Je place ici, sous ce
titre, quelques dissertations sur des points contestés, que je n'aurais pu
discuter suffisamment dans le texte sans interrompre l'ordre des idées.
I Origine des dénominations de Ripuaires et de Saliens
DANS le premier volume j'ai
rapporté, sans les discuter, les opinions les plus accréditées sur l'origine
des dénominations de Ripuaires et de Saliens appliquées aux deux fractions
principales de la confédération des Francs. Je crois devoir revenir sur ce
sujet ; car sous ces questions étymologiques en apparence si futiles, se
cachent souvent des résultats d'une haute importance. Les fausses étymologies
sont une des sources les plus fécondes des erreurs historiques. Constatons
d'abord un fait qui domine toute cette discussion, c'est que les
dénominations de Ripuaires et de Saliens ont pris naissance dans la Gaule et
qu'elles n'ont jamais été appliquées qu'aux tribus franques colonisées sur la
rive gauche du Rhin. Il serait impossible de citer aucun passage d'un auteur
du Bas-Empire où elles soient employées pour désigner les tribus
indépendantes de la rive droite. Lorsqu'il s'agit de ces habitants libres de
la vieille Germanie, les écrivains latins les désignent, tantôt par le nom
collectif de Francs, tantôt par leurs anciens noms de tribus, Chamaves,
Bructères, Cattes, Angrivariens, noms qui n'avaient point changé depuis
Tacite. Les dénominations de Ripuaires et de Saliens n'apparaissent dans
l'histoire qu'après la constitution définitive des colonies franques dans la
Gaule ; elles ne se rattachent qu'à l'existence de ces colonies et par
conséquent tout système qui aura pour objet de leur chercher une origine
germanique sera par cela seul radicalement faux. Personne
n'a pu méconnaître le caractère entièrement romain de la dénomination de Ripuaires[1]. Elle n'appartenait pas même
spécialement aux colonies franques de la Germanie inférieure ; c'était la
désignation générale de toutes les troupes employées à la garde des
frontières européennes de l'Empire. Nous avons déjà dit que ces frontières
étaient tracées par le cours des deux plus grands fleuves de l'Europe, le
Danube et le Rhin. La ligne de circonvallation que protégeait cet immense
fossé naturel était appelée par les romains ripa ou la rive ; les provinces
adjacentes portaient le nom de Ripuaires, Ripariœ ou Ripenses.
Il y avait ainsi, sur le cours du Danube, la Dacie ripuaire, la Pannonie
ripuaire, le Norique ripuaire[2]. Le même nom était appliqué aux
corps de troupes stationnés sur la ligne des fleuves ou la rive, ripa. La
chaîne des postes fortifiés, occupés par les légions ripuaires, legiones
riparienses, commençait à l'embouchure du Danube dans les provinces de
Scythie et de Mésie[3] (Bessarabie et Bulgarie
modernes), et se
continuait jusqu'au lac de Constance où une flotte stationnaire maintenait la
communication entre le Danube et le Rhin[4]. Il y avait même dans chaque
province deux rives, c'est-à-dire deux lignes de forteresses dont la seconde
servait de réserve à la première ; la Notice de l'Empire mentionne dans la
Rhétie une légion détachée à la première rive, primœ ripœ[5]. Si donc
l'on avait donné le nom de Ripuaires aux lètes francs cantonnés dans la
Germanie inférieure comme aux légionnaires stationnés dans la Mésie et la
Pannonie, c'est qu'ils faisaient partie comme eux de la ligne défensive
organisée pour couvrir les rives du Danube et du Rhin. Il n'y aurait pas
besoin d'autres preuves pour démontrer que les Francs n'étaient point des
conquérants envahisseurs de la Gaule rhénane, mais des colons militaires
établis pour la défendre. Au
temps où la Notice de l'Empire fut rédigée, c'est-à-dire à la fin du IVe
siècle, les troupes romaines avaient abandonné déjà depuis longtemps le cours
inférieur du Rhin. Leur poste le plus avancé vers le nord était Andernach,
au-dessous de Coblentz, et toutes les garnisons depuis ce poste jusqu'à
Strasbourg étaient sous les ordres du commandant supérieur ou duc de la
première Germanie qui résidait à Mayence[6]. Dans la deuxième Germanie ou
Germanie inférieure, la notice n'indique aucun commandant militaire, aucun
poste, aucun emplacement de troupes, à l'exception d'un corps de lètes
cantonné à Tongres[7]. On doit en conclure que les
Francs ripuaires occupaient dès lors tout le territoire de la cité de Cologne
et la rive du Rhin depuis Andernach jusqu'à l'Yssel. C'est là qu'on retrouve
au moyen-âge le pagus ripuarius dans les duchés de Clèves, Gueldre et
Juliers[8]. Passons
maintenant aux Francs Saliens. Nous avons dit que leur nom est mentionné pour
la première fois par Ammien Marcellin qui en racontant les expéditions de
Julien dans les Gaules parle des combats que ce prince eut à livrer contre
les Francs que l'on était dans l'usage d'appeler Saliens, Francos quos
consuetudo Salios appellavit. La tournure de la phrase indique que cet
usage était alors assez récent ; car lorsqu'une dénomination est anciennement
connue et usitée, on l'emploie sans commentaires. Ces Francs d'ailleurs ne
venaient point de la Germanie ; c'étaient des têtes ou fédérés établis dans
la Toxandrie et qui avaient profité des troubles de la Gaule pour venir
piller les provinces intérieures. Nous
avons expliqué à plusieurs reprises l'origine de ces établissements. Nous
avons montré que les Germains des contrées voisines du Weser et des montagnes
où ce fleuve prend sa source, étaient plus exposés que les autres aux
attaques des peuples Saxons auxquels ils touchaient immédiatement ; que dès
le 10r siècle de notre ère, ces attaques avaient forcé les Angrivariens de
descendre sur les bords de l'Yssel d'où ils avaient essayé de passer dans la
Batavie en demandant aux Romains des terres pour s'y fixer. Au commencement
du IIIe siècle, lorsque l'Europe centrale fut agitée par des invasions et des
guerres dont nous avons indiqué les causes, la nation presque entière des
Caltes émigra dans la même direction et se répandit sur les bords de l'Yssel
et du Rhin inférieur. C'est là depuis l'Yssel jusqu'au Mein, que la table de
Peutinger rédigée vers la fin du IIIe siècle, marque l'emplacement de la
confédération des Francs ou la France, Francia. Ce que les Angrivariens
n'avaient pu faire du temps de Néron, les Francs l'exécutèrent à la faveur
des désordres de l'empire. L'usurpateur Carausius qui avait pris la pourpre
impériale dans la Grande-Bretagne et dont l'autorité s'étendait sur le nord
de la Gaule où lui-même était né[9], introduisit les Francs de
l'Yssel comme auxiliaires dans la Batavie. De là ils franchirent le Wahal et
se répandirent dans la Toxandrie ou dans la partie septentrionale du
territoire des Nerviens et des Ménapiens. Constance Chlore après avoir abattu
les successeurs de Carausius dans la Grande-Bretagne, tourna ses armes contre
les Francs ; mais il ne les expulsa pas des contrées qu'ils avaient occupées
; il se contenta d'obtenir leur soumission et de les organiser en colonies
létiques. C'est donc du temps de Constance Chlore et de son fils Constantin
que date la constitution définitive des colonies franques de la 2° Belgique
qui prirent le nom de Saliennes. C'est aussi probablement à la même époque
qu'il faut faire remonter l'abandon du cours inférieur du Rhin par les
troupes romaines, abandon constaté par la Notice de l'Empire. La même
Notice nous montre que les Romains avaient également abandonné non seulement
la ligne de l'Yssel, mais même celle du Wahal. A la fin du IVe siècle leurs
garnisons s'étaient retirées derrière la Sambre et l'Escaut. Les postes
militaires indiqués par la Notice de l'Empire au nord de la 2e Belgique, sont
un corps de lètes bataves à Arras et un de lètes nerviens à Famars, des
cavaliers Dalmates à Merk près Gravelines, une flotte sur la Sambre et un
corps de Nerviens dans un port de la côte qu'on suppose avoir été situé entre
Ostende et Nieuport[10]. C'étaient donc bien la Sambre
et l'Escaut qui formaient la ligne des frontières. La Notice n'indique pas
une seule garnison au nord de ces deux fleuves. Ainsi, depuis la Sambre
jusqu'à Plisse' tout était occupé dès le IVe siècle par les Francs qu'Ammien
Marcellin appelle Saliens. Cette
dénomination comme celle de Ripuaires n'ayant jamais été appliquée aux tribus
indépendantes de la Germanie, l'hypothèse assez accréditée qui fait venir le
nom des Saliens de celui de la rivière de Saale en Westphalie, tombe
d'elle-même. Une autre supposition fait dériver ce nom du mot Sal, qui dans
tous les dialectes tudesques signifie une maison, une habitation et
spécialement le manoir, l'habitation principale, chef-lieu d'une famille. Un
excellent mémoire de M. Guérard, inséré dans la bibliothèque de l'école des
Chartes, me parait avoir démontré jusqu'à l'évidence que la terre salique
n'était autre chose que le champ attaché au manoir et qui, ne pouvant en être
séparé, ne devait pas entrer dans le partage des filles[11]. Mais je ne crois pas qu'on
puisse conclure de là que les Francs Saliens aient tiré leur nom de cet
usage, qui leur était commun avec d'autres peuples de la Germanie.
D'ailleurs, n'oublions pas que ce nom de Saliens leur avait été donné dans la
Gaule par les Romains ; or, les Romains étaient fort ignorants des coutumes
germaniques ; ils n'auraient pas été chercher la désignation d'une colonie de
Germains expatriés dans un usage qui ne leur était pas même spécial et qui
n'intéressait en rien les étrangers. N'est-il pas plus naturel de penser
qu'on désigna les Francs de la Belgique par le nom de la contrée d'où ils
étaient partis pour s'établir sur le territoire romain ? Cette contrée, comme
nous l'avons dit, était la rive droite de l'Yssel qu'ils habitèrent pendant
près d'un siècle avant d'entrer dans la Batavie. Le nom latin de l'Yssel
était Isala[12]. Il est donc probable qu'on
nomma les Francs des colonies de la Belgique, Francs de l'Yssel (Franci Salii) par opposition aux Francs du
Rhin qui avaient formé les colonies ripuaires de la Germanie inférieure. Je
ne donne cette opinion que comme une conjecture, mais elle me parait avoir
plus de vraisemblance que celles qui ont été proposées jusqu'ici sur le même
sujet. En
relisant quelques passages de mon 1er volume, je vois qu'on pourrait croire
que j'ai entendu appliquer les dénominations de Saliens et de Ripuaires
à des tribus de la Germanie transrhénane ; ce serait une erreur. Mais je ne
crois pas m'être trompé en désignant les Germains des montagnes, les Caltes
et les Angrivariens de Tacite, comme la souche des Francs-Saliens, et les
Germains des plaines, les Bructères et les Chamaves, comme la souche des
Francs-Ripuaires. Cette indication me semble confirmée par les faits
historiques retracés dans cette note et sur lesquels il est inutile de
revenir. Je dois aussi m'accuser d'avoir indiqué, avec Dubos et Valois, la
petite rivière d'Alve, dans les Ardennes, comme limite des Francs de la
Belgique. C'est bien de l'Elbe que Claudien et Sidoine ont voulu parler dans
leurs panégyriques. J'avais reculé devant l'extravagance de cette hyperbole ;
mais quand on est familiarisé avec la poésie du Bas-Empire, on ne s'étonne
plus de rien. Encore
un mot sur le nom même de Franc, désignation générique de la confédération
des tribus germaines comprises entre le Rhin et le Weser. Il me semble hors
de doute que ce nom n'est autre chose que l'adjectif tudesque Wrang, usité
jusqu'à nos jours sous cette forme dans les Pays-Bas et dont le sens répond à
celui des mots latins asper et ferox. La nation Salienne, dans
le prologue de sa loi, prend, comme nous l'avons vu, la qualification d'aspera,
et les chroniqueurs, conservant le souvenir de cette origine à travers les
fables que la tradition y avait mêlées, ont aussi traduit le mot Franc par le
latin ferus[13]. Cette dénomination s'explique
assez par les circonstances qui la firent naître. Au Me siècle, l'Europe
centrale avait été bouleversée par l'invasion gothique et dévastée par les
armées de l'empereur Maximin qui la traversèrent dans toute sa largeur, depuis
le Rhin jusqu'au Danube, en portant partout le fer et la flamme. Lorsqu'après
ces affreux désastres, quelques débris des tribus germaines commencèrent à
relever le drapeau de l'indépendance au milieu de leurs forêts désertes et de
leurs villages en cendres, ces hommes que le malheur n'avait pas abattus
s'appelèrent eux-mêmes les durs, Wrangen, en latin Franci.
Tous ceux qui répondirent à leur cri de guerre adoptèrent avec enthousiasme
le même nom, et bientôt cette confédération embrassa la Germanie tout entière
; depuis le Rhin jusqu'au Weser, il n'y eut plus que des Francs. Nous avons
rapporté dans le 1er volume les preuves de l'identité des Francs avec les
Germains de Tacite ; elles sont si évidentes qu'on a peine à concevoir que
cette question ait pu soulever tant de doutes et de controverses[14]. De nos jours même quelques
auteurs ont confondu l'adjectif Wrang, asper, avec le mot Warg
qui dans les langues germaniques signifiait un proscrit, un bandit, et ils en
ont conclu que les Francs étaient un ramas d'hommes bannis de leurs tribus et
mis par leurs crimes hors la loi des nations. Nous expliquerons
tout-à-l'heure avec plus de détail ce que c'était qu'un Wargus ; il
nous suffira de rappeler ici que chez tous les peuples germaniques, les
crimes s'expiaient par une indemnité que le coupable payait aux parents de la
victime ; si le coupable ne pouvait ou ne voulait pas donner cette
satisfaction légale, il était mis hors la loi, livré à la vengeance des
offensés et forcé de se cacher ou de fuir. Ces proscrits formaient souvent
des bandes considérables qui allaient chercher fortune loin de leur patrie.
Les pirates normands ou saxons, qui commettaient tant de déprédations sur les
côtes de l'Europe occidentale, étaient pour la plupart des Wargi. Dans
l'Europe orientale on les appelait Warcgues ; il y avait un corps de
Warégues dans la garde des empereurs grecs, et ce furent des Warégues à la
solde de la république de Novogorod qui fondèrent l'empire de Russie. Mais
rien n'autorise à confondre les mots Wrang et Warg qui ont deux
sens très différents[15], et d'ailleurs l'aspect sous
lequel tous les faits historiques présentent les Francs ne permet pas de leur
appliquer cette hypothèse. Une confédération qui possédait un territoire
presqu'égal au quart de l'Europe centrale et qui embrassait toutes les tribus
de race germanique, ne peut être assimilée à une bande d'aventuriers. Si
l'amour-propre national a cherché mal à propos à relever l'illustration des
Francs par des origines fabuleuses, ne réduisons pas maintenant leur
existence à des proportions incompatibles avec le rôle qu'ils ont joué dans
l'histoire. Avec moins de naïveté que les chroniqueurs du moyen-âge, nous
serions aussi loin qu'eux du bon sens et de la vérité. II Limites du territoire des Bretons-armoricains au Ve siècle
Les
idées fausses généralement répandues sur les faits qui concernent les Bretons
insulaires et armoricains pendant le Ve siècle, ont été une source féconde
d'erreurs dans l'histoire générale de cette époque. Deux causes ont surtout
contribué à fausser les annales de ces peuples comme celles de presque toutes
les nations modernes à leur origine. D'une part les exagérations du
patriotisme local ont dénaturé les documents contemporains pour donner plus
d'importance et de grandeur aux souvenirs du pays ; de l'autre un scepticisme
systématique, produit par la réaction des esprits éclairés contre les écarts
de l'enthousiasme provincial, a tout nié, tout rejeté, même les faits les
plus avérés, les témoignages les plus dignes de foi. De ces deux causes
d'erreurs, la dernière est peut-être celle qui a le plus nui aux progrès de
la vérité. Sans doute il faut lire avec défiance nos histoires particulières
; car leurs auteurs semblent presque toujours avoir adopté pour devise cette
épigraphe de l'histoire de Provence d'Honoré Bouche : de l'excellence de
notre province par-dessus toutes les autres provinces du royaume. Mais en
même temps cet amour de leur pays les portait à ne rien négliger pour mettre
en lumière tout ce qui s'y était passé de remarquable et l'on pouvait être
sûr que leur zèle infatigable ne laissait rien échapper. Ces annales des
localités sont des mines inépuisables de faits instructifs ; seulement il
faut savoir dégager le métal précieux de l'alliage qui l'obscurcit. Le dédain
du XVIIIe siècle pour les faits de détail et les monuments locaux, sa
prédilection exclusive pour les faits généraux si faciles à transformer en
théories, ont porté un coup funeste à la science historique. L'enthousiasme
égare, mais il vivifie ; le scepticisme tue. Ces
exagérations en sens contraires se font particulièrement remarquer dans la
question qui nous occupe. Le patriotisme des écrivains bretons, pour
rehausser l'importance, ou ce qu'on appelait autrefois la noblesse de leur
province, a démesurément étendu le territoire des Armoricains indépendants au
Ve siècle. Non contents d'y comprendre toute l'Armorique de César ou la
Bretagne actuelle, plusieurs d'entre eux se sont appuyés sur des passages
largement interprétés de Procope et de Zosime et sur la présence de Riochame
dans le Berry pour créer une monarchie ou république armoricaine qui aurait
embrassé tout le nord de la Gaule entre la Loire et la Seine et même tout le
centre depuis l'Océan jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. D'un autre côté les
historiens sceptiques se sont obstinés, malgré les témoignages des chroniques
bretonnes confirmés par leur accord avec les récits des écrivains latins, à
nier l'établissement des Bretons dans l'Armorique au Ve siècle, et ont ainsi
rendu inexplicables plusieurs des événements les mieux constatés de cette
époque. Tâchons, entre ces écueils, de découvrir la vérité. Nous
avons déjà expliqué l'erreur qui a entraîné Dubos et beaucoup d'autres
écrivains à confondre l'Armorique de César avec l'Armorique administrative ou
le tractus Armoricanus, et nous avons fait voir que le récit de
Procope s'appliquait aux cités gallo-romaines comprises dans le tractus
dont les Bretons armoricains n'occupaient qu'une faible partie. Nous avons
aussi raconté en détail l'expédition de Riochame dans le Berry ; nous avons
montré le caractère transitoire de cette occupation militaire et les causes
qui l'avaient amenée. En même temps nous avons développé dans plusieurs
parties de cet ouvrage les preuves de l'établissement des Bretons dans
l'Armorique, en vertu d'une concession de l'usurpateur Maxime et nous avons
suivi les traces du gouvernement indépendant de leurs chefs ou rois jusqu'au
temps de Clovis[16]. Nous croyons inutile
d'insister de nouveau sur tous ces points. Il nous reste seulement à
démontrer que les états des chefs bretons n'embrassaient pas toute
l'Armorique de César et que les cités de Rennes et de Nantes n'y étaient pas
comprises. Un
auteur très ancien, cité par Usserius, dit que le territoire donné par
Maxime, vers la fin du le siècle, aux lètes bretons et à leur chef Conan,
s'étendait depuis la plage marécageuse qui est au-dessus du mont de Jupiter (aujourd'hui le
mont Saint-Michel),
jusqu'à la ville de Cantiguine et au cap occidental, c'est-à-dire au
cap Finisterre[17]. On a voulu que la ville de Cantiguine
fût Nantes dont le nom latin était Condivicum. Cette hypothèse ne
repose que sur une ressemblance de nom très peu concluante ; car le radical
Cond ou Cand se retrouve fréquemment dans les noms gaulois des lieux situés à
l'embouchure des rivières et peut s'appliquer à toute localité placée dans
une situation semblable. D'ailleurs, la phrase de Ninnius indique que sa
ville de Cantiguine devait être entre le mont Saint-Michel et le cap
Finisterre puisqu'il nomme le cap en dernier. Ce sont ces deux points
extrêmes qui marquent les limites du territoire concédé aux chefs bretons, en
sorte que ce territoire aurait embrassé tous les rivages armoricains de la
Manche et serait représenté aujourd'hui par le département des Côtes-du-Nord,
plus une partie des arrondissements de Brest et de Morlaix. Dans
cette région qui prit le nom de Létavia[18], ou pays des lètes, se trouvait
entièrement comprise l'ancienne cité gauloise des Curiosolites, comprenant
les petits peuples connus sous les noms de Biducesii et Ambiliates[19]. De là vient que la Notice des
Gaules, rédigée à la fin du IVe siècle, ne parle point de cette cité et ne
nomme que celles des Osismiens, des Corisopites et des Vénètes[20]. La
Notice de l'Empire, qui date de la même époque, n'indique aucun poste
militaire depuis Alet, près du Mont-Saint-Michel, jusqu'à la cité des
Osismiens[21]. Cette lacune dans les
garnisons romaines sur une côte exposée aux ravages des pirates saxons ne
peut s'expliquer qu'en admettant l'occupation du pays par les lètes bretons.
Il est à remarquer que cette interruption des lignes romaines correspond
exactement avec les limites que Ninnius assigne aux concessions de maxime. Lors du
soulèvement de l'Armorique contre Honorius, après la mort de l'usurpateur
Constantin, les cités des Osismiens, des Corisopites et des Vénètes, se
donnèrent aux chefs bretons qui fixèrent leur résidence à Vannes, la ville la
plus considérable de ces contrées. Elles leur ont toujours appartenu depuis,
et les historiens de la Bretagne citent des faits qui établissent cette
possession à diverses époques du Ve siècle ; mais ils ne rapportent aucune
preuve positive d'une autorité quelconque exercée par les chefs bretons sur
Nantes et sur Rennes. Ces chefs n'eurent jamais d'autre capitale que Vannes.
Dans la Vie de saint Melaine, Eusebius, contemporain de Clovis, est appelé le
roi de Vannes, rex Venctensis ; si les Bretons avaient possédé Nantes
et Rennes, certainement leurs rois auraient abandonné Vannes et auraient pris
pour leur capitale une de ces deux grandes villes ; alors la flotte de
Riochame aurait eu Nantes pour point de départ et ne serait pas venue de
l'Océan dans la Loire pour débarquer des troupes dans le Berry. Sous
les successeurs de Clovis, les limites des Bretons restent les mêmes. Vannes
est toujours la résidence de leurs princes ; ils font des incursions
continuelles sur les territoires de Nantes et de Rennes, ce qui prouve que
ces pays ne leur appartenaient pas, et c'est sur les frontières de ces deux
cités, représentées par les départements d'Ille-et-Vilaine et de la
Loire-Inférieure, que leurs armées se choquent avec celles des Francs[22]. A la fin du VIe siècle,
Grégoire de Tours fait dire au chef breton Waroch : Nous reconnaissons que
ces cités appartiennent aux enfants de Clotaire[23]. Ces mêmes limites sont encore
invoquées au IXe siècle, dans une lettre adressée à Nominoë, chef des
Bretons, par les évêques assemblés au quatrième concile de Tours[24]. Enfin, l'on peut dire que
cette distinction entre l'Armorique bretonne et l'Armorique romaine
concentrée dans les cités de Nantes et de Rennes a subsisté jusqu'à nos
jours. C'est dans l'ancien territoire des Bretons dans la Bretagne
occidentale ou Basse-Bretagne, dans la Bretagne bretonnante, comme on
l'appelait au moyen-âge, que la langue, les mœurs et le caractère de la race
celtique se sont conservés dans toute leur pureté. On parle français à Rennes
et à Nantes ; on parle breton à Vannes et à Quimper. En jetant les yeux sur
une carte, les noms de lieux français ou romans dans les départements
d'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure, celtiques dans les départements
du Morbihan, du Finisterre et des Côtes-du-Nord, suffiraient pour marquer
encore aujourd'hui la ligne séparative des deux races. L'histoire
ecclésiastique vient à l'appui des inductions tirées de l'histoire civile ;
car le christianisme et la civilisation romaine marchant toujours de concert
depuis le IVe siècle, leurs limites sont communes, et là où la croix
s'arrête, le monde romain finit. Lorsque les Bretons s'établirent sur les
côtes de l'Armorique, le christianisme, comme la langue et la civilisation
des Romains, avait fait peu de progrès dans ces contrées. Il n'y avait
d'évêchés, c'est-à-dire d'églises chrétiennes organisées que dans les cités
romaines de Nantes et de Rennes. Le christianisme était, au contraire,
florissant dans la Bretagne insulaire ; les Bretons le répandirent dans le
territoire qu'ils occupaient ; mais il s'y propagea lentement et à la fin du
Ve siècle, l'Armorique, dernier asile des superstitions druidiques, était
encore presque toute païenne[25]. Saint Melaine, que des
habitants du pays de Vannes imploraient pour la guérison d'un malade, leur
dit : « Vous êtes païens, et vous demandez des miracles ! » A quoi
les habitants répondirent : « Faites le miracle et nous nous convertirons. » Ainsi,
du temps même de Clovis, les Bretons d'origine insulaire étaient à peu près
les seuls chrétiens de l'Armorique occidentale. De là vient qu'ils n'eurent
longtemps qu'un évêque de leur nation, qu'on appelait l'évêque des Bretons.
Ce prélat ne prit pas d'autre titre au concile de Tours, en 461[26], ce qui suffirait pour prouver
qu'il n'y avait pas encore alors d'église locale organisée dans cette partie
de la Gaule. L'évêque des Bretons, attaché non au sol, mais aux hommes de sa
race, suivait la cour, comme on eut dit au siècle dernier, et habitait la
ville où résidaient les successeurs de Conan. Depuis
le milieu du Ve siècle, Vannes ayant toujours été la capitale des rois
bretons, leur évêque s'y fixa ; il figura avec le titre d'évêque de Vannes,
au concile d'Orléans, en 511, et il fut le seul prélat breton qui y parut
avec les évêques de Rennes et de Nantes[27]. Vannes peut ainsi réclamer à
bon droit la priorité sur les autres sièges épiscopaux de l'Armorique
bretonne. Cependant les traditions populaires présentent Grallon comme le
fondateur de l'évêché de Quimper, et cela s'explique facilement, car Grallon,
comte de Cornouailles, avant d'être roi, parait avoir habité Quimper, où sa
mémoire s'est conservée, mêlée à beaucoup de fables, et l'évêque des Bretons
dut y résider avec lui[28] ; mais la succession
authentique et régulière des évêques de Quimper ne commence qu'au VIe siècle. La date
de la fondation des autres évêchés est connue. Celui de Saint-Malo ou d'Alet
fut établi par le roi Hoël, vers 540 ; ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc
par Nominoé, au IXe siècle. Paulus Aurelius, sorti de la Bretagne insulaire
au commencement du VIe siècle, alla prêcher le christianisme, avec l'appui
des rois francs, sur les côtes du Finisterre, dépeuplées par les ravages des
pirates du nord et y fonda l'évêché de Saint-Pol-de-Léon. Ce pays était
encore alors livré à l'idolâtrie, car il y abattit les monuments du culte
druidique[29]. A la même époque, la province
de Dol eut pour premier évêque saint Sanson, archevêque d'Yorck qui, chassé
de sa patrie par les Saxons, se réfugia dans cette partie de l'Armorique et
continua d'y porter le pallium, insigne des métropolitains, ce qui donna lieu
à ses successeurs de prétendre au titre d'archevêque et de disputer la
suprématie sur les églises bretonnes à l'évêque de Tours, ancien
métropolitain de la troisième Lyonnaise. Cette église de Dol était si bien
une mission du clergé insulaire que saint Te-bave, successeur de Sanson, fut
choisi par un concile assemblé dans la Grande-Bretagne[30]. Cette île toujours si
chrétienne malgré ses malheurs, envoyait de temps à autre des détachements de
missionnaires dans ses colonies du continent. Saint Léonor, sacré évêque par
les prélats bretons, monta sur un vaisseau, vers 520, avec 72 disciples, sans
compter les frères servants, et débarqua sur la côte de Tréguier, où, aidé de
ses compagnons, il défricha une forêt[31]. Ne semble-t-il pas voir une de
ces pieuses associations de prêtres qui, chaque année, quittent l'Europe pour
aller porter dans les déserts du Nouveau-Monde les lumières de la foi et de
la civilisation. Ces évêques-missionnaires, comme aujourd'hui les vicaires
apostoliques de l'Inde, recevaient le caractère épiscopal sans être attachés
spécialement à un siège. Pour les distinguer des évêques sédentaires ou
évêques des cités episcopi civitatum, on les appelait évêques
régionnaires ou chorévêques, mot grec qui a le même sens que le mot latin.
Les évêques qui, aux IVe et Ve siècles, allaient évangéliser les nations
païennes de la Germanie et du nord de la Belgique, étaient des missionnaires
de ce genre[32]. Il en vint à plusieurs
reprises pendant le Ve siècle dans l'Armorique, et cela explique comment il
put s'y trouver en certaines circonstances plusieurs évêques bretons. Ces
missionnaires ont beaucoup embrouillé l'histoire ecclésiastique parce que
leur présence accidentelle dans des contrées où il y eut plus tard des
évêchés régulièrement fondés, donna lieu aux villes épiscopales de prétendre
à une antiquité qu'elles regardaient comme un titre de noblesse. Pour le dire
en passant, ces prétentions n'ont pas été moins nuisibles à la vérité
historique que les vanités princières et les rivalités nationales.
L'impartialité de notre siècle qui n'a plus rien à demander au passé doit
dissiper ces illusions. Elle nous autorise à conclure que le christianisme et
la civilisation romaine restèrent concentrés jusqu'au VIe siècle dans les
cités de Nantes et de Rennes, tandis que les autres parties de l'Armorique
étaient livrées au paganisme et séparées de l'Empire, et que pendant tout le
Ve siècle, les états des rois bretons ne dépassèrent point les limites des
trois départements qui forment l'extrémité occidentale de la péninsule
armoricaine. III Chronologie des dernières années de Clovis
Je ne
puis me dispenser de développer les preuves sur lesquelles je base la
chronologie des dernières années du règne de Clovis, car il règne à cet égard
une grande incertitude chez la plupart des historiens classiques. La
guerre de Clovis contre les Wisigoths, dont j'ai retracé par ordre et avec
détail les principales circonstances, fut terminée vers le milieu de l'année
510. Ce fait est constaté par le témoignage d'Isidore de Séville qui dit que
Gésalic fut déposé la quatrième année de son règne. Or, ce fils naturel
d'Alaric avait été proclamé roi des Wisigoths au printemps de l'année 507 et
par conséquent la quatrième année de son règne commençait à la même époque de
l'an 510. D'un autre côté la suite de la chronique d'Isidore et le récit plus
détaillé de Procope nous apprennent qu'immédiatement après la déposition de
Gésalic, Théodoric fit reconnaître son autorité par les deux branches de la
race gothique et conclut avec Clovis un traité par lequel il lui abandonnait la
majeure partie des possessions des Wisigoths dans la Gaule. Ainsi, la date de
la déposition de Gésalic marque celle de la conclusion de la paix, et l'on
n'en saurait douter quand on voit, dans l'année suivante 511, Clovis, maitre
paisible des deux Aquitaines, convoquer un concile général auquel tous les
évêques des provinces conquises sur Alaric, furent appelés. Suivons
maintenant l'ordre du récit de Grégoire de Tours. Aussitôt après la paix, cet
historien nous montre Clovis venant prendre solennellement à Tours les
ornements consulaires que l'empereur Anastase lui avait décernés. Les
premiers événements qu'il raconte ensuite sont le meurtre de Sigebert par son
fils Chlodéric au retour de la guerre des Wisigoths et la prise de possession
de la royauté des Ripuaires par ce fils parricide. Donc, ces événements
durent se passer dans les derniers mois de l'année 510, et l'on ne peut
placer ailleurs que dans l'hiver de 510 à 511 les négociations de Clovis avec
Chlodéric, l'assassinat de ce prince par les envoyés du roi des Francs et la
révolution qui en fut la suite. Pendant ces sanglantes tragédies, Clovis,
suivant les paroles que Grégoire de Tours met dans sa bouche, visitait sur
les rives de l'Escaut les anciens établissements des Saliens. Jusqu'ici
Grégoire de Tours nous a servi de guide ; mais pour ce qui concerne le
soulèvement des provinces de l'est, nous n'avons d'autre garant que l'auteur
de la Vie contemporaine et très authentique de Saint Maximinus ou de Saint
Mesmin, premier abbé de Micy. Malheureusement cet auteur, comme tous les
écrivains ecclésiastiques n'indique point la date des faits qu'il raconte et
la plupart des commentateurs ayant reporté ces faits à une époque antérieure
à celle que je leur assigne, je suis obligé d'entrer dans le détail des
circonstances qui justifient mon opinion. Maximinus
était neveu du vénérable prêtre Euspicius qui, après la mort de l'évêque de
Verdun, osa se présenter devant Clovis pour négocier la capitulation de cette
ville. Nous avons vu que Clovis voulut nommer Euspicius évêque de la cité
qu'il avait préservée des malheurs de la guerre, mais que la modestie du
saint prêtre se refusa à cet honneur et qu'alors le roi désira l'emmener à sa
suite dans les autres expéditions qu'il méditait. Euspicius n'osa se refuser
à un désir qui était un ordre ; mais à raison de son grand âge, il demanda la
permission de se faire accompagner par son neveu Maximinus. Tous deux
suivirent l'armée des Francs, dans la campagne qu'elle fit immédiatement
après la prise de Verdun, pour remédier à des désordres semblables, dit le
pieux biographe, ad alia similia negocia curanda. Ces mots marquent
assez la connexion qui existait entre la révolte de Verdun et les autres
affaires qui appelaient Clovis dans le nord. Cette connexion d'ailleurs est
exprimée phis clairement encore dans la Chronique de Verdun, rédigée au XIIe
siècle par Hugues, abbé de Flavigny ; il y est dit positivement que les cités
de l'est, et entre autres celle de Verdun, se révoltèrent indignées de la
fourberie criminelle par laquelle Clovis, à la fois complice et vengeur d'un
parricide, avait éteint la famille des rois Ripuaires pour préparer
l'assujétissement de leur peuple[33]. Ainsi, le siège de Verdun doit
se placer entre la mort de Chlodéric et l'arrivée de Clovis à Cologne, où
Grégoire de Tours nous le montre haranguant les Ripuaires et les contraignant
à reconnaître son autorité. De M, sans perdre de temps, le roi des Francs
marche vers la Belgique, post hœc ad Cararicum dirigit, dit notre
historien, et les chefs des tribus saliennes dissidentes tombent entre ses
mains presque sans combat. Tous
ces événements ne peuvent trouver place qu'au printemps de l'année 511. Car
nous avons indiqué ceux qui remplirent l'automne de 510 et l'hiver suivant ;
et quant aux derniers mois de l'année 511, nous avons vu que Clovis assista
en juillet à la clôture du concile d'Orléans, et mourut en novembre. Un
document authentique achèvera de donner à ces inductions chronologiques le
caractère d'une certitude légale. Clovis,
après les guerres qui suivirent la prise de Verdun, arriva, toujours
accompagné d'Euspicius et de son neveu, dans la ville d'Orléans où il fit don
au saint prêtre du domaine de Micy et d'autres possessions fiscales entre la
Loire et le Loiret. Euspicius y fonda une abbaye dont son neveu fut après lui
le premier abbé et qui en a retenu le nom de Saint-Maximin ou Saint-Mesmin
que porte encore aujourd'hui la petite ville élevée autour de ce monastère.
On a deux chartes de fondation de l'abbaye de Micy ou de Saint-Mesmin. L'une
a été insérée dans les pièces justificatives du t. VIII de la Gallia
Christiana. Elle est très longue, très verbeuse et contient le
dénombrement exact de tous les droits et de toutes les propriétés de l'abbaye
; mais il est facile de reconnaître qu'elle n'a rien des formes ni du style
en usage dans le Ve siècle et que c'est un document fabriqué à une époque
bien plus récente. La mention qui y est faite des missi dominici,
fonctionnaires créés par Charlemagne, suffirait pour prouver qu'elle fut
rédigée après l'avènement de la dynastie Carlovingienne ; l'on y trouve une
foule de locutions, de formules, d'allusions à des dignités et à des coutumes
féodales qui ne permettent pas de la faire remonter au-delà du IXe siècle.
L'autre charte a été recueillie dans le Spicilegium d'Achéry, t. I, p.
507, et dans les annales de l'ordre de saint Benoist, liv. I, chap.
83. Son caractère antique apparaît au premier coup d'œil ; le style en est
noble, la latinité encore pure, la forme dramatique, l'expression brève et
concise. Ce n'est point une pièce de procédure, l'œuvre d'un tabellion
travaillant dans l'intérêt d'un monastère : c'est le langage d'un pieux
souverain déposant ses dons sur l'autel, en présence des premiers pasteurs de
l'église ; c'est l'esprit religieux du Ve siècle dans toute sa ferveur, et
non l'esprit fiscal et formaliste des temps de la féodalité. Les
abbayes très anciennes avaient souvent ainsi deux actes de fondation, l'un
court, expressif, empreint d'un caractère d'actualité qui frappe dès l'abord,
l'autre verbeux, diffus, évidemment fait après coup pour réparer les
omissions du premier, et établir d'une manière conforme aux idées juridiques
du moyen-âge tout le détail des droits du monastère comme propriétaire et
comme seigneur. L'abbaye de Pont-Levoy n'avait pas moins de trois actes de ce
genre dont la dimension allait toujours en croissant. Ce n'était point-là, à
proprement parler, des faux, puisque les moines gardaient l'original à côté
de ces copies amplifiées. Dans ces temps on n'attachait point aux preuves
écrites l'importance que nous leur donnons. La transmission de la propriété
résultait de l'accomplissement de formes symboliques prescrites par les lois
ou les coutumes, et de déclarations orales faites en présence de témoins.
L'acte écrit n'était regardé que comme une simple note ou memorandum
ayant pour objet de conserver le souvenir du fait qui avait constitué le
droit. C'est même ce qu'exprime ordinairement le préambule des chartes. Or,
il pouvait paraître assez indifférent que ces notes fussent écrites au moment
même où le fait se consommait, ou qu'elles fussent rédigées plus tard avec
des énonciations plus ou moins détaillées. Il ne faut donc pas prendre dans
un sens absolu les accusations de faux si multipliées contre les chartes du
moyen-âge, et dont les bénédictins eux-mêmes ont quelquefois abusé. Mais
lorsqu'il se présente deux actes dont l'un n'est que la reproduction
amplifiée de l'autre, il est presque certain que le plus court est le plus
ancien ; car, en fait de titres, l'intérêt privé ne retranche pas ; il
ajoute. En appliquant ces principes aux deux chartes de fondation de l'abbaye
de Micy, on reconnaîtra sans peine que celle qui a été insérée dans la Gallia
christiana n'est qu'une copie amplifiée de la véritable charte originale qui
est celle du Spicilegium et des Annales de saint Benoist. Voici
le texte de cette dernière pièce, intéressante à tant d'égards, la seule
charte de Clovis, dit M. de Châteaubriand, dont l'authenticité soit
unanimement reconnue[34]. « Clovis,
roi des Francs, homme illustre, à toi Euspice, vénérable vieillard, et à ton
cher Maximin, afin que vous puissiez, vous et ceux qui vous succéderont dans
votre sainte vocation, obtenir par vos prières la divine miséricorde pour
notre salut, celui de notre épouse bien aimée et de nos fils, nous accordons
le domaine de Micy et tout ce qui appartient à notre fisc entre le lit des
deux fleuves ; nous vous en transmettons la propriété sans exception par la
sainte confarréation et l'anneau, et nous vous en assurons la possession
corporelle, sans redevance, péage ou exaction d'aucune espèce, soit entre la
Loire et le Loiret, soit en dehors, avec les chênes, les saules et les deux
moulins. Toi donc, Eusèbe[35], saint évêque de la religion
catholique, protège la vieillesse d'Euspice, favorise Maximin, fais en sorte
qu'eux et leurs possessions soient à l'abri de toute chicane et de toute
injure dans ton diocèse[36] ; car on ne doit pas nuire à
ceux que défend l'affection royale. Protégez-les aussi, vous tous, saints
évêques de la religion catholique ! Et vous, Euspice et Maximin, cessez
d'être étrangers parmi les Francs, et que votre patrie soit désormais la
terre que nous vous donnons au nom de la Trinité sainte, indivisible, égale
et consubstantielle ! « Qu'il
soit fait ainsi que moi, Clovis, j'ai voulu. Moi, Eusèbe, évêque, j'ai
confirmé cet acte[37]. » Dans
cet énergique langage, sous la forme saisissante de cette espèce d'allocution
solennelle, qui ne reconnaîtrait la grandeur et la piété de Clovis ? Tout
dans cette pièce porte la double empreinte du caractère de l'homme et de
l'époque. Le cachet du Ve siècle est surtout marqué dans l'invocation à la Trinité
indivisible, égale et consubstantielle. Ces mots sont tout le fond de la
querelle religieuse des catholiques et des ariens, de cette querelle pour
laquelle Clovis avait combattu toute sa vie. Remarquons encore que le roi ne
s'adresse pas seulement à Eusèbe, évêque d'Orléans ; il interpelle aussi tous
les évêques catholiques pour leur recommander ses protégés. Cette
interpellation directe et inusitée ne peut s'expliquer que par la présence
d'une nombreuse réunion d'évêques à Orléans ; or, l'histoire n'en signale pas
d'autre, pendant le règne de Clovis, que le concile de 541, tenu dans cette
ville. Ce fut donc au sein même de ce concile, dans l'église cathédrale
d'Orléans, en présence de tous les prélats de la Gaule franque, que Clovis
proclama par ces nobles paroles son affection et sa reconnaissance pour un
saint vieillard qui lui avait rendu le plus éminent des services. Car, en
déterminant les habitants de Verdun à donner le premier exemple d'une soumission
qui entraîna les autres villes de l'est, Euspicius avait tranché la question
d'où dépendaient peut-être le sort du roi des Francs et l'avenir de sa
monarchie. S'il
est ainsi prouvé que le domaine de Micy fut donné à Euspicius pendant la
tenue du concile d'Orléans, comme l'auteur de la Vie de saint Maximin place
cette donation immédiatement après le siège de Verdun et les expéditions
militaires qui le suivirent, il en résulte que ces événements eurent lieu
dans les premiers mois de l'année 511, et que l'ordre chronologique des faits
est incontestablement tel que je l'ai présenté. Il ne me reste plus qu'à
discuter les raisons sur lesquelles de savants commentateurs se sont fondés
pour assigner à ces faits une date différente. Les
auteurs des Annales de Saint Benoit placent le siège de Verdun en 498
sans en donner aucune preuve. Les auteurs de la Gallia Christiana le
transportent en 502 ; voici les motifs qu'ils allèguent. Saint Viton fut
évêque de Verdun après ce Firminus qui mourut pendant le siège ; il fonda
près de sa ville épiscopale une abbaye qui a conservé son nom. Or, d'après le
nécrologe de cette abbaye, saint Viton aurait été élu en 502 et serait mort
en 529. Rien ne porte à contester la dernière date ; quant à la première, on
sait combien les altérations de chiffres sont communes dans les anciens
manuscrits, surtout par l'addition ou la suppression du signe X. Nous avons
cité deux exemples aussi frappants qu'incontestables de semblables
altérations dans le texte de Grégoire de Tours. L'un est la date de la mort
d'Euric, indiquée à la XXVIIe année du règne de ce prince au lieu de la XVIIe
; l'autre est la date de la mort de Clovis, placée à la XIe année de
l'épiscopat de Licinius au lieu de la IIe. Il est donc très probable que dans
le texte du nécrologe de saint Victor, une erreur de copiste aura fait lire
502 au lieu de 512 qui dut être la véritable époque de l'élection de ce
prélat ; car Firminus étant mort en 511, et l'évêché de Verdun ayant été
d'abord offert à Euspicius, qui le refusa, l'élection dut être remise à
l'année suivante ; d'ailleurs il n'y eut point d'évêque de Verdun au concile
d'Orléans, ce qui confirme la vacance de ce siège pendant l'année 511.
Remarquons, enfin, qu'en 502 comme en 498, l'histoire ne mentionne aucune
expédition militaire de Clovis dans le Nord. Il serait donc impossible de
faire coïncider à cette époque les récits du biographe de saint Maximin avec
ceux des historiens des Francs, tandis qu'à la date de 511, tous les
témoignages sont parfaitement d'accord ; ils s'expliquent et se confirment
les uns par les autres. Un chiffre erroné dans un nécrologe ne peut être
opposé à une pareille série de preuves appuyées sur l'acte authentique de la
fondation de l'abbaye de Micy, et sur les assertions positives de la
chronique de Verdun. IV Patronage et libéralité de Clovis envers l'église catholique
J'ai
rapporté dans différentes parties du chapitre VIII des preuves multipliées de
la libéralité de Clovis envers l'église, et de l'espèce de protectorat exercé
par lui, dans toutes les provinces gauloises, en faveur du catholicisme. Mais
comme je n'ai pas craint de dire qu'il régna sur la Gaule moins comme
conquérant que comme chef du parti catholique, je crois devoir rassembler
encore ici un certain nombre de faits qui n'ont pu se placer dans mon texte
et qui justifient mes assertions. J'y trouverai d'ailleurs l'occasion
d'éclaircir quelques points d'histoire qui ne sont pas sans importance. J'ai
expliqué les causes de la réaction politique et religieuse qui, au
commencement du VIe siècle, porta Gondebaud à se rattacher à la cause du
catholicisme, et à s'allier avec Clovis pour abattre la seule puissance
arienne qui existât encore dans la Gaule, celle des Goths. A l'époque où
cette alliance fut conclue, c'est-à-dire vers la fin de l'année 506, Clovis
et Gondebaud eurent une entrevue sur les bords de la rivière de Cure, limite
de leurs états, puisqu'elle séparait la Sénonaise de la Première Lyonnaise et
le diocèse d'Auxerre de celui d'Autun[38]. Dans cette occasion, Clovis
n'oublia pas son rôle habituel de patronage à l'égard des évêques, moyen
puissant d'influence qu'il étendait jusque sur les états de ses voisins.
L'évêché d'Auxerre était vacant ; il demanda à Gondebaud la permission
d'élever à ce siège un saint personnage de la cité d'Autun, nommé Eptadius.
Le roi des Bourguignons s'y opposa d'abord ; ce zèle pieux, qui allait
chercher un de ses sujets pour le mettre à la tête d'une cité limitrophe de
son royaume, lui paraissait suspect ; mais les événements l'avaient placé
dans la dépendance de Clovis, et ne lui permettaient plus de rien refuser ;
il finit par donner son consentement. Aussitôt l'élection se fit ; le clergé,
la noblesse, le peuple des villes et des campagnes réunirent leurs suffrages
sur Eptadius ; Clovis s'en était assuré d'avance ; mais l'humilité du saint
trompa les vues du politique. Effrayé du fardeau de la dignité épiscopale,
Eptadius s'enfuit et alla se cacher dans les forêts du Morvan pour se
soustraire à l'honneur qu'on voulait lui imposer. Theodosius, qui assista au
concile d'Orléans en 511, fut nommé à sa place. Depuis
ce temps, Eptadius mena une vie solitaire, et ne sortit de sa retraite que
pour des actes de charité. L'œuvre à laquelle le clergé se portait alors avec
le plus d'ardeur, était le rachat des captifs que les chances de la guerre
réduisaient de la condition d'hommes libres à celle d'esclaves. On ne saurait
calculer quelle a été l'influence de ces religieux efforts pour retarder
l'envahissement de l'esclavage, que le droit des gens, reconnu dans toute
l'antiquité, tendait sans cesse à accroître. En parlant du zèle d'Eptadius
pour cette belle œuvre de la charité chrétienne, ses biographes nous font
connaitre une circonstance nouvelle de la guerre des Bourguignons contre les
Wisigoths. Les
opérations militaires de Gondebaud ne se bornèrent pas à la grande expédition
dirigée contre la province d'Arles. Dès le commencement de la guerre, il
lança des corps détachés dans les provinces de la Première Aquitaine qui
touchaient à ses frontières. D'après un passage de la Vie de saint Eptadius,
il semblerait que le but de ces incursions était de pousser à la révolte les
populations gauloises. Un de ces partis pénétra jusqu'à la ville forte d'Idunum[39], dans le territoire de la cité
de Limoges, s'en empara et emmena la garnison prisonnière. Eptadius obtint la
liberté des captifs en s'adressant à Sigismond, l'espoir et l'appui des
catholiques de la Bourgogne. Cet événement parait avoir une connexion évidente
avec ce que raconte Grégoire de Tours d'un autre parti bourguignon, qui
s'enfonça dans les montagnes d'Auvergne et surprit la ville de Brioude. Là,
ces soldats ariens, oubliant que leur roi combattait pour la cause
catholique, pillèrent le sanctuaire de Saint-Julien et emportèrent les vases
sacrés[40]. Cette conduite, si différente
de celle que Clovis prescrivait à son armée, souleva les habitants du pays.
Un noble romain, Hellidius, accourut du Velay, à la tête d'un rassemblement
de paysans, et poursuivit les pillards dont il fit un grand carnage. Ceux qui
échappèrent offrirent à Gondebaud ce qui restait de leur butin ; mais le roi,
comprenant combien cet attentat était impolitique, s'empressa de renvoyer les
vases sacrés à l'église de Brioude, en y joignant une somme d'argent pour
remplacer ce qui était perdu. Grégoire de Tours attribue cette résolution aux
conseils de la reine. Mais comme la pieuse épouse de Gondebaud mourut au mois
de septembre 506, il faut supposer qu'il a voulu parler de la reine, femme de
Sigismond, ou que ces hostilités avaient précédé la déclaration de guerre de
507. En effet, il ne serait pas impossible que dans l'entrevue de Clovis et
de Gondebaud, que nous venons de faire connaître et dont aucun historien n'a
parlé, il eût été convenu de sonder l'esprit des peuples de l'Aquitaine par
ces tentatives faciles à désavouer, et dans lesquelles on employait des
habitants mêmes du pays[41]. L'effet produit par ces
agressions cauteleuses expliquerait l'irritation d'Alaric après le concile
d'Agde, et la résolution qu'il prit de ne plus ménager les évêques suspects
d'intelligence avec les Francs et les Bourguignons. Quoi
qu'il en soit, il est certain que la guerre ne fut déclarée publiquement
qu'au printemps de l'année 507. Clovis, comme nous l'avons vu, partit alors
de Paris avec son armée, et passa d'abord à Chartres, où il prit avec lui
l'évêque saint Solemne, qui voulut, au début de cette sainte expédition,
l'accompagner jusqu'aux limites de son diocèse. De Chartres, l'armée se
dirigea vers la Loire, et le roi s'étant arrêté à Blois, l'évêque lui
présenta un pieux solitaire, saint Deodatus ou saint Dié, qui habitait une
cabane couverte de feuillages sur les bords du fleuve[42]. Clovis donna à l'ermite un
terrain d'une assez grande étendue autour de sa cellule, et vingt-six livres
d'or pour bâtir une église et fournir aux besoins des nombreux disciples qui
venaient se former sous sa direction aux vertus ascétiques ; ce fut l'origine
du village de Saint-Dié, situé sur la Loire, à peu de distance de Blois.
Saint Solemne se sépara du roi dans cette ville, et se rendit à Tours pour y
visiter le tombeau de saint Martin ; mais il mourut des fatigues du voyage au
château de Maillé, et son corps fut rapporté en grande pompe dans son diocèse[43]. Nous
avons cité la lettre-circulaire par laquelle Clovis, dès le début de la
guerre, fit connaître aux évêques du royaume d'Alaric les mesures prises par
lui pour assurer aux personnes et aux propriétés des catholiques une
protection efficace. Mais il était difficile de maintenir, dans une armée de
Barbares, une discipline parfaitement exacte, surtout le lendemain d'une
victoire. Après la bataille de Vouillé, un parti de soldats francs, ayant
remonté la Sèvre, arriva près d'un monastère gouverné par un prêtre
originaire de la Narbonnaise et nommé Maxentius ou saint Maixent. Les soldats
voulurent piller l'abbaye et menacèrent de tuer l'abbé qui s'opposait à leurs
violences. Instruit de ces désordres, Clovis accourut aussitôt, et se jeta
aux pieds du saint abbé en implorant son pardon pour lui et pour ses soldats
; il fit plus : en expiation de l'offense, il combla le monastère de présents
et lui donna un domaine fiscal appelé Milon[44]. Longtemps après, on montrait
encore dans l'église de l'abbaye, qui a donné naissance à la ville de saint
Maixent, la place où s'étaient posés les genoux du roi vainqueur prosterné
devant un humble moine. C'est là certes un beau commentaire en action de la
lettre aux évêques, que nous avons appelée l'ordre du jour de l'armée des
Francs. Des
traits de ce genre font comprendre l'appui que Clovis trouva dans les
populations et la promptitude avec laquelle il envahit, après sa première
victoire, toutes les provinces d'Alaric, jusqu'à ce qu'arrêté sous les murs
de Carcassonne, il vit échouer sa fortune devant cette place imprenable.
Néanmoins pendant toute la durée de la guerre, les deux Aquitaines et la cité
de Toulouse restèrent en sa possession ; la première Narbonnaise, entre
l'Aude et le Rhône, fut toujours le théâtre des hostilités. En 509, l'évêque
de Toulouse, Héraclius, qui avait assisté au concile d'Agde, vint à mourir.
Les malheurs de la guerre et les persécutions avaient dispersé le clergé de
la Narbonnaise. Quelques prélats, réfugiés dans le pays d'Arzat, au milieu
des Cévennes, investirent de la dignité épiscopale un prêtre aquitain nommé
Germerius, à peine âgé de 30 ans, mais déjà célèbre par ses talents et sa
sainteté : « Vas, lui dirent-ils, élu de Dieu, et soit le digne
successeur de saint Saturnin[45]. » Aussitôt
après sa consécration, Germerius prit le chemin de sa ville épiscopale qui
était pour lui une seconde patrie ; car il avait fait ses études dans les
écoles de Toulouse, seuls établissements d'instruction publique qui
existassent encore dans la Gaule. Pendant ce voyage, il passa dans une ville
du midi où Clovis résidait alors et que l'historien ne nomme pas. Étonné de
l'affluence du peuple qui se pressait sur les pas du saint évêque, le roi le
fit appeler et, ayant su qui il était, l'admit à sa table. « Demande
tout ce que tu voudras, lui dit-il, mes trésors sont à toi ; mes serviteurs
sont à tes ordres. — Seigneur roi, répondit Germerius, je n'ai pas besoin de
vos richesses ; donnez-moi seulement autant de terre que mon manteau peut en
couvrir près de la basilique de Saint-Saturnin, pour me faire une sépulture
sous la garde du saint martyr ; car je ne veux d'autre protecteur que Dieu
dans la cité de Toulouse. » Touché de la noble fierté de ces paroles,
Clovis voulut vaincre à force de bienfaits l'indépendance du prêtre chrétien
: « Eh bien, reprit-il, je te donne pour la sépulture des morts autant de
terrain que sept paires de bœufs pourront en labourer dans un jour, et pour
toi le domaine des ducs dont les dépendances embrassent une étendue de six milles. »
A ces donations immobilières dont il fit rédiger immédiatement la charte
authentique, il joignit des dons considérables en numéraire, en vases d'or et
d'argent, en ornements tissus d'or et de soie. Enfin, détachant une mèche de
ses cheveux et la remettant entre les mains du saint, il se recommanda à lui
dans la forme usitée pour les actes de recommandation par lesquels les
citoyens pauvres se plaçaient sous la protection des hommes puissants, et il
engagea tous les seigneurs qui l'entouraient à suivre son exemple[46]. Ainsi Clovis se déclarait le
client des prélats catholiques ; appréciant leur puissance morale, il ne
croyait pas acheter trop cher, au prix de ses trésors, la bienveillance du
chef spirituel d'une cité que le sort des armes avait mise entre ses mains.
L'année suivante, le traité qui termina la guerre replaça Toulouse sous la
domination des Goths ; mais les sages principes de conduite adoptés par
Théodoric à l'égard de l'église doivent faire penser qu'il ne révoqua point
les bienfaits du roi des Francs. Retournons
maintenant avec Clovis dans le nord de la Gaule ; nous y retrouverons entre
l'église et lui le même échange de protection et de dévouement. Les exemples
suivants prouveront que sa libéralité ne se ralentit jamais. Un de
ces ardents missionnaires que la Grande-Bretagne lançait de temps à autre sur
le continent, débarqua au commencement du VIe siècle sur les côtes de
l'Armorique. Il se nommait Fridolin et était né en Irlande[47]. Ayant appris qu'une partie de
la Gaule était encore sous l'influence de l'hérésie d'Arius, il passa la
Loire et parcourut l'Aquitaine, prêchant partout en l'honneur du dogme de la
trinité. Son enthousiasme religieux le conduisit à Poitiers, près du tombeau
de saint Hilaire, ce grand ennemi de l'arianisme. Frappé du délabrement de
cette basilique qui tombait en ruines comme toutes les églises catholiques
des provinces soumises aux Wisigoths, il annonça qu'une vision surnaturelle
lui avait prescrit de restaurer les voûtes qui abritaient le corps du saint
docteur et de placer dans le sanctuaire ses restes précieux. Tous les cœurs
s'échauffèrent à ces paroles ; mais les ressources manquaient au zèle des
habitants de Poitiers. L'évêque Adelfius proposa de solliciter l'assentiment
et l'appui du roi des Francs, et partit pour la résidence de Clovis avec
Fridolin, tous deux voyageant de compagnie, l'évêque à cheval, le pèlerin à
pied. Clovis les reçut avec les plus grandes démonstrations de respect ; il
fit asseoir à sa table l'humble missionnaire, et lui offrit à boire de sa
propre main dans une coupe de cristal enrichie de pierreries. S'étant ensuite
informé du but de leur voyage, il leur donna pour accomplir leurs pieuses
intentions une somme d'argent considérable à laquelle les leudes et les
seigneurs de la cour s'empressèrent de joindre leurs offrandes personnelles. Fridolin
retourna donc à Poitiers chargé de richesses, qui furent employées à la
restauration projetée. Mais cette âme exaltée ne pouvait se contenter d'un
succès aussi facile. Bientôt une nouvelle révélation lui ordonna de prendre
une portion des reliques de saint Hilaire, et de les porter dans une ile
inconnue, sur les frontières de la sauvage Allemande. On lui accorda quelques
ossements du saint, et, chargé de ce précieux fardeau, il se remit en route,
toujours à pied, toujours pauvre et toujours prêchant la doctrine orthodoxe
aux hérétiques et aux païens. Se dirigeant vers le Nord, il revit en passant
Clovis, qui lui donna de nouveaux secours dont il se servit pour bâtir,
chemin faisant, des chapelles en l'honneur de son saint patron, sur les bords
de la Moselle, dans les Vosges et à Strasbourg. Enfin il remonta le Rhin
jusqu'à sa source, et ce fut seulement à Coire, dans la Rhétie, que l'évêque
du pays lui indiqua, dans les environs de Bâle, une île qui lui parut
convenir à ses vues. Il s'y rendit aussitôt et commença à examiner le terrain
et à marquer l'emplacement de l'édifice qu'il voulait élever. Mais les
habitants, idolâtres, se souciant peu d'un pareil voisinage, le poursuivirent
et le chassèrent à coups de fouets. Sans se décourager, il revint porter ses
plaintes à Clovis. Le roi manifesta une vive indignation de ce qui s'était
passé ; il fit à Fridolin une donation en forme de l'île, qui fut reconnue
pour une ancienne dépendance du domaine royal ou du fisc ; il fournit aux
dépenses de l'établissement religieux que le pieux missionnaire voulait y
créer, et prit sous sa protection spéciale ce monastère qui a donné naissance
à la ville de Seckingen. Nous
trouvons ici la confirmation d'un fait historique assez important. L'île du
Rhin dans laquelle fut bâtie l'abbaye de Seckingen a toujours fait partie du
diocèse et par conséquent de la cité de Bâle. Les commentateurs en avaient
même conclu que le roi qui fit cette donation à Fridolin devait être
Sigismond, roi de Bourgogne. Mais le texte de la Vie du saint repousse cette
hypothèse ; car il y est dit positivement que Fridolin s'adressa dans cette
occasion au même roi qui l'avait aidé à réparer l'église de Poitiers, ad
prœfatum regem, et ce roi ne pouvait être évidemment que Clovis. Je vois
au contraire dans cette circonstance une preuve de ce que j'ai dit plus haut
de la cession de la cité de Bâle à Clovis par Gondebaud, après les événements
de l'année 500. J'ai déjà fait remarquer que l'absence de l'évêque de Bâle au
concile d'Epaone autorise cette conjecture, qui acquiert ainsi un haut degré
de vraisemblance. Tous
ces actes de générosité du roi des Francs envers saint Fridolin n'ont pu
avoir lieu qu'après la conquête du royaume des Wisigoths ; car ce fut
seulement alors que Clovis devint maitre de l'Aquitaine, et put s'occuper
efficacement de réparer les maux que le gouvernement des ariens avait faits à
l'église. C'est antérieurement à cette époque, c'est-à-dire de 500 à 506,
qu'on doit placer la découverte du corps de saint Regulus, premier
prédicateur du christianisme à Senlis[48]. Lorsque l'évêque de cette
ville, assisté de plusieurs prélats, procéda à l'ouverture du tombeau, Clovis
assista à cette cérémonie avec toute sa cour. Il voulut avoir une dent du
saint qu'il fit enchâsser d'or et de pierreries, et donna une châsse d'or pour
recevoir les reliques. Ensuite il fit construire, pour loger la châsse, une
magnifique église à laquelle il donna des vases et des ornements de la plus
grande richesse et un domaine sur les bords de la Marne pour fournir aux
frais du culte et à l'entretien de l'édifice. En
voilà assez, trop peut-être, pour prouver que la libéralité de Clovis envers
l'Église s'étendit sur toutes les parties de la Gaule. Remarquons seulement
encore que toutes ces donations étaient prises sur les terres du fisc ou du
domaine impérial, vaste gouffre où la misère publique, les exactions, les
confiscations avaient fait tomber, dans les derniers temps du Bas-Empire, la
plus grande partie de la propriété foncière. Toutes les Vies des saints que
nous avons citées disent expressément que les domaines concédés aux églises
dépendaient du fisc, de fisco. A Toulouse, le domaine des ducs, donné
à saint Germer était sans doute la villa où résidaient les commandants
romains. Avant de faire un don en règle de l'île de Seckingen à Fridolin,
Clovis s'assura qu'elle appartenait au fisc : nam ad regalem potestatem ab
antiquis temporibus ipse locus pertinere non ambigebatur. Enfin, si la
charte en faveur du monastère de Saint-Jean-de-Réomay accorde à l'abbé toute
l'étendue de terre qu'il pourra parcourir dans un jour, étant monté sur son
âne, elle ajoute la réserve formelle que les terres parcourues dépendront du
fisc : quidquid de ficis nostris circuisset[49]. La même condition doit être
sous-entendue dans une donation semblable faite à saint Remi, aux environs de
Soissons, des terres qu'il pourrait parcourir pendant le sommeil du roi[50]. Ainsi, en supposant cette
dernière tradition vraie, on n'est pas fondé à en conclure, comme l'a fait M.
de Chateaubriand[51], que Clovis disposait
arbitrairement des propriétés des Gaulois pour enrichir les églises. Les
immenses donations faites à saint Remi ne doivent pas être oubliées clans la
liste des pieuses libéralités du royal néophyte. L'église de Reims conservait
encore du temps d'Hincmar ces riches possessions, prix de l'eau sainte versée
sur le front du vainqueur de Tolbiac. La
reconnaissance du clergé égala, comme nous l'avons dit, les bienfaits du roi
des Francs ; sa cause fut toujours considérée comme celle du catholicisme, et
ses intérêts parurent tellement identifiés à ceux de l'Église, que les
évêques regardèrent comme un triomphe de la foi l'assujétissement des tribus
dissidentes des Ripuaires et des Saliens, malgré les moyens odieux par
lesquels ce grand résultat avait été obtenu. Cependant la conscience des
peuples ne s'y méprit pas ; la révolte des provinces de l'Est, après le
meurtre de Chlodéric, fut une sorte de protestation de l'opinion publique
contre la trahison mise au service du progrès social et religieux ; et ce cri
de l'indignation populaire ne fut pas tout-à-fait sans écho dans les rangs du
clergé. Après
les scènes de perfidie et de violence qui lui avaient livré les états de
Ragnacaire et de Cararic, Clovis vint à Tournay où siégeait comme évêque
saint Éleuthère, envoyé dans cette ville peu de temps après le baptême de
Reims, pour répandre le christianisme dans l'ancien patrimoine des Saliens[52]. A peine arrivé, le roi se
rendit à l'église pour remercier Dieu de ses victoires ; le saint prélat
l'attendait sur le seuil : « Seigneur roi, lui dit-il, je sais pourquoi vous
venez à moi. » Étonné de ces paroles, Clovis protesta qu'il n'avait rien
de particulier à dire à l'évêque : « Ne parlez pas ainsi, ô mon roi, reprit
saint Éleuthère, vous avez péché et vous n'osez l'avouer[53]. » Alors le vainqueur
s'émut, ses yeux se mouillèrent de larmes, il avoua qu'il se sentait coupable
et pria le pieux évêque de célébrer la messe pour lui et d'implorer du ciel
le pardon de ses crimes. Éleuthère se mit en prière et y resta toute la nuit,
arrosant le sol de ses pleurs. Le lendemain, pendant qu'il célébrait la
messe, et au moment où il se préparait à recevoir l'hostie sainte, une
lumière éclatante se répandit dans l'église et un ange lui apparut : «
Éleuthère, lui dit-il, serviteur de Dieu, tes prières sont exaucées ; » et en
même temps il lui remit un écrit où était tracé d'une main divine le pardon
accordé aux fautes royales, qu'il n'était pas permis de révéler[54]. Absous par la clémence
céleste, le roi rendit grâces à Dieu et au saint évêque et fit des dons
considérables à l'église de Tournay. Hâtons-nous
de dire qu'il faut faire dans ces récits la part de l'exaltation religieuse,
et que, même aux yeux de l'Église romaine, tout n'est pas article de foi dans
les Vies des saints. Mais le fond même des événements ne peut avoir été
altéré dans ces pieuses biographies presque toujours écrites par un
contemporain, par un témoin oculaire peu d'années après la mort du héros
chrétien qu'elles célébraient. « Je crois bien que c'est une fausseté, »
dit, en parlant de la Vie de saint Germer, Montesquieu, toujours sceptique,
surtout à l'égard des documents religieux ; « mais c'est une fausseté très
ancienne ; le fond de la vie et les mensonges se rapportent aux mœurs et aux
lois du temps, et ce sont ces mœurs et ces lois que l'on cherche ici[55]. » Oui, sans doute, quand dans
ces traditions antiques on ne verrait que des fictions, elles seraient encore
la peinture la plus fidèle de l'époque qui les vit naître. Les courageuses
remontrances d'Éleuthère à Clovis, le repentir public du prince, son absolution
me paraissent autant de faits certains. Mais n'est-ce pas une admirable
peinture des sentiments populaires que cette touchante fiction de l'ange
apportant du ciel le pardon de ces crimes politiques que Dieu seul pouvait
absoudre et qu'aucune bouche n'osait condamner sur la terre ? Ajoutons qu'il
existait des témoins matériels irrécusables des libéralités de Clovis ;
c'étaient les biens donnés par lui aux églises, qui les possédaient encore
plusieurs siècles après, sans en avoir jamais oublié l'origine. Enfin lors
même qu'on s'obstinerait à révoquer en doute ces traditions si nombreuses et
si unanimes, je dirais que leur existence seule montre quelle impression
avaient laissée dans l'esprit des peuples la piété du roi des Francs et ses
relations filiales avec l'Église. Après toutes les preuves historiques que
nous avons rassemblées, il n'en faut pas davantage pour démontrer qu'il n'y a
rien d'exagéré dans le rôle que nous avons assigné à Clovis comme chef et
protecteur du catholicisme dans la Gaule. V Ordre chronologique des diverses rédactions de la loi salique
J'aurais
voulu pouvoir me dispenser de traiter dès à présent ces questions. Je serai
forcé d'y revenir dans la seconde partie de mes études et je ne peux leur
donner ici tous les développements qu'elles comportent. Cependant, ayant été
amené à parler historiquement des diverses rédactions de la loi salique, je
me trouve dans la nécessité de justifier ce que j'ai dit sur l'origine de
cette loi et ses modifications successives. On
n'avait publié jusqu'à nos jours qu'un petit nombre de textes de la loi
salique ; encore ces publications étaient-elles pour la plupart incomplètes
et peu fidèles. M. Pardessus, dans un ouvrage récent, qui est un immense
service rendu à la science, a réuni tous les manuscrits connus de cette loi[56]. Des recherches opérées par ses
soins dans toutes les bibliothèques de l'Europe lui en ont fait découvrir 65
auxquels il faut joindre le texte publié par Hérold et dont l'original n'a pu
être retrouvé, ce qui porte à 66 le nombre des textes connus de la loi
salique. Ce nombre ne sera probablement pas dépassé ; car il est difficile de
croire qu'aucun document de quelque valeur ait échappé aux investigations
persévérantes du savant académicien. Ne pouvant reproduire intégralement les
86 textes, ce qui aurait donné lieu à des répétitions inutiles, N. Pardessus
les a partagés en huit classes ou familles, et a choisi comme type de chacune
d'elles un manuscrit qu'il a publié tout entier en y rattachant les variantes
fournies par ceux qui s'en rapprochaient le plus. La huitième et dernière
famille est de beaucoup la plus nombreuse ; elle se compose de tous les
manuscrits à texte purement latin au nombre de 50. Les 16 manuscrits dont le
texte est mêlé de formules malbergiennes forment les sept premières familles. Les
différences qui ont déterminé le partage de ces 16 textes en sept classes
sont peu importantes. « Les deux premières familles, dit M. Guérard, dont
j'emprunte l'analyse, diffèrent entre elles non par le nombre et par l'ordre
des titres, mais par plusieurs paragraphes qui sont particuliers à chacune et
par une assez grande quantité de variantes ; elles ne sont représentées
chacune que par un manuscrit. La troisième qui comprend deux manuscrits,
contient plus de paragraphes que les précédentes quoique le nombre et l'ordre
des titres y soient les mêmes ; la loi dans ces trois familles est divisée en
65 titres. La quatrième diffère de la troisième par la forme seulement ; les
neuf manuscrits qu'elle rassemble divisent la loi en cent titres quoique le
texte ne contienne rien de plus que les textes précédents[57]. » Les
dernières familles s'éloignent davantage du type primitif ; les cinquième et
sixième sont représentées chacune par un seul manuscrit ; le nombre des
titres est porté dans l'une à 95, dans l'autre à 85 ; ces titres
supplémentaires n'existent pas dans les premières classes. La septième est
formée par le seul texte d'Hérold, divisé en 80 titres dont 67 répondent à
ceux des premières familles et les suivants aux titres supplémentaires des
cinquième et sixième, à l'exception de deux qui ne se rencontrent pas
ailleurs. On voit
par cette analyse que les 13 manuscrits qui composent les quatre premières
familles ne diffèrent entre eux que par la forme ou par des variantes peu
nombreuses. Quant aux trois textes qui forment les cinquième, sixième et
septième familles, ils reproduisent à peu près identiquement les titres
contenus dans les premiers manuscrits ; seulement ils y ajoutent un certain
nombre de titres supplémentaires. Tous ces textes d'ailleurs sont parsemés de
formules malbergiennes ; tous se ressemblent par l'incorrection du style et
par un caractère de barbarie germanique qui les fait reconnaître au premier
coup d'œil. Les 50 manuscrits qui composent la huitième famille se
distinguent au contraire de ceux des sept premières par des différences très
graves et très apparentes ; dans tous, le texte est purement latin et d'une
latinité assez correcte ; il n'y reste aucune trace de gloses malbergiennes ;
la loi y est divisée en 70 titres dont la rédaction s'éloigne beaucoup de
celle des textes malbergiens, soit dans les formes du style, soit dans le
fond même des dispositions ; enfin les nombreux manuscrits de cette famille
ont un tel caractère d'uniformité que M. Pardessus a pu les rattacher à un
type commun avec beaucoup moins de variantes qu'on n'en remarque dans les
sept premières divisions. De là, il est permis de conclure que les 66 textes
de la loi salique recueillis par M. Pardessus, ne forment en réalité que deux
grandes classes, dont la première se compose des16 manuscrits à formules
malbergiennes, dia deuxième des 50 manuscrits à texte purement latin. Cela
posé, si nous cherchons laquelle de ces deux classes est, dans l'ordre
chronologique, antérieure à l'autre, la réponse à cette question ne semblera
pas pouvoir être douteuse ; car elle est écrite en tête des manuscrits
eux-mêmes. Sur ceux de la première classe on lit : Lex salica antiqua,
antiquissirna, vetustior ; sur ceux de la deuxième : lex recentior,
emendata, reformata. « Quels sont, parmi les textes, dit M. Pardessus,
ceux qu'on doit considérer comme les plus anciens ? Evidemment, ce ne sont
pas ceux qui portent pour titre : lex salica a Carolo magno emendata ;
d'abord parce qu'une correction suppose nécessairement l'existence d'un texte
antérieur ; en second lieu, parce que la date de cette rédaction, qui à la
vérité varie entre 768 et 798, est connue et nomme Charlemagne. Il faut donc,
pour ce qui concerne cette recherche, mettre de côté tous les manuscrits,
toutes les éditions de la lex emendata[58]. » A ces raisons
péremptoires, j'ajouterai encore quelques considérations. Le petit nombre des
manuscrits à formules malbergiennes serait à lui seul une preuve de leur
antiquité ; car, surtout en fait de lois, les plus nouvelles abrogeant celles
qui les ont précédées, on cesse de copier les anciennes pour s'attacher aux
nouvelles rédactions, et les premières deviennent nécessairement les plus
rares. C'est d'ailleurs dans les manuscrits malbergiens qu'on trouve les
textes qui ne présentent aucun vestige du christianisme, et ce n'est
certainement pas après Charlemagne, à l'époque la plus religieuse du
moyen-âge que les traces de l'influence chrétienne auraient été effacées.
Enfin, si l'on voulait maintenir l'antériorité des textes purement latins,
comme leur intitulé même et toutes les particularités de leur rédaction
indiquent qu'ils appartiennent au temps de Charlemagne, il faudrait supposer
que la loi salique n'aurait jamais été écrite avant cette époque, ce qui est
contraire à tous les témoignages historiques. « On a
demandé, dit M. Pardessus, s'il n'aurait pas existé une rédaction de la loi
salique dans l'ancienne langue des Francs, dont nos textes seraient la
traduction ; je serais porté à le croire[59]. » Cette
opinion est précisément celle que j'ai soutenue plus haut. Seulement je pense
que la rédaction primitive de la loi en langue franque n'était autre chose
qu'un tarif des compositions en usage dans les assemblées du malberg. J'ai
donné des exemples de la manière dont les scribes gaulois avaient pu traduire
et développer les courtes formules de ce tarif qui n'avait jamais été écrit
et dont les gloses malbergiennes me paraissent être la reproduction
littérale. On conçoit que ce travail a pu être fait de plusieurs manières
différentes, et de là les nombreuses variantes des textes malbergiens, dont
pas un, comme l'a dit avec raison M. Guérard, ne peut être considéré comme
officiel[60], puisqu'ils ne seraient tous
que des gloses ou traductions latines du tarif traditionnel des tribunaux
francs. Lorsque Charlemagne, en révisant la loi, en eut donné une rédaction
nouvelle à laquelle il attacha le caractère d'uniformité et de régularité qu'il
s'efforçait d'imprimer à tous les actes de son gouvernement, les formules
malbergiennes devinrent inutiles. Ce n'était pas que la connaissance de la
langue latine fût plus répandue à cette époque que dans les deux siècles
précédents ; au contraire, elle l'était peut-être moins ; car l'empire de
Charlemagne était dans son ensemble plus germanique que le royaume de Clovis.
Mais la nouvelle rédaction n'était plus simplement une glose de la
jurisprudence du malberg ; elle s'y était entièrement substituée et
par conséquent les dernières traces de cette jurisprudence devaient
disparaître. « Les
rédacteurs de Charlemagne, dit M. Pardessus, supprimèrent les mots barbares
qui formaient double emploi avec leurs équivalents latins, et traduisirent
ceux qui étaient restés sans équivalents[61]. » Ainsi furent supprimées les
formules malbergiennes, et le texte presque uniforme et purement latin de la lex
emendata remplaça les textes variables et demi-barbares de la lex
vetustior. Le
système qui donne à la loi de Charlemagne la priorité sur les textes
malbergiens ne peut être regardé que comme un paradoxe. Néanmoins, ce
paradoxe a eu beaucoup de partisans et a été soutenu avec talent par un
auteur allemand, M. Wiarda, dont les arguments souvent reproduits ne doivent
pas rester sans réponse ; car on peut y trouver précisément la confirmation
de l'opinion contre laquelle ils sont dirigés. « Selon
M. Wiarda, dit M. Guizot, dont j'emprunte l'analyse, deux articles semblent
surtout indiquer que le texte mêlé de mots germaniques n'est pas plus ancien
que l'autre : 1° Le titre 61, intitulé de Chrenecruda, se trouve
également dans les deux textes ; mais le texte purement latin le donne comme
une disposition en vigueur, tandis que le texte avec les gloses ajoute : dans
le temps actuel, ceci ne s'applique plus ; 2° Au titre 58, par. 1er, le texte
avec les gloses porte : Selon
l'antique loi, quiconque aura dépouillé un corps enseveli sera banni ; cette
loi, qualifiée ici d'antique, se trouve » dans le texte purement latin sans
aucune observation[62]. » Ces
deux remarques de l'auteur allemand s'appliquent évidemment au texte publié
par Hérold ; les numéros des titres qu'il indique sont ceux de ce texte, et
ses citations en sont littéralement extraites. En effet, à l'époque où il
écrivait, en 4808, on ne connaissait guère d'autres types des textes
malbergiens que celui d'Hérold ; car les éditions d'Eckard et de Schilter
étaient trop inexactes et trop incomplètes, comme l'a reconnu M. Pardessus,
pour qu'on pût en faire la base d'une discussion méthodique. Tel était même
encore, on peut le dire, l'état de nos connaissances, il y a quelques mois,
avant l'apparition de l'ouvrage de M. Pardessus, auquel cette branche de la
science doit le progrès le plus réel qu'elle ait fait depuis les grands
érudits du XVIIe siècle[63]. Ne connaissant point ce
travail capital à l'époque où mon chapitre vin a été imprimé, j'ai présenté,
suivant l'opinion générale, le texte d'Hérold comme le plus ancien de tous et
le seul qui nous eût conservé la rédaction primitive de la loi. Cette idée
était fausse en la prenant dans ce sens restreint ; mais elle était vraie en
l'appliquant à la totalité des textes malbergiens. Sur
sept familles de ces textes publiés par M. Pardessus, les trois premières,
que le savant académicien regarde avec raison comme les plus anciennes, et
même les cinquième et sixième qui semblent plus récentes ne portent point aux
titres de la chrenecruda et de la spoliation des tombeaux les mentions
dont M. Wiarda s'est prévalu dans l'intérêt de son système. La quatrième
porte simplement, en tête du titre de la chrenecruda, cette addition :
quod paganorum tempos observabant. Le septième texte, celui d'Hérold,
mentionne seul dans le corps de la loi l'abolition de ce titre, et ce texte
est également le seul qui porte au titre de corporibus expoliatis la
glose antiqua lege. Ainsi l'argumentation de M. Wiarda ne s'applique
qu'à un seul des textes malbergiens et est repoussée par tous les autres. Il
n'en faut pas davantage pour lui ôter, en thèse générale, toute sa valeur ;
il ne reste qu'à examiner celle qu'elle peut conserver relativement au texte
unique auquel elle est applicable. La
solution de cette question se trouve dans les faits historiques que j'ai
exposés au chapitre VIII. Nous y avons vu que l'usage de la chrenecruda
avait été aboli en 593, en vertu du pacte conclu entre les rois Childebert et
Clotaire pour le rétablissement de la paix publique. Cette coutume germanique
rendait tous les parents d'un condamné responsables du paiement de la
composition. Les deux rois ayant, par suite du pacte dont nous venons de
parler, interdit les farfalia, c'est-à-dire les réunions des parents
armés qui accompagnaient l'accusé au malberg pour l'aider à soutenir sa
cause, on dut les décharger de la responsabilité des condamnations puisqu'on
ne leur permettait plus d'intervenir dans la défense[64]. C'était d'ailleurs une
conséquence du système politique des princes mérovingiens qui cherchaient à
détruire, dans l'intérêt de l'ordre social le droit naturel de paix et de
guerre entre les familles, base des coutumes germaniques. Mais, par les
raisons que nous avons indiquées plus haut, ces réformes ne purent prendre
racine chez les Francs, et l'usage de la chrenecruda fut
officiellement rétabli dans la rédaction de Charlemagne. Il résulte de là que
le texte qui mentionne l'abolition de cet usage est antérieur à l'époque
carlovingienne, mais postérieur aux décrets de Childebert et de Clotaire,
c'est-à-dire qu'il a été rédigé entre le commencement du VIIe siècle et la
fin du 'VIIIe. Les
mêmes considérations s'appliquent à la glose antigua lege insérée au
titre 58, de corporibus expoliatis. Pour comprendre ce titre, il faut
se reporter aux principes fondamentaux du droit pénal chez les peuples de la
Germanie. D'après ces principes, le crime ne donnait pas lieu à un châtiment
légal infligé par les pouvoirs sociaux. Un crime commis était regardé comme
une déclaration de guerre entre deux familles. Pour prévenir les effets de
cette guerre, le pouvoir social représenté par l'assemblée du malberg
fixait le montant de l'indemnité par laquelle le coupable devait acheter la
paix de l'offensé ou de ses parents. Cette indemnité s'appelait composition ;
lorsqu'elle avait été payée, tout était fini ; le traité de paix que la
société entière prenait sous sa garantie ne pouvait plus être rompu, et si
l'offensé refusait de s'y soumettre, il risquait d'être condamné à indemniser
à son tour le coupable racheté contre lequel il aurait voulu poursuivre sa
vengeance. Si au contraire le coupable ne pouvait ou ne voulait point payer
la composition, et si aucun de ses parents ne la payait pour lui, il était
déclaré wargus ou proscrit. Nous avons déjà parlé des effets de cette
espèce de mise hors la loi qui rappelle l'interdiction du feu et de l'eau
chez les Romains. Exclu de la société des hommes, le proscrit était livré aux
vengeances de ses ennemis ; il était loisible à chacun de le tuer comme un
animal immonde ; sa femme même et son enfant ne pouvaient l'accueillir sous
un toit ou lui donner un morceau de pain sans encourir une peine sévère[65]. Cette existence du wargus
ne peut être comparée, dans les temps modernes, qu'à celle des bandits ou
contumaces de la Corse, ou à celle des proscrits de 1793, errant dans les
bois de la Vendée. Les
inconvénients qui devaient résulter d'un pareil état de choses se faisaient
peu sentir dans l'ancienne Germanie. Les Wargi se réfugiaient dans les
immenses forêts qui couvraient le pays au-delà du Rhin ; ils quittaient leur
tribu pour passer dans une autre, se vouaient au service des chefs de guerre
ou allaient chercher des aventures dans les contrées les plus lointaines. D'ailleurs
aucune infamie ne s'attachait à leur position de proscrit ; ils se faisaient
même honneur de leur nom de warg ou varaigue, et souvent ils
l'anoblissaient par des exploits et des conquêtes. Mais lorsque les peuples
germaniques se fixèrent dans l'intérieur de l'Empire et continuèrent à y
vivre suivant leurs coutumes nationales, l'existence vagabonde des wargi,
dans les provinces riches et populeuses de la Gaule, ne tarda pas à produire
des désordres intolérables. Ces proscrits, réunis en bandes nombreuses,
infestaient les routes, pillaient les habitations, dépouillaient les
voyageurs ou les enlevaient pour les vendre comme esclaves et portaient
partout le trouble et la terreur. Sidonius, dans une lettre adressée au
célèbre évêque de Troye, saint Loup, a dépeint les excès commis par les wargi
bourguignons dans la première Lyonnaise[66]. Ce
furent ces désordres qui portèrent les sujets gaulois de Gondebaud à réclamer
de ce prince la promulgation d'un code applicable aux Bourguignons pour
substituer les peines afflictives au système des compositions germaniques, et
forcer ainsi les hommes de race barbare à entrer dans les conditions de la
vie civilisée. Les mêmes causes produisirent les mêmes maux dans les
provinces soumises aux Francs, et déterminèrent à la fin du VIe siècle les
rois Childebert et Clotaire à se concerter pour rétablir la sécurité publique
en faisant cesser, par l'application de la peine de mort, l'état de guerre
que les coutumes germaniques entretenaient au sein de la société. C'étaient
des wargi, c'est-à-dire des proscrits ou des contumaces, ces brigands,
ces latrones dont il est tant question dans les décrets des deux rois,
contre lesquels tout habitant était tenu de prêter main-forte, et que les
communes ou centaines devaient poursuivre à outrance sous peine d'être
responsables des crimes commis par eux[67]. Lorsqu'un bandit, latro,
était pris, on l'exécutait sur-le-champ, sans jugement, in loco pendatur.
En effet, ces proscrits, ces wargi n'avaient-ils pas été déjà jugés,
et ceux qui s'associaient à eux ne méritaient-ils pas de partager leur
châtiment ? Cependant si le wargus était un homme d'une classe élevée, un
Franc investi des droits civils et politiques des hommes libres de sa nation,
Francus, on devait le conduire devant le roi qui se réservait de prononcer
sur son sort[68]. Ces décrets, uniquement
dirigés contre la barbarie des coutumes germaniques, ne parlent point des
Romains ; la pénalité sévère des lois impériales offrait contre eux des
moyens de répression assez efficaces. Revenons
maintenant au titre 58 de la loi salique. La règle générale qui accordait à
tous les criminels la faculté d'acheter la paix par une indemnité pécuniaire,
n'était pas sans exception ; il y avait des forfaits tellement odieux que
ceux qui s'en rendaient coupables n'étaient point admis à composition ; on
les mettait sur-le-champ hors la loi, et on les déclarait wargi ou
proscrits. La spoliation sacrilège des tombeaux était un de ces crimes
exceptionnels que rien ne pouvait racheter. Le titre 58 prononce donc que
celui qui aura dépouillé un cadavre enseveli sera proscrit, wargus sit.
Mais le texte d'Hérold, rédigé après les décrets de Clotaire et de
Childebert, ajoute : antiqua lege, d'après l'ancienne loi ; car,
d'après la loi nouvelle, la punition du wargus n'était plus abandonnée
aux chances des vengeances personnelles ; s'il était pris, on le pendait sur
place, in loco pendatur. Je ne
crois pas que Charlemagne ait rétabli le système des wargi
incompatible avec l'ordre public dans une société civilisée. Mais venant
après un temps d'anarchie dans lequel les décrets des rois mérovingiens
avaient cessé d'être observés, il reproduisit dans sa nouvelle rédaction les
anciennes dispositions de la loi, sauf à les modifier dans la pratique par
ses capitulaires, comme il le fit dans la suite à mesure qu'il en reconnut la
nécessité. Les auteurs de cette rédaction en effacèrent les formules malbergiennes
et les gloses qui rappelaient les changements successifs de la législation
telles que celles des titres 64 et 58 du texte d'Hérold, parce que la loi
nouvelle était un texte officiel qui ne devait se référer à aucun autre, et
qui remplaçait toutes les rédactions anciennes. Ainsi la présence de ces
gloses dans le texte d'Hérold, loin d'appuyer l'opinion de M. Wiarda,
concourt à justifier la nôtre et à prouver la priorité de ce texte sur ceux
de la lex emendata ou de la rédaction de Charlemagne. Les
préfaces ou prologues qu'on trouve dans presque tous les manuscrits en tête
de la loi salique nous aideront à fixer d'une manière plus précise l'ordre
chronologique que nous avons commencé à établir. L'esprit de scepticisme a
cherché à détruire l'autorité de ces documents. On a remarqué qu'un grand
nombre de manuscrits n'ont point de préface ; que, dans ceux qui en ont,
elles sont fort différentes les unes des autres, qu'elles paraissent
composées de parties incohérentes et contradictoires. La plupart de ces
objections pourraient s'appliquer au texte même de la loi ; on sait combien,
dans les manuscrits de la loi salique, il y a de parties incomplètes, combien
ils diffèrent entre eux par l'ordonnance, le style et le fond même de la
rédaction. Ce défaut d'uniformité est la conséquence inévitable de la
reproduction des documents par le travail des copistes ; si le code civil, au
lieu d'être multiplié par l'imprimerie, avait été répandu par des copies
faites à la main, il présenterait déjà presqu'autant de variantes que les
lois des Francs. On conçoit d'ailleurs que dans les préfaces qui ne faisaient
point partie intégrante de la loi, la négligence ou le caprice des copistes
se soit donné encore plus de licence. Laissons
donc ces critiques de détail qui ne prouvent rien et abordons le fond de la
question. Ce serait une erreur de croire qu'il n'y ait eu qu'une préface de
la loi salique. A chaque révision de cette loi on y ajoutait un nouveau
prologue pour faire connaître l'objet de la réforme opérée et l'autorité dont
elle émanait. Ainsi il y a eu plusieurs préfaces ou plutôt des additions
successives au prologue primitif qui est celui que nous avons traduit plus
haut. Les manuscrits, suivant l'époque à laquelle ils ont été rédigés,
portent une préface ou une autre, et quelquefois même n'en portent pas du
tout ; car ces documents n'étaient point indispensablement liés au texte
légal. N'a-t-on pas fait de nos jours des éditions de la charte de 1814 sans
le préambule ? Parmi les manuscrits malbergiens, le texte d'Hérold est celui
qui donne les préfaces de la manière la plus complète. C'est le long
préambule de ce texte que nous allons traduire en essayant de distinguer les
parties qui se rapportent aux différentes révisions de la loi. Nous
avons déjà donné, page 569, la traduction de la première partie, c'est-à-dire
du bardit ou chant national qui accompagna la promulgation orale du pacte
salique ou tarif malbergien, base de la rédaction latine ; nous avons indiqué
dans ce précieux document les interpolations qui nous ont paru devoir être
attribuées à Clovis, et nous nous sommes arrêtés aux mots at ubi deo
favente, qui nous ont semblé commencer un nouveau prologue. On voudra
bien se reporter à ce morceau qu'il est inutile de reproduire ici ; nous
continuons de suivre le préambule d'Hérold en y marquant les divisions
chronologiques qui paraissent indiquées par le texte lui-même[69]. DEUXIÈME PARTIE. « Mais,
lorsqu’avec la faveur de Dieu, Clovis, roi des Francs, roi chevelu, beau et
illustre, eut reçu le baptême catholique, tout ce qui dans le pacte n'était
pas convenable, fut éclairci et corrigé par les rois illustres Clovis,
Childebert et Clotaire, et l'on promulgua en conséquence le décret » suivant.
» « Vive
le Christ, qui aime les Francs ! Qu'il garde leur royaume, qu'il remplisse
leurs chefs des lumières de sa grâce, qu'il protège l'armée, qu'il affermisse
la foi, que par la piété de nos souverains, le Seigneur Jésus-Christ nous
accorde les joies de la paix et des siècles de bonheur. Car, c'est cette
nation qui, faible en nombre, mais forte par son courage, a secoué en
combattant le dur joug des Romains[70], et, après avoir reçu le
baptême, a somptueusement orné d'or et de pierreries les corps des saints
martyrs que les Romains avaient brûlés par le feu, mutilés par le fer ou fait
déchirer par les bêtes féroces. » Cette
partie de la préface se rapporte évidemment à la révision du pacte salique
par Clovis et ses premiers successeurs. Nous avons les décrets de Childebert
et de Clotaire Ier, dont il est ici question. Le premier, attribué à l'année
554, abolit les restes du paganisme, ordonne la destruction des idoles, et
interdit tous les actes sacrilèges. Le second, que l'on croit être de l'année
560, réprime les prévarications des juges, donne des garanties aux
populations romaines et corrige divers abus inhérents aux mœurs barbares.
C'était ainsi que s'opéraient les révisions de la loi salique, non en
changeant le texte lui-même, mais en modifiant ses dispositions par des
décrets qui étaient considérés comme des additions à la loi. Seulement ces
modifications étaient quelquefois indiquées par des paragraphes interpolés
dans le texte ; nous en avons cité des exemples. On
remarquera, à partir des mots Vive le Christ, le chant national substitué par
les fils de Clovis au bardit primitif des Francs. Il est facile d'y
reconnaître le caractère de l'époque. L'esprit religieux qui devait dominer
tout le moyen-âge y remplace déjà le sauvage orgueil des Germains, et
pourtant cet orgueil perce encore dans la comparaison des honneurs rendus aux
martyrs par les Francs convertis, avec lei persécutions que les Romains
avaient fait subir aux premiers confesseurs de la foi. A la suite de ce
second prologue on trouve dans le texte d'Hérold une longue et savante
dissertation sur les inventeurs des loix, copiée textuellement dans le
livre des origines d'Isidore de Séville, qui écrivait au commencement du VIIe
siècle. Cette pièce d'érudition qui n'a aucun rapport avec ce qui précède ni
avec ce qui suit est une interpolation faite par les jurisconsultes gallo-romains
qui furent chargés, comme nous le verrons tout-à-l'heure, de la dernière
révision de la loi. Laissons de côté ce hors-d'œuvre qui ne nous apprendrait
rien, et suivons nôtre analyse. TROISIÈME PARTIE. « Théodoric,
roi des Francs, étant à Châlons, choisit des hommes sages parmi ceux qui dans
son royaume étaient les mieux instruits des anciennes lois, et leur ordonna
d'écrire sous sa dictée les lois des Francs, des Allemands, des Bavarois et
de tous les peuples soumis à sa puissance, suivant les coutumes de chacun. Il
ajouta ce qu'il y avait à ajouter, retrancha ce qui était désordonné ou
incorrect et changea selon la loi des chrétiens ce qui était selon les usages
des païens. « Et
ce que le roi Théodoric, à cause de l'ancienneté des coutumes païennes,
n'avait pu amender, le roi Childebert entreprit de le corriger, et le roi
Clotaire l'acheva. « Ensuite
le roi très glorieux, Dagobert, fit faire une nouvelle rédaction de tous ces
travaux par les hommes illustres, Claudius, Chadoin, Domagnus et Agilulf. Il
améliora toutes les anciennes lois et fit remettre à chaque nation sa loi
écrite. Or, les lois sont faites pour que la malice humaine soit réprimée par
la crainte qu'elles inspirent, que l'innocence soit en sûreté au milieu des
méchants, que les criminels redoutent les supplices, et que la faculté de
nuire leur soit ôtée. « Ceci
fut décrété par le roi, les princes et tout le peuple » chrétien qui habite
dans le royaume des Mérovingiens. » Cette
dernière partie du prologue semble avoir été composée pour le royaume
d'Austrasie ou France orientale ; car il n'y est fait mention que des rois
qui ont régné sur cette partie de l'empire franc[71]. Le 1er paragraphe indique une
révision de la loi des Francs faite par Théodoric, fils de Clovis et premier
roi d'Austrasie, à peu près à l'époque où les décrets de Childebert et de
Clotaire Ier opéraient une réforme semblable dans la Neustrie. Ce paragraphe
est mis ordinairement dans les manuscrits en tête des lois des Allemands et
des Bavarois, dont Théodoric fut le premier rédacteur. Le reste de la préface
a été évidemment rédigé sous le règne de Dagobert, vers 650. Le texte
d'Hérold s'arrête là et nous donne ainsi sa date précise. Le préambule entier
tel qu'il se trouve dans ce texte est une compilation qui paraît être l'œuvre
des quatre commissaires que Dagobert chargea de réviser la loi salique et
celle de tous les peuples soumis à sa domination. Ainsi le manuscrit de
l'abbaye de Fulde, copié par Hérold, contenait probablement le texte de cette
dernière révision et avait été écrit dans le royaume d'Austrasie suivant la
remarque que nous en avons faite ci-dessus. Il est à regretter que ce
manuscrit n'ait pu être retrouvé. On sait que l'abbaye de Fulde fut saccagée
par les protestants dans la guerre de trente ans, et que les précieux trésors
bibliographiques qu'elle possédait furent alors dispersés. L'original du
texte d'Hérold pourrait encore exister en Suède, où d'autres manuscrits de la
loi salique, enlevés dans les abbayes d'Allemagne par les soldats de Gustave,
ont été recueillis par la reine Christine qui les a légués à la bibliothèque
du Vatican[72]. Quoiqu'il en soit, l'absence
du manuscrit original ne semble pas être une raison de contester
l'authenticité de cette édition qui, même après le travail de M. Pardessus,
offre encore le plus complet et le plus correct des textes malbergiens. On a
supposé qu'Hérold, au lieu de copier un texte unique, avait fait une
compilation arbitraire de plusieurs manuscrits. Cette supposition n'est
nullement vraisemblable. D'abord l'édition d'Hérold contient des articles qui
ne se trouvent dans aucun des manuscrits connus ; en second lieu elle est la
plus riche de toutes en formules malbergiennes, et si elle avait été composée
arbitrairement de passages pris à différentes sources, au lieu d'y multiplier
ces formules, l'auteur en aurait plutôt réduit le nombre ; car elles étaient
loin alors d'attirer l'attention, et aujourd'hui même leur importance n'est
pas bien comprise. Il a été objecté aussi que l'édition d'Hérold contient,
avec la loi salique et celles des Ripuaires, des Bavarois et des Allemands,
les lois des Frisons et des Saxons, qui ne furent rédigées que du temps de
Charlemagne et des capitulaires des rois de la 2lue race. Cette objection est
facile à résoudre. Les divers textes de la loi salique se rencontrent en
général dans des manuscrits qu'on appelait livres légaux, libri legales,
et qui contenaient toutes les lois en vigueur dans la monarchie des Francs, à
peu près comme de nos jours les livres où sont réunis nos cinq codes. Ces
livres légaux ou recueils de lois sont plus ou moins complets ; souvent on y
trouve, avec les codes des peuples barbares, y compris ceux des Bourguignons
et des Wisigoths, l'extrait du code Théodosien connu sous le nom de bréviaire
d'Anian et les capitulaires de Charlemagne. Quelquefois même, dans les livres
légaux écrits à l'époque carlovingienne, on rencontre des textes malbergiens
de la loi salique dont la rédaction, comme nous croyons l'avoir prouvé,
appartient au règne des Mérovingiens[73]. C'est une preuve entre bien
d'autres qu'après la mort de Charlemagne, l'uniformité qu'il avait tenté
d'établir dans le gouvernement et la législation de son vaste empire ne put
subsister. Les Francs, surtout dans les contrées germaniques, restèrent attachés
à la loi mérovingienne, à la vieille loi, antiqua lex, comme ils
l'appelaient, et continuèrent de s'en servir, quoique Charlemagne y eût
substitué la rédaction officielle de la lex emendata. L'âge des
manuscrits ne prouve donc rien pour la date historique des textes qu'ils
reproduisent, et c'est dans ces textes mêmes qu'il faut chercher la preuve de
leur ancienneté relative. D'après ces principes, s'il s'agissait d'assigner
un ordre chronologique aux diverses familles des textes malbergiens
recueillis par N. Pardessus, je croirais que la 1re famille représente,
suivant l'opinion du savant académicien, la rédaction primitive ou traduction
latine faite par ordre de Clovis ; que les variantes qu'on remarque dans les
2e 3e et 4e familles résultent des réformes opérées soit par les premiers
successeurs de Clovis, Childebert Ier, Clotaire Ier et Théodoric, soit par
Childebert II et Clotaire II, dans les dernières années du VIe siècle ;
enfin, que la 7e famille (texte d'Hérold) représente la révision de Dagobert. Quant aux
manuscrits de Munich et de Wolfenbutel, qui composent les 5e et 6e familles,
je crois qu'ils appartiennent à l'époque anarchique qui commença dans la
dernière moitié du VIIe siècle et finit à l'avènement des Pepin. Ces
manuscrits portent des indications chronologiques qui se réfèrent à cette
époque[74], et les nombreuses variantes
des textes, le désordre de la rédaction, la barbarie du style conviennent
bien à ces temps de désorganisation sociale. Lorsque
Charlemagne voulut tirer la législation de ce chaos, il jugea inutile de
reproduire, en tête de sa rédaction nouvelle, la compilation faite par les
commissaires de Dagobert de toutes les préfaces composées pour chaque
révision de la loi. Il se borna à faire rédiger un court préambule qui
rappelait la première origine de la législation des Francs. Ce préambule,
qu'on trouve en tête de presque tous les manuscrits de la lex emendata,
est ainsi conçu : « Il
fut arrêté et convenu entre les Francs et leurs chefs que pour maintenir la
paix entre eux, on devait faire disparaître tout ce qui entretenait les
vieilles animosités. Déjà supérieurs aux nations voisines par leur force et
leur courage, ils voulurent les surpasser aussi par les lois et fixer un
terme aux actions criminelles suivant la nature de chaque cause. En
conséquence ils choisirent parmi eux, dans un grand nombre, quatre hommes
nommés Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, dans les villes de Saleheim,
Bodoheim et Windeheim, situées au-delà du Rhin ; lesquels s'étant assemblés
dans trois mails consécutifs, et ayant discuté avec soin toutes les causes
d'actions judiciaires, décidèrent que chaque cas serait jugé de la manière
suivante. « L'an
de Notre Seigneur 598, Indict VI, le seigneur Charles, illustre roi des
Francs, a ordonné d'écrire ce livre du traité la loi salique[75]. » Dans ce
préambule bien raisonné et d'une latinité assez pure, on reconnaît
l'influence d'un prince éclairé et le travail lucide et consciencieux des
jurisconsultes qui écrivaient par ses ordres. Les faits relatifs à la
rédaction primitive de la loi salique y sont présentés avec assez
d'exactitude. Mais l'élan national des premiers prologues a disparu ; la
poésie des vieilles traditions germaniques s'est effacée avec les souvenirs
qui s'y rattachaient, et l'on sent que la monarchie franque est déjà bien loin
de son point de départ. Le prologue de Charlemagne ne nous apprend rien de
nouveau ; c'est dans ceux des textes mérovingiens qu'il faut aller chercher
l'histoire de la législation des Francs et l'origine de notre droit public. En
résumé il me semble démontré que tous les textes de la loi salique connus
jusqu'à ce jour et rassemblés dans l'important ouvrage de N. Pardessus se
partagent naturellement en deux grandes classes : 1° les textes mérovingiens
à formules malbergiennes composant au nombre de seize les sept premières
familles ou divisions établies par le savant académicien ; 2° les textes
carlovingiens purement latins ou de la lex emendata, formant au nombre
de cinquante la huitième famille. La priorité des textes de la première
classe sur ceux de la deuxième est si évidente, qu'il parait difficile
qu'elle puisse être longtemps encore un sujet de discussion entre les
érudits. Là se borne quant à présent ce que j'avais besoin de prouver pour
justifier les conséquences historiques que j'ai tirées de la comparaison de
ces textes. VI Du lieu où la loi Salique fut promulguée pour la première foi.
Nous
avons exposé les raisons historiques qui nous portent à penser que la loi
salique prit naissance dans la Belgique, qu'elle fut le résultat d'un pacte
conclu entre les délégués des tribus germaniques colonisées dans cette partie
de la Gaule, et que le but de ce pacte était de rétablir la paix publique en
faisant cesser les désordres produits par la diversité des coutumes
particulières à chaque tribu. A ces raisons développées plus haut, nous
joindrons une dernière considération. Si l'on admet, comme nous croyons
l'avoir prouvé, que le nom de Saliens ne fut jamais appliqué aux tribus
indépendantes de la rive droite du Rhin, qu'il prit son origine dans la Gaule
et n'appartint qu'aux Germains colonisés d'abord sur l'Issel et ensuite sur
le Wahal, on sera forcé de reconnaître que la loi des Saliens, la loi salique
ne put naître dans la Germanie, et qu'elle dut être promulguée pour la
première fois dans le territoire des colonies franques établies entre le
Wahal et l'Escaut. Les
noms de lieux indiqués dans la partie du prologue que nous considérons comme
primitive sont d'un faible secours pour la solution de cette question. Les
savants allemands ont fait de grands efforts pour retrouver ces lieux dans
l'ancienne Germanie et ont émis à ce sujet beaucoup d'hypothèses
contradictoires. En général les noms tudesques, tant de lieux que de
personnes, sont peu variés, et les mèmes radicaux s'y représentent
fréquemment. II n'est donc pas difficile de découvrir, dans diverses parties
de l'Allemagne moderne, des dénominations géographiques qui offrent quelque
analogie avec les noms cités dans le prologue de la loi salique ; mais il est
tout aussi aisé de les retrouver sur la rive gauche que sur la rive droite du
Rhin. Wendelin, chanoine de Tournay, dans un mémoire intitulé : de natali
solo legis salicœ, a indiqué, dans la Belgique, les lieux nommés Zehlen,
Wintershoven et Bogenhoven qui présentent au moins autant de ressemblance
avec le Salogheve, le Windoheve et le Bodogheve de la loi salique qu'aucun
des endroits signalés par d'autres savants en Franconie, en Thuringe ou dans
les environs de Mayence. Conringius
et Gundlingius ont placé les lieux cités dans le prologue de la loi salique,
l'un entre Mayence et Oppenheim, l'autre près de Worms. Eckard et Leibnitz
s'accordent à placer le Salogheve et le Bodogheve sur les bords de la Sale,
en Westphalie, et de la Bode, en Thuringe ; quant au Windogheve ou Wisogheve,
Leibnitz le place sur les bords du Weser, Eckard sur ceux de l'Unstrut.
Freher marque cette position près de Weinheim, Heinneccius près de Winsheim
ou de Weisenbourg. Heinneccius place en outre le Bodogheve près de Francfort
sur le Mein dans un canton qui au moyen-âge portait le nom de Badenegewe.
Tous ces auteurs se réfutent réciproquement par d'excellentes raisons ; mais
ils ne peuvent étayer les opinions qu'ils soutiennent que sur des conjectures
plus ou moins vraisemblables. A la
vérité la préface qui précède la rédaction de Charlemagne dit expressément
que les lieux mentionnés dans le prologue primitif étaient situés au-delà du
Rhin. Mais nous avons déjà fait observer qu'on ne peut attribuer à cette
préface aucune autorité sous le rapport historique ; car elle a été écrite
près de 1.600 ans après l'époque probable à laquelle le pacte salique fut
conclu pour la première fois. Le temps où Charlemagne fit réviser la loi des
Saliens, était celui où l'on composait des chroniques qui faisaient venir les
Francs de la Pannonie et donnaient Priam pour chef à la famille de leurs
rois. Ce n'est point-là qu'il faut aller chercher la vérité sur les origines
de notre histoire. Il y a
une remarque curieuse à faire sur la préface de Charlemagne. C'est que les
rédacteurs, en copiant presque textuellement le prologue primitif, ont mis
avant la désignation des noms de lieux les mots in villis à la place
d'in locis[76]. L'erreur est évidente ; car il
n'y avait point de villes dans la première patrie des Francs, soit sur la
rive droite du Rhin, soit sur la rive gauche. C'était un des traits les plus
caractéristiques des mœurs des Germains que l'usage de ne point rassembler
leurs habitations dans une enceinte commune. Les noms de lieux cités dans le
prologue ne désignent pas trois villes, mais trois cantons, trois
circonscriptions territoriales entre lesquelles était divisée toute l'étendue
du pays habité par les Saliens. C'est ce qu'exprimait en langue tudesque le
mot gau ou gheve ; ce mot répondait au pagus des
Gaulois. Aussi les rédacteurs de Charlemagne ont substitué à la terminaison
flamande gheve, qui se trouve dans le texte mérovingien d'Hérold, la
terminaison heim, qui a un sens beaucoup plus restreint et qui
appartient à l'idiome de la Germanie centrale ou à ce qu'on appelait le haut
allemand. Cette substitution était la conséquence de l'opinion émise par eux,
que les noms de lieux s'appliquaient à des villes et que ces villes étaient
situées sur la rive droite du Rhin. Les
recherches géographiques qu'on pourrait faire aujourd'hui pour découvrir
l'emplacement des lieux cités dans la loi salique seraient, je crois,
tout-à-fait inutiles. Il me semble démontré par les raisons développées
ci-dessus que cette loi prit naissance dans la Belgique. Mais rappelons-nous
que la partie septentrionale du territoire des Nerviens et des Ménapiens,
occupée par les tribus saliennes, n'avait été ni défrichée, ni colonisée par
les Romains ; il n'y avait dans cette contrée point de villes et presque
point de culture. « Le territoire des Ménapiens, dit M. Walckenaër, fut
presque un désert pendant toute la durée de l'Empire[77]. » Dans les dernières années du
IVe siècle, saint Victrice, évêque de Rouen, alla prêcher l'Évangile chez les
Nerviens. Ce pays, dit l'auteur de sa Vie, n'était alors qu'un désert habité
par des brigands, mot par lequel il a voulu sans doute désigner les Francs
qui, suivant leur coutume, vivaient dispersés dans des villages isolés au
milieu des bois. Ce ne fut guère que sous la dynastie carlovingienne que ces,
contrées commencèrent enfin à être peuplées et civilisées. Les villes les
plus anciennes de la Belgique en général ne remontent pas plus haut. Dans les
temps postérieurs, les travaux exécutés pour assainir un sol marécageux ont
tout changé jusqu'à la nature physique et à l'aspect géographique du pays.
Des marais inhabitables sont devenus des plaines fertiles ; les fleuves et
les rivières ont pris un autre cours ; ici les eaux ont envahi le sol ;
ailleurs des terres nouvelles sont sorties du sein de la mer. Comment donc se
flatter de reconnaître les anciens noms de lieux là où tous les noms sont nouveaux,
là où les lieux anciens eux-mêmes n'existent plus ? Les savants ne peuvent
déterminer avec précision l'emplacement du petit nombre de stations que les
Romains avaient sur la Sambre et l'Escaut. Sera-t-il plus facile de retrouver
les villages de bois des Saliens ? On peut
cependant proposer encore une hypothèse qui concilierait toutes les opinions.
Nous avons vu que la nation salienne s'était formée des débris de plusieurs
tribus germaniques expulsées de leur première patrie par les invasions des
Thuringiens et des Saxons. Or, les contrées arrosées par le Weser, la Bode et
la Sale furent précisément le théâtre de ces envahissements. Au Ve siècle,
les peuples saxons occupaient les deux rives du Weser qui, dans les temps
antérieurs leur avait servi de limite, et les Thuringiens avaient entièrement
chassé les Francs ou Germains du Hada, où la tribu germanique des Caties
s'étendait du temps de Tacite. Il est
donc possible que les Germains émigrés, ne pouvant dans leur dispersion
reprendre leurs anciens noms de peuples, se soient désignés entre eux par les
noms des contrées dont ils étaient sortis, et qu'ainsi il y ait eu dans les
colonies franques de la Belgique trois sections formées par les émigrés de la
Sale, les émigrés de la Bode et les émigrés du Weser. Si l'on adopte cette
supposition, que je suis loin de présenter comme un fait avéré, nous
pourrions placer dans la Belgique l'origine de la loi salique, sans être
obligé de repousser l'opinion d'Eckard et de Leibnitz, qui ont cru
reconnaître les noms de ces trois fleuves ou rivières dans le prologue de la
loi. Il ne
nous reste plus qu'une dernière observation à faire. Tous les manuscrits de
la loi salique nomment quatre délégués ; mais la plupart n'indiquent que
trois noms de lieux, et dans ceux qui en indiquent quatre il y en a deux Windogheve
et Wisogheve, qui sont si semblables qu'on peut aisément les
confondre. A l'avènement de Clovis, nous trouvons la nation salienne partagée
en trois grandes fractions. Cette division existait-elle déjà au commencement
du Ve siècle, époque probable de la première rédaction du pacte salique ?
L'accord de presque tous les manuscrits à ne désigner que trois pagi ou
sections territoriales dans le pays des Saliens rend cette supposition
vraisemblable ; mais il n'y a dans tout cela rien d'assez certain pour
autoriser autre chose que des conjectures. J'ai voulu seulement prouver que
les considérations géographiques qu'on peut tirer des noms de lieux cités
dans le prologue sont trop vagues pour être valablement opposées aux raisons
historiques qui démontrent que ce fut dans la Belgique et sur le sol gaulois
que la loi elle-même prit naissance. FIN DU DEUXIÈME VOLUME
|
[1]
Præf. Eccardi ad leg. Ripuar.
[2]
Notitia Imperii, sect. 31, 56, 57 et 58.
[3]
Notitia Imperii, sect. 28 et 29.
[4]
Lorsque la puissance romaine était à l'apogée de sa grandeur., au 1tc siècle,
on avait construit une ligue de fortifications qui joignait le Danube au Necker
et renfermait ainsi dans l'Empire les contrées qui formèrent au moyen-âge le
cercle de Souabe aujourd'hui le duché de Bade et le royaume de Wurtemberg.
Mais, à la fin du IVe siècle, il y avait longtemps que cette ligne était
détruite et reportée entre Constance et Bâle.
[5]
Notitia Imperii, sect. 59.
[6]
Notitia Imperii, sect. 94.
[7]
Notitia Imperii, sect. 65.
[8]
Eccard, dans la préface de la loi des Ripuaires, cite plusieurs textes des
VIIIe, IXe et Xe siècles qui déterminent de la manière la plus précise la
position du pagus Ripuarius.
[9]
Carausius était originaire du pays des Ménapiens ou de la Flandre moderne.
[10]
Notitia Imperii, sect. 62 et 65.
[11]
M. Pardessus pense que le nom de terre salique est synonyme d'alleu,
ou propriété héréditaire : je crois que ces deux opinions peuvent se concilier
; mais ce n'est pas ici le lieu de traiter cette question.
[12]
Ce nom ne se trouve pas dans les auteurs des premiers siècles. Les Romains
avaient canalisé la branche du Rhin qui se joint à l'Yssel, et l'appelaient le
canal de Drusus : Fossa Drasi. Ils avaient donné le nom de Navalia
à l'Yssel, après sa jonction avec le Rhin jusqu'à son embouchure dans le lac Flevum,
dont les extensions successives ont formé le Zuydersée. C'était par cette voie
que leurs flottes communiquaient avec la mer du Nord, en passant devant le Flevum
castellum, forteresse construite sur l'île de Vlieland. Mais toutes ces
dénominations étrangères n'ont pas fait perdre à l'Yssel son vrai nom
germanique, qui s'est conservé jusqu'à nos jours.
[13]
Gesta regum Francorum, c. 1. — Chifflet et Wendelin ont conjecturé avec
quelque raison qu'il faut lire atuatica lingud.
[14]
Rappelons seulement le passage si décisif de Procope :
Ίερμανοί οί
Φράγγοι
καλοϋνται, et celui de saint
Jérôme : Germania nunc Francia vocitatur.
[15]
Warg, wrag, wrack, exul, prædo, latro. Anglo Saxon wracca à recken, wrecken,
pellere. Wrang, trux, ferox, acerbus à wringen stringere, torquere. (Wadden, Glossarium
germanicum.)
[16]
Dans un ouvrage récent, M. de Courson a accumulé les preuves du fait principal,
celui de l'établissement des lètes bretons dans l'Armorique par Maxime, de
manière à mettre cette question hors de controverse.
[17]
Ninnius, apud Usserium. Ninnius vivait dans le VIIe siècle.
[18]
Ce nom s'écrivait en gallois Lyddaw ; on a voulu y trouver une
étymologie celtique ; il semble plus naturel d'y voir la forme gallique du mot
latin Litavia.
[19]
Les Biducesii occupaient le diocèse de Saint-Brieuc, dont l'ancien nom
était Bidué. Les Ambiliates, probablement les mêmes que les Ambibari,
de César, habitaient l'ancien diocèse de Tréguier (arrondissements de Guingamp
et de Lannion).
[20]
Du temps de César, les Osismii possédaient tout le département du
Finisterre ; sous l'Empire, on forma de la partie méridionale de ce département
(arrondissements de Quimper et de Quimperlé) une cité particulière, celle des
Corisopites.
[21]
Notitia Imperii, sect. 61.
[22]
Grégoire de Tours, Hist., l. 9, l. 10, c. 9.
[23]
Grégoire de Tours, Hist., l. 9, c. 18.
[24]
Lupi abb. Ferras., ep. 84.
[25]
Vita Sancti Melanii ap. Bolland.
[26]
Conc. Turon.
[27]
Il est probable que l'évêque des Bretons prit le titre d'évêque de Vannes à
dater du concile tenu dans cette ville en 465 par l'archevêque de Tours pour
sacrer le successeur de Mansuetus.
[28]
Dans les traditions populaires de la Cornouailles, le nom de saint Coreutin,
premier évêque de Quimper, est allié à celui du roi Grallon, son contemporain.
Rien n'empêche de croire, avec quelques historiens bretons, que ce prélat est
le même que Chariston, qui assista au Concile d'Angers en 453. (Concilia
Galliœ, t. I.) D'autres traditions attribuent à Conan la création de
l'évêché de Dol, ce qui semble prouver que l'évêque des Bretons, comme les
chefs de ce peuple, résida d'abord dans la Litavie, ou les Côtes-du-Nord, puis
dans la Cornouailles, et en fin dans le pays de Vannes.
[29]
Vita Sancti Pauli Leonensis.
[30]
Concilia Magnœ Brit., t. I. Ce concile fut assemblé en 516 pour le
couronnement du roi Arthur.
[31]
Vita Sancti Leonori.
[32]
L'évêque Aravatius, que Grégoire de Tours cite comme ayant habité le pays de
Tongres, était un évêque-missionnaire. Car la succession authentique des
évêques de cette cité ne commence qu'au VIe siècle. L'existence des prélats
portés avant cette époque sur les listes du diocèse de Tongres n'est pas
justifiée, ou leurs noms sont les mêmes que ceux des évêques de Cologne dont
l'autorité s'étendait sur toute la 2e Germanie. On pourrait citer beaucoup
d'exemples du même genre.
[33]
Chronic. Virdun. Hugonis abb. Flaviniacensis. — Il est évident que
l'ordre des faits est ici interverti, et que la rébellion ne suivit pas, mais
précéda l'arrivée de Clovis à Cologne ; elle n'aurait pu éclater en présence du
roi et de son armée.
[34]
En citant cette opinion, Etudes historiques, préface, page 29, je ne
partage point le scepticisme qui rejette les autres chartes de Clovis ; je
n'admets point surtout la raison qu'en donne l'illustre écrivain, qui s'étonne
que Clovis comprit la langue latine. Certainement Clovis, comme Théodoric,
comme Gondebaud, comme Alaric, comme tous les rois barbares établis dans
l'Empire, parlait latin et écrivait en latin ; on sait qu'un de ses petits-fils
faisait des vers dans cette langue.
[35]
Eusebius, évêque d'Orléans, assista au concile de 511 ; on ignore l'époque
précise de son élection.
[36]
In tua parochia ; au Ve siècle, comme nous l'avons dit, chaque diocèse
était encore censé ne former qu'une seule et même église.
[37]
Ita fiat ut ego Clodovœus volui. Eusebius episcopus confirmavi. Ces mots
semblent être les subscriptions de l'acte ; il est possible qu'ils fussent
autographes dans l'original.
[38]
Vita Sancti Eptadii. — On a supposé que cette entrevue eut lieu en 500 ;
cela ne peut être, car la paix fut alors conclue entre Clovis et Gondebaud sous
les murs mêmes d'Avignon ; la retraite de l'armée des Francs en fut la
conséquence.
[39]
Probablement la petite ville de Dun, chef-lieu de canton deus l'arrondissement
de Guéret (Creuse).
[40]
Grégoire de Tours, de Gloria Martyrum, l. 2, c. 7 et 8.
[41]
Vita Sancti Eptadii. — On voit que dans cette expédition Gondebaud
n'avait employé que des Gaulois.
[42]
Vita Sancti Deodati abbatis, ap. Bolland., 24 avril. Les vies des saints
citées ici ont été insérées par extraits dans le tome III de la collection des
historiens de France ; mais je les ai toutes vérifiées sur les textes des
Bollandistes et des autres recueils originaux. Les Bollandistes ont publié deux
textes différents de la vie de saint Dié ; le premier dit que Clovis entendit
parler des vertus du saint en passant à Vendôme, l'autre qu'il le vit à Blois.
Le premier texte semble indiquer que l'armée se dirigea sur la Loire par
Vendôme et Amboise, le second qu'elle passa le fleuve à Blois. J'ai suivi la
première de ces versions, chap. vin, page 503, parce qu'elle est plus
généralement adoptée. Cependant la seconde me parait plus vraisemblable. La
route directe de Paris à Poitiers passait encore, au commencement du XVIIIe
siècle, par Chartres, Blois, Montrichard et Loches ; ce fut sans doute celle
que suivit Clovis, pressé de joindre l'ennemi.
[43]
Vie de Saint Solemne, ancien patron de la cathédrale de Blois.
[44]
Vita Sancti Maxentii. Cette Vie fut écrite par un auteur contemporain.
[45]
Le pays d'Arsat ou d'Arzac (pagus Arisitensis) est situé entre Milhau et
Uzès ; son nom s'est conservé dans celui de la commune de
Saint-Martin-de-Larzac (arrondissement de Milhau). Ce petit pays, qui
comprenait quinze paroisses, ayant servi de refuge à quelques évêques des
provinces gothiques, resta sous leur juridiction ; mais il fut ensuite réclamé
par les évêques de Rodez : quem primum Gothi quidem tenuerunt nunc vero
Ruthenensis episcopus vindicat. (Grégoire de Tours, Hist., l. 5, c.
5.) On ne peut pas dire qu'il ait jamais été régulièrement constitué en évêché,
car les évêques d'Arzat n'ont figuré dans aucun concile. Les commentateurs ont
pensé que Germerius avait été fait évêque d'Arzat ; le texte dit seulement
qu'il fut sacré dans ce pays, in civitate Arisitina episcopati munere
inunctus. Mais il est clair que les évêques le destinaient à l'évêché de
Toulouse, puisqu'ils lui dirent qu'il serait successeur de saint Saturnin : post
Saturninum eris episcopus. (Vita Sancti Germerii, ap. Bolland., 26
mai.) La Vie de saint Germer passe pour avoir été écrite par un de ses amis et
compagnons d'études.
[46]
La formule 26 de Bignon indique que les hommes libres qui se faisaient esclaves
de leurs créanciers se livraient aussi par les cheveux : per comam capitis
mei tradere me feci.
[47]
Vita Sancti Fridolini, ap. Bolland., 6 mars.
[48]
Vita Sancti Reguli, ap. Bolland., 30 mars.
[49]
J'ai déjà parlé de cette charte curieuse sous plus d'un rapport. Le monastère
de Réomay, situé dans le pays de Tonnerre, dépendait du diocèse de Langres, et
par conséquent de la première Lyonnaise et des états de Gondebaud. Cependant,
aussitôt après le baptême de Clovis, l'abbé s'empressa de se mettre sous la
protection, ou, pour parler plus exactement, sous le patronage du roi des
Francs. Clovis accepta avec joie cette clientèle d'une abbaye placée sur son
extrême-frontière, et lui donna des biens considérables dans le territoire
d'Auxerre dont elle était voisine. C'est un trait de plus à l'appui de ce que
nous avons dit du protectorat qu'il cherchait à étendre sur toutes les églises
catholiques de la Gaule. Cette charte est datée de Reims, 28 décembre 496,
trois jours seulement après le baptême du roi, auquel assistait sans doute
l'abbé de Réomay.
[50]
Vita Sancti Remigii, ap. Hincmar.
[51]
Etudes historiques, tome 3, page 62, édit. in-8°.
[52]
J'ai dit plus haut que saint Éleuthère était issu d'une famille romaine chassée
de Tournay par les Francs. La Vie du saint attribue cette expulsion des
chrétiens à un tribun de l'Escaut dont le pouvoir s'étendait sur la cité de
Tournay : Tribunus scaldiniensis qui et Tornacensi pago prœerat. Comme
aucun fonctionnaire de l'Empire n'a pu persécuter le christianisme au Ve
siècle, on doit penser que ces mots désignent le chef ou gravion franc qui
commandait dans le district de Tournay.
[53]
Vita Sancti Elcutherii ap. Bolland., 20 février.
[54]
Vita Sancti Eleuth. — On a placé, je ne sais sur quel fondement, ce
voyage de Clovis à Tournay en 499. Il me semble que cette scène de repentir
dans un lieu si rapproché du théâtre des plus grands crimes dont Clovis ait
chargé sa mémoire, indique assez la connexion qui doit exister entre son voyage
à Tournay, et ces événements qui appartiennent à l'année 511.
[55]
Esprit des Lois, liv. 30, ch. 21.
[56]
Loi salique, ou Recueil contenant les anciennes rédactions de cette loi, par M.
Pardessus, membre de l'institut. Paris, imprimerie Royale, 1843, un vol. in-4°.
[57]
Journal des Savants, octobre 1843, page 628.
[58]
Loi Salique, page 418.
[59]
Loi Salique, page 416.
[60]
« En présence de tant de textes, si l'on demandait quel est celui qu'on peut
considérer comme officiel, il faudrait, je crois, répondre qu'il n'y en a pas
un seul. » Journal des Savants, octobre 1843, page 631.
[61]
Loi Salique, page 419.
[62]
Histoire de la civilisation en France, t. Ier, p. 265.
[63]
M. Feuerbach avait publié en Allemagne, dès t83z, un nouveau texte malbergien,
celui de Munich, 6e famille de M. Pardessus ; mais cette publication, peu
connue en France, s'appliquait à un texte très incorrect et dont la rédaction,
selon toute apparence, est postérieure à celle du texte d'Hérold.
[64]
Il ne faut pas confondre les farfalia ou l'intervention armée des
parents et des amis de l'accusé, avec le système des co-jureurs dont le nombre
était fixé par la loi, et qui garantissaient sous serment son innocence. Ce
dernier mode de procéder n'a jamais été aboli, et l'on en trouve des traces à
toutes les époques du moyen-âge.
[65]
Lex Salica, éd. Herold, tit. 58.
[66]
La lettre de Sidonius avait pour objet de réclamer l'appui de saint Loup, pour
obtenir la liberté d'une femme que les wargi bourguignons avaient
enlevée et vendue comme esclave, aux foires déjà célèbres de la ville de Troye
; cette femme avait été enlevée sur un grand chemin et une partie des voyageurs
qui l'accompagnaient avaient été massacrés. (Sidon., epist. 4, l. 6.)
[67]
Decret. Childeberti, art. 9 et 21.
[68]
Decret. Childeb., art. 8. — Les publicistes ont beaucoup disputé sur cet
article ; la plupart ont pensé que le mot Francus s'appliquait à tous
les hommes de race franque, les mots debilior persona aux Romains. Ils
n'ont pas fait attention qu'il aurait été matériellement impossible de conduire
devant le roi tout homme de race franque coupable d'un crime ; il est évident
qu'il s'agit ici des hommes d'un rang élevé, comme l'a reconnu M. Pardessus. Les
mots debilior persona sont empruntés au droit romain ; on les trouve
souvent employés dans le Code Théodosien pour désigner les personnes
d'un rang inférieur, et ce sens est le seul qu'on puisse leur donner ici ; car
il ne pouvait être question des Romains dans ce décret, uniquement destiné à
réformer les coutumes barbares.
[69]
Je crois inutile d'insérer en note le texte latin qui se trouve partout.
[70]
Cette phrase est remarquable ; elle suffirait pour prouver que les Francs,
avant de devenir maîtres de la Gaule, avaient été sujets de l'Empire.
[71]
Théodoric Ier, roi d'Austrasie, de 511 à 534 ; Childebert, roi d'Austrasie, de
593 à 596 ; Clotaire seul, maitre de tout l'empire des Francs, de 613 à 628 ;
Dagobert, roi d'Austrasie du vivant de son père Clotaire, et ensuite maitre de
tout l'empire des Francs, de 628 à 638.
[72]
Ces manuscrits, au nombre de sept, sont décrits dans l'ouvrage de M. Pardessus,
préface, pages 48 à 61.
[73]
« Dans plusieurs manuscrits malbergiens, dit M. Pardessus, notamment dans celui
de Montpellier, on trouve des capitulaires de 803 et des années suivantes. On
peut croire, ajoute le savant académicien, qu'on en faisait usage dans quelques
parties du royaume, même après la révision de Charlemagne. » (Loi
Salique, page 115.)
[74]
Le manuscrit de Wolfenbutel contient une petite chronologie des rois francs,
qui s'arrête à Childéric, dernier roi de la dynastie mérovingienne.
[75]
Dans la rédaction de Charlemagne, la loi Salique cesse d'être appelée pacte.
C'est qu'en effet le texte latin cessa alors d'être une simple glose du pacte
primitif et traditionnel des Saliens ; il devint à son tour texte officiel et
légal ; la rédaction carlovingienne est probablement la seule qui ait eu ce
caractère.
[76]
Lex vetustior, edit. Hérold. — Lex emendata, edit. Lidenbrog.
[77]
Walckenaër, Géographie des Gaules, tome Ier, page 467.