ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME DEUXIÈME

 

CONCLUSION.

 

 

MA tâche est finie, et j'ai même dépassé les limites que j'avais d'abord fixées à l'étendue de mon travail. La richesse du sujet, l'abondance des preuves, la multitude des faits à éclaircir, des erreurs à combattre, des vérités à remettre en lumière, m'ont entraîné au-delà de mes premières prévisions, et si la grandeur du but n'était pas hors de proportion avec la faiblesse des moyens, je pourrais dire que j'ai été amené à faire l'histoire de la Gaule au Ve siècle.

Une connaissance approfondie de cette histoire est en effet indispensable pour comprendre l'état de la société dans les siècles suivants : c'est faute d'avoir suffisamment apprécié l'importance de cette étude préliminaire que la plupart des systèmes par lesquels on a cherché à expliquer nos origines ont péché par leurs hases.

Nos historiens et surtout nos publicistes ont en général admis l'opinion trop longtemps accréditée que l'époque de l'invasion des Barbares et de la chute de l'empire romain ne présentait qu'un inextricable chaos, et qu'il était impossible d'y trouver autre chose qu'incertitude et ténèbres avant la constitution définitive des monarchies européennes. Laissant donc derrière eux cette période de bouleversement, ils ont pris pour point de départ la formation des sociétés modernes, et ont construit leurs systèmes a priori sur des hypothèses plus ou moins ingénieuses ou d'après des documents appartenant à des temps postérieurs à l'époque de transition dont il s'agissait de définir le caractère et les résultats. De là cette division absolue de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne, que, l'on supposait séparées par un abîme dont chacun comblait à son gré le vide imaginaire ; de là ces idées vagues de conquête, d'invasion, de destruction universelle des hommes et des choses de l'ancien monde, qui serait rentré dans le néant pour faire place à une création nouvelle.

Pour résumer ces idées, prenons-les dans leur plus haute expression ; empruntons les magnifiques paroles jetées par M. de Chateaubriand comme la conclusion de ses Etudes historiques sur les derniers temps de l'Empire : « Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée, dit l'illustre écrivain ; quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés ; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes, quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix et autour de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ rendit la vie aux enfants qui avaient cru en lui[1]. »

Cet admirable tableau présente sous le jour le plus éclatant la double hypothèse qui a servi de fondement aux systèmes classiques sur les origines de notre histoire : d'un côté la destruction totale du monde ancien, de l'autre la création d'un monde nouveau sorti du chaos et des ruines. Il est permis aujourd'hui de déclarer ces deux hypothèses également fausses. Mais quoiqu'elles aient été fortement ébranlées par les travaux des grands historiens de notre siècle, elles exercent encore sur les esprits cette influence qui s'attache aux préjugés passés à l'état d'axiomes. Pour achever de les déraciner, il faut creuser jusqu'à leur base ; il faut dissiper ces tourbillons de poussière et de fumée qui, suivant la belle image de M. de Châteaubriand, ont caché à tous les regards la chute du colosse romain. C'est là ce que l'on a commencé à faire de nos jours, c'est là le but auquel tend la science contemporaine ; c'est là l'œuvre à laquelle nous avons essayé d'apporter le contingent de nos faibles efforts.

Prenant à sa naissance le Ve siècle, époque de la fin de l'Empire à Rome, et de la première formation des monarchies barbares dans l'Europe occidentale, nous avons tenté de suivre pas à pas, année par année, mois par mois, presque jour par jour, les événements de cette période ; nous nous sommes imposé la loi de remonter toujours aux sources et de n'avancer aucune assertion qui ne fût appuyée par quelque texte contemporain des faits que nous avions à constater ; nous avons pesé la valeur de chaque témoignage, discuté l'authenticité de chaque preuve ; dans notre amour pour la vérité, nous aurions voulu pouvoir imiter les patientes investigations du magistrat et les formes rigoureuses de l'instruction judiciaire.

Cette tâche était sans doute au-dessus de nos forces ; mais si le talent nous a fait défaut pour la mise en œuvre, cc ne sont pas du moins les matériaux qui nous ont manqué. Le Ve siècle, cette prétendue époque de ténèbres et de chaos, était un temps de corruption raffinée, d'administration compliquée, d'intrigues diplomatiques, de luttes intellectuelles. Comme toutes les sociétés vieillies, le Bas-Empire écrivait beaucoup ; il nous a laissé plus de documents, plus de mémoires, plus de pièces officielles qu'aucune période antérieure de l'histoire ancienne, et presque autant que les époques les mieux connues de l'histoire moderne.

Je suis loin d'avoir pu faire usage de toutes ces richesses ; pour tout citer et tout dire, il m'aurait fallu les in-folios des Bénédictins. J'ai du moins essayé de rassembler dans ce volume les traits les plus saillants, les documents les plus utiles ; j'ai tâché surtout de rendre aux textes leur véritable sens souvent dénaturé pour les faire entrer de force dans le cadre tracé d'avance par les préjugés de l'école. Or, je le demande, à travers cet ensemble de faits étayés de preuves authentiques, à travers ces témoignages des contemporains décrivant eux-mêmes les événements qui se passaient sous leurs yeux, qu'avons-nous vu ? Avons-nous aperçu quelque part ces bouleversements, ces ruines, cette extermination des peuples, cet asservissement des races dont les leçons de l'école classique avaient frappé notre imagination ? Sans doute le Ve siècle fut un temps de calamités désastreuses pour l'Europe occidentale ; mais, contre l'opinion commune, les souffrances des peuples furent plus grandes au commencement de cette période, lorsque l'Empire était encore debout, que dans les dernières années, quand les monarchies barbares se constituèrent définitivement. Au total les désastres de cette époque ne surpassèrent point ceux qu'éprouva la Gaule au Me siècle, lors des grandes invasions allemaniques et de la guerre des tyrans ni même ceux de la France du XIVe siècle, livrée-aux dévastations des bandes anglaises et aux fureurs de la jacquerie. D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les conséquences matérielles des événements qu'il faut considérer ; il faut apprécier leurs causes et leur caractère spécial, et c'est surtout ce caractère que l'école classique a méconnu.

Elle nous parlait de catastrophes subites et violentes ; elle nous montrait le monde romain réduit en poussière par la force brutale de la conquête. Et au lieu de cela, nous avons vu ce monde, usé par l'excès même de la civilisation, tourmenté par les partis politiques et les sectes religieuses, s'affaisser par degrés sous le poids des vices intérieurs qui le rongeaient depuis sa naissance. Nous avons vu les Barbares intervenir comme auxiliaires des sectes et des partis qui déchiraient l'Empire, s'établir dans ses provinces moins par les armes et la violence que par des transactions et des intrigues, s'associer à ses destinées, et précipiter sa chute en agissant non comme une force extérieure dont le choc écrase et brise, mais comme un levain étranger qu'on introduit dans un corps qui fermente pour en hâter la décomposition. A la fin du Ve siècle ce travail de dissolution et de rénovation sociale était loin d'avoir atteint son terme ; il se continua pendant tout le moyen-âge, et l'on pourrait en suivre les traces presque jusqu'à nos jours, tant il est vrai qu'il n'y a point de table rase dans les annales du genre humain, que dans l'histoire, comme dans la nature, rien ne se détruit, rien ne disparait, mais que tout se modifie et se transforme par des progrès lents et presqu'insensibles.

Depuis cent ans, deux systèmes sont en présence sur les origines de notre histoire, et l'on pourrait dire qu'ils se sont personnifiés dans les deux hommes qui, au commencement du XVIIIe siècle, ont posé nettement pour la première fois les questions à débattre. Les noms de Boulainvilliers et de Dubos sont encore invoqués chaque jour dans nos discussions historiques comme l'expression la plus complète de deux écoles rivales. Voyons donc de quel point ces deux écoles sont parties et où elles sont arrivées.

Boulainvilliers avait adopté le principe de la destruction du monde antique clans toute son étendue et n'avait reculé devant aucune de ses conséquences. Selon lui, « les Français[2], conquérants des Gaules, y avaient établi leur gouvernement tout-à-fait à part de la nation subjuguée qui, réduite en servitude, privée de tout droit politique et même du droit de propriété, avait été destinée par les conquérants au travail et à la culture de la terre. Les Gaulois étaient devenus sujets, les Français maîtres et seigneurs ; depuis la conquête, les Français originaires avaient été seuls nobles et seuls capables de l'être ; la conquête était le seul fondement de l'état dans lequel vivaient les diverses classes de la nation[3]. » Quelqu'exagérées, quelqu'absurdes même que nous paraissent aujourd'hui ces doctrines, elles n'avaient alors rien qui pût choquer les esprits. Léguées par l'ignorance du moyen-fige à la science du XVIIe siècle, elles étaient devenues une sorte de thème officiel adopté sans examen par les historiens comme par les légistes. Longtemps avant Boulainvilliers, Loyseau avait dit : « Pour le regard de nos Français quand ils conquestèrent les Gaules, c'est chose certaine qu'ils se firent seigneurs des personnes et des biens d'icelle, j'entends seigneurs parfaits, tant en la seigneurie politique qu'en la propriété ou seigneurie privée ; quant aux personnes, ils firent les naturels du pays serfs[4]. »

Lorsqu'on s'est pénétré de la lecture des textes contemporains du Ve siècle, lorsqu'on a analysé comme nous venons de le faire les événements de cette époque, on a peine à concevoir comment l'histoire d'une grande nation a pu être ainsi faussée et dénaturée à son début. Cependant ces doctrines ont été jusqu'à nos jours les seules généralement admises comme fondement de notre droit politique, les seules qui aient servi de base à l'enseignement public des universités, et c'est pourquoi nous avons appelé classique l'école qui les a développées et soutenues. Dubos le premier osa les attaquer de front. Dans un ouvrage remarquable par une immense érudition et par une admirable sagacité, il fit sortir l'histoire du chaos des chroniques carlovingiennes et la replaça sur le seul terrain où elle pût rencontrer la vérité, sur celui des témoignages contemporains. A l'aide de cette méthode, il prouva facilement la fausseté du système de la conquête violente et spoliatrice, de la substitution d'une race à une autre ; il montra que les Gaulois n'avaient été ni asservis ni dépouillés, que les Francs s'étaient rendus maîtres de la Gaule par des traités plutôt que par la force des armes ; il révéla la persistance de la société ancienne sous la domination des Barbares, enfin il proclama la puissance des opinions religieuses, seule explication possible des événements du Ve siècle.

A l'apparition de ces grandes vérités, qui ne croirait que la lumière dût se faire, et le règne des ténèbres cesser pour toujours ? Qui ne croirait que la science, servie alors par tant de génies éminents, dût marcher aussitôt d'un pas ferme dans la nouvelle voie qui lui était ouverte ? Et pourtant de nombreux obstacles la retinrent longtemps encore dans les langes de l'école classique. Il ne suffit pas que la vérité se montre, il faut qu'elle se fasse accepter, et les esprits, au commencement du XVIIIe siècle, étaient mal préparés pour accueillir les révélations historiques de Dubos. Lui-même, sous certains rapports, nuisit à sa propre cause. Il donna prise sur lui par un style lourd et diffus, par des erreurs de détails, par des vices de composition et surtout par l'absurde invention de sa république Armoricaine qu'il s'obstina à défendre quoiqu'elle ne fût pas nécessaire à la démonstration de ses doctrines. Ses ennemis s'emparèrent de ces armes et un soulèvement général éclata contre son livre. Le système de la conquête officiellement adopté depuis la renaissance des lettres avait rattaché à son existence non-seulement des opinions et des vanités, mais des intérêts et des passions. Les prétentions de castes, de corporations, de nationalités, s'étaient casées dans ce système ; elles se crurent attaquées par les arguments qui le renversaient. « Le livre de M. l'abbé Dubos, dit Montesquieu, semble être une conjuration contre la noblesse[5]. Sa thèse, ajoute-t-il ailleurs, était injurieuse au sang de nos premières familles et aux trois grandes maisons qui ont successivement régné sur nous[6]. »

Maintenant, si l'on se rappelle que Fréret fut mis à la Bastille pour avoir commencé à lever le voile que Dubos a déchiré, et que la crainte d'offenser la majesté royale porta seule le père Daniel à maintenir, contre sa propre conviction, les quatre premiers règnes mérovingiens, on comprendra les difficultés de toute nature contre lesquelles avaient à lutter les défenseurs de la vérité historique.

L'esprit philosophique du XVIIIe siècle vint encore au secours de leurs adversaires. L'intérêt qui domine et peut seul expliquer les dernières révolutions du monde romain est l'intérêt religieux. Mais comment cette immense influence des idées catholiques aurait-elle pu être comprise par une société vouée à l'athéisme ? Les vies des saints, les lettres des évêques, les actes des conciles, ces vénérables monuments de l'histoire du Ve siècle étaient pour elle des objets de raillerie et non d'étude ; elle méprisait l'admirable éloquence des Jérôme, des Salvien, des Victor, et toute cette grande littérature chrétienne qui, mène de nos jours, n'est pas encore assez connue et appréciée. « Tous ces écrits froids, secs, insipides et durs, s'écrie Montesquieu, en parlant des monuments de notre histoire, il faut les lire, il faut les dévorer comme la fable dit que Saturne dévorait les pierres[7]. » Tel était le dégoût du XVIIIe siècle pour les textes originaux sur lesquels repose tout ce que nous savons de notre passé.

Ce fut avec ce dédain aristocratique, avec cette affectation de légèreté que l'auteur de l'Esprit des lois entreprit de réfuter en quelques pages l'immense travail de l'Histoire critique de la monarchie française. Il répondit à la forte et méthodique argumentation du savant par le persifflage de l'homme du monde, et les salons proclamèrent que Montesquieu avait tué Dubos. Mais les Bénédictins, les hommes de la véritable science, couvrirent le vaincu de leur estime, et lui vouèrent un culte secret qui ne laissa point prescrire les droits de la vérité. « L'histoire critique de l'établissement de la monarchie française, dit M. de Châteaubriand, est un ouvrage solide, souvent attaqué, jamais renversé, pas même par Montesquieu, qui d'ailleurs a su peu de choses sur les Francs. On vole l'abbé Dubos, sans avouer le larcin ; il serait plus loyal d'en convenir[8]. »

Néanmoins il est constant que Dubos resta plus d'un demi-siècle sous le coup de l'anathème fulminé contre son livre par un des plus grands génies de l'époque. Ce qui peint bien quel était alors l'état des esprits, c'est que la solidité de son érudition fut pour lui une cause de défaveur. Montesquieu lui reproche l'emploi de ces textes que lui-même répugnait tant à lire, et se fait contre sa doctrine un argument de l'abondance des preuves dont elle était étayée : « Si le système de M. l'abbé Dubos, dit-il, avait eu de bons fondements, il n'aurait pas été obligé de faire trois mortels volumes pour le prouver ; il aurait trouvé tout dans son sujet, et la raison elle-même se serait chargée de placer cette vérité dans la chaîne des autres vérités[9]. » Ainsi commençait à surgir cette souveraineté de la raison qui plus tard, dans un autre ordre d'idées, exerça, une si terrible omnipotence, moyen commode de se dispenser tantôt de preuves et de logique, tantôt de justice et d'humanité.

Après Montesquieu vint Mably. Le système de l'assujétissement par la conquête trouva en lui un fougueux avocat. Dans ses invectives contre Dubos, il imita l'aigreur de Montesquieu, mais non sa verve spirituelle. Personne n'abusa plus que lui de la phraséologie philosophique alors à la mode. Pour atténuer ce qu'il y avait d'invraisemblable dans l'anéantissement d'un grand peuple devant une poignée de Barbares, il expliqua la soumission des populations gallo-romaines aux Francs par leur dégradation morale.

« L'avarice des empereurs, disait-il, et l'insolence de leurs officiers avaient accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience. Ils ne sentaient point l'avilissement où la domination des Français les jetait, comme l'aurait senti un peuple libre. Le titre de citoyen romain qu'ils portaient n'appartenait depuis longtemps qu'à des esclaves[10]. »

Mably reconnaissait cependant que sous les rois mérovingiens, les Gaulois avaient été libres de s'élever au niveau des Francs, ou, suivant son expression, de se naturaliser français, et cela par un moyen bien simple ; en déclarant devant le prince qu'ils renonçaient à la loi romaine pour vivre sous la loi salique. Il n'en fallait pas plus, selon lui, pour de sujet devenir citoyen[11]. « Mais, ajoute-t-il, malgré tant d'avantages attachés à la qualité de français, la plupart des pères de familles gaulois ne s'incorporèrent pas à la nation française et continuèrent à être sujets. On ne concevrait pas cette indifférence à profiter de la faveur de leurs maitres, si on ne faisait attention que la liberté que tout Gaulois avait de devenir Français lavait la honte et le reproche de ne l'être pas. Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, les avait accoutumés à ne pas même désirer d'être libres[12]. » Il est curieux de voir dans ce passage à quel point les chefs de l'école classique ont poussé la déraison pour soutenir un système impossible. Au reste, ces phrases creusement sonores[13], suivant l'expression d'un illustre écrivain, étaient dans le goût et les idées du temps ; elles excitèrent un enthousiasme général, et l'Académie des Inscriptions mit elle-même au concours l'éloge de Mably. « L'approbation expresse ou tacite, dit M. Thierry, que donnèrent à ces niaiseries emphatiques des hommes tels que MM. de Bréquigny, du Theil, Gaillard et Dacier, montre à quel point la véritable science était alors timide et indécise[14]. »

En effet, une nouvelle cause d'erreur était vernie se joindre à toutes celles qui avaient arrêté jusque-là les progrès de la vérité. Le système classique de l'asservissement par la conquête mettait en présence sur le sol de la France deux races ennemies, les vainqueurs et les vaincus, les spoliateurs et les spoliés. Tous les pauvres, tous les hommes des classes inférieures étaient les Gaulois, les anciens et légitimes possesseurs du sol. Les nobles et les riches étaient les Francs, les conquérants, les usurpateurs. Il ne s'agissait donc plus que de reprendre la guerre au point où Clovis l'avait laissée ; en dépouillant ceux qui possédaient, les prolétaires ne faisaient que recouvrer leur bien. Ce n'était plus la lutte éternelle de celui qui n'a pas contre celui qui a ; c'était une querelle de peuple à peuple qu'on achevait de vider après 1.400 ans. Une telle doctrine semblait créée exprès pour favoriser l'effervescence révolutionnaire qui se développa à la fin du XVIIIe siècle. Aussi fut-elle adoptée comme un article de foi par le parti qui poussait alors à une rénovation sociale, et l'erreur historique, mise en 173o sous la protection de la majesté royale et de l'orgueil nobiliaire ne put être attaquée en 1789 qu'au risque de passer pour ennemi de la liberté et des droits de la nation[15]. La théorie de l'asservissement par la conquête continua donc de servir de base à l'enseignement et devint le thème banal de toutes les dissertations politiques. On a fait de la polémique de parti avec les Francs et les Gaulois jusqu'el, I83o, et les idées fausses ainsi répandues dans les masses n'ont pas été sans influence sur la marche des événements. « Ces chimères historiques, dit avec raison M. Thierry, ont contribué à préparer l'ordre social qui règne de nos jours et à faire de nous ce que nous sommes[16]. » L'ignorance du moyen âge et la difficulté d'étudier les textes originaux, avant l'usage de l'imprimerie et la multiplication des livres, furent les premières causes de la falsification de notre histoire à son origine. Plus tard, lorsque les textes furent mieux connus, l'erreur se soutint en dépit d'eux par une prescription acquise, et surtout par la coalition des intérêts de caste et de parti qui s'y rattachèrent successivement.

« Telle était, dit M. Thierry, l'ornière où le courant de l'opinion publique avait fait entrer l'histoire de France, ornière qui se creusait de plus en plus[17]. »

Il fallut qu'une révolution sans exemple eût passé sur l'ancienne société française, et en eût balayé jusqu'aux derniers débris pour qu'il pût être permis à la vérité de reparaître, et c'est de nos jours seulement que l'on commence à trouver des continuateurs de Dubos.

M. de Montlosier fut le premier qui, au commencement de notre siècle, eut le courage de reprendre cette thèse abandonnée, et de proclamer ces grandes vérités, que la conquête n'était point le seul fondement du régime féodal ; que les distinctions sociales qui existaient dans les populations gallo-romaines s'étaient perpétuées sous les mis francs ; que la noblesse du moyen-âge représentait le corps des hommes libres, la roture, les selfs et les tributaires de toutes les races. Mais trop de passions politiques se mêlaient à son livre pour qu'il pût se faire entendre d'un public hostile. Les esprits prévenus ne cèdent qu'au langage froid et consciencieux d'une érudition impartiale.

Ce fut de la probe et studieuse Allemagne que nous vint le premier signal de la régénération de notre histoire. La société ancienne avait péri, disait-on, dans le gouffre de la conquête ; il ne restait du monde romain que des serfs ou des cadavres. Cependant un savant professeur allemand, M. de Savigny, entreprend de prouver que dans ce prétendu naufrage universel quelque chose avait survécu. Qu'était-ce donc ? Rien que le droit romain, c'est-à-dire la législation tout entière, la constitution de la propriété et de la famille, les droits publics et privés, enfin toute l'organisation civile de l'ancien monde.

« On croyait généralement, dit M. Guizot, que le droit romain était tombé avec l'Empire pour ressusciter au XIIe siècle, par la découverte d'un manuscrit des Pandectes, trouvé à Amalfi[18]. » M. de Savigny prouva que les lois romaines n'avaient jamais cessé d'être appliquées même à l'époque que l'on représentait comme une rénovation complète de l'ordre social ; et il le prouva d'une manière si claire, si manifeste, que personne ne songea plus à contester la vérité qu'il révélait ; on voulut à peine croire qu'on eût jamais pensé autrement. « Le livre de M. de Savigny, dit encore M. Guizot, met hors de doute la perpétuité du droit romain du Ve au XIIe siècle, et résout ainsi pleinement le problème que l'auteur s'est proposé. Maintenant qu'il est résolu, on s'étonne que ce problème se soit jamais élevé et qu'on ait jamais pu douter de la permanence du droit romain[19]. »

Voilà donc déjà la perpétuité de la législation mise hors de doute, et ce seul fait suffisait pour renverser par sa base le système de l'école classique. Car si une société nouvelle s'était substituée à l'ancienne, si les Francs s'étaient rendus maîtres parfaits, comme dit Loyseau, des personnes et des propriétés, s'ils avaient fait tous les Gaulois serfs, certainement cette population asservie n'aurait pas conservé ses lois ; elle n'en aurait plus connu d'autres que le caprice des vainqueurs ; et c'est là en effet l'opinion plus ou moins explicite de tous les écrivains de cette école.

Une fois ce premier pas fait, il était impossible qu'on s'arrêtât, et l'on ne tarda pas à aller plus loin. Les lois civiles ont un caractère de stabilité qui leur est propre et qui explique jusqu'à un certain point leur conservation au milieu des plus grands bouleversements. Mais il est d'autres institutions d'une nature essentiellement variable et qui périssent presque toujours avec les pouvoirs dont elles émanent ; ce sont les institutions administratives. Pour les changer il n'est pas besoin de briser la société, il suffit de renverser le gouvernement. Comment donc auraient-elles échappé à l'action destructive de la conquête ? Aussi était-ce un des axiomes de l'école classique, que l'organisation municipale, base du système administratif des Romains, n'avait pas laissé de traces, qu'il n'était resté sur le sol de la Gaule que des serfs et des seigneurs, et que les corporations municipales furent ressuscitées seulement au XIIe siècle par les ordonnances de Louis-le-Gros.

« Prétendre, disait Mably, que quelques villes ont pu conserver leur liberté pendant les troubles qui ont donné naissance au gouvernement féodal, c'est avancer la plus grande des absurdités[20]. »

Malgré cet anathème fulminé d'avance, un homme plutôt poète qu'historien, un membre de l'Académie française, M. Raynouard, s'avisa, en 1828, de démontrer que les villes de la Gaule n'avaient jamais perdu entièrement leurs franchises, que l'administration municipale des Romains n'avait point cessé d'y être en vigueur, et qu'elle s'était conservée à travers le moyen-âge jusqu'à l'établissement des communes. L'objet principal de ce livre n'était pas même de réhabiliter la vérité historique. C'était le temps des dernières luttes de l'opinion libérale contre la restauration ; on réclamait avec chaleur les libertés municipales ; M. Raynouard voulut fournir des armes aux combattants et prouver, comme on disait alors, que la liberté était ancienne et le despotisme nouveau. Quoi qu'il en soit, sa démonstration fut si évidente et si complète que là aussi tout le monde regarda le problème comme résolu. M. Thierry, qui n'est point favorable à M. Raynouard, et qui juge sévèrement son ouvrage, reconnaît qu'au fond il a pleinement atteint son but. « Ce livre présente, dit-il, une véritable surabondance de preuves en ce qui regarde la durée et la continuité de l'organisation municipale et quoique faible de critique, il en dit assez là-dessus pour éteindre toute controverse[21]. »

Quelle est donc la force de cette cause qui supplée à la faiblesse de ses défenseurs, et qui, sur tous les points où l'on a essayé sérieusement de la faire prévaloir, a produit une telle masse de lumières que le doute n'a plus été possible ? Comment se fait-il que tous ceux qui ont combattu le système de la destruction du monde ancien par la conquête aient eu tellement raison qu'ils aient mis les questions traitées par eux hors de toute controverse, tandis que la cause contraire a écrasé sous le poids de l'erreur les plus grands génies du XVIIIe siècle ? Et moi aussi dans mes études obscures et solitaires, en m'efforçant de rétablir les faits historiques du Vo siècle, dénaturés par l'école classique, je pourrais dire que les preuves surabondent et que, pour être mise comme les autres hors de toute controverse, ma thèse n'aurait peut-être besoin que d'un autre défenseur.

Soyons de bonne foi. Qu'est-ce que tous ces travaux de l'école contemporaine si ce n'est la résurrection du système de Dubos, moins les erreurs de détail qui l'ont discrédité ? M. Thierry l'a déclaré lui-même : « On peut dire sans exagération que la belle doctrine de M. de Savigny sur la perpétuité du droit romain se trouve en germe dans l'histoire critique de l'établissement de la monarchie française I[22]. » Mais ne peut-on pas en dire autant de l'ouvrage de M. Raynouard, de celui de M. de Montlosier, de tous ceux qui ont été écrits dans le même sens ? Et quel est aujourd'hui le livre sérieux qui ne soit pas écrit dans ce sens, qui ne concoure pas ouvertement ou implicitement au triomphe des mêmes doctrines ? Qui voudrait maintenant reproduire les extravagances de Boulainvilliers, les naïves absurdités de Loyseau, et les sophismes de Mably ? C'est pour cela que je n'ai pas craint d'appeler Dubos, malgré ses fautes, le meilleur des historiens modernes, parce que, le premier, il est sorti des voies de l'erreur, et nous a montré à tous le chemin qui devait conduire à la vérité. « La science historique de nos jours, dit encore M. Thierry, comprend tout ; elle est curieuse de tout ; elle admet tout dans la mesure de son importance véritable ; mais elle apparaît dans son ensemble comme une réhabilitation de l'élément romain de notre histoire[23]. Le mouvement de réaction continue, ajoute-t-il plus loin, non point en faveur de Dubos, mais en faveur de la vérité révélée à la fois et compromise par sa thèse extravagante[24]. »

Laissons-là les noms propres ; ils ont peu d'importance dans l'état de la question. Constatons seulement que c'est la vérité révélée par Dubos que tous les travaux de l'école moderne tendent à remettre en lumière. J'ai essayé de contribuer à rétablir cette vérité dans le domaine des événements historiques. Si je ne suis pas trop effrayé de ma faiblesse, j'essaierai plus tard d'en suivre la démonstration dans le domaine des institutions et des lois en m'appuyant sur l'ouvrage capital de M. Pardessus, manuel désormais indispensable pour tous ceux qui voudront aborder ce genre d'études.

Dès à présent voici le résumé des propositions que je crois pouvoir déduire des faits rassemblés dans ce livre. Ces faits qui s'enchaînent tous et s'appuient réciproquement par une série de preuves incontestables, me paraissent démontrer :

Que la chute de l'Empire romain n'a pas été l'effet d'une catastrophe subite et violente, mais d'une dissolution lente et progressive dont le germe existait dans les vices intérieurs de l'organisation politique et de la constitution sociale de cet empire ;

Que les Barbares ne se sont point établis dans l'Empire par la force brutale et instantanée de la conquête. Tous leurs établissements ont été fondés sur des traités avec les empereurs. Ils n'ont pas déchiré l'Empire ; ils s'y sont incorporés ;

Que la domination des Francs fut particulièrement acceptée et désirée par la Gaule. Clovis, comme roi barbare, ne pouvait disposer que des forces d'une seule tribu salienne, et avait toutes les autres pour ennemies. Il n'a donc pas exterminé ou subjugué les Gaulois par les armes des Francs ; il s'est au contraire servi des milices gauloises pour soumettre les Francs à son autorité. Il a dominé dans la Gaule non comme conquérant, mais comme chef de parti, et du parti le plus puissant de tous alors, du parti catholique ;

Que les Gaulois n'ont été ni asservis ni dépouillés par les Francs. Les classes privilégiées et propriétaires ont conservé leurs propriétés et leurs privilèges ; les classes anciennement asservies et tributaires sont restées dans la servitude ;

Que la législation romaine, le régime municipal des villes et même en grande partie, l'organisation politique et administrative de l'Empire ont subsisté avec peu de modifications jusqu'au milieu du VIIe siècle[25]. Si de grands changements se sont opérés plus tard, ce n'est pas ici le lieu d'en examiner la nature et les causes.

Maintenant est-ce là tout ? et en supposant ces propositions démontrées, seraient-elles sur nos origines le dernier mot de la science historique ? Je ne le pense pas. De même qu'on a cru que la conquête barbare avait entièrement détruit la société romaine, on a cru aussi que la conquête romaine avait effacé jusqu'aux dernières traces de la société gauloise. Cette hypothèse d'une entière destruction ne me paraît pas plus admissible dans un cas que dans l'autre. Sans doute l'influence de la conquête romaine a été plus grande sur notre sol que celle de la conquête barbare parce que dans le rapprochement de deux peuples à des degrés de civilisation différents, c'est toujours l'état social le plus avancé qui l'emporte. Mais à moins qu'une race d'hommes ne soit déplacée ou exterminée comme l'ont été dans les temps modernes les tribus indigènes de l'Amérique, le fond de la nationalité subsiste toujours et ne peut s'anéantir. Il me semble donc que l'élément gaulois, compté pour rien jusqu'à présent, doit tenir une place plus grande qu'on ne le pense communément dans la formation de la société française moderne. Dans l'étude de nos origines on s'est d'abord arrêté, à l'écorce superficielle, à celle de la conquête barbare. En creusant davantage on a retrouvé la société romaine presqu'intacte. Pénétrons encore plus avant. Peut-être sous cette double enveloppe, trouverons-nous la société gauloise qui, après s'être perpétuée en silence sous le gouvernement des Romains et sous le joug des Barbares, a reparu à la surface comme élément principal au moyen-âge, lorsque les couches successives qui la recouvraient ont été emportées par le vent des révolutions, des invasions et des guerres. Peut-être arriverons-nous à cette conclusion que la fin du XVIIIe siècle a vu s'opérer plus de changements, sur le vieux sol de la Gaule, que les deux mille ans qui l'avaient précédée.

De nos jours, des destinées nouvelles ont été ouvertes au genre humain et tout semble marcher à une régénération et à une assimilation universelles. Trois grands ressorts matériels, la poudre à canon, l'imprimerie et la vapeur ont changé la face du monde. Mais dans les siècles antérieurs deux faits principaux dominent toute l'histoire, la perpétuité des races, la persistance des sociétés anciennes sous les formes diverses qui les recouvrent. C'est la voie où est entrée l'école historique moderne. C'est dans cette voie seule que les efforts peuvent être fructueux. Là est la vérité, là est l'avenir de la science.

 

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Chateaubriand, Etudes historiques, t. II, p. 341, éd. de 1841. Si les idées de destruction sont exagérées dans ce passage, il énonce du moins une grande vérité, en montrant l'influence du christianisme supérieure à celle de la barbarie dans la formation du monde moderne, N'oublions point la part que M. de Chateaubriand a prise à la régénération de notre histoire. C'est lui qui a trouvé, pour caractériser le Bas-Empire, l'expression d'Empire romain barbare, qui est à elle seule tout un système. C'est encore lui qui a dit que si l'on voulait une histoire moderne, elle ne devait pas commencer à Clovis mais à Constantin.

[2] Les écrivains de cette école désignent ordinairement les Francs sous le nom de Français. C'est une conséquence de leur système qui faisait sortir toute la nation française de la conquête franque.

[3] J'ai emprunté en partie cette analyse, ainsi que la plupart des citations qui suivent, aux excellentes Considérations sur l'Histoire de France, mises par M. Thierry en tête de ses Recits Mérovingiens. Quand il s'agit de juger sévèrement des noms célèbres, je me sens plus à l'aise en abritant ma faiblesse sous cette grande renommée.

[4] Loyseau, Traité des Seigneuries.

[5] Cette imputation de Montesquieu est à tous égards mal fondée. On ne remarque dans le livre de Dubos aucun but politique, aucun sentiment hostile contre une classe quelconque de la nation ; il cherche la vérité historique et rien de plus. Son système d'ailleurs n'était point défavorable à la noblesse ; il la servait au contraire en donnant pour origine à ses privilèges une possession immémoriale, au lieu du fait brutal de la conquête. Après l'expérience de la révolution, M. de Montlosier ne s'y est pas trompé.

[6] Montesquieu, Esprit des Lois, l. 30, c. 10 et 25.

[7] Montesquieu, Esprit des Lois, l. 30, c. 11.

[8] Études historiques, préface, p. 33.

[9] Esprit des lois, l. 30, c. 23.

[10] Observations sur l'Histoire de France, l. I, c. 2.

[11] Boulainvilliers et Loyseau faisaient les Gaulois serfs ; Mably ne les fait plus que sujets, c'est-à-dire privés de tous droits politiques ; il y a déjà là un progrès.

[12] Observations sur l'histoire de France, l. 1, c. 2.

[13] A. Thierry, Considérations sur l'histoire de France, c. 3, p. 94.

[14] Considérations sur l'histoire de France, c. 3, p. 105.

[15] « Les principes de Mably ont été adoptés par tous ceux qui n'ont point l'âme servile, les bons citoyens, tous les Français qui aiment encore la patrie. » (Eloge de Mably, par l'abbé Brizard., p. 33.)

[16] Considérations sur l'histoire de France, c. 3, p. 97. M. Thierry applique spécialement cette phrase aux hypothèses de Mably sur les états généraux des deux premières races ; mais elle est également applicable à toutes les erreurs de la même école.

[17] Considérations sur l'histoire de France, c. 3, p. 129.

[18] Histoire de la civilisation en France, XIe leçon, p. 314.

[19] Histoire de la Civilisation en France, p. 320.

[20] Observations sur l'histoire de France, t. III, c. 7, preuves.

[21] Considérations sur l'histoire de France, c. 4, p. 206.

[22] Considérations sur l'histoire de France, c. 2, p. 72.

[23] Considérations sur l'histoire de France, c. 4, p. 204.

[24] Considérations sur l'histoire de France, c. 4, p. 205.

[25] M. de Châteaubriand va plus loin : « Je vois, dit-il, la société romaine subsister presque tout entière, dominée par quelques Barbares, jusque vers la fin de la seconde race. » Etudes historiques, préface, p. 93.