. 350, pièce scellée de tous ces personnages, y compris le duc de Bourgogne Teulet, Layettes, n° 2401, notre catalogue, n° 2202.

[23] Le 15 août 1235.

[24] Traité passé à Mereton ; Rymer, Fœdera, 3e édit., 1re partie, p. 118, coll. 1.

[25] Chantereau-Lefebvre, Traité des fiefs, t. II, pr. p. 220 ; Dom Morice, Preuves de l'histoire de Bretagne, t. I. p. 900 (pièce d'avril 1236).

[26] Mars 1236, Liber principum, Bibl. nat., Ve Colbert, 56, fol. 29.

[27] Avril 1236, Liber principum, Bibl. nat., Ve Colbert, 56, fol. 110.

[28] Arch. de la Côte-d'Or, 2e cartulaire de Molème, fol. 86 r°.

[29] Ad tres septimanas Pentecostes..., 8 juin 1236 ; A. Duchesne, Histoire des ducs de Bourgogne, pr. p. 135.

[30] Recueil des historiens de France, t. XXIII, p. 725 B-H.

[31] Ex chronico Cluniacensis cœnobii, intor fragmenta D. Estiennot ; Recueil des historiens de France, t. XVIII, p. 143 D.

[32] On peut voir ici un dessin de ces curieuses ruines que nous trouvons dans une petite brochure intéressante : Champignole et ses environs, par F. Guillermet et Bernard Prost, Lons-le-Saunier, 1880, brochure à laquelle nous empruntons plusieurs détails.

[33] Bibl. nat., lat. 12824, cartulaire de Saint-Seine, fol. 464 v°, copie de Dom Aubrée, notre catalogue, n° 2237.

[34] British museum, additionnais mss, n° 17.305, cartulaire d'Hugues de Chaton. Ces deux importantes pièces que nous publions in extenso (catalogue, n° 2238-2239) nous ont été données par Bernard Prost, qui voudra bien en recevoir nos remerciements.

[35] Chifflet, Lettre touchant Béatrix, p. 49-51 ; Pérard, p. 439-440 ; Dom. Plancher, t. II, p. XXX.

[36] Bibl. nat., collect. Moreau, t. 889, fol. 32, copie du cartulaire d'Hugues de Chalon, par Droz notre catalogue n° 2264.

[37] Orig. Arch. nat., J 252 A, pièce scellée ; Teulet, Layettes, n° 2559 ; Pérard, p. 439-440 ; A. Duchesne, Maison de Vergy, p. 130-131 ; Chifflet, Lettre touchant Béatrix, p. 52-53. La charte donnée par le duc de Bourgogne à la même date et pour même objet ne se trouve que dans Chifflet, Lettre sur Béatrix, p. 49-51.

[38] Pérard, p. 400 ; Dom Plancher, t. II, pr. XXX.

[39] Chifflet, Lettre touchant Béatrix, p. 90-92 ; Dom Plancher, t. I, pr. CXLIX, deux pièces comprises dans un vidimus de 1304. On peut voir dans l'Art de vérifier les dates, édit. 1818, t. II, p. 439, la longue note relative au comté d'Auxonne à sa mouvance du prieuré de Vergy.

[40] Orig. Arch. nat., J. 247, Bourgogne, n° 9, pièce scellée notre catalogue, n° 2345.

[41] Art de vérifier les dates, édit. 1818, t. If, p. 450. Cette même année 1 240, Jean de Chalon reçut l'hommage de Gaucher de Commercy pour Montrivel et Châteauvilain, et pour les terres quo Gaucher possédait en deçà de la Saône dans le comté de Bourgogne (l'abbé Guillaume, Histoire générale des sires de Salins, t. I, p. 43).

[42] Et est sciendum quod ego feoda dictorum castrorum non possum ponere extra manum meam vel heredum meorum, catalogue, n° 2238-2239.

[43] Cartulaire d'Hugues de Chalon.

[44] 18 septembre 1241, cartulaire d'Hugues de Chalon.

[45] Mai 1242, Cartulaire d'Hugues de Chalon.

[46] Catalogue, n° 2270-2272, 2277.

[47] 21 juillet 1237 ; notre catalogue, n° 2277.

[48] Obituaire de Saint-Vincent de Mâcon, du XIIIe siècle, p. 34.

[49] 19 juin 1239. Itinera, dona et Hervesia, Recueil des historiens de France, t. XXII, p. 594 A.