Affaires du comté de
Bourgogne. — Mariage de Béatrix avec Othe, duc de Méranie. — Guerre que lui
fait Etienne, comte d’Auxonne. — Projets secrets que forme le duc Eudes III
pour s’emparer du comté de Bourgogne. — Eudes est intermédiaire dans les
démêlés d’Etienne d’Auxonne et du duc de Méranie. — Traité de Dijon. —
Etienne marie son fils Jean, comte de Chalon, avec Mahaut, sœur du duc de
Bourgogne. — Eudes III empêche l’action envahissante du comte d’Auxonne dans
le comté de Bourgogne, et passe un traité avec la comtesse de Champagne pour
s’emparer de cette province et en partager les bénéfices de la conquête. —
Causes qui s’opposent à la mise à exécution de ce traité. — Guerre de
compétition pour la possession de la Champagne entre Blanche de Navarre et Erard
de Brienne. — Motifs qui donnent lieu à ces revendications. —
Philippe-Auguste, le pape et le duc de Bourgogne assurent leur protection à
Blanche et à son fils Thibaud. — Hommage de Blanche à Eudes III lorsqu’il est
malade à l’abbaye de Fontenay, après la bataille de Bouvines. — Garanties que
Blanche exige de ses vassaux. — Adhérents et défenseurs d'Erard de Brienne ;
Mile VII de Noyers, son beau-frère, les familles de Broyés, le duc de
Lorraine, Hervé de Nevers, etc. — Sage réserve du maréchal de Villehardouin,
le chroniqueur. — Blanche fait assiéger le château de Noyers, où Erard avait
établi son centre d’action. — Ba- vagos dans la province. — Philippe-Auguste
et Eudes III au parlement de Melun forcent les belligérants à suspendre les
hostilités. — Rentrée en campagne d’Erard de Brienne. — Foudres canoniques
lancées contre lui ; sommation du Saint-Siège qui lui est remise au château
de Noyers. — Autre assemblée de Melun à laquelle assistent encore
Philippe-Auguste et Eudes III. — Continuation des hostilités. — Refus des
prélats de mettre à exécution la sentence d’excommunication promulguée par
les légats du pape contre Erard et ses adhérents. — Lettre du duc de
Bourgogne à Honorius III. — Excommunication directe du pape. — La comtesse de
Champagne et le duc de Bourgogne marchent avec toutes leurs forces contre les
rebelles. — Chevauchées du Bassigny. — Réduction de Simon de Joinville ; son
château de Doulevant démantelé ; son fds Geoffroi livré en otage. — Réduction
de Simon de Châteauvillain. — Attaque de Simon de Sexfontaine au château de
Chacenay ; guerre à Clefmont, à Neufchâteau. — Jonction des troupes de la
comtesse de Champagne et du duc de Bourgogne avec celles d'Henri, comte de
Bar-le-Duc. — Réduction du duc de Lorraine. — Incendie de Nancy. — Désarmement
du duc de Lorraine et traité humiliant d’Amance. — Le duc de Bourgogne est
investi du château de Chatenois. — Traités de paix consentis par les
principaux rebelles et 'rêves promises et données par Erard au duc de
Bourgogne. — Eudes III rentre en Bourgogne, ses préparatifs de départ pour la
croisade. — Seigneurs qui l’accompagnent. — Mort subite d’Eudes III à Lyon.
Il nous
faut tourner les regards du côté du comté de Bourgogne, où se passaient des
événements qui attiraient vivement l’attention du duc Eudes III. Ces
événements, peu connus jusqu’ici, méritent d’être étudiés avec les rares
documents qui les concernent. Béatrix[1], petite-fille de l’empereur
Frédéric Barberousse, avait épousé, le 22 juin 1208, Othe le Grand, duc de
Méranie, dans le Tyrol, marquis d’Istrie, prince de Dalmatie, dont la famille
descendait en ligne droite de Charlemagne et possédait les plus belles provinces
du midi de l’Allemagne. C’était ce même Othe, dont la sœur Agnès de Méranie,
célèbre par sa beauté et ses malheurs, avait épousé le roi Philippe-Auguste.
Béatrix, qui possédait, comme seule fille et héritière du comte de Bourgogne,
les domaines du comté, mettait, par son alliance, cette riche province dans
les mains d’un prince allemand. Ce fut le signal d’une révolution dans ces
contrées, et le sujet d’une lutte qui n’était pas sans analogie avec la
guerre que soutenait en Champagne Blanche de Navarre contre son compétiteur
Erard de Brienne. Ce
mariage renversait les espérances d’Etienne III, comte d’Auxonne, petit-fils
par Etienne II, son père, de Guillaume IV, comte de Mâcon. Etienne avait
divorcé pour cause de parenté avec Béatrix de Chalon, après en avoir eu trois
enfants, un fils et deux filles, qui ont toujours été regardés comme
légitimes malgré la dissolution du mariage. Il convoitait pour ce fils Jean,
dit le Sage, héritier du comté de Chalon, le riche mariage que le duc de
Méranie venait de contracter, et rêvait la possession du comté de Bourgogne.
Cette mésaventure, qu’il regardait comme un outrage, le mit dans une
indignation profonde. Il ameuta les grands vassaux du comté contre celui
qu’il appelait 1’Etranger, parcourut la province, arma ses propres sujets, et
sous prétexte de lutter pour l’indépendance du pays, motif toujours
sympathique aux populations, il prépara une coalition à laquelle le duc de
Bourgogne paraît avoir donné son appui moral, sinon effectif. Etienne,
comte d’Auxonne, reprit immédiatement le titre de comte de Bourgogne, qu’il
avait autrefois porté et auquel il avait été forcé de renoncer. Othe, duc de
Méranie, souverain éloigné d’un pays soulevé, qu’il ne connaissait que de
nom, éprouva quelque hésitation à se mettre en campagne. Mais sur les
sollicitations qui lui furent faites, il prit son parti, passa le Rhin, et
parut avec ses barons allemands sur les frontières du comté de Bourgogne, où
Etienne alla lui barrer le passage. On ne possède aucun détail sur la lutte
qui eut lieu, en 1211, entre les compétiteurs ; on ne connaît que le résultat
final et la défaite du duc de Méranie, qui eut besoin de recourir à des
négociations pour obtenir un traité de paix. On a recherché[2] les motifs qui avaient pu
arrêter le comte d’Auxonne dans sa victoire, et l’empêcher de porter le
dernier coup au vaincu. Après la levée de boucliers et les mouvements qu’il
s’était donnés, comment renonça-t-il à ses espérances au moment de pouvoir
les réaliser ? Ce que
l’on ignorait, c’est que le duc de Bourgogne avait lui-même des vues secrètes
sur ce comté de Bourgogne, qui eût été une dépendance très enviable de son
duché, et qu’il espérait un jour profiter de ces discordes pour s’en emparer.
Il est certain qu’il ne laissa rien deviner de sa pensée aux deux
adversaires, mais qu’il ne négligea rien pour conserver avec eux de bonnes
relations et devenir l’arbitre de leurs débats. Il était proche parent de
chacun d’eux ; le duc de Méranie par sa femme était devenu son cousin[3] ; Etienne, comte d’Auxonne,
était également son cousin germain[4], et tous deux ne pouvaient
trouver d’autre intermédiaire pour mettre fin à une lutte inégale, dans
laquelle le duc de Méranie eût assurément été sacrifié. Ce dernier avait
d’abord songé, pour négocier la paix, à Amédée de Tramelay, archevêque de
Besançon, tout dévoué à la race de Frédéric Barbe- rousse et à sa famille, et
qui s’était abouché avec Guillaume de Joinville, évêque de Langues. Mais ces
négociations avaient échoué devant la résistance du comte Etienne qui,
voulant à juste titre profiter de ses avantages, ne tenait pas à subir des
conventions de paix, qu’il croyait avoir seul le droit de dicter. Le duc
de Bourgogne, habile et intelligent, n’eut garde de laisser percer ses
desseins, mais lui persuada de ne pas pousser à bout un aussi puissant
adversaire, qui pouvait mettre sur pied des forces considérables, et faire
tourner les chances de la fortune. Il lui donna des appréhensions sur un
bruit habilement répandu, par lequel le duc de Méranie et Béatrix auraient
songé à céder en fief le comté de Bourgogne à la maison de Vienne. Cette
éventualité redoutable, qui eût mis cette province aux mains de ses plus
terribles ennemis, fut pour le comte d’Auxonne une cause déterminante. Le duc
de Méranie ne demandait de son côté qu’à traiter aux conditions les moins
désavantageuses, et à s’en rapporter à la médiation secrètement intéressée
d’Eudes III. L’un et
l’autre des deux adversaires remirent en conséquence la décision de l’affaire
à l’arbitrage du duc de Bourgogne, et promirent de ratifier l’accommodement
qu’il leur proposerait ; ils s’engagèrent de plus à en passer l’acte à Dijon
même. Le
mardi 18 octobre 1211, jour de la Saint-Luc, la ville de Dijon présentait une
animation inaccoutumée. Les chevaliers de nationalités diverses s’y
coudoyaient ; les barons allemands accompagnaient leur seigneur suzerain
Othe, duc de Méranie ; les grands vassaux, qui avaient défendu la cause et
les intérêts d’Etienne, comte d’Auxonne, étaient venus assister le vainqueur
dans un triomphe, auquel ils avaient quelques droits ; Guillaume de
Joinville, évêque de Langres ; Amédée de Tramelay, archevêque de Besançon,
s’y présentèrent également avec un nombreux cortège. Ce jour-là, le duc de
Bourgogne était l’hôte qui recevait tous ces grands personnages, et il avait
tenu à rehausser par l’éclat d’une imposante cérémonie l’acte important, dont
il avait été institué l’arbitre. Lui seul dicta les conditions de paix[5], qui allaient pour le moment
mettre les belligérants d’accord. Othe
renonçait à toute plainte et à toute indemnité pour les nombreux dommages
qu’il avait soufferts ; les forteresses nouvellement créées furent maintenues
au profit d’Etienne, qui les avait fait élever[6], et qui resta en outre nanti du
beau fief de Belvoir. Othe renonçait à céder jamais le comté de Bourgogne à
la maison de Vienne, à n’accepter aucun secours de l’empereur, et même à lui
faire la guerre, si le chef de l’empire, trop favorable à la cause du vaincu,
trouvait mauvais qu’on l’eût si maltraité[7]. Il consentait à être frappé
d’excommunication, dans le cas où ses serments viendraient à être violés. Ces
conventions, dures pour le vaincu et toutes à l’avantage d’Etienne, eurent
pour garants l’évêque de Langres et l’archevêque de Besançon. C’était une
cruelle humiliation, qui asservissait la branche aînée des comtes de
Bourgogne à la branche cadette. Mais la
fortune réservait au duc de Méranie une compensation et une situation
prépondérante, lorsqu’il parvint à faire couronner comme empereur d’Allemagne
son cousin germain Frédéric II, qu’il accompagna triomphalement à Bâle et à
Mayence. Le comte d’Auxonne éprouva un violent dépit de la haute autorité que
prenait celui qu’il avait vaincu, il redouta l’influence de la branche aînée,
et resserra ses liens avec le duc de Bourgogne, en mariant son fils Jean,
comte de Chalon, avec Mahaut, sœur d’Eudes III[8], dont il était vassal pour
Auxonne, et qui ne cherchait qu’à s’agrandir dans le comté au sein de la
guerre civile[9]. On peut
penser que pendant la durée de toute cette période, le comté de Bourgogne fut
assez mal administré par un prince allemand, qui n’y résidait pas, et ne se
souciait pas même de connaître ses grands vassaux. Il est certain qu’Etienne
aurait eu toute facilité de s’emparer de cette province, si le duc Eudes III,
qui nourrissait les mêmes desseins, ne l’eût empêché de donner suite à ses
projets, en alléguant la garantie qu’il avait donnée au duc de Méranie lors du
traité de Dijon, et le point d’honneur qu’il mettait à ne pas manquer à sa
parole. Ces
considérations ne furent pas suffisantes pour arrêter l’ardente convoitise et
l’activité quelque peu brouillonne du comte Etienne. Il s’en prit à Amédée de
Tramelay, archevêque de Besançon, qui se recommandait plus particulièrement à
sa mauvaise humeur par son attachement au duc de Méranie ; il dévasta les
terres de son diocèse et y commit de tels ravages qu’il encourut la peine de
l’excommunication et vit ses domaines mis en interdit. Puis, voulant se faire
absoudre, il fabriqua de fausses lettres qui furent dénoncées au pape
Innocent III, lequel ordonna le maintien des censures et de l’interdit (1213)[10]. Le duc
Eudes III, voyant que le comte d’Auxonne gagnait trop de terrain en l’absence
du suzerain de ces contrées, prit résolument la détermination de travailler
pour son propre compte ; mais ne sachant à qui s’adresser pour mener à bonne
fin une entreprise qui offrait des chances tout à fait aléatoires, et qui ne
pouvait manquer d’être longue et surtout très coûteuse, il songea, dans la
situation gênée de ses finances, à s’adjoindre un intéressé assez puissant
pour lui venir en aide. Il ne pouvait mieux placer ses confidences qu’à la
cour de la comtesse de Champagne, dont il avait en toute circonstance défendu
les intérêts, et qui n’avait rien à lui refuser. Dans le
printemps de l’année 1216[11], le duc de Bourgogne avait fait
un voyage dans les états de son frère André, et peut-être avait-il passé avec
lui des conventions que nous ne connaissons pas. De Vienne où il était en
juin, il revint le mois suivant à Melun, pour assister à un parlement que
présidait le roi Philippe-Auguste en personne ; le duc s’y montra l’un des
plus ardents défenseurs de Blanche de Champagne dans les débats qu’elle
soutenait contre Erard de Brienne. Profitant
de ces circonstances, Eludes se prévalut de ses services et détermina Blanche
à consentir à un traité d’alliance, qui est resté inédit dans les documents
de Champagne[12], et dont l’importance n’a point
été remarquée. Le duc
de Bourgogne et la comtesse de Champagne s’engagent par un acte de société à
acquérir d’une manière ou d’une autre, ou plutôt à conquérir le comté de
Bourgogne, qui fut au comte Othe[13], et à se partager par moitié
les fiefs et les possessions, de même que chacun d’eux payerait moitié des
frais nécessités par cette entreprise. La comtesse devra payer moitié de ces
dépenses, dès qu’elle en sera requise, et si elle tardait à faire le versement
six mois après réquisition, elle n’aurait plus droit de rien réclamer des
bénéfices de l’association. Les présentes conventions devront être observées
par le fils du duc[14], comme par le fils de la
comtesse Blanche[15] (juillet 1216). Il
n’est nullement probable que le duc de Bourgogne Eudes III soit jamais entré
en pourparlers avec le duc de Méranie, pour se rendre possesseur d’une
province, qu’il n’était guère en mesure de payer ; le texte laisse bien
plutôt lire très nettement qu’il s’agit d’une conquête, et il n’y a pas à s’y
méprendre. La pièce, qui paraît avoir été rédigée sous l’inspiration du duc,
contient dans ses dernières clauses des finesses qui laissent deviner une arrière-pensée
et pouvaient faire surgir des difficultés, en cas de mise à exécution de
cette entreprise. Quoi
qu’il en soit de ces conventions, aucun autre document n’indique qu’il y fut
donné suite. Blanche de Champagne avait assez affaire pour défendre ses
propres états, contre les prétentions d’Erard de Brienne, sans songer à en
conquérir d’autres. Les guerres qu’elle eut à soutenir les années qui suivent
ne lui laissèrent pas de répit. Quant
au duc de Bourgogne, abandonné à lui-même, il dut renoncer à un projet
chimérique et irréalisable, et la mort, qui le surprit deux ans après, ne lui
permit pas de voir ses beaux rêves accomplis. On ne peut que le louer d’un
projet, qui trahit une habileté de vues politiques, dont il lit souvent
preuve, bien différent en cela de son père Hugues III, dont il eut les
qualités chevaleresques, avec l’intelligence en plus et les défauts en moins. Les
luttes de compétition pour la possession de la Champagne, et les guerres, qui
pendant de longues années désolèrent les contrées voisines, étaient alors
dans la période la plus aiguë[16]. Voici la cause de ces troubles
: Erard de Brienne, fils d’André, seigneur de Ramerupt, veuf d’une première
femme nommée Elissande[17], avait épousé en Orient, malgré
les oppositions du pape et du roi de France, Philippine, l’une des filles
nées de l’alliance illégitime de Henri II, comte de Champagne, et de
Isabelle, reine de Chypre et de Jérusalem. S’autorisant de ce mariage, Erard
revendiquait le comté de Champagne, en vertu du droit de représentation. Ces
prétentions ne pouvaient se soutenir, car Henri II, en partant en croisade,
avait fait jurer solennellement aux barons champenois que, si la mort le
surprenait dans cette expédition, ils porteraient leur hommage à son frère
Thibaud III. Ce dernier, décédé en 1201 à l’âge de vingt-deux ans, laissait
tous ses droits à sa jeune veuve Blanche de Navarre, et à l’enfant dont elle
était enceinte, qui fut plus tard surnommé Thibaud IV le chansonnier
ou le Posthume. Le roi
de France, le pape, le duc de Bourgogne s’étaient formellement engagés à
défendre la veuve et l’orphelin. Philippe-Auguste secondait en cela les vues
de sa mère Adèle de Champagne, qui résidait alors dans les domaines qui lui
avaient été assignés en douaire dans cette province[18], et qui vivait avec la comtesse
Blanche dans les liens de la plus étroite amitié[19]. Sûre de
l’appui de ses suzerains, la comtesse de Champagne eut soin de s’assurer
également la fidélité de ses vassaux, et de leur faire jurer foi et hommage.
Pour plus de sécurité elle avait conclu, en 1209, avec Philippe-Auguste, un
nouveau traité, par lequel il fut convenu que le roi garderait près de lui
son fils Thibaud IV, tant qu’il n’aurait pas atteint les vingt et un ans, qui
constituaient alors la majorité, c’est-à-dire jusqu’en 1222 ; en récompense
de cette protection, elle promit de donner au roi une somme de quinze mille
livres, qu’elle perçut dans ses états, au moyen d’une imposition. Dès
1213, et avant son départ pour la Terre-Sainte, Erard de Brienne avait
manifesté des projets de revendication, qui eurent pour résultat la saisie
des fiefs, qu’il tenait de Blanche dans la Champagne. Après son mariage avec
Philippine, en 1215, Erard revint en France, accompagné d’une très faible
escorte, et poursuivi de toutes parts par Lambert de Châtillon et les agents
de la comtesse, qui réussirent à s’emparer de sa personne et à l’enfermer
dans une prison, d’où il parvint à s’échapper. Cette arrestation était
contraire à tous les droits, car sa qualité de croisé était suffisante pour
le soustraire à la juridiction des juges ordinaires, en dehors de sa
résidence. Dans
ces circonstances, la comtesse Blanche crut encore nécessaire de faire appel
à la protection de Philippe-Auguste (1213), et obtint de lui, l’année suivante, le droit pour
son fils de prêter à la couronne l’hommage auquel il n’était régulièrement
astreint que huit ans plus tard. C’était déclarer hautement que Thibaud IV
était regardé comme le seul héritier légitime du comté de Champagne, et que
lui seul pouvait et devait compter sur l’intervention royale. L’autorité du
Saint-Siège offrit une nouvelle garantie à Blanche ; Innocent III manda, le
31 juillet 1215, aux archevêques et évêques de France, d’excommunier sans
retard Erard de Brienne et ses partisans, s’il persistait dans ses
revendications[20]. Les
sentiments d’Eudes, duc de Bourgogne, de Guillaume de Joinville, évêque de
Langres, et d’Albéric, évêque de Reims, s’étaient déjà plusieurs fois
manifestés, car chacun d’eux avait donné une approbation écrite du traité de
1209. Blanche avait tenu tout particulièrement à mettre le duc de Bourgogne
dans ses intérêts, et à gagner ses bonnes grâces. Aussitôt qu’elle avait
appris son retour de Bouvines, elle s’était assurée de son concours, et sous
prétexte de lui rendre visite à l’abbaye de Fontenay, où il avait été forcé
de séjourner par suite des nombreuses contusions reçues dans cette bataille,
elle vint avec son fils lui rendre ses devoirs de vassalité, bien que ces
devoirs ne fussent exigibles qu’en marche ou au ru d’Augustines, sur les
frontières de la Bourgogne et de la Champagne. Il
fallait exiger la même fidélité de la part des tenanciers. Thibaud reçut donc
l’hommage de ses vassaux, et leur fit jurer qu’ils le défendraient contre les
prétentions d’Erard de Brienne. De ce nombre furent Simon de Joinville,
sénéchal de Champagne, Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre et de Namur,
Ponce de Grancey, connétable de Bourgogne, Anséric de Montréal, Jean
d’Arcis-sur-Aube, Gaucher de Châtillon, sénéchal de Bourgogne et bouteiller
de Champagne, Gauthier de Vignory, Jean de Montmirail, seigneur d’Oisy,
Hugues de Vergy, seigneur de Beaumont. Plusieurs prêtèrent, en cette
circonstance, un serment qu’ils ne devaient pas tenir. On a la
preuve que Blanche se mit en mesure pour obtenir une semblable garantie de
ses sujets roturiers. Il résulte d’un document que les habitants de Chablis
prêtèrent serment entre les mains du doyen et du chapitre[21], précaution sans doute utile, à
cause des droits que Mile de Noyers, partisan et beau-frère d’Erard,
possédait sur cette ville. Ces
prudentes dispositions annonçaient combien était redoutable la ligue formée
contre Blanche de Navarre et son fils. C’est que la famille de Brienne,
alliée à toutes les grandes lignées féodales de la contrée, était puissante,
et comptait, aussi bien dans le duché de Bourgogne que dans le comté de
Champagne, des parents dévoués, prêts à lui venir en aide. Beaucoup de
seigneurs, qu’aucun lien de parenté ne rattachait aux compétiteurs,
supportaient avec peine la suzeraineté d’une femme, qu’ils regardaient comme
étrangère, et de Thibaud le Posthume, dont ils contestaient à tort la
légitimité de la naissance. Erard
de Brienne comptait parmi ses plus ardents défenseurs son beau-frère Mile VII
de Noyers[22], fils de Clérembaud de Noyers,
seigneur parfaitement indépendant dans ses domaines, et qui n’était astreint
à aucun devoir de vassalité envers personne. Son château, situé dans une
situation inexpugnable, avait été considérablement agrandi et entouré de
fortifications, quinze ou vingt ans auparavant, par les soins de l’évêque
d’Auxerre, Hugues de Noyers. Cette somptueuse résidence féodale excitait même
à tel point l’admiration des contemporains, que le biographe de cet évêque,
qui écrivait au XIIIe siècle[23], en a laissé une longue et
curieuse description. Tous les vassaux de la terre de Noyers suivirent la
même impulsion, et notamment le beau-frère de Mile VII, Guillaume de
Courtenay, seigneur de Tanlay, arrière-petit-fils de Louis le Gros, qui fit
alors construire un château à Tanlay pour les besoins de cette guerre. Plusieurs
chevaliers portant bannière : André de Montbard, seigneur d’Epoisses, fils de
Bernard de Montbard et d’Aremburge de Villehardouin ; Etienne, seigneur de
Seignelay, l’un des grands barons de l’Auxerrois ; Simon, seigneur de
Sexfontaines ; Renier, seigneur d’Aigremont ; Gui, seigneur de Til-Châtel ;
Simon, seigneur de Clermont ; André de Nogent, et d’autres barons de second
rang ; André de Montréal, seigneur de Marmeaux et de Ravières ; son frère
Guy, seigneur de Beauvoir-sur-Serein ; Jobert de Mont-Saint-Jean, seigneur
d’Ancy-le-Franc, se rangèrent dans le même parti. Les
membres de la famille de Broyés, alliés aux Brienne, se déclarèrent hautement
pour Erard ; Simon, seigneur de Châteauvillain, et le sénéchal Simon de
Joinville étaient petit-fils de Félicité de Brienne et par suite
petits-cousins d'Erard ; Renard de Choiseul, petit-fils d’une Alaïs de
Brienne[24] ; Erard de Chacenay, marié à
Emmeline de Broyés[25]. Les tenanciers de fiefs plus
éloignés, relevant de la Champagne, et compris aujourd’hui dans les
départements de la Nièvre, du Loiret, de l’Indre, du Cher, appuyèrent
également les prétentions d’Erard de Brienne : Eudes de Châtillon-en-Bazois (Nièvre) ; Henri, seigneur de Sully (Loiret), et son oncle Eudes de Sully,
seigneur de Beaujeu (Cher) ; Robert de Bommiers (Indre) ; Hervé, seigneur de Vierzon (Cher), et une liste assez nombreuse
de personnages moins importants, et ne faisant pas, comme les premiers,
partie du haut baronnage : Mile de Saint-Florentin et Mile de Pougi,
petits-fils et tilleuls de Mile V de Noyers, et par suite cousins de Mile VII[26] ; Guillaume de Bierry (Yonne), Eudes de Saint-Phal, Adam de
Puiseaux, Robert de Sompuis, Horri et Gauthier de Pringy, Garin de Mon- con,
Etienne de Lasson, près Flogny, Philippe Boisent de Flaci. On voit
que le plus grand nombre des seigneurs engagés dans cette guerre
appartenaient aux contrées de la Bourgogne champenoise. L’agitation
des esprits était telle, que cette querelle, d’abord localisée, menaçait de
s’étendre bien au-delà des provinces qui en étaient le théâtre. Erard de
Brienne eut l’art de mettre dans ses intérêts Thi- baud, duc de Lorraine, en
lui promettant la cession d’une partie des domaines, qui étaient l’objet de
la revendication, et en lui assurant la fidélité des vassaux qui en
occupaient les fiefs. Plusieurs seigneurs, ébranlés par les exhortations de
leurs amis et de leurs parents, et oublieux des serments qu’ils avaient
prêtés à Blanche et à son fils, n’hésitèrent pas à violer leurs premiers
engagements, et à passer au service d’Erard, pour lequel se portaient leur
sympathie, leurs vœux et leur secrète espérance. Suivant
la coutume du temps, chaque baron envoyait sa déclaration de guerre, et c’est
en ces termes que Simon, seigneur de Sexfontaines, s’adressait à son ancienne
suzeraine et à son fils, en refusant de reconnaître leur autorité : « A
Blanche, comtesse, et à Thibaud, son fils, salut. Moi, seigneur de
Sexfontaines, je vous notifie par ces lettres qu’autrefois j’ai été votre
homme et celui de Thibaud, votre fils. Mais maintenant, il vient d’arriver un
héritier qui a des droits mieux fondés, et qui me demande mon hommage, et
déjà il y a entre nous un lien qui m’empêchera de le quitter jamais. Sachez
donc que je me suis tourné du côté de l’héritier légitime, et que je ne suis
plus votre vassal[27]. » Cette
curieuse formule marque bien les sentiments qui agitaient les féodaux
champenois, et dut être reproduite par plusieurs d’entre eux. D’autres,
plus honnêtes, refusèrent de violer leurs serments, et conservèrent une
neutralité absolue. Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne, fut de
ce nombre. Les fonctions qui lui avaient été conservées par Blanche, la
fidélité qu'il devait à la comtesse et à son fils Thibaud, lui faisaient un
devoir de soutenir son suzerain ; mais d’autre part, les liens de famille et
de vassalité qui le rattachaient à la maison de Brienne le mettaient dans une
situation pénible et embarrassante. Il préféra laisser à son (ils aîné les
châteaux de Villehardouin, de Lezinnes, de Villy, et les domaines qui en
dépendaient, pour n’avoir pas à rendre les devoirs de fiefs et garder son
indépendance. Pendant toute cette période, pas plus Geoffroi que son fils
Erard, ne voulurent bénéficier du maréchalat ; ce ne fut que plus tard, en
1222, lorsque l’apaisement fut à peu près complet, que ce dernier consentit à
en exercer les fonctions. Ces
événements affligèrent profondément les derniers jours du vieux maréchal, qui
résolut d’aller s’enfermer dans la retraite, plutôt que de participer à des
luttes intestines. Là du moins, il pouvait réunir des souvenirs plus
glorieux, raconter les prouesses et les faits d’armes de cette conquête de
Constantinople, à laquelle il avait largement contribué. C’est à cette
détermination, qui fait honneur à la droiture et au caractère chevaleresque
de l’homme, que l’on a la bonne fortune de posséder la plus ancienne
chronique française que tout le monde connaît. Des malheurs de famille
empoisonnèrent encore la fin de cette carrière si remplie de Villehardouin,
décédé, croyons-nous, en mai 1248. Geoffroi, son fils puiné, l’avait précédé
dans la tombe, sans laisser d’enfants de sa femme Ode, fille de Vilain de
Nully. Il perdit également sa fille Marie, femme de cet Ascelin de Merry-
sur-Yonne, dont les descendants devaient occuper les hautes fonctions de
connétables, de sénéchaux de Romanie et de princes d’Achaïe[28]. Erard
de Brienne, plus habile que ses partisans, et ne voulant pas se trouver en
opposition directe avec le pape et avec le roi, donnait pour motif apparent
de sa prise d’armes l’injuste spoliation de ses domaines, sur lesquels
Blanche avait mis la main trois années auparavant, et antérieurement à son
départ pour la Terre-Sainte. A la
fin de 1215 ou au commencement de 1216, les belligérants étaient en pleine
hostilité. La comtesse de Champagne envoya une armée pour assiéger le château
de Noyers, où Erard et ses partisans avaient établi leur centre d’action.
Dans l’impossibilité de s’emparer de cette formidable forteresse, cette armée
ravagea les campagnes et les villages des environs[29] ; mais elle ne put continuer
les travaux du siège, ni trouver dans ces domaines une quantité suffisante de
vivres, malgré les barils envoyés à Noyers, suivant un compte de l’an 1217[30], barils qui avaient sans doute
pour but d’approvisionner l’armée assiégeante[31]. Les
troupes n’étaient pas tellement disciplinées, qu’elles ne fissent quelques
dommages en dehors de l’enclave relativement restreinte des terres du sire de
Noyers, qui se trouvaient limitées par les domaines du duc de Bourgogne, du
comte d’Auxerre et du seigneur de Montréal, tous alliés et partisans de
Blanche et de Thibaud. Les monastères du voisinage eurent aussi fort à
souffrir de la présence des belligérants. Dans les diocèses d’Auxerre, de
Sens et de Troyes, il y eut de nombreuses réclamations adressées au pape,
pour rendre la comtesse de Champagne responsable des dégâts commis par les
gens d’armes, et lui faire restituer le bétail et le butin enlevés par eux.
L’abbaye de Pontigny avait essuyé de sérieuses pertes, le pape nomma le
prieur de Saint-Martin-des-Champs et deux chanoines de Paris, pour faire
l’estimation des dommages et rendre justice aux plaignants[32]. Cette
guerre avait pour conséquence désastreuse de mettre en état de défense toutes
les localités et tous les seigneurs de la région, à quelque parti qu’ils
appartinssent, et à les forcer à se déclarer pour l’un ou pour l’autre des
combattants. Pendant qu’Anséric de Montréal défendait dans ses châteaux de
Montréal et de l’Isle la cause de Blanche et de Thibaud, ses frères Gui,
seigneur de Beauvoir, et André, seigneur de Marmeaux et de Ravières,
mettaient leurs forteresses au service d’Erard de Brienne et de Mile de
Noyers. Chablis et Maligny, qui relevaient de la Champagne et avaient prêté
serment à Blanche, étaient en lutte avec Seignelay et Saint-Florentin, dont
les seigneurs tenaient le parti opposé. Les
seigneurs d’Epoisses, d’Ancy-le-Franc, de Tanlay, de Sexfontaines,
d’Aigremont, de Chateauvillain, de Til-Châtel, de Chacenay étaient en
opposition avec les seigneurs de Vignory, de Beaumont, de Grancey, etc. Dans
toute la Bourgogne occidentale, la lutte était partout engagée par les
partisans de l’une et de l’autre bannière. Erard
de Brienne se rendit vers le roi, et essaya de gagner ses bonnes grâces, en
le priant d’accepter son hommage pour le comté de Champagne. Mais la question
ne pouvait se résoudre à la fois par la force et par la justice ; on lui lit
d’abord déposer les armes. En avril 1216, une trêve fut convenue entre les
parties, qui, sur l’invitation d’Eudes, duc de Bourgogne, de Guillaume des
Barres et de Mathieu de Montmorency, furent assignées à comparaître devant un
tribunal, composé de dix-huit juges présidés par le roi en personne. La
réunion fut fixée pour le mois de juillet suivant et devait avoir lieu à
Melun. Le duc
de Bourgogne, qui avait été le promoteur de cette assemblée, profita de ce
répit pour aller en juin dans le comté d’Albon[33], vers le dauphin de Viennois,
son frère, et fut exact au rendez-vous. Il figura au nombre des juges qui,
après avoir entendu les intéressés, déclarèrent que la trêve devait être
prolongée jusqu’à la majorité de Thibaud IV, attendu que ce dernier avait été
investi de son fief, par l’hommage qu’il en avait rendu et qui avait été
accepté. Eudes
III désirait ardemment la suspension des hostilités, car s’il n’avait pas
encore apporté dans cette querelle le secours d’une intervention armée, c’est
qu’il était arrêté lui-même par divers projets, et qu’il ménageait ses forces
pour s’emparer du comté de Bourgogne. Les trêves de Melun, auxquelles Blanche
et Erard donnèrent leur adhésion, en juillet 1216, lui causèrent une vive
satisfaction, et lui firent espérer qu’il allait donner suite à cette
entreprise. Aussi, sans attendre la dispersion des membres de cette assemblée,
il fit séance tenante avec la comtesse de Champagne un traité secret
d’alliance, pour faire à frais communs la conquête du comté de Bourgogne, et
en partager par moitié les bénéfices. Nous avons exposé plus haut les causes
qui avaient amené l’avortement de ce projet. Blanche
fut dans l’impossibilité de tenir ses engagements avec le duc. Son
compétiteur Erard de Brienne, malgré son apparente soumission, ne tarda pas à
rentrer en campagne, prétendant qu’on lui avait fait injustice en ne lui
restituant pas ses biens personnels. Il mit le feu aux villages, arrêta et
dépouilla les marchands. Les foudres canoniques, lancées contre lui sous le
pontificat d’innocent III étaient restées sans effet ; elles furent
renouvelées par son successeur Honorius III. Les abbés de Cluny et de
Longpont furent chargés de faire exécuter les décrets d’excommunication ; ils
envoyèrent une citation à Erard, et nommèrent en leur lieu et place trois
mandataires pour cette délicate mission. En
février 1217, deux envoyés seulement, un chanoine de Val-Secret et un
religieux de Notre-Dame-de-Châge parvinrent à pénétrer dans le château de
Noyers, où Erard était toujours installé avec une suite nombreuse et le
sommèrent de comparaître devant le pape, en personne ou par procureur, au
plus tard le 18 octobre suivant, et lui enjoignirent de se conformer aux
serments qu’il avait faits relativement aux trêves. Comme ils demandaient à
voir aussi Philippine, pour lui faire les mêmes communications, Erard répondit
que sa femme était malade et ne pouvait les recevoir, ce qui lui fournit dans
la suite un prétexte pour soutenir que la citation n’avait pas été régulière[34]. La
question n’avait pas fait un pas, et Erard continua le cours de ses
déprédations, jusqu’à ce que sur les plaintes de Blanche, une autre assemblée
fut convoquée par Philippe-Auguste à Melun, en mars 1217. Le duc de Bourgogne
s’y rendit. On ne put que renouveler la teneur de la sentence, prononcée
l’année précédente et sommer Erard d’avoir à payer les indemnités pour les
dommages causés à Blanche, à ses vassaux et aux marchands[35]. Les
opérations militaires ne furent interrompues que peu de temps par cette
sentence, et les actes de brigandage continuèrent comme par le passé. Les
mandataires du pape enjoignirent aux prélats de France d’adresser des
monitions canoniques à Erard, à Mile de Noyers, à Renard de Choiseuil et à
leurs adhérents, pour les forcer à se présenter dans les vingt jours devant
l’abbé de Longpont et l’évêque de Soissons, pour y faire preuve de soumission[36]. Ces seigneurs n’eurent garde
de se rendre à cette invitation, et au mois d’avril 1217, l’archevêque de
Reims et l’évêque de Senlis les déclarèrent excommuniés. Les abbés, prieurs,
doyens et prélats devaient publier la sentence dans toutes les paroisses, et
frapper d’interdit les terres de ces seigneurs ; tout service religieux
devait y cesser, l’administration des sacrements restait suspendue, sauf pour
le baptême et l’extrême-onction. On
n’est point assuré que les bulles furent publiées dans d’autres diocèses que
ceux de Reims et de Senlis[37], car on rencontra la même
résistance que celle qui se produisit lors de l’interdit lancé à propos du
divorce d’Ingeburge. Les évêques de Troyes, d’Auxerre et de Langres, où
s’agitaient les intéressés, trouvèrent des prétextes pour temporiser et ne
point obéir aux ordres du pape. Le premier était en procès avec Blanche ;
Guillaume, évêque de Langres, était frère de Simon de Joinville, l’un des
rebelles ; Guillaume de Seignelay, évêque d’Auxerre, était cousin d’Etienne
de Seignelay, et en même temps parent et ami d’Erard et de Mile de Noyers. Malgré
de nouvelles circulaires plus rigoureuses encore, on rencontra partout la
même résistance, et les mandataires du pape ne purent que l’informer de
l’inutilité de leurs efforts[38]. D’un
autre côté, Hervé de Donzy, devenu comte de Nevers, d’Auxerre et de Tonnerre
par son mariage avec Mahaut de Courtenay, avait voulu profiter des embarras
de Blanche, pour revendiquer divers domaines et établir plusieurs forteresses[39], notamment à Griselles[40], sur les limites de la
Champagne et de la Bourgogne. Ces préparatifs menaçants n’étaient pas pour
être agréables au duc de Bourgogne. Blanche fit appel à l’alliance d’Eudes
III et eut également recours à l’évêque de Langres. A la suite de
contestations, une enquête fut décidée pour étudier les droits de chacune des
parties et trois arbitres furent nommés, le duc de Bourgogne, Gaucher de
Châtillon, comte de Saint-Paul et Robert de Courtenay. Eudes III déclara
qu’il n’accepterait de mission, et qu’il ne rendrait de sentence, que si le
comte de Nevers tenait l’engagement qu’il avait pris, en présence du roi, de
venir en aide à la comtesse Blanche contre Erard de Brienne (juillet 1217). Ces dispositions acceptées, le
comte Hervé eut pour quelque temps au moins les mains liées, et Blanche, fort
occupée d’autre part, n’eut pas à compter pour le moment avec les difficultés
que lui créait ce nouvel adversaire. Honorius III qui pressait Eudes, duc de
Bourgogne, de mettre à exécution son vœu de croisade, en recevait la lettre
suivante, qui donne un état exact de la situation : « Erard
vient d’entrer les armes à la main dans les terres du comté de Champagne, il
a mis le feu à plusieurs villages, il a dépouillé sur les grands chemins des
marchands qui se rendaient aux foires, et ne cesse de dévaster la province.
Si l’on ne porte un prompt remède à ce mal, il sera beaucoup plus difficile
qu’on ne croit de secourir la Terre-Sainte. La guerre n’intéresse pas
seulement le pays qui en est la victime ; je serais dans les contrées
d’Outremer que j’en reviendrais au plus vite. Trois motifs m’obligent de
venir en aide au comte de Champagne : l’hommage que j’ai reçu de lui, le
serment par lequel je suis obligé de le secourir dans cette lutte, et les
liens de parenté qui nous unissent. Le comte de Champagne réclame le concours
que je lui ai promis et que je lui dois, je suis donc dans la nécessité de
retarder l’exécution de mon vœu ; les autres barons de France qui ont sur la
poitrine l’insigne des croisés, et qui ont pris l’engagement de partir, se
trouvent dans le même cas, parce que cette guerre a pris un caractère
d’intérêt général[41]. » L’efficacité
des présents de Blanche et la ténacité du Saint-Siège ne purent triompher de
la résistance des prélats. De nouveaux mandataires nommés par le pape
menacèrent les évêques de Langres et de Troyes, s’ils ne dénonçaient pas
publiquement les bulles d’excommunication. Pour plus de célérité, Honorius
voyant les sentences rendues par ses envoyés si peu respectées, prit le parti
de lancer lui-même l’excommunication contre Erard et ses alliés, dont
vingt-cinq d’entre eux étaient nominativement désignés[42] (2 et 3 février 1218). Les seigneurs dont nous avons
précédemment donné les noms furent compris dans cette liste[43]. Mais Erard n’avait pas attendu
les effets de cette dernière rigueur, car il avait fait de nouveau des trêves
avec Blanche, et les renouvelait successivement jusqu’à Pâques 22 avril 1218[44]. Cette
soumission n’était toujours qu’apparente, car ses principaux et ses plus
puissants adhérents, comme le duc de Lorraine, Simon de Joinville, Simon de
Chateauvillain, qui n’étaient pas cités dans la bulle d’excommunication,
continuaient la lutte dans une autre région. Henri II, comte de Bar-le-Duc,
un des alliés fidèles de Blanche, avait réussi jusque-là à contenir Thibaud Ier,
duc de Lorraine, et avait pris soin de lui notifier toutes les trêves
précédemment conclues. Il avait été personnellement compris dans les
dernières suspensions d’armes arrêtées le 24 février 1218[45], entre Erard de Brienne et
Simon, seigneur de Chateauvillain, avec Blanche. Les autres barons, qui
souscrivirent à cet accord, sont Simon, seigneur de Joinville, Erard de
Chacenay, Renard de Choiseuil, Simon de Clefmont, André de Nogent, Simon de
Sexfontaines. Il n’y avait de réservé que le consentement de Guillaume de
Champlitte, vicomte de Dijon, alors âgé de dix-huit ans[46], et qui n’assistait pas à ces
arrangements. Les
fêtes de Pâques passées, la guerre reprit avec vigueur. Blanche et le duc de
Bourgogne résolurent de mener rapidement cette campagne contre tous ces
ennemis réunis, et de leur porter un coup décisif, avec le concours entier de
leurs vassaux disponibles[47]. Il fallait se presser, car
Eudes III s’était engagé en dernier délai à partir en croisade à la
Saint-Jean 1218. Tout le
mois de mai fut employé activement à la réduction des rebelles. On sait en
effet, que vers cette époque, le sire de Joinville, suivant Aubri de Trois-
Fontaines[48], était en lutte avec la
comtesse de Champagne, qui se saisit de ses domaines[49] et fit démanteler son château
de Doulevant[50], Simon de Joinville, réduit aux
dernières extrémités, fut forcé de livrer en otage son fils Geoffroi. La
guerre avec Simon de Broyes, seigneur de Châteauvillain, nous est révélée par
les plaintes adressées par Erard de Brienne au cardinal de Saint-Gilles, dans
un mémoire qui nous a été conservé[51]. Des termes mêmes de ce
mémoire, il faut conclure qu’une bataille en règle avait été livrée dans les
environs de Châteauvillain, et que Simon y avait courageusement défendu sa
personne et ses biens. Le duc de Bourgogne assistait en personne à cette affaire,
car c’est lui qui força des arbalétriers à restituer le butin qu’ils avaient
enlevé devant cette place, et il leur fit donner une indemnité pécuniaire,
pour les dédommager de cette prise[52]. On a également l'indication de
dons de vaisselle d’argent, faits à Bertrand de Saudon, à Gauthier le
chambellan ; il est question d’armures fournies à Clérembaud de Chappes[53], et ces chevaliers durent
prendre une part active à cette chevauchée, sous la bannière de Bourgogne et
de Champagne. Simon de Sexfontaines était au château de Chacenay, quand les
troupes de Blanche vinrent l’y assiéger, et dans une sortie il fit un grand
carnage[54]. Citons, comme dernier
argument, la mention d’une somme d’argent donnée aux religieux de La Crète,
pour la perte de leurs bœufs pendant l’expédition qui eut lieu à Clefmont[55]. Il est donc à peu près certain
que toutes les régions du Bassigny furent à cette époque ravagées par la
guerre. On n’est pas mieux éclairé sur les épisodes dramatiques qui terminent
cette campagne, et qui réduisirent définitivement l’action du duc de Lorraine.
On ne connaît que le résultat final, mais les détails manquent. Henri,
comte de Bar-le-Duc, dans la longue lutte qu’il soutenait contre Thibaud de
Lorraine, son neveu, lui avait pris un château qui causait de grands dommages
à la ville de Metz, et s’était emparé de plusieurs forteresses. Il n’est pas
douteux que le fameux château de Montéclair, que Blanche fit édifier, et que
les fortifications faites à Foug cette même année 1218, par les ordres du
comte de Bar, n’aient été nécessitées par les besoins de cette guerre[56]. Momentanément réconcilié avec
Frédéric II, roi des Romains, Thibaud, duc de Lorraine, avait de nouveau
soulevé la colère de ce prince, qui envoya des troupes contre lui et le fit
assiéger dans le château d’Amance, près de Nancy. Prévenus de cette
circonstance, le duc de Bourgogne et la comtesse de Champagne décidèrent de
se réunir à Henri de Bar-le-Duc, pour marcher de ce côté. Chemin faisant
Eudes III et Blanche s’emparèrent des domaines que Bernefrid de Neufchâteau,
l’un des belligérants, possédait à Bar-sur-Aube[57], et durent faire jonction au-delà
de cette ville avec les troupes du comte de Bar, venant de Vassy[58]. Les
alliés arrivèrent le dernier jour de mai sous les murs de Nancy, dont la
ville fut livrée aux flammes. Le lendemain 1er juin, ils se réunirent aux
troupes de Frédéric II dans le camp d’Amance. En
présence de forces aussi imposantes, le duc de Lorraine reconnut que toute
résistance était impossible, sortit de son château, vint se jeter aux pieds
des vainqueurs et demanda grâce. Un traité de paix aussi glorieux pour la
comtesse de Champagne qu’humiliant pour ce haut feudataire de l’empire, fut
immédiatement signé. Les documents qui nous restent de cette importante
journée[59] indiquent les principaux
personnages qui y assistent, et relatent le désarmement complet du duc de
Lorraine. Thibaud,
duc de Lorraine, comte de Metz, s’engagea d’abord à payer une forte indemnité
pécuniaire, puis se reconnut vassal des comtes de Champagne, comme les ducs,
ses prédécesseurs, l’avaient été. Il fit serment de ne plus servir la cause
d’Erard de Brienne et de ses partisans, mais de venir en aide à Blanche et à
son fils, si les circonstances le nécessitaient. Les alliés ne se
contentèrent pas de promesses, ils exigèrent des garanties. Blanche prit en
gage les fiefs que le comte Henri de Bar-le-Duc et que Hugues de la Fauche
tenaient du duc de Lorraine, et Eudes, duc de Bourgogne, reçut en
nantissement l’important château de Chatenois[60], antique résidence et berceau
des ducs de Lorraine. Frédéric
II, roi des Romains, Conrad, évêque de Metz et de Spire, Hugues de la Fauche,
tous les témoins de ces conventions donnèrent des actes séparés de
reconnaissance. Pour ne donner prise à aucune rétractation ultérieure, on
spécifia en outre diverses clauses, qui devaient assurer l’exécution de ces
traités. Des juges furent nommés par les parties contractantes pour statuer
sur les difficultés qui pourraient survenir. Le duc de Lorraine choisit le
duc de Bourgogne, son oncle, pour arbitre, et à son défaut André de Montbard,
seigneur d’Epoisses, qui, malgré l’excommunication dont il était frappé,
portait sur l’épaule l’insigne des croisés, et se préparait à partir en
Terre-Sainte avec le duc. De son côté, la comtesse de Champagne nomma aussi
pour arbitre un croisé Jean, seigneur d’Arcis-sur-Aube et de Pisy, le beau-
père précisément d’André d’Epoisses[61]. Il fut convenu que si l’un des
deux succombait en Orient[62], Robert d’Auvergne, évêque de
Clermont et depuis archevêque de Lyon, servirait de tiers arbitre. Ce même
jour, 1er juin, le duc de Bourgogne fut investi des droits qui lui assuraient
la possession de Chatenois, dont le château devait être livré à Blanche en
cas de manque de parole du duc de Lorraine. En même temps, Hugues de la
Fauche attesta qu’il livrerait à la comtesse de Champagne les fiefs qu’il
tenait de Thibaud de Lorraine, si ce dernier violait ses engagements[63]. Le duc
Eudes III et la comtesse Blanche reprirent ensuite la direction du Langrois,
où ils devaient retrouver l’évêque Guillaume de Joinville, le 7 du même mois.
Ils y avaient rendez-vous avec Erard de Brienne et ses partisans, qui, peu
rassurés par la défaite du duc de Lorraine, ne demandaient qu’à faire leur
soumission ou à passer des trêves. Simon de Joinville rendit hommage à la
comtesse de Champagne, et l’évêque de Langres, son frère, reçut son château
en gage[64]. Blanche lui permit de
réédifier son château de Doulevant, qu’elle avait fait démanteler
précédemment[65]. Renard de Choiseul et Erard de
Brienne firent une trêve qui devait durer jusqu’à l’octave delà Saint-Jean[66], c’est-à-dire jusqu’à la fin du
mois de juin 1218. Erard avait pris, par devant le duc de Bourgogne,
l’engagement de renouveler ces trêves à l’expiration de ce délai, et à leur
donner une durée de quatre ans, à condition qu’on le remettrait en possession
de ses biens, et qu’on interviendrait auprès du pape pour faire lever la
sentence d’excommunication dont il était frappé. C’est ce qui explique le
traité du 8 juillet 1218[67], passé entre Blanche et Erard,
traité dans lequel l’intervention d’Eudes III est formellement indiquée, bien
que la mort du duc soit de deux jours antérieure à cet acte. II est certain
que le 8 juillet, les parties contractantes ne pouvaient avoir été avisées du
funeste et subit événement qui avait mis fin aux jours d’Eudes III à Lyon, le
6 du même mois. Dans le
mois de juillet, la comtesse de Champagne et le comte Thibaud se rendirent à
Saint-Florentin, où le comte de Nevers jugea prudent de les rejoindre, car il
n’était pas sans inquiétude après les succès de la chevauchée du Bassigny, et
de la campagne de Lorraine et après la soumission des grands vassaux
révoltés. Il fit la paix, abandonna ses prétentions sur Neuilly, Oulchy et
Cvs, et obtint en dédommagement de Blanche la garde de l’abbaye de
Saint-Germain d’Auxerre et une somme de cinq cents marcs d’argent[68]. Cette
somme considérable n’était que le commencement des sacrifices pécuniaires que
la comtesse de Champagne allait s’imposer, pour détacher d’une manière
définitive les vassaux Bourguignons et Champenois, attachés jusque-là à la
fortune d’Erard de Brienne. C’est ce que nous exposerons au chapitre suivant. Pour le
moment Eudes, duc de Bourgogne, confiant dans les promesses de trêves
conclues pour quatre ans entre Blanche et Erard, et assuré de la soumission
des principaux barons, crut qu’il pouvait remplir ses engagements pour la
croisade, sans laisser d’embarras derrière lui. Il avait déjà sous la main un
certain nombre de féodaux qui avaient pris part aux dernières chevauchées, il
se mit en mesure pour réunir les autres croisés, et pour aller s’embarquer au
port de Gênes. Il
n’avait pas de temps à perdre, car s’il était le 1er juin à Nancy et le 7
dans le Langrois, il ne dut rentrer que quelques jours après, vers la
mi-juin, au centre de son duché. On peut citer les noms de plusieurs
personnages qui prenaient leurs dernières dispositions pour cette expédition
: Erard de Chacenay, André de Montbard, seigneur d’Epoisses, Jean, seigneur
d’Arcis-sur-Aube et de Pisy[69], Eudes, seigneur de
Châtillon-en-Bazois[70], Simon de Bricon[71], Ponce de Grancey, connétable
de Bourgogne[72], Eudes, seigneur de Grancey[73], Hugues Chanjons, fils de Calo
de Grancey[74], Barthélemy de Polisy[75], Jean, seigneur de Nully[76], fils du fameux Vilain de
Nully, mort à la conquête de Constantinople, Hervé, comte de Nevers[77], Hier, seigneur de Touci et de
Saint- Fargeau, marié à Béatrix de Réon, veuve d’Alexandre de Bourgogne,
Dreux de Mello, l’aîné[78], Guillaume de Migé[79], Jean de Rosoy[80], Jean de Bouilly[81], Thibaud, curé de Dixmont[82], Bonvalet d’Ancy[83], Simon de Joinville[84], Mile de Saint-Florentin[85], Thierry de Noidant-le-Rocheux[86], Simon de Rochefort-sur-Brévon[87], Gui de Thil[88], Mile, comte de Bar-sur-Seine,
et son fils Gaucher[89]. Fidèle
aux engagements qu’il avait pris, le duc de Bourgogne fut en mesure de partir
après les fêtes de la Saint-Jean. Gomme première étape, il gagna Cîteaux en
compagnie de la duchesse Alix de Vergy et de Guillaume de Joinville, évêque
de Langres. Il voulait tout d’abord attirer la faveur du ciel pour l’heureux
succès de son voyage, et laisser aux religieux les preuves de l’intérêt qu’il
portait à leur monastère[90]. De Cîteaux, Eudes III partit
avec tous les croisés, mais arrivé à Lyon le 6 juillet, il fut frappé
subitement, et mourut à l’âge de cinquante-deux ans, atteint probablement
d’une affection de cœur, à laquelle son tempérament paraissait le prédisposer
et que les fatigues de ses dernières campagnes pouvaient faire craindre. Cet
accident inattendu était pour le pays, dans les circonstances présentes, un
grand malheur, une véritable catastrophe. La Bourgogne, heureuse et prospère,
sous un duc aimé et populaire, avait acquis une grande importance ; elle
avait joué un rôle considérable dans les affaires politiques, avec une
administration intelligente, ferme et sage, que dominait une autorité
puissante et respectée ; le pouvoir allait tomber dans les mains d’une femme
et d’un enfant de six ans. FIN DU TROISIÈME VOLUME
|
[1]
Béatrix était fille d’Othe, comte de Bourgogne, troisième fils de l’empereur
Frédéric Barberousse et de Marguerite, fille de Thibaud, comte de Blois.
[2]
M. Ed. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I, p. 407.
[3]
Béatrix, femme d’Othe de Méranie, était petite-fille de Frédéric Barberousse ;
Eudes III, duc de Bourgogne, par sa mère Alix de Lorraine, était petit-neveu du
mémo Barberousse ; ou autrement, Alix, mère d’Eudes, était tante de Béatrix,
femme d’Othe.
[4]
Alix de Lorraine, mère du duc Eudes III, était sœur de Judith, femme d’Etienne
II et mère d’Etienne III, comte d'Auxonne.
[5]
Documents inédits pour servir à l'histoire de la Franche-Comté, publiés
par l’Académie de Besançon, t. III, pp. 498, 501.
[6]
Etienne avait fait construire, pendant cette lutte, le château de Montaigu,
près de Lons-le-Saunier ; Ed. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t. I,
p. 405.
[7]
Cette clause insérée au traité prouve que l’empereur avait eu dessein
d’intervenir dans cette affaire en faveur du duc de Méranie, ce qui n’avait pas
dû entrer dans les vues d’Eudes III.
[8]
Mahaut était fille d’Hugues III et de Béatrix d’Albon, et son mariage avec
Jean, comte de Chalon, eut lieu en 1214.
[9]
Cette dernière observation de M. Clerc, Essai sur la Franche-Comté, t.
I, p. 408, est parfaitement juste, et cependant M. Clerc ne connaissait pas le
traité secret qui allait bientôt associer Eudes III et la comtesse de Champagne
pour la conquête de cette province.
[10]
Lettre du pape Innocent III à l'abbé de Saint-Etienne de Dijon et à l’abbé de
Morimond ; Epistol. Innoc. III, lib. XX, epist. II.
[11]
Le duc Eudes III était à Vienne, en juin 1216, lorsqu’il confirma à
l’archevêque de cette ville les donations faites par Frédéric, roi des Romains,
donations consistant en droits de péage sur le comté d’Albon. Diplomatique
de Bourgogne, par Pierre de Rivaz, pp. 83,84.
[12]
Bibl. nat.. Liber principum, Ve Colbert, n° 56, fol. 180 v° et 181 r°.
[13]
Est-ce que le comté était alors si abandonné du duc de Méranie qu’on regardait
cette province comme privée de son suzerain ? ou bien Etienne, comte d’Auxonne,
s'en était-il en partie rendu maître ?
[14]
Hugues IV, fils de Eudes III, né le 9 mars 1213, avait alors trois ans.
[15]
Thibaud IV, fils de la comtesse de Champagne, né en 1201, avait quinze ans.
[16]
Il faut consulter, pour les détails complets du commencement de cette affaire,
l'Histoire des ducs et comtes de Champagne, de M. d’Arbois de Jubainville, t.
IV, 1re partie. C’est l’un des épisodes les plus étudiés de cet excellent
livre. Nous n’avons à nous occuper que du rôle du duc de Bourgogne et des
chevaliers de la province qui furent mêlés à ces luttes.
[17]
Erard de Brienne et sa femme Elysent figurent dans une charte de Pontigny de
septembre 1210 (Bibl. d’Auxerre, cartul. de Pontigny, de l’abbé Depaquit, t.
III, pp. 145 et suiv.).
[18]
Voir des donations de la reine Adèle, relatives à Villeneuve, Cudot, La Ferté
Loupière ; Cartulaire général de l’Yonne, t. II, pp. 429, 512. En 1204, le roi
séjourne a Dixmont, Cat. des actes de Ph.-Aug., n° 875, 876.
[19]
Après la mort de la reine Adèle, Blanche de Navarre, considérant la familiarité
et l’affection qu’elle avait eues pour cette princesse, fonda son anniversaire
à Saint-Etienne de Troyes, et assigna une rente de 10 livres au chapelain
chargé de ce service (octobre 1209) ; (Bibl. nat., fonds Bouhier, 12 bis, fol.
31 r°).
[20]
D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 922.
[21]
Bibl. nat., fonds latin S903, cartulaire de la comtesse Blanche, fol. 83 r°.
[22]
Mile VII de Noyers avait épousé Agnès de Brienne, sœur d’Erard, puisque dans un
mémoire adressé plus tard au cardinal de Saint-Gilles, il est dit : obsedit
in Castro de Nœriis, quod est sororis Erardi... Teulet, Layettes du
trésor des Chartes, t. I, n° 1474. — L’alliance des Noyers avec les Brienne
ne vient donc pas par le mariage de Clérembaud avec Ado, que tous les auteurs
croient à tort de la maison de Brienne.
[23]
Dans le De gestis episcoporum Autissiodorensium, à la bibliothèque
d’Auxerre. Voir Ernest Petit, Les sires de Noyers et le maréchal de Noyers,
pp. 51, 53 et 228-233.
[24]
Voir d’Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et comtes de Champagne,
t. IV, pp. 128, 129.
[25]
Voir notre tome deuxième.
[26]
Mile de Pougi, fils de Renaud de Pougi et d’Ada ou Oda de Noyers, était en
outre beau-frère d’Erard de Brienne, dont il avait épousé la sœur Isabelle.
[27]
Bibl. nat., Ve Colbert, n° 36, Liber principum, fol. 132 v° ; d’Arbois
de Jubainville, Histoire de Champagne, IV, p. 134.
[28]
Nous espérons donner un jour un travail complet sur Villehardouin et sa
famille, avec les documents à l’appui. — J’ai pu établir la généalogie
d'Ascelin qui descend en ligne masculine directe des Châtel-Censoir et des
Donzy. Ces seigneurs ont changé de nom en prenant les noms de leurs fiefs.
[29]
Teulet, Layette du trésor des chartes, t. I, n° 1474 ; Mas Latrie, Histoire
de Chypre, t. III, pp. 614, 616.
[30]
Fragments de comptes du XIIIe s. publiés par Bourquelot ; Bibl. de l’école
des chartes, 5e série, t. IV, pp. 57, 68, d’après la Bibl. nat. latin 7347.
[31]
D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes et ducs de Champagne, t.
IV, pp. 134, 135.
[32]
Bibl. nat. fonds latin, 5993 A, Liber pontificum, fol. 24 r°.
[33]
Eudes III, duc de Bourgogne, était à Vienne on juin 1216, et y passa un traité
avec l’archevêque de cette ville.
[34]
Recueil des historiens de France, t. XIX, p. 6S0 ; Trésor des chartes,
209, n° 48 ; Bibl. nat. mss., 5992, fol. 105 r° et 108 r° ; Liber pontificum,
lat., 5993 A, fol. 14, 15.
[35]
Bibl. nat. lat., 5993 A, Liber pontificum, p. 50, 51.
[36]
Bibl. nat., Liber pontificum, lat., 5993 A, fol. 251, 252.
[37]
D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes et ducs de Champagne, n°
1062, 1063 de son catalogue des actes.
[38]
D’Arbois de Jubainville, Histoire des comtes et ducs de Champagne, n°
1070, 1071, 1073 du catalogue des actes.
[39]
D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes des comtes de Champagne, n°
810, 811, 934.
[40]
Grisolles, Côte-d’Or, canton de Laignes, arrondissement de Châtillon-sur-Seine.
[41]
Baluze, Innoc. Epist. t. II, p. 843 ; Migne, t. III, pp. 982, 984 ; Recueil
des historiens de France, t. XIX. pp. 631, 633.
[42]
Arch. nat., Trésor des chartes, J. 209, n° 48 ; éd. Teulet, Layettes,
t. I, pp. 438, 460.
[43]
Erard de Brienne, Mile de Noyers, Bénard de Choiseuil, le seigneur de
Sexfontaines, Eudes de St-Phal, Etienne de Seignelay, Guillaume de Tanlai,
Jobert, seigneur d’Ancy-le-Franc, Mile de St-Florentin, le fils de la dame de
St-Valèrien, Etienne de Lasson, Guillaume de Bierry, Philippe Boisent de Flaci,
Gui de Nogent, Herbert de Puisiaus, André d'Epoisses, le seigneur d'Aigremont,
Simon de Clefmont, Eudes de Châtillon-en-Bazois, Eudes de Sully, Hervé de
Vierzon, Robert de Bomiers, Henri de Sully, Garin de Moncon, Henri et Gauthier
de Pringi, Robert de Sommepuis (Arch. nat., J. 209, Champagne XIV, n° 48 : éd.
Teulet, Layettes du trésor, t. I, pp. 458, 460).
[44]
Bibl. nat. lat., 5993, cartul. de la comtesse Blanche, fol. 44 v° ; n° 1105 du Catalogue
des actes de Champagne, de M. d’Arbois de Jubainville.
[45]
Bibl. nat. lat., 5993, cartul. de la comtesse Blanche, fol. 44 v° ; n° 1105 du Catalogue
des actes de Champagne, de M. d’Arbois de Jubainville.
[46]
Guillaume de Champlitte, vicomte de Dijon, fils de Guillaume et d’Eustachie de
Courtenay. Voir notre tome II.
[47]
Nous plaçons les faits militaires qui suivent avant le 1er juin 1218 et
antérieurement au traité d’Amance, dont il sera plus loin question. En cela,
nous ne sommes pas d’accord avec M. d'Arbois de Jubainville, qui les place
postérieurement à ce traité. Je me suis trop servi de son excellent travail,
pour ne pas dire que les raisons qui me font différer sur ce point avec lui
sont tirées de l’itinéraire même du duc de Bourgogne, qui prit part active à la
campagne. Il ne faut pas perdre de vue que si Eudes III était à Nancy les
premiers jours de juin, il était dans l’obligation de se trouver avant le 24 du
même mois à Dijon, pour faire ses derniers préparatifs et partir en
Terre-Sainte. Entre ces deux dates, il n’y a pas l’intervalle de temps voulu
pour mener une campagne, et placer des actions de guerre à Châteauvillain, à
Clefmont, à Joinville, etc. En un mot, c'est en allant à Nancy et non à son
retour que le duc guerroya dans le Bassigny.
[48]
Recueil des historiens de France, t. XVIII, p. 7S8 A.
[49]
Ce fait ressort d’une charte de juin 1218, dans laquelle Blanche dit en parlant
de Joinville : totam hereditatum suam quam saisieramus... (Catalogue
des actes de Champagne, n° 1123).
[50]
Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 193. Blanche permit
plus tard à Joinville de refaire Doulevant, .... reficeret talem qualis erat
quando nos cepimus.
[51]
Teulet, Layettes du trésor des chartes, t. I, n° 1474.
[52]
Bourquelot, Fragments de comptes du XIIIe s., Bibl. de l’école des
chartes, Ve série, t, IV, pp. 57, 68 ; d'après Bibl. nat. lat., 7347.
[53]
Bourquelot, Fragments de comptes du XIIIe s., Bibl. de l’école des
chartes, Ve série, t, IV, pp. 57, 68 ; d'après Bibl. nat. lat., 7347.
[54]
Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 804.
[55]
Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 804.
[56]
Aubri de Troisfontaines est le seul qui relate ces faits (Recueil des
historiens de France, t. XVIII, p. 788 A). Montéclair situé sur une
montagne isolée, qui domino Andelot, devint l’une des plus fortes positions du
comté de Champagne, du côté de la Lorraine, et fut démantelée par Louis XIII,
après le traité de Ryswich. (Voir Jolibois, la Haute-Marne ancienne et
moderne, p. 365). Nous avons visité cette année Montéclair, Andelot,
Vignory, Bologne, Châteauvillain, Châtenois, La Fauche, etc., nous recommandons
ces curieuses excursions aux rares visiteurs qu’intéressent nos souvenirs
féodaux ; la vue de ces imposantes ruines prête à ces souvenirs un charme
merveilleux.
[57]
D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1160.
[58]
Les fragments de comptes, déjà cités, parlent des vivres envoyés à l'armée de
Vassy.
[59]
Nous avons inutilement consulté les archives de Meurthe-et-Moselle, à Nancy ;
on n’y trouve aucune pièce sur cette affaire. Il faut s’en rapporter aux
auteurs : Noël, Mémoires sur l'histoire de Lorraine, n° 6, pp. 62, 63 ;
Aug. Digot, Histoire de Lorraine, t. II, p. 36 ; Henri Lepage, les
Archives de Nancy ou documents inédits relatifs à l’histoire de cette ville,
t I, p. 26 ; D. Calmet, Histoire de Lorraine ; Schœpflin, Alsat.
diplomat., t. I, p. 334 ; Huillard-Bréholles, diplomata Frederici
secundi, t. II, pp. 845 et suiv. ; Dumont, Corp. univers, diplom.,
t. I, p. 159.
[60]
Chatenois, Vosges, chef-lieu de canton, arrondissement de Neufchâteau.
[61]
André de Montbard, seigneur d’Epoisses, avait épousé Huguette d’Arcis, fille de
Jean. Ce Jean était lui-même fils de Jean de Montréal, qui fut la tige de cette
branche des Arcis-sur-Aube.
[62]
André d’Epoisses, après avoir été prisonnier à la bataille du 29 avril 1219,
resta quelque temps aux mains des Sarrasins, mais put enfin revenir en France.
Moins heureux que son gendre, Jean d’Arcis, également fait prisonnier à cette
môme bataille, mourut peu après, et en juillet 1222, sa succession fut partagée
par ses frères. (V. Historiens occidentaux des croisades, t. II, p. 332
; D. Bouquet, t. XVII, p. 749 B ; Catalogue des actes de Champagne, n°
1440).
[63]
Chantereau-Lefebvre, Traité des fiefs, t. II, pp. 97, 98.
[64]
D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1124-1127.
[65]
Suivant une charte de 1218, citée par Jolibois, la Haute-Marne ancienne et
moderne, p. 195.
[66]
D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1128-1130.
[67]
D'Arbois de Jubainville, Catalogue des actes de Champagne, n° 1136.
[68]
Chantereau-Lefebvre, Traité des fiefs, t. Il, pp. 98, 99 ; A. Duchesne, Histoire
de la maison de Vergy, pr., p. 101.
[69]
Historiens occidentaux des croisades, t. II, p. 332. — Ces trois
seigneurs y sont cités.
[70]
Historiens occidentaux des croisades, t. II, p. 341 ; Recueil des
historiens de France, t. XVII, p. 749 B.
[71]
Arch. de la Haute-Marne, Cartulaire d’Auberive, t. II, p. 107.
[72]
Arch. de la Haute-Marne, Cartulaire d’Auberive, t. I, p. 626.
[73]
Orig., Arch. de la Côte-d’Or, fonds Pothières, H, 379.
[74]
Arch. de la Haute-Marne, Cartulaire d'Auberive, t. II, pp. 793 et suiv.
[75]
Bibl. nat., papiers Vignier ; trois pièces de donations faites par Barthélemy
de Polisy, cruce signatus, aux abbayes de Jully, de Reigny et à
Saint-Jean de Bar-sur-Seine.
[76]
Duchesne, Maison de Vergy, pr., p. 398, d'après le Cartulaire de
Boulancourt.
[77]
Hervé de Nevers fait son testament à Gênes.
[78]
Arch. de l’Yonne, Cartulaire de Saint-Aubin.
[79]
Arch. de l'Yonne, fonds de Saint-Marien d’Auxerre.
[80]
Arch. de l’Yonne, fonds de Saint-Paul de Sens.
[81]
Arch. de l'Yonne, fonds de Pontigny.
[82]
Arch. de l’Yonne, fonds Saint-Marien, liasse Villeneuve-le-Roi.
[83]
Bonvalet d’Ancy, cruce signatus donne aux religieux de Clairvaux une
vigne située entre Talant et Fontaine-les-Dijon (Arch. de l’Aube, Cartulaire de
Clairvaux, n° 731, p. 267).
[84]
Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 268.
[85]
Bibl. nat. ms., lat. 5993, fol. 93 r°.
[86]
Jolibois, la Haute-Marne ancienne et moderne, p. 393.
[87]
Vignier dit que Simon de Rochefort fut au siège de Damiette.
[88]
Chifflet, Genus illustre, p. 684.
[89]
Art de vérifier les dates, t. XI, p. 297.
[90]
Arch. de la Côte-d'Or, Cartulaire de Cîteaux, t. II, n° 167, fol. 1 v° et r°.