HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME TROISIÈME

 

CHAPITRE XXVI. — EUDES III (suite et fin) - 1209-1218.

 

 

Affaires du comté de Bourgogne. — Mariage de Béatrix avec Othe, duc de Méranie. — Guerre que lui fait Etienne, comte d’Auxonne. — Projets secrets que forme le duc Eudes III pour s’emparer du comté de Bourgogne. — Eudes est intermédiaire dans les démêlés d’Etienne d’Auxonne et du duc de Méranie. — Traité de Dijon. — Etienne marie son fils Jean, comte de Chalon, avec Mahaut, sœur du duc de Bourgogne. — Eudes III empêche l’action envahissante du comte d’Auxonne dans le comté de Bourgogne, et passe un traité avec la comtesse de Champagne pour s’emparer de cette province et en partager les bénéfices de la conquête. — Causes qui s’opposent à la mise à exécution de ce traité. — Guerre de compétition pour la possession de la Champagne entre Blanche de Navarre et Erard de Brienne. — Motifs qui donnent lieu à ces revendications. — Philippe-Auguste, le pape et le duc de Bourgogne assurent leur protection à Blanche et à son fils Thibaud. — Hommage de Blanche à Eudes III lorsqu’il est malade à l’abbaye de Fontenay, après la bataille de Bouvines. — Garanties que Blanche exige de ses vassaux. — Adhérents et défenseurs d'Erard de Brienne ; Mile VII de Noyers, son beau-frère, les familles de Broyés, le duc de Lorraine, Hervé de Nevers, etc. — Sage réserve du maréchal de Villehardouin, le chroniqueur. — Blanche fait assiéger le château de Noyers, où Erard avait établi son centre d’action. — Ba- vagos dans la province. — Philippe-Auguste et Eudes III au parlement de Melun forcent les belligérants à suspendre les hostilités. — Rentrée en campagne d’Erard de Brienne. — Foudres canoniques lancées contre lui ; sommation du Saint-Siège qui lui est remise au château de Noyers. — Autre assemblée de Melun à laquelle assistent encore Philippe-Auguste et Eudes III. — Continuation des hostilités. — Refus des prélats de mettre à exécution la sentence d’excommunication promulguée par les légats du pape contre Erard et ses adhérents. — Lettre du duc de Bourgogne à Honorius III. — Excommunication directe du pape. — La comtesse de Champagne et le duc de Bourgogne marchent avec toutes leurs forces contre les rebelles. — Chevauchées du Bassigny. — Réduction de Simon de Joinville ; son château de Doulevant démantelé ; son fds Geoffroi livré en otage. — Réduction de Simon de Châteauvillain. — Attaque de Simon de Sexfontaine au château de Chacenay ; guerre à Clefmont, à Neufchâteau. — Jonction des troupes de la comtesse de Champagne et du duc de Bourgogne avec celles d'Henri, comte de Bar-le-Duc. — Réduction du duc de Lorraine. — Incendie de Nancy. — Désarmement du duc de Lorraine et traité humiliant d’Amance. — Le duc de Bourgogne est investi du château de Chatenois. — Traités de paix consentis par les principaux rebelles et 'rêves promises et données par Erard au duc de Bourgogne. — Eudes III rentre en Bourgogne, ses préparatifs de départ pour la croisade. — Seigneurs qui l’accompagnent. — Mort subite d’Eudes III à Lyon.

 

Il nous faut tourner les regards du côté du comté de Bourgogne, où se passaient des événements qui attiraient vivement l’attention du duc Eudes III. Ces événements, peu connus jusqu’ici, méritent d’être étudiés avec les rares documents qui les concernent.

Béatrix[1], petite-fille de l’empereur Frédéric Barberousse, avait épousé, le 22 juin 1208, Othe le Grand, duc de Méranie, dans le Tyrol, marquis d’Istrie, prince de Dalmatie, dont la famille descendait en ligne droite de Charlemagne et possédait les plus belles provinces du midi de l’Allemagne. C’était ce même Othe, dont la sœur Agnès de Méranie, célèbre par sa beauté et ses malheurs, avait épousé le roi Philippe-Auguste. Béatrix, qui possédait, comme seule fille et héritière du comte de Bourgogne, les domaines du comté, mettait, par son alliance, cette riche province dans les mains d’un prince allemand. Ce fut le signal d’une révolution dans ces contrées, et le sujet d’une lutte qui n’était pas sans analogie avec la guerre que soutenait en Champagne Blanche de Navarre contre son compétiteur Erard de Brienne.

Ce mariage renversait les espérances d’Etienne III, comte d’Auxonne, petit-fils par Etienne II, son père, de Guillaume IV, comte de Mâcon. Etienne avait divorcé pour cause de parenté avec Béatrix de Chalon, après en avoir eu trois enfants, un fils et deux filles, qui ont toujours été regardés comme légitimes malgré la dissolution du mariage. Il convoitait pour ce fils Jean, dit le Sage, héritier du comté de Chalon, le riche mariage que le duc de Méranie venait de contracter, et rêvait la possession du comté de Bourgogne. Cette mésaventure, qu’il regardait comme un outrage, le mit dans une indignation profonde. Il ameuta les grands vassaux du comté contre celui qu’il appelait 1’Etranger, parcourut la province, arma ses propres sujets, et sous prétexte de lutter pour l’indépendance du pays, motif toujours sympathique aux populations, il prépara une coalition à laquelle le duc de Bourgogne paraît avoir donné son appui moral, sinon effectif.

Etienne, comte d’Auxonne, reprit immédiatement le titre de comte de Bourgogne, qu’il avait autrefois porté et auquel il avait été forcé de renoncer. Othe, duc de Méranie, souverain éloigné d’un pays soulevé, qu’il ne connaissait que de nom, éprouva quelque hésitation à se mettre en campagne. Mais sur les sollicitations qui lui furent faites, il prit son parti, passa le Rhin, et parut avec ses barons allemands sur les frontières du comté de Bourgogne, où Etienne alla lui barrer le passage. On ne possède aucun détail sur la lutte qui eut lieu, en 1211, entre les compétiteurs ; on ne connaît que le résultat final et la défaite du duc de Méranie, qui eut besoin de recourir à des négociations pour obtenir un traité de paix. On a recherché[2] les motifs qui avaient pu arrêter le comte d’Auxonne dans sa victoire, et l’empêcher de porter le dernier coup au vaincu. Après la levée de boucliers et les mouvements qu’il s’était donnés, comment renonça-t-il à ses espérances au moment de pouvoir les réaliser ?

Ce que l’on ignorait, c’est que le duc de Bourgogne avait lui-même des vues secrètes sur ce comté de Bourgogne, qui eût été une dépendance très enviable de son duché, et qu’il espérait un jour profiter de ces discordes pour s’en emparer. Il est certain qu’il ne laissa rien deviner de sa pensée aux deux adversaires, mais qu’il ne négligea rien pour conserver avec eux de bonnes relations et devenir l’arbitre de leurs débats. Il était proche parent de chacun d’eux ; le duc de Méranie par sa femme était devenu son cousin[3] ; Etienne, comte d’Auxonne, était également son cousin germain[4], et tous deux ne pouvaient trouver d’autre intermédiaire pour mettre fin à une lutte inégale, dans laquelle le duc de Méranie eût assurément été sacrifié. Ce dernier avait d’abord songé, pour négocier la paix, à Amédée de Tramelay, archevêque de Besançon, tout dévoué à la race de Frédéric Barbe- rousse et à sa famille, et qui s’était abouché avec Guillaume de Joinville, évêque de Langues. Mais ces négociations avaient échoué devant la résistance du comte Etienne qui, voulant à juste titre profiter de ses avantages, ne tenait pas à subir des conventions de paix, qu’il croyait avoir seul le droit de dicter.

Le duc de Bourgogne, habile et intelligent, n’eut garde de laisser percer ses desseins, mais lui persuada de ne pas pousser à bout un aussi puissant adversaire, qui pouvait mettre sur pied des forces considérables, et faire tourner les chances de la fortune. Il lui donna des appréhensions sur un bruit habilement répandu, par lequel le duc de Méranie et Béatrix auraient songé à céder en fief le comté de Bourgogne à la maison de Vienne. Cette éventualité redoutable, qui eût mis cette province aux mains de ses plus terribles ennemis, fut pour le comte d’Auxonne une cause déterminante. Le duc de Méranie ne demandait de son côté qu’à traiter aux conditions les moins désavantageuses, et à s’en rapporter à la médiation secrètement intéressée d’Eudes III.

L’un et l’autre des deux adversaires remirent en conséquence la décision de l’affaire à l’arbitrage du duc de Bourgogne, et promirent de ratifier l’accommodement qu’il leur proposerait ; ils s’engagèrent de plus à en passer l’acte à Dijon même.

Le mardi 18 octobre 1211, jour de la Saint-Luc, la ville de Dijon présentait une animation inaccoutumée. Les chevaliers de nationalités diverses s’y coudoyaient ; les barons allemands accompagnaient leur seigneur suzerain Othe, duc de Méranie ; les grands vassaux, qui avaient défendu la cause et les intérêts d’Etienne, comte d’Auxonne, étaient venus assister le vainqueur dans un triomphe, auquel ils avaient quelques droits ; Guillaume de Joinville, évêque de Langres ; Amédée de Tramelay, archevêque de Besançon, s’y présentèrent également avec un nombreux cortège. Ce jour-là, le duc de Bourgogne était l’hôte qui recevait tous ces grands personnages, et il avait tenu à rehausser par l’éclat d’une imposante cérémonie l’acte important, dont il avait été institué l’arbitre. Lui seul dicta les conditions de paix[5], qui allaient pour le moment mettre les belligérants d’accord.

Othe renonçait à toute plainte et à toute indemnité pour les nombreux dommages qu’il avait soufferts ; les forteresses nouvellement créées furent maintenues au profit d’Etienne, qui les avait fait élever[6], et qui resta en outre nanti du beau fief de Belvoir. Othe renonçait à céder jamais le comté de Bourgogne à la maison de Vienne, à n’accepter aucun secours de l’empereur, et même à lui faire la guerre, si le chef de l’empire, trop favorable à la cause du vaincu, trouvait mauvais qu’on l’eût si maltraité[7]. Il consentait à être frappé d’excommunication, dans le cas où ses serments viendraient à être violés. Ces conventions, dures pour le vaincu et toutes à l’avantage d’Etienne, eurent pour garants l’évêque de Langres et l’archevêque de Besançon. C’était une cruelle humiliation, qui asservissait la branche aînée des comtes de Bourgogne à la branche cadette.

Mais la fortune réservait au duc de Méranie une compensation et une situation prépondérante, lorsqu’il parvint à faire couronner comme empereur d’Allemagne son cousin germain Frédéric II, qu’il accompagna triomphalement à Bâle et à Mayence. Le comte d’Auxonne éprouva un violent dépit de la haute autorité que prenait celui qu’il avait vaincu, il redouta l’influence de la branche aînée, et resserra ses liens avec le duc de Bourgogne, en mariant son fils Jean, comte de Chalon, avec Mahaut, sœur d’Eudes III[8], dont il était vassal pour Auxonne, et qui ne cherchait qu’à s’agrandir dans le comté au sein de la guerre civile[9].

On peut penser que pendant la durée de toute cette période, le comté de Bourgogne fut assez mal administré par un prince allemand, qui n’y résidait pas, et ne se souciait pas même de connaître ses grands vassaux. Il est certain qu’Etienne aurait eu toute facilité de s’emparer de cette province, si le duc Eudes III, qui nourrissait les mêmes desseins, ne l’eût empêché de donner suite à ses projets, en alléguant la garantie qu’il avait donnée au duc de Méranie lors du traité de Dijon, et le point d’honneur qu’il mettait à ne pas manquer à sa parole.

Ces considérations ne furent pas suffisantes pour arrêter l’ardente convoitise et l’activité quelque peu brouillonne du comte Etienne. Il s’en prit à Amédée de Tramelay, archevêque de Besançon, qui se recommandait plus particulièrement à sa mauvaise humeur par son attachement au duc de Méranie ; il dévasta les terres de son diocèse et y commit de tels ravages qu’il encourut la peine de l’excommunication et vit ses domaines mis en interdit. Puis, voulant se faire absoudre, il fabriqua de fausses lettres qui furent dénoncées au pape Innocent III, lequel ordonna le maintien des censures et de l’interdit (1213)[10].

Le duc Eudes III, voyant que le comte d’Auxonne gagnait trop de terrain en l’absence du suzerain de ces contrées, prit résolument la détermination de travailler pour son propre compte ; mais ne sachant à qui s’adresser pour mener à bonne fin une entreprise qui offrait des chances tout à fait aléatoires, et qui ne pouvait manquer d’être longue et surtout très coûteuse, il songea, dans la situation gênée de ses finances, à s’adjoindre un intéressé assez puissant pour lui venir en aide. Il ne pouvait mieux placer ses confidences qu’à la cour de la comtesse de Champagne, dont il avait en toute circonstance défendu les intérêts, et qui n’avait rien à lui refuser.

Dans le printemps de l’année 1216[11], le duc de Bourgogne avait fait un voyage dans les états de son frère André, et peut-être avait-il passé avec lui des conventions que nous ne connaissons pas. De Vienne où il était en juin, il revint le mois suivant à Melun, pour assister à un parlement que présidait le roi Philippe-Auguste en personne ; le duc s’y montra l’un des plus ardents défenseurs de Blanche de Champagne dans les débats qu’elle soutenait contre Erard de Brienne.

Profitant de ces circonstances, Eludes se prévalut de ses services et détermina Blanche à consentir à un traité d’alliance, qui est resté inédit dans les documents de Champagne[12], et dont l’importance n’a point été remarquée.

Le duc de Bourgogne et la comtesse de Champagne s’engagent par un acte de société à acquérir d’une manière ou d’une autre, ou plutôt à conquérir le comté de Bourgogne, qui fut au comte Othe[13], et à se partager par moitié les fiefs et les possessions, de même que chacun d’eux payerait moitié des frais nécessités par cette entreprise. La comtesse devra payer moitié de ces dépenses, dès qu’elle en sera requise, et si elle tardait à faire le versement six mois après réquisition, elle n’aurait plus droit de rien réclamer des bénéfices de l’association. Les présentes conventions devront être observées par le fils du duc[14], comme par le fils de la comtesse Blanche[15] (juillet 1216).

Il n’est nullement probable que le duc de Bourgogne Eudes III soit jamais entré en pourparlers avec le duc de Méranie, pour se rendre possesseur d’une province, qu’il n’était guère en mesure de payer ; le texte laisse bien plutôt lire très nettement qu’il s’agit d’une conquête, et il n’y a pas à s’y méprendre. La pièce, qui paraît avoir été rédigée sous l’inspiration du duc, contient dans ses dernières clauses des finesses qui laissent deviner une arrière-pensée et pouvaient faire surgir des difficultés, en cas de mise à exécution de cette entreprise.

Quoi qu’il en soit de ces conventions, aucun autre document n’indique qu’il y fut donné suite. Blanche de Champagne avait assez affaire pour défendre ses propres états, contre les prétentions d’Erard de Brienne, sans songer à en conquérir d’autres. Les guerres qu’elle eut à soutenir les années qui suivent ne lui laissèrent pas de répit.

Quant au duc de Bourgogne, abandonné à lui-même, il dut renoncer à un projet chimérique et irréalisable, et la mort, qui le surprit deux ans après, ne lui permit pas de voir ses beaux rêves accomplis. On ne peut que le louer d’un projet, qui trahit une habileté de vues politiques, dont il lit souvent preuve, bien différent en cela de son père Hugues III, dont il eut les qualités chevaleresques, avec l’intelligence en plus et les défauts en moins.

Les luttes de compétition pour la possession de la Champagne, et les guerres, qui pendant de longues années désolèrent les contrées voisines, étaient alors dans la période la plus aiguë[16]. Voici la cause de ces troubles : Erard de Brienne, fils d’André, seigneur de Ramerupt, veuf d’une première femme nommée Elissande[17], avait épousé en Orient, malgré les oppositions du pape et du roi de France, Philippine, l’une des filles nées de l’alliance illégitime de Henri II, comte de Champagne, et de Isabelle, reine de Chypre et de Jérusalem. S’autorisant de ce mariage, Erard revendiquait le comté de Champagne, en vertu du droit de représentation. Ces prétentions ne pouvaient se soutenir, car Henri II, en partant en croisade, avait fait jurer solennellement aux barons champenois que, si la mort le surprenait dans cette expédition, ils porteraient leur hommage à son frère Thibaud III. Ce dernier, décédé en 1201 à l’âge de vingt-deux ans, laissait tous ses droits à sa jeune veuve Blanche de Navarre, et à l’enfant dont elle était enceinte, qui fut plus tard surnommé Thibaud IV le chansonnier ou le Posthume.

Le roi de France, le pape, le duc de Bourgogne s’étaient formellement engagés à défendre la veuve et l’orphelin. Philippe-Auguste secondait en cela les vues de sa mère Adèle de Champagne, qui résidait alors dans les domaines qui lui avaient été assignés en douaire dans cette province[18], et qui vivait avec la comtesse Blanche dans les liens de la plus étroite amitié[19].

Sûre de l’appui de ses suzerains, la comtesse de Champagne eut soin de s’assurer également la fidélité de ses vassaux, et de leur faire jurer foi et hommage. Pour plus de sécurité elle avait conclu, en 1209, avec Philippe-Auguste, un nouveau traité, par lequel il fut convenu que le roi garderait près de lui son fils Thibaud IV, tant qu’il n’aurait pas atteint les vingt et un ans, qui constituaient alors la majorité, c’est-à-dire jusqu’en 1222 ; en récompense de cette protection, elle promit de donner au roi une somme de quinze mille livres, qu’elle perçut dans ses états, au moyen d’une imposition.

Dès 1213, et avant son départ pour la Terre-Sainte, Erard de Brienne avait manifesté des projets de revendication, qui eurent pour résultat la saisie des fiefs, qu’il tenait de Blanche dans la Champagne. Après son mariage avec Philippine, en 1215, Erard revint en France, accompagné d’une très faible escorte, et poursuivi de toutes parts par Lambert de Châtillon et les agents de la comtesse, qui réussirent à s’emparer de sa personne et à l’enfermer dans une prison, d’où il parvint à s’échapper. Cette arrestation était contraire à tous les droits, car sa qualité de croisé était suffisante pour le soustraire à la juridiction des juges ordinaires, en dehors de sa résidence.

Dans ces circonstances, la comtesse Blanche crut encore nécessaire de faire appel à la protection de Philippe-Auguste (1213), et obtint de lui, l’année suivante, le droit pour son fils de prêter à la couronne l’hommage auquel il n’était régulièrement astreint que huit ans plus tard. C’était déclarer hautement que Thibaud IV était regardé comme le seul héritier légitime du comté de Champagne, et que lui seul pouvait et devait compter sur l’intervention royale. L’autorité du Saint-Siège offrit une nouvelle garantie à Blanche ; Innocent III manda, le 31 juillet 1215, aux archevêques et évêques de France, d’excommunier sans retard Erard de Brienne et ses partisans, s’il persistait dans ses revendications[20].

Les sentiments d’Eudes, duc de Bourgogne, de Guillaume de Joinville, évêque de Langres, et d’Albéric, évêque de Reims, s’étaient déjà plusieurs fois manifestés, car chacun d’eux avait donné une approbation écrite du traité de 1209. Blanche avait tenu tout particulièrement à mettre le duc de Bourgogne dans ses intérêts, et à gagner ses bonnes grâces. Aussitôt qu’elle avait appris son retour de Bouvines, elle s’était assurée de son concours, et sous prétexte de lui rendre visite à l’abbaye de Fontenay, où il avait été forcé de séjourner par suite des nombreuses contusions reçues dans cette bataille, elle vint avec son fils lui rendre ses devoirs de vassalité, bien que ces devoirs ne fussent exigibles qu’en marche ou au ru d’Augustines, sur les frontières de la Bourgogne et de la Champagne.

Il fallait exiger la même fidélité de la part des tenanciers. Thibaud reçut donc l’hommage de ses vassaux, et leur fit jurer qu’ils le défendraient contre les prétentions d’Erard de Brienne. De ce nombre furent Simon de Joinville, sénéchal de Champagne, Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre et de Namur, Ponce de Grancey, connétable de Bourgogne, Anséric de Montréal, Jean d’Arcis-sur-Aube, Gaucher de Châtillon, sénéchal de Bourgogne et bouteiller de Champagne, Gauthier de Vignory, Jean de Montmirail, seigneur d’Oisy, Hugues de Vergy, seigneur de Beaumont. Plusieurs prêtèrent, en cette circonstance, un serment qu’ils ne devaient pas tenir.

On a la preuve que Blanche se mit en mesure pour obtenir une semblable garantie de ses sujets roturiers. Il résulte d’un document que les habitants de Chablis prêtèrent serment entre les mains du doyen et du chapitre[21], précaution sans doute utile, à cause des droits que Mile de Noyers, partisan et beau-frère d’Erard, possédait sur cette ville.

Ces prudentes dispositions annonçaient combien était redoutable la ligue formée contre Blanche de Navarre et son fils. C’est que la famille de Brienne, alliée à toutes les grandes lignées féodales de la contrée, était puissante, et comptait, aussi bien dans le duché de Bourgogne que dans le comté de Champagne, des parents dévoués, prêts à lui venir en aide. Beaucoup de seigneurs, qu’aucun lien de parenté ne rattachait aux compétiteurs, supportaient avec peine la suzeraineté d’une femme, qu’ils regardaient comme étrangère, et de Thibaud le Posthume, dont ils contestaient à tort la légitimité de la naissance.

Erard de Brienne comptait parmi ses plus ardents défenseurs son beau-frère Mile VII de Noyers[22], fils de Clérembaud de Noyers, seigneur parfaitement indépendant dans ses domaines, et qui n’était astreint à aucun devoir de vassalité envers personne. Son château, situé dans une situation inexpugnable, avait été considérablement agrandi et entouré de fortifications, quinze ou vingt ans auparavant, par les soins de l’évêque d’Auxerre, Hugues de Noyers. Cette somptueuse résidence féodale excitait même à tel point l’admiration des contemporains, que le biographe de cet évêque, qui écrivait au XIIIe siècle[23], en a laissé une longue et curieuse description. Tous les vassaux de la terre de Noyers suivirent la même impulsion, et notamment le beau-frère de Mile VII, Guillaume de Courtenay, seigneur de Tanlay, arrière-petit-fils de Louis le Gros, qui fit alors construire un château à Tanlay pour les besoins de cette guerre.

Plusieurs chevaliers portant bannière : André de Montbard, seigneur d’Epoisses, fils de Bernard de Montbard et d’Aremburge de Villehardouin ; Etienne, seigneur de Seignelay, l’un des grands barons de l’Auxerrois ; Simon, seigneur de Sexfontaines ; Renier, seigneur d’Aigremont ; Gui, seigneur de Til-Châtel ; Simon, seigneur de Clermont ; André de Nogent, et d’autres barons de second rang ; André de Montréal, seigneur de Marmeaux et de Ravières ; son frère Guy, seigneur de Beauvoir-sur-Serein ; Jobert de Mont-Saint-Jean, seigneur d’Ancy-le-Franc, se rangèrent dans le même parti.

Les membres de la famille de Broyés, alliés aux Brienne, se déclarèrent hautement pour Erard ; Simon, seigneur de Châteauvillain, et le sénéchal Simon de Joinville étaient petit-fils de Félicité de Brienne et par suite petits-cousins d'Erard ; Renard de Choiseul, petit-fils d’une Alaïs de Brienne[24] ; Erard de Chacenay, marié à Emmeline de Broyés[25]. Les tenanciers de fiefs plus éloignés, relevant de la Champagne, et compris aujourd’hui dans les départements de la Nièvre, du Loiret, de l’Indre, du Cher, appuyèrent également les prétentions d’Erard de Brienne : Eudes de Châtillon-en-Bazois (Nièvre) ; Henri, seigneur de Sully (Loiret), et son oncle Eudes de Sully, seigneur de Beaujeu (Cher) ; Robert de Bommiers (Indre) ; Hervé, seigneur de Vierzon (Cher), et une liste assez nombreuse de personnages moins importants, et ne faisant pas, comme les premiers, partie du haut baronnage : Mile de Saint-Florentin et Mile de Pougi, petits-fils et tilleuls de Mile V de Noyers, et par suite cousins de Mile VII[26] ; Guillaume de Bierry (Yonne), Eudes de Saint-Phal, Adam de Puiseaux, Robert de Sompuis, Horri et Gauthier de Pringy, Garin de Mon- con, Etienne de Lasson, près Flogny, Philippe Boisent de Flaci.

On voit que le plus grand nombre des seigneurs engagés dans cette guerre appartenaient aux contrées de la Bourgogne champenoise.

L’agitation des esprits était telle, que cette querelle, d’abord localisée, menaçait de s’étendre bien au-delà des provinces qui en étaient le théâtre. Erard de Brienne eut l’art de mettre dans ses intérêts Thi- baud, duc de Lorraine, en lui promettant la cession d’une partie des domaines, qui étaient l’objet de la revendication, et en lui assurant la fidélité des vassaux qui en occupaient les fiefs. Plusieurs seigneurs, ébranlés par les exhortations de leurs amis et de leurs parents, et oublieux des serments qu’ils avaient prêtés à Blanche et à son fils, n’hésitèrent pas à violer leurs premiers engagements, et à passer au service d’Erard, pour lequel se portaient leur sympathie, leurs vœux et leur secrète espérance.

Suivant la coutume du temps, chaque baron envoyait sa déclaration de guerre, et c’est en ces termes que Simon, seigneur de Sexfontaines, s’adressait à son ancienne suzeraine et à son fils, en refusant de reconnaître leur autorité :

« A Blanche, comtesse, et à Thibaud, son fils, salut. Moi, seigneur de Sexfontaines, je vous notifie par ces lettres qu’autrefois j’ai été votre homme et celui de Thibaud, votre fils. Mais maintenant, il vient d’arriver un héritier qui a des droits mieux fondés, et qui me demande mon hommage, et déjà il y a entre nous un lien qui m’empêchera de le quitter jamais. Sachez donc que je me suis tourné du côté de l’héritier légitime, et que je ne suis plus votre vassal[27]. »

Cette curieuse formule marque bien les sentiments qui agitaient les féodaux champenois, et dut être reproduite par plusieurs d’entre eux.

D’autres, plus honnêtes, refusèrent de violer leurs serments, et conservèrent une neutralité absolue. Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne, fut de ce nombre. Les fonctions qui lui avaient été conservées par Blanche, la fidélité qu'il devait à la comtesse et à son fils Thibaud, lui faisaient un devoir de soutenir son suzerain ; mais d’autre part, les liens de famille et de vassalité qui le rattachaient à la maison de Brienne le mettaient dans une situation pénible et embarrassante. Il préféra laisser à son (ils aîné les châteaux de Villehardouin, de Lezinnes, de Villy, et les domaines qui en dépendaient, pour n’avoir pas à rendre les devoirs de fiefs et garder son indépendance. Pendant toute cette période, pas plus Geoffroi que son fils Erard, ne voulurent bénéficier du maréchalat ; ce ne fut que plus tard, en 1222, lorsque l’apaisement fut à peu près complet, que ce dernier consentit à en exercer les fonctions.

Ces événements affligèrent profondément les derniers jours du vieux maréchal, qui résolut d’aller s’enfermer dans la retraite, plutôt que de participer à des luttes intestines. Là du moins, il pouvait réunir des souvenirs plus glorieux, raconter les prouesses et les faits d’armes de cette conquête de Constantinople, à laquelle il avait largement contribué. C’est à cette détermination, qui fait honneur à la droiture et au caractère chevaleresque de l’homme, que l’on a la bonne fortune de posséder la plus ancienne chronique française que tout le monde connaît. Des malheurs de famille empoisonnèrent encore la fin de cette carrière si remplie de Villehardouin, décédé, croyons-nous, en mai 1248. Geoffroi, son fils puiné, l’avait précédé dans la tombe, sans laisser d’enfants de sa femme Ode, fille de Vilain de Nully. Il perdit également sa fille Marie, femme de cet Ascelin de Merry- sur-Yonne, dont les descendants devaient occuper les hautes fonctions de connétables, de sénéchaux de Romanie et de princes d’Achaïe[28].

Erard de Brienne, plus habile que ses partisans, et ne voulant pas se trouver en opposition directe avec le pape et avec le roi, donnait pour motif apparent de sa prise d’armes l’injuste spoliation de ses domaines, sur lesquels Blanche avait mis la main trois années auparavant, et antérieurement à son départ pour la Terre-Sainte.

A la fin de 1215 ou au commencement de 1216, les belligérants étaient en pleine hostilité. La comtesse de Champagne envoya une armée pour assiéger le château de Noyers, où Erard et ses partisans avaient établi leur centre d’action. Dans l’impossibilité de s’emparer de cette formidable forteresse, cette armée ravagea les campagnes et les villages des environs[29] ; mais elle ne put continuer les travaux du siège, ni trouver dans ces domaines une quantité suffisante de vivres, malgré les barils envoyés à Noyers, suivant un compte de l’an 1217[30], barils qui avaient sans doute pour but d’approvisionner l’armée assiégeante[31].

Les troupes n’étaient pas tellement disciplinées, qu’elles ne fissent quelques dommages en dehors de l’enclave relativement restreinte des terres du sire de Noyers, qui se trouvaient limitées par les domaines du duc de Bourgogne, du comte d’Auxerre et du seigneur de Montréal, tous alliés et partisans de Blanche et de Thibaud. Les monastères du voisinage eurent aussi fort à souffrir de la présence des belligérants. Dans les diocèses d’Auxerre, de Sens et de Troyes, il y eut de nombreuses réclamations adressées au pape, pour rendre la comtesse de Champagne responsable des dégâts commis par les gens d’armes, et lui faire restituer le bétail et le butin enlevés par eux. L’abbaye de Pontigny avait essuyé de sérieuses pertes, le pape nomma le prieur de Saint-Martin-des-Champs et deux chanoines de Paris, pour faire l’estimation des dommages et rendre justice aux plaignants[32].

Cette guerre avait pour conséquence désastreuse de mettre en état de défense toutes les localités et tous les seigneurs de la région, à quelque parti qu’ils appartinssent, et à les forcer à se déclarer pour l’un ou pour l’autre des combattants. Pendant qu’Anséric de Montréal défendait dans ses châteaux de Montréal et de l’Isle la cause de Blanche et de Thibaud, ses frères Gui, seigneur de Beauvoir, et André, seigneur de Marmeaux et de Ravières, mettaient leurs forteresses au service d’Erard de Brienne et de Mile de Noyers. Chablis et Maligny, qui relevaient de la Champagne et avaient prêté serment à Blanche, étaient en lutte avec Seignelay et Saint-Florentin, dont les seigneurs tenaient le parti opposé.

Les seigneurs d’Epoisses, d’Ancy-le-Franc, de Tanlay, de Sexfontaines, d’Aigremont, de Chateauvillain, de Til-Châtel, de Chacenay étaient en opposition avec les seigneurs de Vignory, de Beaumont, de Grancey, etc. Dans toute la Bourgogne occidentale, la lutte était partout engagée par les partisans de l’une et de l’autre bannière.

Erard de Brienne se rendit vers le roi, et essaya de gagner ses bonnes grâces, en le priant d’accepter son hommage pour le comté de Champagne. Mais la question ne pouvait se résoudre à la fois par la force et par la justice ; on lui lit d’abord déposer les armes. En avril 1216, une trêve fut convenue entre les parties, qui, sur l’invitation d’Eudes, duc de Bourgogne, de Guillaume des Barres et de Mathieu de Montmorency, furent assignées à comparaître devant un tribunal, composé de dix-huit juges présidés par le roi en personne. La réunion fut fixée pour le mois de juillet suivant et devait avoir lieu à Melun.

Le duc de Bourgogne, qui avait été le promoteur de cette assemblée, profita de ce répit pour aller en juin dans le comté d’Albon[33], vers le dauphin de Viennois, son frère, et fut exact au rendez-vous. Il figura au nombre des juges qui, après avoir entendu les intéressés, déclarèrent que la trêve devait être prolongée jusqu’à la majorité de Thibaud IV, attendu que ce dernier avait été investi de son fief, par l’hommage qu’il en avait rendu et qui avait été accepté.

Eudes III désirait ardemment la suspension des hostilités, car s’il n’avait pas encore apporté dans cette querelle le secours d’une intervention armée, c’est qu’il était arrêté lui-même par divers projets, et qu’il ménageait ses forces pour s’emparer du comté de Bourgogne. Les trêves de Melun, auxquelles Blanche et Erard donnèrent leur adhésion, en juillet 1216, lui causèrent une vive satisfaction, et lui firent espérer qu’il allait donner suite à cette entreprise. Aussi, sans attendre la dispersion des membres de cette assemblée, il fit séance tenante avec la comtesse de Champagne un traité secret d’alliance, pour faire à frais communs la conquête du comté de Bourgogne, et en partager par moitié les bénéfices. Nous avons exposé plus haut les causes qui avaient amené l’avortement de ce projet.

Blanche fut dans l’impossibilité de tenir ses engagements avec le duc. Son compétiteur Erard de Brienne, malgré son apparente soumission, ne tarda pas à rentrer en campagne, prétendant qu’on lui avait fait injustice en ne lui restituant pas ses biens personnels. Il mit le feu aux villages, arrêta et dépouilla les marchands. Les foudres canoniques, lancées contre lui sous le pontificat d’innocent III étaient restées sans effet ; elles furent renouvelées par son successeur Honorius III. Les abbés de Cluny et de Longpont furent chargés de faire exécuter les décrets d’excommunication ; ils envoyèrent une citation à Erard, et nommèrent en leur lieu et place trois mandataires pour cette délicate mission.

En février 1217, deux envoyés seulement, un chanoine de Val-Secret et un religieux de Notre-Dame-de-Châge parvinrent à pénétrer dans le château de Noyers, où Erard était toujours installé avec une suite nombreuse et le sommèrent de comparaître devant le pape, en personne ou par procureur, au plus tard le 18 octobre suivant, et lui enjoignirent de se conformer aux serments qu’il avait faits relativement aux trêves. Comme ils demandaient à voir aussi Philippine, pour lui faire les mêmes communications, Erard répondit que sa femme était malade et ne pouvait les recevoir, ce qui lui fournit dans la suite un prétexte pour soutenir que la citation n’avait pas été régulière[34].

La question n’avait pas fait un pas, et Erard continua le cours de ses déprédations, jusqu’à ce que sur les plaintes de Blanche, une autre assemblée fut convoquée par Philippe-Auguste à Melun, en mars 1217. Le duc de Bourgogne s’y rendit. On ne put que renouveler la teneur de la sentence, prononcée l’année précédente et sommer Erard d’avoir à payer les indemnités pour les dommages causés à Blanche, à ses vassaux et aux marchands[35].

Les opérations militaires ne furent interrompues que peu de temps par cette sentence, et les actes de brigandage continuèrent comme par le passé. Les mandataires du pape enjoignirent aux prélats de France d’adresser des monitions canoniques à Erard, à Mile de Noyers, à Renard de Choiseuil et à leurs adhérents, pour les forcer à se présenter dans les vingt jours devant l’abbé de Longpont et l’évêque de Soissons, pour y faire preuve de soumission[36]. Ces seigneurs n’eurent garde de se rendre à cette invitation, et au mois d’avril 1217, l’archevêque de Reims et l’évêque de Senlis les déclarèrent excommuniés. Les abbés, prieurs, doyens et prélats devaient publier la sentence dans toutes les paroisses, et frapper d’interdit les terres de ces seigneurs ; tout service religieux devait y cesser, l’administration des sacrements restait suspendue, sauf pour le baptême et l’extrême-onction.

On n’est point assuré que les bulles furent publiées dans d’autres diocèses que ceux de Reims et de Senlis[37], car on rencontra la même résistance que celle qui se produisit lors de l’interdit lancé à propos du divorce d’Ingeburge. Les évêques de Troyes, d’Auxerre et de Langres, où s’agitaient les intéressés, trouvèrent des prétextes pour temporiser et ne point obéir aux ordres du pape. Le premier était en procès avec Blanche ; Guillaume, évêque de Langres, était frère de Simon de Joinville, l’un des rebelles ; Guillaume de Seignelay, évêque d’Auxerre, était cousin d’Etienne de Seignelay, et en même temps parent et ami d’Erard et de Mile de Noyers.

Malgré de nouvelles circulaires plus rigoureuses encore, on rencontra partout la même résistance, et les mandataires du pape ne purent que l’informer de l’inutilité de leurs efforts[38].

D’un autre côté, Hervé de Donzy, devenu comte de Nevers, d’Auxerre et de Tonnerre par son mariage avec Mahaut de Courtenay, avait voulu profiter des embarras de Blanche, pour revendiquer divers domaines et établir plusieurs forteresses[39], notamment à Griselles[40], sur les limites de la Champagne et de la Bourgogne. Ces préparatifs menaçants n’étaient pas pour être agréables au duc de Bourgogne. Blanche fit appel à l’alliance d’Eudes III et eut également recours à l’évêque de Langres. A la suite de contestations, une enquête fut décidée pour étudier les droits de chacune des parties et trois arbitres furent nommés, le duc de Bourgogne, Gaucher de Châtillon, comte de Saint-Paul et Robert de Courtenay. Eudes III déclara qu’il n’accepterait de mission, et qu’il ne rendrait de sentence, que si le comte de Nevers tenait l’engagement qu’il avait pris, en présence du roi, de venir en aide à la comtesse Blanche contre Erard de Brienne (juillet 1217). Ces dispositions acceptées, le comte Hervé eut pour quelque temps au moins les mains liées, et Blanche, fort occupée d’autre part, n’eut pas à compter pour le moment avec les difficultés que lui créait ce nouvel adversaire. Honorius III qui pressait Eudes, duc de Bourgogne, de mettre à exécution son vœu de croisade, en recevait la lettre suivante, qui donne un état exact de la situation :

« Erard vient d’entrer les armes à la main dans les terres du comté de Champagne, il a mis le feu à plusieurs villages, il a dépouillé sur les grands chemins des marchands qui se rendaient aux foires, et ne cesse de dévaster la province. Si l’on ne porte un prompt remède à ce mal, il sera beaucoup plus difficile qu’on ne croit de secourir la Terre-Sainte. La guerre n’intéresse pas seulement le pays qui en est la victime ; je serais dans les contrées d’Outremer que j’en reviendrais au plus vite. Trois motifs m’obligent de venir en aide au comte de Champagne : l’hommage que j’ai reçu de lui, le serment par lequel je suis obligé de le secourir dans cette lutte, et les liens de parenté qui nous unissent. Le comte de Champagne réclame le concours que je lui ai promis et que je lui dois, je suis donc dans la nécessité de retarder l’exécution de mon vœu ; les autres barons de France qui ont sur la poitrine l’insigne des croisés, et qui ont pris l’engagement de partir, se trouvent dans le même cas, parce que cette guerre a pris un caractère d’intérêt général[41]. »

L’efficacité des présents de Blanche et la ténacité du Saint-Siège ne purent triompher de la résistance des prélats. De nouveaux mandataires nommés par le pape menacèrent les évêques de Langres et de Troyes, s’ils ne dénonçaient pas publiquement les bulles d’excommunication. Pour plus de célérité, Honorius voyant les sentences rendues par ses envoyés si peu respectées, prit le parti de lancer lui-même l’excommunication contre Erard et ses alliés, dont vingt-cinq d’entre eux étaient nominativement désignés[42] (2 et 3 février 1218). Les seigneurs dont nous avons précédemment donné les noms furent compris dans cette liste[43]. Mais Erard n’avait pas attendu les effets de cette dernière rigueur, car il avait fait de nouveau des trêves avec Blanche, et les renouvelait successivement jusqu’à Pâques 22 avril 1218[44].

Cette soumission n’était toujours qu’apparente, car ses principaux et ses plus puissants adhérents, comme le duc de Lorraine, Simon de Joinville, Simon de Chateauvillain, qui n’étaient pas cités dans la bulle d’excommunication, continuaient la lutte dans une autre région. Henri II, comte de Bar-le-Duc, un des alliés fidèles de Blanche, avait réussi jusque-là à contenir Thibaud Ier, duc de Lorraine, et avait pris soin de lui notifier toutes les trêves précédemment conclues. Il avait été personnellement compris dans les dernières suspensions d’armes arrêtées le 24 février 1218[45], entre Erard de Brienne et Simon, seigneur de Chateauvillain, avec Blanche. Les autres barons, qui souscrivirent à cet accord, sont Simon, seigneur de Joinville, Erard de Chacenay, Renard de Choiseuil, Simon de Clefmont, André de Nogent, Simon de Sexfontaines. Il n’y avait de réservé que le consentement de Guillaume de Champlitte, vicomte de Dijon, alors âgé de dix-huit ans[46], et qui n’assistait pas à ces arrangements.

Les fêtes de Pâques passées, la guerre reprit avec vigueur. Blanche et le duc de Bourgogne résolurent de mener rapidement cette campagne contre tous ces ennemis réunis, et de leur porter un coup décisif, avec le concours entier de leurs vassaux disponibles[47]. Il fallait se presser, car Eudes III s’était engagé en dernier délai à partir en croisade à la Saint-Jean 1218.

Tout le mois de mai fut employé activement à la réduction des rebelles. On sait en effet, que vers cette époque, le sire de Joinville, suivant Aubri de Trois- Fontaines[48], était en lutte avec la comtesse de Champagne, qui se saisit de ses domaines[49] et fit démanteler son château de Doulevant[50], Simon de Joinville, réduit aux dernières extrémités, fut forcé de livrer en otage son fils Geoffroi. La guerre avec Simon de Broyes, seigneur de Châteauvillain, nous est révélée par les plaintes adressées par Erard de Brienne au cardinal de Saint-Gilles, dans un mémoire qui nous a été conservé[51]. Des termes mêmes de ce mémoire, il faut conclure qu’une bataille en règle avait été livrée dans les environs de Châteauvillain, et que Simon y avait courageusement défendu sa personne et ses biens. Le duc de Bourgogne assistait en personne à cette affaire, car c’est lui qui força des arbalétriers à restituer le butin qu’ils avaient enlevé devant cette place, et il leur fit donner une indemnité pécuniaire, pour les dédommager de cette prise[52]. On a également l'indication de dons de vaisselle d’argent, faits à Bertrand de Saudon, à Gauthier le chambellan ; il est question d’armures fournies à Clérembaud de Chappes[53], et ces chevaliers durent prendre une part active à cette chevauchée, sous la bannière de Bourgogne et de Champagne. Simon de Sexfontaines était au château de Chacenay, quand les troupes de Blanche vinrent l’y assiéger, et dans une sortie il fit un grand carnage[54]. Citons, comme dernier argument, la mention d’une somme d’argent donnée aux religieux de La Crète, pour la perte de leurs bœufs pendant l’expédition qui eut lieu à Clefmont[55]. Il est donc à peu près certain que toutes les régions du Bassigny furent à cette époque ravagées par la guerre. On n’est pas mieux éclairé sur les épisodes dramatiques qui terminent cette campagne, et qui réduisirent définitivement l’action du duc de Lorraine. On ne connaît que le résultat final, mais les détails manquent.

Henri, comte de Bar-le-Duc, dans la longue lutte qu’il soutenait contre Thibaud de Lorraine, son neveu, lui avait pris un château qui causait de grands dommages à la ville de Metz, et s’était emparé de plusieurs forteresses. Il n’est pas douteux que le fameux château de Montéclair, que Blanche fit édifier, et que les fortifications faites à Foug cette même année 1218, par les ordres du comte de Bar, n’aient été nécessitées par les besoins de cette guerre[56]. Momentanément réconcilié avec Frédéric II, roi des Romains, Thibaud, duc de Lorraine, avait de nouveau soulevé la colère de ce prince, qui envoya des troupes contre lui et le fit assiéger dans le château d’Amance, près de Nancy. Prévenus de cette circonstance, le duc de Bourgogne et la comtesse de Champagne décidèrent de se réunir à Henri de Bar-le-Duc, pour marcher de ce côté. Chemin faisant Eudes III et Blanche s’emparèrent des domaines que Bernefrid de Neufchâteau, l’un des belligérants, possédait à Bar-sur-Aube[57], et durent faire jonction au-delà de cette ville avec les troupes du comte de Bar, venant de Vassy[58].

Les alliés arrivèrent le dernier jour de mai sous les murs de Nancy, dont la ville fut livrée aux flammes. Le lendemain 1er juin, ils se réunirent aux troupes de Frédéric II dans le camp d’Amance.

En présence de forces aussi imposantes, le duc de Lorraine reconnut que toute résistance était impossible, sortit de son château, vint se jeter aux pieds des vainqueurs et demanda grâce. Un traité de paix aussi glorieux pour la comtesse de Champagne qu’humiliant pour ce haut feudataire de l’empire, fut immédiatement signé. Les documents qui nous restent de cette importante journée[59] indiquent les principaux personnages qui y assistent, et relatent le désarmement complet du duc de Lorraine.

Thibaud, duc de Lorraine, comte de Metz, s’engagea d’abord à payer une forte indemnité pécuniaire, puis se reconnut vassal des comtes de Champagne, comme les ducs, ses prédécesseurs, l’avaient été. Il fit serment de ne plus servir la cause d’Erard de Brienne et de ses partisans, mais de venir en aide à Blanche et à son fils, si les circonstances le nécessitaient. Les alliés ne se contentèrent pas de promesses, ils exigèrent des garanties. Blanche prit en gage les fiefs que le comte Henri de Bar-le-Duc et que Hugues de la Fauche tenaient du duc de Lorraine, et Eudes, duc de Bourgogne, reçut en nantissement l’important château de Chatenois[60], antique résidence et berceau des ducs de Lorraine.

Frédéric II, roi des Romains, Conrad, évêque de Metz et de Spire, Hugues de la Fauche, tous les témoins de ces conventions donnèrent des actes séparés de reconnaissance. Pour ne donner prise à aucune rétractation ultérieure, on spécifia en outre diverses clauses, qui devaient assurer l’exécution de ces traités. Des juges furent nommés par les parties contractantes pour statuer sur les difficultés qui pourraient survenir. Le duc de Lorraine choisit le duc de Bourgogne, son oncle, pour arbitre, et à son défaut André de Montbard, seigneur d’Epoisses, qui, malgré l’excommunication dont il était frappé, portait sur l’épaule l’insigne des croisés, et se préparait à partir en Terre-Sainte avec le duc. De son côté, la comtesse de Champagne nomma aussi pour arbitre un croisé Jean, seigneur d’Arcis-sur-Aube et de Pisy, le beau- père précisément d’André d’Epoisses[61]. Il fut convenu que si l’un des deux succombait en Orient[62], Robert d’Auvergne, évêque de Clermont et depuis archevêque de Lyon, servirait de tiers arbitre.

Ce même jour, 1er juin, le duc de Bourgogne fut investi des droits qui lui assuraient la possession de Chatenois, dont le château devait être livré à Blanche en cas de manque de parole du duc de Lorraine. En même temps, Hugues de la Fauche attesta qu’il livrerait à la comtesse de Champagne les fiefs qu’il tenait de Thibaud de Lorraine, si ce dernier violait ses engagements[63].

Le duc Eudes III et la comtesse Blanche reprirent ensuite la direction du Langrois, où ils devaient retrouver l’évêque Guillaume de Joinville, le 7 du même mois. Ils y avaient rendez-vous avec Erard de Brienne et ses partisans, qui, peu rassurés par la défaite du duc de Lorraine, ne demandaient qu’à faire leur soumission ou à passer des trêves. Simon de Joinville rendit hommage à la comtesse de Champagne, et l’évêque de Langres, son frère, reçut son château en gage[64]. Blanche lui permit de réédifier son château de Doulevant, qu’elle avait fait démanteler précédemment[65]. Renard de Choiseul et Erard de Brienne firent une trêve qui devait durer jusqu’à l’octave delà Saint-Jean[66], c’est-à-dire jusqu’à la fin du mois de juin 1218. Erard avait pris, par devant le duc de Bourgogne, l’engagement de renouveler ces trêves à l’expiration de ce délai, et à leur donner une durée de quatre ans, à condition qu’on le remettrait en possession de ses biens, et qu’on interviendrait auprès du pape pour faire lever la sentence d’excommunication dont il était frappé. C’est ce qui explique le traité du 8 juillet 1218[67], passé entre Blanche et Erard, traité dans lequel l’intervention d’Eudes III est formellement indiquée, bien que la mort du duc soit de deux jours antérieure à cet acte. II est certain que le 8 juillet, les parties contractantes ne pouvaient avoir été avisées du funeste et subit événement qui avait mis fin aux jours d’Eudes III à Lyon, le 6 du même mois.

Dans le mois de juillet, la comtesse de Champagne et le comte Thibaud se rendirent à Saint-Florentin, où le comte de Nevers jugea prudent de les rejoindre, car il n’était pas sans inquiétude après les succès de la chevauchée du Bassigny, et de la campagne de Lorraine et après la soumission des grands vassaux révoltés. Il fit la paix, abandonna ses prétentions sur Neuilly, Oulchy et Cvs, et obtint en dédommagement de Blanche la garde de l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre et une somme de cinq cents marcs d’argent[68].

Cette somme considérable n’était que le commencement des sacrifices pécuniaires que la comtesse de Champagne allait s’imposer, pour détacher d’une manière définitive les vassaux Bourguignons et Champenois, attachés jusque-là à la fortune d’Erard de Brienne. C’est ce que nous exposerons au chapitre suivant.

Pour le moment Eudes, duc de Bourgogne, confiant dans les promesses de trêves conclues pour quatre ans entre Blanche et Erard, et assuré de la soumission des principaux barons, crut qu’il pouvait remplir ses engagements pour la croisade, sans laisser d’embarras derrière lui. Il avait déjà sous la main un certain nombre de féodaux qui avaient pris part aux dernières chevauchées, il se mit en mesure pour réunir les autres croisés, et pour aller s’embarquer au port de Gênes.

Il n’avait pas de temps à perdre, car s’il était le 1er juin à Nancy et le 7 dans le Langrois, il ne dut rentrer que quelques jours après, vers la mi-juin, au centre de son duché. On peut citer les noms de plusieurs personnages qui prenaient leurs dernières dispositions pour cette expédition : Erard de Chacenay, André de Montbard, seigneur d’Epoisses, Jean, seigneur d’Arcis-sur-Aube et de Pisy[69], Eudes, seigneur de Châtillon-en-Bazois[70], Simon de Bricon[71], Ponce de Grancey, connétable de Bourgogne[72], Eudes, seigneur de Grancey[73], Hugues Chanjons, fils de Calo de Grancey[74], Barthélemy de Polisy[75], Jean, seigneur de Nully[76], fils du fameux Vilain de Nully, mort à la conquête de Constantinople, Hervé, comte de Nevers[77], Hier, seigneur de Touci et de Saint- Fargeau, marié à Béatrix de Réon, veuve d’Alexandre de Bourgogne, Dreux de Mello, l’aîné[78], Guillaume de Migé[79], Jean de Rosoy[80], Jean de Bouilly[81], Thibaud, curé de Dixmont[82], Bonvalet d’Ancy[83], Simon de Joinville[84], Mile de Saint-Florentin[85], Thierry de Noidant-le-Rocheux[86], Simon de Rochefort-sur-Brévon[87], Gui de Thil[88], Mile, comte de Bar-sur-Seine, et son fils Gaucher[89].

Fidèle aux engagements qu’il avait pris, le duc de Bourgogne fut en mesure de partir après les fêtes de la Saint-Jean. Gomme première étape, il gagna Cîteaux en compagnie de la duchesse Alix de Vergy et de Guillaume de Joinville, évêque de Langres. Il voulait tout d’abord attirer la faveur du ciel pour l’heureux succès de son voyage, et laisser aux religieux les preuves de l’intérêt qu’il portait à leur monastère[90]. De Cîteaux, Eudes III partit avec tous les croisés, mais arrivé à Lyon le 6 juillet, il fut frappé subitement, et mourut à l’âge de cinquante-deux ans, atteint probablement d’une affection de cœur, à laquelle son tempérament paraissait le prédisposer et que les fatigues de ses dernières campagnes pouvaient faire craindre.

Cet accident inattendu était pour le pays, dans les circonstances présentes, un grand malheur, une véritable catastrophe. La Bourgogne, heureuse et prospère, sous un duc aimé et populaire, avait acquis une grande importance ; elle avait joué un rôle considérable dans les affaires politiques, avec une administration intelligente, ferme et sage, que dominait une autorité puissante et respectée ; le pouvoir allait tomber dans les mains d’une femme et d’un enfant de six ans.

 

FIN DU TROISIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Béatrix était fille d’Othe, comte de Bourgogne, troisième fils de l’empereur Frédéric Barberousse et de Marguerite, fille de Thibaud, comte de Blois.

[2] M. Ed. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I, p. 407.

[3] Béatrix, femme d’Othe de Méranie, était petite-fille de Frédéric Barberousse ; Eudes III, duc de Bourgogne, par sa mère Alix de Lorraine, était petit-neveu du mémo Barberousse ; ou autrement, Alix, mère d’Eudes, était tante de Béatrix, femme d’Othe.

[4] Alix de Lorraine, mère du duc Eudes III, était sœur de Judith, femme d’Etienne II et mère d’Etienne III, comte d'Auxonne.

[5] Documents inédits pour servir à l'histoire de la Franche-Comté, publiés par l’Académie de Besançon, t. III, pp. 498, 501.

[6] Etienne avait fait construire, pendant cette lutte, le château de Montaigu, près de Lons-le-Saunier ; Ed. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I, p. 405.

[7] Cette clause insérée au traité prouve que l’empereur avait eu dessein d’intervenir dans cette affaire en faveur du duc de Méranie, ce qui n’avait pas dû entrer dans les vues d’Eudes III.

[8] Mahaut était fille d’Hugues III et de Béatrix d’Albon, et son mariage avec Jean, comte de Chalon, eut lieu en 1214.

[9] Cette dernière observation de M. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I, p. 408, est parfaitement juste, et cependant M. Clerc ne connaissait pas le traité secret qui allait bientôt associer Eudes III et la comtesse de Champagne pour la conquête de cette province.

[10] Lettre du pape Innocent III à l'abbé de Saint-Etienne de Dijon et à l’abbé de Morimond ; Epistol. Innoc. III, lib. XX, epist. II.

[11] Le duc Eudes III était à Vienne, en juin 1216, lorsqu’il confirma à l’archevêque de cette ville les donations faites par Frédéric, roi des Romains, donations consistant en droits de péage sur le comté d’Albon. Diplomatique de Bourgogne, par Pierre de Rivaz, pp. 83,84.

[12] Bibl. nat.. Liber principum, Ve Colbert, n° 56, fol. 180 v° et 181 r°.

[13] Est-ce que le comté était alors si abandonné du duc de Méranie qu’on regardait cette province comme privée de son suzerain ? ou bien Etienne, comte d’Auxonne, s'en était-il en partie rendu maître ?

[14] Hugues IV, fils de Eudes III, né le 9 mars 1213, avait alors trois ans.

[15] Thibaud IV, fils de la comtesse de Champagne, né en 1201, avait quinze ans.

[16] Il faut consulter, pour les détails complets du commencement de cette affaire, l'Histoire des ducs et comtes de Champagne, de M. d’Arbois de Jubainville, t. IV, 1re partie. C’est l’un des épisodes les plus étudiés de cet excellent livre. Nous n’avons à nous occuper que du rôle du duc de Bourgogne et des chevaliers de la province qui furent mêlés à ces luttes.

[17] Erard de Brienne et sa femme Elysent figurent dans une charte de Pontigny de septembre 1210 (Bibl. d’Auxerre, cartul. de Pontigny, de l’abbé Depaquit, t. III, pp. 145 et suiv.).

[18] Voir des donations de la reine Adèle, relatives à Villeneuve, Cudot, La Ferté Loupière ; Cartulaire général de l’Yonne, t. II, pp. 429, 512. En 1204, le roi séjourne a Dixmont, Cat. des actes de Ph.-Aug., n° 875, 876.

[19] Après la mort de la reine Adèle, Blanche de Navarre, considérant la familiarité et l’affection qu’elle avait eues pour cette princesse, fonda son anniversaire à Saint-Etienne de Troyes, et assigna une rente de 10 livres au chapelain chargé de ce service (octobre 1209) ; (Bibl. nat., fonds Bouhier, 12 bis, fol. 31 r°).

[20] D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 922.

[21] Bibl. nat., fonds latin S903, cartulaire de la comtesse Blanche, fol. 83 r°.

[22] Mile VII de Noyers avait épousé Agnès de Brienne, sœur d’Erard, puisque dans un mémoire adressé plus tard au cardinal de Saint-Gilles, il est dit : obsedit in Castro de Nœriis, quod est sororis Erardi... Teulet, Layettes du trésor des Chartes, t. I, n° 1474. — L’alliance des Noyers avec les Brienne ne vient donc pas par le mariage de Clérembaud avec Ado, que tous les auteurs croient à tort de la maison de Brienne.

[23] Dans le De gestis episcoporum Autissiodorensium, à la bibliothèque d’Auxerre. Voir Ernest Petit, Les sires de Noyers et le maréchal de Noyers, pp. 51, 53 et 228-233.

[24] Voir d’Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et comtes de Champagne, t. IV, pp. 128, 129.

[25] Voir notre tome deuxième.

[26] Mile de Pougi, fils de Renaud de Pougi et d’Ada ou Oda de Noyers, était en outre beau-frère d’Erard de Brienne, dont il avait épousé la sœur Isabelle.

[27] Bibl. nat., Ve Colbert, n° 36, Liber principum, fol. 132 v° ; d’Arbois de Jubainville, Histoire de Champagne, IV, p. 134.

[28] Nous espérons donner un jour un travail complet sur Villehardouin et sa famille, avec les documents à l’appui. — J’ai pu établir la généalogie d'Ascelin qui descend en ligne masculine directe des Châtel-Censoir et des Donzy. Ces seigneurs ont changé de nom en prenant les noms de leurs fiefs.

[29] Teulet, Layette du trésor des chartes, t. I, n° 1474 ; Mas Latrie, Histoire de Chypre, t. III, pp. 614, 616.

[30] Fragments de comptes du XIIIe s. publiés par Bourquelot ; Bibl. de l’école des chartes, 5e série, t. IV, pp. 57, 68, d’après la Bibl. nat. latin 7347.

[31] D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes et ducs de Champagne, t. IV, pp. 134, 135.

[32] Bibl. nat. fonds latin, 5993 A, Liber pontificum, fol. 24 r°.

[33] Eudes III, duc de Bourgogne, était à Vienne on juin 1216, et y passa un traité avec l’archevêque de cette ville.

[34] Recueil des historiens de France, t. XIX, p. 6S0 ; Trésor des chartes, 209, n° 48 ; Bibl. nat. mss., 5992, fol. 105 r° et 108 r° ; Liber pontificum, lat., 5993 A, fol. 14, 15.

[35] Bibl. nat. lat., 5993 A, Liber pontificum, p. 50, 51.

[36] Bibl. nat., Liber pontificum, lat., 5993 A, fol. 251, 252.

[37] D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes et ducs de Champagne, n° 1062, 1063 de son catalogue des actes.

[38] D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes et ducs de Champagne, n° 1070, 1071, 1073 du catalogue des actes.

[39] D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes des comtes de Champagne, n° 810, 811, 934.

[40] Grisolles, Côte-d’Or, canton de Laignes, arrondissement de Châtillon-sur-Seine.

[41] Baluze, Innoc. Epist. t. II, p. 843 ; Migne, t. III, pp. 982, 984 ; Recueil des historiens de France, t. XIX. pp. 631, 633.

[42] Arch. nat., Trésor des chartes, J. 209, n° 48 ; éd. Teulet, Layettes, t. I, pp. 438, 460.

[43] Erard de Brienne, Mile de Noyers, Bénard de Choiseuil, le seigneur de Sexfontaines, Eudes de St-Phal, Etienne de Seignelay, Guillaume de Tanlai, Jobert, seigneur d’Ancy-le-Franc, Mile de St-Florentin, le fils de la dame de St-Valèrien, Etienne de Lasson, Guillaume de Bierry, Philippe Boisent de Flaci, Gui de Nogent, Herbert de Puisiaus, André d'Epoisses, le seigneur d'Aigremont, Simon de Clefmont, Eudes de Châtillon-en-Bazois, Eudes de Sully, Hervé de Vierzon, Robert de Bomiers, Henri de Sully, Garin de Moncon, Henri et Gauthier de Pringi, Robert de Sommepuis (Arch. nat., J. 209, Champagne XIV, n° 48 : éd. Teulet, Layettes du trésor, t. I, pp. 458, 460).

[44] Bibl. nat. lat., 5993, cartul. de la comtesse Blanche, fol. 44 v° ; n° 1105 du Catalogue des actes de Champagne, de M. d’Arbois de Jubainville.

[45] Bibl. nat. lat., 5993, cartul. de la comtesse Blanche, fol. 44 v° ; n° 1105 du Catalogue des actes de Champagne, de M. d’Arbois de Jubainville.

[46] Guillaume de Champlitte, vicomte de Dijon, fils de Guillaume et d’Eustachie de Courtenay. Voir notre tome II.

[47] Nous plaçons les faits militaires qui suivent avant le 1er juin 1218 et antérieurement au traité d’Amance, dont il sera plus loin question. En cela, nous ne sommes pas d’accord avec M. d'Arbois de Jubainville, qui les place postérieurement à ce traité. Je me suis trop servi de son excellent travail, pour ne pas dire que les raisons qui me font différer sur ce point avec lui sont tirées de l’itinéraire même du duc de Bourgogne, qui prit part active à la campagne. Il ne faut pas perdre de vue que si Eudes III était à Nancy les premiers jours de juin, il était dans l’obligation de se trouver avant le 24 du même mois à Dijon, pour faire ses derniers préparatifs et partir en Terre-Sainte. Entre ces deux dates, il n’y a pas l’intervalle de temps voulu pour mener une campagne, et placer des actions de guerre à Châteauvillain, à Clefmont, à Joinville, etc. En un mot, c'est en allant à Nancy et non à son retour que le duc guerroya dans le Bassigny.

[48] Recueil des historiens de France, t. XVIII, p. 7S8 A.

[49] Ce fait ressort d’une charte de juin 1218, dans laquelle Blanche dit en parlant de Joinville : totam hereditatum suam quam saisieramus... (Catalogue des actes de Champagne, n° 1123).

[50] Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 193. Blanche permit plus tard à Joinville de refaire Doulevant, .... reficeret talem qualis erat quando nos cepimus.

[51] Teulet, Layettes du trésor des chartes, t. I, n° 1474.

[52] Bourquelot, Fragments de comptes du XIIIe s., Bibl. de l’école des chartes, Ve série, t, IV, pp. 57, 68 ; d'après Bibl. nat. lat., 7347.

[53] Bourquelot, Fragments de comptes du XIIIe s., Bibl. de l’école des chartes, Ve série, t, IV, pp. 57, 68 ; d'après Bibl. nat. lat., 7347.

[54] Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 804.

[55] Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 804.

[56] Aubri de Troisfontaines est le seul qui relate ces faits (Recueil des historiens de France, t. XVIII, p. 788 A). Montéclair situé sur une montagne isolée, qui domino Andelot, devint l’une des plus fortes positions du comté de Champagne, du côté de la Lorraine, et fut démantelée par Louis XIII, après le traité de Ryswich. (Voir Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 365). Nous avons visité cette année Montéclair, Andelot, Vignory, Bologne, Châteauvillain, Châtenois, La Fauche, etc., nous recommandons ces curieuses excursions aux rares visiteurs qu’intéressent nos souvenirs féodaux ; la vue de ces imposantes ruines prête à ces souvenirs un charme merveilleux.

[57] D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1160.

[58] Les fragments de comptes, déjà cités, parlent des vivres envoyés à l'armée de Vassy.

[59] Nous avons inutilement consulté les archives de Meurthe-et-Moselle, à Nancy ; on n’y trouve aucune pièce sur cette affaire. Il faut s’en rapporter aux auteurs : Noël, Mémoires sur l'histoire de Lorraine, n° 6, pp. 62, 63 ; Aug. Digot, Histoire de Lorraine, t. II, p. 36 ; Henri Lepage, les Archives de Nancy ou documents inédits relatifs à l’histoire de cette ville, t I, p. 26 ; D. Calmet, Histoire de Lorraine ; Schœpflin, Alsat. diplomat., t. I, p. 334 ; Huillard-Bréholles, diplomata Frederici secundi, t. II, pp. 845 et suiv. ; Dumont, Corp. univers, diplom., t. I, p. 159.

[60] Chatenois, Vosges, chef-lieu de canton, arrondissement de Neufchâteau.

[61] André de Montbard, seigneur d’Epoisses, avait épousé Huguette d’Arcis, fille de Jean. Ce Jean était lui-même fils de Jean de Montréal, qui fut la tige de cette branche des Arcis-sur-Aube.

[62] André d’Epoisses, après avoir été prisonnier à la bataille du 29 avril 1219, resta quelque temps aux mains des Sarrasins, mais put enfin revenir en France. Moins heureux que son gendre, Jean d’Arcis, également fait prisonnier à cette môme bataille, mourut peu après, et en juillet 1222, sa succession fut partagée par ses frères. (V. Historiens occidentaux des croisades, t. II, p. 332 ; D. Bouquet, t. XVII, p. 749 B ; Catalogue des actes de Champagne, n° 1440).

[63] Chantereau-Lefebvre, Traité des fiefs, t. II, pp. 97, 98.

[64] D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1124-1127.

[65] Suivant une charte de 1218, citée par Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 195.

[66] D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1128-1130.

[67] D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1136.

[68] Chantereau-Lefebvre, Traité des fiefs, t. Il, pp. 98, 99 ; A. Duchesne, Histoire de la maison de Vergy, pr., p. 101.

[69] Historiens occidentaux des croisades, t. II, p. 332. — Ces trois seigneurs y sont cités.

[70] Historiens occidentaux des croisades, t. II, p. 341 ; Recueil des historiens de France, t. XVII, p. 749 B.

[71] Arch. de la Haute-Marne, Cartulaire d’Auberive, t. II, p. 107.

[72] Arch. de la Haute-Marne, Cartulaire d’Auberive, t. I, p. 626.

[73] Orig., Arch. de la Côte-d’Or, fonds Pothières, H, 379.

[74] Arch. de la Haute-Marne, Cartulaire d'Auberive, t. II, pp. 793 et suiv.

[75] Bibl. nat., papiers Vignier ; trois pièces de donations faites par Barthélemy de Polisy, cruce signatus, aux abbayes de Jully, de Reigny et à Saint-Jean de Bar-sur-Seine.

[76] Duchesne, Maison de Vergy, pr., p. 398, d'après le Cartulaire de Boulancourt.

[77] Hervé de Nevers fait son testament à Gênes.

[78] Arch. de l’Yonne, Cartulaire de Saint-Aubin.

[79] Arch. de l'Yonne, fonds de Saint-Marien d’Auxerre.

[80] Arch. de l’Yonne, fonds de Saint-Paul de Sens.

[81] Arch. de l'Yonne, fonds de Pontigny.

[82] Arch. de l’Yonne, fonds Saint-Marien, liasse Villeneuve-le-Roi.

[83] Bonvalet d’Ancy, cruce signatus donne aux religieux de Clairvaux une vigne située entre Talant et Fontaine-les-Dijon (Arch. de l’Aube, Cartulaire de Clairvaux, n° 731, p. 267).

[84] Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 268.

[85] Bibl. nat. ms., lat. 5993, fol. 93 r°.

[86] Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 393.

[87] Vignier dit que Simon de Rochefort fut au siège de Damiette.

[88] Chifflet, Genus illustre, p. 684.

[89] Art de vérifier les dates, t. XI, p. 297.

[90] Arch. de la Côte-d'Or, Cartulaire de Cîteaux, t. II, n° 167, fol. 1 v° et r°.