ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME DEUXIÈME

 

CHAPITRE VI.

Progrès des monarchies barbares dans la Gaude, depuis la mort d'Honorius jusqu'à celle de Valentinien.

 

 

HONORIUS mourut d'hydropisie et de langueur à Ravenne, en 423, sans laisser de postérité. Par sa mort comme par sa vie, il fut la digne personnification de cet empire vermoulu qui était tombé en dissolution pendant son long et triste règne[1]. Cédant à regret aux instances de sa sœur Placidie, il avait, en 420, fait proclamer Auguste le commandant des milices, Constantius, et l'avait associé à son pouvoir. Mais l'empereur d'Orient, Théodose, fils d'Arcadius, avait refusé de reconnaître le nouveau César auquel il manqua ainsi une des conditions de la légitimité romaine, l'unanimité. Ce refus aurait sans doute occasionné une collision entre les deux empires, si Constantius n'était mort fort à propos, en 421, huit mois après son élévation au rang suprême[2]. Devenue veuve une seconde fois, Placidie n'avait point perdu ses instincts de domination ; elle chercha à gagner l'affection de son frère par des caresses qui dépassaient peut-être les bornes de la tendresse d'une sœur ; mais en même temps elle ne ménagea pas assez les susceptibilités de cet esprit défiant. Sa cour était plus brillante que celle de l'empereur lui-même ; toujours attachée à la mémoire de son premier époux, elle aimait à s'entourer des anciens compagnons d'armes d'Ataulphe, et une troupe nombreuse de Wisigoths qui l'avait suivie à Ravenne, lui formait un cortége redoutable. Les jalousies de subalternes aigrirent les soupçons d'Honorius qui craignait l'ascendant de cette femme ambitieuse dont il sentait malgré lui la supériorité. Peu de temps avant sa mort, il rompit brusquement avec elle, et l'exila à Constantinople avec son fils Valentinien, âgé seulement de quatre ans[3]. Ainsi lorsque le trône d'Occident devint vacant, il ne se trouva en Italie aucun membre de la famille impériale pour recueillir cette grande succession.

Nous avons démontré plus haut que le partage de l'autorité souveraine entre deux ou plusieurs princes ne détruisait point en principe l'unité du, monde romain dont tous les habitants ne cessaient point de se considérer comme compatriotes et sujets d'une même puissance. Quoique la délimitation des provinces soumises au pouvoir de chaque empereur fût exactement déterminée, cependant les lois, dans l'un et l'autre empire se faisaient en commun et portaient à la fois les noms des deux empereurs régnants[4] ; c'est pour cela qu'un nouvel empereur, s'il ne pouvait se faire reconnaître par ses collègues, était mis au nombre des tyrans ou usurpateurs, lors même qu'il avait obtenu la première condition de la légitimité impériale, l'adhésion du sénat de Rome pour l'Occident, ou du sénat de Constantinople pour l'Orient. Pendant la vie d'Honorius, Théodose avait régné avec lui ; par la mort de son collègue qui ne laissait point d'héritiers directs, il se trouvait investi de plein droit de la souveraineté dans les deux empires, et il s'empressa de faire valoir ses prétentions en envoyant une armée en Illyrie. Car il était peu disposé à appeler au partage du pouvoir le jeune Valentinien, fils d'un soldat parvenu que lui-même avait refusé de reconnaître comme empereur.

Mais les factions, ennemies de la famille de Théodose, n'étaient point anéanties quoique depuis dix ans leurs défaites multipliées les eussent réduites à l'inaction. Ces factions si vivaces qui s'appuyaient à la fois sur les restes du paganisme, sur les sectes des chrétiens dissidents, sur l'influence barbare et sur les jalousies provinciales, trouvaient là une occasion trop favorable à leurs desseins pour ne pas essayer de relever encore une fois la tête. Le sénat de Rome, cédant à leur influencé, proclama empereur un secrétaire d'Honorius, nommé Jean, qui avait exercé les fonctions éminentes de maître des offices pendant le règne éphémère d'Attale, ce qui prouve bien que son élévation n'était que la résurrection du parti des anciens usurpateurs[5].

Le commandement des milices était alors entre les mains de Castinus, officier romain, qui, après avoir été comte des domestiques, avait succédé à Constantius dans l'éminente dignité de général en chef. Il fallait qu'il eût bien peu d'influence personnelle pour ne pas songer à profiter lui-même de sa haute position. Mais il ne s'était fait connaître que par des défaites. Grégoire de Tours, citant Renatus Frigeridus, que peut-être il avait mal compris, attribue à Castinus une expédition contre les Francs dans les dernières années du règne d'Honorius[6]. Si cette guerre a eu lieu, les résultats en furent au moins très insignifiants puisqu'aucun écrivain contemporain n'en a parlé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 422, Castinus fut chargé d'une expédition en Espagne où tout était tombé dans le désordre depuis la retraite des Wisigoths. Les. Vandales, réfugiés dans la Galice, s'étaient séparés des Suèves, et rentrant dans les provinces rendues à l'Empire par les victoires de Vallia, ils avaient repris possession de la Lusitanie et de la Bétique. Castinus malgré les troupes auxiliaires que lui fournit Théodoric, chef des Wisigoths cantonnés dans l'Aquitaine, fut complètement battu et forcé de repasser les Pyrénées, en laissant tout le sud et l'ouest de la Péninsule hispanique entre les mains des Barbares[7]. Sans ascendant sur l'armée, sans réputation militaire, il favorisa l'usurpateur au moins par sa neutralité, et lui livra les légions.

La Gaule, toujours prête à appuyer les usurpations, se souleva à la première nouvelle des événements de Rome. Les soldats se mutinèrent à Arles et massacrèrent le préfet Exuperantius, qui, peu de temps auparavant, avait ramené les provinces de l'ouest sous l'autorité d'Honorius[8]. En même temps les Wisigoths de l'Aquitaine sortirent de leurs cantonnements, envahirent la Narbonnaise, et passant même le Rhône, vinrent mettre le siège devant Arles, livrée aux discordes civiles[9].

D'un autre côté, le comte Bonifacius, qui commandait en Afrique, ami dévoué de Placidie, avait repoussé les émissaires de Jean et fait proclamer le jeune Valentinien dans sa province[10]. Au milieu de tous ces conflits, Théodose, le seul prétendant pour lequel personne ne se fût prononcé, sentit qu'il ne réussirait pas à faire prévaloir son autorité. Il se décida donc à reconnaître lui-même le jeune Valentinien pour son collègue et à l'envoyer en Italie avec une armée[11]. Déjà les troupes d'Orient s'étaient emparées de la portion de l'Illyrie que Stilicon avec l'aide d'Alaric avait enlevée à l'empire de Constantinople ; Théodose pour prix de son intervention se borna à reprendre cette province détachée de ses états.

Menacé d'une attaque aussi redoutable, le parti de l'usurpation sentit qu'il ne pourrait se soutenir sans l'appui des auxiliaires barbares, d'autant plus que le nouveau gouvernement avait contre lui le clergé chrétien et l'aristocratie romaine qu'il s'était aliénés en violant leurs privilèges[12]. Jean avait affaibli les garnisons de l'Italie pour envoyer en Afrique une expédition qui ne réussit pas et qui le priva de ses meilleures troupes, mais qui était demandée à grands cris par le peuple de Rome dont la subsistance dépendait des moissons africaines. Pour remplir les cadres des légions, on fit sur les terres des grands propriétaires ces levées de paysans serfs dont nous avons déjà parlé dans une autre occasion, mais qui n'étaient alors qu'une ressource insuffisante et qui excitèrent un mécontentement général[13]. Enfin comme on s'était habitué, pendant les guerres d'Alaric à appeler les Huns du Danube au secours de l'Italie, on résolut d'envoyer chez ces peuples un émissaire de confiance pour y lever à prix d'argent un corps considérable de cavalerie tartare.

Il y avait à la cour du nouvel empereur un jeune officier déjà renommé pour sa bravoure et son intelligence, et qui devait être plus tard le premier homme de son siècle. Il se nommait Aëtius, et tirait son origine des colonies sarmates établies dans la petite Scythie, à l'embouchure du Danube[14]. Son père, Gaudentius, un des officiers les plus distingués du grand Théodose, avait été gouverneur d'Afrique et commandait dans les Gaules à l'époque de la révolte de Constantin ; il y fut assassiné par les soldats mutinés. Aëtius, placé dès son enfance dans les gardes du prince[15], fut envoyé en otage d'abord par Stilicon auprès d'Alaric, lors du traité conclu avec ce roi barbare pour l'occupation de l'Illyrie, et ensuite par Honorius, auprès des chefs des Huns, quand la cour de Ravenne prit des troupes de cette nation à sa solde pour résister aux Wisigoths. Il avait épousé la fille de Carpilion, officier barbare, comte des domestiques de Jean, et lui-même avait obtenu de l'usurpateur la charge de comte du palais, démembrement des anciennes attributions des préfets du prétoire[16].

Pendant son séjour chez les Huns, le jeune Aëtius avait lié des relations avec les principaux chefs de ce peuple ; son origine sarmate dut contribuer à lui concilier leur bienveillance ; car c'était par la défection des tribus slaves que les Huns avaient triomphé des Goths, et depuis ce temps une alliance intime existait entre les deux nations. Personne ne pouvait donc réussir mieux que lui à attirer les Huns sous les drapeaux de Jean. Chargé de cette mission, il s'en acquitta avec succès, et revint bientôt en Italie à la tête de 60.000 Tartares. Mais lorsqu'il entra dans les plaines du Milanais, le gouvernement qu'il venait défendre était déjà renversé. Les légions romaines, entraînées par Castinus, ne servaient qu'à regret une cause qui n'était pas la leur ; cédant facilement aux suggestions des généraux de Théodose, elles leur avaient livré la ville de Ravenne et l'usurpateur lui-même, qui fut exécuté publiquement dans le cirque. Aëtius sentit qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de se ranger du côté des vainqueurs, et les forces dont il disposait lui donnèrent les moyens de négocier un accommodement avantageux. Moyennant une grosse somme d'argent, il consentit à renvoyer au-delà du Danube une partie de son armée barbare ; mais un corps nombreux de Huns entra avec lui au service de l'Empire, et ce fut par la suite le principal fondement de sa puissance et de sa haute fortune.

Après la soumission d'Aëtius, le jeune Valentinien n'avait plus d'ennemis à combattre. Il fut proclamé solennellement à Rome, le 23 octobre 425 à l'âge de sept ans, et sa mère Placidie gouverna en son nom[17].

L'esprit de la nouvelle administration se révéla aussitôt par ses actes. Elle rendit aux sénateurs et aux évêques leurs privilèges, fit rentrer au pouvoir de leurs maîtres les esclaves que Jean avait affranchis pour recruter les légions[18], et promulgua plusieurs lois contre les hérétiques, les Juifs et les apostats[19]. L'influence barbare cessa de dominer à la cour. Un général romain, Félix, remplaça Castinus dans le commandement des milices, et pour éloigner Aëtius et ses Huns on les chargea de rétablir l'ordre dans la Gaule livrée à l'anarchie depuis la mort d'Honorius.

Les Wisigoths, comme nous l'avons dit plus haut, avaient mis le siège devant Arles, et l'on pouvait craindre qu'ils ne songeassent à se porter sur l'Italie. Aëtius, aussitôt après avoir fait sa soumission, passa les Alpes, battit les Wisigoths, les força de lever le siège de la capitale des Gaules et les repoussa jusque dans l'Aquitaine, où un nouveau traité confirma leurs anciens engagements avec l'Empire. Il conduisit cette guerre avec une telle vigueur qu'elle était terminée avant la fin de l'année 425[20]. Son origine sarmate qui lui assurait les sympathies des Huns, le rendait en même temps l'ennemi naturel de la race gothique qui avait chassé les Slaves, ses ancêtres, de leur patrie. Nous verrons cette double influence dominer constamment sa carrière politique.

La Gaule était pacifiée, car la soumission des Wisigoths avait ôté toute espérance aux ennemis du gouvernement ; mais depuis la défaite de Castinus l'Espagne était retombée au pouvoir des Barbares. Les Vandales occupaient la Bétique entière, et le comte Bonifacius, ce gouverneur d'Afrique qui était resté constamment fidèle à Placidie, au lieu de les combattre, s'était servi d'eux pour contenir le parti qui appuyait en Espagne la cause de l'usurpateur Jean. Ces relations, formées d'abord dans l'intérêt de sa souveraine finirent par lui devenir funestes. Beaucoup de nobles espagnols, fatigués du régime oppresseur de l'administration romaine, s'étaient soumis volontiers aux rois vandales et s'étaient faits leurs courtisans. Les princes barbares avaient surtout des alliés et des partisans assurés dans les membres des sectes dissidentes opprimées par les lois qui établissaient dans tout l'Empire l'unité de l'église catholique[21]. Les Ariens accouraient en foule à Séville où Genséric, chef des Vandales avait fixé sa résidence. Bonifacius, étant venu dans cette ville pour négocier avec le roi barbare, y vit une noble espagnole arienne, nommée Pélagie, dont il devint passionnément amoureux. Il était catholique zélé, car peu d'années auparavant, ayant perdu sa première femme, il avait voulu se renfermer dans un couvent, et n'avait été détourné de cette résolution que par les conseils de saint Augustin. Mais ce caractère de feu passait d'un sentiment à l'autre avec le même emportement. Il oublia bientôt son enthousiasme religieux pour épouser une hérétique, et ce mariage le rendit suspect à la cour de Placidie, où dominait, comme nous l'avons vu, l'influence exclusive du catholicisme.

Bonifacius avait dans cette cour deux ennemis puissants, Felix et Aëtius, qui craignaient également l'ascendant que ses services passés pouvaient lui faire prendre sur la régente. Par des rapports mensongers, ils aigrirent les méfiances réciproques qu'une fausse situation avait fait naître, et firent tant par leurs intrigues qu'ils poussèrent Bonifacius à une révolte ouverte[22]. On le destitua de son commandement ; il résista avec hauteur. On envoya une armée pour le forcer d'obéir, et ne se sentant pas en état de se défendre seul, il appela à son secours les Vandales, et leur fournit des vaisseaux pour passer en Afrique, où il leur céda la province de Mauritanie[23].

Ce fut là le plus grand événement de l'époque et la véritable cause de la désorganisation complète de l'empire d'Occident. Une misérable intrigue de femme, un lâche complot de cour avaient réalisé cet immense danger qui, depuis le commencement du siècle, pesait comme un cauchemar sur le peuple de Rome et avait été rob-jet constant des préoccupations de la politique impériale. Les Barbares avaient un pied en Afrique, dans cette province, l'anse de l'Empire, suivant la belle expression de Salvien[24] ; ils occupaient les greniers de l'Italie, ils tenaient dans leurs mains le pain du peuple-roi ! Bonifacius et ses alliés pouvaient affamer à leur gré la capitale du monde et la résidence des Césars.

Lorsque cette terrible catastrophe jeta la consternation dans l'Italie, Aëtius était dans la Gaule où il travaillait à achever la restauration de l'autorité impériale. Malgré la défaite de Jovinus et des autres usurpateurs, Honorius n'avait pu parvenir à. faire reconnaître son gouvernement par les. Francs de la Belgique. Les Ripuaires étaient toujours maîtres des villes de la Germanie inférieure, et occupaient la cité de Trèves, la Rome du nord, l'ancienne capitale de la préfecture des Gaules, Aëtius entreprit de les soumettre, et il y réussit. Vaincu par ses armes, les Ripuaires consentirent à reconnaître comme fédérés de l'Empire la suzeraineté de Valentinien. Ils évacuèrent même Trèves, ce qui ne fut guère qu'une vaine satisfaction pour l'honneur national ; car cette malheureuse ville, saccagée quatre fois, ne put se relever de ses ruines. Mais ils restèrent en possession du reste de la province ainsi que de Cologne et des autres places des bords du Rhin[25].

Aëtius venait de terminer avec gloire cette expédition, en 428, quand il apprit la disgrâce et la révolte de Bonifacius. Aussitôt il s'empressa de revenir à la cour pour tirer le meilleur parti possible de cet événement préparé par ses insinuations et ses menées secrètes. Jusqu'alors il avait agi d'accord avec le commandant des milices, Félix, pour perdre le gouverneur d'Afrique, dont ils redoutaient tous deux l'influence. Mais croyant avoir écarté pour toujours ce dangereux rival, il ne vit plus dans son complice que le seul obstacle qui arrêtait encore ses vues ambitieuses, et il s'attacha à le ruiner à son tour. Dans ce but, il rejeta habilement sur lui la responsabilité de la catastrophe qui frappait Rome de terreur, et il sut persuader à Placidie qu'il fallait donner satisfaction à l'opinion publique, en éloignant Félix de la direction active des affaires. Félix lui-même, effrayé des clameurs qui s'élevaient contre lui, consentit à céder à Aëtius le commandement général des milices, et reçut en compensation le titre de patrice, dignité éminente, mais sans pouvoir réel[26].

Le rusé sarmate avait ainsi atteint le plus haut objet de l'ambition des chefs barbares. Il tenait dans ses mains toutes les forces de r Empire, et son élévation à ce poste pouvait être regardée comme une espèce de révolution ; car c'était l'abandon de la politique que la cour impériale avait suivie depuis la mort de Stilicon avec une inébranlable constance. Plutôt que de confier à un Barbare le commandement des milices romaines, Honorius avait bravé les menaces d'Alaric, exposé son trône et sa vie, et vu de sang-froid la prise et le pillage de Rome par les Wisigoths. Attale lui-même, l'usurpateur Attale avait mieux aimé se dépouiller de la pourpre que d'attacher son nom aux deux mesures les plus redoutées des Romains, l'introduction des Barbares en Afrique et la présence d'un chef barbare à la tête des armées. Qu'on juge de l'indignation et des inquiétudes de l'aristocratie de Rome lorsqu'elle vit s'accomplir par la faiblesse d'une femme ce qu'on avait évité depuis vingt-cinq ans au prix de tant de sang et de ruines !

Aëtius n'ignorait pas ces inimitiés soulevées contre lui, et sentait que d'importants services rendus à l'Empire pouvaient seuls légitimer sa haute fortune. Les Juthunges, peuple slave déplacé par les Huns, avaient envahi le Norique, et menaçaient le nord de l'Italie : il les défit et les rejeta au-delà du Danube[27]. Mais pendant cette courte expédition, il s'aperçut combien il était dangereux pour lui de s'éloigner de la cour, en y laissant dans une position éminente le patrice Félix, qui regrettait le commandement qu'on lui avait enlevé, et qui, secondé par les intrigues de sa femme, Padusie, et d'un ecclésiastique en crédit, le diacre Grunnitus, ne désespérait pas de prendre sa revanche. Obligé de se rendre dans les Gaules, où la paix était de nouveau troublée, Aëtius voulut, avant de partir, ôter aux mécontents le seul chef dont le nom pût les rallier. Une émeute militaire, excitée par lui, éclata à Ravenne, et Félix, avec sa famille entière, et le diacre Grunnitus son ami, fut massacré par les soldats[28]. Après cette scène tragique, croyant avoir inspiré assez de terreur à ses ennemis pour n'avoir rien à craindre de leurs brigues, le commandant des milices se mit en marche avec ses Huns et franchit les Alpes au printemps de l'année 431.

Un double danger menaçait alors la Gaule. Les Armoricains à l'ouest, les Francs-Saliens au nord avaient commis des hostilités. Avant d'entrer dans le récit de ces guerres, je dois faire connaître les changements survenus dans la position des peuples qui les provoquèrent par leurs agressions.

Conan, le premier chef des Bretons de l'Armorique, était mort, à ce qu'on croit, vers l'année 421, après avoir reconnu la suzeraineté de l'Empire par un traité conclu avec le préfet Exuperantius. Son fils Salomon ou Salaun lui succéda et se montra, tant qu'il vécut, l'allié fidèle des. Romains ; il avait même épousé, dit-on, une Romaine d'une naissance illustre, dont le père était patrice et portait le nom de Flavius, qui indiquait toujours une alliance avec la famille impériale. Salomon, selon les traditions bretonnes, était pieux et humain ; on lui attribue l'honneur d'avoir effacé une des dernières traces de la barbarie païenne, en défendant aux agents du fisc de vendre comme esclaves les enfants des débiteurs insolvables[29]. Néanmoins les Bretons en général durent voir avec répugnance la soumission de leur chef à la famille de Théodose si détestée des anciens partisans de Maxime et de Constantin.

Pendant les troubles qui suivirent la mort d'Honorius, Grallon qui gouvernait la Cornouaille avec le titre de comte, et qu'on croit avoir été beau-frère de Conan, se mit à la tête des mécontents de l'Armorique. Pour réussir dans ses desseins, il ne recula pas devant un crime, et le roi son neveu périt assassiné. On montre encore à Ploudiri, près de Saint-Pol-de-Léon, le lieu où fut commis cet attentat et qui a conservé le nom de meurtre de Salomon, Merzer Salaun[30]. Le nom de Grallon joue un grand rôle dans les traditions populaires de la Bretagne ; il commença, dit-on, par régner en tyran ; mais il défendit avec succès les côtes de l'Armorique contre les invasions des pirates du nord, et il fut le fondateur de l'évêché de Quimper et des célèbres abbayes de Landevenech et de Saint-Jagu[31]. Son contemporain, saint Guignolé, sanctus Wingaloëus, premier abbé de Landevenech, est avec lui le héros d'une foule de légendes qui se transmettent encore de bouche en bouche dans les veillées des chaumières bretonnes.

Les circonstances dans lesquelles cette usurpation eut lieu durent faire regarder l'avènement du comte de Cornouaille comme le signal d'une guerre entre l'Armorique et la Gaule romaine. La Touraine s'attendait à une invasion ; cependant il ne parait pas que ces craintes se soient réalisées. La lutte que Grallon eut à soutenir contre les partisans du roi assassiné, et la nécessité de défendre son pays contre les pirateries des Saxons, l'empêchèrent sans doute de porter ses armes au dehors. D'ailleurs pendant l'hiver de 431, les bords de la Loire avaient été mis en état de défense par un jeune Romain d'une naissance distinguée, Julius Valerius Majorianus, qui n'était encore que simple tribun, mais que son courage et ses talents élevèrent plus tard jusqu'au trône impérial[32]. Aëtius ne voyant pas de ce côté de danger imminent, dirigea toutes ses forces contre les Francs-Saliens.

Le chef le plus influent des tribus saliennes à cette époque portait le nom de Clodion, qui est le même que celui de Clovis ou Clodovic, avec la terminaison abréviative que les Romains de ce temps ajoutaient à presque tous les noms germaniques. Comme il n'y avait point de villes dans le pays des Nerviens que sa nation occupait, il résidait dans une forteresse, que les auteurs latins nomment Dispargum, et qu'on croit être Duisbourg, entre Bruxelles et Louvain. Grégoire de Tours ajoute que cette forteresse était située sur les limites du pays des Thuringiens, in finibus Thoringorum[33]. De quels Thuringiens a-t-il voulu parler ? Procope nous l'explique clairement, en disant que les Francs-Saliens avaient pour voisins, à l'est les Thuringiens, établis dans la Gaule par Auguste[34], c'est-à-dire ceux que les Romains appelaient Tungri, et qui avaient formé, dans l'ancien territoire des Atuatiques une colonie dont nous avons retracé l'histoire[35]. Le château de Dispargum était donc sur les confins du pays de Tongres, et non dans la Thuringe germanique, comme on l'a soutenu longtemps. Lors même que nous n'aurions pas en faveur de notre opinion l'assertion si positive de Procope, nous pourrions encore l'appuyer sur un autre passage de Grégoire de Tours, où, parlant de l'entrée des Francs dans la Gaule, il dit qu'après avoir habité quelque temps sur les bords du Rhin, ils franchirent ce fleuve et traversèrent le pays des Thuringiens pour s'établir dans la Belgique, où les rois chevelus commencèrent à régner sur eux[36]. Ce récit est parfaitement conforme à la vérité historique et géographique ; car le pays de Tongres est effectivement situé entre le Rhin et la partie de la Belgique où les Francs-Saliens s'étaient futés.

Croirait-on qu'au lieu d'adopter une interprétation si claire et si simple, on a mieux aimé proposer de refaire le texte de Grégoire de Tours, et de mettre dans sa phrase le Mein à la place du Rhin, ce qui ne détruirait pas même l'erreur géographique ; car la Thuringe germanique est tout aussi bien au-delà du Mein qu'au-delà du Rhin par rapport à la Gaule.

Cette erreur est un exemple remarquable de la confusion causée par l'identité des noms qui désignaient à la fois les Barbares colonisés dans l'empire et ceux qui étaient restés dans leur patrie primitive. Il y avait des Thuringiens au centre de la Germanie ; il y en avait aussi dans la Gaule depuis le siècle d'Auguste. Lors donc que leur nom se présente dans l'histoire, notre premier soin doit être de rechercher quelle est celle de ces deux fractions de peuple dont les auteurs contemporains ont voulu parler, et ici cette question ne peut être douteuse en présence des textes que nous venons de citer et des événements historiques qui seraient tout-à-fait inconciliables avec le système que nous combattons.

En effet, d'après le témoignage de Grégoire de Tours, Clodion, ayant traversé à l'improviste la forêt des Ardennes, était entré par surprise dans la ville de Cambrai, et s'était avancé jusqu'à la Somme en dévastant les campagnes des Atrébates[37]. Cette surprise aurait été évidemment impossible si Clodion, partant des montagnes du Hartz, avait eu à franchir les plaines de la Westphalie, le Rhin, la Meuse, la Belgique entière, enfin près de la moitié de l'Europe avant d'arriver à son but. Rien n'était plus aisé, au contraire, que d'envahir l'Artois en partant des environs de Louvain, et ce fut cette invasion qui appela Aëtius dans la Belgique.

Cambray, Camaracum, n'est point du nombre des villes citées par saint Jérôme, comme étant tombées au pouvoir des Barbares, en 407. Il est donc probable que cette place était alors restée aux Romains, ou du moins avait été promptement évacuée par les Barbares. Mais les Francs étaient maîtres de Tournay où résidait sans doute un chef autre que Clodion, la suite de l'histoire nous montrant que du temps de Clovis la nation Salienne était encore partagée en plusieurs fractions indépendantes[38].

Il est facile de reconnaître les limites du territoire occupé par les Francs, à l'époque où nous sommes arrivés, d'après ce que les témoignages contemporains nous apprennent des lieux qui furent le théâtre de la guerre entre Aëtius et Clodion. Ces combats se livrèrent dans les plaines de l'Artois et particulièrement dans la vallée de la Scarpe, entre Arras, Douai et Cambray. Ainsi les Francs établis depuis longtemps dans la partie de la Belgique comprise entre le Wahal, la Meuse et l'Escaut, possédaient en outre presque tout le territoire de notre département du Nord, et comme ils avaient aussi envahi depuis 407 le pays des Morins, ou l'ancien diocèse de Terrouenne, qui forme actuellement l'arrondissement de Saint-Omer, on voit qu' une ligne tirée depuis les côtes de la mer, au-dessus de Wissant, jusqu'à la Meuse, auprès de Rocroy, représenterait assez exactement les frontières des colonies saliennes vers le sud.

Sidonius, dans son panégyrique de Majorien, nous a laissé le tableau poétique d'un engagement qui eut lieu près du bourg d'Helena, qu'on croit être la ville de Lens[39]. Il nous peint Aëtius, passant sur une longue et étroite chaussée de bois, la petite rivière qui coule en avant de cette ville, tandis que le jeune Majorien, poussant son cheval à travers les eaux marécageuses, se précipitait sur l'ennemi, surprenait un chef franc au milieu des fêtes d'une noce, et s'emparait du bagage des nouveaux époux et du festin préparé pour eux[40]. Les détails de cette escarmouche caractérisent parfaitement la nature de cette guerre et de toutes celles qu'Aëtius fit dans la Gaule, guerres de surprises et de stratagèmes, de courses et de pillages, de marches rapides et d'attaques imprévues, guerres enfin telles que ce chef habile et énergique pouvait les faire avec une armée composée presqu'entièrement de Huns et d'Alains, c'est-à-dire de cavalerie cosaque ou tartare.

Aëtius battit les Francs dans toutes les rencontres et leur fit éprouver des pertes considérables qui les déterminèrent à se soumettre à l'Empire et à reconnaître la suzeraineté de Valentinien[41]. Mais il les laissa en possession de tous les territoires qu'ils occupaient et même de celui que Clodion avait gagné en s'étendant jusqu'à Cambray. Pour garantie du traité qui fut conclu avec ce chef, un de ses fils ou du moins de ses proches parents, qu'on croit être le même prince qui régna plus tard sous le nom de Mérovée, fut livré en otage au commandant des troupes impériales. Le rhéteur Priscus, ayant été envoyé en ambassade à Rome, par la cour d'Orient, vit dans la capitale de l'empire ce jeune Franc, encore imberbe et remarquable par les longs cheveux blonds qui flottaient en boucles sur ses épaules. Aëtius l'avait adopté comme son fils, et le renvoya chez ses compatriotes après l'avoir comblé de présents et lui avoir décerné les titres d'ami et d'allié du peuple romain[42].

Ici je dois m'arrêter encore pour justifier la date assignée par moi aux événements que je viens de rapporter. Ces interruptions sont fâcheuses ; elles coupent la série des faits et fatiguent le lecteur. Mais j'ai promis des études et non une narration suivie : je ne raconte pas, je discute. Je me suis proposé de travailler autant qu'il était en moi â rétablir la vérité et la clarté dans une partie de notre histoire où presque tout est encore livré à l'obscurité et au doute. J'ai contre moi les autorités les plus imposantes, l'opinion des hommes que nous respectons tous comme nos maîtres. Je dois n'avancer qu'avec défiance de moi-même et préciser partout les motifs de mes convictions.

La campagne d'Aëtius contre Clodion, à laquelle se rapportent les vers de Sidonius cités plus haut, me parait avoir été incontestablement terminée en 431. Mais elle a été reportée beaucoup plus avant dans le Vo siècle par la plupart des historiens modernes. Lebeau, d'après Tillemont et Valois, assigne pour date à cette guerre l'année 438, et place dans la même année la prise de Trèves, de Cologne et des autres villes du Rhin par les Francs. Dubos, d'après Sirmond et le père Petau, retarde encore plus cette date, qu'il fixe en 445.11 m'a été impossible de découvrir dans les monuments contemporains aucune donnée qui puisse confirmer l'une ou l'autre de ces suppositions.

Saint Jérôme, dans sa lettre à Geruntia, écrite au plus tard en 409, parle de l'occupation des villes du Rhin par les Germains comme d'un événement tout récent, et qui avait été la conséquence immédiate de l'invasion vandale. Le saccagement de Trèves par les Francs, en 413, après la chute de Jovinus, est également un fait constaté par des témoignages irrécusables, et c'est à dater de la même époque que la préfecture des Gaules et tous les établissements publics qui existaient à Trèves se trouvèrent transportés à Arles : l'ancienne capitale des Gaules était donc dès-lors au pouvoir des Barbares. Depuis ce temps jusqu'à l'invasion d'Attila, les chroniques et les historiens du Ve siècle ne mentionnent aucune irruption nouvelle dans la Belgique-Rhénane, et il n'est pas croyable qu'un événement aussi important eût pu passer inaperçu. Les choses sont donc restées depuis 413 jusqu'en 451 dans l'état où elles étaient à la chute des usurpateurs, c'est-à-dire que les Barbares sont demeurés en possession des villes et des territoires qu'ils occupaient dans la Belgique et les deux Germanies, sauf la reconnaissance de la suzeraineté de l'empire et l'évacuation de Trèves, qu'Aëtius obtint par ses victoires[43].

Quant aux campagnes d'Aëtius contre les Francs, les chroniques contemporaines en signalent deux, l'une en 428 où il soumit à l'Empire les provinces des bords du Rhin, et qui par conséquent fut dirigée contre les Ripuaires, l'autre en 431, selon le témoignage d'Idacius qui fixe cette date de la manière la plus exacte en disant qu'à cette époque il fit lui-même partie d'une députation envoyée auprès d'Utius, pour lui demander de secourir les populations romaines de l'Espagne contre les attaques des Suèves, et qu'il le trouva occupé à faire la guerre aux Francs[44]. On ne saurait désirer une déclaration plus précise que celle de ce témoin oculaire. Cette guerre de 431 dut être dirigée contre les Saliens, puisque celle de 428 avait eu pour résultat la soumission des Ripuaires, et comme les chroniques n'en mentionnent positivement aucune autre, c'est la seule à laquelle on puisse rapporter les détails donnés par Sidonius sur le combat livré aux troupes de Clodion dans les plaines de l'Artois.

II est difficile de concevoir pourquoi les savants que je viens de nommer, au lieu de s'attacher aux données fournies par les documents contemporains, ont placé arbitrairement des guerres et des invasions dans des années où ces documents n'en indiquent aucune. La date de 438 serait encore jusqu'à un certain point admissible, parce qu'au moins il est certain qu'Aëtius était alors dans les Gaules à la tête d'une armée. Mais celle de 445 est tout-à-fait en désaccord avec le témoignage des chroniques, qui nous apprennent qu'Utius quitta la Gaule en 44o après l'avoir pacifiée, et ne disent nulle part qu'il soit revenu pour y faire la guerre jusqu'à l'invasion d'Attila en 451.

La seule objection spécieuse qu'on puisse opposer à la date de 431 repose sur l'âge de Majorien, qui fut élevé au trône impérial en 457, et que Sidonius appelle encore à cette époque un jeune homme, juvenis[45]. Mais le mot juvenis chez les Romains indiquait un homme dans la force de l'âge, qui juvare potest ; les hommes de 20 à 30 ans sont souvent désignés dans les auteurs anciens par l'épithète d'adolescens. A l'époque de l'expédition contre les Saliens, Majorien était très jeune puisque Sidonius l'appelle puer[46], nom qui ne s'appliquait qu'aux jeunes gens au-dessous de vingt ans, et qu'Aëtius, à la fin de la campagne, lui conseilla d'aller achever ses études à Rome. Si l'on suppose qu'il eût dix-huit ou vingt ans à cette époque, vingt-cinq ans plus tard, en 457, il aurait eu à peine quarante-cinq ans, et l'épithète de juvenis lui aurait encore été applicable. On me pardonnera la longueur de cette discussion à cause de son importance ; car la confusion des dates, malheureusement appuyée sur les autorités les plus respectables, a contribué plus que toute autre chose à embrouiller l'histoire du Ve siècle.

Dans la campagne de 431, Aëtius avait complété la soumission des Francs. Mais ses succès militaires ne pouvaient amortir la haine de ses ennemis ni faire oublier à la cour de Ravenne les perfidies et les violences auxquelles il avait eu recours pour se défaire de ses rivaux. Pendant son absence, des Romains de distinction, amis de Bonifacius, représentèrent à Placidie combien il était invraisemblable qu'un homme qui lui avait donné des preuves si éclatantes de dévouement lorsqu'elle était proscrite par son frère et abandonnée par l'empereur d'Orient, eut attendu pour la trahir qu'elle fût en possession du pouvoir, dont elle était redevable à sa courageuse fidélité. Ils demandèrent la permission de se rendre en Afrique pour apprendre de la bouche même du gouverneur rebelle les motifs d'une conduite qui leur semblait inexplicable. La princesse consentit à cette démarche pourvu qu'elle fût tenue secrète, et Bonifacius, touché du dévouement de ses amis s'ouvrit à eux avec confiance eu leur montrant des lettres d'Aëtius qui, sous les apparences de l'amitié, le prévenait que la cour, irritée contre lui, avait juré sa perte tandis que d'un autre côté il le dénonçait secrètement à Placidie comme cherchant à soulever l'Afrique pour s'y créer une domination indépendante[47].

La révélation de cette odieuse fourberie excita au plus haut degré l'indignation de la régente qui, depuis le meurtre de Félix, ne supportait qu'avec peine le joug du chef barbare dont l'audace l'avait fait trembler jusque dans son palais. Dès qu'une explication fraiche eut dissipé les nuages que de mensongères délations avait élevés entre elle et le plus ancien champion de sa cause, il fut facile d'arriver à une réconciliation complète. Victimes d'une même perfidie, ils se pardonnèrent sans peine leurs torts réciproques. Bonifacius, pour réparer les siens, essaya de déterminer les Vandales à se retirer de l'Afrique. Mais ses anciens alliés, devenus ses ennemis, lui répondirent par une guerre acharnée, et la faiblesse de ses ressources ne lui permit pas même de tenir la campagne. Renfermé dans Hippone, il y fut assiégé pendant près d'un an et vaincu ensuite dans une bataille rangée qu'il avait essayé de livrer avec l'aide d'un corps nombreux de troupes auxiliaires envoyées par l'empereur d'Orient. Ces échecs achevaient (le détruire la puissance romaine dans une province d'où dépendait la subsistance du peuple de Rome ; mais Placidie était moins préoccupée du danger de l'Empire que de ses craintes personnelles, et ce fut précisément alors qu'elle rappela Bonifacius d'Afrique pour l'opposer à Aëtius qui, désigné consul pour l'année 432, revenait triomphant de son expédition dans les Gaules.

A la fin de la campagne de 43i, le vainqueur des Francs avait licencié son armée et renvoyé dans ses foyers la noblesse gauloise dont il se défiait[48]. Il s'était mis en route pour passer l'hiver en Italie et célébrer à Rome l'inauguration de son consulat lorsqu'il apprit que la cour dont il venait de recevoir une si haute marque de faveur, cessant enfin de dissimuler, lui avait retiré le commandement général des milices et en avait investi Bonifacius, appelé à Ravenne pour prendre possession de cette éminente dignité[49].

Furieux à cette nouvelle, le chef sarmate rassemble tout ce qu'il peut trouver de Barbares auxiliaires, passe les Alpes et vient livrer bataille à Bonifacius qui marche au-devant de lui avec les légions d'Italie. Dans cette lutte terrible où les deux plus grands capitaines du siècle se disputaient l'autorité suprême, l'armée d'Aëtius fut vaincue ; mais son rival, emporté par l'ardeur du combat, trouva la mort sur le champ de bataille au sein même de la victoire. Placidie, inconsolable de la perte du général entre les mains duquel elle venait de remettre ses destinées, s'empressa d'appeler au commandement des milices, Sébastien, gendre du héros qui manquait à l'Empire au moment où il commençait à réparer tout le mal qu'il lui avait fait[50].

Cependant les troupes d'Aëtius avaient été tellement dispersées dans la déroute, que lui-même fut réduit à fuir seul et sans défenseurs. Il se réfugia d'abord dans une de ses terres en Dalmatie, puis ne s'y croyant pas encore en sûreté, il passa chez les Huns, ses fidèles amis, et fut accueilli avec bienveillance par leur roi Rugila. Avec l'aide de ce chef puissant, il lui fut facile de reformer une armée toute composée de Huns, d'Hérules et d'autres peuples slaves ou germaniques. A la tête de ces nouvelles troupes il rentra en Italie avec une incroyable promptitude, et fut presque sous les murs de Ravenne avant que la cour, troublée par la mort de Bonifacius, eût eu le temps de se mettre en défense. Placidie, effrayée, s'empressa de conjurer la colère du guerrier qu'elle venait de proscrire et qui reparaissait plus fort qu'avant sa défaite. Sébastien chercha un asile à Constantinople. Aëtius, reçu en triomphateur, reprit solennellement possession de la charge de maître des milices et de la dignité de consul ; on rétablit même son nom dans les fastes pour la durée des mois qu'il avait passés en exil. Enfin, pour mettre le comble à sa haute fortune, on lui décerna le titre de patrice, le plus éminent des honneurs auxquels un sujet de l'empire pût prétendre[51].

Ainsi les tentatives de l'aristocratie romaine, pour secouer le joug de l'influence barbare avaient encore échoué et cette influence continuait de dominer l'empire d'Occident avec un ascendant irrésistible. Néanmoins l'expérience avait instruit Aëtius des dangers qu'il courait en s'éloignant de la cour. Pendant deux ans il ne quitta pas l'Italie et ne s'occupa que d'affermir son autorité tandis que les provinces étaient livrées à l'anarchie et au pillage. Les Suèves dévastaient l'Espagne. Genséric, délivré du seul adversaire qu'il pût craindre, faisait toujours des progrès en Afrique, et les Gaules, à peine pacifiées, étaient de nouveau embrasées par la guerre.

Pendant la courte, mais sanglante lutte que l'année 432 avait vu commencer et finir en Italie les adversaires d'Aëtius, pour mieux assurer sa ruine, avaient envoyé dans la Gaule des émissaires chargés de soulever contre lui les populations qu'il venait de ramener avec peine sous le joug du pouvoir impérial. Les Bourguignons, les Bretons de l'Armorique et surtout les Goths ; animés d'une haine personnelle contre le chef sarmate, répondirent avec joie à cet appel. Mais la marche des événements fit si rapide que leurs mouvements ne purent éclater qu'après le triomphe définitif de l'ennemi contre lequel ils étaient dirigés. En 433 et 434, les Bourguignons, établis depuis le commencement du siècle dans l'Helvétie et le pays des Séquanes[52], envahirent la partie méridionale de la première Belgique, c'est-à-dire le territoire des cités de Toul et de Metz[53] ; les Bretons se rapprochèrent de la Loire ; les Goths, qui jusqu'alors, selon l'usage des Barbares colonisés, avaient occupé seulement les campagnes de l'Aquitaine[54] à l'exception de la ville de Toulouse assignée pour résidence à leurs chefs, attaquèrent toutes les cités de leur voisinage et sortant même des limites de leur province vinrent mettre le siège devant Narbonne[55].

Aëtius, placé entre deux périls n'osait se rendre en personne dans la Gaule, pour ne pas abandonner entièrement l'Afrique. Cependant, du côté des Alpes, était pour lui le danger le plus pressant et celui qui menaçait le plus ses intérêts particuliers. Pour être plus libre dans ses mouvements, il se décida à négocier avec Genséric auquel il céda les deux Mauritanies, c'est-à-dire toutes les contrées comprises aujourd'hui dans l'empire du Maroc et la régence d'Alger. Il ne resta aux Romains que la ville de Carthage avec la province proconsulaire la Byzacène et la Numidie qui représentaient à peu près le territoire actuel de la régence de Tunis, plus une partie des districts de Bone et de Constantine. Pour déguiser l'immensité du sacrifice cette cession fut faite aux conditions ordinaires de vassalité envers l'Empire : Genséric donna son fils en otage, et promit, comme les autres chefs des colonies barbares, de payer un tribut et de fournir des contingents de troupes aux armées impériales[56].

Ce traité fut conclu le 11 février 435, et immédiatement après /tétins se mit en marche pour la Gaule avec son armée de Huns et d'Hérules. Il savait que la province entière lui était hostile à l'exception des Alains qui lui étaient toujours restés attachés, et des Francs qui, fidèles à leurs traités, l'aidèrent de leurs contingents.

Ses premiers coups tombèrent sur les Bourguignons qui étaient les plus rapprochés des frontières italiennes. Il les battit complètement, leur tua beaucoup de monde, et les força de demander la paix et de renouveler leurs conventions avec l'Empire[57], en rentrant dans leurs anciens cantonnements. Mais ce malheureux peuple avait à peine fait sa soumission, qu'il fut attaqué du côté du lac de Constance par les Huns qui, en remontant le Danube, étaient arrivés jusqu'à la source de ce fleuve. Il est probable que cette invasion des Huns du Danube avait été concertée avec AAtius, qui voulait ainsi prendre les Bourguignons par derrière tandis qu'il les attaquerait de front et qu'après avoir conclu la paix il n'eut pas le temps d'en prévenir ses alliés, ou ne fut pas fâché de les laisser agir contre une nation dont il se défiait. Quoiqu'il en soit, cette attaque fut fatale aux Bourguignons qui perdirent dans le combat 20.000 hommes et leur roi Gondicaire[58]. Mais leur résistance fut du moins assez forte pour contraindre leurs ennemis à sortir de l'Helvétie, à moins qu'on ne suppose, ce qui serait assez vraisemblable, que les Huns en se retirant aient cédé aux représentations d'Aëtius.

C'est au milieu de ces événements que la plupart des historiens placent la conversion des Bourguignons au christianisme. Cette opinion est fondée sur un passage de l'écrivain ecclésiastique Socrate, qui raconte que les Bourguignons, pressés par les Huns, songèrent, dans l'extrémité où ils étaient réduits, à implorer le secours du dieu des chrétiens, et se rendirent dans une ville des Gaules, où ils furent baptisés par un saint évêque, après un jeûne de sept jours ; que dans la nuit même le roi des Huns, Uptar, mourut subitement, et que le lendemain 3.000 Bourguignons ayant attaqué 10.000 Huns les mirent en déroute[59]. Nous remarquerons d'abord que cette espèce de miracle, rapporté par un historien byzantin, qui écrivait un siècle plus tard, n'est mentionné dans aucun des auteurs gaulois contemporains. Il n'en est question ni dans la chronique de Prosper, ni dans celle d'Idace, ni dans le livre de Salvien qui, écrivant tout exprès pour justifier les voies de la Providence, n'aurait pas négligé un fait si favorable à son système. Grégoire de Tours a composé une histoire spéciale des miracles arrivés de son temps, c'est-à-dire dans les Ve et VIe siècles. Il est facile de voir qu'il a recueilli avec soin toutes les traditions de ce genre qui pouvaient exister dans la Gaule, et qu'il n'a rien omis de ce qui lui a paru avoir quelque fondement de vérité. Cependant il ne dit pas un mot de la conversion et de la victoire miraculeuse des Bourguignons. C'est une raison pour douter du fait rapporté par Socrate ; mais ce n'est peut-être pas un motif suffisant pour le rejeter entièrement. En effet, nous savons, par l'auteur de la vie de saint Germain, que saint Sévère, évêque de Trèves, avait été vers ce temps prêcher le christianisme dans la première Germanie ou l'Alsace habitée par les Allemands[60]. Ce saint missionnaire a donc pu se trouver dans le voisinage du théâtre de la guerre entre les Huns et les Bourguignons ; il a pu convertir au catholicisme un petit corps de Bourguignons ariens, en les rebaptisant, comme on faisait alors pour tous les hérétiques convertis et ces nouveaux catéchumènes ont pu remporter quelque avantage sur un détachement ennemi. Mais, dans tous les cas, il n'y a eu là évidemment qu'une escarmouche, un accident de guerre, un trait particulier de la mission de saint Sévère recueilli par les moines d'Orient ; il n'y a pas eu une victoire décisive, une conversion générale de la nation des Bourguignons ; car un événement de cette importance n'aurait pas échappé aux écrivains gaulois contemporains.

D'ailleurs la meilleure preuve que la nation des Bourguignons n'est pas devenue catholique à cette époque, c'est que les événements postérieurs nous la montrent toujours fidèlement attachée à l'arianisme[61]. J'ai dit plus haut que toutes les nations de race gothique ou suève qui bordaient la ligne du Danube depuis l'embouchure de ce fleuve jusqu'à sa source, avaient été converties au christianisme par les missionnaires ariens que leur avaient envoyés les premiers successeurs de Constantin. Le fait n'est pas contesté pour les Goths. Tout le monde reconnaît qu'ils sont entrés dans l'Empire déjà chrétiens, mais infectés de l'hérésie arienne, et qu'ils avaient avec eux des évêques, des prêtres de leur nation dont le zèle pour cette hérésie fut la principale cause de leurs collisions avec les populations catholiques.

Il en fut de même des Vandales, des Bourguignons et des autres peuples de race suève, lorsqu'ils envahirent la Gaule en 407. Ils étaient aussi chrétiens, mais Ariens. Procope nous le fait connaître en disant qu'ils avaient la même constitution physique, la même langue, les mêmes mœurs que les Goths, et qu'ils professaient la même religion, c'est-à-dire l'arianisme[62]. Leur attachement fanatique aux doctrines d'Arius avait été exalté par les persécutions dont cette hérésie avait été l'objet sous le règne de Théodose et dont la rigueur dut être exagérée dans les récits des chrétiens dissidents, qui cherchaient hors des frontières de l'Empire un asile contre la proscription. Aussi, dès leur entrée dans la Gaule, on les vit excités par les évêques et les prêtres de race barbare qui les accompagnaient, se baigner avec une joie féroce dans le sang du clergé catholique, incendier les églises, et renverser les autels du culte orthodoxe. Si l'on rejette cette opinion fondée sur le témoignage si positif de Procope ; si l'on veut que les Vandales, les Bourguignons et les Suèves aient été purement idolâtres à l'époque où ils entrèrent sur le territoire romain, comment expliquera-t-on qu'ils soient devenus ariens dans la Gaule où l'arianisme avait toujours eu peu de partisans, et où cette hérésie était entièrement éteinte plus de trente ans avant l'invasion de 407 ? Quelle date assignera-t-on d'ailleurs à leur conversion au christianisme ? Pendant le séjour des Vandales et des Suèves dans la Gaule, on les voit poursuivre avec acharnement le clergé gaulois, et dès qu'ils sont établis en Espagne, on les y trouve' ariens au milieu d'une population catholique. Supposera-t-on qu'après s'être convertis d'abord au catholicisme, ils se seraient ensuite laissé entraîner à l'hérésie ? Outre l'invraisemblance qui résulte pour cette hypothèse du peu d'influence que l'arianisme avait conservé dans l'occident, une pareille mobilité n'est guère dans le caractère des Barbares nouvellement convertis. On a toujours remarqué au contraire que les néophytes de cette espèce s'attachent avec une ardeur d'autant plus vive qu'elle est moins éclairée aux doctrines religieuses qui leur ont été prêchées par leurs premiers missionnaires. Enfin notre dernier argument et le plus fort de tous, c'est qu'aucun auteur contemporain n'a parlé de la conversion des peuples suèves et vandales, ni des circonstances qui les auraient amenés à embrasser plus tard l'hérésie d'Arius[63]. Or, il est impossible d'admettre qu'un événement aussi grave ait été passé sous silence par des auteurs ecclésiastiques témoins oculaires de l'invasion, et auxquels un fait de cette nature devait inspirer plus d'intérêt que toutes les révolutions politiques. Ne craignons donc point d'affirmer avec Procope que les Vandales, les Suèves et les Bourguignons aussi bien que les Goths, étaient ariens avant d'entrer dans l'Empire, et qu'après leur établissement dans les provinces, ils restèrent attachés à cette hérésie qui fut la source de souffrances infinies pour les populations romaines dont l'immense majorité était restée fidèle à la foi catholique. Ces dissidences religieuses ont exercé une telle influence sur les rapports des Barbares colonisés avec les anciens sujets de l'Empire que j'ai cru devoir traiter cette question avec quelques développements pour combattre une opinion généralement accréditée, mais qui ne m'en paraît pas moins fausse. Je me hâte de revenir à l'exposition des faits.

L'année 435 suffit à Aëtius pour terminer la guerre contre les Bourguignons, et aussitôt après, il envoya contre les Bretons de l'Armorique son lieutenant Litorius Celsus, qui les repoussa facilement dans leurs anciennes limites. Litorius était maître de la cavalerie des Gaules, et à ce titre il avait, sous l'autorité supérieure du maître général des milices, le commandement des troupes de cette province[64]. Quoique son nom semble indiquer une origine romaine, il se faisait remarquer par cette valeur impétueuse, ce courage aveugle qu'on regardait comme l'attribut des Barbares. Intrépide chef de partisans, il passait comme l'éclair d'une extrémité de la Gaule à l'autre avec ses sauvages escadrons d'Alains et de Huns qui ravageaient tout sur leur passage. Au printemps de 436, ayant reçu la soumission des Armoricains, il partit des bords de la Loire, traversa au galop avec sa cavalerie tartare les plaines du Berry et les montagnes de l'Auvergne, et parut inopinément sous les murs de Narbonne que les Wisigoths assiégeaient depuis près de deux ans[65]. La ville manquait de vivres et était sur le point de se rendre par famine. Litorius fait prendre un sac de blé en croupe à chacun de ses cavaliers, puis, passant avec la rapidité de la foudre à travers le camp des assiégeants, il entre dans la place qui se trouve ravitaillée par ce singulier moyen. Le succès de cette audacieuse tentative anime la garnison d'une nouvelle ardeur, et, secondée par ses braves auxiliaires, elle force bientôt les Wisigoths à lever le siège[66].

En même temps Aëtius arrive en personne pour se joindre à son lieutenant et réunir toutes ses forces contre les tribus gothiques. C'étaient les seuls ennemis qu'il eût encore à combattre dans la Gaule[67], et il existait entre cette nation et lui une sorte de haine personnelle qui donna à cette lutte un caractère remarquable de persistance et d'acharnement. Aètius s'était empressé d'accueillir les premières offres de soumission des autres colons barbares et s'était contenté de leur faire reconnaître la suzeraineté de l'Empire en les laissant en possession des territoires qu'ils occupaient ; mais de la part des Goths il ne voulut entendre aucune proposition de paix, et pendant trois ans il leur fit une guerre d'extermination. Son but n'était point de les soumettre, mais de les détruire ; il voulait faire disparaître ce peuple du sol gaulois. De leur côté les Wisigoths ne négligèrent aucun' moyen pour nuire à leur redoutable adversaire. Sébastien, gendre de Bonifacius, qui avait osé un moment se présenter comme rival d'Utius et lui disputer le commandement suprême, s'échappa de Constantinople où il s'était réfugié, et parvint à passer dans l'Aquitaine. Les Wisigoths lui donnèrent des troupes avec lesquelles il entra en Espagne et s'empara de Barcelone ; mais les défaites réitérées de ses alliés ne lui permirent pas de se maintenir dans cette ville, et il fut réduit à chercher un nouvel asile en Afrique auprès du roi des Vandales[68].

Les campagnes de la Gaule souffrirent horriblement de ces guerres d'Aëtius. Les bandes d'Alains et de Huns, c'est-à-dire de Cosaques et de Tartares qui composaient ses armées exerçaient, partout où elles passaient, d'affreux ravages. Ces peuples étaient païens ; ils n'avaient point contre le catholicisme la haine fanatique des Goths et des Vandales Ariens ; mais ils ne respectaient rien de ce qui était l'objet de la vénération des chrétiens. A Tours, les Huns de Litorius ne craignirent point de pénétrer dans la basilique de Saint-Martin, et d'enlever la couronne d'or déposée sur le tombeau du saint évêque[69]. A la vérité les auteurs ecclésiastiques racontent que l'auteur de ce vol fut frappé de cécité. Mais qu'on juge de ce que le pays eut à souffrir de la rapacité de ces Barbares qui n'épargnaient pas même le sanctuaire le plus vénéré de la Gaule. Un épisode de leur passage ou plutôt de leur course à travers l'Auvergne, mérite d'être rapporté, car il peint bien les mœurs de cette époque et leur remarquable analogie avec celles des temps chevaleresques du moyen-âge. Avitus, noble gaulois, après avoir combattu avec gloire sous les drapeaux d'Aëtius, contre les Bourguignons[70], était venu se reposer dans ses terres, lorsqu'il apprit que les Huns, en traversant ses domaines, avaient dépouillé et tué un de ses fermiers. Aussitôt il revêt ses armes, il s'élance sur son -cheval et, piquant des deux il atteint les escadrons tartares. On lui désigne le meurtrier de son vassal ; il lui crie de sortir des rangs et de se mettre en défense ; il court sur lui, et d'un coup de lance il le renverse mort dans la poussière ; puis, aux applaudissements de ces bandes féroces, il se joint à Litorius pour prendre part à l'expédition de Narbonne.

Les cinq années qui s'écoulèrent de 435 à 440 furent plus funestes peut-être encore à la Gaule que les six années de dévastations et de troubles qui suivirent l'invasion vandale jusqu'à la pacification de 413. Aussi les écrivains contemporains ne parlent qu'avec des cris de douleur de ces temps malheureux on, suivant l'expression de Paulin, auteur d'une vie de saint Martin, en vers, écrite vers 470[71], la Gaule, glacée de terreur, subissait le joug des Huns auxiliaires, ces alliés pires que des ennemis, et dont la férocité ne reconnaissait aucune loi. « Auvergne, ô ma patrie, s'écrie Sidonius Apollinaris, tu as vu Litorius Celsus lancer à travers tes campagnes ses escadrons de Scythes qui, se présentant comme amis, sous le voile d'une alliance mensongère, détruisaient par le fer, la flamme, le meurtre et le pillage, tout ce qui se rencontrait sous leurs pas. »

En même temps le fisc redoublait ses rigueurs pour solder et nourrir ces farouches auxiliaires, et entretenir le luxe de la cour de Ravenne, tandis-que cette cour corrompue accordait aux riches et aux hommes en crédit des exemptions d'impôts qui rejetaient tout le fardeau des charges publiques sur les citoyens pauvres et sans protecteurs. C'est à cette époque que se rapportent les éloquentes déclamations de Salvien ; écrites vers 440, au milieu même de ces scènes de désolation, elles furent le fidèle écho de la douleur publique, la satire sanglante, mais juste, des épouvantables abus de l'administration impériale.

Réduits au désespoir, les habitants des campagnes se réfugièrent dans les bois et se formèrent en bagaudes ou rassemblements armés. Les pauvres serfs cultivateurs se soulevèrent dans toute la Gaule ultérieure, c'est-à-dire dans la Celtique de César[72], qui fut toujours le foyer le plus actif de ces insurrections populaires. La sympathie qu'ils inspiraient, même aux classes élevées dut être grande, puisque l'évêque Salvien osa prendre leur défense et les justifier en rejetant sur leurs oppresseurs toute la responsabilité des malheurs publics. Ils avaient élu pour commandant suprême un paysan comme eux, nommé Tibaton, et bientôt leurs bandes prirent assez de consistance pour forcer Aëtius d'envoyer contre eux une partie de ses troupes. Mais ils ne purent résister à sa redoutable cavalerie ; tous leurs chefs furent pris et périrent dans les supplices, et à la fin de l'année 438 les grands rassemblements, dispersés, ne laissèrent après eux que des débris de bandes errantes qui ne pouvaient plus donner d'inquiétudes sérieuses[73].

Cependant ces diversions, en contraignant le commandant des milices impériales à diviser ses forces, permirent aux Wisigoths de prolonger leur résistance. Il était d'ailleurs gêné dans ses opérations par la malveillance du préfet Albinus qui lui disputait le produit des impôts et tâchait sans doute de défendre les intérêts de la province contre les extorsions des chefs militaires et les déprédations des Huns. Les conflits d'autorité entre ces deux grands dignitaires devinrent si graves qu'on jugea nécessaire d'envoyer tout exprès de Rome pour négocier entre eux une réconciliation, le diacre Léon qui jouissait de l'estime générale et qui, élu pape pendant ce voyage même, fut décoré par ses contemporains du titre de grand[74].

Enfin, dégagé de toutes ces entraves, Aëtius, en 439, voulut essayer de porter les derniers coups à la puissance des Goths. Dans les campagnes des années précédentes, il les avait successivement chassés de toutes les positions qu'ils occupaient dans l'Aquitaine, et il était parvenu à les renfermer dans Toulouse, où il les tenait assiégés[75]. En vain ils demandaient la paix et offraient de se soumettre à toutes les conditions qu'on voudrait leur imposer, Aëtius n'écoutait aucune proposition[76]. Il avait juré leur perte et elle semblait inévitable. Un événement imprévu les sauva.

Litorius, qui commandait les troupes assiégeantes, emporté par sa témérité ordinaire, se fit prendre sous les murs de la place, au moment même où il venait de repousser avec succès une sortie des assiégés[77]. Une fois maîtres de ce précieux otage, ils se hâtèrent de renouer des négociations qu'on n'osa plus repousser avec la même hauteur, et ils en profitèrent pour gagner du temps. Sans doute ils étaient instruits des grands événements qui se préparaient à l'autre extrémité de l'Empire, car tandis qu'Aëtius avait recours à ses ruses habituelles pour obtenir la liberté de son lieutenant, tout-à-coup on apprend que Genséric, rompant le traité conclu depuis quatre ans avec la cour impériale, avait subitement repris les armes et s'était emparé par surprise de la ville de Carthage. Ce fut le 14 des calendes de novembre, en plein jour, qu'il entra, sans aucune résistance, dans cette grande cité, dont tous les habitants, en pleine sécurité, étaient alors réunis au spectacle[78]. Il est donc probable que son entreprise était concertée avec les ariens et les autres dissidents très nombreux à Carthage[79], et l'on doit penser que les Wisigoths l'avaient secrètement poussé à cette rupture qui seule pouvait les sauver.

La prise de Carthage, suivie de l'entière destruction de la puissance romaine en Afrique, répandit la terreur à Rome et dans toute l'Italie. Déjà l'on annonçait que Genséric préparait une flotte pour attaquer la Sicile[80]. La cour de Ravenne tremblait pour elle-même, et envoyait à Aëtius les ordres les plus pressants pour qu'il conclût la paix à tout prix dans la Gaule, et qu'il se hâtât de venir défendre le siège du gouvernement impérial. Le chef sarmate sentit avec rage que sa proie lui échappait. Mais il fallut céder à la nécessité, et écouter enfin sérieusement les propositions des Wisigoths. Litorius était mort dans sa prison[81] ; c'était un obstacle de moins à la conclusion du traité qui ne fut pas aussi désavantageux qu'on aurait pu le craindre dans la fâcheuse situation des affaires. Ils se contentèrent de rester en possession de l'Aquitaine aux conditions ordinaires de vassalité envers l'Empire ; mais ils demeurèrent maîtres des villes qu'ils avaient occupées au commencement de la guerre, en sorte que cette province fut tout-à-fait soustraite à l'administration impériale[82].

Aëtius, ayant ainsi achevé de pacifier la Gaule, voulut avant de quitter ce pays prendre quelques mesures pour y prévenir le retour des rebellions et des troubles. Il emmenait avec lui ses fidèles bandes de Huns, le plus ferme appui de son pouvoir ; mais il laissait dans la Gaule les Alains, qui ne l'avaient pas moins bien servi. Depuis qu'en 406, ces vaillantes tribus s'étaient séparées des Vandales et s'étaient unies aux Francs, pour se ranger avec eux comme fédérés sous les drapeaux de l'Empire, elles n'avaient point quitté la province, et avaient pris part à tous les combats qui s'y étaient livrés, sans y former aucun établissement. Il était temps de récompenser leurs services et de leur assurer des demeures fixes. Les campagnes des environs de. Valence, entre la Durance et l'Isère, avaient été de 410 à 413, le principal théâtre des guerres acharnées qui avaient, décidé du sort des usurpateurs de la Gaule. C'était là que Constantius avait vaincu les Francs d'Ediobinc, et qu'Ataulphe, avec ses Wisigoths, avait exterminé les hordes germaniques qui soutenaient Jovinus. Arrosées par tant de sang, dévastées par 'tant de peuples divers, ces malheureuses contrées ne s'étaient point relevées de leurs ruines ; elles étaient restées désertes. Aëtius y établit les Alains, sous la conduite de leur roi Sambida, qui avait succédé à leur premier chef Goar[83]. Cette position était admirablement choisie pour contenir à la fois les Bourguignons qui menaçaient la rive gauche du Rhône, et les Wisigoths qui aspiraient à s'étendre jusqu'à la rive droite. Aussi les Alains finirent-ils par succomber sous la haine des deux nations puissantes entre lesquelles on les avait placés. Mais à l'époque dont nous parlons, les Bourguignons, écrasés par les Huns, ne pouvaient inspirer de crainte. Aëtius, qui voulait les relever pour les opposer aux Wisigoths, ajouta à leur territoire la Savoie, qui formait la partie orientale de la province Viennoise, et depuis ce temps les chefs des Bourguignons fixèrent leur résidence à Genève[84].

A l'autre extrémité de la Gaule, les dispositions malveillantes des Bretons de l'Armorique et leurs liaisons avec les rebelles de l'ouest donnaient encore des inquiétudes. Pour s'assurer de leur soumission, Aëtius résolut d'établir une seconde colonie d'Alains sur les frontières de l'Anjou entre la Loire et les limites du territoire où commandaient les chefs bretons. Mais ces contrées n'étaient point désertes comme les environs de Valence ; l'annonce de l'occupation d'une partie de la province par une colonie barbare répandit l'effroi sur les bords de la Loire et dans toute l'Armorique. Les Alains s'étaient rendus particulièrement odieux dans ces contrées, où pendant les guerres précédentes, ils avaient donné tant de preuves de leur rapacité et de leur mépris pour les choses saintes. Dans leur détresse, les Armoricains implorèrent la clémence d'Aëtius, et lui adressèrent les plus humbles supplications en offrant toutes les garanties qu'on pouvait désirer de leur fidélité à l'Empire. Mais le maître des milices, depuis longtemps irrité contre eux, ne répondit à leurs prières qu'en pressant par de nouveaux ordres l'exécution des mesures qu'il avait arrêtées. Alors ils cherchèrent un intercesseur assez puissant pour porter leurs doléances jusqu'au pied du trône impérial e et ils crurent l'avoir trouvé dans un des prélats les plus vénérés de la Gaule, saint Germain, évêque d'Auxerre[85].

Les vertus de saint Germain, sa haute piété, son éloquence inspirée avaient dû lui attirer le respect du clergé et des fidèles. Mais d'autres causes encore contribuaient à lui concilier les sympathies des populations celtiques. Il appartenait par sa naissance à cette vieille aristocratie gauloise dont l'influence avait survécu à la conquête romaine, et conservait après quatre siècles d'occupation étrangère de profondes racines dans le sol. Sa famille était la plus noble et la plus riche parmi les familles sénatoriales de la cité d'Auxerre[86]. Le vieux sang des Celtes bouillonnait dans ses veines ; dans sa jeunesse, il passait sa vie à la chasse, et fidèle aux superstitions païennes de ses ancêtres, il suspendait à l'arbre sacré des druides les dépouilles des animaux qu'il avait tués. Les grandes écoles de la Gaule n'existaient plus depuis la ruine de Trèves, et toute la jeunesse noble était forcée de compléter ses études à Rome. Germain y alla passer quelques années, et en revint avec une réputation d'éloquence et de savoir qui, jointe à sa haute naissance, lui fit obtenir les titres de duc et de gouverneur de sa province natale[87].

Un saint évêque d'Auxerre, Amator, sentit quelle force pouvait donner au christianisme l'adhésion de ce jeune patricien, déjà si influent sur ses compatriotes ; il réussit à le convertir, et le voyant aussi ardent dans son zèle pieux qu'il rayait été dans ses goûts sauvages, il le désigna pour son successeur. En 42g, les évêques des Gaules, réunis en concile, résolurent d'envoyer saint Germain dans la Grande—Bretagne avec saint Loup, évêque de Troyes, pour y combattre les erreurs de Pélage, très accréditées dans cette He où elles avaient pris naissance. Le saint prélat accepta cette mission, et attaqua avec succès l'hérésie par les armes spirituelles ; mais il ne s'en tint pas là. Abandonnée par les troupes romaines depuis le départ de Constantin, en 407, la partie civilisée de l'île était sans cesse désolée par les incursions des montagnards du Nord et des pirates saxons. A la vue de ces désastres, saint Germain se souvint de son ancien métier ; il rassembla les guerriers bretons, les plaça en embuscade avec l'instinct du chasseur, et leur fit remporter une victoire complète sur les Scots, dont quelques- uns à peine échappèrent à la destruction de leurs bandes. Depuis ce temps, les Bretons regardèrent saint Germain comme leur patron et leur protecteur naturel, et il y eut entre eux et lui un échange de dévouement et d'affection. Il revenait de la Grande-Bretagne, où il avait fait un second voyage avec saint Sévère, évêque de Trèves, lorsque les Armoricains le supplièrent de prendre leur défense et d'appuyer leurs réclamations[88].

La demande était tardive, car déjà les Mains s'étaient mis en marche pour prendre possession du territoire qui leur avait été assigné. Cependant saint Germain ne se découragea point. Partant des bords du Rhône pour se rendre aux bords de la Loire, cette troupe barbare devait suivre la route qui conduisait d'Autun à Orléans, par Decize, Nevers et Montargis[89], et longer par conséquent les limites du diocèse d'Auxerre. Le saint prélat ne craignit pas d'aller seul au-devant de ces farouches escadrons ; il passa hardiment au milieu d'eux, et, abordant leur chef Eochar, il le pria de suspendre sa marche, jusqu'à ce qu'on eût reçu la réponse de l'empereur aux suppliques qui lui avaient été adressées. Le chef barbare ne voulut rien entendre et poussa son coursier en avant pour se soustraire à des plaintes importunes. Mais saint Germain saisit la bride du cheval et osa l'arrêter, en criant à Eochar qu'il n'irait pas plus loin sans l'avoir écouté. L'intrépidité de ce vieillard sans armes frappa d'étonnement le chef des Alains. Le féroce païen obéit malgré lui à l'ascendant moral du prêtre chrétien ; et subjuguée par sa vive éloquence, il consentit à rebrousser chemin et à retourner à Valence pour y attendre la décision de l'empereur[90].

Le respect qu'inspiraient partout les vertus de saint Germain était tel que ses réclamations furent d'abord favorablement accueillies et l'ordre d'Aëtius révoqué[91]. Mais quelques années après, vers 446, de nouveaux soulèvements ayant éclaté dans la Gaule ultérieure, et les Bretons ayant encore appuyé les révoltés, la cour irritée prescrivit l'exécution immédiate des mesures qu'elle avait consenti à suspendre[92] et les Mains se rendirent sur les bords de la Loire. Alors les habitants désespérés essayèrent de les repousser par la force et leur opposèrent une résistance opiniâtre ; ce ne fut qu'après avoir exterminé une partie de la population qu'ils purent enfin prendre possession du territoire qu'on leur avait assigné[93]. Saint Germain, qui s'était rendu en personne à Ravenne pour plaider encore la cause de ses chers Bretons, mourut dans cette ville, où il avait été retenu par, les instances de la régente ; Placidie le comblait d'égards et implorait sans cesse le secours de ses prières et de ses conseils. J'ai cru devoir insister sur cet épisode, parce qu'il peint très bien l'état social de cette époque et la manière dont les colonies barbares s'établissaient par l'autorité impériale, malgré la résistance des peuples qui donnait, souvent à l'exécution de ces mesures prescrites par le gouvernement lui-même l'apparence d'une guerre d'invasion[94].

Lorsqu'Aëtius quitta la Gaule à la fin de l'année 440, il la laissa entièrement pacifiée, mais dévastée par les guerres des dix années précédentes, écrasée par les impôts, dépeuplée par la misère et la famine. Malgré les victoires de ce grand capitaine, son énergie et son infatigable activité, l'autorité impériale, après cette lutte de dix ans, se trouva encore plus affaiblie dans la province qu'à l'époque de la mort d'Honorius. A la vérité tous les Barbares établis sur le sol gaulois, à l'exception des Allemands qui occupaient la Germanie ou l'Alsace, avaient reconnu la suzeraineté de l'Empire. On avait même obtenu l'évacuation de Trèves par les Ripuaires, et l'ancienne capitale des Gaules semblait avoir recouvré- sa liberté ; mais cette grande ville, ruinée et déserte, n'était plus qu'un amas de décombres, et l'on n'avait reconquis que son cadavre ; comme elle était trop éloignée du centre des possessions romaines pour qu'on pût espérer de la défendre, on ne lui avait rendu aucun des établissements qui faisaient sa richesse et sa gloire.

Au midi, la province Viennoise avait été partagée entre les Alains et les Bourguignons. Au nord les Francs-Saliens s'étaient étendus jusqu'à la Somme. Les Wisigoths étaient devenus maîtres absolus dans l'Aquitaine et dominaient dans toutes les villes de cette belle contrée où la civilisation romaine s'était développée avec tant d'éclat. Toutes ces colonies barbares s'étaient consolidées, agrandies, fortifiées. En échange d'une vaine apparence de soumission et de vassalité, elles avaient obtenu la reconnaissance légale de l'occupation des provinces qu'elles avaient envahies, et l'œuvre de la violence, légitimée aux yeux des peuples, avait acquis tous les caractères de la stabilité. Ce fut alors seulement que les chefs des colons fédérés furent vraiment rois, et qu'il y eut des monarchies barbares dans la Gaule, monarchies vassales, il est vrai, du grand Empire, mais pleines de sève et de vigueur au sein d'une civilisation défaillante, et prêtes à secouer le joug d'une dépendance plus apparente que réelle. « Malheureux temps, s'écrie Prosper, où nulle province n'était exempte de l'occupation barbare, où l'odieuse hérésie d'Arius, favorisée par ces nations impies, semblait devoir usurper le caractère d'universalité que l'Église catholique réclame comme le signe impérissable de sa mission divine ![95] »

Après le départ d'Aëtius la Gaule demeura longtemps immobile, comme si elle eût encore senti la pression de cette main puissante, et depuis la pacification de 44o jusqu'à l'invasion des Huns, en 451, la paix n'y fut point troublée. Les seuls événements de quelque importance que les chroniques contemporaines y signalent dans cet espace de dix ans, sont l'établissement à main armée des Alains sur les bords de la Loire, et un commencement d'insurrection dans la population des campagnes, vers 445 ou 46. Mais les tentatives qui furent faites à cette époque pour ranimer les soulèvements des bagaudes n'eurent qu'un faible retentissement. Ce n'était plus, comme en 436, l'élan spontané d'un peuple entier courant aux armes sous la conduite de chefs pris dans son sein pour se venger de ses oppresseurs ; c'était une conspiration tramée dans les villes par quelques hommes appartenant à la classe éclairée, et qui échoua au milieu de la lassitude générale. Le principal moteur de l'insurrection paraît avoir été un médecin nommé Eudoxius, homme d'un mérite distingué et d'un esprit turbulent, qui, après l'avortement de ses complots, fut forcé de se réfugier chez les Huns[96].

La position de l'Espagne, cette ancienne dépendance de la préfecture des Gaules, était alors bien différente. Depuis le commencement du siècle, ce malheureux pays n'avait jamais cessé d'être en proie aux ravages de la guerre. Les armées romaines, les contingents gothiques, les Suèves, les Vandales, l'avaient dévasté tour-à-tour. Après le départ des Vandales pour l'Afrique, en 427, les Romains avaient repris possession de la Bétique et de la partie méridionale de la Lusitanie où s'étaient d'abord fixés les Mains qui furent exterminés, en 416, par les Wisigoths. Des trois peuples qui avaient pénétré en Espagne à la suite de la grande invasion de 407, il n'y restait plus que les Suèves répandus dans la Galice et dans le nord de la Lusitanie, c'est-à-dire dans toutes les contrées situées entre le Tage et l'Ebre. Dans ces contrées mêmes l'occupation était loin d'être complète. En général les Barbares ne dominaient que dans les campagnes et dans les villes ouvertes. Renfermés dans les châteaux et les places fortifiées, les habitants du pays s'y défendaient avec succès et conservaient autour de leurs 'remparts un certain rayon de territoire qui fournissait à leur subsistance[97]. Dans quelques villes où les Suèves étaient entrés par capitulation, ils habitaient en commun avec la population romaine qui conservait ses magistrats et ses lois. Tel était l'état de choses que les hasards de la guerre avaient créé, et qu'on s'était efforcé de régulariser par des traités sans cesse renouvelés et sans cesse rompus au milieu des collisions continuelles qui résultaient du contact et du mélange de deux races naturellement ennemies.

Aëtius, pendant les dix ans qu'il employa à pacifier la Gaule, ne put accorder à l'Espagne les secours qu'elle implorait. Il se contenta d'y envoyer le comte Censorius, avec la mission spéciale de maintenir la paix dans les provinces envahies soit en négociant avec les Suèves, soit en armant au besoin les habitants pour leur résister. Censorius s'acquitta de cette mission avec habileté, et réussit à arrêter le cours des hostilités, à cette époque critique, où l'Espagne, livrée à elle-même, ne devait compter pour sa défense que sur ses propres ressources. A la vérité une circonstance heureuse seconda ses efforts : le roi des Suèves, Herménéric, l'un des premiers chefs de l'invasion de 407, était accablé par les infirmités de la vieillesse, et l'état de maladie dans lequel il languit pendant sept ans, retint sa nation entière dans l'inaction[98]. Il mourut après avoir renouvelé une dernière fois avec les Romains de la Galice les conventions qui, garantissaient leur indépendance, et eut pour successeur son fils Rechila, qui, jeune, actif, ambitieux, n'hérita point de ses dispositions pacifiques.

La guerre contre les Wisigoths de l'Aquitaine se poursuivait alors avec acharnement, et la conflagration s'était étendue jusqu'en Espagne. Le comte Sébastien, le gendre de Boniface, l'ennemi personnel d'Aëtius, avait franchi les Pyrénées avec une armée de Goths, et s'était emparé de Barcelone. L'administration romaine avait été désorganisée par cette irruption et le commandant des milices, Andevotus, s'était retiré dans la province de Carthagène avec un petit nombre de troupes. Rechila sentit combien les circonstances étaient favorables à l'accroissement de sa puissance, et résolut d'en profiter. Il était d'ailleurs poussé à la guerre par les Wisigoths qui cherchaient partout des ennemis à l'Empire, et par le roi des Vandales, Genséric, qui, dans cette même année, 439, rompit brusquement ses traités avec le gouvernement impérial en prenant Carthage par surprise. Le jeune chef des Suèves appela toute sa nation aux armes, battit la faible armée d'Andevotus, sur les bords du Xénil, et s'empara de la Bétique. De là il passa dans la Lusitanie, prit Mérida, qui était la principale place de cette province, et força le comte Censorius de capituler dans Mertola, où il s'était renfermé[99]. Mais pendant qu'il étendait ainsi ses conquêtes, les armées romaines triomphaient dans la Gaule où les Wisigoths, forcés de renouveler leurs conventions avec l'Empire, rentraient dans la condition des fédérés. N'ayant plus d'ennemis au nord des Pyrénées le gouvernement impérial tourna son attention vers la péninsule. La fuite de Sébastien lui avait rendu la libre possession de la Tarragonaise. Le général romain, Vitus, y fut envoyé avec quelques légions auxquelles se joignirent de nombreux contingents auxiliaires que fournirent les Wisigoths fidèles à leurs nouveaux engagements[100]. On se flattait avec cette armée de rétablir la puissance romaine Espagne comme elle l'avait été dans la Gaule ; mais la lâcheté du général et l'indiscipline des soldats trompèrent ces espérances. Battu dans toutes les rencontres, poursuivi même par les habitants auxquels ses exactions l'avaient rendu odieux, Vitus fut réduit à prendre la fuite, laissant la province exposée sans défense aux incursions des Barbares[101].

Le gouvernement impérial se trouva heureux de conclure avec les Suèves un traité par lequel on leur abandonna la Galice, la Bétique et la Lusitanie[102]. Il ne resta à l'Empire que la province de Carthagène et la Tarragonaise c'est-à-dire les royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. Les populations du nord retranchées à l'abri de leurs montagnes se maintinrent indépendantes dans la Navarre, la Biscaye et es Asturies.

En traitant avec les Barbares on avait rendu à la péninsule ibérique une apparence de calme ; mais les désastres de la guerre avaient fait peser sur les habitants des campagnes des souffrances intolérables. Poussés au désespoir par les déprédations des soldats et les exactions du fisc, ils se formèrent en bagaudes ou confédérations armées, et s'insurgèrent en masse dans les contrées encore soumises à l'administration impériale. Les armées de l'Empire, dont les contingents gothiques formaient la principale force, avaient fait autant de mal à l'Espagne, que les Huns et les Alains, auxiliaires de Litorius, en avaient fait à la Gaule ; le fisc, épuisant toutes ses ressources pour fournir à la solde et à la subsistance des troupes y avait exercé les mêmes rigueurs ; enfin les insurgés espagnols trouvaient, dans les populations indépendantes de la Navarre, le même appui que les insurgés gaulois avaient reçu des Bretons de l'Armorique. Cette seconde insurrection eut même un caractère plus grave que la première. Les bagaudes ou, si l'on veut, les guérillas de la Catalogne et de l'Aragon ne purent jamais être entièrement soumis. Cependant après la paix conclue avec Rechila, Asturius, qui avait remplacé Vitus, dans le commandement des milices, put réunir toutes ses forces contre les paysans insurgés ; il les cerna dans les plaines de Tarragone et en fit un affreux carnage. L'année suivante son gendre Mérobaude, dont le nom semble indiquer une origine franque, poursuivit les débris des bandes jusque dans la Navarre, et acheva de les détruire près d'Araceli, aujourd'hui Araquil. Les tentatives de soulèvement qui eurent lieu dans la Gaule, à la même époque, ne furent que le contre-coup de ces grands mouvements populaires qui se renouvelèrent en Espagne, à diverses reprises, jusqu'à la fin du siècle. Les services d'Asturius furent récompensés, en 449, par la dignité de consul[103].

Une autre dépendance de la préfecture des Gaules, la Grande-Bretagne[104], échappa vers le même temps, non-seulement à l'autorité des empereurs, mais encore à l'influence de la civilisation romaine. J'ai déjà dit que depuis le départ de l'usurpateur Constantin, en 407, les Bretons, abandonnés à eux-mêmes, avaient chassé les fonctionnaires impériaux et s'étaient créé un gouvernement national à la tête duquel se mirent les principaux membres de l'aristocratie locale, décorés par les écrivains latins du titre de roi, qu'on attribuait alors à tous les chefs des nations indépendantes. Ils se trouvèrent ainsi soustraits par le fait à l'administration romaine ; ils ne payèrent plus d'impôts ; ils n'envoyèrent plus de recrues aux armées ; car la partie de la population en état de porter les armes suffisait à peine à repousser les attaques continuelles des Scots et des Saxons.

Cependant ils ne se regardèrent jamais comme entièrement séparés du corps de l'Empire. Vers la fin du règne d'Honorius, ils demandèrent du secours à l'empereur comme à leur souverain légitime. Ou leur envoya quelques troupes qui les aidèrent à relever les murailles construites par Sévère pour protéger le nord de l'île contre les incursions des montagnards[105]. Mais bientôt ces soldats furent rappelés, et il n'en revint point d'autres. Les Bretons n'en conservèrent pas moins des relations très intimes et très fréquentes avec la Gaule, et surtout avec leurs compatriotes établis dans l'Armorique. Beaucoup d'entre eux allaient même à Rome pour y compléter leurs études ou pour s'y établir et y exercer des professions libérales. Lorsque le moine Pélage s'y fixa et s'y rendit célèbre par la hardiesse de ses enseignements théologiques, personne ne lui contesta la qualité de Romain. Ce peuple, essentiellement religieux, entretenait une correspondance active avec l'Église de Rome et le clergé gaulois. Nous avons parlé plus haut des voyages de saint Germain dans la Grande-Bretagne, et des services qu'il rendit à ce pays. Ainsi, malgré sa position indépendante vis-à-vis du gouvernement impérial, la Grande-Bretagne n'avait point cessé de faire partie du monde romain ; elle y tenait par les mœurs par le langage, par la religion, par tout ce qui constitue la nationalité d'un peuple.

Vers 445, la discorde se mit entre les chefs bretons. Les Saxons, appelés comme auxiliaires par les partis qui se disputaient le pouvoir, profitèrent de ces divisions intestines pour pénétrer jusqu'au cœur de l'île, et dès-lors ils n'en sortirent plus. Le pays entier devint le théâtre d'une lutte sanglante qui se prolongea pendant plus d'un demi-siècle et finit par l'assujettissement de toute la contrée au joug des Saxons, et par l'extermination de la population indigène, dont une faible partie seulement se réfugia sous la conduite du fameux roi Arthur, dans le district montagneux connu sous le nom de pays de Galles, où elle maintint son indépendance pendant près de huit cents ans. Mais dans cette vie de combats et de misères, les dernières traces de la civilisation romaine ne tardèrent pas à s'effacer ; la langue latine fut oubliée et remplacée par l'idiôme celtique, que la masse du peuple n'avait jamais cessé de parler ; le catholicisme lui-même s'altéra, et les Gallois redevinrent ce qu'avaient été les Bretons avant César[106]. L'historien Beda nous a conservé, d'après Gildas le Sage, le chroniqueur du vie siècle, la lettre touchante que ces infortunés adressèrent à Aëtius, à l'époque de son troisième consulat, c'est-à-dire en 446, pour implorer les secours de l'Empire : « Les Barbares, disaient-ils, nous repoussent vers la mer ; la mer nous repousse vers les Barbares ; partout nous rencontrons la mort[107]. » Ces cris de détresse d'un peuple à l'agonie n'émurent point le commandant des milices impériales, et il ne paraît pas même que dans toute cette période de 440 à 450, il ait passé une seule fois les Alpes. Toute son attention était absorbée par les dangers de l'Italie et de la Sicile, qu'il défendait avec peine à l'aide des secours fournis par l'empire d'Orient contre les entreprises continuelles de Genséric[108].

En 442, un traité, dont le roi vandale put dicter les conditions, suspendit momentanément cette lutte où s'épuisaient sans résultat les ressources des deux empires. Genséric conserva toutes ses conquêtes ; il resta maître de Carthage, la noble rivale de Rome, et des riches provinces de la Proconsulaire, de la Byzacène et de la Numidie. Mais comme l'Italie ne pouvait se passer entièrement des moissons africaines, il consentit à rendre à l'Empire les deux Mauritanies, malheureuses contrées, qui avaient été pendant quinze ans le théâtre de la guerre, et où il ne laissait que des ruines[109]. Ce désastreux échange fut le seul fruit des efforts immenses que Rome et Constantinople avaient faits de concert pour recouvrer l'Afrique.

A cette époque, Aëtius gouvernait l'empire d'Occident avec une autorité presque absolue. Placidie, comprenant enfin que la puissance suprême qu'elle avait si ardemment désirée était un poids trop lourd pour la main d'une femme, s'était résignée à abandonner au maître des milices l'exercice réel du pouvoir. Quant à Valentinien, dont elle avait à dessein prolongé l'enfance, quoi qu'il eût déjà plus de vingt ans, et qu'il eût épousé, dès 437, Eudoxie, fille de l'empereur d'Orient Théodose, il ne paraissait pas songer à secouer les liens de la tutelle sous laquelle il avait toujours vécu. Aëtius était donc empereur de fait ; il n'avait plus de rival à craindre, et sa puissance semblait reposer sur des bases inébranlables, lorsqu'il se vit privé d'une alliance qui en avait été jusqu'alors le principal fondement.

Nous avons vu tout ce qu'avait fait pour lui le roi des Huns, Rugila, son ami dans tous les temps, son protecteur dans l'adversité, et le plus ferme appui de sa grandeur. Ce prince tartare avait commencé la fortune d'Aëtius, en lui accordant les secours qu'il sollicitait au nom de l'usurpateur Jean ; il l'avait relevé dans sa disgrâce, et lui avait donné l'armée avec laquelle il triompha des intrigues de la cour de Ravenne et des soulèvements de la Gaule. Tant que Rugila vécut, ces relations intimes n'éprouvèrent aucune altération, et les Huns demeurèrent les plus fidèles alliés de l'Empire, qui se servit contre tous ses ennemis de leurs contingents auxiliaires. Mais après sa mort, arrivée en 441, ses deux neveux Attila et Bléda, prirent le commandement suprême des tribus tartares, et sentirent aussitôt la nécessité de se signaler par quelque entreprise qui pût leur donner sur leurs compatriotes l'ascendant que ces hordes belliqueuses n'accordaient qu'à la valeur. Les Huns, comme les autres Barbares, avaient sans cesse les regards tournés vers l'Empire, où la civilisation étalait toutes ses richesses sous les plus beaux climats du monde. Il fallait donc que leurs jeunes chefs montrassent ce but à leur cupidité pour gagner leur affection, et d'ailleurs ils étaient excités à la guerre par les menées secrètes de Genséric, qui cherchait tous les moyens d'opérer une diversion sur les frontières, afin de pousser plus librement ses conquêtes au cœur même de la domination romaine.

Depuis la dispersion des peuples suèves, au commencement du Ve siècle, le principal siège de la puissance des Huns avait été établi sur les confins de la Pannonie, dans la partie nord de la Hongrie moderne, entre le Danube et les monts Krapacks. Placés ainsi au point de jonction des limites des deux empires, ils pouvaient à leur choix attaquer l'un ou l'autre. Mais leur alliance avec l'empire d'Occident avait été pendant vingt ans si intime qu'il était difficile de la rompre subitement. Des corps nombreux de leurs compatriotes étaient encore sous les drapeaux d'Aëtius, et ce fut sans doute par ce motif qu'ils se jetèrent de préférence sur les provinces qui dépendaient de la cour de Constantinople.

En 442, ils passèrent le Danube et ravagèrent la Mésie et la Thrace. L'occasion était favorable ; les frontières étaient dégarnies de troupes, car toutes les forces de l'empire d'Orient avaient été absorbées dans la grande expédition maritime qui fut envoyée en 441 sur les côtes de la Sicile pour aider Valentinien à repousser les attaques des Vandales. Théodose s'empressa de rappeler ses soldats et sa flotte[110] ; mais avant leur retour, effrayé des progrès des Huns et tremblant de les voir arriver jusque sous les murs de sa capitale, il se décida à acheter leur retraite au poids de l'or, en se soumettant pour l'avenir à la condition avilissante d'un tribut annuel. En même temps Valentinien, privé du secours de l'armée d'Orient, se vit forcé de conclure avec Genséric le honteux traité dont nous avons parlé plus haut. Ainsi, l'invasion des Huns fit peser à la fois sur les deux empires une double humiliation.

Les succès des hordes tartares, enrichies des trésors de Byzance, consolidèrent le pouvoir de leurs jeunes chefs ; mais l'union ne pouvait subsister longtemps entre deux princes également féroces, hardis et ambitieux. En 444, Attila assassina son frère et resta seul maître de la vaste domination des Huns[111]. Cette puissance était alors aussi formidable par ses éléments que gigantesque dans son étendue. Après un siècle de combats, les Huns s'étaient avancés depuis la mer Caspienne jusqu'aux sources du Danube. Ils avaient assujetti toutes les hordes nomades qui habitaient les steppes comprises entre le Don, le Volga et les autres grands fleuves de la Russie Méridionale ; toutes les nations slaves, depuis le Niémen jusqu'à la Vistule, et depuis le Danube jusqu'à la Baltique, reconnaissaient leur suzeraineté ; ils comptaient même parmi leurs sujets une branche de la race gothique, la puissante tribu des Ostrogoths, qui, dans les grandes luttes du IVe siècle, avait déserté la cause commune pour se ranger sous les drapeaux des chefs tartares ; enfin, ils occupaient entre le Danube et la forêt Hercynienne l'ancien territoire des Suèves dont ils avaient chassé ou détruit les habitants. Les auteurs contemporains exprimaient en deux mots l'immensité de cet empire : « Toute la Scythie et toute la Germanie, disaient-ils, obéissent à Attila[112]. » On ne sera point étonné de l'effroi qu'inspirait cette puissance colossale, si l'on songe que c'était la concentration dans la main d'un seul homme des forces de toutes les races barbares contre lesquelles l'Europe civilisée luttait avec peine depuis cinq cents ans[113].

Attila ne s'occupa d'abord que d'affermir son autorité en la faisant reconnaître par toutes les tribus des Huns disséminées dans le vaste espace qu'embrassaient leurs conquêtes, et pour s'assurer de leur soumission, il porta ses armes jusqu'aux bords de la mer Caspienne et jusqu'aux steppes de l'Asie centrale. Mais lorsqu'il ne vit plus dans cet immense territoire que des sujets obéissants, et prêts à se lever à sa voix pour envahir le reste du monde, l'enivrement de l'orgueil s'empara de lui ; tous ses actes, toutes ses paroles prirent ce caractère d'exaltation surhumaine qu'on retrouve dans le langage des autres grands chefs de la race tartare, tels que les Timur ou les Gengis, et dont l'empreinte affaiblie se reconnaissait encore naguères dans les insolents protocoles de la diplomatie turque. Nulle part la sauvage grandeur d'Attila n'est mieux peinte que dans les récits du rhéteur Priscus, envoyé près de ce prince en ambassade par l'empereur d'Orient. On y voit le roi des Huns, toujours la menace et l'insulte à la bouche, traitant les Romains en esclaves révoltés et refusant de reconnaître même pour égaux les augustes successeurs des Césars dont tous les autres rois barbares ambitionnaient de devenir les vassaux.

Satisfait de compter l'empereur de Constantinople au nombre de ses tributaires, c'était sur l'empire d'Occident qu'il portait maintenant ses projets de conquêtes. Son langage devenait de jour en jour plus impérieux, ses exigences plus hautaines. Il cherchait des occasions de guerre dans les prétextes les plus futiles, et il y a peut-être quelque vérité dans ce que les historiens byzantins rapportent des prétentions qu'il aurait élevées à la main d'Honoria, sœur de Valentinien, et au partage de l'Empire, en se fondant sur une promesse de mariage que cette jeune princesse, à peine âgée de quinze ans, lui aurait secrètement adressée dans un moment d'enthousiasme romanesque[114].

Néanmoins il ne paraît pas qu'il ait allégué ces prétendus droits, lorsqu'en 450 il envoya une ambassade à Valentinien pour expliquer les motifs de l'invasion qu'il méditait contre la Gaule. Les raisons par lesquelles il essayait alors de voiler ses desseins hostiles étaient plus sérieuses et plus conformes au caractère des nations barbares et aux mobiles ordinaires de leur politique.

Il annonçait l'intention de poursuivre les Wisigoths, ces anciens ennemis des Huns, jusqu'au fond de l'Aquitaine, où ils s'étaient réfugiés pour échapper au joug qu'une portion de leur race avait accepté sans résistance, et il proposait à l'empereur de s'unir à lui pour exterminer un peuple également odieux aux Tartares et aux Romains[115]. En même temps, avec l'esprit de ruse familier aux Barbares, il avait essayé d'endormir les Wisigoths dans une fausse sécurité, en se présentant à eux comme le vengeur de toutes les nations courbées sous le joug de Rome.

La cour de Ravenne sentit la première le piège qui lui était tendu ; elle comprit que les Huns une fois introduits dans l'Empire, lui seraient encore plus funestes que les Goths ne l'avaient été, et elle profita adroitement des ouvertures d'Attila pour raffermir la fidélité chancelante de Théodoric, en l'éclairant sur les perfides projets de leur ennemi commun. Jornandès nous a conservé la substance de la lettre écrite à ce prince au nom de Valentinien. On y trouve une phrase qui prouve la vérité de ce que nous avons dit plus haut de la condition des peuples fédérés, que le gouvernement romain considéra toujours comme faisant partie intégrante de l'Empire : « Secourez, dit Valentinien à Théodoric, l'État dont vous êtes membre : auxiliamini rei publicœ cujus membrum tenetis. » Le salut de l'Empire dépendait de cette négociation importante, et Avitus, qui en fut chargé, contribua beaucoup à en assurer le succès par l'ascendant qu'il avait su prendre sur le roi des Wisigoths[116].

Jamais l'Empire n'avait été exposé à d'aussi grands dangers avec d'aussi faibles ressources. On ne pouvait dégarnir de troupes l'Italie toujours menacée par Genséric, et les armées impériales avaient perdu les corps auxiliaires des Huns qui pendant vingt ans en avaient fait la principale force.

Aëtius passa les Alpes presque seul. Il ne pouvait compter pour la défense de la Gaule que sur les contingents des Barbares fédérés et il y avait lieu de craindre que ces peuples ne profitassent au contraire d'une occasion aussi favorable pour se venger des défaites sanglantes qu'il leur avait fait subir dix ans auparavant. Mais l'exemple des Wisigoths prévint toutes les défections. Parmi les nations diverses qui, depuis un demi-siècle, s'étaient fixées sur le sol gaulois, il n'y en eut pas une seule qui hésitât à venir se ranger sous l'étendard du maître des milices[117]. Jamais les faits ne donnèrent une confirmation plus éclatante au droit de suzeraineté de l'Empire sur tous les Barbares établis dans ses provinces.

De son côté Attila avait rassemblé pour cette expédition tous les peuples qui, en Europe et en Asie, le reconnaissaient pour maitre. Toutes les tribus tartares, toutes les hordes nomades des steppes du Don et du Volga lui avaient envoyé leurs cavaliers. Les débris des nations slaves, les Ostrogoths, les Gépides, composaient son infanterie. Partant avec ces forces, des bords du Danube aux confins de la Pannonie, il traversa la Germanie centrale, entraînant dans sa marche les Érules, les Varnes, les Ruges et une partie des tribus franques qui habitaient encore au nord de la forêt Hercynienne[118]. La route qu'il suivit fut la même que celle qui avait été parcourue cinquante ans auparavant par les Vandales, et comme eux il passa le Rhin près de Mayence. Les Allemands qui occupaient la première Germanie n'avaient ni la volonté ni le pouvoir de lui résister ; il est même probable qu'ils se joignirent à lui pour avoir part au pillage. De Mayence il marcha directement sur Trèves, cette capitale déchue que les victoires d'Aëtius avaient rendue momentanément à l'Empire, mais dont on n'avait point essayé de relever la splendeur. Les Huns la saccagèrent pour la cinquième fois et n'y laissèrent que des ruines : après leur départ les Ripuaires y rentrèrent pour ne la plus quitter.

Le torrent de l'invasion tartare se porta ensuite sur Metz qui avait échappé naguère aux attaques des Vandales. Attila rencontra sous les murs de cette cité une résistance à laquelle il ne s'attendait pas. Il fut obligé d'en faire le siège, et pendant ce temps ses cavaliers s'étant répandus dans toute la partie méridionale de la première Belgique, brûlèrent Toul, Dieuze, Scarponne et les autres villes de cette contrée qui forme aujourd'hui la Lorraine. Enfin il prit Metz d'assaut le 7 avril 451, veille de Pâques ; il massacra les habitants et détruisit entièrement la ville, où il ne resta debout qu'une chapelle dédiée à saint Étienne[119]. De là il traversa rapidement les plaines de la Champagne pour arriver sur les bords de la Loire avant Aëtius qui s'en approchait avec toutes les forces des Wisigoths, des Alains, des Bourguignons et les levées en masse des provinces encore romaines. Dans cette marche, le roi des Huns passa non loin de Paris dont les habitants effrayés voulaient prendre la fuite et abandonner leur ville. Une jeune fille inspirée, sainte Geneviève, ranima leur courage ; ils fermèrent leurs portes, se préparèrent à défendre leurs remparts, et Attila, pressé d'atteindre son but, ne songea pas même à les attaquer.

Il avait de puissants motifs pour se hâter, car tout le succès de la guerre dépendait de sa promptitude. S'il devançait Aëtius à Orléans, il se rendait maître des passages de la Loire ; il empêchait la jonction des forces du midi de la Gaule avec celles du nord et de l'ouest ; et il écrasait facilement, par la supériorité du nombre, les Romains et les Wisigoths. D'ailleurs pour s'emparer de la ville sans coup férir, il comptait sur la trahison des Mains, colonisés depuis quelques années sur les bords de la Loire, et auxquels on avait confié la garde de ce poste imposant[120]. Nous avons vu que c'était avec des corps d'Alains et de Huns, à la solde de l'Empire, qu'Aëtius avait vaincu, l'une après l'autre, toutes les nations barbares établies dans la Gaule, et les avait forcées de reconnaître la suzeraineté de Valentinien. Nous avons vu aussi par quels excès, par quels affreux ravages, ces féroces auxiliaires s'étaient attiré la haine de toutes les populations gauloises. Il n'y a pas de doute que les souvenirs de ces guerres et de la part sanglante que les Huns y avaient prise, contribuèrent beaucoup à faire oublier à ces populations les griefs qui les divisaient et à les unir dans un même élan de résistance contre l'invasion d'Attila. Les Alains n'étaient pas moins détestés que les Huns, car les mêmes causes avaient rendu leur nom odieux. La répugnance qu'ils inspiraient était telle qu'ils n'avaient pu s'établir sur les bords de la Loire qu'après avoir versé des torrents de sang, pour contraindre les habitants à se soumettre aux ordres de l'empereur. Ils ne voyaient donc autour d'eux, dans leur nouvelle patrie, que des ennemis déclarés ; seuls païens au milieu de nations toutes chrétiennes, ils savaient qu'ils étaient pour elles un objet de scandale et d'horreur. De nombreux liens de sympathie, au contraire, existaient entre eux et ces Huns qui avaient longtemps combattu à leurs côtés ; quoiqu'ils n'appartinssent pas à la même race, ils avaient les mêmes mœurs, le même caractère, le même mépris pour tout culte religieux. Les deux peuples étaient entrés ensemble en Europe ; ils avaient fait l'un et l'autre une guerre acharnée à toutes les nations de race tudesque ; tout concourait à les rapprocher jusqu'à la haine commune qu'on leur portait. Ainsi il n'est pas étonnant qu'Attila ait réussi à se ménager des intelligences avec les Alains colonisés dans la Gaule, et cette défection paraissait si vraisemblable que lors même qu'ils n'en auraient pas été coupables, on les en aurait soupçonnés.

Attila s'avançait vers Orléans par la chaussée romaine, qui conduisait de cette ville à Paris, tandis qu'Aëtius traversait à marches forcées les plaines du Berry, en se dirigeant vers le même point. Dès que l'avant-garde des Huns fut en vue de la ville, et que les béliers eurent commencé à en ébranler les murs, les Alains ouvrirent une des portes confiées à leur garde, et quelques escadrons ennemis y pénétrèrent. La cité se crut au pouvoir des Tartares. Mais à ce moment même, l'armée impériale arrivait non loin du pont qui unit en cet endroit les deux rives de la Loire. L'évêque saint Aignan montra du haut des remparts, aux habitants consternés, leurs défenseurs qui approchaient, et les encouragea à une résistance désespérée. Un combat acharné s'engagea sur les murs et aux portes de la ville ; les Alains, voyant leur complot déjoué par l'arrivée des troupes romaines, se joignirent eux-mêmes aux habitants. Aëtius entra avec toutes ses forces par la porte qui communiquait avec le pont de la Loire, et la cité fut sauvée[121].

Ce succès décida du sort de la guerre. L'entreprise d'Attila était manquée. Il ne pouvait songer à continuer le siège d'Orléans, en présence de l'armée entière d'Aëtius, à laquelle vinrent se joindre tous les contingents de la Gaule occidentale ; les Bretons de l'Armorique, les Saxons même établis sur les côtes de la Manche, envoyèrent à l'appel du maître des milices leurs plus braves guerriers. Les passages de la Loire étaient fermés au roi des Huns, et il devait craindre de voir sa ligne de retraite coupée par les Francs et les Ripuaires de la Belgique qui accouraient du nord pour prendre part à cette guerre nationale. Frémissant de rage et contraint d'abandonner une proie dont il s'était cru assuré, il se retira précipitamment par la chaussée qui conduisait d'Orléans à Sens et à Troye[122].

Aaius se mit aussitôt en marche pour le suivre et fit en route sa jonction avec les contingents des tribus franques. Accrue par ces nouveaux renforts son armée était alors presqu'égale à celle d'Attila qui avait déjà perdu beaucoup de soldats par les sièges, les combats et les fatigues de la marche. Il l'atteignit enfin dans les vastes plaines de la Champagne à un lieu nommé Mauriac, et là s'engagea la plus effroyable mêlée dont l'histoire ait conservé le souvenir. Je ne reproduirai point ici la description de cette célèbre bataille ; j'en ai déjà parlé dans mon premier chapitre, et tous les historiens modernes se sont plus à en retracer le lugubre tableau. Trois cent mille hommes se trouvaient en présence de part et d'autre, et toutes les nations de l'Europe étaient représentées dans cette lutte, soutenue pendant deux jours avec un incroyable acharnement[123]. Le succès demeura incertain, car le camp des Tartares ne put être forcé. Mais plus de cent mille Huns étaient tombés, dit-on, sur le champ de bataille. Attila sentit qu'il ne pouvait continuer la guerre avec une armée ainsi réduite. Après être resté deux jours en présence de l'ennemi pour le braver encore, il se retira pendant la nuit et marcha sans s'arrêter jusqu'au Rhin, à travers la deuxième Belgique et la première Germanie, c'est-à-dire la Lorraine et l'Alsace. Il passa le fleuve entre Bile et Strasbourg, et regagna par la Souabe les rives du Danube, ayant perdu dans cette courte mais funeste expédition tout le prestige d'une puissance qui jusque-là semblait invincible.

Aëtius n'essaya point de le poursuivre dans sa retraite. Son armée avait éprouvé des pertes presqu'aussi fortes que celles de l'ennemi, et les deux camps étaient restés comme immobiles et frappés de stupeur en présence de ces immenses funérailles. Lui-même d'ailleurs ne voyait pas sans inquiétude son isolement avec un petit nombre de troupes romaines, au milieu de tous ces fédérés barbares qu'il avait combattu naguère avec tant d'acharnement et qui avaient contre lui tant de motifs de ressentiments personnels. Son premier soin fut donc de séparer et de renvoyer dans leurs foyers tous ces peuples de races diverses dont l'union avait sauvé l'Empire, mais qui par la même force pouvaient le dominer. Parmi ces alliés dangereux les Wisigoths étaient les plus hostiles et les plus redoutables. Mais heureusement pour le maître des milices impériales, Théodoric, leur roi, avait été tué dans le combat. Il laissait six fils ; les deux aînés, Thorismond et Théodoric, l'avaient seuls accompagné dans cette guerre ; les autres étaient restés en Aquitaine[124]. Aëtius fit prévenir adroitement Thorismond que ses frères voulaient lui disputer le commandement suprême, auquel il était appelé comme l'aîné de sa race, et qu'il n'avait pas de temps à perdre pour aller faire reconnaître ses droits à Toulouse par les anciens de la nation. Cet expédient réussit. Le jeune chef des Wisigoths partit précipitamment avec ses meilleurs soldats et laissa le champ libre à l'habile général qui employa, dit-on, une ruse semblable pour hâter le départ des Francs[125]. Cependant il n'avait point de raisons pour se défier de ce peuple qui, depuis la pacification de 431, était toujours resté fidèle à ses traités et avait servi l'Empire contre tous les rebelles de la Gaule.

Aucun historien ne nomme le roi ou chef qui commandait les Francs à la bataille de Mauriac. Mais il y a tout lieu de croire, d'après le rapprochement des dates, que c'était Mérovée, père de Childéric. C'était probablement aussi le même prince qui avait été vu par Priscus à Rome, où Aëtius l'avait adopté pour son fils[126], c'est-à-dire était devenu son parrain d'armes suivant un ancien usage des Germains conservé par la chevalerie du moyen-âge. Il devait donc avoir toute la confiance du maître des milices. Si l'on en croit Priscus, un frère de ce jeune chef, aurait essayé de lui disputer le commandement des Francs, et se serait retiré auprès des Huns pour y chercher un appui contre l'influence romaine favorable à son rival[127]. Il est possible que ce prétendant se soit joint à l'armée d'Attila avec quelques guerriers de sa nation ; mais la défaite des Tartares dut anéantir ses espérances. La mort du vieux roi des Francs, c'est-à-dire, selon toute apparence, de Clodion, et les prétentions rivales de ses fils étant présentées par Priscus comme une des circonstances qui devaient favoriser les desseins d'Attila sur la Gaule, ce fait concourt à fixer l'avènement de Mérovée à l'époque où il se trouve indiqué dans les interpolations de la chronique de Prosper, vers l'année 446.

Il n'y a nulle vraisemblance dans les récits de Frédégaire, qui suppose qu'à leur entrée dans la Gaule, les Huns se seraient avancés jusque dans la partie de la Belgique occupée par les Francs-Saliens, et auraient emmené captive la reine, épouse de Mérovée, avec son fils Childéric, encore enfant, qui n'aurait été délivré que par la courageuse fidélité de Viomade[128]. Rien dans les faits constatés par les témoignages authentiques et contemporains n'indique que l'invasion tartare ait pris cette direction. Tout démontre au contraire, qu'après la prise de Metz, Attila dut marcher sur Orléans par la voie la plus courte, à travers les plaines de la Champagne ; car nous avons vu combien il était important pour lui de se rendre maître des passages de la Loire avant l'arrivée d'Aëtius. Est-il donc croyable qu'il eût compromis le succès de son expédition pour aller parcourir, loin de sa ligne d'opérations, un pays encore sauvage, couvert de bois et de marais impraticables, et où rien n'attirait les Barbares, que l'amour du pillage poussait toujours vers les grandes villes et vers les contrées riches et civilisées. Les traditions qui ont servi de base aux récits des chroniqueurs carlovingiens sont souvent, j'en conviens, plus poétiques que les faits réels. On peut les regarder comme une des sources primitives des chansons de gestes ou des romans de chevalerie ; mais on doit chercher ailleurs les véritables fondements de notre histoire.

Aëtius avait hâte de repasser les Alpes pour se préparer à défendre l'Italie, menacée à son tour par Attila, qui paraissait vouloir se venger sur Rome elle-même du mauvais succès de sa première invasion. Comme il était de la plus haute importance de ne laisser derrière lui dans la Gaule aucun germe de rébellion ou de mécontentement, il est probable qu'en partant il abandonna aux vengeances des populations gauloises les Alains dont il s'était servi long- temps pour courber ces mêmes nations sous le joug de la puissance romaine. Depuis qu'on les avait soupçonnés de connivence avec les Huns, ils étaient devenus plus odieux que jamais. Cependant la trahison de Sangiba, à Orléans, n'avait pas été assez avérée pour qu'Aëtius, porté à l'indulgence envers ses anciens auxiliaires, fût forcé de les traiter sur-le-champ en ennemis. Il avait pris seulement la précaution de les placer au centre de son armée pour rendre leur désertion impossible, et ce fut ainsi qu'ils combattirent à la journée de Mauriac[129]. Aussitôt après son départ les haines longtemps comprimées éclatèrent de tous côtés contre cette malheureuse nation. Dès l'année 452 les Bretons de l'Armorique[130], secondés par les habitants du pays, détruisirent la colonie établie sur les bords de la Loire et s'emparèrent du territoire qu'elle occupait. En même temps le jeune roi des Wisigoths, Thorismond, s'unit aux Bourguignons pour attaquer les Alains colonisés dans les plaines de Valence, et les extermina entièrement[131]. Les Bourguignons s'approprièrent ces champs dépeuplés pour la seconde fois, et devinrent ainsi maîtres de toute la province Viennoise dont ils n'avaient eu jusqu'alors que la partie orientale qui portait déjà le nom de Savoie.

En revenant de cette expédition, Thorismond passa sous les murs d'Arles et fut tenté de profiter de l'occasion pour s'emparer de cette grande cité qui n'avait aucun moyen de défense. Mais le préfet Tonnantius Ferreolus eut l'adresse de calmer son ambition en flattant son orgueil ; il alla à sa rencontre, lui rendit les plus grands honneurs et le décida à entrer seul dans la ville, où il fut accueilli avec pompe comme un prince ami de l'Empire[132]. Néanmoins les craintes que le caractère turbulent du jeune roi avait fait naître ne furent pas oubliées. Par les intrigues du gouvernement romain, dont Avitus paraît avoir toujours été l'habile instrument, une trame secrète s'ourdit à Toulouse, et, à peine de retour dans sa capitale, Thorismond fut assassiné par ses frères, dont Aëtius lui avait révélé d'avance les complots criminels : le rusé lieutenant de Valentinien avait sans doute de bonnes raisons pour les connaître[133]. Thorismond eut pour successeur son second frère, Théodoric, qui se montra constamment l'ami des Romains et surtout d'Avitus. Depuis la pacification de 440, ce noble gaulois n'avait jamais cessé d'exercer sur les chefs des Wisigoths une utile influence ; à sa demande, Théodoric envoya en Espagne son jeune frère, Frédéric, pour soumettre à l'autorité impériale les paysans révoltés de la province Tarragonaise[134].

Pendant que ces événements se passaient dans les Gaules, Rome échappait au danger le plus grand qui eût encore menacé l'existence de la ville éternelle. A peine revenu sur les bords du Danube, Attila, moins abattu qu'exaspéré par le mauvais succès de son expédition dans les provinces gauloises, s'était occupé activement de rassembler les débris de son immense armée et de rappeler sous ses drapeaux les contingents de tous les peuples soumis à la suzeraineté des Huns. Au printemps de l'année 452, il se vit encore à la tête d'une masse formidable de combattants ; néanmoins il est douteux que cette seconde armée ait jamais atteint le chiffre de la première ; les éléments en étaient les mêmes, et les tribus épuisées durent fournir avec peine de nouvelles recrues.

Cette fois, ce fut au centre de la domination romaine que l'orgueilleux chef des Tartares voulut porter les coups de sa vengeance. Par la position qu'il occupait sur la ligne du haut Danube, il pouvait envahir à son choix l'Italie ou la Gaule. C'était cette même position qui, pendant plus de 600 ans, avait rendu si dangereuses aux Romains les irruptions des Cimbres-Boïens et ensuite celles des Suèves. Si Attila, en 451, avait suivi la première direction ; il est probable qu'il aurait porté à l'empire d'Occident un coup mortel. Pendant les premières années du règne de Valentinien, la sécurité de l'Italie reposait sur l'alliance qu'Aëtius s'était ménagée avec les Huns. Les frontières du nord se trouvaient ainsi à l'abri de toute attaque ; et les contingents slaves et tartares faisaient la force des armées impériales. Attila en rompant brusque-- ment avec l'Empire, lui enleva ces braves auxiliaires, et l'Italie, sans cesse inquiétée par les entreprises des Vandales d'Afrique, n'eut plus pour sa défense que de faibles corps de troupes romaines. Si le roi des Huns eût porté d'abord ses armes de ce côté, les Barbares fédérés de la Gaule, n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, auraient vu avec joie les Romains aux prises avec ces nouveaux ennemis, et auraient applaudi à la destruction de Rome suivie de la dissolution totale de l'empire d'Occident

Quels furent donc les motifs qui empêchèrent Attila d'adopter ce plan de campagne ? Les témoignages contemporains nous en laissent soupçonner deux. D'abord le grand nom de Rome produisait encore sur tous les Barbares une singulière impression de crainte et de respect. Des habitudes de terreur et de soumission qui remontaient à plusieurs siècles ne pouvaient être subitement déracinées. La ville des Césars, dans sa décadence, était comme le cadavre d'un géant dont on n'ose approcher tant qu'on lui croit un souffle de vie. La prise de Rome par Alaric avait affaibli mais non détruit cette crainte superstitieuse, et la mort presque subite du chef des Wisigoths, après sa téméraire entreprise, avait été regardée comme une punition du ciel, dont le souvenir frappait tous les esprits[135]. La Gaule, au contraire, sillonnée par tant d'invasions, semblait une proie offerte au premier venu, et la réputation de richesse qu'elle avait conservée malgré ses désastres y attirait toujours des peuples avides de pillage. D'un autre côté, lorsqu'Attila, écrivant en 450 à Valentinien pour expliquer ses préparatifs guerriers, annonçait l'intention d'aller chercher les Wisigoths jusqu'au pied des Pyrénées pour achever la destruction d'une race ennemie de la sienne, ce motif, comme nous l'avons dit ailleurs, pouvait être plus sincère que ne l'ont supposé les écrivains du Bas-Empire. Nous avons déjà plusieurs fois insisté sur le grand rôle que jouent chez les Barbares les haines et les sympathies nationales ; nous avons fait remarquer avec quelle puissance ces sentiments agissent sur leurs résolutions et combien on doit en tenir compte dans l'appréciation de leurs actes. Soit qu'Attila ait obéi à l'impulsion de cette haine aveugle, soit qu'hésitant en présence du grand fantôme de Rome déchue, il n'ait pas oser l'attaquer de face et ait voulu d'abord abattre ses appuis extérieurs, il est certain qu'il commit une faute capitale en choisissant la Gaule pour théâtre de la guerre. Cette invasion réunit contre lui tous les Barbares fédérés par la crainte d'un danger commun, et sa puissance succomba devant cette ligue redoutable.

En 459, lorsqu'il franchit les Alpes Rhétiennes pouf pénétrer en Italie, la situation matérielle des choses était encore la même. La péninsule n'avait pas plus de moyens de défense que l'année précédente ; car si les Barbares de la Gaule avaient défendu avec courage, sous les drapeaux de l'Empire, le sol où ils étaient fixés, ils n'avaient envoyé aucun secours pour protéger le siège du gouvernement impérial. Mais d'un autre côté Attila avait perdu le prestige de sa terrible grandeur ; on avait appris qu'il n'était pas invincible, et au lieu de cette armée de 500.000 hommes qui, tin an auparavant, semblait marcher à la conquête du monde, il est probable qu'il en réunit à peine 300.000 pour une entreprise devant laquelle il avait reculé lorsque ses, forces étaient entières.

Néanmoins Aëtius n'était point en mesure de fermer les passages des Alpes. Les Huns avaient été si longtemps les fidèles alliés de la cour de Ravenne qu'on avait dû négliger cette ligne de frontières. Attila envahit sans résistance la Pannonie, la Vindélicie, la Rhétie, le Norique ; de là il descendit dans les plaines de l'Italie septentrionale, il pilla Milan et Pavie, détruisit Aquilée, Padoue, Vicence, Vérone, Brescia, Bergame, et ravagea les campagnes jusqu'aux rives du Pô ; mais il ne put franchir la barrière de ce fleuve[136]. Aëtius n'ayant que peu de troupes à lui opposer avait eu l'habileté de sentir qu'il ne devait pas risquer une bataille générale où le sort de l'Empire pouvait être perdu d'un seul coup. Le traité récemment conclu avec Genséric, lui ôtait au moins la crainte d'une invasion maritime ; il concentra toutes ses forces sur la ligne du Pô et les dispersa en petits détachements qui gardaient tous les passages du fleuve et le franchissaient souvent pour harceler l'ennemi et lui enlever ses vivres. La nombreuse cavalerie d'Attila manqua bientôt de fourrages dans ces plaines desséchées par les chaleurs de l'été ; les maladies se mirent dans son armée, le pays qu'il avait dévasté ne pouvait plus le nourrir, et le nombre de ses soldats diminuait chaque jour. Le gouvernement impérial témoin de ses embarras sut en profiter avec adresse. On lui envoya une députation composée des plus grands personnages de Rome et à la tête de laquelle était le pape saint Léon[137]. Cette ambassade flatta l'orgueil d'Attila ; on lui adressa des paroles de soumission, on promit de lui payer un tribut pareil à celui qu'il avait imposé à l'Empire d'Orient, et, cédant aux éloquentes représentations du saint pontife, il se détermina enfin à se retirer volontairement et à emmener au-delà du Danube les restes de sa grande armée, bien réduite par les pertes subies dans deux expéditions malheureuses[138].

Quoique Attila n'eût rien perdu de sa fierté et qu'en se retirant il lançât encore contre les Romains de vaines bravades, ce double échec lui, avait fait connaître les bornes d'une puissance qu'il croyait invincible. Il ne survécut pas longtemps à son dépit, et presqu'aussitôt après son, retour dans ses anciens cantonnements, il fut étouffé par une apoplexie foudroyante au milieu d'une nuit de débauches[139].

Sa mort fut le signal de la dissolution de son vaste empire. Cette puissance des Huns qui avait épouvanté le monde s'écroula d'elle-même. Attila laissait plusieurs fils qui se disputèrent le rang suprême avec acharnement. Ces guerres intestines rompirent le lien qui, vous la direction de quelques chefs énergiques avait rassemblé les tribus tartares en un seul corps. Elles s'isolèrent et ne se rencontrèrent plus que pour se combattre. Les peuples qu'elles avaient assujettis profitèrent de ces discordes pour secouer le joug. Les Gépides, les Sarmates et toutes les nations slaves recouvrèrent leur indépendance ; depuis la mer Caspienne jusqu'au Rhin, depuis la Baltique jusqu'au Danube, il n'y eut plus, comme avant la domination des Goths et celle des Huns, que des peuplades errantes et désunies[140].

Au milieu de cette confusion, les Ostrogoths en butte à la haine de tous les peuples slaves ou de race suévique, cherchèrent, comme l'avaient fait dans le siècle précédent leurs compatriotes les Wisigoths, un asile sur le territoire romain. L'empereur Marcien, qui avait succédé à Théodose, en épousant sa sœur Pulchérie, leur permit de s'établir dans la Mésie et l'Illyrie orientale[141]. Ceci justifie encore ce que nous avons dit ailleurs, que les plus grands empereurs furent toujours ceux qui introduisirent les Barbares dans le cœur de l'Empire. Marcien est le seul homme de guerre qui ait occupé le trône de Constantinople pendant le Ve siècle. Plein de fermeté et de bravoure, il avait commencé son règne, en 451, par signifier à Attila qu'il ne lui paierait plus le tribut auquel le faible Théodose s'était soumis. En 452, il avait envoyé des secours à Valentinien pour la défense de l'Italie et le ressentiment de ces offensés avait été un des motifs qui décidèrent Attila à faire la paix avec Rome pour reporter sa fureur contre l'empire d'Orient. Cependant ce fut Marcien qui introduisit dans cet empire la nation entière des Ostrogoths ainsi que des corps nombreux d'Érules, de Rues, de Varnes, de Sarmates et d'autres peuples, anciens vassaux des Huns. Ne voyant que l'avantage de fortifier ses armées par les contingents de ces tribus guerrières, il oublia combien il en avait coûté à ses prédécesseurs pour se délivrer des Wisigoths établis dans les mêmes contrées par le grand Théodose et pour les rejeter sur l'Occident où ils causèrent tant de désastres. Nous verrons par la suite que les Ostrogoths ne furent pas moins funestes aux deux empires dont ils précipitèrent la ruine.

Les deux retraites successives d'Attila avaient mis le comble à la gloire d'Aëtius. Deux fois sauveur de l'Empire, il avait arraché l'Europe au fer des Tartares et arrêté ce torrent qu'aucune digue ne semblait pouvoir contenir. Mais l'éclat même de cette gloire exalta la haine et l'envie de ses ennemis[142]. Le vieux parti romain, dont il n'avait triomphé qu'avec tant de peine, le parti d'Olympius et de Félix, vivait encore ; il avait de nombreux appuis à la cour, dans le clergé et dans l'aristocratie de Rome. Ces ennemis secrets profitèrent de l'absence d'Aëtius pendant ses glorieuses campagnes pour réveiller dans l'âme de Valentinien des idées de domination et d'indépendance auxquelles ce prince avait paru jusqu'alors étranger. Agé de vingt-cinq ans, il n'était sorti de la tutelle de sa mère, morte en 45o, que pour tomber sous celle du maître des milices. Ses courtisans lui répétaient sans cesse qu'il était temps de régner par lui-même, qu'il ne serait empereur que de nom tant qu'Aëtius vivrait, et que cet ambitieux déjà souverain de fait, n'avait plus qu'un pas à faire pour mettre la couronne sur sa propre tête. En outre, le plan stratégique adopté par Aëtius dans la dernière campagne était peut-être le seul qui pût sauver l'Italie ; mais il avait livré sans défense aux ravages des Tartares tout le nord de la péninsule ; tant de villes florissantes réduites en cendres, tant de plaines fertiles changées en déserts accusaient le général victorieux, et les cris des victimes de ces immenses désastres étouffaient les chants de triomphe de ses partisans[143]. Lui-même, enivré de sa haute fortune, servit les projets de ses ennemis en commettant la même faute que Stilicon.

Valentinien n'avait point de fils ; la race de Théodose semblait épuisée ; tous les rameaux de ce tronc illustre demeuraient stériles. Aëtius conçut l'idée de rendre héritier du trône d'Occident son fils Gaudentius. Ce fut là l'ambition de tous les chefs d'origine barbare, celle de Stilicon, celle d'Ataulphe ; ils ne pouvaient aspirer à l'Empire pour eux-mêmes ; mais cette exclusion ne s'appliquait pas à leurs fils, nés d'illustres romaines, et l'objet de leurs plus ardents désirs était d'assurer au moins le sceptre à leurs descendants. Pour préparer les voies à cette élévation., Aëtius demanda, exigea même avec hauteur que son fils fût fiancé à l'aînée des filles de Valentinien, nommée Eudoxie comme sa mère. Le faible prince céda ; mais il fut profondément blessé des prétentions d'un sujet hautain. L'impératrice ressentit encore plus vivement cet outrage ; épouse et fille d'empereurs, elle ne put supporter l'idée d'avoir pour gendre un soldat parvenu, et poursuivant sans relâche son mari de ses plaintes amères, elle réussit enfin à ébranler cette aine engourdie dans la mollesse. Valentinien sortit un moment de sa torpeur et ce fut-pour ordonner un assassinat.

En décembre 454, Aëtius ayant été mandé un jour chez l'empereur, se plaignit des retards apportés au mariage de son fils, et réclama vivement l'exécution des promesses qui lui avaient été faites. Plein de confiance dans son ascendant, il croyait encore être obéi, et déjà un complot secret avait tout préparé pour sa perte. Valentinien, las de dissimuler, répondit à ces plaintes par de violents reproches, et tirant son épée, en porta lui-même un premier coup au héros désarmé. Ses gardes et ses eunuques achevèrent le meurtre[144].

La mort tragique d'Aëtius produisit dans tout l'Empire un profond découragement. Chacun sentait que Rome avait perdu son dernier soutien, qu'on lui retirait la seule main assez puissante pour réunir les éléments dispersés de la domination romaine et en écarter les Barbares. Ce sentiment était si général que peu de jours après l'attentat, un officier de Valentinien, interrogé par lui-même sur ce qu'il pensait de cet acte, osa lui répondre : « Vous vous êtes servi du bras gauche pour vous couper le bras droit. » Mais la colère et l'indignation furent surtout violentes chez les officiers barbares qui avaient suivi la fortune du chef sarmate devenu maître des milices, et qui voyaient, avec raison, dans ce coup d'état une attaque dirigée contre leur influence et leur position dans l'armée. La situation était la même qu'à la mort de Stilicon ; mais le parti romain était encore plus faible qu'alors ; aussi n'osa-t-il pas tenter une réaction ou du moins il n'en eut pas te temps. Quatre mois à peine s'étaient écoulés depuis l'attentat, lorsque, le 16 mars 455, Valentinien, se rendant au Champ-de-Mars pour passer une revue des troupes, fut assassiné par deux officiers barbares qui vengèrent dans son sang le meurtre de leur général. Dès le lendemain un noble sénateur, Petronius Maximus, fut proclamé empereur par le sénat et par l'armée[145].

 

 

 



[1] Prosper, Chron. — Olympiodore.

[2] Prosper, Chron. — Idacius.

[3] Prosper, Chron., ad ann. 423. — Olympiodore.

[4] Ces lois étaient exécutoires dans les deux empires ; car Théodose ayant réuni en un code tons les décrets des empereurs depuis Constantin, y inséra sans aucune distinction ceux qui avaient été faits pour l'empire d'Occident, comme ceux qui émanaient des empereurs d'Orient. Ce n'est que par le lieu d'où le décret est daté, et les circonstances auxquelles il s'applique, si l'on peut reconnaître de quel empereur il émanait originairement. C'est ainsi, pour citer un exemple, que le décret adressé, en 418, au préfet Agricola, pour la convocation de rassemblée d'Arles, est daté de Ravenne et porte pour intitulé : Imperatores Honorius et Theodosius Augusti viro illustri Agricola, prœfecto Galliarum. L'objet du décret, et la date de Ravenne font seuls connaître qu'il émanait de la cour d'Occident. Mais il résulte de l'intitulé que l'autorité de Théodose était reconnue conjointement avec celle d'Honorius dans la Gaule, et Honorius participait de même aux lois que Théodose faisait à Constantinople. Par conséquent, Honorius mourant, Théodose continuait d'exercer de plein droit l'autorité dont il était déjà virtuellement investi en Occident, et il l'exerçait seul jusqu'à ce qu'il se fût reconnu un nouveau collègue. Ce principe de droit public est très important à établir ; car c'est pour l'avoir méconnu qu'on a supposé qu'après la chute d'Augustule, il n'y eut plus d'empire en Occident, par cela seul qu'il n'y eut plus d'empereur à Rome ; supposition démentie par les faits et qui a faussé toute l'histoire de cette époque.

[5] Prosper, Chron., ad ann. 423. — Procope, de Bello Vandal., lib. 2, c. 3. A l'époque de la mort d'Honorius, Jean était chef des notaires ou secrétaires impériaux, primicerum notariorum ; ce haut dignitaire recevait tous les mémoires, lettres, requêtes, consultations, adressés à l'empereur, et y répondait au nom du souverain.

[6] Grégoire de Tours, lib. II, c. 9. — Je puis donner ici un exemple curieux de la manière dont les chroniqueurs de l'époque mérovingienne copiaient les écrivains antérieurs. Orose, dans le VIIe livre de son Histoire, chap. 40, attribue aux intrigues de Stilicon l'invasion des Vandales, et dit que ces nations, soulevées par lui, ravagèrent la Gaule depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées. Grégoire de Tours, empruntant ce passage, l'arrange à sa manière, et fait de Stilicon lui-même le chef de l'invasion. Enfin Frédégaire, copiant Grégoire de Tours, confond cette phrase avec celle qui la précède dans le texte de son auteur, et substitue Castinus à Stilicon (Frédégaire, lib. I, c. 8).

[7] Idacii Chron. — Prosper, Chron., ad ann. 422.

[8] Prosper, Chron., ad ann. 424.

[9] Prosper, Chron., ad ann. 425.

[10] Bonifacius était un guerrier renommé pour sa valeur, un homme héroïque, dit Olympiodore. Nous avons vu qu'en 413 il avait défendu Marseille contre les Wisigoths. Il prit part à l'expédition d'Espagne en 422, sous les ordres de Castinus ; mais les dissentiments les plus violents éclatèrent pendant cette campagne entre lui et ce général, dont il avait sans doute reconnu l'incapacité. Cette inimitié personnelle dut contribuer à lui faire embrasser la cause de Placidie et de Valentinien, lorsqu'il vit que Castinus se prononçait pour celle de Jean. Il semble même résulter d'un passage de la Chronique d'Idace, qu'aussitôt après la mort d'Honorius, il s'était emparé par force du gouvernement d'Afrique, d'accord avec Placidie, proscrite par son frère. Idacius, Chron., ad ann. 423.

[11] Prosper, Chron., ad ann. 424. — Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 3.

[12] L'esprit anti-ecclésiastique du parti qui avait porté Jean au pouvoir se manifesta par la suppression des juridictions épiscopales, qu'une loi d'Honorius avait fondées lors de la réaction qui suivit le meurtre de Stilicon.

[13] Honorius, en 406, avait déjà appelé aux armes les esclaves de l'Italie, en promettant la liberté à tous ceux qui s'enrôleraient dans les légions. (Cod. Théod., lib. VII, t. XIII, l. 16.)

[14] Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 8. Tout ce que Grégoire de Tours rapporte au sujet d'Aëtius est extrait de Renatus Frigeridus, auteur du Ve siècle. Notre historien a emprunté à cet écrivain contemporain un brillant portrait d'Aëtius, qu'on trouve reproduit jusque dans Frédégaire, chroniqueur du VIIIe siècle, tant était grande l'impression que la Gaule avait conservée des exploits de cet homme célèbre.

[15] A puero prœtorianus, dit Grégoire de Tours. Il n'y avait plus de gardes prétoriennes depuis Constantin ; elles étaient remplacées par le corps des domestiques, où fut sans doute placé le jeune Aëtius. Son père avait commencé de même, a domesticatu exorsus militiam. Ce corps était divisé en plusieurs compagnies qui portaient le nom d'écoles, scholœ domesticorum (C. Théod., l. VI, c. 24). Le même nom était donné aux différents corps que formaient les officiers tant civils que militaires du palais ; tous compris sous la dénomination de palatini. Celles de ces compagnies ou écoles qui n'étaient pas exclusivement militaires étaient placées sous la direction du maitre des offices.

[16] Grégoire de Tours dit qu'Aëtius avait le gouvernement intérieur du palais. D'après la Notice de l'Empire, le dignitaire chargé de cette fonction avait le titre de comes castrensis. C'est la même charge qu'on désignait à Constantinople par le titre de curopalate.

[17] Olympiodore. Idacii et Prosperi Chron. Valentinien n'avait reçu de Théodose que le titre de césar ; il prit à Rome celui d'auguste.

[18] Cod. Théod., lib. X, t. 10, l. 33 ; lib. XVI, t. 2, l. 47.

[19] Cod. Théod., lib. XVI, t. 5, l. 62 et 65.

[20] Prosper, Chron.

[21] On peut juger du zèle persécuteur du gouvernement de Placidie, par les termes du décret, adressé dès 425 au procurateur d'Afrique. Cod. Théod., lib. XVI, t. 5, l. 63.

[22] Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 3.

[23] Prosper, Chron., ad ann. 427. La Mauritanie se divisait en deux parties, savoir : la Mauritanie tingitane, dont les limites étaient à peu près les mêmes que celles du royaume actuel de Maroc, et la Mauritanie Césarienne qui comprenait toute l'Algérie, à l'exception des districts de Bône et de Constantine qui formaient la province de Numidie. On voit par la Notice de l'Empire que la Mauritanie tingitane dépendait du vicariat d'Espagne. Ce fut probablement dans cette province que Boniface engagea les Vandales à s'établir. Par là il s'assurait leur secours sans rien retrancher du territoire de son propre gouvernement.

[24] Salvien, de Judic. Dei. L'importance de l'Afrique était à bien sentie par les Romains, qu'il courait à Rome un oracle de la Sibylle, portant que si l'Afrique était prise le monde périrait. (Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 7.)

[25] Prosper, Chron., ad ann. 428. En disant que la partie de la Gaule voisine du Rhin fut recouvrée par les armes d'Aëtius, Prosper entendait seulement qu'elle était rentrée sous l'autorité de l'empereur ; mais il ne dit pas que les Francs en fussent sortis ; et en effet Salvien, qui écrivait douze ans plus tard, nous les montre eu possession de Cologne, sans que rien indique dans cet intervalle une invasion ou une guerre quelconque dans ces contrées. Quant à l'évacuation de Trèves, elle est constatée par Salvien, qui nous apprend que le premier usage que les habitants firent de leur liberté fut d'écrire aux empereurs, imperatoribus, pour demander le rétablissement des spectacles. Le mot imperatoribus ne peut s'appliquer qu'au temps où Valentinien régnait conjointement avec sa mère, c'est-à-dire de 425 à 440, époque où écrivait Salvien. Or, pendant ces quinze ans, les chroniques n'indiquent qu'une seule expédition dans la Belgique Rhénane, celle d'Aëtius en 428. Ce fut donc alors que Trèves fut évacuée, ce qui justifie le mot recepta de Prosper. Il est très probable que dans cette guerre, Trèves, reconquise sur les Barbares, fut pillée au moins une fois et peut-être deux ; de cette manière, Grégoire de Tours, qui dit que Trèves fut saccagée pour la seconde fois lorsque les Ripuaires s'en emparèrent en 413, peut être accordé avec Salvien, qui signale quatre pillages de cette ville. Comme d'ailleurs les Romains ne rétablirent point la ligne défensive du Rhin, il faut en conclure que les Ripuaires restèrent maitres des bords de ce fleuve et du reste de la province, ce qui ne permit pas de replacer à Trèves le siège de l'administration.

[26] Prosper, Chron., ad ann. 429. Félix était le représentant de l'influence romaine et catholique, à laquelle Placidie avait obéi jusque-là dans tous les actes de son gouvernement. En 426, dans la ville d'Arles, où déjà l'on avait massacré le préfet Exsupérantius, un tribun assassina l'évêque Patrocle, qui, au grand scandale de tout le clergé gaulois, avait été violemment installé sur ce siège en 412, par Constantius, à la place du saint prélat Héros, disciple de saint Martin, accusé d'avoir favorisé l'usurpation de Constantin. Félix laissa impunie cette sanglante Manifestation des mettant d'un parti avec lequel il sympathisait ; mais l'odieux de tous ces actes retomba sur lui et amena sa chute.

[27] La Chronique d'Idacius place cette expédition contre les Juthunges immédiatement avant le meurtre de Félix, dont le date est fixée par la Chronique de Prosper à l'année 430. Ces Juthunges ou Gruthunges étaient sans doute les mêmes que les Gothons, placés par Tacite après les Lyses et les Gépides, c'est-à-dire à l'est de la Vistule.

[28] Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 430.

[29] Histoire de Bretagne, par dom Morice, liv. Ier, et Mémoires sur l'origine des Bretons Armoricains, par le même, chap. 1 et 2.

[30] Mém. sur l'origine des Bretons, chap. 2, par. 15. Dom Morice place cet évènement vers 434 ; je crois devoir le rapporter à l'année 430, par les raisons que je développerai plus bas, et qui m'ont déterminé à avancer de quelques années les dates assignées par la plupart des auteurs modernes aux faits historiques de cette époque.

[31] Mém. sur l'origine des Bretons, chap. 2, par. 20. Hist. de Bretagne, note 18 du liv. Ier.

[32] Dans le panégyrique de Majorien devenu empereur, Sidouius Apollinaris fait parler la femme d'Aëtius, qui engage son mari à se défier de la gloire naissante de ce jeune homme, en qui elle voit pour lui dans revenir un dangereux rival : Tu n'étais pas là, lui dit-elle, lorsque le jeune Majorien défendait la Touraine menacée des ravages de la guerre, et buvait l'eau des glaçons de la Loire fendus à coups de hache.

Il y a sans doute là beaucoup d'exagération poétique, et il est plus que douteux qu'on ait jamais été obligé de fendre les glaçons de la Loire à coups de hache, pour se procurer de l'eau sous le ciel de la Touraine. Mais enfin ces vers prouvent que Majorien défendit cette province pendant l'hiver, et que ce fut au printemps suivant, qu'eut lieu l'expédition contre les Francs. On y voit encore qu'il y eut des craintes de guerre, mais point d'hostilités réelles.

[33] Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 9.

[34] Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 12.

[35] Voir ci-dessus, notre premier volume.

[36] Grégoire de Tours, lib. II, c. 9. Il n'y a ici d'inexact que l'origine Pannonienne attribuée à tous les peuples barbares par les Gallo-Romains, tant était profonde l'impression qu'avaient laissée dans la Gaule les deux plus grandes invasions que ce pays ait eu à subir, celle des Vandales en 407, et celle des Huns en 451, toutes deux parties des confins de la Pannonie.

[37] Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 9.

[38] C'est ce que Grégoire de Tours semble indiquer en disant que les Francs se donnèrent autant de rois qu'ils avaient de villes ou de cantons.

[39] Quelques auteurs ont placé le théâtre de cet engagement à Vieil-Hesdin, sur les bords de la Canche. Mais, quoique la ville d'Hesdin ait fait partie du comté d'Artois au moyen-âge, elle est située dans les anciennes limites du pays des Morins, et Sidonius dit positivement que ces combats eurent lieu sur le territoire des Atrébates, ce qui est d'autant plus probable qu'il s'agissait de reprendre Cambray qui est près d'Arras et de Lens, et beaucoup plus éloigné d'Hesdin.

[40] La description de ce combat se trouve à la suite des vers du discours que Sidonius prête à la femme d'Aëtius.

[41] Idatii Chron., ad ann. 431.

[42] Prisci rhetoris Hist.

[43] Retrouvant d'époque en époque les Francs toujours établis aux mêmes lieux, nos historiens modernes n'ont trouvé le moyen d'expliquer ce fait, qui contrariait leur système, qu'en supposant que ces peuples passaient et repassaient sans cesse le Rhin. Ainsi les Francs auraient envahi la Belgique en 413 ; ils en auraient été chassés et y seraient revenus avec Pharamond ; puis ils en auraient été chassés de nouveau par Aëtius vers 428, et y seraient revenus encore avec Clodion. Toutes ces allées et venues n'ont nulle vraisemblance, et il serait impossible de leur trouver le moindre fondement dans les témoignages contemporains.

[44] Voici l'ordre des évènements dans la chronique d'Idacius. Cet auteur commence par rapporter le meurtre de Félix, événement incontestablement attribué à l'année 430, sous le 13e consulat de Théodose et le 3e de Valentinien, d'après le témoignage de Prosper. Ensuite, Aëtius, immédiatement, après le meurtre de Félix, en 430, retourne dans le Norique pour achever de pacifier ce pays. De là il passe dans la Gaule, où Idacius, envoyé en députation près de lui, le trouve occupé à faire la guerre aux Francs, et, cette guerre l'empêchant de se rendre lui-même en Espagne, il y envoie le comte Censorius pour négocier la paix avec les Suèves. Comme nous avons vu plus haut que la guerre contre Clodion commença au printemps, il est clair qu'Aëtius passa dans le Norique les derniers mois de l'année 430, et fit son expédition contre les Francs pendant l'année suivante 431.

[45] Sidonius, in paneg. Majoriani, vers. 523.

[46] Sidonius, in paneg. Majoriani, vers. 244.

[47] Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 3.

[48] Ce fut alors qu'il conseilla au jeune Majorien d'aller achever ses études à Rome, et depuis ce moment, il ne lui donna aucun emploi, tant qu'il fut lui-même au pouvoir.

[49] Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 432.

[50] Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 432.

[51] Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 432.

[52] Les contrées occupées par les Bourguignons composaient la division frontière désignée dans la Notice de l'Empire sous le nom de tractus sequanicus. Cette division est représentée par la Franche-Comté et la Suisse ; elle confinait au nord avec la Lorraine, qui faisait partie de la 1re Belgique.

[53] Sidonius, in paneg. Aviti.

[54] En parlant du premier établissement des Wisigoths dans l'Aquitaine, nous avons omis une explication nécessaire sur ce qu'on doit entendre par ce mot. En effet, dans la Gaule comme dans tous les pays qui ont subi de longues transformations politiques, il y avait deux sortes de divisions territoriales, les divisions naturelles qui sont déterminées par la configuration du sol, que rien ne peut détruire, et qui subsistent toujours dans le langage du peuple, et les divisions administratives, dont les noms et les limites changent selon le caprice des gouvernements. La véritable Aquitaine était l'Aquitaine de César, c'est-à-dire l'espace triangulaire habité par la race Vasconne, entre la Garonne, l'Océan et les Pyrénées. (Cæsar, de Bell. Gall., l. XVII.) Ce même pays est la Gascogne du moyen-âge.

Lorsque les auteurs gallo-romains nomment l'Aquitaine sans autre désignation, c'est toujours de l'Aquitaine de César qu'ils entendent parler. Cependant l'administration romaine avait été à ce pays son ancien nom, pour lui donner celui de Novempopulanie, et s'était fait une Aquitaine à elle, divisée en deux sections, qui comprenaient le Rouergue, le Quercy, le Bordelais et toutes les contrées à l'ouest des montagnes d'Auvergne jusqu'à la Loire. Les Wisigoths finirent par s'emparer de l'Aquitaine administrative ; mais leurs premiers établissements avaient été renfermés dans l'Aquitaine de César, et à l'époque où nous sommes arrivés, ils n'en étaient pas encore sortis.

[55] Prosper, Chron. — Idatii Chron. La mention de ce fait précède immédiatement, dans Idace, celle de la guerre d'Aëtius contre les Bourguignons, qui eut lieu en 435, suivant la Chronique de Prosper. Ainsi, le siège de Narbonne commença avant cette guerre, et par conséquent en 434. Prosper ne parle des mouvements des Gaules qu'à l'année 435, parce que ce fut seulement alors qu'Aëtius se trouva en état de leur opposer une résistance sérieuse.

[56] Procope. De Bello Vandal., lib. I, c. 4.

[57] Idatii Chron. — Prosper, Chron., ad ann. 435. — Prosper fixe de la manière la plus précise la date de ces événements, en disant qu'ils suivirent immédiatement le traité conclu avec Genséric.

[58] Idatii Chron. — Prosper, Chron., ad ann. 435.

[59] Socrate, Hist. Ecclésiastique, l. VII. Cet auteur ajoute que depuis ce temps, les Bourguignons furent chrétiens orthodoxes. C'est une erreur évidente, comme nous le verrons tout à l'heure.

[60] Saint Germain se rendit en Bretagne vers 440, comme nous le verrons plus bas, pour combattre l'hérésie pélagienne, et on lui adjoignit l'évêque de Trèves, saint Séver. (Vita sancti Germ., l. II, c. 1.)

[61] Gundioch, qui était fils de Gondicaire, et qui lui succéda dans le commandement des Bourguignons, immédiatement après la guerre contre les Huns, à l'époque même où Socrate place leur conversion, était arien, ainsi que ses quatre fils. Grégoire de Tours dit même qu'il était de la race du roi persécuteur Athanaric (Greg. Tur., Hist., l. II, c. 28.) Cet Athanaric est le célèbre chef des Goths, qui vers 370 régnait sur toute l'Europe orientale, depuis le Danube jusqu'à la Baltique, et qui, s'étant converti à la secte arienne avec sa nation, fut bientôt après chassé de ses états par les Huns. Grégoire de Tours, dans le chapitre 4 du même livre, parle, d'après Orose (Hist., l. VII, c. 32), des persécutions exercées par ce prince contre ceux de ses sujets qui avaient embrassé le catholicisme. Quelques commentateurs lui ont reproché d'avoir supposé à tort que Gondioch était de la famille d'Athanaric ; je crois ce reproche mal fondé : lorsque Grégoire de Tours veut indiquer la parenté de Mérovée avec Clodion, il dit que ce prince était de stirpe Chlogionis ; mais ici il dit que Gondioch était de genere Athanarici, c'est-à-dire de la même race, de la même espèce, de la même secte, et non pas de la même famille. Souvent les auteurs ecclésiastiques ont dit que tel homme était de la race de Caïn, de la race de Judas ; ce qui n'impliquait aucune parenté avec ces grands coupables.

[62] Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 2.

[63] Les Bourguignons sont les seuls de ces peuples qu'on ait supposés convertis à diverses époques. Orose les croyait catholiques dès leur premier établissement dans la Gaule (Hist., l. VII, c. 32.) Les Bourguignons, en effet, ne furent jamais persécuteurs comme les Goths et les Vandales, et tout ce qu'Orose dit ici de leurs relations amicales avec les populations romaines est confirmé par les témoignages contemporains. Mais il n'en est pas de même de leur adhésion au catholicisme ; Orose était originaire d'Espagne, et il écrivait en Afrique ; il a pu être induit en erreur à cet égard par quelque prêtre de la Gaule, qui prenait ses espérances pour des réalités, et l'accueil bienveillant fait à un missionnaire ou quelques convenions individuelles pour un retour général à la vraie foi. Les auteurs gaulois, tels que Salvien et Prosper, ne s'y sont pas trompés. Salvien dit formellement que tous les Barbares sans exception étaient hérétiques ou païens. Si l'on en croyait Orose, les Bourguignons auraient été convertis dès leur entrée dans la Gaule, vers 410. Si l'on en croyait Socrate, ils auraient été convertis pendant la guerre des Huns, en 435 ; et après toutes ces conversions, on les retrouve toujours ariens ; cela seul décide la question.

[64] On voit par la Notice de l'Empire que toutes les troupes actives de la Gaule, milites prœsentiales, cavalerie et infanterie, étaient sous le commandement du maitre de la cavalerie des Gaules, à qui la Notice donne le titre de vir inluster magister equitum Galliarum. Les troupes sédentaires, milites limitanei, étaient sous les ordres des ducs et comtes commandant les provinces frontières. La ligne défensive des frontières ayant été désorganisée depuis le règne d’Honorius, il ne se trouva plus d'autre commandant supérieur dans la Gaule que le maitre de la cavalerie. Ce commandant général des milices gauloises ne doit pas être confondu, comme on l'a fait souvent, avec le maitre général des milices de l'Empire, magister peditum et equitum Imperii.

[65] Sidonius, Panegyr. Aviti.

[66] Prosper, Chron., ad ann. 436.

[67] Jornandès. Par le mot de Suèves, Jornandès désigne les Bourguignons qui appartenaient, comme nous l'avons dit souvent, à la race suévique.

[68] Idatii Chron.

[69] Paulinus, in sancti sancti Martini, l. VI. Le vol et le miracle sont aussi rapportés par Grégoire de Tours.

[70] Sidonius, en célébrant les divers mérites d'Avitus et sa supériorité sur tous ses compagnons d'armes, nous fait connaître les peuples barbares qui avaient fourni des contingents auxiliaires aux armées d'Aëtius. C'étaient les Huns, les Hérules, les Francs Ripuaires et Saliens, les Sarmates, les Gélons. — Remarquons, en passant, que les Gélons, peuples slaves, combattaient avec des faux, qui sont encore l'arme favorite des paysans polonais.

[71] Paulinus, de vita sancti Martini, lib. VI.

[72] Les érudits ne sont pas d'accord sur ce qu'il faut entendre par la Gaule ultérieure. Les uns la placent au nord du Rhône, les autres au nord de la Loire. Le savant don Vaissette, auteur de l'Histoire du Languedoc, pour concilier toutes les opinions, avait supposé que chacun dans la Gaule donnait le nom d'ultérieure aux provinces dans lesquelles il n'était pas ; en sorte que le midi était ultérieur pour les gens du nord, et le nord ultérieur pour les gens du midi (Hist. de Languedoc, t. Ier, p. 642). Je cite ceci seulement comme un exemple des aberrations auxquelles l'érudition, même la plus consciencieuse, peut se laisser entraîner. Avant de faire cette singulière concession, dom Vaissette avait reconnu que les sept provinces convoquées par le décret d'Honorius à l'assemblée d'Arles composaient la Gaule Citérieure, et le reste du paya la Gaule Ultérieure (Hist. du Languedoc, t. Ier, p. 164). Cela était vrai dans le langage officiel et administratif. Mais dans le langage ordinaire, l'ensemble des témoignages établit que l'on entendait par Gaule Ultérieur toutes les provinces situées au nord du Rhône et de cette masse de montagnes qui, occupant le centre de la France, s'abaissent graduellement vers l'Océan par les collines du Périgord, entre le 45e et le 46e degré de latitude. Ainsi, une ligne tirée de l'embouchure de la Garonne au lac de Genève représenterait assez exactement les limites des deux Gaules, et l'on voit que les sept provinces se trouvaient toutes au sud de cette ligne, à l'exception de la partie des deux Aquitaines qui s'étendait entre les montagnes d'Auvergne et l'Océan jusqu'à la Loire. La Gaule Ultérieure comprenait donc la Celtique et la Belgique de César, la Gaule Citérieure, l'ancienne Province Romaine et l'Aquitaine, d'après les divisions de territoire établies au Ier livre des Commentaires. Mais comme au Ve siècle la Belgique était soustraite presque entièrement à l'administration impériale, lorsque les auteurs de ce temps parlent de la Gaule Ultérieure, ils n'entendent généralement désigner par-là que la Celtique de César, c'est-à-dire les provinces comprises entre les montagnes d'Auvergne, le Rhône, le Jura, la Marne, la Seine et l'Océan, moins l'Armorique ou Bretagne devenue indépendante. Ce fut dans ces limites qu'éclata l'insurrection des Bagaudes, dont le principal foyer parait avoir toujours été dans les provinces de l'ouest au sud de la Loire. La division des deux Gaules est indiquée par la nature elle-même : lorsqu'on traverse la France du nord au midi, et qu'on franchit la ligne tracée ci-dessus, il est impossible de ne pas être frappé du changement qui s'opère dans respect et les productions du pays, dans les mœurs, le langage et les caractères physiques des habitants. En adoptant cette division, on conçoit facilement pourquoi Renatus Frigeridus, cité par Grégoire de Tours (Hist., lib. II, c. 9) plaçait Trèves dans la Gaule Ultérieure, et pourquoi l'auteur de la Vie de saint Eloy y plaçait aussi Limoges, patrie de ce saint.

[73] Prosper, Chron., édit. Pith. — La Chronique place ces faits dans la même année que la publication du Code Théodosien, qui fut promulgué en 438.

[74] Prosper, Chron., ad ann. 440.

[75] Prosper, Chron., ad ann. 437, 438. Idatii Chron. — Ce fut pendant ces campagnes que les Huns auxiliaires assiégèrent Bazas, sous la conduite d'un officier barbare appelé Genséric et d'origine tudesque, comme son nom l'indique. Grégoire de Tours raconte que la ville fut sauvée miraculeusement par les prières de son évêque ; mais il fait un tableau hideux des dégâts commis par les Huns dans la contrée environnante. (Grégoire de Tours, Glor. Mart., l. I, c. 13.)

[76] Théodoric eut recours à tous les moyens pour obtenir la paix ; il engagea même les évêques catholiques de l'Aquitaine à intercéder pour lui ; ils furent durement repoussés. (Vie de saint Orientius, évêque d'Auch.) Ce prince, quoique arien, était très pieux, comme presque tous les rois wisigoths. Les ariens s'écartaient de la foi catholique sur un point capital du dogme, la divinité de Jésus-Christ. Mais à l'extérieur leurs églises ne se distinguaient en rien des églises orthodoxes ; les cérémonies du culte étaient presque les mêmes, les prières semblables, sauf les points relatifs au dogme contesté, ils avaient des évêques, des prêtres, des diacres, des couvents de moines et de religieuses. Théodoric jeunait, priait, faisait des aumônes aux pauvres et des offrandes aux autels. Le général romain Litorius, au contraire, affectait l'athéisme des Huns et le mépris de toute religion. Aussi était-il détesté du clergé gaulois qui applaudit à ses malheurs comme à une justice du ciel. Les Goths, dit Salvien, mettent leur confiance en Dieu, et nous dans nos propres forces ; ils nous envoient des évêques, et nous les repoussons ; ils honorent Dieu jusque dada les prêtres étrangers à leur secte, et nous le méprisons dans les nôtres (Salv., de Judic. Dei, l. VII).

[77] Prosper, Chron., ad ann. 439.

[78] Prosper, Chron., ad ann. 439. Salvien, de Judicio Dei.

[79] On ne saurait trop répéter que les Barbares avaient partout pour alliés les esclaves, les contribuables ruinés, les païens, les hérétiques, enfin toutes les classes opprimées et souffrantes. L'Afrique était la province où il y avait le plus d'hérétiques ; les ariens, les manichéens, les donatistes y surpassaient en nombre les chrétiens orthodoxes.

[80] Genséric fit une première expédition en Sicile dès l'année 440. (Prosper, Chron. Cassiodore.)

[81] Idatii Chron. Il semblerait, d'après la Chronique, que Litorius eût été assassiné. Mais Salvien, témoin oculaire, et qui habitait le pays même où ces événements se sont passés, dit qu'il mourut de maladie dans sa prison.

[82] Avitus contribua beaucoup à la conclusion de ce traité ; pendant les négociations il était entré dans Toulouse, sous prétexte de voir un de ses parents prisonnier, et avait gagné la confiance de Théodoric, qui lui conserva toujours une amitié sincère. Sidonius, pour relever le mérite de son héros, exagère beaucoup la puissance des Wisigoths et les difficultés de la pacification. La vérité est que les Wisigoths, accablés par leurs défaites précédentes, désiraient la paix au moins autant que les Romains.

[83] Prosper, Chron., édit. Pith. Cet événement est mentionné dans la Chronique après l'intronisation du pape Léon-le-Grand, qui eut lieu en 440.

[84] Prosper, Chron., édit. Pith.

[85] Vita S. Germ., lib. II, c. 1. Cette vie écrite vers 470, par le prêtre Constantius, est un document contemporain qui mérite toute confiance.

[86] Vita Sancti Germani, lib. I, c. 1.

[87] Vita Sancti Germani, lib. I, c. 1. Les bollandistes ont pensé avec assez de vraisemblance que ce gouvernement était celui du Tractus Armoricanus, dans lequel la province Sénonaise était comprise, et qui était placée sous les ordres d'un duc, suivant la Notice de l'Empire.

[88] Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.

[89] Cette ancienne voie romaine est tracée sur l'Itinéraire d'Antonin.

[90] Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.

[91] Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.

[92] Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.

[93] Prosper, Chron., édit. Pith.

[94] Je dois encore discuter ici la chronologie des bollandistes, avec laquelle je ne puis être d'accord. Ces savants écrivains placent le second voyage de saint Germain avec saint Sévère dans la Grande-Bretagne, en 446, sa rencontre avec Eochar en 447, et immédiatement après, son voyage à Ravenne, où il mourut le 31 juillet 448. Voici sur quoi cette chronologie repose, Après avoir établi par des raisons très plausibles que saint Germain dut succéder à saint Amator comme évêque d'Auxerre en 418, ils fixent la date de sa mort à l'année 448, parme que son biographe Constantius donne trente ans de durée à sol épiscopat ; puis, comme il mourut dans son voyage d'Italie, et que ce voyage, selon eux, suivit immédiatement sa rencontre avec Eochar, qui eut lieu au retour de sa seconde mission dans la Grande-Bretagne, ils en déduisent la série des dates indiquées ci-dessus. Mais une grave difficulté peut être opposée à la dernière de ces dates, celle du voyage deus la Grande-Bretagne. Car ce fut précisément en 446 que les Bretons adressèrent à Aëtius cette lettre touchante où ils peignent la situation désespérée à laquelle les avait réduits l'invasion anglo-saxonne. Est-il donc croyable que les deux évêques les plus vénérés de la Gaule aient choisi ce temps d'affreux bouleversements pour aller discuter des questions théologiques avec des malheureux qui n'échappaient au fer de l'ennemi qu'en se cachant dans les bois et les rochers ? La mission de saint Germain et de saint Sévère aurait été matériellement impossible en 446, et cela seul me semble une objection péremptoire. D'ailleurs, le récit de Constantius n'indique nullement que le voyage en Italie ait suivi immédiatement la rencontre avec Eochar ; j'y trouve même la preuve du contraire. En effet, il y est dit que le saint prélat, par ses instances, décida le roi des Alains à retourner sur ses pas, et que bientôt après il obtint la révocation de l'ordre donné par Aëtius. Saint Germain avait donc obtenu tout ce qu'il demandait ; il n'avait aucun besoin d'aller en Italie pour plaider une cause déjà gagnée. L'envoi des Alains sur les frontières de l'Armorique dut faire partie de l'ensemble des mesures prises par Aëtius en 440, avant de quitter la Gaule. Ce fut donc probablement au printemps de l'année 441 qu'ils se mirent en route pour se rendre dans leurs nouveaux cantonnements, et que saint Germain rencontra Eochar. Par conséquent son voyage dans la Grande-Bretagne, dont il revenait alors, doit être reporté à l'année 440, temps auquel l'île était tranquille sous le gouvernement de ses chefs nationaux. Il ne quitta pas la Gaule pendant les années suivantes ; on en a la preuve par la part qu'il prit en 444 à la déposition de l'évêque de Besançon, Chelidonius. Mais en 446, de nouveaux troubles ayant éclaté dans les provinces de l'Ouest, la cour impériale réitéra l'ordre d'envoyer les Alains sur les bords de la Loire, et ce fut alors, conformément à la date fixée par les bollandistes, que saint Germain entreprit son voyage en Italie, pour essayer de défendre encore la cause des Armoricains ; mais cette fois son intercession reste sans effet. Cette chronologie me semble concilier toutes les difficultés, et présenter les faits dans l'ordre le plus naturel et le plus vraisemblable.

[95] Prosper, Chron., éd. Pith.

[96] Nous avons déjà cité, tome Ier, le passage de la Chronique de Prosper où ce fait est rapporté. Ce passage ne se trouve que dans le texte de Pithou ; il suit immédiatement la mention de l'assassinat de Bleds, roi des Huns, par son frère Attila, événement que le texte de Sirmond place à la date de 444, sous le 18e consulat de Théodose.

[97] Idatii Chron., ad ann. 428. La partie centrale de la Galice, dont il est ici question, est la province de Castille, et roi voit qu'elle était déjà remarquable par le grand nombre de châteaux dont elle a tiré son nom.

[98] Idatii Chron. D'après cette chronique, le vieux roi avait remis, dès l'année 438, entre les mains de son fils un pouvoir qu'il n'était plus en état d'exercer ; il mourut vers 440, époque de l'intronisation du pape Léon-le-Grand.

[99] Ces faits sont rapportés dans la Chronique d'Idace, témoin oculaire et digne de toute confiance. Mais la rédaction de cette chronique est très confuse, et pour rétablir l'ordre chronologique des événements, il est nécessaire de la comparer avec celle de Prosper, qui indique les dates d'une manière précise par la désignation des consulats. Ainsi, dans la Chronique d'Idace, la mention de la prise de Carthage par Genséric suit immédiatement celle de l'expédition de Rechila contre Andevotus, ce qui fixe la date de cette expédition à l'année 439 sous le consulat de Théodose et Festus.

[100] Idatii Chron.

[101] Idatii Chron.

[102] La Galice romaine comprenait, outre la Galice proprement dite, le royaume de Léon, les deux Castilles et les provinces portugaises au nord du Duero ; la Lusitanie embrassait le reste du Portugal et l'Estramadure ; les limites de la Bétique étaient les mêmes que celles de l'Andalousie moderne ; ces trois provinces composèrent le royaume des Suèves. Deux autres dépendances du vicariat des Espagnes, la Mauritanie-Tingitane, ou le Maroc moderne, et les îles Baléares, appartenaient aux Vandales.

[103] J'ai déjà dit que la Chronique d'Idace est très confuse. En voici un exemple. Dans cette chronique, le récit des combats d'Asturius et de Mérobaude contre les bagaudes espagnols se trouve placé entre la défaite d'Andevotus en Andalousie, et celle de Titus à Carthagène. Or, Titus fit la guerre en Espagne à l'époque où Léon-le-Grand fut élevé au trône pontifical, c'est-à dire en 440, et Andevotus avait été battu per Rechila dans l'année où Genséric prit Carthage, c'est-à-dire en 439. Ces deux généraux se succédèrent donc dans le commandement, et il est impossible de placer entre eux deux antres gouverneurs militaires, Asturius et Mérobaude ; il est également impossible que les armées impériales aient été employées à combattre les bagaudes dans le moment où toutes les forces de la province ne suffisaient pas à contenir les Suèves. Il est donc probable qu'Asturius remplaça Vitus dans le commandement après la conclusion de la paix avec les Barbares, et que les événements de la guerre des bagaudes eurent lieu dans les années suivantes, c'est-à-dire de 442 à 447 ou 448. Ces dates s'accordent bien avec celle du consulat d'Asturius, qui prit possession de sa nouvelle dignité le 1er janvier 449, à Arles, où il était venu sans doute en quittant le gouvernement de l'Espagne.

[104] Il ne sera pas inutile de rappeler ici que la préfecture des Gaules était divisée en trois vicariats : celui des dix-sept provinces ou de la Gaule proprement dite ; celui des Espagnes, et celui de la Grande-Bretagne. Les événements qui se sont passés dans ces trois grandes sections d'une même division administrative ont une telle connexité, que nous n'avons pu nous dispenser d'en réunir les traits principaux.

[105] Béda, Hist. Eccles., l. I, c. 12.

[106] Dès le milieu du Ve siècle, selon Béda, le pays était déjà réduit à l'état sauvage ; on n'y cultivait plus la terre ; les habitants vivaient de la chasse. (Béda, Hist. Eccles., l. I, c. 12.)

[107] Béda, Hist. Eccles., l. I, c. 13.

[108] Idatii Chron. — Prosperi Chron., ad ann. 441.

[109] Victor Vitensis, de Persec. Vandal., l. I, c. 4.

[110] Prosperi Chron., ad ann. 442.

[111] Prosperi Chron., ad ann. 444.

[112] Jornandès.

[113] Prisci legationes.

[114] Prisci Rhetoris Legationes. C'est un trait de mœurs des écrivains byzantins que leur propension à expliquer tous les grands événements par des intrigues de femmes.

[115] Jornandès. Le motif allégué par Attila pouvait être plus sincère que les historiens ne l'ont pensé. Il existait depuis deux siècles entre la race gothique et la race tartare une de ces haines nationales dont l'influence est toute-puissante sur les peuples barbares, et dont nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de signaler la force et la durée. Ces antipathies héréditaires sont presque l'unique ressort de la politique internationale dans les temps primitifs. On n'en a pas tenu assez de compte dans l'histoire des grandes collisions qui ont amené, au Ve siècle, la chute de l'empire romain. Cette histoire ne peut être éclaircie que par une bonne classification des peuples barbares, et une connaissance approfondie des rapports qui existaient entre eux.

[116] Sidonius, in Paneg. Aviti. Un autre motif concourut à déterminer Théodoric à remplir fidèlement, dans cette circonstance, les obligations que des traités récents lui imposaient envers l'Empire. Jornandès prétend avec vraisemblance que l'expédition d'Attila était concertée avec Genséric, cet implacable ennemi des Romains. Or, pendant la lutte désespérée que Théodoric eut à soutenir contre Aëtius, il avait recherché l'alliance des Vandales, et donné sa fille en mariage à l'un des fils de leur roi. Mais bientôt après, réduit à capituler dans Toulouse ; il s'était vu forcé de traiter avec Valentinien ; et Genséric, irrité de cette défection, lui avait renvoyé sa fille indignement mutilée. Ce sanglant outrage alluma entre les deux rois une inimitié qui dut rattacher les Wisigoths à la cause romaine, et les mettre en garde Contre les ruses d'Attila, l'allié des Vandales.

[117] Jornandès (Hist. Goth., c. 36.) donne la liste suivante des nations qui composaient l'armée d'Aëtius. On voit qu'outre les Wisigoths, l'armée impériale comptait dans le rang de ses auxiliaires les Francs-Saliens, Franci ; les Ripuaires, Riparioli ; les Bourguignons, les Saxons établis, comme nous l'avons dit plus haut, sur les rivages de la Manche ; les lètes sarmates, dont la Notice de l'Empire signale les nombreuses stations dans la Gaule, et les habitants de l'Armorique indépendante, qui sont indiquée par les noms d'Armoritiani, de Litiani et de Briones. Nous avons vu que, depuis l'établissement des lètes de Maxime, la partie nord de ce pays avait pris le nom de Litaria. La distinction que Jornandès fait ici entre les anciens habitants ou Armoricains, et les émigrés bretons, Briones, a subsisté jusqu'au VIe siècle, où on la retrouve dans les actes des conciles. Cette liste des barbares fédérés de la Gaule est aussi exacte que complète. Jornandès dit qu'il y avait encore quelques peuplades germaniques ou celtiques qu'il ne nomme pas. Et en effet, la Notice de l'Empire, indique plusieurs autres colonies létiques qui durent envoyer leurs contingents à l'armée d'Aëtius.

[118] Selon Jornandès (Hist. Goth., c. 35.), l'armée d'Attila était de 500.000 hommes à son entrée deus la Gaule, chiffre qui ne parait point exagéré. La liste des peuples qui la composaient a été donnée par Sidonius en style poétique, dans son Panégyrique d'Avitus.

[119] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 6.

[120] Jornandès, Hist. Goth., c. 37.

[121] La trahison des Mains, qui auraient ouvert une des portes de la ville à un parti de Huns, et l'expulsion presque immédiate de ce corps d'ennemis par les habitants ranimés à l'approche de l'armée d'Aëtius, sont les deux seuls faits qui puissent expliquer les événements de ce siège, tels qu'ils sont présentés par Sidoine, Jornandès et Grégoire de Tours. Sidoine dit que la ville fut attaquée, envahie et non pillée (Sidoine, Epist. 15, lib. 8). Jornandès nous apprend qu'on découvrit à temps la trahison des Alains. Grégoire de Tours raconte que les murs s'écroulaient sous les béliers des assiégeants, et que les habitants désespéraient de leur salut, lorsque l'évêque saint Aignan releva leur courage en leur annonçant, par une inspiration divine, l'approche d'Aëtius. (Greg. Tur., l. II, c. 7.) Il faut réunir toutes ces circonstances pour se faire une idée juste de ce qui s'est passé.

[122] Jornandès, Hist. Goth., c. 37.

[123] Le récit détaillé de la bataille nous a été transmis seulement par Jornandès qui l'avait sans doute puisé dans quelque chant militaire des Goths. (Hist. Goth., c. 401.) Sidonius, Idace, Prosper, Grégoire de Tours n'en parlent que très brièvement, suivant l'usage des chroniqueurs de cette époque. Jornandès évalue le nombre des morts dans les deux journées à 252.000, Idace, à 300.000. La différence n'est pas très grande entre ces deux chiffres ; le premier est plus précis et plus vraisemblable : on doit croire que plus de la moitié de ces morts appartenaient à l'armée des Huns.

[124] Jornandès, Hist. Goth., c. 36.

[125] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 7. Jornandès, Hist. Goth., c. 41.

[126] On a prétendu que ce jeune prince ne pouvait être Mérovée, père de Childéric, parce que Priscus le représente comme étant encore imberbe lorsqu'il le vit à la cour de l'empereur, et que Childéric, élevé au trône en 457, devait être né au plus tard vers 440. Mais comme Priscus ne précise pas l'époque à laquelle il vit le jeune chef des Francs, rien n'empêche de croire que ce fut avant 440, dans le temps où les Francs étaient nouvellement rattachés à l'Empire par les victoires d'Aëtius, ce qui expliquerait la présence de Mérovée à Rome comme député ou comme otage.

[127] Prisci legationes.

[128] Frédégaire, l. I, c. 11.

[129] Jornandès, Hist. Goth., c. 38.

[130] Le chef ou roi des Bretons-Armoricains était alors Audren, qui avait succédé à Grillon vers 445. Cet Audren était fils de Salomon, assassiné, comme nous l'avons vu, quinze ans auparavant. Ainsi il y avait eu dans l'Armorique, à la mort de l'usurpateur Grallon, une réaction qui avait rappelé à la tête de la nation la descendance directe de Conan. Il est probable que l'influence romaine ne fut pas étrangère à cette restauration ; car, à dater de cette époque, les chefs bretons se montrèrent constamment les fidèles alliés de l'Empire. Les anciens catalogues des comtes de Cornouailles donnent à Daniel Amiens, le même qu'Audren, le titre de roi des Allemands ou Alains, parce qu'il s'était rendu maitre du territoire de cette colonie barbare. (Dom Morice, Hist. de Bretagne, t. Ier, p. 663)

[131] Grégoire de Tours, l. II, c. 7. Dans les auteurs de cette époque, les Alains sont souvent confondus avec les Allemands ; on en voit un exemple dans la Vie de Saint Germain, que nous avons citée plus haut. Jornandès (Hist. Goth., c. 43.) dénature le récit de cette expédition de Thorismond, en supposant que ce prince avait porté ses armes dans le pays occupé par les Alains pour repousser une seconde invasion des Huns qui auraient essayé de rentrer encore une fois dans la Gaule. Comme aucun autre auteur ne parle de cette tentative d'Attila, qui d'ailleurs ne peut se concilier avec la grande irruption des Huns en Italie, à la même époque, on doit la regarder comme entièrement controuvée. Quant à la destruction des Alains de la Gaule, elle est constatée par cela seul que leur nom ne reparait plus dans l'histoire à dater de ce temps.

[132] Sidonius Apollin., lib. 7, epist. 1. Sidoine dit que Ferreol vainquit par un dîner ce roi qu'Aëtius n'aurait pu repousser par les armes.

[133] Prosper signale les dispositions hostiles de Thorismond envers l'Empire, comme la véritable cause de sa mort (Prosperi Chron., ad ann. 453). Idace, tient le même langage.

[134] Idatii Chron.

[135] Jornandès, Hist. Goth., c. 42.

[136] Jornandès, Hist. Goth., c. 42.

[137] Prosper, Chron., ad ann. 452.

[138] Ces événements sont très bien résumés dans la Chronique d'Idace.

[139] Jornandès, Hist. Goth., c. 42, 49.

[140] Jornandès, Hist. Goth., c. 52.

[141] Jornandès, Hist. Goth., c. 50, 53, 54, 55.

[142] Pour obscurcir le mérite d'Aëtius, on affecta d'attribuer uniquement les deux retraites d'Attila à l'ascendant miraculeux de saint Loup, évêque de Troye, et du pape saint Léon ; les beaux esprits de Rome prétendirent même que les Huns avaient reproché à leur chef de s'être laissé vaincre par un loup et par un lion. Certes ce mauvais jeu de mots latins n'a point été inventé dans le camp des Tartares ; et si l'on doit reconnaitre l'heureuse influence que les deux saints pontifes surent prendre sur l'esprit du farouche conquérant, il est permis de croire que sans les victoires d'Aëtius, cette influence n'aurait pas même eu occasion de s'exercer.

[143] Prosper, dans sa Chronique, s'est rendu l'organe de ces plaintes ; il accuse Aëtius de n'avoir pas arrêté Attila au passage des Alpes, d'avoir conçu le lâche dessein de quitter l'Italie avec l'empereur, et d'être resté seulement parce que la honte étouffa ses craintes. Certes ce n'est point-là le caractère d'Aëtius, et Prosper rendait plus de justice aux exploits de ce grand général dans la Gaule ; mais là il parlait d'après ce qu'il avait vu lui-même ; ici, d'après les bruits populaires de Rome.

[144] Prosper, Chron., ad ann. 454.

[145] Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 4. Prosperi et Idatii Chron.