Séparation des races sous les premiers rois Mérovingiens.
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DANS la première partie de nos
Études, nous avons cherché à établir par une série de faits incontestables
que Clovis n'a point régné sur la Gaule comme conquérant ; qu'il y a été
appelé par le vœu des peuples comme chef et protecteur du parti catholique,
alors en lutte contre le parti arien, et auquel adhérait l'immense majorité
de la nation ; que les populations gallo-romaines se sont ralliées sous ses
drapeaux, qu'elles l'ont appuyé de toutes leurs sympathies, et qu'elles ont
contribué de tous leurs efforts au succès de ses armes ; qu'en conséquence il
n'a ni asservi ni dépossédé ces populations, qu'il ne les a privées ni de
leur liberté, ni de leurs biens, ni d'aucun de leurs droits civils ou
politiques, mais qu'il a laissé subsister les lois, les institutions, les
formes administratives, l'état social enfin tout entier, tel qu'il existait
avant lui dans les dernières années de l'empire, et qu'il s'est contenté de
prendre à la tête du gouvernement la place des empereurs ou plutôt celle des
patrices qui depuis longtemps représentaient dans l'occident la puissance
impériale. En même
temps nous avons fait remarquer que le pouvoir entre les mains du fondateur
de la monarchie mérovingienne dérivait de deux sources différentes : A
l'égard des Francs, ses compatriotes, il était d'une part le chef héréditaire
de la plus puissante tribu de la nation salienne, de l'autre le chef
militaire investi par les empereurs du commandement général des peuples
létiques dans le nord de la Gaule. A l'égard des populations gallo-romaines,
il était le défenseur de l'Église, le maître des milices, le consul, le
patrice gouvernant cette portion de l'Empire sous l'autorité suprême, quoique
nominale, des Césars d'Orient. Les
faits nous ont même enseigné que, contre l'opinion commune, ce fut dans le
second de ces titres, et non dans le premier, qu'il puisa les véritables
éléments de sa puissance. Nous avons vu que parmi les Francs, sa propre tribu
lui resta seule constamment dévouée à cause des liens de fidélité personnelle
qui attachaient les Germains à leurs chefs héréditaires. Mais les autres
fractions de la race salienne et la nation entière des Ripuaires maintinrent
leur indépendance et méconnurent son autorité. Sa conversion au christianisme
établit surtout une séparation profonde entre lui et les hommes de race
germanique, en même temps qu'elle lui conciliait l'attachement des
populations gallo-romaines. Une partie même de sa propre tribu l'abandonna
dans cette épreuve décisive ; ses parents, ses compatriotes devinrent ses
plus cruels ennemis. Pour triompher des dispositions hostiles des Francs, il
fut contraint, dans les dernières années de son règne, de leur faire une
guerre acharnée, et il ne crut son autorité solidement établie qu'après avoir
exterminé tous leurs chefs nationaux. Ainsi
la force matérielle qui fut l'instrument de ses victoires et la base de sa
haute fortune, ne put lui venir des tribus franques qu'il se vit obligé de
combattre, et dans lesquelles il eut plus d'adversaires que de soldats. Cette
force il la trouva dans la bravoure et le dévouement des milices gauloises,
qui, depuis la défaite de Siagrius et la soumission volontaire des provinces
au nord de la Loire, formèrent toujours la majeure partie de ses armées.
Cessons donc de répéter, d'après les traditions mensongères des chroniqueurs
du moyen-âge et des historiographes de la renaissance, que Clovis a conquis
les Gaulois par les armes des Francs ; il serait plus juste de dire qu'il a
conquis les Francs par les armes des Gaulois. Ces
assertions pourront paraître hardies, étranges même dans leur nouveauté, et
cependant elles n'ont rien d'hypothétique ni de hasardé
; elles se déduisent invinciblement des faits historiques tels qu'ils sont
établis par tous les témoignages contemporains. Il y a plus ; elles sont la
reproduction presque textuelle des propres paroles de Grégoire de Tours. Cet
illustre évêque s'adressant aux petits-fils de Clovis, leur rappelle les
exploits de leur aïeul dans les termes suivants dont je n'ai pas besoin de
faire remarquer la parfaite concordance avec ceux dont je me suis servi : «
Souvenez-vous, leur dit-il, de ce qu'a fait Clovis, le premier auteur de
votre gloire ; il a exterminé les rois qui s'étaient déclarés ses ennemis, il
a abattu des nations coupables, il a subjugué celles mêmes dont il tirait son
origine[1]. » Je n'aurai pas de peine à
prouver ici que dans la bouche de Grégoire de Tours, évêque gaulois, les
mots, nations coupables, noxias gentes,
ne peuvent désigner les populations de la Gaule catholique ses compatriotes
et ses co-religionnaires ; l'épithète noxia,
nuisible ou coupable, qu'il emploie dans d'autres passages, est toujours
appliquée par lui aux princes et aux peuples idolâtres ou ariens. D'ailleurs
dans les auteurs latins de cette époque, le mot gens sert constamment
à distinguer les nations barbares des anciens sujets de l'empire ; gentilis ou gentil était et est resté
jusqu'à nos jours synonyme de barbare et de païen. Lorsque
Grégoire de Tours tenait ce langage, soixante-dix ans à peine s'étaient
écoulés depuis la mort de Clovis ; les témoins. de
son règne vivaient encore ; il n'y avait pas cinquante ans que saint Remi
avait fermé les yeux. Et c'est à une époque aussi rapprochée des grands
événements qui ouvrirent le VIe siècle qu'en énumérant les titres de gloire
du héros mérovingien, un prélat sujet de ses petits-fils, passe sous silence
le grand fait de la conquête de la Gaule et de l'invasion des Francs dans
l'empire, ce fait qui, dans le- système de l'école classique, domine toute
l'histoire de la première race. Selon lui ce ne sont pas les Gaulois, ce sont
les Francs que Clovis a subjugués : patrias
gentes subjugavit. Que peut-on en conclure si
ce n'est que pour les contemporains cette conquête et cette invasion
n'existèrent pas ou qu'elles se présentèrent sous un aspect tout différent de
celui qu'on leur a supposé ? Aux
yeux de Grégoire de Tours comme à ceux d'Avitus et de saint Remi, Clovis
n'est pas le vainqueur des Gaulois, il est le vainqueur des Barbares. L'œuvre
de son génie et de son courage se résume en deux grands résultats, tous deux
également nécessaires à la sécurité de la Gaule. D'une part, il abaissa les
nations ariennes et les refoula vers les Alpes et les Pyrénées, de l'autre,
il, mit un terme aux incursions des peuples suéviques en les assujétissant
par la conquête de l'Allemanie et il força les Francs à se courber sous le
joug d'un gouvernement régulier. Par là il rendit à la Gaule catholique la
paix et la liberté ; il assura à l'Église une existence forte et indépendante
et il créa en même temps l'unité politique et religieuse du royaume qu'il
transmit à ses descendants. Regnum vobis
integrum illœsurnque reliquit,
dit Grégoire de Tours en s'adressant à ces princes devenus les oppresseurs de
la Gaule, pour les rappeler au rôle glorieux que leur aïeul avait rempli
comme défenseur de cette patrie et de cette Église que ses fils déchiraient.
« Imitez vos pères, ajoute-t-il, continuez les combats qu'ils ont si
glorieusement soutenus et renoncez aux guerres civiles qui ruinent vous et
votre peuple. Que votre concorde soit l'effroi des nations barbares et
qu'elles soient accablées par vos forces réunies[2]. » Le
véritable caractère des victoires de Clovis et des événements de son règne
étant ainsi bien déterminé, il en résulte comme conséquence incontestable que
la nation des Francs à cette époque ne se déplaça point pour envahir le
territoire gaulois et s'y fixer comme l'avaient fait, dans le Ve siècle, les
Bourguignons et les Wisigoths. Établis depuis plus de deux cents ans dans les
colonies létiques de la deuxième Germanie et du nord la Belgique, les Saliens
et les Ripuaires restèrent dans leurs anciens cantonnements et ne les
quittèrent pas pour se transporter avec leurs femmes, leurs enfants et tous
leurs biens mobiliers dans l'intérieur de la Gaule, selon l'usage des
Barbares. L'histoire, qui a décrit avec tant de détails toutes les
émigrations des peuples établis sur le sol de l'empire, ne dit pas un mot de
cette invasion qu'on a toujours supposée sans pouvoir rapporter un seul
témoignage authentique qui la prouve. Dans ces siècles que l'on croit si
obscurs, tout est clair pour qui veut arrêter ses yeux sur les documents
contemporains et oublier les fictions que l'ignorance du moyen-âge y a
substituées. Ces documents en main, nous suivons les Bourguignons, les
Wisigoths, les Ostrogoths dans leurs longues et pénibles marches depuis les
bords du Rhin ou du Danube jusqu'au cœur de l'empire. Nous voyons défiler au
milieu des colonnes armées les nombreux troupeaux qui les nourrissaient, les
charriots qui portaient leurs fortunes et leurs familles ; nous connaissons
les traités, les dispositions législatives, les actes administratifs qui
réglèrent leurs rapports avec les habitants du pays et avec le gouvernement
impérial ; nous assistons à leur installation dans les provinces et au
partage des terres qui leur furent attribuées. Pour les Francs, rien de
semblable. On veut que les populations Ripuaires et Saliennes se soient
déplacées en masse vers la fin du Ve siècle, et de ce vaste mouvement il ne
reste aucune trace ni dans les faits, ni dans les lois, ni dans les écrits de
tout genre qui datent du temps même où il se serait opéré. Qu'on essaie donc
de tirer cet événement du vague où on le laisse ordinairement, qu'on lui
assigne une époque précise, qu'on indique l'année où il aurait eu lieu, les
circonstances qui l'auraient accompagné, et l'on sera arrêté à l'instant par
des contradictions palpables, par des démentis formels. Dans
nos premiers volumes nous avons suivi pas à pas toute l'histoire du Ve siècle
; à chaque époque nous avons constaté les changements survenus dans la
géographie politique de la Gaule et dans la situation des peuples qui
l'occupaient, et nous avons constamment retrouvé les Francs aux lieux où ils
étaient établis dès le commencement de cette période, c'est-à-dire sur les
rives du Rhin et sur celles de l'Escaut ; c'est de là qu'est parti Clovis
pour fonder, nous avons vu par quels moyens, une domination qui devait finir
par embrasser la Gaule entière. Lorsqu'il s'est agi pour nous de retracer ce
grand règne, nous avons poussé la circonspection encore plus loin ; nous
n'avons pas craint d'entrer dans les détails les plus minutieux ; ce n'est
plus année par année, c'est presque mois par mois que nous avons développé la
série des événements. Qu'on veuille bien s'y reporter avec nous. Loin d'y
trouver quelqu'indice de l'émigration des tribus franques, on y rencontrera à
chaque pas de nouveaux faits qui prouvent que si des guerriers francs
suivirent Clovis dans sa glorieuse carrière et firent partie de ses armées,
le corps de la nation resta stationnaire, et aima mieux abandonner son chef
devenu chrétien que de s’associer à ses brillantes destinées. On y verra enfin
que le fondateur de la dynastie mérovingienne employa la dernière année de sa
vie à combattre et à soumettre les Ripuaires et les Saliens, sur l'Escaut et
sur le Rhin, précisément dans le territoire des anciennes colonies létiques
que Maximien et Constance-Chlore avaient établies au nord de la Belgique et
dans la deuxième Germanie. Il nous
reste maintenant à rechercher si le déplacement des populations franques ne
se serait pas opéré sous les premiers successeurs de Clovis. Mais ici notre
tâche devient plus facile ; les événements du VIe siècle sont mieux connus
que ceux du Ve, et nous pourrons nous borner à invoquer les témoignages des
premiers historiens de la monarchie. Interrogeons Grégoire de Tours, ce
témoin oculaire si bien instruit et si fidèle. Il se chargera de nous prouver
à chacune de ses pages que les Francs ne se confondirent pas avec les
populations gallo-romaines et que la séparation des races ne cessa point
d'exister sous les premiers rois mérovingiens. Clovis
était mort en 511, au moment où, par l'assujétissement des tribus franques
insoumises et par la convocation du concile d'Orléans, il avait achevé de
pacifier la Gaule et d'y constituer la monarchie catholique qui répondait à
tous les intérêts du pays. Ce grand homme laissait quatre fils. L'aîné,
Théodoric, qui avait pour mère une concubine, devait alors être âgé de plus
de trente ans ; car depuis longtemps déjà il était associé aux travaux et aux
exploits de son père, et il avait lui-même un fils en âge de porter les armes[3]. Les trois fils de Clotilde
étaient des enfants de douze à quinze ans. L'aîné, Clodomir, était né avant
le baptême de son père, probablement en 495 ou 496, car Clotilde avait eu
avant lui un fils qui mourut au berceau. Childebert était le second, et Clotaire
le plus jeune. On n'a peut-être pas assez remarqué l'influence de cette
triple minorité sur une puissance formée d'éléments hétérogènes, qu'un héros
avait fondée, et qui commençait à peine à se consolider sous la redoutable
pression de son bras et de son génie. La plupart de nos historiens
classiques, négligeant ces temps de faiblesse et de luttes obscures,
franchissent brusquement dix années pour arriver à l'époque où les princes
mérovingiens, en état d'agir par eux-mêmes, purent fournir matière aux récits
des chroniqueurs. Suivant
la coutume des Francs qui n'admettaient point de droit d'aînesse, le vaste
territoire sur lequel Clovis avait étendu sa domination fut partagé entre ses
quatre fils. On a
souvent dit que ce partage avait été fait par la voie du sort ; dans ce cas
le sort attrait été bien intelligent, et aurait produit des effets conformes
aux plus hautes vues politiques. Mais Grégoire de Tours et Agathias, sans
indiquer le mode suivant lequel on y procéda, se bornent à dire que l'on fit
les parts égales[4], ce qui n'est pas non plus
entièrement exact. Il est probable que cette division du royaume fut opérée
d'un commun accord entre Théodoric et Clotilde représentant ses fils, et
qu'on suivit les conseils des évêques et des principaux chefs de l'aristocratie
gauloise et franque. Théodoric
né d'une femme germaine, n'avait dans les veines que du sang barbare ; il
avait été baptisé avec son père qui, en lui confiant le commandement de ses
armées, l'avait sans doute initié aux secrets de sa politique ; mais il n'en
conservait pas moins les inclinations et les sentiments qu'il tenait de sa
naissance. Il aimait les Barbares qui n'avaient confiance qu'en lui et qui
saluaient le véritable successeur de Clovis dans ce guerrier d'un âge mûr et
d'une valeur éprouvée. Lui seul d'ailleurs pouvait défendre les frontières du
territoire mérovingien contre les attaques du dehors. Sans lui quel bras
aurait soutenu cette monarchie nais- sante livrée aux faibles mains d'une
femme et de trois enfants ? Le partage fut donc réglé d'après l'impérieuse nécessité
des circonstances où l'on se trouvait. Sous le
nom d'Austrasie ou royaume de l'est (Osier-Reich) on forma au fils aîné de Clovis
une domination composée de tout ce que son père avait conquis dans les
contrées germaniques. Dans ce lot on fit entrer d'abord le pays des Allemands
qui embrassait sur la rive gauche du Rhin toute la première Germanie et sur
la rive droite jusqu'au Danube une superficie égale à celle du cercle
impérial de Souabe au moyen-âge, puis les vastes états des Ripuaires qui
comprenaient, outre l'ancien territoire de la confédération franque entre le
Rhin et le Weser, les provinces gauloises de la première Belgique et de la
deuxième Germanie auxquelles on ajouta les cités de Reims et de Châlons qui
faisaient partie de la deuxième Belgique. Ce fut depuis ce temps que ces deux
grandes cités, séparées de leur province, commencèrent à former une région
particulière que l'on nomma Champagne Campania. Ce
royaume, ainsi composé, tout d'une pièce et parfaitement homogène, égalait
déjà en étendue le reste des possessions mérovingiennes. Cependant on y
joignit encore au centre même de la Gaule la riche province de la première
Aquitaine qui était le siège des plus puissantes familles de l'aristocratie
gauloise, et qui exerçait sur toutes les contrées celtiques une si grande
influence. La
raison qui fit placer cette province sous l'autorité de Théodoric est facile
à comprendre. Clovis avait passé toute sa vie à lutter d'une part contre les
nations ariennes établies dans la Gaule ; de l'autre contre les peuples
germaniques, toujours prêts à y renouveler leurs incursions. On pouvait
craindre que tous ces adversaires, rassurés par la mort du héros qui les
avait vaincus, ne voulussent tenter de nouveau la fortune des combats. Il
fallait donc que le seul prince mérovingien en état de leur résister pût leur
faire face sur toutes les frontières. Le lot attribué à Théodoric le mettait
en mesure de remplir cette mission. Maître de la première Aquitaine, il
pouvait, du haut des montagnes d'Auvergne, surveiller à la fois les
Bourguignons et les Wisigoths. Possesseur du vaste territoire des Ripuaires,
il maintenait les conquêtes que son père avait faites au-delà du Rhin, et il
se tenait prêt à repousser les invasions des Barbares de la Germanie
intérieure, ou les pirateries des Danois et des Saxons. L'avenir prouva que
ces prévisions n'étaient pas vaines, car il eut bientôt à lutter contre les
Wisigoths qui lui enlevèrent la cité de Rhodez[5], à repousser une descente des
Danois, dont la flotte était entrée dans le Rhin[6], et à porter la guerre jusqu'au
sein de la Thuringe germanique[7]. Quoi
qu'il en soit, il est certain que les lots furent loin d'être égaux entre les
fils de Clovis, et que l'aîné s'attribua la part du lion. Il se passa alors
quelque chose de semblable à ce que firent les premiers empereurs de Rome,
lorsqu'ils partagèrent avec le sénat le gouvernement des provinces. On sait
qu'ils se réservèrent celles que l'on nommait armées, parce qu'il y avait des
frontières à défendre, des soldats à commander, des ennemis à combattre, et
qu'ils abandonnèrent aux sénateurs les provinces intérieures ou désarmées,
dont l'administration offrait moins de dangers, mais donnait aussi moins de
force et de puissance. Théodoric en agit à peu près de même avec ses frères.
Il retint sous sa bannière tous les hommes de race germanique, et laissa Clotilde
gouverner, au nom de ses fils, les populations gallo-romaines, dont la
confiance et les sympathies lui étaient depuis longtemps acquises. Les
provinces gauloises que l'on appela Neustrie furent partagées en trois
royaumes, désignés par les noms de leurs capitales. Le royaume d'Orléans
échut à Clodomir ; Childebert eut celui de Paris, et Clotaire celui de
Soissons. Ces arrangements, amenés par une circonstance passagère,
produisirent néanmoins des effets durables, et eurent une influence très
marquée sur les destinées de la monarchie de Clovis. D'abord le royaume
d'Austrasie, réunissant à la fois le territoire le plus étendu et les populations
les plus belliqueuses, conserva sur les autres états mérovingiens une
prépondérance qui se manifesta en toute occasion et qui finit par faire
passer dans une famille austrasienne le sceptre de l'empire des Francs. En
second lieu, dès l'origine de la monarchie et le lendemain même de la mort de
Clovis, une ligne de démarcation complète se trouva établie entre la partie
germanique et la partie gallo-romaine des possessions mérovingiennes. Les
deux races furent séparées et ne purent se confondre. Nous croyons avoir
prouvé d'une manière incontestable que Clovis ne transplanta point les Francs
dans l'intérieur de la Gaule. Il est encore plus évident que cette émigration
ne put avoir lieu sous ses successeurs ; puisque dans la division des
royaumes mérovingiens, les nations germaniques formèrent tout d'abord un état
à part. De là
vient qu'au VIe siècle, le royaume d'Austrasie fut toujours considéré comme
la patrie des Francs et le véritable royaume de France, regnum
Franciœ. En 555, Théodebald, petit-fils de
Théodoric, étant mort sans laisser de descendants, Clotaire, auquel était
échu dans le premier partage le royaume de Soissons, s'empara de l'Austrasie.
Grégoire de Tours, en parlant de cet événement, dit que Clotaire se rendit
maître du royaume de France : Clotarius[8], post mortem Theodobaldi cum, regnum Franciœ suscepisset. Le nom
de France était donc resté attaché aux provinces germaines et belges, à
l'ancien territoire des Francs, parce que la masse de la nation ne l'avait
point quitté. Dans l'intérieur de la Gaule, toutes les provinces occupées par
des peuples barbares avaient pris le nom de leurs envahisseurs. Ainsi la
première Narbonnaise, dernière possession des Wisigoths, en deçà des Pyrénées
dans le VIe siècle, portait le nom de Gothia. La première Lyonnaise s'appelait
Burgundia, depuis que les Bourguignons s'y
étaient fixés en vertu de la concession de l'empereur Majorien. Mais le nom
de France n'avait été donné à aucune province de la Gaule Celtique ; parce
que nulle part les Francs n'y avaient établi des colonies de leur nation. Francia
était synonyme de Germania, du temps de Grégoire de Tours, comme du
temps de saint Jérôme. Nous
devons signaler pourtant deux exceptions à la démarcation des races, si
exactement tracée dans le partage des états mérovingiens. Déjà nous avons vu
que le royaume germanique d'Austrasie possédait au cœur même des contrées
celtiques les cités de la première Aquitaine. D'un autre côté, le territoire
des. Francs-Saliens, dans la deuxième Belgique fut séparé de la masse des
populations germaines. Sans doute, on pensa que ces tribus, dont Clovis
tirait son origine, et qui avaient formé le clan héréditaire des Mérovingiens
resteraient attachées par dévouement personnel à la veuve et aux enfants de
leur chef. D'ailleurs les royaumes gaulois de la Neustrie, nom sous lequel on
désignait les États attribués aux fils de Clotilde[9], auraient été trop affaiblis,
si on ne leur avait laissé pour appui aucune fraction de ces milices barbares
considérées depuis longtemps même dans l'empire romain comme la véritable
force des armées. Les Saliens restèrent donc dans le partage de Clotilde.
Auquel de ses fils furent-ils attribués d'abord ? c'est ce qu'il est
difficile de déterminer avec certitude, parce que le partage primitif entre
les royaumes de Soissons, d'Orléans et de Paris fut presque aussitôt annulé
par la mort de Clodomir, et qu'il fallut procéder à une nouvelle répartition.
Il est certain du moins qu'alors le territoire des Saliens fut divisé entre
le royaume de Paris, que gouvernait Childebert, et le royaume de Soissons,
échu à Clotaire[10]. Théodoric
n'eut rien dans ce second partage, et les états de Clodomir furent divisés
entre les deux autres fils de Clotilde[11] ; la séparation du royaume
franc et des royaumes gaulois, de l'Austrasie et de la Neustrie subsista
telle qu'elle avait été établie d'abord. Il est
à remarquer que les populations pour lesquelles on fit exception au principe
de la division des races en furent de part et d'autre également mécontentes.
Les nobles cités-de la première Aquitaine se virent à regret soumises à la
domination barbare des rois d'Austrasie. Elles n'eurent pourtant pas
réellement à s'en plaindre ; car rien ne fut changé dans leur régime
intérieur, et l'aristocratie romaine y resta maîtresse de l'administration
comme dans les autres parties de la Gaule. Nous connaissons les noms de
presque tous les comtes ou gouverneurs de l'Auvergne pendant la première
moitié du VIe siècle ; il n'en est pas un seul qui n'ait appartenu aux
familles sénatoriales du pays[12]. Les rois d'Austrasie
appelaient à leur cour les fils des nobles gaulois et les comblaient de
faveur[13]. Ils faisaient venir des
missionnaires de l'Aquitaine pour prêcher le christianisme aux Francs encore
païens, et prêtaient à leur prosélytisme un énergique appui[14]. Mais tous ces bienfaits ne
ramenaient pas des esprits prévenus, et les Aquitains n'en gémissaient pas
moins de se voir comme séparés de la grande famille celtique, et forcés
d'obéir à un maitre qui résidait sur les bords du Rhin. Parmi
la noblesse arverne, la famille Sidonia tenait toujours le premier rang,
quoiqu'elle eût un peu perdu de sa popularité par la facilité avec laquelle
Apollinaris, fils de l'illustre évêque Sidonius, s'était rallié au
gouvernement des Wisigoths. Nous avons vu qu'après la mort de Clovis, la
ville de Rhodez était retombée au pouvoir de ce peuple arien. L'évêque de
cette cité était toujours Quintianus, ce fougueux défenseur du catholicisme,
ce partisan zélé des Francs dont nous avons signalé le rôle actif dans les
événements qui amenèrent la chute de la monarchie gothique[15]. Il fut forcé de fuir pour la
troisième fois et-de chercher encore un asile en Auvergne. Précisément alors
l'évêque de Clermont, Eufrasius, vint à mourir. Tons les vœux du peuple et du
clergé appelaient Quintianus, le martyr de la foi, à lui succéder sur le
siège épiscopal. Mais Apollinaris ambitionnait cette place que son père avait
si glorieusement remplie, et pour y parvenir il eut recours à cet esprit
d'intrigue qui était si familier aux Romains du Bas-Empire. Il fit agir Alchima, sa sœur, et Placidina,
sa femme, auprès de Quintianus pour le décider à se désister de la
candidature que le vœu public lui avait en quelque sorte imposée. Les hommes
à convictions sincères et énergiques sont faciles à ébranler lorsqu'on fait
appel à leurs sentiments généreux. Quintianus renonça sans peine à des vues
ambitieuses qui le touchaient peu[16], et céda la place à son adroit
concurrent qui déjà était parti secrètement pour Metz, les mains chargées d'è
présents, afin de solliciter de la faveur du roi d'Austrasie la nomination
qu'il désespérait d'obtenir du suffrage libre de ses concitoyens. Car, dit un
pieux écrivain de ce temps, dès-lors commençait à germer ce système de
corruption qui fait qu'on n'obtient plus l'épiscopat qu'en achetant la
protection des rois ou en payant les votes du clergé[17]. Théodoric
crut faire un acte de sage politique, et rattacher à son gouvernement la
noblesse arverne en mettant à la tête de la cité un de ses plus illustres
représentants. Apollinaris fut évêque, mais il ne jouit pas longtemps du
fruit de ses intrigues ; il mourut quatre mois après, déchu par sa conduite
équivoque du rang élevé où les vertus et le génie de son père avaient placé
le nom de Sidonius dans l'estime publique. Alors
enfin Théodoric, instruit des véritables sentiments du pays, consentit à
l'élévation de Quintianus qui fut intronisé sur le siège épiscopal de
Clermont aux applaudissements de tout le peuple. Il est juste, avait dit le
fils de Clovis, que nous fassions quelque chose en faveur de celui qui a tant
souffert pour nous. Ces paroles généreuses furent accueillies par la
population avec reconnaissance. Mais Arcadius, fils d'Apollinaris et héritier
de son influence et de ses prétentions, se jeta dès ce moment dans le parti
des mécontents, où il entraîna la nombreuse clientèle de sa famille. En 531
Théodoric était engagé dans une guerre acharnée contre les Thuringiens. Ces
expéditions, au centre de la Germanie, étaient toujours pour la Gaule un
sujet d'effroi. Il semblait que ces sombres forêts qui avaient englouti tant
de légions romaines dussent être le tombeau de tous les téméraires qui
oseraient y pénétrer. Théodoric
avait d'abord éprouvé quelques échecs ; le bruit se répandit en Auvergne que
son armée était détruite et que lui-même avait été tué. Aussitôt Arcadius,
peut-être auteur de ces rumeurs populaires, se rend à Paris près du roi
Childebert, dont les états, depuis la mort de Clodomir, s'étaient étendus
jusqu'à l'Aquitaine[18], et au nom de la noblesse
d'Auvergne, il le supplie de prendre sous sa protection cette cité décidée à
se soustraire au joug des Austrasiens. Les enfants de Clotilde avaient
toujours dans le cœur un levain de haine et de jalousie contre le fils de la
concubine. Childebert accueillit avec joie les propositions d'Arcadius et
consentit à le suivre à Clermont. Cependant, par prudence, il sembla vouloir
donner à cette démarche l'apparence d'un voyage d'agrément. Je.ne voudrais
pas mourir, disait-il, sans avoir vu cette Limagne d'Auvergne qu'on dit si
riante et si belle[19]. Arcadius lui avait promis que
la population entière accourrait avec enthousiasme sur son passage. Mais
l'effet de ses intrigues ne s'était pas étendu au-delà du cercle de ses
parents et de ses amis. En arrivant à Clermont, il trouva les portes de la ville
fermées, et il fut obligé de forcer une serrure pour y introduire le nouveau
roi[20]. Cette
petite révolution ne dura pas longtemps. Bientôt on apprit que Théodoric
était vivant et avait repassé le Rhin avec son armée triomphante. Dès-lors
l'effroi gagna tous les cœurs. Childebert se hâta de sortir de l'Auvergne en
désavouant les projets ambitieux qui l'y avaient conduit. Arcadius, aussi
lâche qu'il avait été imprudent, abandonna sa patrie dans le péril où il
l'avait jetée, et se réfugia dans la cité de Bourges qui appartenait à
Childebert, au service duquel il s'attacha pour toujours[21]. Placidina,
sa mère, et Alchima, sa tante, ces femmes
intrigantes que nous avons déjà vues mêlées aux brigues d'Apollinaris, et qui
sans doute jouaient un grand rôle dans les complots de son fils, furent
arrêtées à Cahors, exilées et dépouillées de leurs biens. La
révolte était ainsi étouffée et l'Auvergne demandait grâce pour ses velléités
d'indépendance. Malheureusement pour elle Théodoric avait ramené de la
Germanie une armée de Barbares avides de pillage, et qui se plaignaient de
n'avoir rapporté de leur campagne contre les Thuringiens qu'une gloire
stérile pour prix de leurs dangers et de leurs fatigues. L'Auvergne rebelle
était une riche proie offerte à la cupidité de ces farouches soldats. Ils
demandèrent qu'elle leur fut livrée, et comme le roi
hésitait, ils le menacèrent de l'abandonner et d'aller se ranger sous les
drapeaux de ses frères qui préparaient alors contre la Bourgogne une
expédition à laquelle Théodoric n'avait point voulu s'associer. Les mœurs
germaniques autorisaient cette indépendance des guerriers ; lorsque leur roi
refusait de les conduire au combat, ils avaient droit de faire la guerre pour
leur compte en se donnant des chefs de leur choix. Chez eux on était roi par
droit de naissance et général par élection[22]. Théodoric fut forcé de céder à
leurs cris et à leurs menaces. « Suivez-moi, leur dit-il, et je vous
mènerai-dans un pays où vous aurez de l'or, des troupeaux et de riches
vêtements autant que vous en pouvez désirer[23]. » Les Francs applaudirent, et
cette troupe barbare vint fondre sur l'Auvergne. La
malheureuse province n'avait aucun moyen de défense. Ceux qui l'avaient
poussée à la révolte avaient été les premiers à l'abandonner lâchement.
Cependant on voit par les récits de Grégoire de Tours et de quelques Vies de
saints, que Clermont n'ouvrit ses portes qu'après avoir obtenu une sorte de
capitulation par l'intermédiaire de son vénérable évêque Quintianus, et que
sur plusieurs points, la population des montagnes, réfugiée dans des
châteaux-forts ou dans des lieux inaccessibles, repoussa courageusement les
attaques des envahisseurs. Mais ces résistances isolées n'empêchèrent pas
l'armée austrasienne de se répandre dans toute la contrée, de tout ravager et
de tout détruire[24]. Les habitants eux-mêmes furent
emmenés comme esclaves sur les bords du Rhin et de la Meuse avec les
richesses dont on les avait dépouillés, et ce beau pays devint presqu'un
désert. Aucun
événement ne produisit plus de sensation dans la Gaule à cette époque que le
désastre de l'Auvergne, clades Arverna,
comme l'appellent les écrivains contemporains qui fixent souvent la date de
leurs récits en rappelant cette ère funeste[25]. En effet, ces calamités
avaient révélé pour la première fois aux Gaulois ce qu'ils pouvaient avoir à
craindre de leurs nouveaux maîtres ; elles leur avaient appris combien était
peu stable cette sécurité qu'ils croyaient avoir achetée en se plaçant sous
la protection de l'épée victorieuse de Clovis. La
rébellion des Francs qui força Théodoric à dévaster malgré lui la plus belle
partie de ses domaines, a été citée par les historiens et les publicistes
comme une preuve du caractère purement germanique qu'ils ont presque tous
attribué au gouvernement mérovingien. Ce fait a même été invoqué comme
constatant l'intervention des masses dans les affaires publiques, et révélant
ainsi un des éléments de la constitution nationale à cette époque. Mais on
aurait dû remarquer que cette scène s'était passée dans le royaume
d'Austrasie. Elle s'y renouvela sous le règne de Théodebald, petit-fils de
Théodoric. Ce prince, faible et maladif, n'ayant pu se mettre à la tête des
guerriers austrasiens pour les conduire en Italie, ils se choisirent des
chefs et allèrent malgré leur roi prendre part aux luttes sanglantes qui
déchiraient ces belles contrées. On reconnaît là les vieilles mœurs des
Germains telles que Tacite les a dépeintes. Mais on chercherait en vain
quelque chose de semblable, au commencement du VIe siècle, dans les royaumes
neustriens, composés de provinces purement gauloises. Faute de faire cette
distinction, on a souvent commis des erreurs graves en étendant à l'ensemble
de la domination mérovingienne des faits ou des principes qui n'étaient
applicables qu'à la partie germanique de cette monarchie. Nous
venons de voir ce qu'il en avait coûté à la première Aquitaine pour avoir été
réunie au royaume Germanique d'Austrasie. Les Francs-Saliens qui avaient été
compris dans la circonscription du royaume gaulois ou de la Neustrie
n'avaient point à craindre de pareils désastres. Mais ils se sentaient gênés
dans cette union contre nature avec des populations auxquelles ne les
rattachait aucun lien de sympathie. Cependant ils servirent fidèlement le roi
Childebert qui dut à leur valeur ses victoires en Espagne[26] et la conquête définitive du
royaume de Bourgogne. Les deux rois de Neustrie, Childebert et Clotaire
avaient réuni leurs forces pour cette expédition. Ils se partagèrent les
états bourguignons, et le roi d'Austrasie qui avait refusé de se joindre à
eux n'eut encore aucune part dans cet accroissement de territoire[27]. Un
pieux cénobite nommé Treverius, né dans l'Aquitaine d'une famille romaine,
était venu s'établir vers l'année 520 dans un faubourg de la ville de
Thérouanne : Son zèle pour la prédication du christianisme l'avait conduit
dans ces contrées dont les habitants étaient encore presque tous païens. Il
vit les Francs qui avaient suivi Childebert en Bourgogne, revenir de cette
expédition avec de longues files de captifs qu'ils traînaient après eux et
des charriots chargés de butin[28]. Ce pays était donc toujours la
demeure des Francs-Saliens, le lieu où ils résidaient en corps de nation.
C'était de là qu'ils partaient pour guerroyer sous les drapeaux des rois
Mérovingiens ; c'était là qu'ils, venaient après la victoire déposer les produits
du pillage. Théodoric, en conduisant les Ripuaires en Auvergne leur avait dit
aussi qu'il leur serait permis de rapporter sur les bords du Rhin les
dépouilles de la cité rebelles[29]. Clotaire
ayant survécu aux deux autres fils de Clotilde, morts sans enfants, et même à
la descendance de Théodoric qui s'éteignit à la troisième génération, se
trouva seul maitre de tous les états que Clovis avait possédés et que des
acquisitions nouvelles avaient déjà bien agrandis. En subjuguant les
Thuringiens et les Bavarois, les rois d'Austrasie avaient reculé les limites
de l'empire mérovingien dans la Germanie centrale jusqu'au Danube et aux
montagnes de la Bohême, et par la conquête du royaume de Bourgogne et de la
province d'Arles, la Gaule entière s'y trouvait comprise à l'exception de la
première Narbonnaise restée seule au pouvoir des Wisigoths. Cet empire qui
embrassait plus du tiers de l'Europe, égalait presque en étendue celui de
Charlemagne ; mais il suffit de jeter les yeux sur la carte pour voir que la
barbarie germanique y tenait beaucoup plus de place que la civilisation
romaine. En prêtant l'appui de ses sympathies à la fondation de la monarchie
de Clovis, la Gaule avait cru ressusciter sa vieille indépendance,
reconstituer sa nationalité, et elle se trouvait comme incorporée dans cette
Germanie dont elle avait voulu se faire une barrière contre les invasions du
nord. La
séparation des races dans les partages faits après la mort de Clovis déguisa
d'abord les conséquences de cet état de choses. Mais lorsque l'Austrasie et
la Neustrie se trouvèrent réunies dans la même main, on vit aussitôt
l'élément germanique prédominer et prendre une supériorité de plus en plus
marquée sur l'élément romain. Sous les règnes de Clotaire Ier, de Clotaire
II, de Dagobert, ce progrès est facile à suivre. Les noms germains deviennent
plus communs dans l'histoire, les mœurs barbares 'établissent à la cour et
s'infiltrent dans tous les rangs de la société ; bientôt on distingue à peine
les hommes d'origine romaine des descendants des Cattes et des Suèves. A la
fin du vue siècle, la Gaule, surtout au nord de la Loire, était
presqu'entièrement germanisée. Clotaire,
dès la première année de son règne en Austrasie ou en France, in Francia,
eut occasion d'éprouver la turbulence de ses nouveaux sujets. Les Saxons, ces
éternels ennemis des Germains, avaient fait des incursions sur le territoire
ripuaire, entre le Weser et le Rhin. Clotaire s'avança contre eux avec une
armée ; mais, ayant reçu des propositions de paix, il s'arrêta et voulut
traiter avant de combattre. C'était enlever aux Francs leur plus doux
plaisir, celui de la vengeance. Une émeute furieuse éclata dans le camp ; les
guerriers austrasiens déchirèrent la tente du roi, et le forcèrent de marcher
à leur tête. Traîné par eux sur le champ de bataille, il fut vaincu, et
s'estima trop heureux d'obtenir après cet échec la paix que ses farouches
soldats l'avaient contraint de refuser avant[30]. Chez
les Francs-Saliens de la Belgique, les mœurs germaines avaient aussi conservé
toute leur rudesse, et malgré les efforts de Clovis et des évêques établis
par lui, le paganisme s'y maintenait toujours. Clotaire ayant été visiter la
cité d'Arras, les chefs francs l'invitèrent à un de ces grands festins dans
lesquels les Germains avaient coutume, suivant Tacite[31], de traiter toutes les affaires
importantes. Le roi amena avec lui, à cette réunion, l'évêque d'Arras, saint
Védast, qui le suivit dans l'espoir de gagner quelques âmes à Dieu. En
entrant dans la salle, le pieux missionnaire vit rangées
autour des murs de hautes futailles remplies de bière, et apprit que ces
vases avaient été consacrés, suivant l'usage des païens, pour remplir les
coupes sur lesquelles se prêtaient les serments solennels. Le saint fit un
signe de croix, et aussitôt les cercles des vases s'étant rompus, la liqueur
inonda le pavé, au grand effroi, et probablement au grand regret des convives[32]. Je rapporte ce récit seulement
pour montrer que les Francs n'avaient renoncé ni à leur ancienne patrie, ni à
leurs anciennes superstitions, ni à leurs anciennes coutumes. Au milieu du
VIe siècle, ils habitaient les mêmes contrées et étaient restés les mêmes
hommes qu'avant l'avènement de Clovis. Telle
était cette barbarie germanique, barbaries, qui devait envahir peu à peu la
Romanie gauloise, Romania, comme l'appelle le poète Fortunat[33]. Cette
révolution sociale ne fut produite ni par de nouvelles invasions, ni par
l'asservissement, la destruction ou la transplantation violente des peuples.
Elle fut amenée graduellement par cette influence naturelle qui dans les
unions inégales finit par assimiler le plus faible au plus fort. De nouveaux
partages en retardèrent pendant quelque temps les effets. Après
la mort de Clotaire, en 561, la monarchie mérovingienne fut divisée entre ses
quatre fils, et dans la formation des lots on suivit exactement ce qui avait
été fait à la mort de Clovis. Le royaume d'Austrasie fut reconstitué en
faveur de Sigebert. Chérebert eut le royaume de
Paris, Gontran celui d'Orléans, auquel on réunit les anciens états
bourguignons ; le royaume de Soissons échut encore au plus jeune qui était
Chilpéric. Il est à remarquer que la province d'Arles ne fut attribuée à
aucun des quatre frères et leur appartint en commun. Chacun voulait avoir une
part de cette région à la possession de laquelle étaient encore attachées des
idées de prééminence telles, que les fils de Clovis 'avaient-cru consacrer
l'indépendance de leur pouvoir en se faisant céder par l'empereur Justinien
cet ancien siège du prétoire des Gaules. Il en fut de même de la cité de
Paris, après la mort de Chérebert, qui arriva dix ans plus tard ; l'ancienne
capitale de Clovis ne fit partie d'aucun lot, et il fut convenu qu'aucun des
trois frères survivants n'y entrerait sans le consentement des autres. Cette
mort nécessita, comme celle de Clodomir, une nouvelle division du territoire
neustrien ; mais cette fois le roi d'Austrasie réclama sa part de l'héritage.
Les motifs qui avaient rendu Théodoric étranger aux transactions faites entre
les fils de Clotilde n'existaient plus pour Sigebert. Ce fut un malheur pour
la Gaule ; car ce mélange des territoires et des races, par les discordes
intérieures qu'il amena, fut une des principales causes de la ruine de la
monarchie. Dans ce
second partage, le territoire des Francs-Saliens fut attribué à Chilpéric, et
réuni au royaume de Soissons, dont le rapprochait sa position géographique,
et dont il semble qu'il aurait dû toujours dépendre. Je n'ai pas besoin de
rappeler ici les causes de la violente scission qui ne tarda pas à se
manifester entre Chilpéric et ses Gères, et les inimitiés furieuses de
Frédégonde et de Brunehaut. Ces événements sont racontés par tous les
historiens, et une plume éloquente en a fait ressortir avec éclat l'intérêt
dramatique. Je m'arrêterai seulement aux faits qui peuvent servir à démontrer
les vérités que je veux établir. En 574,
après plusieurs années d'hostilités interrompues par quelques trêves,
Chilpéric ayant envahi le Poitou, qui appartenait à Sigebert, le roi
d'Austrasie résolut de prendre une revanche éclatante, et d'en finir avec son
ennemi. Il rassembla les contingents des nations germaniques, et à la tête de
ces forces redoutables, il pénétra jusqu'aux bords de la Seine, et occupa
sans résistance toutes les cités autour de Paris. L'approche de ces armées
austrasiennes, de ces bandes de farouches transrhénans, comme on les appelait
alors, causait toujours dans la Gaule une profonde terreur, et dans les
guerres civiles des Mérovingiens, toutes les fois qu'elles parurent sur les
champs de bataille, elles y décidèrent la victoire En lisant dans les
chroniques du Vie siècle la description de leurs marches, de leurs combats,
des dévastations qui marquaient leur passage, on se rappelle involontairement
ces autres transrhénans, reitres et lansquenets, bandes féroces et pillardes,
l'effroi de nos provinces, mais qui dans les guerres civiles du XVIe siècle
faisaient aussi pencher la balance en faveur du parti dont elles avaient
adopté la bannière. Chilpéric,
renfermé dans les murs de Rouen avec Frédégonde, voyait ses états envahis, et
tremblait de tomber entre les mains du vainqueur. Dans cette extrémité, il
pensa qu'il ne pourrait être nulle part plus en sûreté qu'au milieu des
Francs-Saliens de la Belgique, et il alla chercher un asile au pays de
Tournay, berceau de la grandeur de sa famille. Mais les Francs avaient peu de
sympathie pour les rois de Neustrie et leur cour demi-romaine ; ils voyaient
dans les Austrasiens des frères auxquels les rattachait la communauté de la
race, des mœurs et du langage. Entre les deux partis, leur choix fut bientôt
décidé. « Les
Francs, qui avaient été sujets de Childebert Ier, dit Grégoire de Tours,
envoient une députation à Sigebert pour qu'il vienne à eux, et qu'abandonnant
Childéric, ils le reconnaissent pour leur roi. Sigebert, ayant entendu ces
propositions, se mit en marche pour assiéger son frère dans la ville de
Tournay. Quand il fut arrivé à Vitry, village près d'Arras, toute l'armée des
Francs se rassembla autour de lui, et l'élevant sur le bouclier, le proclama
roi[34]. » Nous
avons prouvé plus haut que le territoire des Francs-Saliens de la Belgique
avait fait partie du royaume de Childebert. C'étaient donc ces mêmes Francs
qui élevaient Sigebert sur le pavois, et par conséquent à la fin du VIe
siècle ils étaient toujours fixés en corps de nation aux mêmes lieux où nous
les avons trouvés établis avant l'avènement de Clovis. La, plupart de nos
historiens, pénétrés de l'idée que les Francs s'étaient transplantés dans la
Gaule et vivaient disséminés dans les cités gauloises, ont dénaturé la phrase
de Grégoire de Tours, en disant que la couronne avait été offerte à Sigebert
par les seigneurs neustriens. Les faits démentent cette interprétation ; car
si les Francs, autrefois sujets de Childebert, avaient été disséminés dans la
Neustrie, Sigebert, déjà maitre de toutes les cités neustriennes, n'aurait
pas eu besoin de se transporter aux environs d'Arras, pour aller à la
rencontre de ce peuple salien qui l'avait appelé par une députation à venir
recevoir son hommage. L'élévation du nouveau roi sur le bouclier est comme la
rébellion des soldats austrasiens de Théodoric, de Théobald et de Clotaire,
une de ces scènes germaniques, qu'on chercherait vainement au VIe siècle
ailleurs que dans les contrées où la race franque s'était concentrée, et
avait conservé dans leur intégrité ses mœurs nationales. Le
mouvement populaire qui s'était opéré en faveur de Sigebert avait été si
prompt et si général, qu'on ne peut douter que l'union avec l'Austrasie ne
fût le vœu presqu'unanime de la nation salienne. Cependant, Frédégonde, née
parmi les Francs dont elle reproduisait si bien les mœurs et le caractère,
avait conservé sur plusieurs d'entre eux une mystérieuse influence. Deux
assassins soudoyés par elle poignardèrent. Sigebert au milieu de son armée,
et le succès de ce crime audacieux changea subitement la face des affaires.
Sigebert ne laissait que des enfants en bas-âge sous la tutelle d'une femme
étrangère, Brunehaut, fille des rois wisigoths d'Espagne. Sortie d'une race
odieuse aux Germains, ayant reçu l'éducation d'une Romaine dont elle avait
les goûts, les vices et les faiblesses, cette femme ne pouvait rallier les
sympathies des Francs. Les Saliens, restés sans chefs, revinrent sous les
drapeaux de leur roi, et Chilpéric put marcher immédiatement sur Paris à la
tête de cette même armée qui se préparait à l'assiéger dans son dernier
asile. Nous
n'avons pas besoin de faire remarquer l'enchaînement des faits historiques
qui démontrent, jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, que les
Francs-Saliens et Ripuaires ne cessèrent point d'habiter en corps de nation
les bords du Rhin et de l'Escaut, leur première patrie. Nous les y avons vus
sous Childebert et sous Théodoric ; nous les y avons retrouvés sous Chilpéric
et sous Sigebert. Pour compléter cette démonstration, il nous reste à prouver
que dans le cours du même siècle on ne les trouve nulle part transplantés en
masse dans l'intérieur de la Gaule. Nous
avons déjà eu occasion de faire remarquer que dans l'organisation
administrative des provinces de l'Empire romain, la vie politique était toute
concentrée dans les villes. Les campagnes n'avaient point d'existence
officielle, de représentation légale. Dans la Gaule spécialement, chaque cité
dominait en souveraine sur les subdivisions 'appelées papi ou pays, qui
composaient son territoire. Ce territoire rural n'avait pas d'autre nom que
celui de la cité et se confondait avec elle. Ainsi les cités de Paris, de.
Chartres, d'Orléans par exemple, n'étaient pas seulement des villes, mais des
provinces régies par une administration municipale qui avait son siège au
chef-lieu. Les
villes gauloises réunissant dans leur sein toute l'influence politique et
tous les pouvoirs locaux, aucun détail de leur organisation intérieure n'a pu
nous être caché. Les décrets des empereurs, jusqu'à la dislocation de la
puissance romaine, et plus tard les chroniques, les chartes, les formules,
nous font parfaitement connaître la constitution des curies dans lesquelles
résidait l'autorité municipale. Le maintien de cette organisation, sous les
Mérovingiens, ne peut plus être l'objet d'un doute ; l'ouvrage seul de M.
Raynouard, comme l'a dit M. Thierry ; suffirait pour mettre cette question hors
de controverse. S'il
n'est pas douteux que les municipalités gauloises continuèrent d'exister sous
les successeurs de Clovis, telles qu'elles étaient avant la fondation de sa
monarchie, il est également évident que les Francs n'y furent pas incorporés
et qu'ils n'y pouvaient même trouver place. En effet, dans ces municipalités
tout était réglé d'après les lois romaines ; les magistrats, les décurions,
les membres des sénats locaux, étaient élus suivant les formes déterminées
par les décrets des empereurs ; les registres de la curie s'ouvraient pour
recevoir tous les actes de la vie civile rédigés selon les prescriptions du
code Théodosien. Pour entrer dans cette organisation, il aurait fallu que les
Francs abjurassent leurs lois, leurs mœurs, leur état social, toute leur nationalité
enfin. C'est ce qu'ils ne firent certainement pas ; la raison l'indique et
l'histoire le constate, aussi dans les listes des membres des sénats
municipaux du VIe siècle, qui sont venues jusqu'à nous, on ne rencontre pas
un seul nom germanique[35]. Les
Francs n'étaient donc pas dans les villes gauloises, ou du moins ils n'y
avaient pas ; d'existence politique. Tout le monde l'a reconnu. Montesquieu
lui-même constate que les villes étaient presque toutes habitées par les
Romains[36]. « Les Romains, dit M.
Naudet, résidaient dans les villes et laissaient la campagne aux Barbares[37]. » Cela n'empêchait pourtant
pas qu'il n'y eût quelques Francs domiciliés individuellement dans toutes les
cités de la Gaule. Ils y étaient fixés, les uns par des fonctions publiques,
les autres par des bénéfices territoriaux que les rois leur avaient conférés,
par des acquisitions, des mariages, des relations de famille[38]. Peu nombreux et appartenant en
général à la classe supérieure de leur nation, ils ne faisaient point corps
au milieu des populations romaines ; ils y restaient isolés et comme
étrangers, ne prenant pas plus de part aux droits de la cité qu'à ses charges. Ne
trouvant donc point les Francs dans les villes, et croyant toujours, par
suite du système de la conquête, qu'ils devaient avoir été transplantés dans
l'intérieur de la Gaule, on les a cherchés dans les campagnes. Montesquieu,
voulant prouver que les Francs ne payaient pas d'impôts, cite un passage de
la Vie de saint Aridius où il est question des nouveaux recensements ordonnés
par Chilpéric, vers 580, pour augmenter le produit des contributions, mesure
qui excita dans la Gaule une fermentation générale et provoqua presque
partout des soulèvements populaires. Ce recensement, dit l'auteur de la Vie
du saint, fut opéré dans toutes les cités gauloises[39] : hœc
conditio universis urbibus
per Gallias constitutis
est adhibita. Montesquieu traduit ces mots par
toutes les villes, et en conclut que le tribut, affligeant principalement
les habitants des villes, n'était point applicable aux Francs qui
demeuraient dans les campagnes[40]. S'il n'avait eu que cette
preuve à alléguer à l'appui d'une opinion d'ailleurs très fondée, il aurait
été facile de renverser son argumentation. Car le mot urbs
pour les écrivains des Ve et VIe siècles, est synonyme du mot civitas et n'a pas un sens moins étendu. Ces deux
mots s'employaient également pour désigner non seulement une ville, mais
encore tout le territoire rural qui en dépendait. On pourrait citer un grand
nombre de passages de divers auteurs où le mot urbs
doit évidemment être pris dans ce sens général[41], et la phrase de la Vie de
saint Aridius, que nous avons rapportée plus haut, en est elle-même un
exemple. En effet, on ne peut douter que les impôts fonciers augmentés par
Chilpéric ne portassent sur les propriétés rurales comme sur les propriétés
urbaines. Car une des nouvelles taxes inventées par ce prince était d'une
amphore de vin par arpent de vigne[42]. Le mot urbes
doit donc s'entendre ici non seulement des villes, mais de leur territoire,
et par conséquent ce n'est pas comme habitants des campagnes que les Francs
auraient été exempts de l'impôt. « Mais, dit Montesquieu, les Romains seuls
réclamèrent, et ce fut le clergé qui déchira les taxes[43]. » La raison en est simple ;
c'est que la population des provinces gauloises était toute romaine et que
les évêques étaient ses organes légaux, ses représentants électifs. Quant aux
propriétaires francs qui pouvaient s'y trouver, leurs biens étaient en général
des terres fiscales concédées à titre de bénéfices militaires et comme telles
exemptes de l'impôt, ou si quelques-uns d'entre eux
devaient le payer pour des domaines acquis par vente, mariage ou autres
contrats civils, ils étaient en trop petit nombre pour ne pas se confondre
dans la masse de la population. L'auteur
du savant mémoire Sur l'état des personnes est certainement de tous les
écrivains modernes celui qui a le mieux connu la Gaule mérovingienne et qui a
donné les notions les plus justes et les plus complètes sur les différentes
classes de ses habitants. Mais il pensait, suivant l'opinion
presqu'universellement admise alors, que les Francs s'étaient établis dans
l'intérieur de la Gaule, et comme il avait trop d'érudition et de sagacité
pour ne pas reconnaître que les villes gauloises étaient entièrement
romaines, il a voulu, comme Montesquieu, placer les Barbares conquérants dans
les campagnes. « Les Francs, dit-il, tinrent à leur division de territoire
par canton ; ils appelèrent les districts de juridiction pagus, et les
Barbares qui les habitaient pagenses[44]. » Plus loin il indique les
mots populus campanensis,
peuple des campagnes, comme synonyme de peuple franc. Une telle autorité a
tant de poids dans la science que je suis obligé de traiter la question dans
tous ses détails pour maintenir la vérité de mes assertions. Les
campagnes n'ayant point eu, comme nous l'avons vu plus haut, d'existence
politique dans la Gaule romaine, elles prêtent jusqu'à un certain point un
champ libre aux hypothèses, car nous avons beaucoup moins de renseignements
sur l'état de leurs habitants que sur celui des habitants des villes.
Cependant le savant auteur que je viens de citer, clans plusieurs parties de
son mémoire et notamment dans le chapitre sur la condition des serfs, nous a
fait connaître la population des campagnes de la Gaule de manière à ne
laisser presque rien à faire à ceux qui depuis vingt-cinq ans ont traité ce
sujet après lui. Toute la partie laborieuse de cette population était de
condition servile. Il y avait différents degrés dans la servitude ; mais tous
les cultivateurs, colons, serfs de la glèbe, artisans, esclaves domestiques,
dépendaient d'un maître qui disposait d'une manière à peu près absolue de
leurs personnes et des fruits de leur travail. Cette multitude de serfs qui
peuplaient les villages n'avait aucun droit politique et à peine quelques
droits civils. Les maîtres jouissaient seuls de ces droits ; mais ils les
exerçaient dans les cités où ils résidaient habituellement ; car là était le
siège de tous les pouvoirs, là se concentrait la vie publique. Dans les mœurs
romaines, habiter la campagne était une sorte de déshonneur parce que c'était
renoncer à l'exercice de toutes les prérogatives du citoyen[45]. Nous
avons prouvé ailleurs que même avant l'érection des monarchies barbares, il
n'y avait point ou presque point de petites propriétés dans la Gaule.
L'aristocratie gallo-romaine possédait des terres immenses ; les gaulois
nobles avaient pour domaines des villages entiers, pour vassaux des milliers
de paysans. Toutes les portions du sol qui n'étaient pas dans les mains des
familles sénatoriales appartenaient à l'Église ou au fisc. Cet
état de choses ne changea pas sous la dynastie mérovingienne. Nous croyons
avoir démontré par des faits irrécusables que Clovis ne dépouilla point les
propriétaires romains. Tous les documents du VIe siècle présentent
l'aristocratie gauloise comme étant toujours en possession de ses grandes
richesses territoriales. Qu'on lise avec attention les récits de Grégoire de
Tours, et les Vies des Saints ; qu'on examine surtout l'origine des donations
faites aux couvents et aux églises, et les noms des donateurs, l'on verra
quelle énorme étendue de terres possédaient encore ces nobles gaulois,
héritiers des chefs de clans celtiques. Sans doute il y avait aussi dans les
campagnes des propriétaires francs. Les premiers rois mérovingiens donnèrent
beaucoup de terres fiscales à titre de bénéfice, et nous en avons cité plus
haut un exemple, en parlant des distributions de bénéfices territoriaux, que
Childebert fit à son retour d'Espagne, pour récompenser les services de ses
guerriers[46]. Les Francs d'ailleurs, qui
étaient en crédit à la cour ou qui exerçaient de hautes fonctions dans les
provinces, avaient mille occasions d'acquérir des propriétés foncières, et de
se constituer une existence de seigneurs terriens. Néanmoins, comme tous les
documents de l'époque le démontrent, ces propriétaires barbares étaient
comparativement peu nombreux, et ne pouvaient, dans aucun cas, constituer une
population à part, un peuple franc au milieu de la Gaule. Ces
raisons ne peuvent être détruites par les passages que le savant auteur du
mémoire sur l'état des personnes, a cités pour appuyer le sens qu'il
donne aux mots pagenses et campanenses ; car ils ne me paraissent pas
résoudre la question d'une manière décisive. D'abord
le mot pagus n'est point d'origine germanique. C'est un terme celtique
qui désignait dans la Gaule les subdivisions du territoire des cités ; il
s'est conservé dans notre mot pays qui se rapproche peut-être plus de
la prononciation primitive que la forme latine, et il avait pour équivalent
dans les langues germaniques le mot gau ou gheve. César appliqua le mot pagus aux divisions
territoriales de la Germanie, parce qu'il connaissait mieux l'idiôme celtique
que l'idiôme tudesque et qu'il transportait par analogie aux contrées
voisines les dénominations usitées dans la Gaule. C'est ainsi qu'il a appelé
cités les régions qu'embrassaient les grandes confédérations des peuples
germains et pagi les subdivisions de territoire occupées par les tribus qui faisaient
partie de ces confédérations[47]. Dans un autre passage il parle
de cent pagi qui dépendaient de la nation des Suèves[48]. Tacite, après lui, nous a
peint les chefs germains rendant la justice dans les pagi et les villages, per
pagos vicosque[49]. Tous les écrivains latins du
Bas-Empire se sont servis du mot pagus pour désigner un pays, une section de
territoire ; l'adjectif pagensis signifiait
un habitant du pays ; il était synonyme de paganus.
Mais le prologue de la loi salique nous offre un exemple de l'emploi du terme
germanique gheve dont pagus était la
traduction. Les trois pagi qui composaient le territoire de la nation
salienne y sont désignés par les noms de Salo-gheve,
Bodo-gheve, Windo- gheve.
D'après cela il est peu vraisemblable qu'on ait appliqué exclusivement dans
la Gaule, l'adjectif pagensis aux Francs
puisque le mot pages d'où cet adjectif était dérivé n'appartenait pas à leur
langue. La loi salique elle-même prouve le contraire, car elle définit le
Romain propriétaire celui qui possède quelque chose dans un pagus, is qui res proprio in pago possidet 1[50]. Cette définition n'est que le
sens développé du mot pagensis qui, dans
tous les auteurs de l'époque mérovingienne, signifie l'habitant d'un pays,
sans distinction de race. Grégoire
de Tours au livre 7, chap. 47 de son histoire, parle de graves désordres
occasionnés dans la Touraine par une sorte de guerre privée qui avait éclaté
entre deux familles de riches propriétaires. Les noms des deux adversaires,
Sicharius et Austrégisile semblent indiquer une
origine barbare ; cependant le père de Sicharius s'appelait Jean et les
hommes de race germanique à cette époque, ne prenaient pas encore les noms
des saints du christianisme[51]. La querelle avait commencé le
jour de Noël à un grand repas donné par Sicharius à Austrégisile
et aux autres habitants du pays, reliquisque
pagensibus. Je vois là un propriétaire qui
réunit chez lui ses voisins ; mais je ne vois rien qui indique que les
invités fussent Francs. Plus
loin, au chap. 18 du livre 8, le même historien dit que Childebert envoya une
armée en Italie, mais que l'expédition échoua par la mésintelligence des
chefs, et pour montrer l'anarchie qui régnait dans cette armée, il ajoute que
le duc Wintrion fut chassé par ses pagenses
et aurait même couru risque d'être tué par eux s'il n'eût pris la fuite. Nous
verrons plus bas quels étaient les pagenses
du duc Wintrion ; mais en général on désignait par ce mot, sans distinction
de race, les habitants du pays qu'un duc ou un comte gouvernait. Les pagenses d'un comte étaient ce qu'on appellerait
aujourd'hui ses administrés et comme chaque comte commandait à la guerre les
troupes levées dans son comté, ses pagenses
alors étaient ses soldats. Mais ils pouvaient être Francs, Allemands,
Bourguignons, Gaulois suivant le pays d'où ils sortaient[52]. Quant aux mots campania et campanensis
je ne crois pas qu'au Ive siècle ils aient jamais
signifié ce que nous entendons par campagne et habitants de la campagne. Dans
tous les passages de Grégoire de Tours où ces mots se rencontrent, ils
s'appliquent évidemment aux habitants de la Champagne, c'est-à-dire de cette
région de vastes plaines qui formait le territoire des cités de Reims et de
Châlons. Ainsi au livre 5, chap. 14, il dit que Chilpéric fit marcher une
armée contre la Champagne qui était la province frontière des rois
d'Austrasie du côté de la Neustrie et par conséquent le premier théâtre des
hostilités dans toutes les guerres civiles des princes Mérovingiens. Au chap.
3 du même livre ce sont au contraire les Champenois qui viennent attaquer la
cité de Soissons, collecti aliqui de Campania Suessionas urbem aggrediuntur. Mérovée fuyant la colère de son père va
demander un asile à ce peuple, constant ennemi de Chilpéric et de tous les
rois Neustriens, et Grégoire de Tours a soin d'expliquer que la Champagne
était dans le territoire de la cité de Reims, Meromus,
cum in Remensi Campania latitaret[53]. C'était déjà pour y chercher
ce fils rebelle que Chilpéric avait fait dans ces contrées l'invasion dont il
est question au chap. 14. Plus
tard nous voyons Frédégonde après la mort de son mari fixer sa résidence au
milieu des Francs de Tournay, apud Tornacenses Francos[54]. Ici il n'y a plus d'équivoque,
c'est bien des Francs qu'il s'agit. Mais aussi nous sommes au nord de la
Belgique, au berceau de la puissance de Clovis, dans cette première patrie
que la nation salienne n'avait point quittée. Une querelle s'étant élevée
entre deux familles considérables de cette nation, il se forma deux partis
qui excitèrent de grands troubles par leurs sanglantes hostilités.
Frédégonde, craignant pour sa propre sûreté au milieu de ces haines furieuses
s'efforça de rétablir la paix par un accommodement amiable ; mais n'ayant pu
y réussir, elle s'avisa, pour en finir, d'un moyen bien digne de son
caractère ; ce fut de réunir à un festin les trois principaux chefs des
factions ennemies et de les faire assassiner. Quoique cet expédient fût assez
? conforme à leurs mœurs nationales, les Francs furent indignés de tant de
perfidie unie à tant de cruauté. Les parents des victimes soulevèrent le
peuple ; Frédégonde fut retenue prisonnière dans son palais et l'on envoya
une députation au roi d'Austrasie, Childebert, pour lui offrir de lui livrer
la reine captive. Ainsi les Saliens tournaient toujours leurs regards dans
les moments de crise vers ce royaume de l'est auquel les rattachaient toutes
les sympathies de la nationalité germanique. C'était pour Childebert une
belle occasion de tirer vengeance du meurtre de son père Sigebert et de tous
les complots que Frédégonde avait tramés contre lui-même. L'ordre fut donné
aux milices de la Champagne de se lever aussitôt et de marcher sur Tournay ;
mais l'exécution de cet ordre ayant éprouvé du retard, Frédégonde délivrée
par le dévouement de quelques amis, eut le temps de se réfugier dans la
Neustrie et les Saliens découragés renoncèrent à leurs projets de révolte[55]. Il nous
reste encore à citer un passage de Grégoire de Tours où le sens du mot Campania n'est pas plus douteux que dans ceux que
nous venons d'analyser. Childebert avait ordonné une levée de troupes pour
combattre les Lombards en Italie. Les ducs Audevald
et Wintrion s'étant mis à la tête des milices de la Champagne, commoto Campaniœ
populo, traversèrent le territoire de la cité de Metz pour se rendre sur
les bords du Rhin où l'armée se rassemblait[56]. « Leurs troupes, ajoute
l'historien, commirent tant d'excès et de dégâts partout où elles passèrent
qu'elles semblaient traiter leur propre patrie en pays ennemi. » Les
circonstances de ce récit ne permettent pas de douter qu'il ne s'agisse
encore ici des peuples de la Champagne, et il nous apprend en même temps que
ces peuples étaient les pagenses de ce duc
Wintrion qui fut si malheureux dans une autre expédition en Italie. Il est
probable que Wintrion et Audevald commandaient,
l'un à la cité de Châlons, l'autre à la cité de Reims. Nulle part au reste,
ni dans Grégoire de Tours ni dans aucun écrivain du même temps, on ne
trouvera les mots campania et campanenses appliqués à d'autres contrées de la
Gaule. Nous
croyons avoir démontré jusqu'à l'évidence que les mots pagenses
et campanenses n'ont jamais désigné
exclusivement les Francs, et comme c'est seulement à l'aide de cette
désignation qu'on avait cru les reconnaître sur le sol gaulois, il est permis
d'en conclure qu'ils n'étaient pas plus établis en corps de peuple dans les
campagnes que dans les villes neustriennes. Une
dernière supposition les présente comme s'étant répandus dans les provinces
gauloises en troupes armées qui occupaient les principaux points du
territoire, à peu près comme les garnisons létiques dont la Notice de
l'Empire nous fait connaître les stations au IVe siècle. On a dit même que la
monarchie mérovingienne n'était que le campement d'une armée sur le sol
ennemi. Le roi était le général, les seigneurs ou leudes, les officiers, le
peuple entier les soldats. Cette hypothèse, née comme toutes les autres, de
la fausse idée qu'on s'était faite des circonstances qui amenèrent
l'établissement de la monarchie de Clovis, ne peut pas se soutenir en
présence des faits. Rien
dans les écrits et documents contemporains du VIe siècle n'indique
l'existence de garnisons permanentes de troupes germaniques à cette époque
dans les provinces intérieures de la Gaule. Nous avons vu Théodoric faire
occuper l'Auvergne par une armée de Francs-Austrasiens. Childebert et
Clotaire employèrent les Saliens à la conquête de la Bourgogne ; mais ces
occupations ne furent que momentanées. Les Saliens après la guerre revinrent
dans leur territoire au nord de la Belgique en y ramenant leur butin, comme
nous l'apprend la Vie de saint Treverius. Théodoric, après avoir comprimé la
révolte de l'Auvergne, y laissa pendant quelque temps un corps d'Austrasiens
sous le commandement d'un de ses parents nommé Sigivald, pour prévenir de
nouveaux soulèvements dans ce pays si rudement châtié et où devaient
fermenter tant de pensées de haine et de vengeance[57]. Mais malgré cette disposition
des esprits nous trouvons peu d'années après l'Auvergne gouvernée par le
comte Hortensius qui appartenait à une famille sénatoriale de la province[58], et gardée par ses seules
milices que Sigebert envoya plus tard, sous la conduite du comte romain
Firminus assiéger la ville d'Arles[59]. Certes, si une partie de la
Gaule devait être occupée sous les rois Francs par des garnisons permanentes,
c'était avant tout cette grande cité des Arvernes, siège des familles les
plus influentes de l'aristocratie celtique, et qui avait soutenu au Ve siècle
avec tant d'éclat les dernières luttes de la civilisation romaine contre les
envahissements des puissances barbares. Si cette province était livrée à
elle-même après une révolte, on ne peut pas supposer que les autres fussent
moins libres'. Les faits ne nous manqueront pas d'ailleurs pour prouver qu'il
n'y avait habituellement dans les cités gauloises aucune force militaire
étrangère au pays. Vers
585, le chambellan Eberulfe, poursuivi sur la
dénonciation de Frédégonde comme complice du meurtre de Chilpéric, s'était
réfugié à Tours dans la basilique de St.-Martin. On ne pouvait l'arracher de
cet asile sacré ; mais pour empêcher qu'il ne pût s'en évader, le roi Gontran
donna l'ordre aux milices d'Orléans et de Blois d'aller tour à tour garder la
ville et cerner la basilique[60]. Assurément s'il y avait eu une
force militaire quelconque cantonnée dans la Touraine ou dans l'Orléanais, on
n'aurait pas eu besoin de faire une levée en masse des habitants pour monter
la garde à la porte d'une église. En 574,
Sigebert avait envahi les états de Chilpéric dont le fils Théodebert occupait
avec une armée le Poitou enlevé par surprise aux rois d'Austrasie, ce qui
avait été la première cause de la guerre entre les deux frères. Sigebert
envoya de Paris aux milices de Touraine et du Dunois l'ordre de marcher
contre la cité de Poitiers. Les milices s'y refusèrent et le roi n'ayant pas
de troupes disponibles dans les provinces de l'Aquitaine qui lui
appartenaient, fut obligé de détacher un corps de l'armée austrasienne sous
les ordres des chefs francs Godégisile et Gontran qui vainquirent et tuèrent
le fils de Chilpéric[61]. Après
la mort de Charibert, le roi Gontran voulut prendre possession de cette même
cité de Poitiers dont Chilpéric s'était déjà emparé. Le pays était sans
défense. Deux nobles romains Basilius et Sigarius firent lever les habitants
et s'opposèrent courageusement, quoique sans succès, à l'invasion de l'armée
bourguignonne[62]. De ces
citations, qu'on pourrait multiplier à l'infini, il me semble résulter
évidemment qu'il n'y avait point de garnisons germaniques en permanence dans
les cités de la Gaule Neustrienne, puisque dans tous les moments de crise on
était obligé de faire lever la population pour suppléer à l'absence d'une
force militaire régulièrement organisée. C'était ce qu'on appelait mettre le
peuple en mouvement commovere populum.
Nous en avons rapporté plusieurs exemples. Ces
expressions des auteurs contemporains sont si claires et si positives qu'il
paraît difficile de se refuser à en reconnaître le sens. Mais comme leur
témoignage contrariait les préjugés historiques généralement admis, on a fait
des efforts incroyables pour en changer la signification. Ainsi on a prétendu
qu'en désignant par leurs noms les habitants des différentes provinces de la
Gaule, les Tourangeaux, les Poitevins, les Blaisois, les Auvergnats, Grégoire
de Tours avait voulu parler seulement des Francs qui résidaient dans ces
contrées. Tous
ceux qui ont lu avec quelque attention le texte de cet historien, savent
qu'il ne manque jamais, lorsqu'il parle des hommes de race germanique, de les
distinguer soigneusement des populations gallo-romaines. Quand il nous
montre, par exemple, les Francs qui habitaient Rouen, venant reprocher à
Frédégonde le meurtre de l'évêque Prétextat, il ne confond pas avec les
citoyens de Rouen, cives Rothomagenses, les
seigneurs francs établis dans cette, ville, seniores
franci hujus loci[63]. Le pays de Tournay était,
comme nous l'avons vu plus haut, occupé depuis le milieu du Ve siècle par la
nation salienne. Aussi Grégoire de Tours appelle toujours les habitants de ce
pays les Francs de Tournay, Franci Tornacenses 1[64] et non simplement les
Tournaisiens, Tornacenses, parce que les anciens noms des peuples et des
cités de la Gaule ne sont jamais appliqués par lui qu'aux populations
gauloises. J'en pourrais trouver la preuve à chaque page de son texte. Je me
bornerai à citer deux passages qu'il est tout-à-fait impossible de concilier
avec l'interprétation que je combats. Le premier est celui que nous avons
rapporté tout à l'heure et où l'historien décrit la résistance courageuse
opposée à l'armée de Gontran par Basilius et Sigarius qui avaient fait lever
le peuple du Poitou, collecta multitudine.
Les noms seuls des deux chefs du mouvement indiquent leur origine romaine, et
Grégoire de Tours confirme cette indication en disant qu'ils étaient citoyens
de Poitiers, cives Pictavi. S'il y avait eu
des Francs cantonnés dans le pays, assurément ce ne seraient pas ces deux
nobles Romains qui leur auraient fait prendre les armes. Le
second exemple est encore plus décisif. En 578, Chilpéric, voulant faire la
guerre aux Bretons, appela pour composer son armée les milices de Tours, de
Poitiers, de Bayeux, du Mans, d'Angers, et beaucoup d'autres encore[65]. A cette occasion il fit payer
l'amende du ban aux pauvres et aux vassaux de l'église de Saint-Martin, qui
n'avaient pas rejoint ses drapeaux parce qu'ils se croyaient dispensés du
service militaire à raison des privilèges de l'église. Dira-t-on que ces
pauvres, ces vassaux du clergé étaient des guerriers francs ? N'est-il pas au
contraire prouvé, par ce seul fait, que les milices des cités gauloises au
VIe siècle, comme les milices féodales du moyen-âge, étaient composées des
habitants serfs des campagnes, des vassaux, colons ou paysans armés et
conduits par les propriétaires et les seigneurs terriens, qui devaient servir
à leurs frais avec leurs tenanciers, sous la bannière de leur duc ou de leur
comte[66]. Des
textes aussi précis ne permettant pas de nier tout-à-fait la présence des
milices gauloises dans les armées mérovingiennes, on a bien voulu reconnaître
des Romains parmi les soldats, mais non parmi les officiers. « Lorsqu'on
levait les milices gauloises, dit un savant écrivain, on mettait à leur tête
des ducs et des comtes francs. » Cela arrivait quelquefois sans doute ; mais
ce n'était point une règle fixe ; on peut même dire que dans les royaumes
neustriens, c'était plutôt une exception. Nous
avons vu dans la première partie, que les rois bourguignons avaient reçu des
empereurs la dignité de patrice, et qu'ils la regardaient comme leur plus
beau titre, comme le fondement de leur droit au commandement des armées et au
gouvernement des provinces gauloises. Lorsque les princes mérovingiens eurent
renversé le royaume de Bourgogne, leurs relations avec l'Empire ne furent pas
les mêmes que celles de la dynastie qu'ils remplaçaient. Procope, homme
d'état, contemporain, initié à tous les secrets de la diplomatie impériale,
nous a fait connaître que l'empereur Justinien, pour empêcher les rois francs
de s'unir contre lui aux Ostrogoths d'Italie, leur céda la province d'Arles
et les reconnut comme souverains indépendants de la Gaule[67]. Ce fut à partir de ce moment
que les successeurs de Clovis frappèrent des monnaies à leur nom et
exercèrent dans toute leur plénitude les attributions de l'autorité
souveraine. Ce fait était généralement reconnu au VIe siècle. Saint
Treverius, missionnaire chrétien, vint de l'Aquitaine vers l'année U13 pour
se fixer dans les environs de Thérouanne. Son biographe dit qu'alors la Gaule
était soumise à l'autorité de l'empereur Justin, erat enim
eo tempore quo Gallia sub imperii jure Justini consulis exstitit. Vingt
ans plus tard, en 539, le même auteur parlant de l'expédition que Théodebert
fit cette année-là en Italie, ajoute qu'à cette époque les rois d'Austrasie
et de Neustrie, ou des Francs et des Gaulois, s'étaient soustraits à la
domination de la République, c'est-à-dire de l'Empire, et avaient rendu leur
puissance indépendante ; cum jam Galliarum Francorumque
reges suœ ditionis, sublato imperii jure, gubernacula ponerent et, postposita reipublicœ dominatione, propria
fruerentur potestate[68]. En effet, dans l'intervalle de
ces deux dates était intervenu, en 536, le traité par lequel Justinien avait
cédé la province d'Arles aux Mérovingiens et avait reconnu leur souveraineté
dans la Gaule. Les
relations politiques étant ainsi changées, les rois mérovingiens de la
Bourgogne cessèrent de solliciter de la cour de Constantinople le titre de
patrice. Mais comme on était habitué dans ces provinces à voir ce titre
attaché au commandement des armées, et que les successeurs de Clovis eurent
en général pour principe de ne rien changer aux usages romains, ils
décorèrent leurs généraux de cette dignité, à laquelle ils avaient renoncé
pour eux-mêmes. Le patrice, en Bourgogne, était ce que fut le connétable dans
la France du moyen-âge, le commandant général de toutes les troupes du
royaume. Nous connaissons les noms de presque tous les patrices du royaume de
Bourgogne, au VIe siècle. Il n'y en a pas un seul qui ne soit romain. Sous le
règne de Gontran, le patrice Agricola eut pour successeur Celsus ; Amatus
vint ensuite qui, ayant été vaincu par les Lombards, fut remplacé par le
célèbre Ennius Mummolus, fils de Pœonius, comte d'Auxerre[69]. Dans les royaumes au nord de
la Loire, dont dépendait le territoire des Saliens de la Belgique, on voit
phis de généraux francs. Cependant lorsque Chilpéric et Gontran se
disputaient l'Aquitaine, les armées de part et d'autre étaient commandées par
deux généraux romains, le patrice Mummolus et le duc Desiderius[70]. Ces
faits suffiraient pour prouver que les armées neustriennes étaient presque
entièrement gauloises. Car si l'on a peine à admettre qu’on eût laissé
commander les milices gallo-romaines par des officiers de leur nation, à plus
forte raison sans doute, on ne pensera pas que des Romains aient commandé à
des armées uniquement composées de Francs. Ajoutons que les comtes menaient à
la guerre les troupes levées dans les cités qu'ils gouvernaient. Or, dans la
Neustrie, la plupart des comtes étaient d'origine romaine ; nous l'avons
prouvé plus haut, et nous aurions pu multiplier encore ces citations ; il
nous suffira de rappeler ce mot si remarquable de l'auteur de la Vie de saint
Paternus, qui nous présente les nobles gaulois comme en possession
héréditaire des emplois et nés pour commander : In administrationem
publicam procreati.
C'est une vérité que développe et confirme le texte entier de Grégoire de
Tours. Les
armées austrasiennes furent au VIS siècle les seules armées véritablement
germaniques, et c'est là seulement aussi que nous reconnaissons les mœurs et
le caractère des Francs. Ces armées furent également les seules qui se
signalèrent par des exploits et des conquêtes. Les grandes expéditions
d'Italie, qui se firent souvent malgré les rois d'Austrasie, n'étaient que la
continuation des invasions barbares dans le midi de l'Europe. La Neustrie
mérovingienne n'y prit aucune part. De là l'état d'infériorité où elle tomba
de plus en plus ; elle s'épuisait dans des luttes intestines, tandis que
l'Austrasie ne cessait d'accroître ses forces et d'étendre son territoire. Les
rois neustriens ne firent de grandes guerres que contre les Bourguignons et
les Wisigoths d'Espagne, et nous avons vu que, dans ces expéditions, ils
employèrent des corps de Francs-Saliens, levés dans la Belgique. Mais dans
les fréquentes hostilités qu'occasionnèrent leurs querelles de famille, à
part l'intervention des armées austrasiennes, qui, par leur masse redoutable
et la supériorité de leurs forces, tranchaient presque toujours la question,
les milices du pays figuraient à peu près seules dans ces mille petits
combats, ces surprises, ces attaques et ces représailles qui désolaient les
cités gauloises. On a fait ressortir avec raison les conséquences
désastreuses de ces guerres civiles, qui contribuèrent plus que toute autre
cause à détruire dans la Gaule mérovingienne la civilisation et les lumières.
Les éloquentes lamentations que Grégoire de Tours a placées en tête de son
cinquième livre, sont l'écho des cris de douleur qui retentissaient à cette
funeste époque dans les provinces dévastées[71]. Mais lorsqu'on a attribué ces
calamités à la barbarie des Francs, lorsqu'on les a présentées comme une
série d'invasions sans cesse renouvelées, où les Barbares cherchaient des
prétextes pour achever de dépouiller et d'exterminer les populations romaines,
on a oublié que les troupes qui commettaient ces ravages étaient presque
uniquement composées de paysans gaulois. Elles
n'en étaient pas au reste moins ardentes au pillage.
J'en citerai seulement quelques exemples. Nous avons vu que, par ordre du roi
Gontran, les milices de Blois et d'Orléans avaient été chargées d'aller
garder à tour de rôle, tous les quinze jours, la basilique de Saint-Martin.
Grégoire de Tours nous apprend que ces soldats, si voisins de la Touraine, ne
manquaient pas, en allant et en revenant, de prendre tout ce qui se trouvait
sur leur passage[72]. Dans
une autre occasion, Chilpéric ordonna au comte franc, Roccolen,
de marcher sur Tours avec les milices du Maine pour forcer l'évêque à livrer
Gontran-Boson, réfugié dans la basilique, asile sacré où tous les proscrits
venaient successivement abriter leur tête. L'évêque, qui n'était autre que
notre historien Grégoire, acteur lui-même dans les événements qu'il raconte,
dit que les Manceaux emportèrent dans leurs sacs de peau de chèvre jusqu'aux
clous des maisons[73]. Nous
avons parlé ailleurs des désordres commis dans la cité de Metz par les
milices de Champagne que conduisait le duc Wintrion. Mais voici un trait
encore plus frappant. Chilpéric, en 583, voulait enlever à son neveu
Childebert la cité de Bourges. Il envoya dans le Berry deux corps d'armée
composés, l'un des milices de Tours, de Poitiers, Angers et Nantes, l'autre
de celles de Rouen et des autres cités de la deuxième Lyonnaise, Le duc
Desiderius avait le principal commandement dans cette expédition ; ainsi,
général et soldats, tout était gaulois. Les ravages exercés par ces troupes,
dit Grégoire de Tours, furent tels, qu'on n'a pas mémoire d'avoir jamais rien
vu de semblable. Tout fut détruit, pillé, brûlé ; les vases sacrés eux-mêmes
furent enleva et les églises incendiées. En retournant dans leurs foyers, ces
bandes traversèrent la Touraine et y firent à peu près autant de mal. Après
leur passage, dit encore Grégoire de Tours, c'était une rareté que de voir
dans la province un cheval ou un bœuf[74]. Ces désordres étaient la
conséquence naturelle de l'organisation des milices ; comme on ne leur
donnait point de solde, les pauvres paysans qui les composaient
s'indemnisaient de M corvée gratuite à laquelle ils étaient astreints, en
pillant amis et ennemis, dans tous les lieux qui se trouvaient sur leur
route. Mais c'est abuser des mots que d'appeler ces guerres des invasions de
Barbares ; car, de part et d'autre, c'étaient des Gaulois qui se
dépouillaient entre eux. Il est
temps de nous arrêter. Déjà peut-être on nous reprochera d'avoir accumulé
trop de détails et de les avoir poussés jusqu'à la minutie. Mais ce n'est que
par les faits détaillés que les vérités historiques acquièrent ce degré
d'évidence qui commande la conviction, et fait cesser les controverses. Si M.
de Savigny et M. Raynouard n'avaient pas surchargé leurs livres de tant de
détails et de citations, la perpétuité du droit romain et des institutions
municipales jusqu'au moyen-âge, serait peut-être encore pour beaucoup
d'esprits un sujet de discussion et de doute. Rien n'a plus contribué à
fausser notre histoire que le goût des idées générales si répandu au XVIIIe
siècle. Au lieu d'étudier les réalités, on a combiné d'ingénieuses théories ;
on s'est laissé éblouir par l'éclat des systèmes que recommandaient de grands
noms et de grands génies, et l'on a oublié de regarder à leur base ; on n'y
aurait trouvé que le vide. Les généralités ne doivent point précéder les
faits ; elles viennent d'elles-mêmes se placer à leur suite. Nous nous
conformerons à cet ordre logique, en résumant les erreurs que nous avons
combattues dans ce chapitre et les vérités que nous avons tâché d'y faire
ressortir. L'école
classique, dans la plus complète expression de ses doctrines, enseignait que
les Francs avaient envahi la Gaule et s'y étaient établis par le fait brutal
de la conquête ; qu'ils avaient dépossédé les habitants du pays de leurs
propriétés, et les avaient réduits en servitude ; que dans cette catastrophe
la nationalité gallo-romaine avait entièrement péri, et qu'il s'était formé à
sa place un nouveau peuple, le peuple français. Des esprits plus sages,
commençant à modifier ces idées, n'ont plus présenté les Gaulois comme
esclaves, mais seulement comme sujets. Admettant le fait de la conquête, ils
ont pensé que la distinction qui régla l'existence politique des hommes et
des peuples sous la monarchie mérovingienne s'établit par la victoire. Dans
le peuple des Francs consistait la cité ; ils étaient les dominateurs et
jouissaient de toute la plénitude des droits politiques et civils. Les autres
nations, libres quant à l'état civil, étaient dépendantes et sujettes quant à
l'état politique. Les Romains formaient une classe non pas précisément
asservie, mais humiliée. L'infériorité de leur condition se faisait sentir
par l'inégalité des lois pénales. On les admettait aux emplois civils, parce
qu'ils étaient seuls capables de les remplir ; mais on les excluait du
service militaire, ou si on les y appelait comme soldats, on ne leur donnait
aucun commandement. Selon d'autres, la constitution de la monarchie
mérovingienne était celle d'une armée campée sur le sol ennemi. Les Francs
composaient la seule force armée du pays et y étaient répandus par corps
détachés, formant des garnisons permanentes. Armée et peuple franc étaient
deux mots synonymes. Les Francs avaient abandonné les villes aux populations
romaines ; mais ils occupaient les campagnes où ils dominaient en maîtres. Nous
avons combattu successivement tous ces systèmes, et nous continuerons de les
combattre à mesure que l'occasion s'en présentera. Mais, nous avons voulu
d'abord les ruiner par leur base, en établissant ces deux grands faits : Que
les Francs n'entrèrent point dans la Gaule en conquérants ; que les
populations germaniques et les populations gallo-romaines restèrent séparées
sous les premiers rois mérovingiens comme elles l'étaient à l'avènement de
Clovis. La
démonstration du premier fait a. été l'objet de la
partie de nos études déjà publiées. Nous avons retracé l'histoire entière de
la Gaule au Ve siècle, pour rendre leur véritable caractère aux circonstances
qui ont amené l'établissement de la monarchie mérovingienne. Les preuves du
second fait sont rassemblées dans ce chapitre. Nous y
avons montré d'abord que dans le premier partage qui fut fait après la mort
de Clovis, toutes les contrées germaniques sur lesquelles ce grand homme
avait étendu sa domination formèrent un royaume à part, le royaume
d'Austrasie. On y joignit même la portion orientale de la Gaule-Belgique, qui
depuis longtemps s'était presqu'assimilée aux peuples barbares, par ses
relations habituelles avec eux. Nous avons vu les cités belges prendre les
armes contre Clovis, en faveur des Ripuaires, et se mettre dans cette lutte
du côté de la barbarie contre la civilisation. En même
temps toutes les provinces purement gauloises, celles qui composaient
l'ancienne Gaule-Celtique de César, furent attribuées, sous le nom de
Neustrie, aux enfants de cette pieuse Clotilde, dont le mariage avait été le
lien qui avait rattaché les populations gallo-romaines au sceptre du roi des
Francs. La
Neustrie, à laquelle se trouvèrent bientôt réunies les anciennes possessions
des rois bourguignons fut divisée par les fils de Clotilde en trois lots ;
dont la composition varia souvent au gré des intérêts de famille ; mais
l'Austrasie toujours une, toujours homogène, resta dans son intégrité, et
quoique les rois austrasiens aient eu quelques possessions éparses dans la
Gaule, les limites qui séparaient le royaume franc des royaumes gallois ne
changèrent point pendant toute la durée de la dynastie. Il est
évident d'après cela que les Francs de l'est, les Ripuaires, les vieux
Germains n'entrèrent point dans la Gaule, et ne s'incorporèrent pas aux
populations gallo-romaines puisqu'ils ne cessèrent jamais de former un état à
part dans la monarchie de Clovis. Les tribus saliennes, dont la dynastie
mérovingienne était issue, furent seules séparées de la masse des nations
germaniques, et placées sous la dépendance des rois neustriens. C'est donc
aux Saliens seulement que pourraient s'appliquer les hypothèses relatives à
l'établissement d'un peuple franc dans la Gaule. Cela posé, il nous restait à
examiner si quelque chose dans les documents et les écrits contemporains
justifiait ces hypothèses, s'il restait quelque trace de cette émigration
armée, de cette transplantation d'un peuple entier, qu'on a toujours admise
de confiance sans en discuter les preuves. Nous
avons cherché les Francs dans les villes gauloises. Ils n'y étaient pas ;
tout le monde en convient avec nous. Nous les avons cherchés dans les
campagnes, et là encore nous n'avons pu les trouver nulle part réunis en
corps de nation ; car nous avons prouvé que les désignations sous lesquelles
on avait cru les reconnaître s'appliquaient aux populations gallo - romaines.
Enfin nous les avons cherchés dans les armées des rois de Neustrie, et nous
avons montré que s'ils en tirent souvent partie, ils n'y furent jamais en
majorité, ni parmi les chefs, ni parmi les soldats ; nous avons constaté
surtout qu'ils n'occupaient aucun point de la Gaule sous forme de colonies
militaires ou de garnisons permanentes. Les
Francs n'étaient donc point dans la Gaule au VIe siècle. Mais où étaient-ils
? Pour répondre à cette question, il nous a suffi de revenir dans leur
ancienne patrie, dans les contrées qu'ils habitaient déjà depuis plus de deux
cents ans avant l'avènement de Clovis, et dont ils ne sortirent ni sous son
règne ni sous ceux de ses premiers successeurs. Nous avons constaté leur
existence dans ces contrées à toutes les époques du VIe siècle, et toujours
nous avons retrouvé les Ripuaires sur les bords du Rhin, les Saliens sur les
rives de l'Escaut. Notre démonstration est complète ; car nous avons prouvé
qu'ils étaient là et qu'ils n'étaient pas ailleurs. Cependant nous
rapporterons encore à l'appui de notre opinion deux faits qui nous paraissent
très propres à confirmer tout ce que nous avons avancé. Les
Francs établis par les empereurs en colonies létiques au nord de la deuxième
Belgique et de la Germanie inférieure ne durent jamais payer d'impôts dans le
territoire qu'ils occupaient. Car la législation impériale exemptait les
lètes ou colons militaires de toute espèce de contributions. Il se trouva
pourtant au VIe siècle deux rois mérovingiens qui tentèrent de faire payer
des impôts aux Francs. La première tentative fut faite par le roi
d'Austrasie, Théodebert, et son ministre, Parthenius, noble gaulois, qui
avait tous les vices dégradants de l'aristocratie romaine dégénérée. Les
Ripuaires soumis à une taxe, n'osèrent d'abord s'y refuser parce que leur roi
était brave et puissant. Mais il mourut, et aussitôt l'émeute éclata avec
fureur. Parthenius, épouvanté, chercha un asile dans la cathédrale de Trèves
; mais la sainteté du lieu et la protection des évêques ne purent le sauver
du courroux populaire. Découvert dans un coffre de l'église où il s'était
caché, il fut lié à une colonne du temple et lapidé, en présence des autels,
par le peuple ivre de rage[75]. Cet exemple n'effraya pas le
comte Audon et le préfet romain Mummolus, ministres du roi Chilpéric. Ils
voulurent aussi tenter d'imposer les Francs dont Childebert l'Ancien, dit
Grégoire de Tours, avait respecté la liberté[76]. Dans une autre occasion,
Grégoire de Tours nous montre les Francs, anciens sujets de Childebert, prêts
à abandonner Chilpéric et à proclamer roi dans les plaines d'Arras son
compétiteur l'Austrasien Sigebert[77]. Il est clair que les Francs
dont il est question dans les deux passages sont les mêmes, c'est-à-dire,
comme nous l'avons prouvé plus haut, les Saliens de la Belgique. Une
vengeance politique était peut-être cachée sous ces mesures fiscales. Au
reste cette seconde tentative ne réussit pas mieux que la première. A la mort
de Chilpéric, les Francs qui se trouvaient à la cour se jetèrent sur Audon,
le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait, mirent le feu à ses maisons et
l'auraient massacré s'il ne s'était sauvé dans l'église de Paris où la reine
Frédégonde réfugiée elle-même, le garda auprès d'elle ; car il avait été le
complice de ses criminelles intrigues. Voilà
donc deux princes mérovingiens qui ont essayé de soumettre les Francs à des
impôts ; tous deux possédaient les anciens territoires des Saliens ou des
Ripuaires, et c'était à ces territoires que les impôts s'appliquaient.
Pourquoi n'a-t-il pas été fait de tentatives semblables dans les royaumes
purement gaulois de la Neustrie ? La raison en est simple ; c'est que dans
ces royaumes il n'y avait pas de peuples francs à imposer. Passons au second
fait qui n'est pas moins significatif. La loi
salique a été rédigée et traduite en latin pour la première fois par ordre de
Clovis. Mais plusieurs de ses successeurs ont modifié cette première
rédaction. Le prologue de la loi nous fait connaître les noms des princes qui
l'ont révisée. Parmi les rois neustriens, il nomme Childebert, Clotaire et
Dagobert. Il mentionne aussi Théodoric, roi d'Austrasie, comme ayant fait
rédiger les lois des Ripuaires, des Bavarois et des Allemands. Après ce
prince, Childebert, fils de Sigebert, et Clotaire II réformèrent les codes
barbares dans le même royaume[78]. Je n'ai pas besoin de rappeler
que les rois d'Austrasie étaient les véritables rois des Francs, les chefs de
la race germanique. Quant aux rois de Neustrie, Childebert et Clotaire Ier
ont tous deux possédé le territoire des Francs-Saliens de la Belgique.
Clotaire Ier, Clotaire II et Dagobert ont en outre réuni sous leur sceptre
tous les états dépendants de la monarchie mérovingienne. Ainsi tous les
princes qui sont intervenus dans la rédaction des lois saliques ou ripuaires
l'ont fait parce qu'ils étaient maîtres des contrées anciennement habitées
par les Francs. Dans les royaumes purement gaulois de la Neustrie, tels que
ceux d'Orléans ou de Bourgogne, on ne s'est point occupé de la loi salique
parce que ces rois n'avaient pas sous leur domination le peuple auquel cette
législation s'appliquait. Ici je
dois prévenir les objections qu'on pourrait m'opposer en donnant à ma pensée
une extension qui la dénaturerait. J'ai constamment répété dans ce chapitre
qu'il n'y avait pas de peuple franc dans l'intérieur de la Gaule ; mais j'ai
toujours eu soin d'ajouter qu'il y avait des Francs établis individuellement
dans toutes les provinces gauloises. Il s'y trouvait même des Barbares de
toutes races qui y avaient été amenés soit par les guerres dont ces provinces
avaient été le théâtre, soit par les colonies létiques que les empereurs y avait fondées. Ainsi
les lètes Taïfales dont la Notice de l'Empire indique le cantonnement dans la
cité de Poitiers, y avaient encore des descendants du temps de Grégoire de
Tours[79]. Ainsi le même historien nous
montre dans le Poitou le Franc Védast, assassiné par le Saxon Childéric, qui
paya, pour ce meurtre, une composition au fils de la victime[80]. Ces hommes de race barbare qui
étaient en général ; des guerriers possesseurs de bénéfices militaires,
étaient jugés, quand il y avait lieu, d'après leur loi et par un jury de leur
nation. Mais ces lois étaient celles qu'on avait faites pour les contrées où
habitait le peuple dont ils étaient sortis. On fait des lois pour une nation,
on n'en fait pas pour des individus. La
présence de ces Barbares disséminés isolément dans les villes et dans les
campagnes, n'empêchait pas la Gaule neustrienne d'être entièrement romaine
dans son ensemble. Elle avait conservé ses mœurs, ses institutions et son
organisation sociale. Elle était gouvernée par sa propre aristocratie, ses
armées mêmes étaient beaucoup plus nationales qu'elles ne l'avaient été du
temps de l'empire. Nous avons donné ailleurs le dénombrement des troupes
impériales amenées dans la gaule par Aêtius et Majorien. Elles étaient
composées de Huns, d'Alains, de Suèves, de Ruges, de Gélons, de Barbares de
toutes les races et de toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie. Les
garnisons permanentes établies dans les provinces par les empereurs étaient
formées des mêmes éléments. Des Sarmates occupaient Paris, des Taïfales le
Poitou, des Suèves le Maine, des Maures l'Armorique. Voilà quelles étaient
les forces militaires de cet empire qui prétendait repousser la barbarie au
nom de la civilisation romaine. Que voyons-nous au contraire dans les armées
de Childebert, de Chilpéric, de Gontran ? des soldats levés dans la Touraine,
l'Anjou, le Poitou, la Bourgogne, des milices du pays, conduites par les
propriétaires du sol, des paysans qui quittaient tour à tour l& charrue
pour le camp et le camp pour la ferme. Jamais depuis César la nationalité
gauloise n'avait été aussi complète. Quant
aux Francs, les Ripuaires compris dans le royaume d'Austrasie n'avaient rien
de commun avec la Gaule. Les Saliens, quoique dépendant de la Neustrie,
continuaient d'habiter les bruyères et les marais de la Belgique, conservant
intactes les vieilles coutumes et même les superstitions païennes de la
Germanie, malgré le zèle des princes mérovingiens pour la propagation du
christianisme. Cependant, voyant la Gaule gouvernée par des princes issus de
leur race, beaucoup d'entre eux allèrent chercher fortune auprès de leurs
maîtres. Ils étaient surtout en grand nombre à la cour et autour des
habitations royales. Là ils se rencontraient avec la jeune noblesse gauloise
qu'on y envoyait de toutes les provinces pour courir la carrière des
honneurs. Ce rapprochement devait opérer à la longue une sorte d'assimilation
entre les deux aristocraties. Chacune y concourut pour sa part. Tandis que
les nobles gaulois s'accoutumaient à habiter la campagne, à chasser, à
s'enivrer, à terminer leurs querelles par des guerres privées ou des
assassinats, on voyait des chefs francs étudier la littérature, lire Virgile
et composer des vers latins, à l'exemple de leur roi Chilpéric, qui en
faisait lui-même d'assez mauvais, si l'on en croit Grégoire de Tours[81]. Néanmoins comme la famille qui
tenait le sceptre était de race franque, et que les classes aristocratiques
ont une singulière facilité à se modeler sur leurs souverains, l'influence
des mœurs germaniques tendait à prédominer dans ce travail de fusion où la
civilisation et les lumières perdaient chaque jour du terrain. Les calamités
des guerres civiles à la fin du VIe siècle leur portèrent un coup mortel, et
lorsqu'au VIIe, tous les états de la monarchie mérovingienne se trouvèrent
réunis dans une même main, le poids immense de l'Austrasie fit pencher
tout-à-fait la balance en faveur de la barbarie. Cependant
on peut dire que cette révolution morale ne s'opéra qu'à la surface de la
société. La masse de la nation n'y participa point. Les descendants des vieux
chefs de clan gaulois avaient été romains sous les empereurs ; ils devinrent
germains sous les rois francs, mais le peuple resta celtique ; on l'avait
revu tel dans les bagaudes, on le retrouva tel au moyen-âge, lorsque le
développement des communes le fit reparaître sur la scène politique. Il est
donc vrai, jusqu'à un certain point, qu'à cette dernière époque les nobles
étaient francs et le peuple gaulois. Seulement si l'aristocratie féodale
était germanique, c'était par les mœurs et non par l'origine. Car les
descendants du patriciat gallo-romain étaient en immense majorité dans
l'ancienne noblesse de nos provinces. Les généalogies et les traditions de
famille en font foi. Ces
considérations expliquent comment tant d'erreurs historiques sont nées de la
confusion des temps et des lieux. On a voulu juger la nature et l'esprit du
gouvernement mérovingien, en appliquant au hasard à la Neustrie des faits et
des principes qu'on allait chercher dans l'Austrasie, et aux règnes des
premiers successeurs de Clovis, des exemples tirés de ce qui se passait sous
les maires des palais ou même sous la dynastie carlovingienne. Nous avons
tâché de nous soustraire à cette confusion, et c'est pourquoi nous avons mis
tant d'importance à prouver la séparation des races à l'origine de la
monarchie. En
effet, si les populations germaniques et gallo-romaines restèrent
matériellement et géographiquement séparées, comme nous croyons l'avoir
démontré dans le cours de ce chapitre, ce fait doit exercer une grande
influence sur la direction qu'il convient de donner à l'étude des lois et des
institutions de l'époque mérovingienne. Sans parler des systèmes classiques
qui n'étaient fondés que sur l'hypothèse de l'invasion et qui se trouvent
ainsi renversés par leur base, combien de difficultés disparaissent dans
l'interprétation des codes francs si l'on reconnaît que ces lois ont été
faites, non pour la Gaule, mais pour les contrées toutes barbares et toutes
germaines, où les tribus saliennes et ripuaires étaient encore concentrées
dans la dernière moitié du VIe siècle ! Une conséquence non moins grave
qui dérive de ces prémisses, c'est la nécessité d'étudier successivement
d'une part les mœurs et la législation des populations, gallo-romaines, de
l'autre celles des peuples barbares. M. Guizot a adopté cet ordre d'idées
pour les temps antérieurs à l'établissement de la monarchie ; mais on ne doit
pas cesser de le suivre même dans les temps postérieurs si l'on veut
apprécier avec exactitude la situation politique et sociale de la Gaule, sous
la dynastie des rois francs. C'est à
ce double examen que nous consacrerons la seconde partie de nos Études. Comme
les lois et les institutions germaniques sont mieux connues et beaucoup moins
compliquées que celles de la Gaule romaine, nous commencerons notre travail
par l'analyse des codes barbares, et le premier dont nous aurons à nous
occuper sera la loi salique, parce que c'est celui dont la rédaction est la
plus ancienne et qui reproduit le plus fidèlement les mœurs et le caractère
national des Germains. Déjà,
dans les dissertations qui terminent la première partie de nos études, nous
avons traité plusieurs questions relatives à la loi salique. D'abord nous
avons prouvé que cette loi a pris naissance comme la puissance mérovingienne
elle-même, non dans la Germanie transrhénane, mais dans le territoire des
tribus franques établies en colonies létiques au nord de la Belgique, entre
le Rhin et l'Escaut. Nous avons montré qu'elle ne fut originairement qu'un
tarif arrêté d'un commun accord entre les chefs électifs de ces tribus pour
régler le taux des compositions ou indemnités pécuniaires, seul mode
de pénalité connu et usité chez les Germains. Nous avons vu que les diverses
applications de ce tarif étaient exprimées par de courtes formules qu'on a
nommées malbergiennes, parce qu'elles servaient de règle aux jugements dans
les tribunaux ou plutôt, dans les assemblées populaires que les Germains
appelaient mall ou malberg, et où ils
traitaient toutes leurs affaires publiques et privées[82]. Nous
avons fait remarquer avec quel respect les auteurs des premières rédactions
latines conservèrent les formules malbergiennes en les plaçant autant que
possible à la suite de chaque article de la loi, et nous avons donné des
exemples de la manière dont étaient traduites et amplifiées ces phrases
tudesques qu'on a peine à déchiffrer sous l'orthographe arbitraire qui les
défigure. Enfin nous avons cru reconnaître que pendant toute la durée de la
dynastie mérovingienne, ces formules eurent seules un caractère officiel et
que le texte latin n'en fut que le commentaire et la glose jusqu'aux temps où
Charlemagne les supprima en donnant une sanction définitive à la nouvelle
rédaction qui, faite sous ses yeux et par ses ordres, devint incommutable
comme loi de l'Empire. Nous ne reproduirons pas ici les preuves de ces assertions qui trouveront d'ailleurs leur développement dans la suite de notre travail. Il nous suffira de faire remarquer qu'il résulte de ces considérations préliminaires que la loi salique, dans son origine comme dans ses modifications successives, se présente avant tout sous la forme et avec le caractère d'un code pénal. Nous commencerons donc par l'analyser sous ce point de vue en rapprochant ses dispositions de celles des autres codes germaniques qui étaient simultanément en vigueur dans les états mérovingiens. |
[1]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 5.
[2]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 5.
[3]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 1.
[4]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 1.
[5]
Cette invasion eut lieu presque aussitôt après le mort de Clovis, puisque
Quintianus, évêque de Rhodez, chassé de son siège par les Wisigoths, était
réfugié à Clermont lorsque mourut l'évêque de cette ville, Eufrastus, qui
survécut seulement à Clovis de quatre ans. (Grégoire de Tours, Hist. Franc.,
lib. 3, c. 2.)
[6]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 3.
[7]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 7.
[8]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 14.
[9]
Vita sancti Treverii. — Les rois des Gaules, Galliarum reges,
étaient les fils de Clotilde ; le roi des Francs, Francorum rex, était
le roi d'Austrasie.
[10]
Les documents que nous citons plus bas semblent prouver que Childebert eut la
cité de Thérouanne ou les états de Cararic, et Clotaire la cité d'Arras ou les
états de Ragnacaire.
[11]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 18.
[12]
Grégoire de Tours, lib. 4, c. 13. Cet Evodius avait été comte de Limoges. — Ibid.,
lib. 4, c. 34. — Ibid., lib. 8, c. 18.
[13]
Vita sancti Aridii. — Vita sancti Valentini. Deux Romains, Asteriolus et
Secondinus, étaient les hommes les plus en crédit à la cour du roi Théodebert.
(Grégoire de Tours, l. 3, c. 33.) S'il en était ainsi en Austrasie quelle
devait être la prépondérance de l'aristocratie romaine dans le centre de la
Gaule ! Elle se regardait si bien comme en possession des emplois que l'auteur
de la Vie de saint Paternus, noble romain de la cité de Poitiers, dit
qu'il était né pour l'administration : in administrationem publicam
procreatus.
[14]
Saint Gallus, d'une famille sénatoriale d'Auvergne, fut appelé par Théodoric à
Trèves, avec d'autres prêtres de la même cité, pour y prêcher le christianisme.
A Cologne, dans la capitale même des Ripuaires, il mit le feu à un temple païen
où les Francs célébraient des rites superstitieux. (Vita sancti Galli.)
[15]
Grégoire de Tours, Vita patrum, c. 4. C'était donc un de ces réfugiés
que les persécutions des Vandales avaient jetés sur les rivages de la Gaule et
de l'Italie ; on comprend d'après cela son zèle ardent contre l'arianisme qui
lui avait fait tant de mal.
[16]
Que veut-on de moi ? disait le saint prélat, ne sais-je pas un pauvre exilé
sans pouvoir ? Tout ce que je demande, c'est que l'Église me donne mon pain de
chaque jour, afin que je puisse prier plus librement. (Grégoire de Tours, l. 3,
c. 2.)
[17]
Vita Sancti Galli.
[18]
La cité de Bourges quoique faisant partie de la Ire Aquitaine, avait été
comprise dans le royaume d'Orléans et était échue à Childebert dans le second
partage. Cette circonstance seule prouve dans quelle vue le reste de
l'Aquitaine avait été donné à Théodoric. Toutes les contrées montagneuses
exposées aux attaques du dehors avaient été mises dans son lot ; mais on en
avait distrait les fertiles et paisibles plaines du Berry qui n'étaient point
une position militaire.
[19]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 9.
[20]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 9.
[21]
Dans la sanglante tragédie du meurtre dei enfants de Clodomir, ce fut Arcadius
qui se chargea de porter à Clotilde les ciseaux et le poignard, pour qu'elle
eût à choisir entre la mort et la dégradation de ses petits-fils. On voit avec
peine la descendance du vertueux Sidonius s'éteindre ainsi dans l'infamie.
C'est un exemple frappant de la décadence morale de l'aristocratie gauloise,
fait important sur lequel nous reviendrons.
[22]
Tacite, Mor. Ger.
[23]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 11.
[24]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 12.
[25]
Vita sancti Quintiani.
[26]
Au retour de l'expédition d'Espagne, le roi Childebert récompensa par des
présents et des faveurs ceux qui s'étaient le plus distingués dans cette
guerre. Vulfin, l'un des principaux chefs des Francs, Vulfinus ejusdem
generis mir nobilissimus, demanda pour prix de ses services un domaine
royal sur les bords du Cher, à titre de bénéfice, et rayant obtenu, il
s'empressa d'en faire don au saint solitaire Eusice qui au départ de l'armée
lui avait promis la victoire. (Vita sancti Eusicii.) Ce passage est
curieux ; il montre comment les Francs obtenaient des domaines dans l'intérieur
de la Gaule et y formaient, comme je l'ai dit ailleurs, des établissements
individuels.
[27]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 11.
[28]
Vita sancti Treverii monachi.
[29]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 11.
[30]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 14.
[31]
Tacite, Mores German, c. 22.
[32]
Vita Sancti Vedasti apud Bolland.
[33]
Fortunatus, l. 4, c. 4.
[34]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 46.
[35]
Raynouard, Histoire du droit municipal, page 322 et passim.
[36]
Esprit des lois, livre 30, chap. 2.
[37]
Mémoire sur l'état des personnes sous les rois de la 1re race, 2e
partie, chap. I.
[38]
Tels étaient ces seigneurs francs, seniores Franci, qui résidaient à
Rouen et qui, après le meurtre de l'évêque Prétextat, allèrent trouver la reine
Frédégonde pour la sommer de se justifier du crime dont on l'accusait.
(Grégoire de Tours, l. 8, c. 31.)
[39]
Vita sancti Aridii.
[40]
Esprit des Lois, l. 30, c.12.
[41]
En voici deux dont le sens ne peut être douteux : « Cuppa, dit l'évêque
Grégoire, avait fait une irruption sur les confins de la cité de Tours,
enlevant les troupeaux et tout ce qu'il pouvait emporter. » (Hist. Fr.,
l. 10, c. 5). Ces troupeaux n'étaient certainement pas dans l'enceinte de la
ville. « Gontran, dit un peu plus loin le même historien, paraissant vouloir se
rendre à Paris s'avança jusqu'aux confins de la cité de Sens. » (Ibid.,
c. 11). C'est encore bien clairement ici du territoire qu'il s'agit et non de
la ville ; car on ne dit pas les confina d'une ville, terminos. Les
confins de la cité ou province de Sens étaient la frontière des états de
Gontran et du royaume de Paris.
[42]
Grégoire de Tours, l. 5. c. 29. De descriptionibus Chilperici. La
plupart des historiens ont traduit amphore par cruche et se sont étonnés qu'une
taxe aussi légère eût soulevé de si vives réclamations. J'ai sous les yeux un
acte de 1349 écrit dans une de ces provinces voisines de la Loire auxquelles
s'appliquait le récit de Grégoire de Tours ; une redevance de trois amphorœ
de vin y est évaluée à trois tonneaux du pays, de 240 litres chacun. La taxe
était donc d'un tonneau par arpent ; c'est une charge exorbitante.
[43]
Esprit des lois, liv. 30, c. 12.
[44]
Mémoire sur l'état des personnes, 2e partie, c. 1.
[45]
On peut voir les lettres de Sidonius à de jeunes nobles gaulois qui s'étaient
retirés à la campagne ; il les menace d'une sorte de dégradation civile.
(Sidonii, Epist., l. 1, ep. 6, l. 8, ep. 8.)
[46]
Vita sancti Eusicii.
[47]
César, de bello Gall., l. 6.
[48]
César, de bello Gall., l. 1.
[49]
Mores Germ., c. 13.
[50]
Loi salique, tit. 44, c. 15, ed. Herold.
[51]
On pourrait alléguer aussi que Grégoire de Tours donne aux deux adversaires le
titre de citoyen qui ordinairement ne s'appliquait qu'aux Romains : gravia
tunc inter Turonicos cives bella civilia exarserunt. A la fin du VIe siècle
les noms propres commençaient à n'être plus un indice sur des différentes
races. Beaucoup de Gaulois avaient adopté des noms germaniques, ce qui dans le
siècle suivant devint presqu'un usage général. Il ne faut donc pas croire que
l'aristocratie romaine eût disparu au VIIe siècle parce qu'on ne voit plus dans
l'histoire que des noms barbares. Cette aristocratie existait toujours ; mais,
comme je l'ai dit plus haut, elle s'était germanisée. Au IVe siècle la même
métamorphose avait eu lieu en sens contraire ; souvent alors un nom germain
cachait un Barbare, comme le Franc Sylvanus, proclamé empereur à Cologne, et
beaucoup d'autres.
[52]
Le mot pagensis est employé dans ce sens par Frédégaire. (Frédégaire, Hist.,
c. 87). Il a aussi la même signification dans un capitulaire de 864. Le mot
Franci joint au mot pagenses montre bien que ce dernier mot pris seul ne
désignait pas les Francs. « L'évêque de Vannes, dit Grégoire de Tours,
jura avec son clergé et les gens du pays cum clericis et pagensibus, le
maintien des traités conclus entre les chefs bretons et les généraux francs. »
(Hist. Fr., l. 10, c. 9). Certes les pagenses de l'évêque de Vannes
n'étaient pas des Francs.
[53]
Grégoire de Tours, lib. 5, c. 19.
[54]
Grégoire de Tours, lib. 10, c. 27.
[55]
Grégoire de Tours, lib. 10, c. 27.
[56]
Grégoire de Tours, l. 10, c. 3. Ce passage est encore un de ceux où le mot urbs
désigne à la fois la ville et le territoire.
[57]
Grégoire de Tours, l. 3, c. 13.
[58]
Vita sancti Quintiani.
[59]
Grégoire de Tours, l. 4, c. 30.
[60]
Grégoire de Tours, l. 7, c. 21.
[61]
Grégoire de Tours, l. 4, c. 45.
[62]
Grégoire de Tours, l. 4, c. 40.
[63]
Grégoire de Tours, l. 8, c. 31. Dans un autre endroit, Grégoire de Tours,
parlant d'une députation envoyée par le roi d'Austrasie, Childebert, à
Constantinople, dit que les députés étaient Bodegisile de Soissons ; Evantius
d'Arles, et Grippon, ce dernier de race franque. (Hist. Fr., l. 10, c.
2.) On ne peut mieux marquer la distinction que fait toujours cet historien
entre les Francs et les Gaulois.
[64]
Grégoire de Tours, l. 10, c. 27.
[65]
Grégoire de Tours, l. 5, c. 27.
[66]
Les esclaves, servi, n'étaient point appelés au service militaire ; mais
on y appelait les colons, classe intermédiaire qui jouissait de quelques droits
civils sans cesser d'être attachée à la glèbe et de dépendre du maitre. Le
colon ne pouvait quitter le domaine qu'il cultivait et était vendu avec la
terre ; mais il ne devait à son maitre qu'une redevance fixe et était libre
dans son exploitation ; c'était à peu près la condition de nos fermiers sauf
que le colon était irrévocablement lié à la ferme. Dans le Polyptique
d'Irminon, le ban ou taxe de guerre est compté au nombre des charges d'un
domaine exploité par des colons : solvant ad hostem solidos tres. (Mémoire
sur l'état des personnes, p. 578.)
[67]
Procope, de bello gothico, l. 3, c. 32.
[68]
Vita sancti Treverii, apud Bolland.
[69]
Grégoire de Tours, l. 4, c. 4 et 36.
[70]
Grégoire de Tours, l. 5, c. 13.
[71]
Grégoire de Tours, l. 5, c. 1.
[72]
Grégoire de Tours, l. 7, c. 21.
[73]
Grégoire de Tours, l. 5, c. 4.
[74]
Grégoire de Tours, l. 6, c. 31.
[75]
Grégoire de Tours, l. 3, c. 36.
[76]
Grégoire de Tours, l. 7, c. 15. Ingenui signifie ici exempts d'impôts.
Ce mot exprime un état de liberté complet, et les Germains mettaient au premier
rang des libertés celle de ne point payer d'impôts, comme l'a remarqué Tacite.
(Mor. Ger., c. 43.) La crainte d'être soumis à l'impôt les avait déjà au
Ve siècle soulevés contre Childéric. Ils ne se regardaient donc plus comme
libres lorsqu'on leur imposait des taxes.
[77]
Grégoire de Tours, l. 4, c. 46.
[78]
Prologus legis Salicæ, ed. Herold. L'épilogue placé à la suite de la loi
salique dans le manuscrit de Wolfenbutel, donne la même série des rois
neustriens qui ont travaillé à cette loi, et l'édit de Chilpéric, récemment
découvert par M. Pertz, la complète.
[79]
Grégoire de Tours, l. 5, c. 7. Le duc Austrapius s'était fait évêque des
Thaifales ; il fut massacré par eux dans une sédition. (Ibid., l. 4, c.
18.)
[80]
Grégoire de Tours, l. 7, c. 3.
[81]
Le duc Gogon, maire du palais du roi d'Austrasie Childebert, envoyait des vers
latins de sa composition au duc Chemin qui commandait l'armée des Francs en
Italie et se plaignait de ne pouvoir y mettre la force et la grâce de la poésie
virgilienne (Variorum epistolas, ep. 31.) D'un autre côté veut-on
savoir ce qu'étaient devenues les mœurs de l'aristocratie romaine ? On en
trouvera de nombreux exemples dans Grégoire de Tours. Ici c'est le fils de
l'évêque de Verdun, Desideratus, de l'illustre famille Siagria, qui pour se
venger du Franc Sirivald l'attaque dans sa maison avec une troupe de gens armés
et le tue. (Grégoire de Tours, l. 3, c. 35.) Là ce sont deux frères,
Sagittarius et Salonius, évêques de Gap et d'Embrun, qui portent le casque et
la lance, combattent dans les rangs de l'armée bourguignonne contre les
Lombards, passent les journées entières à table ivres-morts, et commettent
ouvertement dans leurs cités des meurtres, des vols et toutes sortes de crimes.
Un évêque voisin célébrait le jour de sa naissance ; ils entrent dans la salle
du festin avec une troupe armée, battent le prélat, déchirent ses vêtements,
tuent ses serviteurs, renversent les tables et emportent tout ce qu'ils
trouvent. (Ibid., l. 5, c. 21.) Si telles étaient les mœurs de la
noblesse gauloise dès la première moitié du VIe siècle, il n'y a pas besoin de
la présence des Francs pour expliquer les guerres privées et les actes de
barbarie qui désolèrent les provinces pendant cette période.
[82]
Études Mérovingiennes, tom. II, Dissert., V et VI, pages 661 à 687.