HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA RACE CAPÉTIENNE

TOME TROISIÈME

 

CHAPITRE XXII. — RÈGNE DE EUDES III - 1192-1199.

 

 

Premiers actes du duc Eudes III. — Il conduit en Dauphiné sa belle-mère Béatrix, comtesse d’Albon. — Révolte d’Otte, comte de Bourgogne. — Jugement de Francfort. — Mariage d’Eudes III avec Mathilde de Portugal, comtesse de Flandre. — Causes curieuses de leur divorce, à la suite du divorce de Philippe-Auguste avec Ingeburge de Danemark. — Eudes III fait arrêter à Dijon le chancelier du roi de Danemark et l’abbé Guillaume, porteurs des bulles pontificales, les fait enfermer à Dijon, Clairvaux, Châtillon-sur- Seine. — Intervention des abbés de Cîteaux et de Clairvaux. — Embarras créés au duc par cette faute politique et par sa condescendance aux ordres de Philippe-Auguste. — Autres divorces dans la famille ducale. — Divorce de Mathilde de Bourbon avec Gaucher de Salins après le jugement rendu à Tonnerre. — Troubles au sujet de la succession de Hugues de Mont-Saint-Jean et d'Elisabeth de Vergy, pour la possession de Vergy. — Guerre d’Eudes III contre Hugues de Vergy, Guillaume, comte de Chalon, Guillaume de Champlitte et autres. — Soumission et hommage d'Etienne de Mont-Saint-Jean. — La sénéchaussée de Bourgogne donnée à Gaucher de Châtillon. — Pacification générale à Cîteaux. — Traité et conventions de paix entre Eudes III et Hugues de Vergy. — Soumission d'Etienne, comte d'Auxonne. — Eudes III à Vincennes à la cour de Philippe-Auguste. — Mariages, du duc Eudes III avec Alix de Vergy, d’Anséric de Montréal avec Simonette de Vergy, sœur d'Alix. — Scandales de l'abbaye de Flavigny pour les élections d'abbés. — Rectifications au Gallia Christiana.

 

Eudes III, duc de Bourgogne, était né en 1166[1] ; on n’a pas la date du jour et du mois, mais on peut affirmer qu’il avait vingt-quatre ans lorsque Hugues III partit en Terre-Sainte, et par suite vingt-six ans à la mort de son père, en 1192. Un embonpoint précoce, une nature maladive qu’il tenait de son aïeul Eudes II, sont les causes probables qui l’empêchèrent sans doute de s’engager de bonne heure dans les liens matrimoniaux, bien qu’il eût pris, depuis trois ans déjà, la direction des affaires du duché. C’est à tort que Dom Plancher le fait acter en 1180 et lui prête un sceau qu’il n’avait pas encore, s’appuyant sur une charte manifestement fausse[2], mêlée à diverses pièces, dont quelques-unes furent fabriquées par les chanoines de Semur à l’occasion d’un procès, et qui seront signalées à leur date. Les conclusions adoptées par Dom Plancher sont par conséquent erronées[3].

Après le départ du duc Hugues III en croisade, son fils Eudes III parcourut la Bourgogne pour donner ordre aux affaires de la province ; puis il conduisit en Dauphiné sa belle-mère Béatrix, comtesse d’Albon, ainsi que cela avait été arrêté dans les conventions passées à Morancé, par devant Philippe-Auguste. Une charte, datée de Saint-Vallier en 1191, nous apprend qu’il était en cette ville avec elle, en compagnie de dix chevaliers qui avaient été nommés pour administrer le comté en l’absence du duc, et qu’on leur avait adjoint deux officiers de la cour de Bourgogne, renommés pour leur expérience et leur connaissance des affaires : Bertrand de Saudon et Renaud vierg d’Autun[4]. C’est le seul document important qui nous fasse connaître les dispositions prises à l’égard du comté d’Albon, pendant le départ d’Hugues III. La duchesse Béatrix y approuva en même temps, en les confirmant, toutes les donations faites par son mari à l’église d’Oulx[5].

Aussitôt que les tristes nouvelles de la mort de son père furent arrivées en Bourgogne, le premier soin de Eudes III fut, selon la coutume, de se rendre avec son frère Alexandre et avec tous ses barons dans l’abbaye de Saint-Bénigne. Là, en présence de la communauté réunie en chapitre, et assis à côté de l’abbé, le duc prêta le serment ordinaire, s’engageant à réparer les dommages que lui ou son père auraient pu causer aux religieux. En vertu de cette promesse il fut associé aux bonnes œuvres et aux bienfaits spirituels du monastère ; puis, le prieur s’avançant au milieu de l’assemblée le pria de vouloir bien renouveler et approuver les privilèges et les donations accordés par ses prédécesseurs, le droit de banvin, le droit sur les monnaies, etc., ce qui fut confirmé par devant le connétable Ponce de Grancey, Aimon d’Orgeux, Simon de Bricon, Dominique le Riche, Renaud, vierg d’Autun[6].

Les habitants de la commune de Dijon reçurent aussi de nouvelles garanties pour leurs privilèges, auxquels souscrivirent isolément les évêques, les abbés et les principaux seigneurs de la province[7].

La première année de son règne, Eudes III vit son autorité contestée et méconnue par Othe, comte palatin de Bourgogne, troisième fils de Frédéric Barberousse, qui refusait de lui rendre hommage pour le comté de Mâcon. Le litige, soumis à l'arbitrage de l’empereur Henri, frère d’Othe, ne fut cependant pas tranché à l’avantage de ce dernier. Après les enquêtes et les informations ordinaires, le duc Eudes III se rendit, le 27 avril 1193, à la cour impériale de Francfort, accompagné de ses grands officiers, et assista au jugement par lequel le comte de Bourgogne, seigneur immédiat du Maçonnais, était condamné à en porter l’hommage à Guillaume V, comte de Vienne et de Mâcon, et au duc de Bourgogne, comme un arrière-fief relevant de son duché[8]. La difficulté n’eut ainsi point de suite et cet accord rétablit la bonne harmonie entre le suzerain et les vassaux ; cette même année, le jeudi 28 octobre, Guillaume V recevait à Mâcon le duc et son beau-frère Simon de Semur-en-Brionnais, seigneur de Luzy, époux de Marie de Bourgogne, accompagnés tous deux d’un nombreux cortège. Eudes III y délivra une charte en faveur des religieux de Cluny, auxquels il concédait une rente sur le péage de Dijon[9].

Dans le courant de la même année, le duc avait eu plusieurs fois occasion de se trouver avec une de ses parentes au sixième degré, Mathilde ou Mahaut, fille d’Alphonse Ier, roi de Portugal, fils lui-même d'Henri de Bourgogne, dont on a longuement parlé[10], et qui fut le fondateur de la dynastie des rois de Portugal. Mathilde, que l’on appelait la reine, à cause de son origine, avait épousé en août 1184, Philippe d’Alsace, comte de Flandre, qui mourut le 1er juin 1191[11] au siège d’Acre, sans laisser de postérité. Sa veuve, obéissant à des sentiments de vénération voués par elle et par son mari au monastère fondé par Saint- Bernard[12], avait ramené de Syrie le corps du défunt, pour lui donner la sépulture dans l’abbaye de Clairvaux[13].

Après la mort de Philippe d’Alsace, Baudouin V, comte de Hainaut, ayant épousé Marguerite, sœur de Philippe, mit la main sur le comté de Flandre, malgré les réclamations de Mathilde de Portugal. Le roi Phi- lippe-Auguste, à son retour de la Terre-Sainte, avait d'abord refusé de recevoir l'hommage de Baudouin V, prétendant que la Flandre entière devait être l’apanage de Mathilde, mais après de longs débats, après des luttes assez vives, auxquelles prit part le duc de Bourgogne, la Flandre resta la possession du comte Baudouin.

Dans toute cette affaire, le rôle d’Eudes III ne nous a pas été suffisamment expliqué par les chroniques du temps, mais il nous paraît certain que c’est pour faire valoir les droits de sa cousine, et dans l’espoir probable d’un succès, que le duc épousa Mathilde, malgré les liens de parenté qui pouvaient entraîner la nullité du mariage. Cette alliance fut contractée, non en 1194, comme le dit l'Art de vérifier les dates[14], mais en 1193, et était assurément consommée au mois de juillet de cette année, puisque le duc parait dans une charte avec sa femme, charte relative au château de Semur-en-Auxois, domaine qui avait été assigné en douaire à la duchesse Mathilde, Matildis regina ducissa Burgundie et comitissa Flandrie[15].

C’est après cette date que l’intervention du duc de Bourgogne devient fréquente dans les affaires de Flandre. En 1194, il se rendit dans les Pays-Bas et prit part dans la lutte entre le comte Baudouin et le châtelain de Dixmude, relativement à la possession de la terre d’Alost[16]. Le 13 juin 1195, il était à Gravelines, et déclarait aux religieux de Watten, qui lui avaient bénévolement fourni des vivres, qu’ils n’étaient en aucune façon tenus à ce droit, dont il les déchargeait à l’avenir[17]. Dans l’intervalle compris entre ces deux dates, et après la mort de Baudouin V, on trouve Eudes III au nombre des compétiteurs qui voulaient s’emparer de la Flandre ; il accompagnait Mathilde de Portugal en armes, la soutenait dans ses revendications ; puis, se voyant déçu dans ses espérances, il cédait à des nécessités politiques peu avouables, en arrêtant deux ans après son mariage un projet de séparation avec une femme qui ne lui donnait ni enfants, ni domaines. Les conventions du divorce furent posées dans le courant de 1195, par l’entremise de Guillaume, archevêque de Reims, entre Philippe-Auguste et la comtesse de Flandre ; Mathilde s’engagea à ne se marier avec personne sans le consentement du roi, quand elle serait séparée du duc de Bourgogne ; elle souscrivit aux conditions de paix qui lui étaient imposées pour la guerre de Lille, et déterminait dans quelles circonstances les tours de Douai et la forteresse de Lécluse devaient être mises entre les mains de Philippe-Auguste[18].

Le projet de séparation venait à la suite d’une guerre malheureuse, mais outre ces motifs, des événements imprévus déterminèrent une cause nouvelle de divorce, et précipitèrent la solution de cette affaire. Les abus commis à cet égard étaient si fréquents que les chroniqueurs n’en parlent même pas. Il est certain que le degré de parenté des conjoints pouvait faire légaliser leur séparation par l’autorité ecclésiastique, qui se montrait fort accommodante, dans des cas autrement discutables : ici, les époux semblent d’accord et le divorce parait s’être effectué à l’amiable. Toutefois, le duc de Bourgogne avait participé trop activement au divorce de Philippe-Auguste avec Ingeburge de Danemark, il avait secondé avec trop d’action les vues de son souverain, sa conduite avait alors soulevé une réprobation trop générale, pour ne pas supposer que le divorce de l’un n’ait été la cause déterminante du divorce de l’autre.

Les faits qui se rattachent à cette affaire ont été passés sous silence par les historiens Bourguignons et nécessitent quelques développements.

Le mariage de Philippe-Auguste avec Ingeburge de Danemark, solennellement contracté à Amiens le 14 août 1193, avait suivi de près le mariage du duc Eudes III avec Mathilde de Portugal. Le lendemain de la cérémonie, le roi obéissant à des sentiments d'une aversion subite et inexpliquée, résolut de se séparer de sa jeune épouse, et offrit de renvoyer immédiatement au roi son père cette princesse, dont tous les contemporains font le plus pompeux éloge, et qu’ils représentent comme la plus digne par sa beauté, sa science et ses vertus, de porter le titre de reine de France. Les panégyristes de Philippe-Auguste ont donné les motifs les plus invraisemblables pour justifier le caprice du roi : la question est restée et reste encore aujourd'hui une énigme historique[19].

Le 5 novembre 1193, dans une assemblée de barons et d’évêques réunis à Compiègne, et présidés par Guillaume de Champagne, archevêque de Reims, oncle du roi, la sentence de divorce, pour cause de parenté, lut prononcée en présence de la reine Ingeburge, qui fut immédiatement confinée dans l’abbaye de Cysoing[20].

Philippe-Auguste n’eut pas honte de laisser dans le dénuement le plus absolu cette épouse délaissée, qui fut obligée, pour vivre, de vendre tout ce qu’elle possédait et jusqu’à ses meubles et ses habits[21] ; puis, poursuivant avec ardeur divers projets de mariage, il eut l’humiliation d’essuyer successivement, en moins de deux ans, plusieurs refus, qu’il dut à la cruauté de ses procédés envers sa femme légitime. Deux princesses Allemandes repoussèrent ses avances avec indignation, et ensuite Jeanne d’Angleterre, veuve de Guillaume II, roi de Sicile[22]. Ses mésaventures matrimoniales furent le premier fruit qu'il retira de son indigne conduite, et ne servirent qu’à stimuler le zèle des défenseurs de la reine opprimée. Knud VI, roi de Danemark, fit des démarches auprès du pape Célestin III, pour protester contre le prétexte de parenté qui avait servi de base au divorce prononcé contre sa sœur Ingeburge, et le supplia au nom de l’honneur de l’église de vouloir bien rendre justice à l’infortunée princesse. André, chancelier de Knud, et Guillaume, abbé de Saint-Thomas du Paraclet[23], furent envoyés du Danemark, pour agir auprès du Saint-Siège et du sacré collège. Leurs objurgations et les lettres suppliantes d’Ingeburge secouèrent la nonchalance du vieillard qui occupait alors le siège de Saint-Pierre. Célestin III réprimanda l’archevêque de Reims et ses suffragants, et par décision du 13 mars 1195, cassa la sentence de divorce comme illégale, enjoignant à tous les prélats, en vertu de l’autorité apostolique, de s'opposer à ce que le roi put contracter un nouveau mariage[24].

La difficulté était de faire parvenir la notification papale au destinataire. Les envoyés du Danemark s’en chargèrent, ainsi que des lettres adressées par le Saint-Siège au clergé de France et au cardinal légat Melior. Philippe-Auguste mit tout en œuvre pour ne pas se laisser toucher par la décision apostolique, comptant sur le zèle de ses féodaux, et principalement sur le dévouement du duc de Bourgogne, qui lui resta toute la vie étroitement attaché ; mais ce dernier ne pouvait seconder que d’une manière indirecte les vues de son souverain. Le roi, encouragé dans sa résistance par la faiblesse du pontife, entretenait à Rome des agents chargés de défendre ses intérêts, de faire échouer par tous les moyens possibles les projets des ambassadeurs du roi de Danemark, et de se saisir au besoin de leurs personnes. Avertis des dangers qui les menaçaient, les ambassadeurs parvinrent à s’échapper secrètement, munis des lettres pontificales, et résolus à mener à bonne fin leur périlleuse mission.

Parvenus dans les états du duc de Bourgogne, ils furent brutalement arrêtés à Dijon par Eudes III, qui les jeta dans une étroite prison, et fit confisquer les lettres, dont ils étaient porteurs[25].

Cette violation du droit des gens, ce manque de respect pour un vieillard vénérable, l’abbé Guillaume qui entrait dans sa quatre-vingt-cinquième année, et pour le chancelier de Danemark, mais principalement la saisie des lettres du pape, produisirent une légitime émotion à la cour ducale ; car Eudes III ne pouvait en cette circonstance se couvrir entièrement de la volonté de son souverain. L’abbé Guillaume écrivit aussitôt à Philippe-Auguste, pour l’exhorter à se conformer aux décisions du pontife, et dédaignant lui- même de recouvrer la liberté, il réclamait seulement cette faveur pour son compagnon d’infortune : « Voilà qu’on retient en captivité le chancelier de l’illustre roi de Danemark, homme simple, sans malice, plein d’aversion pour le mal, dont la vie est pour tous un objet d’admiration. Quel crime a-t-il commis ? Est-ce parce qu’il est, comme moi, chargé des lettres du pape que les méchants n’ont pas craint de porter leurs mains sur cet oint du Seigneur ? Il n’y a rien dans ces lettres qui puisse offenser la majesté royale. Laissez-moi donc en prison, si cela plaît à votre majesté, mais faites relâcher mon compagnon, dont la captivité, je n’en doute point, provoque la colère céleste[26]. »

Les prélats et les abbés, qui avaient quelque influence sur le duc de Bourgogne, firent appel à ses sentiments et réclamèrent son indulgence en faveur des prisonniers. Gui, abbé de Cîteaux, fut de ce nombre. Sur ses pressantes sollicitations, Eudes III consentit à les faire conduire à l’abbaye de Clairvaux, après avoir obtenu d’eux le serment, que si cet acte de condescendance déplaisait à Philippe-Auguste, ils seraient ramenés à Dijon, ou dans toute autre place que le roi ou le duc voudraient indiquer. Sans croire manquer à leur parole, les ambassadeurs firent passer de Clairvaux au cardinal Melior, alors en France, le double des lettres papales, ou plutôt des copies qu’ils avaient réussi à soustraire aux recherches de leurs persécuteurs[27].

Soit que le duc de Bourgogne eût été informé de ces détails, soit que Philippe-Auguste, contrarié de savoir les envoyés danois hors de prison, ait fait parvenir des ordres plus sévères à leur égard, Eudes III les fit enfermer de nouveau à Châtillon-sur-Seine, et ce ne fut qu’après six semaines de détention que, grâce à l’intervention des abbés de Cîteaux et de Clairvaux, ils purent obtenir leur liberté et la permission de se rendre à Paris[28].

On n’a pas à suivre ici les péripéties de cette curieuse affaire. Des juges nommés par le Saint-Siège furent chargés de l’instruire, puis de la discuter publiquement dans un concile. L’irrésolution et l’inaction du vieux pape Célestin III ayant permis à Philippe- Auguste de tout oser, il épousa, sur ces entrefaites, Agnès de Méranie, malgré les prohibitions, malgré le scandaleux exemple qu’il donnait à son peuple et à ses barons. Ce n’est pas tout, il resserra encore la dure captivité de la reine Ingeburge, l'arracha de sa pieuse retraite de Cysoing, où elle édifiait le monde par sa patiente et touchante douleur, et la fit enfermer dans une forteresse. Le pape Célestin vécut encore dix-huit mois après cette époque, sans rien tenter pour arracher la princesse à son malheureux sort, sans rien ordonner pour lui rendre justice, et sans mettre à exécution aucune de ses vaines menaces.

Cette servile condescendance aux volontés du monarque fut, de la part d’Eudes III, une faute politique qui lui valut, pendant plusieurs années, de graves embarras dans ses Etats. Il n’est pas douteux que vers le milieu de l’année 1195, époque à laquelle avaient lieu ces événements, Mathilde, duchesse de Bourgogne, n’ait été fort indignée de la conduite de son mari, et n’ait dès lors manifesté le désir de se retirer en Flandre. Ce sentiment se fortifie, lorsqu’on étudie l’un des rares documents qui signale le fait. C’est Guillaume de Champagne, archevêque de Reims, à la fois oncle de Philippe-Auguste et du duc de Bourgogne, le même qui a prononcé la sentence de divorce du roi, qui nous apprend l’engagement de Mathilde de Portugal de ne se marier avec personne sans le consentement royal, lorsqu’elle aura été séparée du duc Eudes III[29]. Les termes de cet acte laissent même supposer que la duchesse appelle de tous ses vœux cette séparation, et souscrit à toutes les conditions qu’on lui impose, sans que le duc son mari paraisse d’ailleurs y faire opposition.

A partir de ce moment, Mathilde de Portugal ne reparaît plus en Bourgogne ; il est certain que son divorce avec Eudes III était, sinon encore prononcé, du moins accompli en fait. C’est donc à tort que l'Art de vérifier les dates[30] place ce divorce trois ans plus tard, en 1198, sur la foi de Dom Plancher, qui s’appuie sur une charte manifestement fausse[31], et dont il tire des conclusions erronées. Le nom de cette princesse figure plus d’une fois dans les diplômes de Belgique jusqu’en 1218, sa mort étant arrivée le 6 mars de cette année, par suite d’un accident singulier, sa voiture étant tombée dans un marais près de Furnes.

L’arrestation des ambassadeurs du Saint-Siège méritait la rigueur de la Cour de Rome, qui ordonna de lancer l’interdit sur le duc de Bourgogne et sur ses états. Les événements qui suivirent en fournissent la preuve, et les bulles d’excommunication, dont on abusait si souvent, étaient cette fois justifiées par la gravité de la faute. Mais tant que vécut Célestin III, les sentences restèrent sans exécution ; les prélats des divers diocèses tenaient à conserver les bonnes grâces du duc Eudes III et du roi Philippe-Auguste, et s’opposèrent à la promulgation des bulles dans leurs circonscriptions respectives. Nous verrons bientôt les funestes effets de cette résistance, que l’énergique Innocent III ne parvint à briser, qu’en suspendant successivement de leurs fonctions les évêques récalcitrants.

Ces exemples de divorce avaient de fâcheux entraînements. La famille ducale était vers le même temps troublée par des scandales qui eurent alors un certain retentissement.

On a déjà vu Mathilde de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, séparée de Robert de Dreux, son quatrième mari, après une alliance de courte durée, et qui, contractée en 1180, était dissoute l’année suivante : on avait prétexté,1a parenté à un degré prohibé, bien que cette parenté fût assez éloignée[32].

Alix, la plus jeune sœur du duc Hugues III, tante par conséquent de Eudes III, avait été mariée avec Archambaud le Jeune, fils d’Archambaud V, sire de Bourbon. De cette alliance il ne restait qu’une fille Mathilde, qui resta sous la conduite et sous la tutelle de sa mère, après la mort d’Archambaud le Jeune, décédé en 1169, à l’âge de vingt-neuf ans. Mathilde, seule héritière de Bourbon, après l’extinction de la race masculine, éteinte avec Archambaud V[33], avait un protecteur naturel dans la personne de son oncle Hugues III, duc de Bourgogne, qui la maria, avant 1183, à un de ses parents et vassaux, Gaucher de Vienne, sire de Salins, lequel devint de ce chef possesseur de la seigneurie de Bourbon. Cette union ne fut pas heureuse, Gaucher, étant parti à la croisade avec l’empereur Frédéric Barberousse, eut à son retour beaucoup à se plaindre de la conduite de sa femme, la fit enfermer dans une étroite prison, et lui infligea de si durs traitements, qu’elle fut obligée de faire appel à sa famille, dans laquelle elle trouva un asile contre les brutalités de son mari. Mathilde n’était pas à l’abri de tout reproche, à en juger par les termes de l’excommunication lancée contre elle par Henri, archevêque de Bourges. Toutefois, dans la bulle du 14 avril 1195[34], le pape se montre plus favorable à la femme qu’au mari, et nomme pour juger leurs démêlés trois arbitres, parmi lesquels Gauthier, évêque d’Autun. Ces arbitres reçurent ordre de ne rien négliger, pour s’assurer de la véracité des faits, et de ne léser en aucune manière les droits de la dame de Bourbon. La parenté des époux au degré prohibé par les canons avait été dénoncée par les parents de Mathilde : on défendit au mari de la reprendre avant la décision des juges. En conséquence, Gaucher de Salins reçut notification de la bulle apostolique, avec injonction de comparaître au jugement qui devait être rendu à Tonnerre. C’était à Tonnerre que s’était réfugiée Mathilde, auprès de sa grande tante et marraine Mathilde de Bourgogne, divorcée elle-même, et compatissante à toutes ces mésaventures conjugales. Gaucher, pensant qu’il n’aurait pas gain de cause dans cette ville, où les parents de sa femme avaient toute autorité, refusa de s’y rendre, et s'y fit représenter par un procureur muni de pleins pouvoirs. Celui-ci produisit des excuses dilatoires, et réussit à faire traîner l’affaire en longueur par des chicanes de procédures, puis prévoyant l’issue défavorable du procès, il s’empressa de jeter appel. Mais la sentence du divorce n’en fut pas moins rendue dans la forme canonique, et Gaucher dut s’incliner devant cet arrêt[35]. Le jugement fut prononcé après le mois de mai 1195 ; un an après, en juin 1196, Mathilde de Bourbon avait convolé à de secondes noces avec Gui de Dampierre, qui prit le titre de seigneur de Bourbon[36].

Le comte de Mâcon, dont la tentative de révolte contre l’autorité ducale avait été promptement étouffée en 1193, trouva des imitateurs parmi les hauts barons, désireux de s’affranchir de tout lien féodal et jaloux de posséder leurs domaines en franc alleu. Ces nouveaux troubles éclatèrent à la suite de la mort de Hugues de Mont-Saint-Jean et de sa femme Élisabeth de Vergy, tous deux décédés en 1196. Elisabeth de Vergy était fille et unique héritière d’Hervé ; et de son chef moitié de la seigneurie de Vergy passait aux Mont-Saint-Jean, ses enfants, l’autre moitié étant possédée par Hugues de Vergy. La lutte s’ouvrit à propos de cette succession et au sujet des revendications réciproques des membres de ces deux grandes familles. Y eut-il d’autres motifs qui engagèrent personnellement le duc de Bourgogne dans cette affaire, on les ignore. Toujours est-il que le sire de Vergy crut le moment favorable pour secouer le joug, pour refuser tout hommage à son suzerain, et renouveler la tentative avortée qui avait eu son dénouement en 1187, dix ans auparavant.

Cette fois encore Hugues de Vergy avait de puissants auxiliaires. Guillaume II, comte de Chalon, toujours querelleur et brouillon, entrait dans ses vues, gardant d’ailleurs une secrète rancune contre les possesseurs du duché, qui s’étaient enrichis d'une partie de ses dépouilles, en 1166. Ce dernier était appuyé par ses beaux-frères, Otto, comte de Bourgogne et de Mâcon[37] et Joceran de Brandon[38]. Etienne, comte d’Auxonne, qui portait en même temps le titre de comte de Bourgogne, prenait également les armes pour soutenir les revendications du comte de Chalon, son beau-père[39].

Parmi les chevaliers qui servaient chaudement les intérêts du seigneur de Vergy, il faut citer en première ligne les Champenois de Champlitte, Eudes et Guillaume. Le fameux Guillaume de Champlitte, vicomte de Dijon, était cousin germain de Hugues de Vergy, par sa récente alliance avec Elisabeth de Mont-Saint-Jean, et beau-frère des seigneurs de Mont-Saint-Jean.

En 1196, la guerre était commencée et la conflagration devenait menaçante et générale. On a des fragments de chroniques, dont les faits se rapportent à cette époque, sans savoir s’ils ont trait à cette même affaire ; l’incendie de Blanay, d'Asquins ; l’attaque de Vézelay ; la guerre de Guillaume de Brienne et du comte d'Auxerre[40].

Pour conjurer cet orage redoutable, le duc Eudes III mit tout en œuvre afin de maintenir dans ses devoirs de fidélité le chef de cette puissante maison de Mont- Saint-Jean, qui était un de ses grands officiers, son sénéchal de Bourgogne, et héritier pour moitié de cet important domaine de Vergy. Etienne de Mont-Saint- Jean[41], sommé et requis d’avoir à rendre foi et hommage, le fit en des termes qui méritent d’être reproduits :

« Moi, Etienne de Mont-Saint-Jean, je notifie que Eudes, duc de Bourgogne, mon seigneur suzerain, étant en guerre avec le comte de Chalon, Hugues de Vergy et les seigneurs de Champlitte, m’a requis et conjuré de lui venir en aide, au nom de la ligéité que je lui devais. Cela m’était pénible et dur, quod quidem mihi grave fuit et molestum, car Hugues de Vergy était mon seigneur et mon proche parent ; nous possédions en commun le château de Vergy ; il pouvait en résulter pour moi un dommage préjudiciable à mes intérêts et à ceux de mon héritier ; nous encourions môme le risque d’être privés de cet héritage, et d’ailleurs l’un des sires de Champlitte [Guillaume] est mon beau-frère. Cependant touché par le pressant appel de mon seigneur le duc, astreint par le serment de ligéité auquel je suis tenu envers lui et auquel je ne puis me soustraire, je me suis nettement exposé à tous les dangers et à tous les dommages qui pourraient en résulter pour moi, ne voulant ni ne pouvant manquer à mes devoirs, surtout envers lui. J’ai juré à mon seigneur suzerain que maintenant et toujours, chaque fois qu’il serait en guerre avec les seigneurs précités, je l’aiderais loyalement de tout mon pouvoir et ne consentirais à faire la paix avec eux qu’avec son assentiment et sa volonté. Pour que le duc, mon seigneur, ait une garantie assurée de mon serment, j’ai juré que si je m’écartais de ces conventions, il pourrait faire rentrer sous sa domination et garder comme siens tous les châteaux que je tiens en fief de lui, savoir : la moitié de Vergy, Mont-Saint- Jean, Salmaise, le Chatelot. Pour la loyale exécution de ce traité, et en échange de la sénéchaussée que je lui ai cédée, le duc Eudes m’a donné en toute propriété ce qu’il avait sur le territoire d’Auvillars, dans les potés de Fangy et d’Orsans. Et pour garantie de toutes ces promesses, j’ai donné au duc pour pleiges et cautions Bertrand de Saudon, Jean de Châteauneuf, Gui de Chaudenay, Gauthier de Sombernon, Obert de Gissey, Rémond de Jonchery[42] ; mes frères Guillaume, seigneur d’Ancy-le-Franc et Ponce [de Charny] ; mes neveux Guillaume de Marigny et Hugues de Tri-Châtel[43], qui tous, à la première violation de ma parole, pourront sans forfaiture et malgré la fidélité qu’ils me doivent, relever directement du duc pour leurs fiefs et le servir contre moi[44]. »

Les documents du XIIe siècle ne nous donnent pas souvent la surprise d’un aussi fier langage, et c’est rarement que l’on trouve l’expression aussi nette du sentiment de devoir et de dévouement, faisant taire toute préoccupation d’intérêt personnel.

Le duc de Bourgogne, en relevant Etienne de Mont-Saint-Jean de ses fonctions de sénéchal, n’avait pas voulu soumettre la délicatesse de son vassal à une trop rude épreuve ; le sénéchal étant le premier officier de sa maison et ayant pour mission de diriger les armées, c’eût été susciter un antagonisme trop direct entre les membres d’une même famille guerroyant les uns contre les autres, et n’avant déjà que trop de motifs d’animosités et de haines.

Etienne de Mont-Saint-Jean occupait les fonctions de sénéchal depuis que le précédent titulaire, Anséric de Montréal[45], était parti pour la croisade, d’où il n’était pas revenu. Le duc Eudes III ne trouvant pas dans ses vassaux directs un personnage assez puissant pour dominer et mettre d’accord les hauts barons qui entraient en lutte, crut prudent, dans les circonstances difficiles qu’il traversait, d’appeler à ces fonctions un des braves chevaliers appartenant à la Bourgogne-Champenoise, son arrière-fief, et étranger aux familles qui avaient déjà pris position dans ces démêlés. La charge d’Etienne fut confiée à Gaucher de Châtillon-sur-Marne[46], dont le rôle avait été brillant pendant la croisade, et qui avait tout crédit et toute autorité pour mener cette campagne à bonne fin.

Ces dispositions donnèrent à réfléchir aux seigneurs ligués, mais l’acte de soumission d'Etienne de Mont-Saint-Jean, qu’ils regardaient comme une défection, les mit dans une profonde colère. Guillaume de Champlitte était surtout irrité contre son beau-frère, et ne pouvait voir sans amertume son beau-fils Guillaume de Marigny[47] servir sous la bannière ducale. Sa femme Elisabeth de Mont-Saint-Jean soutenait au contraire le parti de ses frères ; cela mit la brouille complète dans leur ménage et leur divorce s’ensuivit ; chacun d’eux convola peu après à de nouveaux liens, et ce n’est pas sans étonnement que l’on voit Elisabeth remariée avec Bertrand de Saudon, qui figure le premier au nombre des cautions d’Etienne de Mont-Saint-Jean.

Eudes III avait réussi à détacher également des seigneurs révoltés Guillaume, sire de Pagny[48], gendre du comte de Mâcon et fils de Philippe de Vienne, seigneur d’Antigny, Sainte-Croix, Seurre, Saint-Georges, qui devint ensuite un de ses plus fidèles auxiliaires dans le comté. Après la reprise des hostilités, le duc s’était emparé des terres possédées par Hugues de Vergy, au-delà de la Saône ; il en gratifia Guillaume de Pagny, en récompense de ses services, ne retenant de cet abandon que la garde du domaine de Tontenant, appartenant aux religieux de Cîteaux[49].

Mais au moment où la lutte menaçait d’entrer dans la période la plus aiguë, des médiateurs effrayés des conséquences d’une guerre qui allait bouleverser toute la région et causer des dommages qui ne profitaient à personne, cherchèrent par des négociations à rapprocher les belligérants. Le duc bien avisé y prêtait les mains.

Ces négociations furent faites à l’abbaye de Cîteaux par l'entremise des religieux. C’est à Cîteaux que le duc Eudes III, en reconnaissance de la soumission du sire de Vergy et de l’hommage rendu pour son château, consentit et promit de lui remettre la sénéchaussée de Bourgogne, lorsque Gaucher de Chatillon, qui était investi de cette fonction, aurait cessé de vivre[50]. Il est certain que les médiateurs sont les témoins mêmes de ces importants traités : Gui, seigneur de Thil, Ponce de la Roche, Nicolas, prieur de Cîteaux, Hugues, chanoine de Saint-Etienne de Dijon, Nicolas, chanoine de Vergy[51]. Hugues de Vergy déclarait de son côté que son château était jurable et rendable au duc, chaque fois qu’il l’exigerait ; que le duc pourrait occuper Vergy quatorze jours consécutifs et pas davantage, sauf en cas d’une nécessité absolue, dont les abbés de Cîteaux et de la Bussière seraient arbitres ; qu’il aurait droit pendant son séjour de prendre du foin et de la litière pour ses chevaux. S’il survenait quelque dommage par suite de cette occupation, il en serait tenu compte et l’indemnité en serait payée quarante jours après que le duc en serait requis. Eudes III, de son côté, concédait à Hugues le château de Mirebeau, la garde de Fleurey et ce qu’il possédait à Barges, à Savouges et à Corcelles.

La partie la plus importante de ce traité portait comme clause principale que le sire de Vergy fiançait sa fille aînée au duc de Bourgogne, à laquelle il promettait le château de Vergy et tout ce qu’il avait en deçà de la Tille, s’il survenait un fils de cette alliance. Par réciprocité, Eudes III donnait à Hugues tout ce qu’il avait au-delà de la Tille, en réservant seulement que cet héritier pourrait, à son avènement, retenir la garde du monastère de Saint-Léger ou la céder à Guillaume de Vergy, fils de Hugues. Il fut également arrêté que si lu duc ne laissait de celte alliance aucun enfant capable de lui succéder, Vergy retournerait aux héritiers du cette maison, et que s’il lui plaisait de racheter la portion de Vergy possédée par les seigneurs de Mont-Saint-Jean, cette partie passerait également aux Vergy, qui en rendraient seulement hommage aux titulaires du duché[52].

Ces conventions équitables suspendirent les hostilités et donnèrent satisfaction aux intéressés. Le gendre du comte de Chalon, Etienne, comte d’Auxonne, souscrivit lui-même aux conditions de paix et en donna un acte séparé. Du consentement de Béatrix de Chalon, sa femme, de son fils Etienne et de ses autres enfants, il attesta que le fief et le château d’Auxonne serait jurable et rendable au duc, chaque fois qu’il en serait requis. Il réservait seulement que cette fidélité serait subordonnée à celle qu'il devait à l’abbaye de Notre-Dame-de-Losne et au monastère de Saint-Vivant de Vergy, et qu’il conserverait la faculté de se reconnaître vassal d’Otte, comte de Bourgogne, en remettant au duc le château d’Auxonne[53].

Il n’est pas téméraire de supposer que les concessions de nouveaux privilèges faits à la commune de Dijon pendant la période de lutte ; le droit sur le ban des juifs, le droit sur l’étalage des foires, la juridiction totale des délits[54], qui complétaient l’ensemble des franchises municipales, n’aient été délivrées par Eudes III, sous l'influence des embarras dans lesquels il se trouvait et par suite du besoin qu’il avait de la fidélité de ses hommes. Le dernier de ces documents est daté du 3 juillet 1197 ; nous pensons que c’est après cette date et pendant l’été de 1197 qu’eut lieu la pacification générale dont on vient de parler.

A la fin de cette même année, le duc de Bourgogne et le sire de Vergy étaient dans les meilleurs termes et paraissent ensemble dans divers actes. Eudes III atteste que Hugues de Vergy, du consentement de sa femme Gille (de Trainel), de ses fils Guillaume et Hugues, de ses filles Alais et Nicolette, a renoncé en faveur des chevaliers du Temple de Dijon à la possession du domaine d’Avosne qu’il revendiquait antérieurement[55]. Cette Alais ou Alix, fiancée du duc, est encore nubile, en 1198, lorsqu’elle parait sous le nom d'Alaiseth, dans une donation du sire de Vergy à l’abbaye de Sainte-Marguerite[56].

Philippe-Auguste, alors en guerre avec le roi d’Angleterre, était trop occupé à ses propres affaires pour prendre part aux démêlés de ses vassaux. Après une campagne malheureuse en 1197, il avait été contraint de conclure avec son adversaire une trêve d’un an. La guerre de 1198 ne lui avait pas mieux réussi, et fut suspendue par une nouvelle trêve passée au mois de novembre. Il résolut d’employer utilement ce délai en ralliant ses forces et en se préparant les moyens d’entrer en campagne avec plus d’avantage. De son côté, Richard Cœur de Lion ne cherchait qu’à augmenter le nombre de ses alliés ; on cite parmi les grands barons qui s’unirent à lui contre le roi de France : Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, Raimond VI, comte de Toulouse, le duc de Brabant, le comte de Guines, le comte du Perche, Louis, comte de Blois, Renaud de Dammartin, Gauthier, comte de Brienne. Les premiers jours de mai, Richard était passé à Dijon et avait fait des avances au duc de Bourgogne ; arrivé à Lyon le 14 mai, il délivra un diplôme de donation aux religieux de Cîteaux, auxquels il concédait l’église de Scardeburg avec toutes ses dépendances[57].

Les trêves contractées entre les deux souverains au mois de novembre 1198 coïncident avec la convocation qui fut envoyée au duc de Bourgogne de se trouver à Vincennes. C’est en novembre 1198 qu’Eudes III et Hugues de Vergy parurent à Vincennes à la cour de Philippe-Auguste avec les chevaliers bourguignons Gui de Thil, Jocelin d'Avallon, Ponce de Grancey, Etienne Vilain, seigneur de Ravières. Le duc s’engagea par un serment solennel, en présence des officiers de la couronne et de la reine-mère, à ne jamais contracter alliance avec Richard Cœur de Lion, à ne jamais paraître à sa cour, à ne se marier ni dans son entourage ni par sa médiation, mais seulement avec le consentement et l’autorisation du roi de France, conservant du reste le droit de se marier ailleurs à sa volonté et comme il lui plairait de le faire[58].

Philippe-Auguste, satisfait de cet engagement formel et se félicitant de soustraire ainsi un de ses grands vassaux à l’influence du roi d’Angleterre, son plus mortel ennemi, en témoigna sur-le-champ sa reconnaissance en faisant donation immédiate à Eudes III de ses droits sur l'abbaye et sur la ville de Flavigny[59], dont la possession avait soulevé jadis de nombreux conflits, et dont le fief, relevant primitivement de la couronne, appartint dès lors aux titulaires du duché.

Le mariage du duc de Bourgogne avec Alix de Vergy eut lieu dans l’été de 1199. A l’occasion de cette cérémonie, ils concédèrent l’un et l’autre au monastère de Saint-Denis de Vergy le droit de prélever un denier sur chaque chariot passant, soit à Vergy, soit à Vougeot, afin de subvenir aux Irais d’entretien d’un luminaire de cire, destiné à éclairer nuit et jour l’autel de l’église[60]. Eudes III déclara que les duchesses de Bourgogne ayant toujours été investies du droit de garde de l’abbaye des religieuses de Tart, sa nouvelle épouse Alix conserverait les mêmes prérogatives[61].

La sœur de la duchesse Alix, citée dans l’un des documents précités, se maria avec Anséric de Montréal, fils du sénéchal Anséric et de Sibylle de Bourgogne. Cette dame, inconnue jusqu’ici, est nommée Nicolette en 1197[62] alors qu’elle est encore nubile ; elle ne reparaît qu’après la mort de son mari, en 1224, et s’intitule Simonette, dame de Beauvoir, château situé près de Montréal-en-Auxois[63], qui lui avait été assigné en douaire. Elle jouissait de revenus provenant de sa dot assise sur la terre de Broye- les-Loups, près Autrey[64].

C’est à tort qu’André Duchesne dans sa Maison de Vergy (p. 379 et pr. p. 395), fait épouser Simonette par son propre frère Hugues, dont il fait la tige des Beauvoir en Franche-Comté. Il faut supprimer la première partie du livre IX de cet ouvrage, qui contient du reste tant de documents précieux. Anséric de Montréal et sa femme Simonette ou Nicolette de Vergy furent tous deux enterrés dans le prieuré de Saint-Denis ou de Notre-Dame de Vausse, qu’ils avaient fondé en souvenir de Saint-Denis de Vergy. Leur tombe sans inscription, mais facilement reconnaissable à leurs écussons, fut placée en face du maître autel de l'église, où elle est encore. Nous en donnons le dessin en tête de ce volume.

Pendant les années qui précèdent, l'abbaye de Flavigny avait été le théâtre de scènes inouïes et de scandales dont il est impossible de ne pas parler, d’abord parce que le duc de Bourgogne y parait, et ensuite parce que ces épisodes dont on a déjà donné des exemples, nous mettent au courant des luttes passionnées qui accompagnaient trop souvent les élections épiscopales et abbatiales. Tous les faits, détaillés dans une bulle du pape Innocent III, des premiers jours de juillet 1198[65], ne peuvent donner prise à aucune contestation, mais ils nous font assister à la vie intime des religieux et permettent de constater, au XIIe comme au XIe siècle, des mœurs sauvages et barbares, que la religion n’avait pas encore suffisamment adoucies. Cette affaire fait en quelque sorte pendant à celles qui ont été racontées par le chroniqueur Hugues de Flavigny cent ans auparavant. Par un scrupule très respectable, la bulle que nous analysons ne reproduit pas les noms des personnages qui sont les auteurs de ces scènes étranges et n’en donne que les initiales. Mais ces noms sont faciles à rétablir au moyen des chartes, et méritent d’être rapportés, parce qu’ils serviront sur ce point à rectifier des erreurs et à combler une lacune dans le Gallia christiana[66].

A la suite de malversations et de dilapidations qui n’ont pas été expliquées, Renaud, abbé de Flavigny dès 1185[67], avait été déposé par un légat du pape Célestin III, après avoir occupé pendant environ dix ans le siège abbatial[68]. Au terme fixé pour lui donner un successeur, le frère de l’abbé Renaud et neuf moines de la même abbaye sortirent du monastère et refusèrent de prendre part à l’élection. Ils ne voulurent pas davantage se présenter après une nouvelle convocation ; ils se réfugièrent dans une maison particulière, d’où ils envoyèrent dire à la communauté de Flavigny, réduite par leur absence à vingt-deux religieux, qu’ils ne comparaîtraient pas au chapitre, si le choix de l’élection ne se portait sur l’un des neuf. La communauté ne crut pas devoir se soumettre à cette minorité et a une sommation faite en tels termes ; elle fut d’avis, après avoir écouté le conseil des plus prudents, de choisir l’homme qui paraîtrait le plus apte à remplir les fonctions et qui défendrait le mieux les intérêts de l’église. Il fut décidé en outre que l’attitude des neuf rebelles les rendant indignes de l’élection, leur choix s’arrêterait sur quatre moines prêtres du monastère qu'ils désignèrent, l’élu devait être pris parmi ces quatre.

A l'unanimité, Aimon[69], religieux de leur ordre et alors prieur de l’église Sainte-Marie de Semur, fut nommé et reçu avec des chants d’allégresse ; suivant la coutume, on entonna le Te Deum laudamus et on installa l’élu sur le siège abbatial. Ensuite Aimon entra avec la communauté dans la salle capitulaire, mit les religieux sous la protection du Saint-Siège, et leur donna l’autorisation d’user de leurs droits qui leur permettaient de faire appel à toute élection ; puis il envoya le procès-verbal de sa nomination à ses supérieurs qui l’approuvèrent et le ratifièrent.

Pendant sept semaines et plus, Aimon garda l’administration de son monastère, jusqu’à ce que les rebelles, qui ne se tenaient pas pour battus, vinssent avec une multitude armée ayant à leur tête le moine Gislebert[70], occuper violemment l’abbaye. Les vingt-deux moines qui résistaient à leurs propositions furent traités honteusement, frappés jusqu’à effusion du sang et jetés brutalement à la porte. Gislebert entraîna dans son parti Eudes III, duc de Bourgogne, en lui remettant jusqu’à deux cents livres provinoises provenant des biens du monastère. Le duc ne prit que trop part à cette scandaleuse affaire, car après avoir contraint Aimon, alors réfugié au prieuré de Semur, à quitter le pays, il poussa plus loin son odieuse persécution et poursuivit les amis et les parents d'Aimon dans leurs châteaux, où il promena le fer et le feu. Puis, revenant à de meilleurs sentiments, il leur fit grâce et les laissa en paix.

Par représailles, les parents d’Aimon, indignés de l’outrage qui leur avait été infligé, n’avaient pas tardé à se coaliser, à envahir le prieuré de Semur, à se saisir du prieur qu’on y avait installé et à pousser la barbarie jusqu’à le mutiler, quem membris genitalibus mutilaverunt. Ce traitement féroce valut à leurs auteurs la peine de l’excommunication publique et de l’interdit qui fut lancé sur tous leurs châteaux. Aimon n’avait point personnellement pris part à cet acte inqualifiable, mais les relations et le commerce qu’il entretenait avec ses défenseurs lui valurent d’être enveloppé dans la même disgrâce et d’être aussi frappé de la peine d’excommunication.

Cette situation imméritée dans laquelle il resta pendant un an et demi, mettait l’abbé Aimon dans l’impossibilité de reparaître à Flavigny, et quand il fit des réclamations à l’autorité apostolique, ses adversaires prétendirent qu’on n’avait pas à répondre à un excommunié. D’ailleurs ceux-ci, au mépris des décisions précédentes et de toute convenance, avaient profité de l'absence du prieur, du doyen et des moines amis du plaignant, pour interdire l’accès du monastère à Aimon, puis procédant à l’élection d’un nouvel abbé, ils avaient choisi Gislebert, qui était alors hôtelier, hostolarium, de Vézelay. Gislebert fut reçu solennellement par les moines et les habitants de Flavigny, et installé sans contradiction avec tous les honneurs dus â son rang. Gauthier, évêque d’Autun, vint lui donner la bénédiction, l’installa dans la chaire abbatiale, lui donna l'investiture du monastère en lui remettant la corde des cloches, après quoi moines et bourgeois lui prêtèrent le serment de fidélité.

Les choses restèrent en cet état jusqu'à la fin du pontificat de Célestin III, qui avait donné son approbation à tout ce qui s’était passé. Les excommuniés, coupables d’avoir mutilé le prieur, furent relevés de la peine dont ils étaient frappés et furent admis à recevoir le baiser de paix, en payant une rente de cent livres pendant plusieurs années.

A l'avènement du pape Innocent III, en janvier 1198, les moines partisans et amis d’Aimon se dirigèrent sur Rome, pour demander justice et faire valoir les réclamations auxquelles on n’avait pas fait droit. C’est alors en juillet que le souverain pontife, dans la bulle précitée, s’adressant à Gauthier, évêque de Nevers, à Gui de Painblanc, abbé de Maizières et à Hugues, abbé de Vézelay, leur disait : « Nous, en vertu des droits apostoliques qui nous ont été confiés, sommes les distributeurs de la justice, nous vous enjoignons de terminer le différend qui s’est élevé entre Gislebert, abbé de Flavigny et Aimon, prieur de Semur et de faire comparaître les parties devant vous, etc. »

Une partie des accusations articulées contre l'abbé Gislebert furent sans doute reconnues vraies par les mandataires du pape, car en 1199, on trouve Aimon titulaire de l’abbaye de Flavigny[71]. Trois ans après[72], il était encore en fonctions, et il est probable que son ministère dura jusqu’à la promotion d'Hervé, que le Gallia Christiana[73] confond à tort avec lui.

Quant à l’abbé Gislebert, il trouva de nouveau un refuge dans les murs de la Magdelaine de Vézelay, asile trop facilement ouvert aux coupables, car Innocent III écrivait à la date de 1207[74] : « Bien que l’enquête faite sur l’état du monastère de Vézelay n’ait rien établi ni prouvé contre Gislebert, ancien abbé de Flavigny, sans doute parce que les témoins ne le considérant pas comme un moine de cette abbaye, n’ont pas songé à parler de lui ; comme ses actes sont évidemment condamnables, nous voulons qu’il soit exilé du monastère susdit et relégué dans un lieu de discipline plus sévère pour y faire pénitence de ses fautes.... »

 

 

 



[1] Voici les faits sur lesquels nous nous appuyons. Hugues III avait été marié en 1164-1165 (Voir notre t. II). Une charte de l’an 1186, passée à Dijon secunda hebdomada post resurrectionem domini, c'est-à-dire entre le 20 et le 27 avril (n° 746 du catalogue de nos actes), et donnée par son père, cite Eudes jam militis. Il était de règle d'adouber chevalier dans la vingt et unième année, et pour le duc héritier, ce jam militis indique bien qu'on n'avait pas laissé passer la limite d'âge inférieure. Une autre preuve nous est fournie par André Dauphin, comte d'Albon, frère d'Eudes III, né en 1184, puisqu'il est mis cette année en nourrice, et déclarant, le 6 novembre 1204, être dans sa première année de chevalier (U. Chevalier, Histoire des Dauphins du Viennois, p. 5).

[2] Dom Plancher, t. I, pr. LXXXXVI, et n° 658 du catalogue de nos actes.

[3] Voir Dom Plancher, t. I, pp. 368 et suiv.

[4] Archives de l'Isère, Vidimus du 23 septembre 1272, n° 870 du catalogue des actes.

[5] N° 872 du catalogue de nos actes. Oulx, qui appartenait à la France avant le traité d'Utrecht, fait maintenant partie des Etats sardes, diocèse de Turin.

[6] Pérard, pp. 214, 215. Les noms des témoins y sont méconnaissables.

[7] Nous n'avons pas à citer ces documents, dont le texte se trouve in extenso dans les Chartes de communes de M. Garnier.

[8] Orig. Arch. de la Côte-d’Or, n° 10470 ; édité Pérard, pp. 318, 319 ; Dom Plancher, t. I, pr. CXXXVIII.

[9] A. Duchesne, Ducs de Bourgogne, pr. p. 64 ; n° 903 du catalogue des actes.

[10] Dans notre premier volume.

[11] Corpus chronicorum Flandriœ, t. I, p. 15.

[12] V. Marlène et Durand, Thes. anecdot., I. t. col. 630.

[13] Corpus chronicorum Flandriœ, t. I, p. 15.

[14] Art de vérifier les dates. Voir les comtes de Flandre et ducs de Bourgogne. L'erreur est reproduite probablement d'après Dom Plancher.

[15] Catalogue de nos actes, n° 902.

[16] Art de vérifier les dates, voir ducs de Bourgogne et comtes de Flandre.

[17] Coussemaker, Documents relatifs à la Flandre maritime, p. 48 ; Table chronologique des diplômes imprimés de la Belgique, t. III, p. 43.

[18] Vredius, Généalogie des comtes de Flandre, t. I, p. 167 ; Warnkœnig, Flandrische Staats und Rechts-Geschichte, t. III, p. 326 ; Chartes et diplômes imprimés de la Belgique, t. III, p. 64.

[19] L'histoire du divorce de Philippe-Auguste avec Ingeburge a été racontée par M. Géraud, dans un excellent mémoire, couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : voir Bibliothèque de l'école des Chartes, 2e série, t. I, pp. I et 93 ; voir aussi L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe-Auguste, Instr., p. CXVII et p. 502.

[20] Guill. Neubrig. De reb. Angl., IV, 27 ; Roger de Hoveden, Recueil des historiens de France, t. XVII, p. 561 ; Annal. Aquicinct. mon. Ibid., t. XVIII, p. 546.

[21] Baluze, Miscell., I, I, p. 420.

[22] Guill. Neubrig,, de rebus Angl., t. V, p. 16.

[23] Guillaume avait été élevé à Saint-Germain-des-Prés sous l'abbé Hugues, son oncle, et avait été ensuite chanoine de Sainte-Geneviève, à Paris, avant de quitter la France et d'être abbé de Saint-Thomas de Paraclet. Il mourut le 6 avril 1203, âgé de 92 ans. André, chancelier du Danemark, avait fait ses études à Sainte-Geneviève de Paris. Il est donc certain que leur connaissance de la langue française les avait fait choisir pour cette délicate mission.

[24] Lettres du pape Célestin III, Recueil des historiens de France, t. XVII, p. 650 ; t. XIX, p 339, et mémoire de M. Géraud, déjà cité.

[25] Lettre d'André, chancelier de Danemark, au cardinal Melior, légat du pape ; Willemi abbatis Epist., lib. II, epist. LXV ; Migne, Patrologie latine, t. CCIX, pp. 716, 717.

[26] Guillemi abbatis Epist., t. II, p. 25.

[27] Guillemi abbatis Epist., t. II, p. 65 et 77.

[28] Guillemi abbatis Epist., 25, 34, 30, 65, 77.

[29] Nous avons déjà cité cette pièce dans les pages qui précèdent. Voir le n° 917 du catalogue des actes.

[30] Voir l'article consacré au duc Eudes III.

[31] Dom Plancher, t. I, pr. CL. Dans cette pièce figurent à la fois Hugues III, duc de Bourgogne, et Mathilde, duchesse de Bourgogne, ce qui est inadmissible ; Hugues III était mort avant le mariage de son fils. V. n° 976 du catalogue des actes.

[32] A. Duchesne, Maison de Dreux, pp. 44, 16.

[33] Archambaud V de Bourbon, grand-père de Mathilde, mourut en 1171, deux ans après Archambaud le jeune.

[34] Gall. Christ., I. IV, Instr. coll. 93 ; Migne, Patrologie latine, t. CCVI, col. 1080 ; Jaffé, Reg. pontif., t. II, p. 612.

[35] Nous empruntons ces détails à un excellent travail de M. Chazaud sur les Sires de Bourbon, dans lequel on fait justice des généalogies consacrées à cette maison par les auteurs les plus accrédités, et des pièces fausses habilement fabriquées par des compilateurs complaisants du XVIIe siècle.

[36] A cette date, Gui de Dampierre assura une rente de 100 livres à Alix de Bourgogne, mère de sa femme, lorsqu'elle prit le voile à l'abbaye de Fontevrault, où elle fut enterrée après trente-sept années de religion (Bibl. nat., Coll. Gaignières, vol. CXXXVII, fol. 93, titres de Fontevrault).

[37] Guillaume II, comte de Chalon, était aussi beau-frère de l’empereur Henri VI, dont il avait épousé la sœur Béatrix.

[38] Dès 1162, on trouve Joceran de Brancion, marié à Alix de Chalon, sœur de Guillaume II (Arch. de Saône-et-Loire, fonds La Ferté-sur-Grosne).

[39] Etienne, comte d'Auxonne, avait épousé Béatrix de Chalon, fille de Guillaume II.

[40] Labbe, Bibl. manus., t. I, p. 398. — Il faut observer que les sires de Mont-Saint-Jean possédaient en partie la châtellenie de Châtel-Censoir et les villages qui en dépendaient près de Vézelay.

[41] Etienne de Mont-Saint-Jean avait alors 41 ans ; il était né en 1152.

[42] L'original porte Remundum de Juncheri, et non Remundum de Mulcher, ainsi que ledit Duchesne, Maison de Vergy, pr., p. 165-166. Jonchery est un hameau de la commune de Diancey, canton de Liernais, arrondissement de Beaune.

[43] La généalogie des seigneurs de Mont-Saint-Jean explique suffisamment toutes ces parentés entre les Mont-Saint-Jean, les Vergy, les Chaudenay, les Champlitte, les Marigny et les Tri-Châtel.

[44] Orig., Arch. de la Côte-d'Or, B. 10470 ; édit. A. Duchesne, Maison de Vergy, pr., pp. 165-106 ; Gollut, Mém. Sequan., édition de 1592, p. 407. Ces auteurs n'ont pas reproduit la fin de la pièce.

[45] Anséric de Montréal, sénéchal de Bourgogne, était décédé avant 1196, car après cette époque, sa femme Sibylle acte seule avec ses enfants et parle de son mari défunt (Arch. de l'Yonne, fonds Pontigny, liasse LI). Les enfants d'Anséric n'eurent point la survivance de cette charge de sénéchal.

[46] Gaucher de Châtillon était fils de Gui de Châtillon-sur-Marne, et venait d’épouser Elisabeth, fille de Hugues IV, comte de Saint-Pol. C'est par suite de cette alliance qu’il devint plus tard comte de Saint-Pol. En 1189, il avait pris la croix avec Philippe-Auguste, dont il était cousin germain par sa mère Alif de France, fille de Robert Ier, comte de Dreux, frère du roi Louis VII. Il s'était signalé au siège d’Acre, où il perdit son frère, Gui de Châtillon. A ces fonctions de sénéchal de Bourgogne, il joignit celle de bouteiller de Champagne, que lui conféra le comte Thibaud.

[47] Guillaume de Marigny était fils d'Aimon de Marigny, premier mari d'Elisabeth de Mont-Saint-Jean, et se trouve cite dans l’acte de soumission d’Etienne de Mont-Saint-Jean.

[48] Guillaume de Pagny avait épousé Béatrix de Maçon, fille de Guillaume, comte de Vienne et de Mâcon.

[49] Arch. de la Côte-d’Or, Cartulaire de Cîteaux, n° 168, fol. 41 ; Pérard, p. 270 ; A. Duchesne, Maison de Vergy, p. 147 ; Toulet, Trésor des chartes, t. I, p. 247. La charte porte une date plus récente que les événements qu'elle relate.

[50] Gaucher de Châtillon, comte de Saint-Pol, ne mourut qu'en 1219, et Hugues de Vergy n'eut point la sénéchaussée. Son fils, Guillaume de Vergy, l'occupa après la mort de Gaucher et ses descendants la conservèrent pendant plus de trois siècles.

[51] A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. p. 451 ; Idem, Ducs de Bourgogne, pr. p. 64.

[52] Le traité primitif concernant ces dernières clauses ne nous a pas été conservé ; elles nous sont révélées par un nouvel accord, passé en décembre 1216, entre le duc Eudes III et Guillaume, fils de Hugues de Vergy. Voir A. Duchesne, Ducs de Bourgogne, pr. pp. 67-68 ; Idem, Maison de Vergy, pr. p. tôt ; Dom Plancher, t. I. pr. 176.

[53] On peut voir le texte de ce traité dans Dom Plancher, t. I, pr. CXLVIII ; A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. p. 122 ; Chifflet, Lettre touchant Béatrix, pp. 84, 85, et, pour l'intelligence de ces clauses, l'Art de vérifier les dates, édition de 1818, t. II, p. 51 ; Dom Plancher, dissertation, t. I, p. 153, et surtout Dhétel, l'Abbaye de Notre-Dame de Losne. Cette dernière abbaye avait été réunie à Saint-Vivant-sous-Vergy, en 1136, par une cession un peu forcée des chanoines de Saint-Vincent de Chalon, moyennant indemnité. Notre-Dame de Losne était pincée sous l'autorité de l'abbaye de Cluny. Alexandre III, à la date du VIII des ides de décembre 1178, confirma ces arrangements. L'importance de Losne augmenta celle de Saint-Vivant, qui fut érigé en doyenné par une bulle donnée à Avignon, le 26 août 1214.

[54] Pérard. pp. 338, 341 ; Garnier, Chartes de communes, pp. 27-28.

[55] Orig. Arch. de la Côte-d’Or, fonds de la commanderie du Temple de Dijon, H. 1169.

[56] Orig. Arch. de la Côte-d’Or, fonds Sainte-Marguerite, H. 676.

[57] Arch. de la Côte-d’Or, Cartulaire de Cîteaux, n° 467, fol. 85. — Cette pièce n’est que la ratification d'une donation antérieure, le 11 juillet 1190.

[58] Orig. Arch. nat. Trésor des chartes, J. 628 ; édité par A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. p. 152.

[59] Pérard, p. 270 ; Dom Plancher, t. I, pr. CLII. — Cet acte étant passé à Vincennes, il n'est pas douteux qu'il fut passé en novembre, comme le précédent auquel il doit faire suite.

[60] A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. p. 54 ; Idem, Ducs de Bourgogne, pr. p. 66.

[61] Arch. de la Côte-d'Or, fonds du Tart.

[62] Orig. Arch. de la Côte-d'Or, fonds des Templiers, H. 1169.

[63] Le château de Beauvoir était situé sur la rive gauche du Serein, au sommet d’un rocher qui domine la vallée d'Epoisses. L'emplacement fait partie de la commune de Savigny, canton de Guillon, arrondissement d’Avallon (Yonne). Cette forteresse a toujours été isolée, et bien qu'il n'en reste que des ruines envahies par le lierre, on peut en reconstituer l'ensemble. Une branche des seigneurs de Montréal en prit le nom ; c'est de là que sont issus les Beauvoir de Chastellux, illustrés par un maréchal de France.

[64] Voici les documents qui établissent l'identité de Nicoletto ou Simonette de Vergy avec la femme d'Anséric de Montréal :

1197. — Alix et Nicoletto, filles d'Hugues, seigneur de Vergy.

1221. — Anséric, seigneur de Montréal, donne sa garantie aux hommes de la commune de Dijon, dans le cas où la charte serait violée par la duchesse Alix, sa belle-sœur et son neveu Hugues Arch. de la ville de Dijon, B. I, privilèges et franchises, édité Maison de Chastellux, pr. pp. 303, 301. — Anséric mourut peu après et assurément avant 1223, puisque son fils Anséric et sa femme Agnès de Thil actent seuls. (Arch. de l’Yonne, fonds Montréal, édité Maison de Chastellux, pr. p. 310.

1224. — Gille (de Trainel), dame d'Autrey, mère de la duchesse Alix, atteste que Viard de Broyé, homme de sa fille, la dame de Beauvoir, a fait une donation à l'abbaye de Teuley (A. Duchesne, Maison de Vergy, pr. p. 395).

1324. — Simonette, dame de Beauvoir, notifie la même donation de Viard de Brove et met son sceau à la charte (A. Duchesne, Maison de Vergy, p. 396).

Duchesne, qui ne connaissait que ces deux dernières pièces, en tire des conclusions fautives. Il confond le Beauvoir, en Franche-Comté, avec le Beauvoir, près Montréal. — Aucun titre ne prouve qu’Hugues de Vergy, qu'il donne comme tige des Beauvoir, ait été marié, et rien n'autorise à faire son fils de Thibaud de Beauvoir.

[65] Migne, Patrologie latine, Innoc. III, Epist., t. I, p. 258, n° 299.

[66] Gall. Christ., t. IV, coll. 461-462.

[67] Renaud, abbé de Flavigny, remplaçait Gauthier, élu cette même année 1185 abbé de Saint-Médard de Soissons.

[68] Renaud eut cité dans un diplôme de Philippe-Auguste, en 1186, édité Martène, Ampl. Coll. I, 968 ; dans un acte de 1190 ; Cartulaire de l’évêché d'Autun, par M. de Charmasse, p. 17 ; déposé par Célestin III, qui ne prit la tiare qu'à Pâques 1191. Il exerçait encore ces fonctions sous Eudes III, qui n'eut qu'en 1193 le titre de duc.

[69] Aimon devait être de la famille de Grignon, à en juger par les personnages avec lesquels il figure comme témoin (Voir trois pièces de l'abbaye de Fontenay, citées plus loin).

[70] Gislebert parait appartenir à la branche de la maison de Grancey qui a possédé Lucenay-le-Duc, ce qui explique l'appui du duc de Bourgogne pour un membre de la famille de son connétable. Il est souvent question d'un Gislebert de Lucenay dans la chronique de Flavigny et de Gui de Lucenay, qui n'est autre que Gui de Grancey, frère cadet de Renaud de Grancey. Ce Gislebert serait un descendant de ces personnages (Cf. Pertz, Mon. Germ. histor., t. VIII, pp. 280, 502). La plupart des abbés et des évêques appartiennent à des familles féodales et il serait possible de trouver leurs noms.

Il est à craindre que Gislebert ou Gilbert, abbé de Flavigny, dont on a raconté les méfaits, ne soit le même personnage que l’abbé de Saint-Bénigne du même nom de 1212 à 1224.

[71] Arch. de la Côte-d'Or, fonds Fontenay. Orig., H. 571.

[72] Aimon, abbé de Flavigny, notifie une donation faite aux religieux de Fontenay, par Pierre, chevalier d'Alise (Orig. de 1202, Arch. de la Côte-d’Or, fonds Fontenay, H. 570.)

[73] Voici la rectification que nous proposons au Gall. Christ., t. IV, coll. 461-462 :

— 1185 à 1195. — Renaud, abbé de Flavigny.

— 1195. — Aimon, abbé pendant deux mois seulement.

— 1196 à 1198. — Gislebert.

— Fin 1198 à 1213. — Aimon.

— 1216 à 1228. — Hervé.

Il est certain qu'en 1197, Gislebert était abbé, car Aimon dans un titre ne prend que la qualité de prieur de Semur (Acte de 1197, Cartulaire de Fontenay, n° 201, fol. 45).

[74] Innocentii Epist., éd. Baluze, t. II, p. 49.