ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME TROISIÈME — LOIS & INSTITUTIONS

 

CHAPITRE PREMIER

Séparation des races sous les premiers rois Mérovingiens.

 

 

DANS la première partie de nos Études, nous avons cherché à établir par une série de faits incontestables que Clovis n'a point régné sur la Gaule comme conquérant ; qu'il y a été appelé par le vœu des peuples comme chef et protecteur du parti catholique, alors en lutte contre le parti arien, et auquel adhérait l'immense majorité de la nation ; que les populations gallo-romaines se sont ralliées sous ses drapeaux, qu'elles l'ont appuyé de toutes leurs sympathies, et qu'elles ont contribué de tous leurs efforts au succès de ses armes ; qu'en conséquence il n'a ni asservi ni dépossédé ces populations, qu'il ne les a privées ni de leur liberté, ni de leurs biens, ni d'aucun de leurs droits civils ou politiques, mais qu'il a laissé subsister les lois, les institutions, les formes administratives, l'état social enfin tout entier, tel qu'il existait avant lui dans les dernières années de l'empire, et qu'il s'est contenté de prendre à la tête du gouvernement la place des empereurs ou plutôt celle des patrices qui depuis longtemps représentaient dans l'occident la puissance impériale.

En même temps nous avons fait remarquer que le pouvoir entre les mains du fondateur de la monarchie mérovingienne dérivait de deux sources différentes : A l'égard des Francs, ses compatriotes, il était d'une part le chef héréditaire de la plus puissante tribu de la nation salienne, de l'autre le chef militaire investi par les empereurs du commandement général des peuples létiques dans le nord de la Gaule. A l'égard des populations gallo-romaines, il était le défenseur de l'Église, le maître des milices, le consul, le patrice gouvernant cette portion de l'Empire sous l'autorité suprême, quoique nominale, des Césars d'Orient.

Les faits nous ont même enseigné que, contre l'opinion commune, ce fut dans le second de ces titres, et non dans le premier, qu'il puisa les véritables éléments de sa puissance. Nous avons vu que parmi les Francs, sa propre tribu lui resta seule constamment dévouée à cause des liens de fidélité personnelle qui attachaient les Germains à leurs chefs héréditaires. Mais les autres fractions de la race salienne et la nation entière des Ripuaires maintinrent leur indépendance et méconnurent son autorité. Sa conversion au christianisme établit surtout une séparation profonde entre lui et les hommes de race germanique, en même temps qu'elle lui conciliait l'attachement des populations gallo-romaines. Une partie même de sa propre tribu l'abandonna dans cette épreuve décisive ; ses parents, ses compatriotes devinrent ses plus cruels ennemis. Pour triompher des dispositions hostiles des Francs, il fut contraint, dans les dernières années de son règne, de leur faire une guerre acharnée, et il ne crut son autorité solidement établie qu'après avoir exterminé tous leurs chefs nationaux.

Ainsi la force matérielle qui fut l'instrument de ses victoires et la base de sa haute fortune, ne put lui venir des tribus franques qu'il se vit obligé de combattre, et dans lesquelles il eut plus d'adversaires que de soldats. Cette force il la trouva dans la bravoure et le dévouement des milices gauloises, qui, depuis la défaite de Siagrius et la soumission volontaire des provinces au nord de la Loire, formèrent toujours la majeure partie de ses armées. Cessons donc de répéter, d'après les traditions mensongères des chroniqueurs du moyen-âge et des historiographes de la renaissance, que Clovis a conquis les Gaulois par les armes des Francs ; il serait plus juste de dire qu'il a conquis les Francs par les armes des Gaulois.

Ces assertions pourront paraître hardies, étranges même dans leur nouveauté, et cependant elles n'ont rien d'hypothétique ni de hasardé ; elles se déduisent invinciblement des faits historiques tels qu'ils sont établis par tous les témoignages contemporains. Il y a plus ; elles sont la reproduction presque textuelle des propres paroles de Grégoire de Tours.

Cet illustre évêque s'adressant aux petits-fils de Clovis, leur rappelle les exploits de leur aïeul dans les termes suivants dont je n'ai pas besoin de faire remarquer la parfaite concordance avec ceux dont je me suis servi : « Souvenez-vous, leur dit-il, de ce qu'a fait Clovis, le premier auteur de votre gloire ; il a exterminé les rois qui s'étaient déclarés ses ennemis, il a abattu des nations coupables, il a subjugué celles mêmes dont il tirait son origine[1]. » Je n'aurai pas de peine à prouver ici que dans la bouche de Grégoire de Tours, évêque gaulois, les mots, nations coupables, noxias gentes, ne peuvent désigner les populations de la Gaule catholique ses compatriotes et ses co-religionnaires ; l'épithète noxia, nuisible ou coupable, qu'il emploie dans d'autres passages, est toujours appliquée par lui aux princes et aux peuples idolâtres ou ariens. D'ailleurs dans les auteurs latins de cette époque, le mot gens sert constamment à distinguer les nations barbares des anciens sujets de l'empire ; gentilis ou gentil était et est resté jusqu'à nos jours synonyme de barbare et de païen.

Lorsque Grégoire de Tours tenait ce langage, soixante-dix ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort de Clovis ; les témoins. de son règne vivaient encore ; il n'y avait pas cinquante ans que saint Remi avait fermé les yeux. Et c'est à une époque aussi rapprochée des grands événements qui ouvrirent le VIe siècle qu'en énumérant les titres de gloire du héros mérovingien, un prélat sujet de ses petits-fils, passe sous silence le grand fait de la conquête de la Gaule et de l'invasion des Francs dans l'empire, ce fait qui, dans le- système de l'école classique, domine toute l'histoire de la première race. Selon lui ce ne sont pas les Gaulois, ce sont les Francs que Clovis a subjugués : patrias gentes subjugavit. Que peut-on en conclure si ce n'est que pour les contemporains cette conquête et cette invasion n'existèrent pas ou qu'elles se présentèrent sous un aspect tout différent de celui qu'on leur a supposé ?

Aux yeux de Grégoire de Tours comme à ceux d'Avitus et de saint Remi, Clovis n'est pas le vainqueur des Gaulois, il est le vainqueur des Barbares. L'œuvre de son génie et de son courage se résume en deux grands résultats, tous deux également nécessaires à la sécurité de la Gaule. D'une part, il abaissa les nations ariennes et les refoula vers les Alpes et les Pyrénées, de l'autre, il, mit un terme aux incursions des peuples suéviques en les assujétissant par la conquête de l'Allemanie et il força les Francs à se courber sous le joug d'un gouvernement régulier. Par là il rendit à la Gaule catholique la paix et la liberté ; il assura à l'Église une existence forte et indépendante et il créa en même temps l'unité politique et religieuse du royaume qu'il transmit à ses descendants. Regnum vobis integrum illœsurnque reliquit, dit Grégoire de Tours en s'adressant à ces princes devenus les oppresseurs de la Gaule, pour les rappeler au rôle glorieux que leur aïeul avait rempli comme défenseur de cette patrie et de cette Église que ses fils déchiraient. « Imitez vos pères, ajoute-t-il, continuez les combats qu'ils ont si glorieusement soutenus et renoncez aux guerres civiles qui ruinent vous et votre peuple. Que votre concorde soit l'effroi des nations barbares et qu'elles soient accablées par vos forces réunies[2]. »

Le véritable caractère des victoires de Clovis et des événements de son règne étant ainsi bien déterminé, il en résulte comme conséquence incontestable que la nation des Francs à cette époque ne se déplaça point pour envahir le territoire gaulois et s'y fixer comme l'avaient fait, dans le Ve siècle, les Bourguignons et les Wisigoths. Établis depuis plus de deux cents ans dans les colonies létiques de la deuxième Germanie et du nord la Belgique, les Saliens et les Ripuaires restèrent dans leurs anciens cantonnements et ne les quittèrent pas pour se transporter avec leurs femmes, leurs enfants et tous leurs biens mobiliers dans l'intérieur de la Gaule, selon l'usage des Barbares. L'histoire, qui a décrit avec tant de détails toutes les émigrations des peuples établis sur le sol de l'empire, ne dit pas un mot de cette invasion qu'on a toujours supposée sans pouvoir rapporter un seul témoignage authentique qui la prouve. Dans ces siècles que l'on croit si obscurs, tout est clair pour qui veut arrêter ses yeux sur les documents contemporains et oublier les fictions que l'ignorance du moyen-âge y a substituées. Ces documents en main, nous suivons les Bourguignons, les Wisigoths, les Ostrogoths dans leurs longues et pénibles marches depuis les bords du Rhin ou du Danube jusqu'au cœur de l'empire. Nous voyons défiler au milieu des colonnes armées les nombreux troupeaux qui les nourrissaient, les charriots qui portaient leurs fortunes et leurs familles ; nous connaissons les traités, les dispositions législatives, les actes administratifs qui réglèrent leurs rapports avec les habitants du pays et avec le gouvernement impérial ; nous assistons à leur installation dans les provinces et au partage des terres qui leur furent attribuées. Pour les Francs, rien de semblable. On veut que les populations Ripuaires et Saliennes se soient déplacées en masse vers la fin du Ve siècle, et de ce vaste mouvement il ne reste aucune trace ni dans les faits, ni dans les lois, ni dans les écrits de tout genre qui datent du temps même où il se serait opéré. Qu'on essaie donc de tirer cet événement du vague où on le laisse ordinairement, qu'on lui assigne une époque précise, qu'on indique l'année où il aurait eu lieu, les circonstances qui l'auraient accompagné, et l'on sera arrêté à l'instant par des contradictions palpables, par des démentis formels.

Dans nos premiers volumes nous avons suivi pas à pas toute l'histoire du Ve siècle ; à chaque époque nous avons constaté les changements survenus dans la géographie politique de la Gaule et dans la situation des peuples qui l'occupaient, et nous avons constamment retrouvé les Francs aux lieux où ils étaient établis dès le commencement de cette période, c'est-à-dire sur les rives du Rhin et sur celles de l'Escaut ; c'est de là qu'est parti Clovis pour fonder, nous avons vu par quels moyens, une domination qui devait finir par embrasser la Gaule entière. Lorsqu'il s'est agi pour nous de retracer ce grand règne, nous avons poussé la circonspection encore plus loin ; nous n'avons pas craint d'entrer dans les détails les plus minutieux ; ce n'est plus année par année, c'est presque mois par mois que nous avons développé la série des événements. Qu'on veuille bien s'y reporter avec nous. Loin d'y trouver quelqu'indice de l'émigration des tribus franques, on y rencontrera à chaque pas de nouveaux faits qui prouvent que si des guerriers francs suivirent Clovis dans sa glorieuse carrière et firent partie de ses armées, le corps de la nation resta stationnaire, et aima mieux abandonner son chef devenu chrétien que de s’associer à ses brillantes destinées. On y verra enfin que le fondateur de la dynastie mérovingienne employa la dernière année de sa vie à combattre et à soumettre les Ripuaires et les Saliens, sur l'Escaut et sur le Rhin, précisément dans le territoire des anciennes colonies létiques que Maximien et Constance-Chlore avaient établies au nord de la Belgique et dans la deuxième Germanie.

Il nous reste maintenant à rechercher si le déplacement des populations franques ne se serait pas opéré sous les premiers successeurs de Clovis. Mais ici notre tâche devient plus facile ; les événements du VIe siècle sont mieux connus que ceux du Ve, et nous pourrons nous borner à invoquer les témoignages des premiers historiens de la monarchie. Interrogeons Grégoire de Tours, ce témoin oculaire si bien instruit et si fidèle. Il se chargera de nous prouver à chacune de ses pages que les Francs ne se confondirent pas avec les populations gallo-romaines et que la séparation des races ne cessa point d'exister sous les premiers rois mérovingiens.

Clovis était mort en 511, au moment où, par l'assujétissement des tribus franques insoumises et par la convocation du concile d'Orléans, il avait achevé de pacifier la Gaule et d'y constituer la monarchie catholique qui répondait à tous les intérêts du pays. Ce grand homme laissait quatre fils. L'aîné, Théodoric, qui avait pour mère une concubine, devait alors être âgé de plus de trente ans ; car depuis longtemps déjà il était associé aux travaux et aux exploits de son père, et il avait lui-même un fils en âge de porter les armes[3]. Les trois fils de Clotilde étaient des enfants de douze à quinze ans. L'aîné, Clodomir, était né avant le baptême de son père, probablement en 495 ou 496, car Clotilde avait eu avant lui un fils qui mourut au berceau. Childebert était le second, et Clotaire le plus jeune. On n'a peut-être pas assez remarqué l'influence de cette triple minorité sur une puissance formée d'éléments hétérogènes, qu'un héros avait fondée, et qui commençait à peine à se consolider sous la redoutable pression de son bras et de son génie. La plupart de nos historiens classiques, négligeant ces temps de faiblesse et de luttes obscures, franchissent brusquement dix années pour arriver à l'époque où les princes mérovingiens, en état d'agir par eux-mêmes, purent fournir matière aux récits des chroniqueurs.

Suivant la coutume des Francs qui n'admettaient point de droit d'aînesse, le vaste territoire sur lequel Clovis avait étendu sa domination fut partagé entre ses quatre fils.

On a souvent dit que ce partage avait été fait par la voie du sort ; dans ce cas le sort attrait été bien intelligent, et aurait produit des effets conformes aux plus hautes vues politiques. Mais Grégoire de Tours et Agathias, sans indiquer le mode suivant lequel on y procéda, se bornent à dire que l'on fit les parts égales[4], ce qui n'est pas non plus entièrement exact. Il est probable que cette division du royaume fut opérée d'un commun accord entre Théodoric et Clotilde représentant ses fils, et qu'on suivit les conseils des évêques et des principaux chefs de l'aristocratie gauloise et franque.

Théodoric né d'une femme germaine, n'avait dans les veines que du sang barbare ; il avait été baptisé avec son père qui, en lui confiant le commandement de ses armées, l'avait sans doute initié aux secrets de sa politique ; mais il n'en conservait pas moins les inclinations et les sentiments qu'il tenait de sa naissance. Il aimait les Barbares qui n'avaient confiance qu'en lui et qui saluaient le véritable successeur de Clovis dans ce guerrier d'un âge mûr et d'une valeur éprouvée. Lui seul d'ailleurs pouvait défendre les frontières du territoire mérovingien contre les attaques du dehors. Sans lui quel bras aurait soutenu cette monarchie nais- sante livrée aux faibles mains d'une femme et de trois enfants ? Le partage fut donc réglé d'après l'impérieuse nécessité des circonstances où l'on se trouvait.

Sous le nom d'Austrasie ou royaume de l'est (Osier-Reich) on forma au fils aîné de Clovis une domination composée de tout ce que son père avait conquis dans les contrées germaniques. Dans ce lot on fit entrer d'abord le pays des Allemands qui embrassait sur la rive gauche du Rhin toute la première Germanie et sur la rive droite jusqu'au Danube une superficie égale à celle du cercle impérial de Souabe au moyen-âge, puis les vastes états des Ripuaires qui comprenaient, outre l'ancien territoire de la confédération franque entre le Rhin et le Weser, les provinces gauloises de la première Belgique et de la deuxième Germanie auxquelles on ajouta les cités de Reims et de Châlons qui faisaient partie de la deuxième Belgique. Ce fut depuis ce temps que ces deux grandes cités, séparées de leur province, commencèrent à former une région particulière que l'on nomma Champagne Campania.

Ce royaume, ainsi composé, tout d'une pièce et parfaitement homogène, égalait déjà en étendue le reste des possessions mérovingiennes. Cependant on y joignit encore au centre même de la Gaule la riche province de la première Aquitaine qui était le siège des plus puissantes familles de l'aristocratie gauloise, et qui exerçait sur toutes les contrées celtiques une si grande influence.

La raison qui fit placer cette province sous l'autorité de Théodoric est facile à comprendre. Clovis avait passé toute sa vie à lutter d'une part contre les nations ariennes établies dans la Gaule ; de l'autre contre les peuples germaniques, toujours prêts à y renouveler leurs incursions. On pouvait craindre que tous ces adversaires, rassurés par la mort du héros qui les avait vaincus, ne voulussent tenter de nouveau la fortune des combats. Il fallait donc que le seul prince mérovingien en état de leur résister pût leur faire face sur toutes les frontières. Le lot attribué à Théodoric le mettait en mesure de remplir cette mission. Maître de la première Aquitaine, il pouvait, du haut des montagnes d'Auvergne, surveiller à la fois les Bourguignons et les Wisigoths. Possesseur du vaste territoire des Ripuaires, il maintenait les conquêtes que son père avait faites au-delà du Rhin, et il se tenait prêt à repousser les invasions des Barbares de la Germanie intérieure, ou les pirateries des Danois et des Saxons. L'avenir prouva que ces prévisions n'étaient pas vaines, car il eut bientôt à lutter contre les Wisigoths qui lui enlevèrent la cité de Rhodez[5], à repousser une descente des Danois, dont la flotte était entrée dans le Rhin[6], et à porter la guerre jusqu'au sein de la Thuringe germanique[7].

Quoi qu'il en soit, il est certain que les lots furent loin d'être égaux entre les fils de Clovis, et que l'aîné s'attribua la part du lion. Il se passa alors quelque chose de semblable à ce que firent les premiers empereurs de Rome, lorsqu'ils partagèrent avec le sénat le gouvernement des provinces. On sait qu'ils se réservèrent celles que l'on nommait armées, parce qu'il y avait des frontières à défendre, des soldats à commander, des ennemis à combattre, et qu'ils abandonnèrent aux sénateurs les provinces intérieures ou désarmées, dont l'administration offrait moins de dangers, mais donnait aussi moins de force et de puissance. Théodoric en agit à peu près de même avec ses frères. Il retint sous sa bannière tous les hommes de race germanique, et laissa Clotilde gouverner, au nom de ses fils, les populations gallo-romaines, dont la confiance et les sympathies lui étaient depuis longtemps acquises.

Les provinces gauloises que l'on appela Neustrie furent partagées en trois royaumes, désignés par les noms de leurs capitales. Le royaume d'Orléans échut à Clodomir ; Childebert eut celui de Paris, et Clotaire celui de Soissons. Ces arrangements, amenés par une circonstance passagère, produisirent néanmoins des effets durables, et eurent une influence très marquée sur les destinées de la monarchie de Clovis. D'abord le royaume d'Austrasie, réunissant à la fois le territoire le plus étendu et les populations les plus belliqueuses, conserva sur les autres états mérovingiens une prépondérance qui se manifesta en toute occasion et qui finit par faire passer dans une famille austrasienne le sceptre de l'empire des Francs. En second lieu, dès l'origine de la monarchie et le lendemain même de la mort de Clovis, une ligne de démarcation complète se trouva établie entre la partie germanique et la partie gallo-romaine des possessions mérovingiennes. Les deux races furent séparées et ne purent se confondre. Nous croyons avoir prouvé d'une manière incontestable que Clovis ne transplanta point les Francs dans l'intérieur de la Gaule. Il est encore plus évident que cette émigration ne put avoir lieu sous ses successeurs ; puisque dans la division des royaumes mérovingiens, les nations germaniques formèrent tout d'abord un état à part.

De là vient qu'au VIe siècle, le royaume d'Austrasie fut toujours considéré comme la patrie des Francs et le véritable royaume de France, regnum Franciœ. En 555, Théodebald, petit-fils de Théodoric, étant mort sans laisser de descendants, Clotaire, auquel était échu dans le premier partage le royaume de Soissons, s'empara de l'Austrasie. Grégoire de Tours, en parlant de cet événement, dit que Clotaire se rendit maître du royaume de France : Clotarius[8], post mortem Theodobaldi cum, regnum Franciœ suscepisset. Le nom de France était donc resté attaché aux provinces germaines et belges, à l'ancien territoire des Francs, parce que la masse de la nation ne l'avait point quitté. Dans l'intérieur de la Gaule, toutes les provinces occupées par des peuples barbares avaient pris le nom de leurs envahisseurs. Ainsi la première Narbonnaise, dernière possession des Wisigoths, en deçà des Pyrénées dans le VIe siècle, portait le nom de Gothia. La première Lyonnaise s'appelait Burgundia, depuis que les Bourguignons s'y étaient fixés en vertu de la concession de l'empereur Majorien. Mais le nom de France n'avait été donné à aucune province de la Gaule Celtique ; parce que nulle part les Francs n'y avaient établi des colonies de leur nation. Francia était synonyme de Germania, du temps de Grégoire de Tours, comme du temps de saint Jérôme.

Nous devons signaler pourtant deux exceptions à la démarcation des races, si exactement tracée dans le partage des états mérovingiens. Déjà nous avons vu que le royaume germanique d'Austrasie possédait au cœur même des contrées celtiques les cités de la première Aquitaine. D'un autre côté, le territoire des. Francs-Saliens, dans la deuxième Belgique fut séparé de la masse des populations germaines. Sans doute, on pensa que ces tribus, dont Clovis tirait son origine, et qui avaient formé le clan héréditaire des Mérovingiens resteraient attachées par dévouement personnel à la veuve et aux enfants de leur chef. D'ailleurs les royaumes gaulois de la Neustrie, nom sous lequel on désignait les États attribués aux fils de Clotilde[9], auraient été trop affaiblis, si on ne leur avait laissé pour appui aucune fraction de ces milices barbares considérées depuis longtemps même dans l'empire romain comme la véritable force des armées. Les Saliens restèrent donc dans le partage de Clotilde. Auquel de ses fils furent-ils attribués d'abord ? c'est ce qu'il est difficile de déterminer avec certitude, parce que le partage primitif entre les royaumes de Soissons, d'Orléans et de Paris fut presque aussitôt annulé par la mort de Clodomir, et qu'il fallut procéder à une nouvelle répartition. Il est certain du moins qu'alors le territoire des Saliens fut divisé entre le royaume de Paris, que gouvernait Childebert, et le royaume de Soissons, échu à Clotaire[10].

Théodoric n'eut rien dans ce second partage, et les états de Clodomir furent divisés entre les deux autres fils de Clotilde[11] ; la séparation du royaume franc et des royaumes gaulois, de l'Austrasie et de la Neustrie subsista telle qu'elle avait été établie d'abord.

Il est à remarquer que les populations pour lesquelles on fit exception au principe de la division des races en furent de part et d'autre également mécontentes. Les nobles cités-de la première Aquitaine se virent à regret soumises à la domination barbare des rois d'Austrasie. Elles n'eurent pourtant pas réellement à s'en plaindre ; car rien ne fut changé dans leur régime intérieur, et l'aristocratie romaine y resta maîtresse de l'administration comme dans les autres parties de la Gaule. Nous connaissons les noms de presque tous les comtes ou gouverneurs de l'Auvergne pendant la première moitié du VIe siècle ; il n'en est pas un seul qui n'ait appartenu aux familles sénatoriales du pays[12]. Les rois d'Austrasie appelaient à leur cour les fils des nobles gaulois et les comblaient de faveur[13]. Ils faisaient venir des missionnaires de l'Aquitaine pour prêcher le christianisme aux Francs encore païens, et prêtaient à leur prosélytisme un énergique appui[14]. Mais tous ces bienfaits ne ramenaient pas des esprits prévenus, et les Aquitains n'en gémissaient pas moins de se voir comme séparés de la grande famille celtique, et forcés d'obéir à un maitre qui résidait sur les bords du Rhin.

Parmi la noblesse arverne, la famille Sidonia tenait toujours le premier rang, quoiqu'elle eût un peu perdu de sa popularité par la facilité avec laquelle Apollinaris, fils de l'illustre évêque Sidonius, s'était rallié au gouvernement des Wisigoths. Nous avons vu qu'après la mort de Clovis, la ville de Rhodez était retombée au pouvoir de ce peuple arien. L'évêque de cette cité était toujours Quintianus, ce fougueux défenseur du catholicisme, ce partisan zélé des Francs dont nous avons signalé le rôle actif dans les événements qui amenèrent la chute de la monarchie gothique[15]. Il fut forcé de fuir pour la troisième fois et-de chercher encore un asile en Auvergne. Précisément alors l'évêque de Clermont, Eufrasius, vint à mourir. Tons les vœux du peuple et du clergé appelaient Quintianus, le martyr de la foi, à lui succéder sur le siège épiscopal. Mais Apollinaris ambitionnait cette place que son père avait si glorieusement remplie, et pour y parvenir il eut recours à cet esprit d'intrigue qui était si familier aux Romains du Bas-Empire. Il fit agir Alchima, sa sœur, et Placidina, sa femme, auprès de Quintianus pour le décider à se désister de la candidature que le vœu public lui avait en quelque sorte imposée. Les hommes à convictions sincères et énergiques sont faciles à ébranler lorsqu'on fait appel à leurs sentiments généreux. Quintianus renonça sans peine à des vues ambitieuses qui le touchaient peu[16], et céda la place à son adroit concurrent qui déjà était parti secrètement pour Metz, les mains chargées d'è présents, afin de solliciter de la faveur du roi d'Austrasie la nomination qu'il désespérait d'obtenir du suffrage libre de ses concitoyens. Car, dit un pieux écrivain de ce temps, dès-lors commençait à germer ce système de corruption qui fait qu'on n'obtient plus l'épiscopat qu'en achetant la protection des rois ou en payant les votes du clergé[17].

Théodoric crut faire un acte de sage politique, et rattacher à son gouvernement la noblesse arverne en mettant à la tête de la cité un de ses plus illustres représentants. Apollinaris fut évêque, mais il ne jouit pas longtemps du fruit de ses intrigues ; il mourut quatre mois après, déchu par sa conduite équivoque du rang élevé où les vertus et le génie de son père avaient placé le nom de Sidonius dans l'estime publique.

Alors enfin Théodoric, instruit des véritables sentiments du pays, consentit à l'élévation de Quintianus qui fut intronisé sur le siège épiscopal de Clermont aux applaudissements de tout le peuple. Il est juste, avait dit le fils de Clovis, que nous fassions quelque chose en faveur de celui qui a tant souffert pour nous. Ces paroles généreuses furent accueillies par la population avec reconnaissance. Mais Arcadius, fils d'Apollinaris et héritier de son influence et de ses prétentions, se jeta dès ce moment dans le parti des mécontents, où il entraîna la nombreuse clientèle de sa famille.

En 531 Théodoric était engagé dans une guerre acharnée contre les Thuringiens. Ces expéditions, au centre de la Germanie, étaient toujours pour la Gaule un sujet d'effroi. Il semblait que ces sombres forêts qui avaient englouti tant de légions romaines dussent être le tombeau de tous les téméraires qui oseraient y pénétrer.

Théodoric avait d'abord éprouvé quelques échecs ; le bruit se répandit en Auvergne que son armée était détruite et que lui-même avait été tué. Aussitôt Arcadius, peut-être auteur de ces rumeurs populaires, se rend à Paris près du roi Childebert, dont les états, depuis la mort de Clodomir, s'étaient étendus jusqu'à l'Aquitaine[18], et au nom de la noblesse d'Auvergne, il le supplie de prendre sous sa protection cette cité décidée à se soustraire au joug des Austrasiens. Les enfants de Clotilde avaient toujours dans le cœur un levain de haine et de jalousie contre le fils de la concubine. Childebert accueillit avec joie les propositions d'Arcadius et consentit à le suivre à Clermont. Cependant, par prudence, il sembla vouloir donner à cette démarche l'apparence d'un voyage d'agrément. Je.ne voudrais pas mourir, disait-il, sans avoir vu cette Limagne d'Auvergne qu'on dit si riante et si belle[19]. Arcadius lui avait promis que la population entière accourrait avec enthousiasme sur son passage. Mais l'effet de ses intrigues ne s'était pas étendu au-delà du cercle de ses parents et de ses amis. En arrivant à Clermont, il trouva les portes de la ville fermées, et il fut obligé de forcer une serrure pour y introduire le nouveau roi[20].

Cette petite révolution ne dura pas longtemps. Bientôt on apprit que Théodoric était vivant et avait repassé le Rhin avec son armée triomphante. Dès-lors l'effroi gagna tous les cœurs. Childebert se hâta de sortir de l'Auvergne en désavouant les projets ambitieux qui l'y avaient conduit. Arcadius, aussi lâche qu'il avait été imprudent, abandonna sa patrie dans le péril où il l'avait jetée, et se réfugia dans la cité de Bourges qui appartenait à Childebert, au service duquel il s'attacha pour toujours[21]. Placidina, sa mère, et Alchima, sa tante, ces femmes intrigantes que nous avons déjà vues mêlées aux brigues d'Apollinaris, et qui sans doute jouaient un grand rôle dans les complots de son fils, furent arrêtées à Cahors, exilées et dépouillées de leurs biens.

La révolte était ainsi étouffée et l'Auvergne demandait grâce pour ses velléités d'indépendance. Malheureusement pour elle Théodoric avait ramené de la Germanie une armée de Barbares avides de pillage, et qui se plaignaient de n'avoir rapporté de leur campagne contre les Thuringiens qu'une gloire stérile pour prix de leurs dangers et de leurs fatigues. L'Auvergne rebelle était une riche proie offerte à la cupidité de ces farouches soldats. Ils demandèrent qu'elle leur fut livrée, et comme le roi hésitait, ils le menacèrent de l'abandonner et d'aller se ranger sous les drapeaux de ses frères qui préparaient alors contre la Bourgogne une expédition à laquelle Théodoric n'avait point voulu s'associer. Les mœurs germaniques autorisaient cette indépendance des guerriers ; lorsque leur roi refusait de les conduire au combat, ils avaient droit de faire la guerre pour leur compte en se donnant des chefs de leur choix. Chez eux on était roi par droit de naissance et général par élection[22]. Théodoric fut forcé de céder à leurs cris et à leurs menaces. « Suivez-moi, leur dit-il, et je vous mènerai-dans un pays où vous aurez de l'or, des troupeaux et de riches vêtements autant que vous en pouvez désirer[23]. » Les Francs applaudirent, et cette troupe barbare vint fondre sur l'Auvergne.

La malheureuse province n'avait aucun moyen de défense. Ceux qui l'avaient poussée à la révolte avaient été les premiers à l'abandonner lâchement. Cependant on voit par les récits de Grégoire de Tours et de quelques Vies de saints, que Clermont n'ouvrit ses portes qu'après avoir obtenu une sorte de capitulation par l'intermédiaire de son vénérable évêque Quintianus, et que sur plusieurs points, la population des montagnes, réfugiée dans des châteaux-forts ou dans des lieux inaccessibles, repoussa courageusement les attaques des envahisseurs. Mais ces résistances isolées n'empêchèrent pas l'armée austrasienne de se répandre dans toute la contrée, de tout ravager et de tout détruire[24]. Les habitants eux-mêmes furent emmenés comme esclaves sur les bords du Rhin et de la Meuse avec les richesses dont on les avait dépouillés, et ce beau pays devint presqu'un désert.

Aucun événement ne produisit plus de sensation dans la Gaule à cette époque que le désastre de l'Auvergne, clades Arverna, comme l'appellent les écrivains contemporains qui fixent souvent la date de leurs récits en rappelant cette ère funeste[25]. En effet, ces calamités avaient révélé pour la première fois aux Gaulois ce qu'ils pouvaient avoir à craindre de leurs nouveaux maîtres ; elles leur avaient appris combien était peu stable cette sécurité qu'ils croyaient avoir achetée en se plaçant sous la protection de l'épée victorieuse de Clovis.

La rébellion des Francs qui força Théodoric à dévaster malgré lui la plus belle partie de ses domaines, a été citée par les historiens et les publicistes comme une preuve du caractère purement germanique qu'ils ont presque tous attribué au gouvernement mérovingien. Ce fait a même été invoqué comme constatant l'intervention des masses dans les affaires publiques, et révélant ainsi un des éléments de la constitution nationale à cette époque. Mais on aurait dû remarquer que cette scène s'était passée dans le royaume d'Austrasie. Elle s'y renouvela sous le règne de Théodebald, petit-fils de Théodoric. Ce prince, faible et maladif, n'ayant pu se mettre à la tête des guerriers austrasiens pour les conduire en Italie, ils se choisirent des chefs et allèrent malgré leur roi prendre part aux luttes sanglantes qui déchiraient ces belles contrées. On reconnaît là les vieilles mœurs des Germains telles que Tacite les a dépeintes. Mais on chercherait en vain quelque chose de semblable, au commencement du VIe siècle, dans les royaumes neustriens, composés de provinces purement gauloises. Faute de faire cette distinction, on a souvent commis des erreurs graves en étendant à l'ensemble de la domination mérovingienne des faits ou des principes qui n'étaient applicables qu'à la partie germanique de cette monarchie.

Nous venons de voir ce qu'il en avait coûté à la première Aquitaine pour avoir été réunie au royaume Germanique d'Austrasie. Les Francs-Saliens qui avaient été compris dans la circonscription du royaume gaulois ou de la Neustrie n'avaient point à craindre de pareils désastres. Mais ils se sentaient gênés dans cette union contre nature avec des populations auxquelles ne les rattachait aucun lien de sympathie. Cependant ils servirent fidèlement le roi Childebert qui dut à leur valeur ses victoires en Espagne[26] et la conquête définitive du royaume de Bourgogne. Les deux rois de Neustrie, Childebert et Clotaire avaient réuni leurs forces pour cette expédition. Ils se partagèrent les états bourguignons, et le roi d'Austrasie qui avait refusé de se joindre à eux n'eut encore aucune part dans cet accroissement de territoire[27].

Un pieux cénobite nommé Treverius, né dans l'Aquitaine d'une famille romaine, était venu s'établir vers l'année 520 dans un faubourg de la ville de Thérouanne : Son zèle pour la prédication du christianisme l'avait conduit dans ces contrées dont les habitants étaient encore presque tous païens. Il vit les Francs qui avaient suivi Childebert en Bourgogne, revenir de cette expédition avec de longues files de captifs qu'ils traînaient après eux et des charriots chargés de butin[28]. Ce pays était donc toujours la demeure des Francs-Saliens, le lieu où ils résidaient en corps de nation. C'était de là qu'ils partaient pour guerroyer sous les drapeaux des rois Mérovingiens ; c'était là qu'ils, venaient après la victoire déposer les produits du pillage. Théodoric, en conduisant les Ripuaires en Auvergne leur avait dit aussi qu'il leur serait permis de rapporter sur les bords du Rhin les dépouilles de la cité rebelles[29].

Clotaire ayant survécu aux deux autres fils de Clotilde, morts sans enfants, et même à la descendance de Théodoric qui s'éteignit à la troisième génération, se trouva seul maitre de tous les états que Clovis avait possédés et que des acquisitions nouvelles avaient déjà bien agrandis. En subjuguant les Thuringiens et les Bavarois, les rois d'Austrasie avaient reculé les limites de l'empire mérovingien dans la Germanie centrale jusqu'au Danube et aux montagnes de la Bohême, et par la conquête du royaume de Bourgogne et de la province d'Arles, la Gaule entière s'y trouvait comprise à l'exception de la première Narbonnaise restée seule au pouvoir des Wisigoths. Cet empire qui embrassait plus du tiers de l'Europe, égalait presque en étendue celui de Charlemagne ; mais il suffit de jeter les yeux sur la carte pour voir que la barbarie germanique y tenait beaucoup plus de place que la civilisation romaine. En prêtant l'appui de ses sympathies à la fondation de la monarchie de Clovis, la Gaule avait cru ressusciter sa vieille indépendance, reconstituer sa nationalité, et elle se trouvait comme incorporée dans cette Germanie dont elle avait voulu se faire une barrière contre les invasions du nord.

La séparation des races dans les partages faits après la mort de Clovis déguisa d'abord les conséquences de cet état de choses. Mais lorsque l'Austrasie et la Neustrie se trouvèrent réunies dans la même main, on vit aussitôt l'élément germanique prédominer et prendre une supériorité de plus en plus marquée sur l'élément romain. Sous les règnes de Clotaire Ier, de Clotaire II, de Dagobert, ce progrès est facile à suivre. Les noms germains deviennent plus communs dans l'histoire, les mœurs barbares 'établissent à la cour et s'infiltrent dans tous les rangs de la société ; bientôt on distingue à peine les hommes d'origine romaine des descendants des Cattes et des Suèves. A la fin du vue siècle, la Gaule, surtout au nord de la Loire, était presqu'entièrement germanisée.

Clotaire, dès la première année de son règne en Austrasie ou en France, in Francia, eut occasion d'éprouver la turbulence de ses nouveaux sujets. Les Saxons, ces éternels ennemis des Germains, avaient fait des incursions sur le territoire ripuaire, entre le Weser et le Rhin. Clotaire s'avança contre eux avec une armée ; mais, ayant reçu des propositions de paix, il s'arrêta et voulut traiter avant de combattre. C'était enlever aux Francs leur plus doux plaisir, celui de la vengeance. Une émeute furieuse éclata dans le camp ; les guerriers austrasiens déchirèrent la tente du roi, et le forcèrent de marcher à leur tête. Traîné par eux sur le champ de bataille, il fut vaincu, et s'estima trop heureux d'obtenir après cet échec la paix que ses farouches soldats l'avaient contraint de refuser avant[30].

Chez les Francs-Saliens de la Belgique, les mœurs germaines avaient aussi conservé toute leur rudesse, et malgré les efforts de Clovis et des évêques établis par lui, le paganisme s'y maintenait toujours. Clotaire ayant été visiter la cité d'Arras, les chefs francs l'invitèrent à un de ces grands festins dans lesquels les Germains avaient coutume, suivant Tacite[31], de traiter toutes les affaires importantes. Le roi amena avec lui, à cette réunion, l'évêque d'Arras, saint Védast, qui le suivit dans l'espoir de gagner quelques âmes à Dieu. En entrant dans la salle, le pieux missionnaire vit rangées autour des murs de hautes futailles remplies de bière, et apprit que ces vases avaient été consacrés, suivant l'usage des païens, pour remplir les coupes sur lesquelles se prêtaient les serments solennels. Le saint fit un signe de croix, et aussitôt les cercles des vases s'étant rompus, la liqueur inonda le pavé, au grand effroi, et probablement au grand regret des convives[32]. Je rapporte ce récit seulement pour montrer que les Francs n'avaient renoncé ni à leur ancienne patrie, ni à leurs anciennes superstitions, ni à leurs anciennes coutumes. Au milieu du VIe siècle, ils habitaient les mêmes contrées et étaient restés les mêmes hommes qu'avant l'avènement de Clovis.

Telle était cette barbarie germanique, barbaries, qui devait envahir peu à peu la Romanie gauloise, Romania, comme l'appelle le poète Fortunat[33].

Cette révolution sociale ne fut produite ni par de nouvelles invasions, ni par l'asservissement, la destruction ou la transplantation violente des peuples. Elle fut amenée graduellement par cette influence naturelle qui dans les unions inégales finit par assimiler le plus faible au plus fort. De nouveaux partages en retardèrent pendant quelque temps les effets.

Après la mort de Clotaire, en 561, la monarchie mérovingienne fut divisée entre ses quatre fils, et dans la formation des lots on suivit exactement ce qui avait été fait à la mort de Clovis. Le royaume d'Austrasie fut reconstitué en faveur de Sigebert. Chérebert eut le royaume de Paris, Gontran celui d'Orléans, auquel on réunit les anciens états bourguignons ; le royaume de Soissons échut encore au plus jeune qui était Chilpéric. Il est à remarquer que la province d'Arles ne fut attribuée à aucun des quatre frères et leur appartint en commun. Chacun voulait avoir une part de cette région à la possession de laquelle étaient encore attachées des idées de prééminence telles, que les fils de Clovis 'avaient-cru consacrer l'indépendance de leur pouvoir en se faisant céder par l'empereur Justinien cet ancien siège du prétoire des Gaules. Il en fut de même de la cité de Paris, après la mort de Chérebert, qui arriva dix ans plus tard ; l'ancienne capitale de Clovis ne fit partie d'aucun lot, et il fut convenu qu'aucun des trois frères survivants n'y entrerait sans le consentement des autres. Cette mort nécessita, comme celle de Clodomir, une nouvelle division du territoire neustrien ; mais cette fois le roi d'Austrasie réclama sa part de l'héritage. Les motifs qui avaient rendu Théodoric étranger aux transactions faites entre les fils de Clotilde n'existaient plus pour Sigebert. Ce fut un malheur pour la Gaule ; car ce mélange des territoires et des races, par les discordes intérieures qu'il amena, fut une des principales causes de la ruine de la monarchie.

Dans ce second partage, le territoire des Francs-Saliens fut attribué à Chilpéric, et réuni au royaume de Soissons, dont le rapprochait sa position géographique, et dont il semble qu'il aurait dû toujours dépendre. Je n'ai pas besoin de rappeler ici les causes de la violente scission qui ne tarda pas à se manifester entre Chilpéric et ses Gères, et les inimitiés furieuses de Frédégonde et de Brunehaut. Ces événements sont racontés par tous les historiens, et une plume éloquente en a fait ressortir avec éclat l'intérêt dramatique. Je m'arrêterai seulement aux faits qui peuvent servir à démontrer les vérités que je veux établir.

En 574, après plusieurs années d'hostilités interrompues par quelques trêves, Chilpéric ayant envahi le Poitou, qui appartenait à Sigebert, le roi d'Austrasie résolut de prendre une revanche éclatante, et d'en finir avec son ennemi. Il rassembla les contingents des nations germaniques, et à la tête de ces forces redoutables, il pénétra jusqu'aux bords de la Seine, et occupa sans résistance toutes les cités autour de Paris. L'approche de ces armées austrasiennes, de ces bandes de farouches transrhénans, comme on les appelait alors, causait toujours dans la Gaule une profonde terreur, et dans les guerres civiles des Mérovingiens, toutes les fois qu'elles parurent sur les champs de bataille, elles y décidèrent la victoire En lisant dans les chroniques du Vie siècle la description de leurs marches, de leurs combats, des dévastations qui marquaient leur passage, on se rappelle involontairement ces autres transrhénans, reitres et lansquenets, bandes féroces et pillardes, l'effroi de nos provinces, mais qui dans les guerres civiles du XVIe siècle faisaient aussi pencher la balance en faveur du parti dont elles avaient adopté la bannière.

Chilpéric, renfermé dans les murs de Rouen avec Frédégonde, voyait ses états envahis, et tremblait de tomber entre les mains du vainqueur. Dans cette extrémité, il pensa qu'il ne pourrait être nulle part plus en sûreté qu'au milieu des Francs-Saliens de la Belgique, et il alla chercher un asile au pays de Tournay, berceau de la grandeur de sa famille. Mais les Francs avaient peu de sympathie pour les rois de Neustrie et leur cour demi-romaine ; ils voyaient dans les Austrasiens des frères auxquels les rattachait la communauté de la race, des mœurs et du langage. Entre les deux partis, leur choix fut bientôt décidé.

« Les Francs, qui avaient été sujets de Childebert Ier, dit Grégoire de Tours, envoient une députation à Sigebert pour qu'il vienne à eux, et qu'abandonnant Childéric, ils le reconnaissent pour leur roi. Sigebert, ayant entendu ces propositions, se mit en marche pour assiéger son frère dans la ville de Tournay. Quand il fut arrivé à Vitry, village près d'Arras, toute l'armée des Francs se rassembla autour de lui, et l'élevant sur le bouclier, le proclama roi[34]. »

Nous avons prouvé plus haut que le territoire des Francs-Saliens de la Belgique avait fait partie du royaume de Childebert. C'étaient donc ces mêmes Francs qui élevaient Sigebert sur le pavois, et par conséquent à la fin du VIe siècle ils étaient toujours fixés en corps de nation aux mêmes lieux où nous les avons trouvés établis avant l'avènement de Clovis. La, plupart de nos historiens, pénétrés de l'idée que les Francs s'étaient transplantés dans la Gaule et vivaient disséminés dans les cités gauloises, ont dénaturé la phrase de Grégoire de Tours, en disant que la couronne avait été offerte à Sigebert par les seigneurs neustriens. Les faits démentent cette interprétation ; car si les Francs, autrefois sujets de Childebert, avaient été disséminés dans la Neustrie, Sigebert, déjà maitre de toutes les cités neustriennes, n'aurait pas eu besoin de se transporter aux environs d'Arras, pour aller à la rencontre de ce peuple salien qui l'avait appelé par une députation à venir recevoir son hommage. L'élévation du nouveau roi sur le bouclier est comme la rébellion des soldats austrasiens de Théodoric, de Théobald et de Clotaire, une de ces scènes germaniques, qu'on chercherait vainement au VIe siècle ailleurs que dans les contrées où la race franque s'était concentrée, et avait conservé dans leur intégrité ses mœurs nationales.

Le mouvement populaire qui s'était opéré en faveur de Sigebert avait été si prompt et si général, qu'on ne peut douter que l'union avec l'Austrasie ne fût le vœu presqu'unanime de la nation salienne. Cependant, Frédégonde, née parmi les Francs dont elle reproduisait si bien les mœurs et le caractère, avait conservé sur plusieurs d'entre eux une mystérieuse influence. Deux assassins soudoyés par elle poignardèrent. Sigebert au milieu de son armée, et le succès de ce crime audacieux changea subitement la face des affaires. Sigebert ne laissait que des enfants en bas-âge sous la tutelle d'une femme étrangère, Brunehaut, fille des rois wisigoths d'Espagne. Sortie d'une race odieuse aux Germains, ayant reçu l'éducation d'une Romaine dont elle avait les goûts, les vices et les faiblesses, cette femme ne pouvait rallier les sympathies des Francs. Les Saliens, restés sans chefs, revinrent sous les drapeaux de leur roi, et Chilpéric put marcher immédiatement sur Paris à la tête de cette même armée qui se préparait à l'assiéger dans son dernier asile.

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer l'enchaînement des faits historiques qui démontrent, jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, que les Francs-Saliens et Ripuaires ne cessèrent point d'habiter en corps de nation les bords du Rhin et de l'Escaut, leur première patrie. Nous les y avons vus sous Childebert et sous Théodoric ; nous les y avons retrouvés sous Chilpéric et sous Sigebert. Pour compléter cette démonstration, il nous reste à prouver que dans le cours du même siècle on ne les trouve nulle part transplantés en masse dans l'intérieur de la Gaule.

Nous avons déjà eu occasion de faire remarquer que dans l'organisation administrative des provinces de l'Empire romain, la vie politique était toute concentrée dans les villes. Les campagnes n'avaient point d'existence officielle, de représentation légale. Dans la Gaule spécialement, chaque cité dominait en souveraine sur les subdivisions 'appelées papi ou pays, qui composaient son territoire. Ce territoire rural n'avait pas d'autre nom que celui de la cité et se confondait avec elle. Ainsi les cités de Paris, de. Chartres, d'Orléans par exemple, n'étaient pas seulement des villes, mais des provinces régies par une administration municipale qui avait son siège au chef-lieu.

Les villes gauloises réunissant dans leur sein toute l'influence politique et tous les pouvoirs locaux, aucun détail de leur organisation intérieure n'a pu nous être caché. Les décrets des empereurs, jusqu'à la dislocation de la puissance romaine, et plus tard les chroniques, les chartes, les formules, nous font parfaitement connaître la constitution des curies dans lesquelles résidait l'autorité municipale. Le maintien de cette organisation, sous les Mérovingiens, ne peut plus être l'objet d'un doute ; l'ouvrage seul de M. Raynouard, comme l'a dit M. Thierry ; suffirait pour mettre cette question hors de controverse.

S'il n'est pas douteux que les municipalités gauloises continuèrent d'exister sous les successeurs de Clovis, telles qu'elles étaient avant la fondation de sa monarchie, il est également évident que les Francs n'y furent pas incorporés et qu'ils n'y pouvaient même trouver place. En effet, dans ces municipalités tout était réglé d'après les lois romaines ; les magistrats, les décurions, les membres des sénats locaux, étaient élus suivant les formes déterminées par les décrets des empereurs ; les registres de la curie s'ouvraient pour recevoir tous les actes de la vie civile rédigés selon les prescriptions du code Théodosien. Pour entrer dans cette organisation, il aurait fallu que les Francs abjurassent leurs lois, leurs mœurs, leur état social, toute leur nationalité enfin. C'est ce qu'ils ne firent certainement pas ; la raison l'indique et l'histoire le constate, aussi dans les listes des membres des sénats municipaux du VIe siècle, qui sont venues jusqu'à nous, on ne rencontre pas un seul nom germanique[35].

Les Francs n'étaient donc pas dans les villes gauloises, ou du moins ils n'y avaient pas ; d'existence politique. Tout le monde l'a reconnu. Montesquieu lui-même constate que les villes étaient presque toutes habitées par les Romains[36]. « Les Romains, dit M. Naudet, résidaient dans les villes et laissaient la campagne aux Barbares[37]. » Cela n'empêchait pourtant pas qu'il n'y eût quelques Francs domiciliés individuellement dans toutes les cités de la Gaule. Ils y étaient fixés, les uns par des fonctions publiques, les autres par des bénéfices territoriaux que les rois leur avaient conférés, par des acquisitions, des mariages, des relations de famille[38]. Peu nombreux et appartenant en général à la classe supérieure de leur nation, ils ne faisaient point corps au milieu des populations romaines ; ils y restaient isolés et comme étrangers, ne prenant pas plus de part aux droits de la cité qu'à ses charges.

Ne trouvant donc point les Francs dans les villes, et croyant toujours, par suite du système de la conquête, qu'ils devaient avoir été transplantés dans l'intérieur de la Gaule, on les a cherchés dans les campagnes.

Montesquieu, voulant prouver que les Francs ne payaient pas d'impôts, cite un passage de la Vie de saint Aridius où il est question des nouveaux recensements ordonnés par Chilpéric, vers 580, pour augmenter le produit des contributions, mesure qui excita dans la Gaule une fermentation générale et provoqua presque partout des soulèvements populaires. Ce recensement, dit l'auteur de la Vie du saint, fut opéré dans toutes les cités gauloises[39] : hœc conditio universis urbibus per Gallias constitutis est adhibita. Montesquieu traduit ces mots par toutes les villes, et en conclut que le tribut, affligeant principalement les habitants des villes, n'était point applicable aux Francs qui demeuraient dans les campagnes[40]. S'il n'avait eu que cette preuve à alléguer à l'appui d'une opinion d'ailleurs très fondée, il aurait été facile de renverser son argumentation. Car le mot urbs pour les écrivains des Ve et VIe siècles, est synonyme du mot civitas et n'a pas un sens moins étendu. Ces deux mots s'employaient également pour désigner non seulement une ville, mais encore tout le territoire rural qui en dépendait. On pourrait citer un grand nombre de passages de divers auteurs où le mot urbs doit évidemment être pris dans ce sens général[41], et la phrase de la Vie de saint Aridius, que nous avons rapportée plus haut, en est elle-même un exemple. En effet, on ne peut douter que les impôts fonciers augmentés par Chilpéric ne portassent sur les propriétés rurales comme sur les propriétés urbaines. Car une des nouvelles taxes inventées par ce prince était d'une amphore de vin par arpent de vigne[42]. Le mot urbes doit donc s'entendre ici non seulement des villes, mais de leur territoire, et par conséquent ce n'est pas comme habitants des campagnes que les Francs auraient été exempts de l'impôt. « Mais, dit Montesquieu, les Romains seuls réclamèrent, et ce fut le clergé qui déchira les taxes[43]. » La raison en est simple ; c'est que la population des provinces gauloises était toute romaine et que les évêques étaient ses organes légaux, ses représentants électifs. Quant aux propriétaires francs qui pouvaient s'y trouver, leurs biens étaient en général des terres fiscales concédées à titre de bénéfices militaires et comme telles exemptes de l'impôt, ou si quelques-uns d'entre eux devaient le payer pour des domaines acquis par vente, mariage ou autres contrats civils, ils étaient en trop petit nombre pour ne pas se confondre dans la masse de la population.

L'auteur du savant mémoire Sur l'état des personnes est certainement de tous les écrivains modernes celui qui a le mieux connu la Gaule mérovingienne et qui a donné les notions les plus justes et les plus complètes sur les différentes classes de ses habitants. Mais il pensait, suivant l'opinion presqu'universellement admise alors, que les Francs s'étaient établis dans l'intérieur de la Gaule, et comme il avait trop d'érudition et de sagacité pour ne pas reconnaître que les villes gauloises étaient entièrement romaines, il a voulu, comme Montesquieu, placer les Barbares conquérants dans les campagnes. « Les Francs, dit-il, tinrent à leur division de territoire par canton ; ils appelèrent les districts de juridiction pagus, et les Barbares qui les habitaient pagenses[44]. » Plus loin il indique les mots populus campanensis, peuple des campagnes, comme synonyme de peuple franc. Une telle autorité a tant de poids dans la science que je suis obligé de traiter la question dans tous ses détails pour maintenir la vérité de mes assertions.

Les campagnes n'ayant point eu, comme nous l'avons vu plus haut, d'existence politique dans la Gaule romaine, elles prêtent jusqu'à un certain point un champ libre aux hypothèses, car nous avons beaucoup moins de renseignements sur l'état de leurs habitants que sur celui des habitants des villes. Cependant le savant auteur que je viens de citer, clans plusieurs parties de son mémoire et notamment dans le chapitre sur la condition des serfs, nous a fait connaître la population des campagnes de la Gaule de manière à ne laisser presque rien à faire à ceux qui depuis vingt-cinq ans ont traité ce sujet après lui. Toute la partie laborieuse de cette population était de condition servile. Il y avait différents degrés dans la servitude ; mais tous les cultivateurs, colons, serfs de la glèbe, artisans, esclaves domestiques, dépendaient d'un maître qui disposait d'une manière à peu près absolue de leurs personnes et des fruits de leur travail. Cette multitude de serfs qui peuplaient les villages n'avait aucun droit politique et à peine quelques droits civils. Les maîtres jouissaient seuls de ces droits ; mais ils les exerçaient dans les cités où ils résidaient habituellement ; car là était le siège de tous les pouvoirs, là se concentrait la vie publique. Dans les mœurs romaines, habiter la campagne était une sorte de déshonneur parce que c'était renoncer à l'exercice de toutes les prérogatives du citoyen[45].

Nous avons prouvé ailleurs que même avant l'érection des monarchies barbares, il n'y avait point ou presque point de petites propriétés dans la Gaule. L'aristocratie gallo-romaine possédait des terres immenses ; les gaulois nobles avaient pour domaines des villages entiers, pour vassaux des milliers de paysans. Toutes les portions du sol qui n'étaient pas dans les mains des familles sénatoriales appartenaient à l'Église ou au fisc.

Cet état de choses ne changea pas sous la dynastie mérovingienne. Nous croyons avoir démontré par des faits irrécusables que Clovis ne dépouilla point les propriétaires romains. Tous les documents du VIe siècle présentent l'aristocratie gauloise comme étant toujours en possession de ses grandes richesses territoriales. Qu'on lise avec attention les récits de Grégoire de Tours, et les Vies des Saints ; qu'on examine surtout l'origine des donations faites aux couvents et aux églises, et les noms des donateurs, l'on verra quelle énorme étendue de terres possédaient encore ces nobles gaulois, héritiers des chefs de clans celtiques. Sans doute il y avait aussi dans les campagnes des propriétaires francs. Les premiers rois mérovingiens donnèrent beaucoup de terres fiscales à titre de bénéfice, et nous en avons cité plus haut un exemple, en parlant des distributions de bénéfices territoriaux, que Childebert fit à son retour d'Espagne, pour récompenser les services de ses guerriers[46]. Les Francs d'ailleurs, qui étaient en crédit à la cour ou qui exerçaient de hautes fonctions dans les provinces, avaient mille occasions d'acquérir des propriétés foncières, et de se constituer une existence de seigneurs terriens. Néanmoins, comme tous les documents de l'époque le démontrent, ces propriétaires barbares étaient comparativement peu nombreux, et ne pouvaient, dans aucun cas, constituer une population à part, un peuple franc au milieu de la Gaule.

Ces raisons ne peuvent être détruites par les passages que le savant auteur du mémoire sur l'état des personnes, a cités pour appuyer le sens qu'il donne aux mots pagenses et campanenses ; car ils ne me paraissent pas résoudre la question d'une manière décisive.

D'abord le mot pagus n'est point d'origine germanique. C'est un terme celtique qui désignait dans la Gaule les subdivisions du territoire des cités ; il s'est conservé dans notre mot pays qui se rapproche peut-être plus de la prononciation primitive que la forme latine, et il avait pour équivalent dans les langues germaniques le mot gau ou gheve. César appliqua le mot pagus aux divisions territoriales de la Germanie, parce qu'il connaissait mieux l'idiôme celtique que l'idiôme tudesque et qu'il transportait par analogie aux contrées voisines les dénominations usitées dans la Gaule. C'est ainsi qu'il a appelé cités les régions qu'embrassaient les grandes confédérations des peuples germains et pagi les subdivisions de territoire occupées par les tribus qui faisaient partie de ces confédérations[47]. Dans un autre passage il parle de cent pagi qui dépendaient de la nation des Suèves[48]. Tacite, après lui, nous a peint les chefs germains rendant la justice dans les pagi et les villages, per pagos vicosque[49]. Tous les écrivains latins du Bas-Empire se sont servis du mot pagus pour désigner un pays, une section de territoire ; l'adjectif pagensis signifiait un habitant du pays ; il était synonyme de paganus. Mais le prologue de la loi salique nous offre un exemple de l'emploi du terme germanique gheve dont pagus était la traduction. Les trois pagi qui composaient le territoire de la nation salienne y sont désignés par les noms de Salo-gheve, Bodo-gheve, Windo- gheve. D'après cela il est peu vraisemblable qu'on ait appliqué exclusivement dans la Gaule, l'adjectif pagensis aux Francs puisque le mot pages d'où cet adjectif était dérivé n'appartenait pas à leur langue. La loi salique elle-même prouve le contraire, car elle définit le Romain propriétaire celui qui possède quelque chose dans un pagus, is qui res proprio in pago possidet 1[50]. Cette définition n'est que le sens développé du mot pagensis qui, dans tous les auteurs de l'époque mérovingienne, signifie l'habitant d'un pays, sans distinction de race.

Grégoire de Tours au livre 7, chap. 47 de son histoire, parle de graves désordres occasionnés dans la Touraine par une sorte de guerre privée qui avait éclaté entre deux familles de riches propriétaires. Les noms des deux adversaires, Sicharius et Austrégisile semblent indiquer une origine barbare ; cependant le père de Sicharius s'appelait Jean et les hommes de race germanique à cette époque, ne prenaient pas encore les noms des saints du christianisme[51]. La querelle avait commencé le jour de Noël à un grand repas donné par Sicharius à Austrégisile et aux autres habitants du pays, reliquisque pagensibus. Je vois là un propriétaire qui réunit chez lui ses voisins ; mais je ne vois rien qui indique que les invités fussent Francs.

Plus loin, au chap. 18 du livre 8, le même historien dit que Childebert envoya une armée en Italie, mais que l'expédition échoua par la mésintelligence des chefs, et pour montrer l'anarchie qui régnait dans cette armée, il ajoute que le duc Wintrion fut chassé par ses pagenses et aurait même couru risque d'être tué par eux s'il n'eût pris la fuite. Nous verrons plus bas quels étaient les pagenses du duc Wintrion ; mais en général on désignait par ce mot, sans distinction de race, les habitants du pays qu'un duc ou un comte gouvernait. Les pagenses d'un comte étaient ce qu'on appellerait aujourd'hui ses administrés et comme chaque comte commandait à la guerre les troupes levées dans son comté, ses pagenses alors étaient ses soldats. Mais ils pouvaient être Francs, Allemands, Bourguignons, Gaulois suivant le pays d'où ils sortaient[52]. Quant aux mots campania et campanensis je ne crois pas qu'au Ive siècle ils aient jamais signifié ce que nous entendons par campagne et habitants de la campagne. Dans tous les passages de Grégoire de Tours où ces mots se rencontrent, ils s'appliquent évidemment aux habitants de la Champagne, c'est-à-dire de cette région de vastes plaines qui formait le territoire des cités de Reims et de Châlons. Ainsi au livre 5, chap. 14, il dit que Chilpéric fit marcher une armée contre la Champagne qui était la province frontière des rois d'Austrasie du côté de la Neustrie et par conséquent le premier théâtre des hostilités dans toutes les guerres civiles des princes Mérovingiens. Au chap. 3 du même livre ce sont au contraire les Champenois qui viennent attaquer la cité de Soissons, collecti aliqui de Campania Suessionas urbem aggrediuntur. Mérovée fuyant la colère de son père va demander un asile à ce peuple, constant ennemi de Chilpéric et de tous les rois Neustriens, et Grégoire de Tours a soin d'expliquer que la Champagne était dans le territoire de la cité de Reims, Meromus, cum in Remensi Campania latitaret[53]. C'était déjà pour y chercher ce fils rebelle que Chilpéric avait fait dans ces contrées l'invasion dont il est question au chap. 14.

Plus tard nous voyons Frédégonde après la mort de son mari fixer sa résidence au milieu des Francs de Tournay, apud Tornacenses Francos[54]. Ici il n'y a plus d'équivoque, c'est bien des Francs qu'il s'agit. Mais aussi nous sommes au nord de la Belgique, au berceau de la puissance de Clovis, dans cette première patrie que la nation salienne n'avait point quittée. Une querelle s'étant élevée entre deux familles considérables de cette nation, il se forma deux partis qui excitèrent de grands troubles par leurs sanglantes hostilités. Frédégonde, craignant pour sa propre sûreté au milieu de ces haines furieuses s'efforça de rétablir la paix par un accommodement amiable ; mais n'ayant pu y réussir, elle s'avisa, pour en finir, d'un moyen bien digne de son caractère ; ce fut de réunir à un festin les trois principaux chefs des factions ennemies et de les faire assassiner. Quoique cet expédient fût assez ? conforme à leurs mœurs nationales, les Francs furent indignés de tant de perfidie unie à tant de cruauté. Les parents des victimes soulevèrent le peuple ; Frédégonde fut retenue prisonnière dans son palais et l'on envoya une députation au roi d'Austrasie, Childebert, pour lui offrir de lui livrer la reine captive. Ainsi les Saliens tournaient toujours leurs regards dans les moments de crise vers ce royaume de l'est auquel les rattachaient toutes les sympathies de la nationalité germanique. C'était pour Childebert une belle occasion de tirer vengeance du meurtre de son père Sigebert et de tous les complots que Frédégonde avait tramés contre lui-même. L'ordre fut donné aux milices de la Champagne de se lever aussitôt et de marcher sur Tournay ; mais l'exécution de cet ordre ayant éprouvé du retard, Frédégonde délivrée par le dévouement de quelques amis, eut le temps de se réfugier dans la Neustrie et les Saliens découragés renoncèrent à leurs projets de révolte[55].

Il nous reste encore à citer un passage de Grégoire de Tours où le sens du mot Campania n'est pas plus douteux que dans ceux que nous venons d'analyser. Childebert avait ordonné une levée de troupes pour combattre les Lombards en Italie. Les ducs Audevald et Wintrion s'étant mis à la tête des milices de la Champagne, commoto Campaniœ populo, traversèrent le territoire de la cité de Metz pour se rendre sur les bords du Rhin où l'armée se rassemblait[56]. « Leurs troupes, ajoute l'historien, commirent tant d'excès et de dégâts partout où elles passèrent qu'elles semblaient traiter leur propre patrie en pays ennemi. » Les circonstances de ce récit ne permettent pas de douter qu'il ne s'agisse encore ici des peuples de la Champagne, et il nous apprend en même temps que ces peuples étaient les pagenses de ce duc Wintrion qui fut si malheureux dans une autre expédition en Italie. Il est probable que Wintrion et Audevald commandaient, l'un à la cité de Châlons, l'autre à la cité de Reims. Nulle part au reste, ni dans Grégoire de Tours ni dans aucun écrivain du même temps, on ne trouvera les mots campania et campanenses appliqués à d'autres contrées de la Gaule.

Nous croyons avoir démontré jusqu'à l'évidence que les mots pagenses et campanenses n'ont jamais désigné exclusivement les Francs, et comme c'est seulement à l'aide de cette désignation qu'on avait cru les reconnaître sur le sol gaulois, il est permis d'en conclure qu'ils n'étaient pas plus établis en corps de peuple dans les campagnes que dans les villes neustriennes.

Une dernière supposition les présente comme s'étant répandus dans les provinces gauloises en troupes armées qui occupaient les principaux points du territoire, à peu près comme les garnisons létiques dont la Notice de l'Empire nous fait connaître les stations au IVe siècle. On a dit même que la monarchie mérovingienne n'était que le campement d'une armée sur le sol ennemi. Le roi était le général, les seigneurs ou leudes, les officiers, le peuple entier les soldats. Cette hypothèse, née comme toutes les autres, de la fausse idée qu'on s'était faite des circonstances qui amenèrent l'établissement de la monarchie de Clovis, ne peut pas se soutenir en présence des faits.

Rien dans les écrits et documents contemporains du VIe siècle n'indique l'existence de garnisons permanentes de troupes germaniques à cette époque dans les provinces intérieures de la Gaule. Nous avons vu Théodoric faire occuper l'Auvergne par une armée de Francs-Austrasiens. Childebert et Clotaire employèrent les Saliens à la conquête de la Bourgogne ; mais ces occupations ne furent que momentanées. Les Saliens après la guerre revinrent dans leur territoire au nord de la Belgique en y ramenant leur butin, comme nous l'apprend la Vie de saint Treverius. Théodoric, après avoir comprimé la révolte de l'Auvergne, y laissa pendant quelque temps un corps d'Austrasiens sous le commandement d'un de ses parents nommé Sigivald, pour prévenir de nouveaux soulèvements dans ce pays si rudement châtié et où devaient fermenter tant de pensées de haine et de vengeance[57]. Mais malgré cette disposition des esprits nous trouvons peu d'années après l'Auvergne gouvernée par le comte Hortensius qui appartenait à une famille sénatoriale de la province[58], et gardée par ses seules milices que Sigebert envoya plus tard, sous la conduite du comte romain Firminus assiéger la ville d'Arles[59]. Certes, si une partie de la Gaule devait être occupée sous les rois Francs par des garnisons permanentes, c'était avant tout cette grande cité des Arvernes, siège des familles les plus influentes de l'aristocratie celtique, et qui avait soutenu au Ve siècle avec tant d'éclat les dernières luttes de la civilisation romaine contre les envahissements des puissances barbares. Si cette province était livrée à elle-même après une révolte, on ne peut pas supposer que les autres fussent moins libres'. Les faits ne nous manqueront pas d'ailleurs pour prouver qu'il n'y avait habituellement dans les cités gauloises aucune force militaire étrangère au pays.

Vers 585, le chambellan Eberulfe, poursuivi sur la dénonciation de Frédégonde comme complice du meurtre de Chilpéric, s'était réfugié à Tours dans la basilique de St.-Martin. On ne pouvait l'arracher de cet asile sacré ; mais pour empêcher qu'il ne pût s'en évader, le roi Gontran donna l'ordre aux milices d'Orléans et de Blois d'aller tour à tour garder la ville et cerner la basilique[60]. Assurément s'il y avait eu une force militaire quelconque cantonnée dans la Touraine ou dans l'Orléanais, on n'aurait pas eu besoin de faire une levée en masse des habitants pour monter la garde à la porte d'une église.

En 574, Sigebert avait envahi les états de Chilpéric dont le fils Théodebert occupait avec une armée le Poitou enlevé par surprise aux rois d'Austrasie, ce qui avait été la première cause de la guerre entre les deux frères. Sigebert envoya de Paris aux milices de Touraine et du Dunois l'ordre de marcher contre la cité de Poitiers. Les milices s'y refusèrent et le roi n'ayant pas de troupes disponibles dans les provinces de l'Aquitaine qui lui appartenaient, fut obligé de détacher un corps de l'armée austrasienne sous les ordres des chefs francs Godégisile et Gontran qui vainquirent et tuèrent le fils de Chilpéric[61].

Après la mort de Charibert, le roi Gontran voulut prendre possession de cette même cité de Poitiers dont Chilpéric s'était déjà emparé. Le pays était sans défense. Deux nobles romains Basilius et Sigarius firent lever les habitants et s'opposèrent courageusement, quoique sans succès, à l'invasion de l'armée bourguignonne[62].

De ces citations, qu'on pourrait multiplier à l'infini, il me semble résulter évidemment qu'il n'y avait point de garnisons germaniques en permanence dans les cités de la Gaule Neustrienne, puisque dans tous les moments de crise on était obligé de faire lever la population pour suppléer à l'absence d'une force militaire régulièrement organisée. C'était ce qu'on appelait mettre le peuple en mouvement commovere populum. Nous en avons rapporté plusieurs exemples.

Ces expressions des auteurs contemporains sont si claires et si positives qu'il paraît difficile de se refuser à en reconnaître le sens. Mais comme leur témoignage contrariait les préjugés historiques généralement admis, on a fait des efforts incroyables pour en changer la signification. Ainsi on a prétendu qu'en désignant par leurs noms les habitants des différentes provinces de la Gaule, les Tourangeaux, les Poitevins, les Blaisois, les Auvergnats, Grégoire de Tours avait voulu parler seulement des Francs qui résidaient dans ces contrées.

Tous ceux qui ont lu avec quelque attention le texte de cet historien, savent qu'il ne manque jamais, lorsqu'il parle des hommes de race germanique, de les distinguer soigneusement des populations gallo-romaines. Quand il nous montre, par exemple, les Francs qui habitaient Rouen, venant reprocher à Frédégonde le meurtre de l'évêque Prétextat, il ne confond pas avec les citoyens de Rouen, cives Rothomagenses, les seigneurs francs établis dans cette, ville, seniores franci hujus loci[63]. Le pays de Tournay était, comme nous l'avons vu plus haut, occupé depuis le milieu du Ve siècle par la nation salienne. Aussi Grégoire de Tours appelle toujours les habitants de ce pays les Francs de Tournay, Franci Tornacenses 1[64] et non simplement les Tournaisiens, Tornacenses, parce que les anciens noms des peuples et des cités de la Gaule ne sont jamais appliqués par lui qu'aux populations gauloises. J'en pourrais trouver la preuve à chaque page de son texte. Je me bornerai à citer deux passages qu'il est tout-à-fait impossible de concilier avec l'interprétation que je combats. Le premier est celui que nous avons rapporté tout à l'heure et où l'historien décrit la résistance courageuse opposée à l'armée de Gontran par Basilius et Sigarius qui avaient fait lever le peuple du Poitou, collecta multitudine. Les noms seuls des deux chefs du mouvement indiquent leur origine romaine, et Grégoire de Tours confirme cette indication en disant qu'ils étaient citoyens de Poitiers, cives Pictavi. S'il y avait eu des Francs cantonnés dans le pays, assurément ce ne seraient pas ces deux nobles Romains qui leur auraient fait prendre les armes.

Le second exemple est encore plus décisif. En 578, Chilpéric, voulant faire la guerre aux Bretons, appela pour composer son armée les milices de Tours, de Poitiers, de Bayeux, du Mans, d'Angers, et beaucoup d'autres encore[65]. A cette occasion il fit payer l'amende du ban aux pauvres et aux vassaux de l'église de Saint-Martin, qui n'avaient pas rejoint ses drapeaux parce qu'ils se croyaient dispensés du service militaire à raison des privilèges de l'église. Dira-t-on que ces pauvres, ces vassaux du clergé étaient des guerriers francs ? N'est-il pas au contraire prouvé, par ce seul fait, que les milices des cités gauloises au VIe siècle, comme les milices féodales du moyen-âge, étaient composées des habitants serfs des campagnes, des vassaux, colons ou paysans armés et conduits par les propriétaires et les seigneurs terriens, qui devaient servir à leurs frais avec leurs tenanciers, sous la bannière de leur duc ou de leur comte[66].

Des textes aussi précis ne permettant pas de nier tout-à-fait la présence des milices gauloises dans les armées mérovingiennes, on a bien voulu reconnaître des Romains parmi les soldats, mais non parmi les officiers. « Lorsqu'on levait les milices gauloises, dit un savant écrivain, on mettait à leur tête des ducs et des comtes francs. » Cela arrivait quelquefois sans doute ; mais ce n'était point une règle fixe ; on peut même dire que dans les royaumes neustriens, c'était plutôt une exception.

Nous avons vu dans la première partie, que les rois bourguignons avaient reçu des empereurs la dignité de patrice, et qu'ils la regardaient comme leur plus beau titre, comme le fondement de leur droit au commandement des armées et au gouvernement des provinces gauloises. Lorsque les princes mérovingiens eurent renversé le royaume de Bourgogne, leurs relations avec l'Empire ne furent pas les mêmes que celles de la dynastie qu'ils remplaçaient. Procope, homme d'état, contemporain, initié à tous les secrets de la diplomatie impériale, nous a fait connaître que l'empereur Justinien, pour empêcher les rois francs de s'unir contre lui aux Ostrogoths d'Italie, leur céda la province d'Arles et les reconnut comme souverains indépendants de la Gaule[67]. Ce fut à partir de ce moment que les successeurs de Clovis frappèrent des monnaies à leur nom et exercèrent dans toute leur plénitude les attributions de l'autorité souveraine. Ce fait était généralement reconnu au VIe siècle.

Saint Treverius, missionnaire chrétien, vint de l'Aquitaine vers l'année U13 pour se fixer dans les environs de Thérouanne. Son biographe dit qu'alors la Gaule était soumise à l'autorité de l'empereur Justin, erat enim eo tempore quo Gallia sub imperii jure Justini consulis exstitit. Vingt ans plus tard, en 539, le même auteur parlant de l'expédition que Théodebert fit cette année-là en Italie, ajoute qu'à cette époque les rois d'Austrasie et de Neustrie, ou des Francs et des Gaulois, s'étaient soustraits à la domination de la République, c'est-à-dire de l'Empire, et avaient rendu leur puissance indépendante ; cum jam Galliarum Francorumque reges suœ ditionis, sublato imperii jure, gubernacula ponerent et, postposita reipublicœ dominatione, propria fruerentur potestate[68]. En effet, dans l'intervalle de ces deux dates était intervenu, en 536, le traité par lequel Justinien avait cédé la province d'Arles aux Mérovingiens et avait reconnu leur souveraineté dans la Gaule.

Les relations politiques étant ainsi changées, les rois mérovingiens de la Bourgogne cessèrent de solliciter de la cour de Constantinople le titre de patrice. Mais comme on était habitué dans ces provinces à voir ce titre attaché au commandement des armées, et que les successeurs de Clovis eurent en général pour principe de ne rien changer aux usages romains, ils décorèrent leurs généraux de cette dignité, à laquelle ils avaient renoncé pour eux-mêmes. Le patrice, en Bourgogne, était ce que fut le connétable dans la France du moyen-âge, le commandant général de toutes les troupes du royaume. Nous connaissons les noms de presque tous les patrices du royaume de Bourgogne, au VIe siècle. Il n'y en a pas un seul qui ne soit romain. Sous le règne de Gontran, le patrice Agricola eut pour successeur Celsus ; Amatus vint ensuite qui, ayant été vaincu par les Lombards, fut remplacé par le célèbre Ennius Mummolus, fils de Pœonius, comte d'Auxerre[69]. Dans les royaumes au nord de la Loire, dont dépendait le territoire des Saliens de la Belgique, on voit phis de généraux francs. Cependant lorsque Chilpéric et Gontran se disputaient l'Aquitaine, les armées de part et d'autre étaient commandées par deux généraux romains, le patrice Mummolus et le duc Desiderius[70].

Ces faits suffiraient pour prouver que les armées neustriennes étaient presque entièrement gauloises. Car si l'on a peine à admettre qu’on eût laissé commander les milices gallo-romaines par des officiers de leur nation, à plus forte raison sans doute, on ne pensera pas que des Romains aient commandé à des armées uniquement composées de Francs. Ajoutons que les comtes menaient à la guerre les troupes levées dans les cités qu'ils gouvernaient. Or, dans la Neustrie, la plupart des comtes étaient d'origine romaine ; nous l'avons prouvé plus haut, et nous aurions pu multiplier encore ces citations ; il nous suffira de rappeler ce mot si remarquable de l'auteur de la Vie de saint Paternus, qui nous présente les nobles gaulois comme en possession héréditaire des emplois et nés pour commander : In administrationem publicam procreati. C'est une vérité que développe et confirme le texte entier de Grégoire de Tours.

Les armées austrasiennes furent au VIS siècle les seules armées véritablement germaniques, et c'est là seulement aussi que nous reconnaissons les mœurs et le caractère des Francs. Ces armées furent également les seules qui se signalèrent par des exploits et des conquêtes. Les grandes expéditions d'Italie, qui se firent souvent malgré les rois d'Austrasie, n'étaient que la continuation des invasions barbares dans le midi de l'Europe. La Neustrie mérovingienne n'y prit aucune part. De là l'état d'infériorité où elle tomba de plus en plus ; elle s'épuisait dans des luttes intestines, tandis que l'Austrasie ne cessait d'accroître ses forces et d'étendre son territoire.

Les rois neustriens ne firent de grandes guerres que contre les Bourguignons et les Wisigoths d'Espagne, et nous avons vu que, dans ces expéditions, ils employèrent des corps de Francs-Saliens, levés dans la Belgique. Mais dans les fréquentes hostilités qu'occasionnèrent leurs querelles de famille, à part l'intervention des armées austrasiennes, qui, par leur masse redoutable et la supériorité de leurs forces, tranchaient presque toujours la question, les milices du pays figuraient à peu près seules dans ces mille petits combats, ces surprises, ces attaques et ces représailles qui désolaient les cités gauloises. On a fait ressortir avec raison les conséquences désastreuses de ces guerres civiles, qui contribuèrent plus que toute autre cause à détruire dans la Gaule mérovingienne la civilisation et les lumières. Les éloquentes lamentations que Grégoire de Tours a placées en tête de son cinquième livre, sont l'écho des cris de douleur qui retentissaient à cette funeste époque dans les provinces dévastées[71]. Mais lorsqu'on a attribué ces calamités à la barbarie des Francs, lorsqu'on les a présentées comme une série d'invasions sans cesse renouvelées, où les Barbares cherchaient des prétextes pour achever de dépouiller et d'exterminer les populations romaines, on a oublié que les troupes qui commettaient ces ravages étaient presque uniquement composées de paysans gaulois.

Elles n'en étaient pas au reste moins ardentes au pillage. J'en citerai seulement quelques exemples. Nous avons vu que, par ordre du roi Gontran, les milices de Blois et d'Orléans avaient été chargées d'aller garder à tour de rôle, tous les quinze jours, la basilique de Saint-Martin. Grégoire de Tours nous apprend que ces soldats, si voisins de la Touraine, ne manquaient pas, en allant et en revenant, de prendre tout ce qui se trouvait sur leur passage[72].

Dans une autre occasion, Chilpéric ordonna au comte franc, Roccolen, de marcher sur Tours avec les milices du Maine pour forcer l'évêque à livrer Gontran-Boson, réfugié dans la basilique, asile sacré où tous les proscrits venaient successivement abriter leur tête. L'évêque, qui n'était autre que notre historien Grégoire, acteur lui-même dans les événements qu'il raconte, dit que les Manceaux emportèrent dans leurs sacs de peau de chèvre jusqu'aux clous des maisons[73].

Nous avons parlé ailleurs des désordres commis dans la cité de Metz par les milices de Champagne que conduisait le duc Wintrion. Mais voici un trait encore plus frappant. Chilpéric, en 583, voulait enlever à son neveu Childebert la cité de Bourges. Il envoya dans le Berry deux corps d'armée composés, l'un des milices de Tours, de Poitiers, Angers et Nantes, l'autre de celles de Rouen et des autres cités de la deuxième Lyonnaise, Le duc Desiderius avait le principal commandement dans cette expédition ; ainsi, général et soldats, tout était gaulois. Les ravages exercés par ces troupes, dit Grégoire de Tours, furent tels, qu'on n'a pas mémoire d'avoir jamais rien vu de semblable. Tout fut détruit, pillé, brûlé ; les vases sacrés eux-mêmes furent enleva et les églises incendiées. En retournant dans leurs foyers, ces bandes traversèrent la Touraine et y firent à peu près autant de mal. Après leur passage, dit encore Grégoire de Tours, c'était une rareté que de voir dans la province un cheval ou un bœuf[74]. Ces désordres étaient la conséquence naturelle de l'organisation des milices ; comme on ne leur donnait point de solde, les pauvres paysans qui les composaient s'indemnisaient de M corvée gratuite à laquelle ils étaient astreints, en pillant amis et ennemis, dans tous les lieux qui se trouvaient sur leur route. Mais c'est abuser des mots que d'appeler ces guerres des invasions de Barbares ; car, de part et d'autre, c'étaient des Gaulois qui se dépouillaient entre eux.

Il est temps de nous arrêter. Déjà peut-être on nous reprochera d'avoir accumulé trop de détails et de les avoir poussés jusqu'à la minutie. Mais ce n'est que par les faits détaillés que les vérités historiques acquièrent ce degré d'évidence qui commande la conviction, et fait cesser les controverses. Si M. de Savigny et M. Raynouard n'avaient pas surchargé leurs livres de tant de détails et de citations, la perpétuité du droit romain et des institutions municipales jusqu'au moyen-âge, serait peut-être encore pour beaucoup d'esprits un sujet de discussion et de doute. Rien n'a plus contribué à fausser notre histoire que le goût des idées générales si répandu au XVIIIe siècle. Au lieu d'étudier les réalités, on a combiné d'ingénieuses théories ; on s'est laissé éblouir par l'éclat des systèmes que recommandaient de grands noms et de grands génies, et l'on a oublié de regarder à leur base ; on n'y aurait trouvé que le vide. Les généralités ne doivent point précéder les faits ; elles viennent d'elles-mêmes se placer à leur suite. Nous nous conformerons à cet ordre logique, en résumant les erreurs que nous avons combattues dans ce chapitre et les vérités que nous avons tâché d'y faire ressortir.

L'école classique, dans la plus complète expression de ses doctrines, enseignait que les Francs avaient envahi la Gaule et s'y étaient établis par le fait brutal de la conquête ; qu'ils avaient dépossédé les habitants du pays de leurs propriétés, et les avaient réduits en servitude ; que dans cette catastrophe la nationalité gallo-romaine avait entièrement péri, et qu'il s'était formé à sa place un nouveau peuple, le peuple français. Des esprits plus sages, commençant à modifier ces idées, n'ont plus présenté les Gaulois comme esclaves, mais seulement comme sujets. Admettant le fait de la conquête, ils ont pensé que la distinction qui régla l'existence politique des hommes et des peuples sous la monarchie mérovingienne s'établit par la victoire. Dans le peuple des Francs consistait la cité ; ils étaient les dominateurs et jouissaient de toute la plénitude des droits politiques et civils. Les autres nations, libres quant à l'état civil, étaient dépendantes et sujettes quant à l'état politique. Les Romains formaient une classe non pas précisément asservie, mais humiliée. L'infériorité de leur condition se faisait sentir par l'inégalité des lois pénales. On les admettait aux emplois civils, parce qu'ils étaient seuls capables de les remplir ; mais on les excluait du service militaire, ou si on les y appelait comme soldats, on ne leur donnait aucun commandement. Selon d'autres, la constitution de la monarchie mérovingienne était celle d'une armée campée sur le sol ennemi. Les Francs composaient la seule force armée du pays et y étaient répandus par corps détachés, formant des garnisons permanentes. Armée et peuple franc étaient deux mots synonymes. Les Francs avaient abandonné les villes aux populations romaines ; mais ils occupaient les campagnes où ils dominaient en maîtres.

Nous avons combattu successivement tous ces systèmes, et nous continuerons de les combattre à mesure que l'occasion s'en présentera. Mais, nous avons voulu d'abord les ruiner par leur base, en établissant ces deux grands faits : Que les Francs n'entrèrent point dans la Gaule en conquérants ; que les populations germaniques et les populations gallo-romaines restèrent séparées sous les premiers rois mérovingiens comme elles l'étaient à l'avènement de Clovis.

La démonstration du premier fait a. été l'objet de la partie de nos études déjà publiées. Nous avons retracé l'histoire entière de la Gaule au Ve siècle, pour rendre leur véritable caractère aux circonstances qui ont amené l'établissement de la monarchie mérovingienne. Les preuves du second fait sont rassemblées dans ce chapitre.

Nous y avons montré d'abord que dans le premier partage qui fut fait après la mort de Clovis, toutes les contrées germaniques sur lesquelles ce grand homme avait étendu sa domination formèrent un royaume à part, le royaume d'Austrasie. On y joignit même la portion orientale de la Gaule-Belgique, qui depuis longtemps s'était presqu'assimilée aux peuples barbares, par ses relations habituelles avec eux. Nous avons vu les cités belges prendre les armes contre Clovis, en faveur des Ripuaires, et se mettre dans cette lutte du côté de la barbarie contre la civilisation.

En même temps toutes les provinces purement gauloises, celles qui composaient l'ancienne Gaule-Celtique de César, furent attribuées, sous le nom de Neustrie, aux enfants de cette pieuse Clotilde, dont le mariage avait été le lien qui avait rattaché les populations gallo-romaines au sceptre du roi des Francs.

La Neustrie, à laquelle se trouvèrent bientôt réunies les anciennes possessions des rois bourguignons fut divisée par les fils de Clotilde en trois lots ; dont la composition varia souvent au gré des intérêts de famille ; mais l'Austrasie toujours une, toujours homogène, resta dans son intégrité, et quoique les rois austrasiens aient eu quelques possessions éparses dans la Gaule, les limites qui séparaient le royaume franc des royaumes gallois ne changèrent point pendant toute la durée de la dynastie.

Il est évident d'après cela que les Francs de l'est, les Ripuaires, les vieux Germains n'entrèrent point dans la Gaule, et ne s'incorporèrent pas aux populations gallo-romaines puisqu'ils ne cessèrent jamais de former un état à part dans la monarchie de Clovis. Les tribus saliennes, dont la dynastie mérovingienne était issue, furent seules séparées de la masse des nations germaniques, et placées sous la dépendance des rois neustriens. C'est donc aux Saliens seulement que pourraient s'appliquer les hypothèses relatives à l'établissement d'un peuple franc dans la Gaule. Cela posé, il nous restait à examiner si quelque chose dans les documents et les écrits contemporains justifiait ces hypothèses, s'il restait quelque trace de cette émigration armée, de cette transplantation d'un peuple entier, qu'on a toujours admise de confiance sans en discuter les preuves.

Nous avons cherché les Francs dans les villes gauloises. Ils n'y étaient pas ; tout le monde en convient avec nous. Nous les avons cherchés dans les campagnes, et là encore nous n'avons pu les trouver nulle part réunis en corps de nation ; car nous avons prouvé que les désignations sous lesquelles on avait cru les reconnaître s'appliquaient aux populations gallo - romaines. Enfin nous les avons cherchés dans les armées des rois de Neustrie, et nous avons montré que s'ils en tirent souvent partie, ils n'y furent jamais en majorité, ni parmi les chefs, ni parmi les soldats ; nous avons constaté surtout qu'ils n'occupaient aucun point de la Gaule sous forme de colonies militaires ou de garnisons permanentes.

Les Francs n'étaient donc point dans la Gaule au VIe siècle. Mais où étaient-ils ? Pour répondre à cette question, il nous a suffi de revenir dans leur ancienne patrie, dans les contrées qu'ils habitaient déjà depuis plus de deux cents ans avant l'avènement de Clovis, et dont ils ne sortirent ni sous son règne ni sous ceux de ses premiers successeurs. Nous avons constaté leur existence dans ces contrées à toutes les époques du VIe siècle, et toujours nous avons retrouvé les Ripuaires sur les bords du Rhin, les Saliens sur les rives de l'Escaut. Notre démonstration est complète ; car nous avons prouvé qu'ils étaient là et qu'ils n'étaient pas ailleurs. Cependant nous rapporterons encore à l'appui de notre opinion deux faits qui nous paraissent très propres à confirmer tout ce que nous avons avancé.

Les Francs établis par les empereurs en colonies létiques au nord de la deuxième Belgique et de la Germanie inférieure ne durent jamais payer d'impôts dans le territoire qu'ils occupaient. Car la législation impériale exemptait les lètes ou colons militaires de toute espèce de contributions. Il se trouva pourtant au VIe siècle deux rois mérovingiens qui tentèrent de faire payer des impôts aux Francs. La première tentative fut faite par le roi d'Austrasie, Théodebert, et son ministre, Parthenius, noble gaulois, qui avait tous les vices dégradants de l'aristocratie romaine dégénérée. Les Ripuaires soumis à une taxe, n'osèrent d'abord s'y refuser parce que leur roi était brave et puissant. Mais il mourut, et aussitôt l'émeute éclata avec fureur. Parthenius, épouvanté, chercha un asile dans la cathédrale de Trèves ; mais la sainteté du lieu et la protection des évêques ne purent le sauver du courroux populaire. Découvert dans un coffre de l'église où il s'était caché, il fut lié à une colonne du temple et lapidé, en présence des autels, par le peuple ivre de rage[75]. Cet exemple n'effraya pas le comte Audon et le préfet romain Mummolus, ministres du roi Chilpéric. Ils voulurent aussi tenter d'imposer les Francs dont Childebert l'Ancien, dit Grégoire de Tours, avait respecté la liberté[76]. Dans une autre occasion, Grégoire de Tours nous montre les Francs, anciens sujets de Childebert, prêts à abandonner Chilpéric et à proclamer roi dans les plaines d'Arras son compétiteur l'Austrasien Sigebert[77]. Il est clair que les Francs dont il est question dans les deux passages sont les mêmes, c'est-à-dire, comme nous l'avons prouvé plus haut, les Saliens de la Belgique. Une vengeance politique était peut-être cachée sous ces mesures fiscales. Au reste cette seconde tentative ne réussit pas mieux que la première. A la mort de Chilpéric, les Francs qui se trouvaient à la cour se jetèrent sur Audon, le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait, mirent le feu à ses maisons et l'auraient massacré s'il ne s'était sauvé dans l'église de Paris où la reine Frédégonde réfugiée elle-même, le garda auprès d'elle ; car il avait été le complice de ses criminelles intrigues.

Voilà donc deux princes mérovingiens qui ont essayé de soumettre les Francs à des impôts ; tous deux possédaient les anciens territoires des Saliens ou des Ripuaires, et c'était à ces territoires que les impôts s'appliquaient. Pourquoi n'a-t-il pas été fait de tentatives semblables dans les royaumes purement gaulois de la Neustrie ? La raison en est simple ; c'est que dans ces royaumes il n'y avait pas de peuples francs à imposer. Passons au second fait qui n'est pas moins significatif.

La loi salique a été rédigée et traduite en latin pour la première fois par ordre de Clovis. Mais plusieurs de ses successeurs ont modifié cette première rédaction. Le prologue de la loi nous fait connaître les noms des princes qui l'ont révisée. Parmi les rois neustriens, il nomme Childebert, Clotaire et Dagobert. Il mentionne aussi Théodoric, roi d'Austrasie, comme ayant fait rédiger les lois des Ripuaires, des Bavarois et des Allemands. Après ce prince, Childebert, fils de Sigebert, et Clotaire II réformèrent les codes barbares dans le même royaume[78]. Je n'ai pas besoin de rappeler que les rois d'Austrasie étaient les véritables rois des Francs, les chefs de la race germanique. Quant aux rois de Neustrie, Childebert et Clotaire Ier ont tous deux possédé le territoire des Francs-Saliens de la Belgique. Clotaire Ier, Clotaire II et Dagobert ont en outre réuni sous leur sceptre tous les états dépendants de la monarchie mérovingienne. Ainsi tous les princes qui sont intervenus dans la rédaction des lois saliques ou ripuaires l'ont fait parce qu'ils étaient maîtres des contrées anciennement habitées par les Francs. Dans les royaumes purement gaulois de la Neustrie, tels que ceux d'Orléans ou de Bourgogne, on ne s'est point occupé de la loi salique parce que ces rois n'avaient pas sous leur domination le peuple auquel cette législation s'appliquait.

Ici je dois prévenir les objections qu'on pourrait m'opposer en donnant à ma pensée une extension qui la dénaturerait. J'ai constamment répété dans ce chapitre qu'il n'y avait pas de peuple franc dans l'intérieur de la Gaule ; mais j'ai toujours eu soin d'ajouter qu'il y avait des Francs établis individuellement dans toutes les provinces gauloises. Il s'y trouvait même des Barbares de toutes races qui y avaient été amenés soit par les guerres dont ces provinces avaient été le théâtre, soit par les colonies létiques que les empereurs y avait fondées.

Ainsi les lètes Taïfales dont la Notice de l'Empire indique le cantonnement dans la cité de Poitiers, y avaient encore des descendants du temps de Grégoire de Tours[79]. Ainsi le même historien nous montre dans le Poitou le Franc Védast, assassiné par le Saxon Childéric, qui paya, pour ce meurtre, une composition au fils de la victime[80]. Ces hommes de race barbare qui étaient en général ; des guerriers possesseurs de bénéfices militaires, étaient jugés, quand il y avait lieu, d'après leur loi et par un jury de leur nation. Mais ces lois étaient celles qu'on avait faites pour les contrées où habitait le peuple dont ils étaient sortis. On fait des lois pour une nation, on n'en fait pas pour des individus.

La présence de ces Barbares disséminés isolément dans les villes et dans les campagnes, n'empêchait pas la Gaule neustrienne d'être entièrement romaine dans son ensemble. Elle avait conservé ses mœurs, ses institutions et son organisation sociale. Elle était gouvernée par sa propre aristocratie, ses armées mêmes étaient beaucoup plus nationales qu'elles ne l'avaient été du temps de l'empire. Nous avons donné ailleurs le dénombrement des troupes impériales amenées dans la gaule par Aêtius et Majorien. Elles étaient composées de Huns, d'Alains, de Suèves, de Ruges, de Gélons, de Barbares de toutes les races et de toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie. Les garnisons permanentes établies dans les provinces par les empereurs étaient formées des mêmes éléments. Des Sarmates occupaient Paris, des Taïfales le Poitou, des Suèves le Maine, des Maures l'Armorique. Voilà quelles étaient les forces militaires de cet empire qui prétendait repousser la barbarie au nom de la civilisation romaine. Que voyons-nous au contraire dans les armées de Childebert, de Chilpéric, de Gontran ? des soldats levés dans la Touraine, l'Anjou, le Poitou, la Bourgogne, des milices du pays, conduites par les propriétaires du sol, des paysans qui quittaient tour à tour l& charrue pour le camp et le camp pour la ferme. Jamais depuis César la nationalité gauloise n'avait été aussi complète.

Quant aux Francs, les Ripuaires compris dans le royaume d'Austrasie n'avaient rien de commun avec la Gaule. Les Saliens, quoique dépendant de la Neustrie, continuaient d'habiter les bruyères et les marais de la Belgique, conservant intactes les vieilles coutumes et même les superstitions païennes de la Germanie, malgré le zèle des princes mérovingiens pour la propagation du christianisme. Cependant, voyant la Gaule gouvernée par des princes issus de leur race, beaucoup d'entre eux allèrent chercher fortune auprès de leurs maîtres. Ils étaient surtout en grand nombre à la cour et autour des habitations royales. Là ils se rencontraient avec la jeune noblesse gauloise qu'on y envoyait de toutes les provinces pour courir la carrière des honneurs. Ce rapprochement devait opérer à la longue une sorte d'assimilation entre les deux aristocraties. Chacune y concourut pour sa part. Tandis que les nobles gaulois s'accoutumaient à habiter la campagne, à chasser, à s'enivrer, à terminer leurs querelles par des guerres privées ou des assassinats, on voyait des chefs francs étudier la littérature, lire Virgile et composer des vers latins, à l'exemple de leur roi Chilpéric, qui en faisait lui-même d'assez mauvais, si l'on en croit Grégoire de Tours[81]. Néanmoins comme la famille qui tenait le sceptre était de race franque, et que les classes aristocratiques ont une singulière facilité à se modeler sur leurs souverains, l'influence des mœurs germaniques tendait à prédominer dans ce travail de fusion où la civilisation et les lumières perdaient chaque jour du terrain. Les calamités des guerres civiles à la fin du VIe siècle leur portèrent un coup mortel, et lorsqu'au VIIe, tous les états de la monarchie mérovingienne se trouvèrent réunis dans une même main, le poids immense de l'Austrasie fit pencher tout-à-fait la balance en faveur de la barbarie.

Cependant on peut dire que cette révolution morale ne s'opéra qu'à la surface de la société. La masse de la nation n'y participa point. Les descendants des vieux chefs de clan gaulois avaient été romains sous les empereurs ; ils devinrent germains sous les rois francs, mais le peuple resta celtique ; on l'avait revu tel dans les bagaudes, on le retrouva tel au moyen-âge, lorsque le développement des communes le fit reparaître sur la scène politique. Il est donc vrai, jusqu'à un certain point, qu'à cette dernière époque les nobles étaient francs et le peuple gaulois. Seulement si l'aristocratie féodale était germanique, c'était par les mœurs et non par l'origine. Car les descendants du patriciat gallo-romain étaient en immense majorité dans l'ancienne noblesse de nos provinces. Les généalogies et les traditions de famille en font foi.

Ces considérations expliquent comment tant d'erreurs historiques sont nées de la confusion des temps et des lieux. On a voulu juger la nature et l'esprit du gouvernement mérovingien, en appliquant au hasard à la Neustrie des faits et des principes qu'on allait chercher dans l'Austrasie, et aux règnes des premiers successeurs de Clovis, des exemples tirés de ce qui se passait sous les maires des palais ou même sous la dynastie carlovingienne. Nous avons tâché de nous soustraire à cette confusion, et c'est pourquoi nous avons mis tant d'importance à prouver la séparation des races à l'origine de la monarchie.

En effet, si les populations germaniques et gallo-romaines restèrent matériellement et géographiquement séparées, comme nous croyons l'avoir démontré dans le cours de ce chapitre, ce fait doit exercer une grande influence sur la direction qu'il convient de donner à l'étude des lois et des institutions de l'époque mérovingienne. Sans parler des systèmes classiques qui n'étaient fondés que sur l'hypothèse de l'invasion et qui se trouvent ainsi renversés par leur base, combien de difficultés disparaissent dans l'interprétation des codes francs si l'on reconnaît que ces lois ont été faites, non pour la Gaule, mais pour les contrées toutes barbares et toutes germaines, où les tribus saliennes et ripuaires étaient encore concentrées dans la dernière moitié du VIe siècle ! Une conséquence non moins grave qui dérive de ces prémisses, c'est la nécessité d'étudier successivement d'une part les mœurs et la législation des populations, gallo-romaines, de l'autre celles des peuples barbares. M. Guizot a adopté cet ordre d'idées pour les temps antérieurs à l'établissement de la monarchie ; mais on ne doit pas cesser de le suivre même dans les temps postérieurs si l'on veut apprécier avec exactitude la situation politique et sociale de la Gaule, sous la dynastie des rois francs.

C'est à ce double examen que nous consacrerons la seconde partie de nos Études. Comme les lois et les institutions germaniques sont mieux connues et beaucoup moins compliquées que celles de la Gaule romaine, nous commencerons notre travail par l'analyse des codes barbares, et le premier dont nous aurons à nous occuper sera la loi salique, parce que c'est celui dont la rédaction est la plus ancienne et qui reproduit le plus fidèlement les mœurs et le caractère national des Germains.

Déjà, dans les dissertations qui terminent la première partie de nos études, nous avons traité plusieurs questions relatives à la loi salique. D'abord nous avons prouvé que cette loi a pris naissance comme la puissance mérovingienne elle-même, non dans la Germanie transrhénane, mais dans le territoire des tribus franques établies en colonies létiques au nord de la Belgique, entre le Rhin et l'Escaut. Nous avons montré qu'elle ne fut originairement qu'un tarif arrêté d'un commun accord entre les chefs électifs de ces tribus pour régler le taux des compositions ou indemnités pécuniaires, seul mode de pénalité connu et usité chez les Germains. Nous avons vu que les diverses applications de ce tarif étaient exprimées par de courtes formules qu'on a nommées malbergiennes, parce qu'elles servaient de règle aux jugements dans les tribunaux ou plutôt, dans les assemblées populaires que les Germains appelaient mall ou malberg, et où ils traitaient toutes leurs affaires publiques et privées[82].

Nous avons fait remarquer avec quel respect les auteurs des premières rédactions latines conservèrent les formules malbergiennes en les plaçant autant que possible à la suite de chaque article de la loi, et nous avons donné des exemples de la manière dont étaient traduites et amplifiées ces phrases tudesques qu'on a peine à déchiffrer sous l'orthographe arbitraire qui les défigure. Enfin nous avons cru reconnaître que pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne, ces formules eurent seules un caractère officiel et que le texte latin n'en fut que le commentaire et la glose jusqu'aux temps où Charlemagne les supprima en donnant une sanction définitive à la nouvelle rédaction qui, faite sous ses yeux et par ses ordres, devint incommutable comme loi de l'Empire.

Nous ne reproduirons pas ici les preuves de ces assertions qui trouveront d'ailleurs leur développement dans la suite de notre travail. Il nous suffira de faire remarquer qu'il résulte de ces considérations préliminaires que la loi salique, dans son origine comme dans ses modifications successives, se présente avant tout sous la forme et avec le caractère d'un code pénal. Nous commencerons donc par l'analyser sous ce point de vue en rapprochant ses dispositions de celles des autres codes germaniques qui étaient simultanément en vigueur dans les états mérovingiens.

 

 

 



[1] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 5.

[2] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 5.

[3] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 1.

[4] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 1.

[5] Cette invasion eut lieu presque aussitôt après le mort de Clovis, puisque Quintianus, évêque de Rhodez, chassé de son siège par les Wisigoths, était réfugié à Clermont lorsque mourut l'évêque de cette ville, Eufrastus, qui survécut seulement à Clovis de quatre ans. (Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 2.)

[6] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 3.

[7] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 7.

[8] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 14.

[9] Vita sancti Treverii. — Les rois des Gaules, Galliarum reges, étaient les fils de Clotilde ; le roi des Francs, Francorum rex, était le roi d'Austrasie.

[10] Les documents que nous citons plus bas semblent prouver que Childebert eut la cité de Thérouanne ou les états de Cararic, et Clotaire la cité d'Arras ou les états de Ragnacaire.

[11] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 18.

[12] Grégoire de Tours, lib. 4, c. 13. Cet Evodius avait été comte de Limoges. — Ibid., lib. 4, c. 34. — Ibid., lib. 8, c. 18.

[13] Vita sancti Aridii. — Vita sancti Valentini. Deux Romains, Asteriolus et Secondinus, étaient les hommes les plus en crédit à la cour du roi Théodebert. (Grégoire de Tours, l. 3, c. 33.) S'il en était ainsi en Austrasie quelle devait être la prépondérance de l'aristocratie romaine dans le centre de la Gaule ! Elle se regardait si bien comme en possession des emplois que l'auteur de la Vie de saint Paternus, noble romain de la cité de Poitiers, dit qu'il était né pour l'administration : in administrationem publicam procreatus.

[14] Saint Gallus, d'une famille sénatoriale d'Auvergne, fut appelé par Théodoric à Trèves, avec d'autres prêtres de la même cité, pour y prêcher le christianisme. A Cologne, dans la capitale même des Ripuaires, il mit le feu à un temple païen où les Francs célébraient des rites superstitieux. (Vita sancti Galli.)

[15] Grégoire de Tours, Vita patrum, c. 4. C'était donc un de ces réfugiés que les persécutions des Vandales avaient jetés sur les rivages de la Gaule et de l'Italie ; on comprend d'après cela son zèle ardent contre l'arianisme qui lui avait fait tant de mal.

[16] Que veut-on de moi ? disait le saint prélat, ne sais-je pas un pauvre exilé sans pouvoir ? Tout ce que je demande, c'est que l'Église me donne mon pain de chaque jour, afin que je puisse prier plus librement. (Grégoire de Tours, l. 3, c. 2.)

[17] Vita Sancti Galli.

[18] La cité de Bourges quoique faisant partie de la Ire Aquitaine, avait été comprise dans le royaume d'Orléans et était échue à Childebert dans le second partage. Cette circonstance seule prouve dans quelle vue le reste de l'Aquitaine avait été donné à Théodoric. Toutes les contrées montagneuses exposées aux attaques du dehors avaient été mises dans son lot ; mais on en avait distrait les fertiles et paisibles plaines du Berry qui n'étaient point une position militaire.

[19] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 9.

[20] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 9.

[21] Dans la sanglante tragédie du meurtre dei enfants de Clodomir, ce fut Arcadius qui se chargea de porter à Clotilde les ciseaux et le poignard, pour qu'elle eût à choisir entre la mort et la dégradation de ses petits-fils. On voit avec peine la descendance du vertueux Sidonius s'éteindre ainsi dans l'infamie. C'est un exemple frappant de la décadence morale de l'aristocratie gauloise, fait important sur lequel nous reviendrons.

[22] Tacite, Mor. Ger.

[23] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 11.

[24] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 12.

[25] Vita sancti Quintiani.

[26] Au retour de l'expédition d'Espagne, le roi Childebert récompensa par des présents et des faveurs ceux qui s'étaient le plus distingués dans cette guerre. Vulfin, l'un des principaux chefs des Francs, Vulfinus ejusdem generis mir nobilissimus, demanda pour prix de ses services un domaine royal sur les bords du Cher, à titre de bénéfice, et rayant obtenu, il s'empressa d'en faire don au saint solitaire Eusice qui au départ de l'armée lui avait promis la victoire. (Vita sancti Eusicii.) Ce passage est curieux ; il montre comment les Francs obtenaient des domaines dans l'intérieur de la Gaule et y formaient, comme je l'ai dit ailleurs, des établissements individuels.

[27] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 11.

[28] Vita sancti Treverii monachi.

[29] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 3, c. 11.

[30] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 14.

[31] Tacite, Mores German, c. 22.

[32] Vita Sancti Vedasti apud Bolland.

[33] Fortunatus, l. 4, c. 4.

[34] Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. 4, c. 46.

[35] Raynouard, Histoire du droit municipal, page 322 et passim.

[36] Esprit des lois, livre 30, chap. 2.

[37] Mémoire sur l'état des personnes sous les rois de la 1re race, 2e partie, chap. I.

[38] Tels étaient ces seigneurs francs, seniores Franci, qui résidaient à Rouen et qui, après le meurtre de l'évêque Prétextat, allèrent trouver la reine Frédégonde pour la sommer de se justifier du crime dont on l'accusait. (Grégoire de Tours, l. 8, c. 31.)

[39] Vita sancti Aridii.

[40] Esprit des Lois, l. 30, c.12.

[41] En voici deux dont le sens ne peut être douteux : « Cuppa, dit l'évêque Grégoire, avait fait une irruption sur les confins de la cité de Tours, enlevant les troupeaux et tout ce qu'il pouvait emporter. » (Hist. Fr., l. 10, c. 5). Ces troupeaux n'étaient certainement pas dans l'enceinte de la ville. « Gontran, dit un peu plus loin le même historien, paraissant vouloir se rendre à Paris s'avança jusqu'aux confins de la cité de Sens. » (Ibid., c. 11). C'est encore bien clairement ici du territoire qu'il s'agit et non de la ville ; car on ne dit pas les confina d'une ville, terminos. Les confins de la cité ou province de Sens étaient la frontière des états de Gontran et du royaume de Paris.

[42] Grégoire de Tours, l. 5. c. 29. De descriptionibus Chilperici. La plupart des historiens ont traduit amphore par cruche et se sont étonnés qu'une taxe aussi légère eût soulevé de si vives réclamations. J'ai sous les yeux un acte de 1349 écrit dans une de ces provinces voisines de la Loire auxquelles s'appliquait le récit de Grégoire de Tours ; une redevance de trois amphorœ de vin y est évaluée à trois tonneaux du pays, de 240 litres chacun. La taxe était donc d'un tonneau par arpent ; c'est une charge exorbitante.

[43] Esprit des lois, liv. 30, c. 12.

[44] Mémoire sur l'état des personnes, 2e partie, c. 1.

[45] On peut voir les lettres de Sidonius à de jeunes nobles gaulois qui s'étaient retirés à la campagne ; il les menace d'une sorte de dégradation civile. (Sidonii, Epist., l. 1, ep. 6, l. 8, ep. 8.)

[46] Vita sancti Eusicii.

[47] César, de bello Gall., l. 6.

[48] César, de bello Gall., l. 1.

[49] Mores Germ., c. 13.

[50] Loi salique, tit. 44, c. 15, ed. Herold.

[51] On pourrait alléguer aussi que Grégoire de Tours donne aux deux adversaires le titre de citoyen qui ordinairement ne s'appliquait qu'aux Romains : gravia tunc inter Turonicos cives bella civilia exarserunt. A la fin du VIe siècle les noms propres commençaient à n'être plus un indice sur des différentes races. Beaucoup de Gaulois avaient adopté des noms germaniques, ce qui dans le siècle suivant devint presqu'un usage général. Il ne faut donc pas croire que l'aristocratie romaine eût disparu au VIIe siècle parce qu'on ne voit plus dans l'histoire que des noms barbares. Cette aristocratie existait toujours ; mais, comme je l'ai dit plus haut, elle s'était germanisée. Au IVe siècle la même métamorphose avait eu lieu en sens contraire ; souvent alors un nom germain cachait un Barbare, comme le Franc Sylvanus, proclamé empereur à Cologne, et beaucoup d'autres.

[52] Le mot pagensis est employé dans ce sens par Frédégaire. (Frédégaire, Hist., c. 87). Il a aussi la même signification dans un capitulaire de 864. Le mot Franci joint au mot pagenses montre bien que ce dernier mot pris seul ne désignait pas les Francs. « L'évêque de Vannes, dit Grégoire de Tours, jura avec son clergé et les gens du pays cum clericis et pagensibus, le maintien des traités conclus entre les chefs bretons et les généraux francs. » (Hist. Fr., l. 10, c. 9). Certes les pagenses de l'évêque de Vannes n'étaient pas des Francs.

[53] Grégoire de Tours, lib. 5, c. 19.

[54] Grégoire de Tours, lib. 10, c. 27.

[55] Grégoire de Tours, lib. 10, c. 27.

[56] Grégoire de Tours, l. 10, c. 3. Ce passage est encore un de ceux où le mot urbs désigne à la fois la ville et le territoire.

[57] Grégoire de Tours, l. 3, c. 13.

[58] Vita sancti Quintiani.

[59] Grégoire de Tours, l. 4, c. 30.

[60] Grégoire de Tours, l. 7, c. 21.

[61] Grégoire de Tours, l. 4, c. 45.

[62] Grégoire de Tours, l. 4, c. 40.

[63] Grégoire de Tours, l. 8, c. 31. Dans un autre endroit, Grégoire de Tours, parlant d'une députation envoyée par le roi d'Austrasie, Childebert, à Constantinople, dit que les députés étaient Bodegisile de Soissons ; Evantius d'Arles, et Grippon, ce dernier de race franque. (Hist. Fr., l. 10, c. 2.) On ne peut mieux marquer la distinction que fait toujours cet historien entre les Francs et les Gaulois.

[64] Grégoire de Tours, l. 10, c. 27.

[65] Grégoire de Tours, l. 5, c. 27.

[66] Les esclaves, servi, n'étaient point appelés au service militaire ; mais on y appelait les colons, classe intermédiaire qui jouissait de quelques droits civils sans cesser d'être attachée à la glèbe et de dépendre du maitre. Le colon ne pouvait quitter le domaine qu'il cultivait et était vendu avec la terre ; mais il ne devait à son maitre qu'une redevance fixe et était libre dans son exploitation ; c'était à peu près la condition de nos fermiers sauf que le colon était irrévocablement lié à la ferme. Dans le Polyptique d'Irminon, le ban ou taxe de guerre est compté au nombre des charges d'un domaine exploité par des colons : solvant ad hostem solidos tres. (Mémoire sur l'état des personnes, p. 578.)

[67] Procope, de bello gothico, l. 3, c. 32.

[68] Vita sancti Treverii, apud Bolland.

[69] Grégoire de Tours, l. 4, c. 4 et 36.

[70] Grégoire de Tours, l. 5, c. 13.

[71] Grégoire de Tours, l. 5, c. 1.

[72] Grégoire de Tours, l. 7, c. 21.

[73] Grégoire de Tours, l. 5, c. 4.

[74] Grégoire de Tours, l. 6, c. 31.

[75] Grégoire de Tours, l. 3, c. 36.

[76] Grégoire de Tours, l. 7, c. 15. Ingenui signifie ici exempts d'impôts. Ce mot exprime un état de liberté complet, et les Germains mettaient au premier rang des libertés celle de ne point payer d'impôts, comme l'a remarqué Tacite. (Mor. Ger., c. 43.) La crainte d'être soumis à l'impôt les avait déjà au Ve siècle soulevés contre Childéric. Ils ne se regardaient donc plus comme libres lorsqu'on leur imposait des taxes.

[77] Grégoire de Tours, l. 4, c. 46.

[78] Prologus legis Salicæ, ed. Herold. L'épilogue placé à la suite de la loi salique dans le manuscrit de Wolfenbutel, donne la même série des rois neustriens qui ont travaillé à cette loi, et l'édit de Chilpéric, récemment découvert par M. Pertz, la complète.

[79] Grégoire de Tours, l. 5, c. 7. Le duc Austrapius s'était fait évêque des Thaifales ; il fut massacré par eux dans une sédition. (Ibid., l. 4, c. 18.)

[80] Grégoire de Tours, l. 7, c. 3.

[81] Le duc Gogon, maire du palais du roi d'Austrasie Childebert, envoyait des vers latins de sa composition au duc Chemin qui commandait l'armée des Francs en Italie et se plaignait de ne pouvoir y mettre la force et la grâce de la poésie virgilienne (Variorum epistolas, ep. 31.) D'un autre côté veut-on savoir ce qu'étaient devenues les mœurs de l'aristocratie romaine ? On en trouvera de nombreux exemples dans Grégoire de Tours. Ici c'est le fils de l'évêque de Verdun, Desideratus, de l'illustre famille Siagria, qui pour se venger du Franc Sirivald l'attaque dans sa maison avec une troupe de gens armés et le tue. (Grégoire de Tours, l. 3, c. 35.) Là ce sont deux frères, Sagittarius et Salonius, évêques de Gap et d'Embrun, qui portent le casque et la lance, combattent dans les rangs de l'armée bourguignonne contre les Lombards, passent les journées entières à table ivres-morts, et commettent ouvertement dans leurs cités des meurtres, des vols et toutes sortes de crimes. Un évêque voisin célébrait le jour de sa naissance ; ils entrent dans la salle du festin avec une troupe armée, battent le prélat, déchirent ses vêtements, tuent ses serviteurs, renversent les tables et emportent tout ce qu'ils trouvent. (Ibid., l. 5, c. 21.) Si telles étaient les mœurs de la noblesse gauloise dès la première moitié du VIe siècle, il n'y a pas besoin de la présence des Francs pour expliquer les guerres privées et les actes de barbarie qui désolèrent les provinces pendant cette période.

[82] Études Mérovingiennes, tom. II, Dissert., V et VI, pages 661 à 687.