Progrès des monarchies barbares dans la Gaude, depuis la mort d'Honorius jusqu'à celle de Valentinien.
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HONORIUS mourut d'hydropisie et de
langueur à Ravenne, en 423, sans laisser de postérité. Par sa mort comme par
sa vie, il fut la digne personnification de cet empire vermoulu qui était
tombé en dissolution pendant son long et triste règne[1]. Cédant à regret aux instances
de sa sœur Placidie, il avait, en 420, fait proclamer Auguste le commandant
des milices, Constantius, et l'avait associé à son pouvoir. Mais l'empereur
d'Orient, Théodose, fils d'Arcadius, avait refusé de reconnaître le nouveau
César auquel il manqua ainsi une des conditions de la légitimité romaine, l'unanimité.
Ce refus aurait sans doute occasionné une collision entre les deux empires,
si Constantius n'était mort fort à propos, en 421, huit mois après son
élévation au rang suprême[2]. Devenue veuve une seconde
fois, Placidie n'avait point perdu ses instincts de domination ; elle chercha
à gagner l'affection de son frère par des caresses qui dépassaient peut-être
les bornes de la tendresse d'une sœur ; mais en même temps elle ne ménagea
pas assez les susceptibilités de cet esprit défiant. Sa cour était plus
brillante que celle de l'empereur lui-même ; toujours attachée à la mémoire
de son premier époux, elle aimait à s'entourer des anciens compagnons d'armes
d'Ataulphe, et une troupe nombreuse de Wisigoths qui l'avait suivie à
Ravenne, lui formait un cortége redoutable. Les jalousies de subalternes
aigrirent les soupçons d'Honorius qui craignait l'ascendant de cette femme
ambitieuse dont il sentait malgré lui la supériorité. Peu de temps avant sa
mort, il rompit brusquement avec elle, et l'exila à Constantinople avec son
fils Valentinien, âgé seulement de quatre ans[3]. Ainsi lorsque le trône
d'Occident devint vacant, il ne se trouva en Italie aucun membre de la
famille impériale pour recueillir cette grande succession. Nous
avons démontré plus haut que le partage de l'autorité souveraine entre deux
ou plusieurs princes ne détruisait point en principe l'unité du, monde romain
dont tous les habitants ne cessaient point de se considérer comme
compatriotes et sujets d'une même puissance. Quoique la délimitation des
provinces soumises au pouvoir de chaque empereur fût exactement déterminée,
cependant les lois, dans l'un et l'autre empire se faisaient en commun et
portaient à la fois les noms des deux empereurs régnants[4] ; c'est pour cela qu'un nouvel
empereur, s'il ne pouvait se faire reconnaître par ses collègues, était mis
au nombre des tyrans ou usurpateurs, lors même qu'il avait obtenu la première
condition de la légitimité impériale, l'adhésion du sénat de Rome pour
l'Occident, ou du sénat de Constantinople pour l'Orient. Pendant la vie
d'Honorius, Théodose avait régné avec lui ; par la mort de son collègue qui
ne laissait point d'héritiers directs, il se trouvait investi de plein droit
de la souveraineté dans les deux empires, et il s'empressa de faire valoir
ses prétentions en envoyant une armée en Illyrie. Car il était peu disposé à
appeler au partage du pouvoir le jeune Valentinien, fils d'un soldat parvenu
que lui-même avait refusé de reconnaître comme empereur. Mais
les factions, ennemies de la famille de Théodose, n'étaient point anéanties
quoique depuis dix ans leurs défaites multipliées les eussent réduites à
l'inaction. Ces factions si vivaces qui s'appuyaient à la fois sur les restes
du paganisme, sur les sectes des chrétiens dissidents, sur l'influence
barbare et sur les jalousies provinciales, trouvaient là une occasion trop
favorable à leurs desseins pour ne pas essayer de relever encore une fois la
tête. Le sénat de Rome, cédant à leur influencé, proclama empereur un
secrétaire d'Honorius, nommé Jean, qui avait exercé les fonctions éminentes
de maître des offices pendant le règne éphémère d'Attale, ce qui prouve bien
que son élévation n'était que la résurrection du parti des anciens
usurpateurs[5]. Le
commandement des milices était alors entre les mains de Castinus, officier
romain, qui, après avoir été comte des domestiques, avait succédé à
Constantius dans l'éminente dignité de général en chef. Il fallait qu'il eût
bien peu d'influence personnelle pour ne pas songer à profiter lui-même de sa
haute position. Mais il ne s'était fait connaître que par des défaites.
Grégoire de Tours, citant Renatus Frigeridus, que peut-être il avait mal
compris, attribue à Castinus une expédition contre les Francs dans les
dernières années du règne d'Honorius[6]. Si cette guerre a eu lieu, les
résultats en furent au moins très insignifiants puisqu'aucun écrivain
contemporain n'en a parlé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 422, Castinus
fut chargé d'une expédition en Espagne où tout était tombé dans le désordre
depuis la retraite des Wisigoths. Les. Vandales, réfugiés dans la Galice,
s'étaient séparés des Suèves, et rentrant dans les provinces rendues à
l'Empire par les victoires de Vallia, ils avaient repris possession de la
Lusitanie et de la Bétique. Castinus malgré les troupes auxiliaires que lui
fournit Théodoric, chef des Wisigoths cantonnés dans l'Aquitaine, fut
complètement battu et forcé de repasser les Pyrénées, en laissant tout le sud
et l'ouest de la Péninsule hispanique entre les mains des Barbares[7]. Sans ascendant sur l'armée,
sans réputation militaire, il favorisa l'usurpateur au moins par sa
neutralité, et lui livra les légions. La
Gaule, toujours prête à appuyer les usurpations, se souleva à la première
nouvelle des événements de Rome. Les soldats se mutinèrent à Arles et
massacrèrent le préfet Exuperantius, qui, peu de temps auparavant, avait
ramené les provinces de l'ouest sous l'autorité d'Honorius[8]. En même temps les Wisigoths de
l'Aquitaine sortirent de leurs cantonnements, envahirent la Narbonnaise, et
passant même le Rhône, vinrent mettre le siège devant Arles, livrée aux
discordes civiles[9]. D'un
autre côté, le comte Bonifacius, qui commandait en Afrique, ami dévoué de
Placidie, avait repoussé les émissaires de Jean et fait proclamer le jeune
Valentinien dans sa province[10]. Au milieu de tous ces
conflits, Théodose, le seul prétendant pour lequel personne ne se fût
prononcé, sentit qu'il ne réussirait pas à faire prévaloir son autorité. Il
se décida donc à reconnaître lui-même le jeune Valentinien pour son collègue
et à l'envoyer en Italie avec une armée[11]. Déjà les troupes d'Orient
s'étaient emparées de la portion de l'Illyrie que Stilicon avec l'aide
d'Alaric avait enlevée à l'empire de Constantinople ; Théodose pour prix de
son intervention se borna à reprendre cette province détachée de ses états. Menacé
d'une attaque aussi redoutable, le parti de l'usurpation sentit qu'il ne
pourrait se soutenir sans l'appui des auxiliaires barbares, d'autant plus que
le nouveau gouvernement avait contre lui le clergé chrétien et l'aristocratie
romaine qu'il s'était aliénés en violant leurs privilèges[12]. Jean avait affaibli les
garnisons de l'Italie pour envoyer en Afrique une expédition qui ne réussit
pas et qui le priva de ses meilleures troupes, mais qui était demandée à
grands cris par le peuple de Rome dont la subsistance dépendait des moissons
africaines. Pour remplir les cadres des légions, on fit sur les terres des
grands propriétaires ces levées de paysans serfs dont nous avons déjà parlé
dans une autre occasion, mais qui n'étaient alors qu'une ressource
insuffisante et qui excitèrent un mécontentement général[13]. Enfin comme on s'était
habitué, pendant les guerres d'Alaric à appeler les Huns du Danube au secours
de l'Italie, on résolut d'envoyer chez ces peuples un émissaire de confiance
pour y lever à prix d'argent un corps considérable de cavalerie tartare. Il y
avait à la cour du nouvel empereur un jeune officier déjà renommé pour sa
bravoure et son intelligence, et qui devait être plus tard le premier homme
de son siècle. Il se nommait Aëtius, et tirait son origine des colonies
sarmates établies dans la petite Scythie, à l'embouchure du Danube[14]. Son père, Gaudentius, un des
officiers les plus distingués du grand Théodose, avait été gouverneur
d'Afrique et commandait dans les Gaules à l'époque de la révolte de
Constantin ; il y fut assassiné par les soldats mutinés. Aëtius, placé dès
son enfance dans les gardes du prince[15], fut envoyé en otage d'abord
par Stilicon auprès d'Alaric, lors du traité conclu avec ce roi barbare pour
l'occupation de l'Illyrie, et ensuite par Honorius, auprès des chefs des
Huns, quand la cour de Ravenne prit des troupes de cette nation à sa solde
pour résister aux Wisigoths. Il avait épousé la fille de Carpilion, officier
barbare, comte des domestiques de Jean, et lui-même avait obtenu de
l'usurpateur la charge de comte du palais, démembrement des anciennes
attributions des préfets du prétoire[16]. Pendant
son séjour chez les Huns, le jeune Aëtius avait lié des relations avec les
principaux chefs de ce peuple ; son origine sarmate dut contribuer à lui
concilier leur bienveillance ; car c'était par la défection des tribus slaves
que les Huns avaient triomphé des Goths, et depuis ce temps une alliance
intime existait entre les deux nations. Personne ne pouvait donc réussir
mieux que lui à attirer les Huns sous les drapeaux de Jean. Chargé de cette
mission, il s'en acquitta avec succès, et revint bientôt en Italie à la tête
de 60.000 Tartares. Mais lorsqu'il entra dans les plaines du Milanais, le
gouvernement qu'il venait défendre était déjà renversé. Les légions romaines,
entraînées par Castinus, ne servaient qu'à regret une cause qui n'était pas
la leur ; cédant facilement aux suggestions des généraux de Théodose, elles
leur avaient livré la ville de Ravenne et l'usurpateur lui-même, qui fut
exécuté publiquement dans le cirque. Aëtius sentit qu'il n'avait d'autre
parti à prendre que de se ranger du côté des vainqueurs, et les forces dont
il disposait lui donnèrent les moyens de négocier un accommodement
avantageux. Moyennant une grosse somme d'argent, il consentit à renvoyer
au-delà du Danube une partie de son armée barbare ; mais un corps nombreux de
Huns entra avec lui au service de l'Empire, et ce fut par la suite le
principal fondement de sa puissance et de sa haute fortune. Après
la soumission d'Aëtius, le jeune Valentinien n'avait plus d'ennemis à
combattre. Il fut proclamé solennellement à Rome, le 23 octobre 425 à l'âge
de sept ans, et sa mère Placidie gouverna en son nom[17]. L'esprit
de la nouvelle administration se révéla aussitôt par ses actes. Elle rendit
aux sénateurs et aux évêques leurs privilèges, fit rentrer au pouvoir de
leurs maîtres les esclaves que Jean avait affranchis pour recruter les
légions[18], et promulgua plusieurs lois
contre les hérétiques, les Juifs et les apostats[19]. L'influence barbare cessa de
dominer à la cour. Un général romain, Félix, remplaça Castinus dans le
commandement des milices, et pour éloigner Aëtius et ses Huns on les chargea
de rétablir l'ordre dans la Gaule livrée à l'anarchie depuis la mort d'Honorius. Les
Wisigoths, comme nous l'avons dit plus haut, avaient mis le siège devant
Arles, et l'on pouvait craindre qu'ils ne songeassent à se porter sur
l'Italie. Aëtius, aussitôt après avoir fait sa soumission, passa les Alpes,
battit les Wisigoths, les força de lever le siège de la capitale des Gaules
et les repoussa jusque dans l'Aquitaine, où un nouveau traité confirma leurs
anciens engagements avec l'Empire. Il conduisit cette guerre avec une telle
vigueur qu'elle était terminée avant la fin de l'année 425[20]. Son origine sarmate qui lui
assurait les sympathies des Huns, le rendait en même temps l'ennemi naturel
de la race gothique qui avait chassé les Slaves, ses ancêtres, de leur
patrie. Nous verrons cette double influence dominer constamment sa carrière politique. La
Gaule était pacifiée, car la soumission des Wisigoths avait ôté toute
espérance aux ennemis du gouvernement ; mais depuis la défaite de Castinus
l'Espagne était retombée au pouvoir des Barbares. Les Vandales occupaient la
Bétique entière, et le comte Bonifacius, ce gouverneur d'Afrique qui était
resté constamment fidèle à Placidie, au lieu de les combattre, s'était servi
d'eux pour contenir le parti qui appuyait en Espagne la cause de l'usurpateur
Jean. Ces relations, formées d'abord dans l'intérêt de sa souveraine finirent
par lui devenir funestes. Beaucoup de nobles espagnols, fatigués du régime
oppresseur de l'administration romaine, s'étaient soumis volontiers aux rois
vandales et s'étaient faits leurs courtisans. Les princes barbares avaient
surtout des alliés et des partisans assurés dans les membres des sectes
dissidentes opprimées par les lois qui établissaient dans tout l'Empire
l'unité de l'église catholique[21]. Les Ariens accouraient en
foule à Séville où Genséric, chef des Vandales avait fixé sa résidence.
Bonifacius, étant venu dans cette ville pour négocier avec le roi barbare, y
vit une noble espagnole arienne, nommée Pélagie, dont il devint passionnément
amoureux. Il était catholique zélé, car peu d'années auparavant, ayant perdu
sa première femme, il avait voulu se renfermer dans un couvent, et n'avait
été détourné de cette résolution que par les conseils de saint Augustin. Mais
ce caractère de feu passait d'un sentiment à l'autre avec le même
emportement. Il oublia bientôt son enthousiasme religieux pour épouser une
hérétique, et ce mariage le rendit suspect à la cour de Placidie, où
dominait, comme nous l'avons vu, l'influence exclusive du catholicisme. Bonifacius
avait dans cette cour deux ennemis puissants, Felix et Aëtius, qui
craignaient également l'ascendant que ses services passés pouvaient lui faire
prendre sur la régente. Par des rapports mensongers, ils aigrirent les
méfiances réciproques qu'une fausse situation avait fait naître, et firent
tant par leurs intrigues qu'ils poussèrent Bonifacius à une révolte ouverte[22]. On le destitua de son
commandement ; il résista avec hauteur. On envoya une armée pour le forcer
d'obéir, et ne se sentant pas en état de se défendre seul, il appela à son
secours les Vandales, et leur fournit des vaisseaux pour passer en Afrique,
où il leur céda la province de Mauritanie[23]. Ce fut
là le plus grand événement de l'époque et la véritable cause de la
désorganisation complète de l'empire d'Occident. Une misérable intrigue de
femme, un lâche complot de cour avaient réalisé cet immense danger qui,
depuis le commencement du siècle, pesait comme un cauchemar sur le peuple de
Rome et avait été rob-jet constant des préoccupations de la politique
impériale. Les Barbares avaient un pied en Afrique, dans cette province,
l'anse de l'Empire, suivant la belle expression de Salvien[24] ; ils occupaient les greniers
de l'Italie, ils tenaient dans leurs mains le pain du peuple-roi ! Bonifacius
et ses alliés pouvaient affamer à leur gré la capitale du monde et la
résidence des Césars. Lorsque
cette terrible catastrophe jeta la consternation dans l'Italie, Aëtius était
dans la Gaule où il travaillait à achever la restauration de l'autorité
impériale. Malgré la défaite de Jovinus et des autres usurpateurs, Honorius
n'avait pu parvenir à. faire reconnaître son gouvernement par les. Francs de
la Belgique. Les Ripuaires étaient toujours maîtres des villes de la Germanie
inférieure, et occupaient la cité de Trèves, la Rome du nord, l'ancienne
capitale de la préfecture des Gaules, Aëtius entreprit de les soumettre, et
il y réussit. Vaincu par ses armes, les Ripuaires consentirent à reconnaître
comme fédérés de l'Empire la suzeraineté de Valentinien. Ils évacuèrent même
Trèves, ce qui ne fut guère qu'une vaine satisfaction pour l'honneur national
; car cette malheureuse ville, saccagée quatre fois, ne put se relever de ses
ruines. Mais ils restèrent en possession du reste de la province ainsi que de
Cologne et des autres places des bords du Rhin[25]. Aëtius
venait de terminer avec gloire cette expédition, en 428, quand il apprit la
disgrâce et la révolte de Bonifacius. Aussitôt il s'empressa de revenir à la
cour pour tirer le meilleur parti possible de cet événement préparé par ses
insinuations et ses menées secrètes. Jusqu'alors il avait agi d'accord avec
le commandant des milices, Félix, pour perdre le gouverneur d'Afrique, dont
ils redoutaient tous deux l'influence. Mais croyant avoir écarté pour
toujours ce dangereux rival, il ne vit plus dans son complice que le seul
obstacle qui arrêtait encore ses vues ambitieuses, et il s'attacha à le
ruiner à son tour. Dans ce but, il rejeta habilement sur lui la
responsabilité de la catastrophe qui frappait Rome de terreur, et il sut
persuader à Placidie qu'il fallait donner satisfaction à l'opinion publique,
en éloignant Félix de la direction active des affaires. Félix lui-même,
effrayé des clameurs qui s'élevaient contre lui, consentit à céder à Aëtius
le commandement général des milices, et reçut en compensation le titre de
patrice, dignité éminente, mais sans pouvoir réel[26]. Le rusé
sarmate avait ainsi atteint le plus haut objet de l'ambition des chefs
barbares. Il tenait dans ses mains toutes les forces de r Empire, et son
élévation à ce poste pouvait être regardée comme une espèce de révolution ;
car c'était l'abandon de la politique que la cour impériale avait suivie
depuis la mort de Stilicon avec une inébranlable constance. Plutôt que de
confier à un Barbare le commandement des milices romaines, Honorius avait
bravé les menaces d'Alaric, exposé son trône et sa vie, et vu de sang-froid
la prise et le pillage de Rome par les Wisigoths. Attale lui-même,
l'usurpateur Attale avait mieux aimé se dépouiller de la pourpre que
d'attacher son nom aux deux mesures les plus redoutées des Romains,
l'introduction des Barbares en Afrique et la présence d'un chef barbare à la
tête des armées. Qu'on juge de l'indignation et des inquiétudes de
l'aristocratie de Rome lorsqu'elle vit s'accomplir par la faiblesse d'une
femme ce qu'on avait évité depuis vingt-cinq ans au prix de tant de sang et de
ruines ! Aëtius
n'ignorait pas ces inimitiés soulevées contre lui, et sentait que
d'importants services rendus à l'Empire pouvaient seuls légitimer sa haute
fortune. Les Juthunges, peuple slave déplacé par les Huns, avaient envahi le
Norique, et menaçaient le nord de l'Italie : il les défit et les rejeta
au-delà du Danube[27]. Mais pendant cette courte
expédition, il s'aperçut combien il était dangereux pour lui de s'éloigner de
la cour, en y laissant dans une position éminente le patrice Félix, qui
regrettait le commandement qu'on lui avait enlevé, et qui, secondé par les intrigues
de sa femme, Padusie, et d'un ecclésiastique en crédit, le diacre Grunnitus,
ne désespérait pas de prendre sa revanche. Obligé de se rendre dans les
Gaules, où la paix était de nouveau troublée, Aëtius voulut, avant de partir,
ôter aux mécontents le seul chef dont le nom pût les rallier. Une émeute
militaire, excitée par lui, éclata à Ravenne, et Félix, avec sa famille
entière, et le diacre Grunnitus son ami, fut massacré par les soldats[28]. Après cette scène tragique,
croyant avoir inspiré assez de terreur à ses ennemis pour n'avoir rien à
craindre de leurs brigues, le commandant des milices se mit en marche avec
ses Huns et franchit les Alpes au printemps de l'année 431. Un
double danger menaçait alors la Gaule. Les Armoricains à l'ouest, les
Francs-Saliens au nord avaient commis des hostilités. Avant d'entrer dans le
récit de ces guerres, je dois faire connaître les changements survenus dans
la position des peuples qui les provoquèrent par leurs agressions. Conan,
le premier chef des Bretons de l'Armorique, était mort, à ce qu'on croit,
vers l'année 421, après avoir reconnu la suzeraineté de l'Empire par un
traité conclu avec le préfet Exuperantius. Son fils Salomon ou Salaun lui
succéda et se montra, tant qu'il vécut, l'allié fidèle des. Romains ; il
avait même épousé, dit-on, une Romaine d'une naissance illustre, dont le père
était patrice et portait le nom de Flavius, qui indiquait toujours une
alliance avec la famille impériale. Salomon, selon les traditions bretonnes,
était pieux et humain ; on lui attribue l'honneur d'avoir effacé une des
dernières traces de la barbarie païenne, en défendant aux agents du fisc de
vendre comme esclaves les enfants des débiteurs insolvables[29]. Néanmoins les Bretons en
général durent voir avec répugnance la soumission de leur chef à la famille
de Théodose si détestée des anciens partisans de Maxime et de Constantin. Pendant
les troubles qui suivirent la mort d'Honorius, Grallon qui gouvernait la
Cornouaille avec le titre de comte, et qu'on croit avoir été beau-frère de
Conan, se mit à la tête des mécontents de l'Armorique. Pour réussir dans ses
desseins, il ne recula pas devant un crime, et le roi son neveu périt
assassiné. On montre encore à Ploudiri, près de Saint-Pol-de-Léon, le lieu où
fut commis cet attentat et qui a conservé le nom de meurtre de Salomon, Merzer
Salaun[30]. Le nom de Grallon joue un
grand rôle dans les traditions populaires de la Bretagne ; il commença,
dit-on, par régner en tyran ; mais il défendit avec succès les côtes de
l'Armorique contre les invasions des pirates du nord, et il fut le fondateur
de l'évêché de Quimper et des célèbres abbayes de Landevenech et de
Saint-Jagu[31]. Son contemporain, saint
Guignolé, sanctus Wingaloëus, premier abbé de Landevenech, est avec
lui le héros d'une foule de légendes qui se transmettent encore de bouche en
bouche dans les veillées des chaumières bretonnes. Les
circonstances dans lesquelles cette usurpation eut lieu durent faire regarder
l'avènement du comte de Cornouaille comme le signal d'une guerre entre
l'Armorique et la Gaule romaine. La Touraine s'attendait à une invasion ;
cependant il ne parait pas que ces craintes se soient réalisées. La lutte que
Grallon eut à soutenir contre les partisans du roi assassiné, et la nécessité
de défendre son pays contre les pirateries des Saxons, l'empêchèrent sans
doute de porter ses armes au dehors. D'ailleurs pendant l'hiver de 431, les
bords de la Loire avaient été mis en état de défense par un jeune Romain
d'une naissance distinguée, Julius Valerius Majorianus, qui n'était encore
que simple tribun, mais que son courage et ses talents élevèrent plus tard
jusqu'au trône impérial[32]. Aëtius ne voyant pas de ce
côté de danger imminent, dirigea toutes ses forces contre les Francs-Saliens. Le chef
le plus influent des tribus saliennes à cette époque portait le nom de
Clodion, qui est le même que celui de Clovis ou Clodovic, avec la terminaison
abréviative que les Romains de ce temps ajoutaient à presque tous les noms
germaniques. Comme il n'y avait point de villes dans le pays des Nerviens que
sa nation occupait, il résidait dans une forteresse, que les auteurs latins
nomment Dispargum, et qu'on croit être Duisbourg, entre Bruxelles et
Louvain. Grégoire de Tours ajoute que cette forteresse était située sur les
limites du pays des Thuringiens, in finibus Thoringorum[33]. De quels Thuringiens a-t-il
voulu parler ? Procope nous l'explique clairement, en disant que les
Francs-Saliens avaient pour voisins, à l'est les Thuringiens, établis dans la
Gaule par Auguste[34], c'est-à-dire ceux que les
Romains appelaient Tungri, et qui avaient formé, dans l'ancien
territoire des Atuatiques une colonie dont nous avons retracé l'histoire[35]. Le château de Dispargum
était donc sur les confins du pays de Tongres, et non dans la Thuringe
germanique, comme on l'a soutenu longtemps. Lors même que nous n'aurions pas
en faveur de notre opinion l'assertion si positive de Procope, nous pourrions
encore l'appuyer sur un autre passage de Grégoire de Tours, où, parlant de
l'entrée des Francs dans la Gaule, il dit qu'après avoir habité quelque temps
sur les bords du Rhin, ils franchirent ce fleuve et traversèrent le pays des
Thuringiens pour s'établir dans la Belgique, où les rois chevelus
commencèrent à régner sur eux[36]. Ce récit est parfaitement
conforme à la vérité historique et géographique ; car le pays de Tongres est
effectivement situé entre le Rhin et la partie de la Belgique où les
Francs-Saliens s'étaient futés. Croirait-on
qu'au lieu d'adopter une interprétation si claire et si simple, on a mieux
aimé proposer de refaire le texte de Grégoire de Tours, et de mettre dans sa
phrase le Mein à la place du Rhin, ce qui ne détruirait pas même l'erreur
géographique ; car la Thuringe germanique est tout aussi bien au-delà du Mein
qu'au-delà du Rhin par rapport à la Gaule. Cette
erreur est un exemple remarquable de la confusion causée par l'identité des
noms qui désignaient à la fois les Barbares colonisés dans l'empire et ceux
qui étaient restés dans leur patrie primitive. Il y avait des Thuringiens au
centre de la Germanie ; il y en avait aussi dans la Gaule depuis le siècle
d'Auguste. Lors donc que leur nom se présente dans l'histoire, notre premier
soin doit être de rechercher quelle est celle de ces deux fractions de peuple
dont les auteurs contemporains ont voulu parler, et ici cette question ne
peut être douteuse en présence des textes que nous venons de citer et des
événements historiques qui seraient tout-à-fait inconciliables avec le
système que nous combattons. En
effet, d'après le témoignage de Grégoire de Tours, Clodion, ayant traversé à
l'improviste la forêt des Ardennes, était entré par surprise dans la ville de
Cambrai, et s'était avancé jusqu'à la Somme en dévastant les campagnes des
Atrébates[37]. Cette surprise aurait été
évidemment impossible si Clodion, partant des montagnes du Hartz, avait eu à
franchir les plaines de la Westphalie, le Rhin, la Meuse, la Belgique
entière, enfin près de la moitié de l'Europe avant d'arriver à son but. Rien
n'était plus aisé, au contraire, que d'envahir l'Artois en partant des
environs de Louvain, et ce fut cette invasion qui appela Aëtius dans la
Belgique. Cambray,
Camaracum, n'est point du nombre des villes citées par saint Jérôme,
comme étant tombées au pouvoir des Barbares, en 407. Il est donc probable que
cette place était alors restée aux Romains, ou du moins avait été promptement
évacuée par les Barbares. Mais les Francs étaient maîtres de Tournay où
résidait sans doute un chef autre que Clodion, la suite de l'histoire nous
montrant que du temps de Clovis la nation Salienne était encore partagée en
plusieurs fractions indépendantes[38]. Il est
facile de reconnaître les limites du territoire occupé par les Francs, à
l'époque où nous sommes arrivés, d'après ce que les témoignages contemporains
nous apprennent des lieux qui furent le théâtre de la guerre entre Aëtius et
Clodion. Ces combats se livrèrent dans les plaines de l'Artois et
particulièrement dans la vallée de la Scarpe, entre Arras, Douai et Cambray.
Ainsi les Francs établis depuis longtemps dans la partie de la Belgique
comprise entre le Wahal, la Meuse et l'Escaut, possédaient en outre presque
tout le territoire de notre département du Nord, et comme ils avaient aussi
envahi depuis 407 le pays des Morins, ou l'ancien diocèse de Terrouenne, qui
forme actuellement l'arrondissement de Saint-Omer, on voit qu' une ligne
tirée depuis les côtes de la mer, au-dessus de Wissant, jusqu'à la Meuse,
auprès de Rocroy, représenterait assez exactement les frontières des colonies
saliennes vers le sud. Sidonius,
dans son panégyrique de Majorien, nous a laissé le tableau poétique d'un
engagement qui eut lieu près du bourg d'Helena, qu'on croit être la
ville de Lens[39]. Il nous peint Aëtius, passant
sur une longue et étroite chaussée de bois, la petite rivière qui coule en
avant de cette ville, tandis que le jeune Majorien, poussant son cheval à
travers les eaux marécageuses, se précipitait sur l'ennemi, surprenait un
chef franc au milieu des fêtes d'une noce, et s'emparait du bagage des
nouveaux époux et du festin préparé pour eux[40]. Les détails de cette
escarmouche caractérisent parfaitement la nature de cette guerre et de toutes
celles qu'Aëtius fit dans la Gaule, guerres de surprises et de stratagèmes,
de courses et de pillages, de marches rapides et d'attaques imprévues, guerres
enfin telles que ce chef habile et énergique pouvait les faire avec une armée
composée presqu'entièrement de Huns et d'Alains, c'est-à-dire de cavalerie
cosaque ou tartare. Aëtius
battit les Francs dans toutes les rencontres et leur fit éprouver des pertes
considérables qui les déterminèrent à se soumettre à l'Empire et à
reconnaître la suzeraineté de Valentinien[41]. Mais il les laissa en
possession de tous les territoires qu'ils occupaient et même de celui que
Clodion avait gagné en s'étendant jusqu'à Cambray. Pour garantie du traité
qui fut conclu avec ce chef, un de ses fils ou du moins de ses proches
parents, qu'on croit être le même prince qui régna plus tard sous le nom de
Mérovée, fut livré en otage au commandant des troupes impériales. Le rhéteur
Priscus, ayant été envoyé en ambassade à Rome, par la cour d'Orient, vit dans
la capitale de l'empire ce jeune Franc, encore imberbe et remarquable par les
longs cheveux blonds qui flottaient en boucles sur ses épaules. Aëtius
l'avait adopté comme son fils, et le renvoya chez ses compatriotes après
l'avoir comblé de présents et lui avoir décerné les titres d'ami et d'allié
du peuple romain[42]. Ici je
dois m'arrêter encore pour justifier la date assignée par moi aux événements
que je viens de rapporter. Ces interruptions sont fâcheuses ; elles coupent
la série des faits et fatiguent le lecteur. Mais j'ai promis des études et
non une narration suivie : je ne raconte pas, je discute. Je me suis proposé
de travailler autant qu'il était en moi â rétablir la vérité et la clarté
dans une partie de notre histoire où presque tout est encore livré à
l'obscurité et au doute. J'ai contre moi les autorités les plus imposantes,
l'opinion des hommes que nous respectons tous comme nos maîtres. Je dois
n'avancer qu'avec défiance de moi-même et préciser partout les motifs de mes
convictions. La
campagne d'Aëtius contre Clodion, à laquelle se rapportent les vers de
Sidonius cités plus haut, me parait avoir été incontestablement terminée en
431. Mais elle a été reportée beaucoup plus avant dans le Vo siècle par la
plupart des historiens modernes. Lebeau, d'après Tillemont et Valois, assigne
pour date à cette guerre l'année 438, et place dans la même année la prise de
Trèves, de Cologne et des autres villes du Rhin par les Francs. Dubos,
d'après Sirmond et le père Petau, retarde encore plus cette date, qu'il fixe
en 445.11 m'a été impossible de découvrir dans les monuments contemporains
aucune donnée qui puisse confirmer l'une ou l'autre de ces suppositions. Saint
Jérôme, dans sa lettre à Geruntia, écrite au plus tard en 409, parle de
l'occupation des villes du Rhin par les Germains comme d'un événement tout
récent, et qui avait été la conséquence immédiate de l'invasion vandale. Le
saccagement de Trèves par les Francs, en 413, après la chute de Jovinus, est
également un fait constaté par des témoignages irrécusables, et c'est à dater
de la même époque que la préfecture des Gaules et tous les établissements
publics qui existaient à Trèves se trouvèrent transportés à Arles :
l'ancienne capitale des Gaules était donc dès-lors au pouvoir des Barbares.
Depuis ce temps jusqu'à l'invasion d'Attila, les chroniques et les historiens
du Ve siècle ne mentionnent aucune irruption nouvelle dans la
Belgique-Rhénane, et il n'est pas croyable qu'un événement aussi important
eût pu passer inaperçu. Les choses sont donc restées depuis 413 jusqu'en 451
dans l'état où elles étaient à la chute des usurpateurs, c'est-à-dire que les
Barbares sont demeurés en possession des villes et des territoires qu'ils
occupaient dans la Belgique et les deux Germanies, sauf la reconnaissance de
la suzeraineté de l'empire et l'évacuation de Trèves, qu'Aëtius obtint par
ses victoires[43]. Quant
aux campagnes d'Aëtius contre les Francs, les chroniques contemporaines en
signalent deux, l'une en 428 où il soumit à l'Empire les provinces des bords
du Rhin, et qui par conséquent fut dirigée contre les Ripuaires, l'autre en
431, selon le témoignage d'Idacius qui fixe cette date de la manière la plus
exacte en disant qu'à cette époque il fit lui-même partie d'une députation
envoyée auprès d'Utius, pour lui demander de secourir les populations
romaines de l'Espagne contre les attaques des Suèves, et qu'il le trouva
occupé à faire la guerre aux Francs[44]. On ne saurait désirer une
déclaration plus précise que celle de ce témoin oculaire. Cette guerre de 431
dut être dirigée contre les Saliens, puisque celle de 428 avait eu pour
résultat la soumission des Ripuaires, et comme les chroniques n'en mentionnent
positivement aucune autre, c'est la seule à laquelle on puisse rapporter les
détails donnés par Sidonius sur le combat livré aux troupes de Clodion dans
les plaines de l'Artois. II est
difficile de concevoir pourquoi les savants que je viens de nommer, au lieu
de s'attacher aux données fournies par les documents contemporains, ont placé
arbitrairement des guerres et des invasions dans des années où ces documents
n'en indiquent aucune. La date de 438 serait encore jusqu'à un certain point
admissible, parce qu'au moins il est certain qu'Aëtius était alors dans les
Gaules à la tête d'une armée. Mais celle de 445 est tout-à-fait en désaccord
avec le témoignage des chroniques, qui nous apprennent qu'Utius quitta la
Gaule en 44o après l'avoir pacifiée, et ne disent nulle part qu'il soit
revenu pour y faire la guerre jusqu'à l'invasion d'Attila en 451. La
seule objection spécieuse qu'on puisse opposer à la date de 431 repose sur
l'âge de Majorien, qui fut élevé au trône impérial en 457, et que Sidonius
appelle encore à cette époque un jeune homme, juvenis[45]. Mais le mot juvenis
chez les Romains indiquait un homme dans la force de l'âge, qui juvare
potest ; les hommes de 20 à 30 ans sont souvent désignés dans les auteurs
anciens par l'épithète d'adolescens. A l'époque de l'expédition contre
les Saliens, Majorien était très jeune puisque Sidonius l'appelle puer[46], nom qui ne s'appliquait qu'aux
jeunes gens au-dessous de vingt ans, et qu'Aëtius, à la fin de la campagne,
lui conseilla d'aller achever ses études à Rome. Si l'on suppose qu'il eût
dix-huit ou vingt ans à cette époque, vingt-cinq ans plus tard, en 457, il
aurait eu à peine quarante-cinq ans, et l'épithète de juvenis lui
aurait encore été applicable. On me pardonnera la longueur de cette
discussion à cause de son importance ; car la confusion des dates,
malheureusement appuyée sur les autorités les plus respectables, a contribué
plus que toute autre chose à embrouiller l'histoire du Ve siècle. Dans la
campagne de 431, Aëtius avait complété la soumission des Francs. Mais ses
succès militaires ne pouvaient amortir la haine de ses ennemis ni faire
oublier à la cour de Ravenne les perfidies et les violences auxquelles il
avait eu recours pour se défaire de ses rivaux. Pendant son absence, des
Romains de distinction, amis de Bonifacius, représentèrent à Placidie combien
il était invraisemblable qu'un homme qui lui avait donné des preuves si
éclatantes de dévouement lorsqu'elle était proscrite par son frère et
abandonnée par l'empereur d'Orient, eut attendu pour la trahir qu'elle fût en
possession du pouvoir, dont elle était redevable à sa courageuse fidélité.
Ils demandèrent la permission de se rendre en Afrique pour apprendre de la
bouche même du gouverneur rebelle les motifs d'une conduite qui leur semblait
inexplicable. La princesse consentit à cette démarche pourvu qu'elle fût
tenue secrète, et Bonifacius, touché du dévouement de ses amis s'ouvrit à eux
avec confiance eu leur montrant des lettres d'Aëtius qui, sous les apparences
de l'amitié, le prévenait que la cour, irritée contre lui, avait juré sa
perte tandis que d'un autre côté il le dénonçait secrètement à Placidie comme
cherchant à soulever l'Afrique pour s'y créer une domination indépendante[47]. La
révélation de cette odieuse fourberie excita au plus haut degré l'indignation
de la régente qui, depuis le meurtre de Félix, ne supportait qu'avec peine le
joug du chef barbare dont l'audace l'avait fait trembler jusque dans son
palais. Dès qu'une explication fraiche eut dissipé les nuages que de
mensongères délations avait élevés entre elle et le plus ancien champion de
sa cause, il fut facile d'arriver à une réconciliation complète. Victimes
d'une même perfidie, ils se pardonnèrent sans peine leurs torts réciproques.
Bonifacius, pour réparer les siens, essaya de déterminer les Vandales à se
retirer de l'Afrique. Mais ses anciens alliés, devenus ses ennemis, lui
répondirent par une guerre acharnée, et la faiblesse de ses ressources ne lui
permit pas même de tenir la campagne. Renfermé dans Hippone, il y fut assiégé
pendant près d'un an et vaincu ensuite dans une bataille rangée qu'il avait
essayé de livrer avec l'aide d'un corps nombreux de troupes auxiliaires
envoyées par l'empereur d'Orient. Ces échecs achevaient (le détruire la
puissance romaine dans une province d'où dépendait la subsistance du peuple
de Rome ; mais Placidie était moins préoccupée du danger de l'Empire que de
ses craintes personnelles, et ce fut précisément alors qu'elle rappela Bonifacius
d'Afrique pour l'opposer à Aëtius qui, désigné consul pour l'année 432,
revenait triomphant de son expédition dans les Gaules. A la
fin de la campagne de 43i, le vainqueur des Francs avait licencié son armée
et renvoyé dans ses foyers la noblesse gauloise dont il se défiait[48]. Il s'était mis en route pour
passer l'hiver en Italie et célébrer à Rome l'inauguration de son consulat
lorsqu'il apprit que la cour dont il venait de recevoir une si haute marque
de faveur, cessant enfin de dissimuler, lui avait retiré le commandement
général des milices et en avait investi Bonifacius, appelé à Ravenne pour
prendre possession de cette éminente dignité[49]. Furieux
à cette nouvelle, le chef sarmate rassemble tout ce qu'il peut trouver de
Barbares auxiliaires, passe les Alpes et vient livrer bataille à Bonifacius
qui marche au-devant de lui avec les légions d'Italie. Dans cette lutte
terrible où les deux plus grands capitaines du siècle se disputaient
l'autorité suprême, l'armée d'Aëtius fut vaincue ; mais son rival, emporté
par l'ardeur du combat, trouva la mort sur le champ de bataille au sein même
de la victoire. Placidie, inconsolable de la perte du général entre les mains
duquel elle venait de remettre ses destinées, s'empressa d'appeler au
commandement des milices, Sébastien, gendre du héros qui manquait à l'Empire
au moment où il commençait à réparer tout le mal qu'il lui avait fait[50]. Cependant
les troupes d'Aëtius avaient été tellement dispersées dans la déroute, que
lui-même fut réduit à fuir seul et sans défenseurs. Il se réfugia d'abord
dans une de ses terres en Dalmatie, puis ne s'y croyant pas encore en sûreté,
il passa chez les Huns, ses fidèles amis, et fut accueilli avec bienveillance
par leur roi Rugila. Avec l'aide de ce chef puissant, il lui fut facile de
reformer une armée toute composée de Huns, d'Hérules et d'autres peuples
slaves ou germaniques. A la tête de ces nouvelles troupes il rentra en Italie
avec une incroyable promptitude, et fut presque sous les murs de Ravenne
avant que la cour, troublée par la mort de Bonifacius, eût eu le temps de se
mettre en défense. Placidie, effrayée, s'empressa de conjurer la colère du guerrier
qu'elle venait de proscrire et qui reparaissait plus fort qu'avant sa
défaite. Sébastien chercha un asile à Constantinople. Aëtius, reçu en
triomphateur, reprit solennellement possession de la charge de maître des
milices et de la dignité de consul ; on rétablit même son nom dans les fastes
pour la durée des mois qu'il avait passés en exil. Enfin, pour mettre le
comble à sa haute fortune, on lui décerna le titre de patrice, le plus
éminent des honneurs auxquels un sujet de l'empire pût prétendre[51]. Ainsi
les tentatives de l'aristocratie romaine, pour secouer le joug de l'influence
barbare avaient encore échoué et cette influence continuait de dominer
l'empire d'Occident avec un ascendant irrésistible. Néanmoins l'expérience
avait instruit Aëtius des dangers qu'il courait en s'éloignant de la cour.
Pendant deux ans il ne quitta pas l'Italie et ne s'occupa que d'affermir son
autorité tandis que les provinces étaient livrées à l'anarchie et au pillage.
Les Suèves dévastaient l'Espagne. Genséric, délivré du seul adversaire qu'il
pût craindre, faisait toujours des progrès en Afrique, et les Gaules, à peine
pacifiées, étaient de nouveau embrasées par la guerre. Pendant
la courte, mais sanglante lutte que l'année 432 avait vu commencer et finir
en Italie les adversaires d'Aëtius, pour mieux assurer sa ruine, avaient
envoyé dans la Gaule des émissaires chargés de soulever contre lui les
populations qu'il venait de ramener avec peine sous le joug du pouvoir
impérial. Les Bourguignons, les Bretons de l'Armorique et surtout les Goths ;
animés d'une haine personnelle contre le chef sarmate, répondirent avec joie
à cet appel. Mais la marche des événements fit si rapide que leurs mouvements
ne purent éclater qu'après le triomphe définitif de l'ennemi contre lequel
ils étaient dirigés. En 433 et 434, les Bourguignons, établis depuis le
commencement du siècle dans l'Helvétie et le pays des Séquanes[52], envahirent la partie
méridionale de la première Belgique, c'est-à-dire le territoire des cités de
Toul et de Metz[53] ; les Bretons se rapprochèrent
de la Loire ; les Goths, qui jusqu'alors, selon l'usage des Barbares
colonisés, avaient occupé seulement les campagnes de l'Aquitaine[54] à l'exception de la ville de
Toulouse assignée pour résidence à leurs chefs, attaquèrent toutes les cités
de leur voisinage et sortant même des limites de leur province vinrent mettre
le siège devant Narbonne[55]. Aëtius,
placé entre deux périls n'osait se rendre en personne dans la Gaule, pour ne
pas abandonner entièrement l'Afrique. Cependant, du côté des Alpes, était
pour lui le danger le plus pressant et celui qui menaçait le plus ses
intérêts particuliers. Pour être plus libre dans ses mouvements, il se décida
à négocier avec Genséric auquel il céda les deux Mauritanies, c'est-à-dire
toutes les contrées comprises aujourd'hui dans l'empire du Maroc et la
régence d'Alger. Il ne resta aux Romains que la ville de Carthage avec la
province proconsulaire la Byzacène et la Numidie qui représentaient à peu
près le territoire actuel de la régence de Tunis, plus une partie des
districts de Bone et de Constantine. Pour déguiser l'immensité du sacrifice
cette cession fut faite aux conditions ordinaires de vassalité envers
l'Empire : Genséric donna son fils en otage, et promit, comme les autres
chefs des colonies barbares, de payer un tribut et de fournir des contingents
de troupes aux armées impériales[56]. Ce
traité fut conclu le 11 février 435, et immédiatement après /tétins se mit en
marche pour la Gaule avec son armée de Huns et d'Hérules. Il savait que la
province entière lui était hostile à l'exception des Alains qui lui étaient
toujours restés attachés, et des Francs qui, fidèles à leurs traités,
l'aidèrent de leurs contingents. Ses
premiers coups tombèrent sur les Bourguignons qui étaient les plus rapprochés
des frontières italiennes. Il les battit complètement, leur tua beaucoup de
monde, et les força de demander la paix et de renouveler leurs conventions
avec l'Empire[57], en rentrant dans leurs anciens
cantonnements. Mais ce malheureux peuple avait à peine fait sa soumission,
qu'il fut attaqué du côté du lac de Constance par les Huns qui, en remontant
le Danube, étaient arrivés jusqu'à la source de ce fleuve. Il est probable
que cette invasion des Huns du Danube avait été concertée avec AAtius, qui
voulait ainsi prendre les Bourguignons par derrière tandis qu'il les
attaquerait de front et qu'après avoir conclu la paix il n'eut pas le temps
d'en prévenir ses alliés, ou ne fut pas fâché de les laisser agir contre une
nation dont il se défiait. Quoiqu'il en soit, cette attaque fut fatale aux
Bourguignons qui perdirent dans le combat 20.000 hommes et leur roi
Gondicaire[58]. Mais leur résistance fut du
moins assez forte pour contraindre leurs ennemis à sortir de l'Helvétie, à
moins qu'on ne suppose, ce qui serait assez vraisemblable, que les Huns en se
retirant aient cédé aux représentations d'Aëtius. C'est
au milieu de ces événements que la plupart des historiens placent la
conversion des Bourguignons au christianisme. Cette opinion est fondée sur un
passage de l'écrivain ecclésiastique Socrate, qui raconte que les
Bourguignons, pressés par les Huns, songèrent, dans l'extrémité où ils
étaient réduits, à implorer le secours du dieu des chrétiens, et se rendirent
dans une ville des Gaules, où ils furent baptisés par un saint évêque, après
un jeûne de sept jours ; que dans la nuit même le roi des Huns, Uptar, mourut
subitement, et que le lendemain 3.000 Bourguignons ayant attaqué 10.000 Huns
les mirent en déroute[59]. Nous remarquerons d'abord que
cette espèce de miracle, rapporté par un historien byzantin, qui écrivait un
siècle plus tard, n'est mentionné dans aucun des auteurs gaulois
contemporains. Il n'en est question ni dans la chronique de Prosper, ni dans
celle d'Idace, ni dans le livre de Salvien qui, écrivant tout exprès pour
justifier les voies de la Providence, n'aurait pas négligé un fait si
favorable à son système. Grégoire de Tours a composé une histoire spéciale
des miracles arrivés de son temps, c'est-à-dire dans les Ve et VIe siècles.
Il est facile de voir qu'il a recueilli avec soin toutes les traditions de ce
genre qui pouvaient exister dans la Gaule, et qu'il n'a rien omis de ce qui
lui a paru avoir quelque fondement de vérité. Cependant il ne dit pas un mot
de la conversion et de la victoire miraculeuse des Bourguignons. C'est une
raison pour douter du fait rapporté par Socrate ; mais ce n'est peut-être pas
un motif suffisant pour le rejeter entièrement. En effet, nous savons, par
l'auteur de la vie de saint Germain, que saint Sévère, évêque de Trèves,
avait été vers ce temps prêcher le christianisme dans la première Germanie ou
l'Alsace habitée par les Allemands[60]. Ce saint missionnaire a donc
pu se trouver dans le voisinage du théâtre de la guerre entre les Huns et les
Bourguignons ; il a pu convertir au catholicisme un petit corps de
Bourguignons ariens, en les rebaptisant, comme on faisait alors pour tous les
hérétiques convertis et ces nouveaux catéchumènes ont pu remporter quelque
avantage sur un détachement ennemi. Mais, dans tous les cas, il n'y a eu là
évidemment qu'une escarmouche, un accident de guerre, un trait particulier de
la mission de saint Sévère recueilli par les moines d'Orient ; il n'y a pas
eu une victoire décisive, une conversion générale de la nation des
Bourguignons ; car un événement de cette importance n'aurait pas échappé aux
écrivains gaulois contemporains. D'ailleurs
la meilleure preuve que la nation des Bourguignons n'est pas devenue
catholique à cette époque, c'est que les événements postérieurs nous la
montrent toujours fidèlement attachée à l'arianisme[61]. J'ai dit plus haut que toutes
les nations de race gothique ou suève qui bordaient la ligne du Danube depuis
l'embouchure de ce fleuve jusqu'à sa source, avaient été converties au
christianisme par les missionnaires ariens que leur avaient envoyés les premiers
successeurs de Constantin. Le fait n'est pas contesté pour les Goths. Tout le
monde reconnaît qu'ils sont entrés dans l'Empire déjà chrétiens, mais
infectés de l'hérésie arienne, et qu'ils avaient avec eux des évêques, des
prêtres de leur nation dont le zèle pour cette hérésie fut la principale
cause de leurs collisions avec les populations catholiques. Il en
fut de même des Vandales, des Bourguignons et des autres peuples de race
suève, lorsqu'ils envahirent la Gaule en 407. Ils étaient aussi chrétiens,
mais Ariens. Procope nous le fait connaître en disant qu'ils avaient la même
constitution physique, la même langue, les mêmes mœurs que les Goths, et
qu'ils professaient la même religion, c'est-à-dire l'arianisme[62]. Leur attachement fanatique aux
doctrines d'Arius avait été exalté par les persécutions dont cette hérésie
avait été l'objet sous le règne de Théodose et dont la rigueur dut être
exagérée dans les récits des chrétiens dissidents, qui cherchaient hors des
frontières de l'Empire un asile contre la proscription. Aussi, dès leur
entrée dans la Gaule, on les vit excités par les évêques et les prêtres de
race barbare qui les accompagnaient, se baigner avec une joie féroce dans le
sang du clergé catholique, incendier les églises, et renverser les autels du
culte orthodoxe. Si l'on rejette cette opinion fondée sur le témoignage si
positif de Procope ; si l'on veut que les Vandales, les Bourguignons et les
Suèves aient été purement idolâtres à l'époque où ils entrèrent sur le
territoire romain, comment expliquera-t-on qu'ils soient devenus ariens dans
la Gaule où l'arianisme avait toujours eu peu de partisans, et où cette
hérésie était entièrement éteinte plus de trente ans avant l'invasion de 407
? Quelle date assignera-t-on d'ailleurs à leur conversion au christianisme ?
Pendant le séjour des Vandales et des Suèves dans la Gaule, on les voit
poursuivre avec acharnement le clergé gaulois, et dès qu'ils sont établis en
Espagne, on les y trouve' ariens au milieu d'une population catholique.
Supposera-t-on qu'après s'être convertis d'abord au catholicisme, ils se
seraient ensuite laissé entraîner à l'hérésie ? Outre l'invraisemblance qui
résulte pour cette hypothèse du peu d'influence que l'arianisme avait
conservé dans l'occident, une pareille mobilité n'est guère dans le caractère
des Barbares nouvellement convertis. On a toujours remarqué au contraire que
les néophytes de cette espèce s'attachent avec une ardeur d'autant plus vive
qu'elle est moins éclairée aux doctrines religieuses qui leur ont été
prêchées par leurs premiers missionnaires. Enfin notre dernier argument et le
plus fort de tous, c'est qu'aucun auteur contemporain n'a parlé de la
conversion des peuples suèves et vandales, ni des circonstances qui les auraient
amenés à embrasser plus tard l'hérésie d'Arius[63]. Or, il est impossible
d'admettre qu'un événement aussi grave ait été passé sous silence par des
auteurs ecclésiastiques témoins oculaires de l'invasion, et auxquels un fait
de cette nature devait inspirer plus d'intérêt que toutes les révolutions
politiques. Ne craignons donc point d'affirmer avec Procope que les Vandales,
les Suèves et les Bourguignons aussi bien que les Goths, étaient ariens avant
d'entrer dans l'Empire, et qu'après leur établissement dans les provinces,
ils restèrent attachés à cette hérésie qui fut la source de souffrances
infinies pour les populations romaines dont l'immense majorité était restée
fidèle à la foi catholique. Ces dissidences religieuses ont exercé une telle
influence sur les rapports des Barbares colonisés avec les anciens sujets de
l'Empire que j'ai cru devoir traiter cette question avec quelques
développements pour combattre une opinion généralement accréditée, mais qui
ne m'en paraît pas moins fausse. Je me hâte de revenir à l'exposition des
faits. L'année
435 suffit à Aëtius pour terminer la guerre contre les Bourguignons, et
aussitôt après, il envoya contre les Bretons de l'Armorique son lieutenant
Litorius Celsus, qui les repoussa facilement dans leurs anciennes limites.
Litorius était maître de la cavalerie des Gaules, et à ce titre il avait,
sous l'autorité supérieure du maître général des milices, le commandement des
troupes de cette province[64]. Quoique son nom semble
indiquer une origine romaine, il se faisait remarquer par cette valeur
impétueuse, ce courage aveugle qu'on regardait comme l'attribut des Barbares.
Intrépide chef de partisans, il passait comme l'éclair d'une extrémité de la
Gaule à l'autre avec ses sauvages escadrons d'Alains et de Huns qui
ravageaient tout sur leur passage. Au printemps de 436, ayant reçu la
soumission des Armoricains, il partit des bords de la Loire, traversa au
galop avec sa cavalerie tartare les plaines du Berry et les montagnes de
l'Auvergne, et parut inopinément sous les murs de Narbonne que les Wisigoths
assiégeaient depuis près de deux ans[65]. La ville manquait de vivres et
était sur le point de se rendre par famine. Litorius fait prendre un sac de
blé en croupe à chacun de ses cavaliers, puis, passant avec la rapidité de la
foudre à travers le camp des assiégeants, il entre dans la place qui se
trouve ravitaillée par ce singulier moyen. Le succès de cette audacieuse
tentative anime la garnison d'une nouvelle ardeur, et, secondée par ses
braves auxiliaires, elle force bientôt les Wisigoths à lever le siège[66]. En même
temps Aëtius arrive en personne pour se joindre à son lieutenant et réunir
toutes ses forces contre les tribus gothiques. C'étaient les seuls ennemis
qu'il eût encore à combattre dans la Gaule[67], et il existait entre cette
nation et lui une sorte de haine personnelle qui donna à cette lutte un
caractère remarquable de persistance et d'acharnement. Aètius s'était
empressé d'accueillir les premières offres de soumission des autres colons
barbares et s'était contenté de leur faire reconnaître la suzeraineté de
l'Empire en les laissant en possession des territoires qu'ils occupaient ;
mais de la part des Goths il ne voulut entendre aucune proposition de paix,
et pendant trois ans il leur fit une guerre d'extermination. Son but n'était
point de les soumettre, mais de les détruire ; il voulait faire disparaître
ce peuple du sol gaulois. De leur côté les Wisigoths ne négligèrent aucun'
moyen pour nuire à leur redoutable adversaire. Sébastien, gendre de Bonifacius,
qui avait osé un moment se présenter comme rival d'Utius et lui disputer le
commandement suprême, s'échappa de Constantinople où il s'était réfugié, et
parvint à passer dans l'Aquitaine. Les Wisigoths lui donnèrent des troupes
avec lesquelles il entra en Espagne et s'empara de Barcelone ; mais les
défaites réitérées de ses alliés ne lui permirent pas de se maintenir dans
cette ville, et il fut réduit à chercher un nouvel asile en Afrique auprès du
roi des Vandales[68]. Les
campagnes de la Gaule souffrirent horriblement de ces guerres d'Aëtius. Les
bandes d'Alains et de Huns, c'est-à-dire de Cosaques et de Tartares qui
composaient ses armées exerçaient, partout où elles passaient, d'affreux
ravages. Ces peuples étaient païens ; ils n'avaient point contre le
catholicisme la haine fanatique des Goths et des Vandales Ariens ; mais ils
ne respectaient rien de ce qui était l'objet de la vénération des chrétiens.
A Tours, les Huns de Litorius ne craignirent point de pénétrer dans la
basilique de Saint-Martin, et d'enlever la couronne d'or déposée sur le
tombeau du saint évêque[69]. A la vérité les auteurs
ecclésiastiques racontent que l'auteur de ce vol fut frappé de cécité. Mais
qu'on juge de ce que le pays eut à souffrir de la rapacité de ces Barbares
qui n'épargnaient pas même le sanctuaire le plus vénéré de la Gaule. Un épisode
de leur passage ou plutôt de leur course à travers l'Auvergne, mérite d'être
rapporté, car il peint bien les mœurs de cette époque et leur remarquable
analogie avec celles des temps chevaleresques du moyen-âge. Avitus, noble
gaulois, après avoir combattu avec gloire sous les drapeaux d'Aëtius, contre
les Bourguignons[70], était venu se reposer dans ses
terres, lorsqu'il apprit que les Huns, en traversant ses domaines, avaient
dépouillé et tué un de ses fermiers. Aussitôt il revêt ses armes, il s'élance
sur son -cheval et, piquant des deux il atteint les escadrons tartares. On
lui désigne le meurtrier de son vassal ; il lui crie de sortir des rangs et
de se mettre en défense ; il court sur lui, et d'un coup de lance il le
renverse mort dans la poussière ; puis, aux applaudissements de ces bandes
féroces, il se joint à Litorius pour prendre part à l'expédition de Narbonne. Les
cinq années qui s'écoulèrent de 435 à 440 furent plus funestes peut-être
encore à la Gaule que les six années de dévastations et de troubles qui
suivirent l'invasion vandale jusqu'à la pacification de 413. Aussi les
écrivains contemporains ne parlent qu'avec des cris de douleur de ces temps
malheureux on, suivant l'expression de Paulin, auteur d'une vie de saint
Martin, en vers, écrite vers 470[71], la Gaule, glacée de terreur,
subissait le joug des Huns auxiliaires, ces alliés pires que des ennemis, et
dont la férocité ne reconnaissait aucune loi. « Auvergne, ô ma patrie,
s'écrie Sidonius Apollinaris, tu as vu Litorius Celsus lancer à travers tes
campagnes ses escadrons de Scythes qui, se présentant comme amis, sous le
voile d'une alliance mensongère, détruisaient par le fer, la flamme, le
meurtre et le pillage, tout ce qui se rencontrait sous leurs pas. » En même
temps le fisc redoublait ses rigueurs pour solder et nourrir ces farouches
auxiliaires, et entretenir le luxe de la cour de Ravenne, tandis-que cette
cour corrompue accordait aux riches et aux hommes en crédit des exemptions
d'impôts qui rejetaient tout le fardeau des charges publiques sur les
citoyens pauvres et sans protecteurs. C'est à cette époque que se rapportent
les éloquentes déclamations de Salvien ; écrites vers 440, au milieu même de
ces scènes de désolation, elles furent le fidèle écho de la douleur publique,
la satire sanglante, mais juste, des épouvantables abus de l'administration
impériale. Réduits
au désespoir, les habitants des campagnes se réfugièrent dans les bois et se
formèrent en bagaudes ou rassemblements armés. Les pauvres serfs cultivateurs
se soulevèrent dans toute la Gaule ultérieure, c'est-à-dire dans la Celtique
de César[72], qui fut toujours le foyer le
plus actif de ces insurrections populaires. La sympathie qu'ils inspiraient,
même aux classes élevées dut être grande, puisque l'évêque Salvien osa
prendre leur défense et les justifier en rejetant sur leurs oppresseurs toute
la responsabilité des malheurs publics. Ils avaient élu pour commandant
suprême un paysan comme eux, nommé Tibaton, et bientôt leurs bandes prirent
assez de consistance pour forcer Aëtius d'envoyer contre eux une partie de
ses troupes. Mais ils ne purent résister à sa redoutable cavalerie ; tous
leurs chefs furent pris et périrent dans les supplices, et à la fin de
l'année 438 les grands rassemblements, dispersés, ne laissèrent après eux que
des débris de bandes errantes qui ne pouvaient plus donner d'inquiétudes
sérieuses[73]. Cependant
ces diversions, en contraignant le commandant des milices impériales à
diviser ses forces, permirent aux Wisigoths de prolonger leur résistance. Il
était d'ailleurs gêné dans ses opérations par la malveillance du préfet
Albinus qui lui disputait le produit des impôts et tâchait sans doute de
défendre les intérêts de la province contre les extorsions des chefs
militaires et les déprédations des Huns. Les conflits d'autorité entre ces
deux grands dignitaires devinrent si graves qu'on jugea nécessaire d'envoyer
tout exprès de Rome pour négocier entre eux une réconciliation, le diacre
Léon qui jouissait de l'estime générale et qui, élu pape pendant ce voyage
même, fut décoré par ses contemporains du titre de grand[74]. Enfin,
dégagé de toutes ces entraves, Aëtius, en 439, voulut essayer de porter les
derniers coups à la puissance des Goths. Dans les campagnes des années
précédentes, il les avait successivement chassés de toutes les positions
qu'ils occupaient dans l'Aquitaine, et il était parvenu à les renfermer dans
Toulouse, où il les tenait assiégés[75]. En vain ils demandaient la
paix et offraient de se soumettre à toutes les conditions qu'on voudrait leur
imposer, Aëtius n'écoutait aucune proposition[76]. Il avait juré leur perte et
elle semblait inévitable. Un événement imprévu les sauva. Litorius,
qui commandait les troupes assiégeantes, emporté par sa témérité ordinaire,
se fit prendre sous les murs de la place, au moment même où il venait de
repousser avec succès une sortie des assiégés[77]. Une fois maîtres de ce
précieux otage, ils se hâtèrent de renouer des négociations qu'on n'osa plus
repousser avec la même hauteur, et ils en profitèrent pour gagner du temps.
Sans doute ils étaient instruits des grands événements qui se préparaient à l'autre
extrémité de l'Empire, car tandis qu'Aëtius avait recours à ses ruses
habituelles pour obtenir la liberté de son lieutenant, tout-à-coup on apprend
que Genséric, rompant le traité conclu depuis quatre ans avec la cour
impériale, avait subitement repris les armes et s'était emparé par surprise
de la ville de Carthage. Ce fut le 14 des calendes de novembre, en plein
jour, qu'il entra, sans aucune résistance, dans cette grande cité, dont tous
les habitants, en pleine sécurité, étaient alors réunis au spectacle[78]. Il est donc probable que son
entreprise était concertée avec les ariens et les autres dissidents très
nombreux à Carthage[79], et l'on doit penser que les
Wisigoths l'avaient secrètement poussé à cette rupture qui seule pouvait les
sauver. La
prise de Carthage, suivie de l'entière destruction de la puissance romaine en
Afrique, répandit la terreur à Rome et dans toute l'Italie. Déjà l'on
annonçait que Genséric préparait une flotte pour attaquer la Sicile[80]. La cour de Ravenne tremblait
pour elle-même, et envoyait à Aëtius les ordres les plus pressants pour qu'il
conclût la paix à tout prix dans la Gaule, et qu'il se hâtât de venir
défendre le siège du gouvernement impérial. Le chef sarmate sentit avec rage
que sa proie lui échappait. Mais il fallut céder à la nécessité, et écouter
enfin sérieusement les propositions des Wisigoths. Litorius était mort dans
sa prison[81] ; c'était un obstacle de moins
à la conclusion du traité qui ne fut pas aussi désavantageux qu'on aurait pu
le craindre dans la fâcheuse situation des affaires. Ils se contentèrent de
rester en possession de l'Aquitaine aux conditions ordinaires de vassalité
envers l'Empire ; mais ils demeurèrent maîtres des villes qu'ils avaient
occupées au commencement de la guerre, en sorte que cette province fut
tout-à-fait soustraite à l'administration impériale[82]. Aëtius,
ayant ainsi achevé de pacifier la Gaule, voulut avant de quitter ce pays
prendre quelques mesures pour y prévenir le retour des rebellions et des
troubles. Il emmenait avec lui ses fidèles bandes de Huns, le plus ferme
appui de son pouvoir ; mais il laissait dans la Gaule les Alains, qui ne
l'avaient pas moins bien servi. Depuis qu'en 406, ces vaillantes tribus
s'étaient séparées des Vandales et s'étaient unies aux Francs, pour se ranger
avec eux comme fédérés sous les drapeaux de l'Empire, elles n'avaient point
quitté la province, et avaient pris part à tous les combats qui s'y étaient
livrés, sans y former aucun établissement. Il était temps de récompenser
leurs services et de leur assurer des demeures fixes. Les campagnes des
environs de. Valence, entre la Durance et l'Isère, avaient été de 410 à 413,
le principal théâtre des guerres acharnées qui avaient, décidé du sort des
usurpateurs de la Gaule. C'était là que Constantius avait vaincu les Francs
d'Ediobinc, et qu'Ataulphe, avec ses Wisigoths, avait exterminé les hordes
germaniques qui soutenaient Jovinus. Arrosées par tant de sang, dévastées par
'tant de peuples divers, ces malheureuses contrées ne s'étaient point
relevées de leurs ruines ; elles étaient restées désertes. Aëtius y établit
les Alains, sous la conduite de leur roi Sambida, qui avait succédé à leur
premier chef Goar[83]. Cette position était
admirablement choisie pour contenir à la fois les Bourguignons qui menaçaient
la rive gauche du Rhône, et les Wisigoths qui aspiraient à s'étendre jusqu'à
la rive droite. Aussi les Alains finirent-ils par succomber sous la haine des
deux nations puissantes entre lesquelles on les avait placés. Mais à l'époque
dont nous parlons, les Bourguignons, écrasés par les Huns, ne pouvaient
inspirer de crainte. Aëtius, qui voulait les relever pour les opposer aux
Wisigoths, ajouta à leur territoire la Savoie, qui formait la partie
orientale de la province Viennoise, et depuis ce temps les chefs des
Bourguignons fixèrent leur résidence à Genève[84]. A
l'autre extrémité de la Gaule, les dispositions malveillantes des Bretons de
l'Armorique et leurs liaisons avec les rebelles de l'ouest donnaient encore
des inquiétudes. Pour s'assurer de leur soumission, Aëtius résolut d'établir
une seconde colonie d'Alains sur les frontières de l'Anjou entre la Loire et
les limites du territoire où commandaient les chefs bretons. Mais ces
contrées n'étaient point désertes comme les environs de Valence ; l'annonce
de l'occupation d'une partie de la province par une colonie barbare répandit
l'effroi sur les bords de la Loire et dans toute l'Armorique. Les Alains
s'étaient rendus particulièrement odieux dans ces contrées, où pendant les
guerres précédentes, ils avaient donné tant de preuves de leur rapacité et de
leur mépris pour les choses saintes. Dans leur détresse, les Armoricains
implorèrent la clémence d'Aëtius, et lui adressèrent les plus humbles
supplications en offrant toutes les garanties qu'on pouvait désirer de leur
fidélité à l'Empire. Mais le maître des milices, depuis longtemps irrité
contre eux, ne répondit à leurs prières qu'en pressant par de nouveaux ordres
l'exécution des mesures qu'il avait arrêtées. Alors ils cherchèrent un
intercesseur assez puissant pour porter leurs doléances jusqu'au pied du
trône impérial e et ils crurent l'avoir trouvé dans un des prélats les plus
vénérés de la Gaule, saint Germain, évêque d'Auxerre[85]. Les
vertus de saint Germain, sa haute piété, son éloquence inspirée avaient dû
lui attirer le respect du clergé et des fidèles. Mais d'autres causes encore
contribuaient à lui concilier les sympathies des populations celtiques. Il
appartenait par sa naissance à cette vieille aristocratie gauloise dont
l'influence avait survécu à la conquête romaine, et conservait après quatre
siècles d'occupation étrangère de profondes racines dans le sol. Sa famille
était la plus noble et la plus riche parmi les familles sénatoriales de la
cité d'Auxerre[86]. Le vieux sang des Celtes
bouillonnait dans ses veines ; dans sa jeunesse, il passait sa vie à la
chasse, et fidèle aux superstitions païennes de ses ancêtres, il suspendait à
l'arbre sacré des druides les dépouilles des animaux qu'il avait tués. Les grandes
écoles de la Gaule n'existaient plus depuis la ruine de Trèves, et toute la
jeunesse noble était forcée de compléter ses études à Rome. Germain y alla
passer quelques années, et en revint avec une réputation d'éloquence et de
savoir qui, jointe à sa haute naissance, lui fit obtenir les titres de duc et
de gouverneur de sa province natale[87]. Un
saint évêque d'Auxerre, Amator, sentit quelle force pouvait donner au
christianisme l'adhésion de ce jeune patricien, déjà si influent sur ses
compatriotes ; il réussit à le convertir, et le voyant aussi ardent dans son
zèle pieux qu'il rayait été dans ses goûts sauvages, il le désigna pour son
successeur. En 42g, les évêques des Gaules, réunis en concile, résolurent
d'envoyer saint Germain dans la Grande—Bretagne avec saint Loup, évêque de
Troyes, pour y combattre les erreurs de Pélage, très accréditées dans cette
He où elles avaient pris naissance. Le saint prélat accepta cette mission, et
attaqua avec succès l'hérésie par les armes spirituelles ; mais il ne s'en
tint pas là. Abandonnée par les troupes romaines depuis le départ de
Constantin, en 407, la partie civilisée de l'île était sans cesse désolée par
les incursions des montagnards du Nord et des pirates saxons. A la vue de ces
désastres, saint Germain se souvint de son ancien métier ; il rassembla les
guerriers bretons, les plaça en embuscade avec l'instinct du chasseur, et
leur fit remporter une victoire complète sur les Scots, dont quelques- uns à
peine échappèrent à la destruction de leurs bandes. Depuis ce temps, les
Bretons regardèrent saint Germain comme leur patron et leur protecteur naturel,
et il y eut entre eux et lui un échange de dévouement et d'affection. Il
revenait de la Grande-Bretagne, où il avait fait un second voyage avec saint
Sévère, évêque de Trèves, lorsque les Armoricains le supplièrent de prendre
leur défense et d'appuyer leurs réclamations[88]. La
demande était tardive, car déjà les Mains s'étaient mis en marche pour
prendre possession du territoire qui leur avait été assigné. Cependant saint
Germain ne se découragea point. Partant des bords du Rhône pour se rendre aux
bords de la Loire, cette troupe barbare devait suivre la route qui conduisait
d'Autun à Orléans, par Decize, Nevers et Montargis[89], et longer par conséquent les
limites du diocèse d'Auxerre. Le saint prélat ne craignit pas d'aller seul
au-devant de ces farouches escadrons ; il passa hardiment au milieu d'eux,
et, abordant leur chef Eochar, il le pria de suspendre sa marche, jusqu'à ce
qu'on eût reçu la réponse de l'empereur aux suppliques qui lui avaient été
adressées. Le chef barbare ne voulut rien entendre et poussa son coursier en
avant pour se soustraire à des plaintes importunes. Mais saint Germain saisit
la bride du cheval et osa l'arrêter, en criant à Eochar qu'il n'irait pas
plus loin sans l'avoir écouté. L'intrépidité de ce vieillard sans armes
frappa d'étonnement le chef des Alains. Le féroce païen obéit malgré lui à
l'ascendant moral du prêtre chrétien ; et subjuguée par sa vive éloquence, il
consentit à rebrousser chemin et à retourner à Valence pour y attendre la
décision de l'empereur[90]. Le
respect qu'inspiraient partout les vertus de saint Germain était tel que ses
réclamations furent d'abord favorablement accueillies et l'ordre d'Aëtius
révoqué[91]. Mais quelques années après,
vers 446, de nouveaux soulèvements ayant éclaté dans la Gaule ultérieure, et
les Bretons ayant encore appuyé les révoltés, la cour irritée prescrivit
l'exécution immédiate des mesures qu'elle avait consenti à suspendre[92] et les Mains se rendirent sur
les bords de la Loire. Alors les habitants désespérés essayèrent de les
repousser par la force et leur opposèrent une résistance opiniâtre ; ce ne
fut qu'après avoir exterminé une partie de la population qu'ils purent enfin
prendre possession du territoire qu'on leur avait assigné[93]. Saint Germain, qui s'était
rendu en personne à Ravenne pour plaider encore la cause de ses chers
Bretons, mourut dans cette ville, où il avait été retenu par, les instances
de la régente ; Placidie le comblait d'égards et implorait sans cesse le
secours de ses prières et de ses conseils. J'ai cru devoir insister sur cet
épisode, parce qu'il peint très bien l'état social de cette époque et la
manière dont les colonies barbares s'établissaient par l'autorité impériale,
malgré la résistance des peuples qui donnait, souvent à l'exécution de ces
mesures prescrites par le gouvernement lui-même l'apparence d'une guerre
d'invasion[94]. Lorsqu'Aëtius
quitta la Gaule à la fin de l'année 440, il la laissa entièrement pacifiée,
mais dévastée par les guerres des dix années précédentes, écrasée par les
impôts, dépeuplée par la misère et la famine. Malgré les victoires de ce
grand capitaine, son énergie et son infatigable activité, l'autorité
impériale, après cette lutte de dix ans, se trouva encore plus affaiblie dans
la province qu'à l'époque de la mort d'Honorius. A la vérité tous les
Barbares établis sur le sol gaulois, à l'exception des Allemands qui
occupaient la Germanie ou l'Alsace, avaient reconnu la suzeraineté de
l'Empire. On avait même obtenu l'évacuation de Trèves par les Ripuaires, et
l'ancienne capitale des Gaules semblait avoir recouvré- sa liberté ; mais
cette grande ville, ruinée et déserte, n'était plus qu'un amas de décombres,
et l'on n'avait reconquis que son cadavre ; comme elle était trop éloignée du
centre des possessions romaines pour qu'on pût espérer de la défendre, on ne
lui avait rendu aucun des établissements qui faisaient sa richesse et sa
gloire. Au
midi, la province Viennoise avait été partagée entre les Alains et les
Bourguignons. Au nord les Francs-Saliens s'étaient étendus jusqu'à la Somme.
Les Wisigoths étaient devenus maîtres absolus dans l'Aquitaine et dominaient
dans toutes les villes de cette belle contrée où la civilisation romaine
s'était développée avec tant d'éclat. Toutes ces colonies barbares s'étaient
consolidées, agrandies, fortifiées. En échange d'une vaine apparence de
soumission et de vassalité, elles avaient obtenu la reconnaissance légale de
l'occupation des provinces qu'elles avaient envahies, et l'œuvre de la
violence, légitimée aux yeux des peuples, avait acquis tous les caractères de
la stabilité. Ce fut alors seulement que les chefs des colons fédérés furent
vraiment rois, et qu'il y eut des monarchies barbares dans la Gaule,
monarchies vassales, il est vrai, du grand Empire, mais pleines de sève et de
vigueur au sein d'une civilisation défaillante, et prêtes à secouer le joug
d'une dépendance plus apparente que réelle. « Malheureux temps, s'écrie
Prosper, où nulle province n'était exempte de l'occupation barbare, où
l'odieuse hérésie d'Arius, favorisée par ces nations impies, semblait devoir
usurper le caractère d'universalité que l'Église catholique réclame comme le
signe impérissable de sa mission divine ![95] » Après
le départ d'Aëtius la Gaule demeura longtemps immobile, comme si elle eût
encore senti la pression de cette main puissante, et depuis la pacification
de 44o jusqu'à l'invasion des Huns, en 451, la paix n'y fut point troublée.
Les seuls événements de quelque importance que les chroniques contemporaines
y signalent dans cet espace de dix ans, sont l'établissement à main armée des
Alains sur les bords de la Loire, et un commencement d'insurrection dans la
population des campagnes, vers 445 ou 46. Mais les tentatives qui furent
faites à cette époque pour ranimer les soulèvements des bagaudes n'eurent
qu'un faible retentissement. Ce n'était plus, comme en 436, l'élan spontané
d'un peuple entier courant aux armes sous la conduite de chefs pris dans son
sein pour se venger de ses oppresseurs ; c'était une conspiration tramée dans
les villes par quelques hommes appartenant à la classe éclairée, et qui
échoua au milieu de la lassitude générale. Le principal moteur de
l'insurrection paraît avoir été un médecin nommé Eudoxius, homme d'un mérite
distingué et d'un esprit turbulent, qui, après l'avortement de ses complots,
fut forcé de se réfugier chez les Huns[96]. La
position de l'Espagne, cette ancienne dépendance de la préfecture des Gaules,
était alors bien différente. Depuis le commencement du siècle, ce malheureux
pays n'avait jamais cessé d'être en proie aux ravages de la guerre. Les
armées romaines, les contingents gothiques, les Suèves, les Vandales,
l'avaient dévasté tour-à-tour. Après le départ des Vandales pour l'Afrique,
en 427, les Romains avaient repris possession de la Bétique et de la partie
méridionale de la Lusitanie où s'étaient d'abord fixés les Mains qui furent
exterminés, en 416, par les Wisigoths. Des trois peuples qui avaient pénétré
en Espagne à la suite de la grande invasion de 407, il n'y restait plus que
les Suèves répandus dans la Galice et dans le nord de la Lusitanie,
c'est-à-dire dans toutes les contrées situées entre le Tage et l'Ebre. Dans
ces contrées mêmes l'occupation était loin d'être complète. En général les
Barbares ne dominaient que dans les campagnes et dans les villes ouvertes.
Renfermés dans les châteaux et les places fortifiées, les habitants du pays
s'y défendaient avec succès et conservaient autour de leurs 'remparts un
certain rayon de territoire qui fournissait à leur subsistance[97]. Dans quelques villes où les
Suèves étaient entrés par capitulation, ils habitaient en commun avec la
population romaine qui conservait ses magistrats et ses lois. Tel était
l'état de choses que les hasards de la guerre avaient créé, et qu'on s'était
efforcé de régulariser par des traités sans cesse renouvelés et sans cesse
rompus au milieu des collisions continuelles qui résultaient du contact et du
mélange de deux races naturellement ennemies. Aëtius,
pendant les dix ans qu'il employa à pacifier la Gaule, ne put accorder à
l'Espagne les secours qu'elle implorait. Il se contenta d'y envoyer le comte
Censorius, avec la mission spéciale de maintenir la paix dans les provinces
envahies soit en négociant avec les Suèves, soit en armant au besoin les
habitants pour leur résister. Censorius s'acquitta de cette mission avec
habileté, et réussit à arrêter le cours des hostilités, à cette époque
critique, où l'Espagne, livrée à elle-même, ne devait compter pour sa défense
que sur ses propres ressources. A la vérité une circonstance heureuse seconda
ses efforts : le roi des Suèves, Herménéric, l'un des premiers chefs de
l'invasion de 407, était accablé par les infirmités de la vieillesse, et
l'état de maladie dans lequel il languit pendant sept ans, retint sa nation
entière dans l'inaction[98]. Il mourut après avoir
renouvelé une dernière fois avec les Romains de la Galice les conventions
qui, garantissaient leur indépendance, et eut pour successeur son fils
Rechila, qui, jeune, actif, ambitieux, n'hérita point de ses dispositions
pacifiques. La
guerre contre les Wisigoths de l'Aquitaine se poursuivait alors avec
acharnement, et la conflagration s'était étendue jusqu'en Espagne. Le comte
Sébastien, le gendre de Boniface, l'ennemi personnel d'Aëtius, avait franchi
les Pyrénées avec une armée de Goths, et s'était emparé de Barcelone.
L'administration romaine avait été désorganisée par cette irruption et le
commandant des milices, Andevotus, s'était retiré dans la province de
Carthagène avec un petit nombre de troupes. Rechila sentit combien les circonstances
étaient favorables à l'accroissement de sa puissance, et résolut d'en
profiter. Il était d'ailleurs poussé à la guerre par les Wisigoths qui
cherchaient partout des ennemis à l'Empire, et par le roi des Vandales,
Genséric, qui, dans cette même année, 439, rompit brusquement ses traités
avec le gouvernement impérial en prenant Carthage par surprise. Le jeune chef
des Suèves appela toute sa nation aux armes, battit la faible armée
d'Andevotus, sur les bords du Xénil, et s'empara de la Bétique. De là il
passa dans la Lusitanie, prit Mérida, qui était la principale place de cette
province, et força le comte Censorius de capituler dans Mertola, où il
s'était renfermé[99]. Mais pendant qu'il étendait
ainsi ses conquêtes, les armées romaines triomphaient dans la Gaule où les
Wisigoths, forcés de renouveler leurs conventions avec l'Empire, rentraient
dans la condition des fédérés. N'ayant plus d'ennemis au nord des Pyrénées le
gouvernement impérial tourna son attention vers la péninsule. La fuite de
Sébastien lui avait rendu la libre possession de la Tarragonaise. Le général
romain, Vitus, y fut envoyé avec quelques légions auxquelles se joignirent de
nombreux contingents auxiliaires que fournirent les Wisigoths fidèles à leurs
nouveaux engagements[100]. On se flattait avec cette
armée de rétablir la puissance romaine Espagne comme elle l'avait été dans la
Gaule ; mais la lâcheté du général et l'indiscipline des soldats trompèrent
ces espérances. Battu dans toutes les rencontres, poursuivi même par les
habitants auxquels ses exactions l'avaient rendu odieux, Vitus fut réduit à
prendre la fuite, laissant la province exposée sans défense aux incursions
des Barbares[101]. Le
gouvernement impérial se trouva heureux de conclure avec les Suèves un traité
par lequel on leur abandonna la Galice, la Bétique et la Lusitanie[102]. Il ne resta à l'Empire que la
province de Carthagène et la Tarragonaise c'est-à-dire les royaumes de Murcie
et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. Les populations du nord retranchées
à l'abri de leurs montagnes se maintinrent indépendantes dans la Navarre, la
Biscaye et es Asturies. En
traitant avec les Barbares on avait rendu à la péninsule ibérique une
apparence de calme ; mais les désastres de la guerre avaient fait peser sur
les habitants des campagnes des souffrances intolérables. Poussés au
désespoir par les déprédations des soldats et les exactions du fisc, ils se
formèrent en bagaudes ou confédérations armées, et s'insurgèrent en masse
dans les contrées encore soumises à l'administration impériale. Les armées de
l'Empire, dont les contingents gothiques formaient la principale force,
avaient fait autant de mal à l'Espagne, que les Huns et les Alains,
auxiliaires de Litorius, en avaient fait à la Gaule ; le fisc, épuisant
toutes ses ressources pour fournir à la solde et à la subsistance des troupes
y avait exercé les mêmes rigueurs ; enfin les insurgés espagnols trouvaient,
dans les populations indépendantes de la Navarre, le même appui que les
insurgés gaulois avaient reçu des Bretons de l'Armorique. Cette seconde
insurrection eut même un caractère plus grave que la première. Les bagaudes
ou, si l'on veut, les guérillas de la Catalogne et de l'Aragon ne purent
jamais être entièrement soumis. Cependant après la paix conclue avec Rechila,
Asturius, qui avait remplacé Vitus, dans le commandement des milices, put
réunir toutes ses forces contre les paysans insurgés ; il les cerna dans les
plaines de Tarragone et en fit un affreux carnage. L'année suivante son
gendre Mérobaude, dont le nom semble indiquer une origine franque, poursuivit
les débris des bandes jusque dans la Navarre, et acheva de les détruire près
d'Araceli, aujourd'hui Araquil. Les tentatives de soulèvement qui eurent lieu
dans la Gaule, à la même époque, ne furent que le contre-coup de ces grands
mouvements populaires qui se renouvelèrent en Espagne, à diverses reprises,
jusqu'à la fin du siècle. Les services d'Asturius furent récompensés, en 449,
par la dignité de consul[103]. Une
autre dépendance de la préfecture des Gaules, la Grande-Bretagne[104], échappa vers le même temps,
non-seulement à l'autorité des empereurs, mais encore à l'influence de la
civilisation romaine. J'ai déjà dit que depuis le départ de l'usurpateur
Constantin, en 407, les Bretons, abandonnés à eux-mêmes, avaient chassé les fonctionnaires
impériaux et s'étaient créé un gouvernement national à la tête duquel se
mirent les principaux membres de l'aristocratie locale, décorés par les
écrivains latins du titre de roi, qu'on attribuait alors à tous les chefs des
nations indépendantes. Ils se trouvèrent ainsi soustraits par le fait à
l'administration romaine ; ils ne payèrent plus d'impôts ; ils n'envoyèrent
plus de recrues aux armées ; car la partie de la population en état de porter
les armes suffisait à peine à repousser les attaques continuelles des Scots
et des Saxons. Cependant
ils ne se regardèrent jamais comme entièrement séparés du corps de l'Empire.
Vers la fin du règne d'Honorius, ils demandèrent du secours à l'empereur
comme à leur souverain légitime. Ou leur envoya quelques troupes qui les
aidèrent à relever les murailles construites par Sévère pour protéger le nord
de l'île contre les incursions des montagnards[105]. Mais bientôt ces soldats
furent rappelés, et il n'en revint point d'autres. Les Bretons n'en
conservèrent pas moins des relations très intimes et très fréquentes avec la
Gaule, et surtout avec leurs compatriotes établis dans l'Armorique. Beaucoup
d'entre eux allaient même à Rome pour y compléter leurs études ou pour s'y
établir et y exercer des professions libérales. Lorsque le moine Pélage s'y
fixa et s'y rendit célèbre par la hardiesse de ses enseignements
théologiques, personne ne lui contesta la qualité de Romain. Ce peuple,
essentiellement religieux, entretenait une correspondance active avec
l'Église de Rome et le clergé gaulois. Nous avons parlé plus haut des voyages
de saint Germain dans la Grande-Bretagne, et des services qu'il rendit à ce
pays. Ainsi, malgré sa position indépendante vis-à-vis du gouvernement
impérial, la Grande-Bretagne n'avait point cessé de faire partie du monde
romain ; elle y tenait par les mœurs par le langage, par la religion, par
tout ce qui constitue la nationalité d'un peuple. Vers
445, la discorde se mit entre les chefs bretons. Les Saxons, appelés comme
auxiliaires par les partis qui se disputaient le pouvoir, profitèrent de ces
divisions intestines pour pénétrer jusqu'au cœur de l'île, et dès-lors ils
n'en sortirent plus. Le pays entier devint le théâtre d'une lutte sanglante
qui se prolongea pendant plus d'un demi-siècle et finit par
l'assujettissement de toute la contrée au joug des Saxons, et par
l'extermination de la population indigène, dont une faible partie seulement
se réfugia sous la conduite du fameux roi Arthur, dans le district montagneux
connu sous le nom de pays de Galles, où elle maintint son indépendance
pendant près de huit cents ans. Mais dans cette vie de combats et de misères,
les dernières traces de la civilisation romaine ne tardèrent pas à s'effacer
; la langue latine fut oubliée et remplacée par l'idiôme celtique, que la
masse du peuple n'avait jamais cessé de parler ; le catholicisme lui-même
s'altéra, et les Gallois redevinrent ce qu'avaient été les Bretons avant
César[106]. L'historien Beda nous a
conservé, d'après Gildas le Sage, le chroniqueur du vie siècle, la lettre
touchante que ces infortunés adressèrent à Aëtius, à l'époque de son
troisième consulat, c'est-à-dire en 446, pour implorer les secours de
l'Empire : « Les Barbares, disaient-ils, nous repoussent vers la mer ; la mer
nous repousse vers les Barbares ; partout nous rencontrons la mort[107]. » Ces cris de détresse d'un
peuple à l'agonie n'émurent point le commandant des milices impériales, et il
ne paraît pas même que dans toute cette période de 440 à 450, il ait passé
une seule fois les Alpes. Toute son attention était absorbée par les dangers
de l'Italie et de la Sicile, qu'il défendait avec peine à l'aide des secours
fournis par l'empire d'Orient contre les entreprises continuelles de Genséric[108]. En 442,
un traité, dont le roi vandale put dicter les conditions, suspendit
momentanément cette lutte où s'épuisaient sans résultat les ressources des
deux empires. Genséric conserva toutes ses conquêtes ; il resta maître de
Carthage, la noble rivale de Rome, et des riches provinces de la
Proconsulaire, de la Byzacène et de la Numidie. Mais comme l'Italie ne
pouvait se passer entièrement des moissons africaines, il consentit à rendre
à l'Empire les deux Mauritanies, malheureuses contrées, qui avaient été pendant
quinze ans le théâtre de la guerre, et où il ne laissait que des ruines[109]. Ce désastreux échange fut le
seul fruit des efforts immenses que Rome et Constantinople avaient faits de
concert pour recouvrer l'Afrique. A cette
époque, Aëtius gouvernait l'empire d'Occident avec une autorité presque
absolue. Placidie, comprenant enfin que la puissance suprême qu'elle avait si
ardemment désirée était un poids trop lourd pour la main d'une femme, s'était
résignée à abandonner au maître des milices l'exercice réel du pouvoir. Quant
à Valentinien, dont elle avait à dessein prolongé l'enfance, quoi qu'il eût
déjà plus de vingt ans, et qu'il eût épousé, dès 437, Eudoxie, fille de
l'empereur d'Orient Théodose, il ne paraissait pas songer à secouer les liens
de la tutelle sous laquelle il avait toujours vécu. Aëtius était donc
empereur de fait ; il n'avait plus de rival à craindre, et sa puissance
semblait reposer sur des bases inébranlables, lorsqu'il se vit privé d'une
alliance qui en avait été jusqu'alors le principal fondement. Nous
avons vu tout ce qu'avait fait pour lui le roi des Huns, Rugila, son ami dans
tous les temps, son protecteur dans l'adversité, et le plus ferme appui de sa
grandeur. Ce prince tartare avait commencé la fortune d'Aëtius, en lui
accordant les secours qu'il sollicitait au nom de l'usurpateur Jean ; il
l'avait relevé dans sa disgrâce, et lui avait donné l'armée avec laquelle il
triompha des intrigues de la cour de Ravenne et des soulèvements de la Gaule.
Tant que Rugila vécut, ces relations intimes n'éprouvèrent aucune altération,
et les Huns demeurèrent les plus fidèles alliés de l'Empire, qui se servit
contre tous ses ennemis de leurs contingents auxiliaires. Mais après sa mort,
arrivée en 441, ses deux neveux Attila et Bléda, prirent le commandement suprême
des tribus tartares, et sentirent aussitôt la nécessité de se signaler par
quelque entreprise qui pût leur donner sur leurs compatriotes l'ascendant que
ces hordes belliqueuses n'accordaient qu'à la valeur. Les Huns, comme les
autres Barbares, avaient sans cesse les regards tournés vers l'Empire, où la
civilisation étalait toutes ses richesses sous les plus beaux climats du
monde. Il fallait donc que leurs jeunes chefs montrassent ce but à leur
cupidité pour gagner leur affection, et d'ailleurs ils étaient excités à la
guerre par les menées secrètes de Genséric, qui cherchait tous les moyens
d'opérer une diversion sur les frontières, afin de pousser plus librement ses
conquêtes au cœur même de la domination romaine. Depuis
la dispersion des peuples suèves, au commencement du Ve siècle, le principal
siège de la puissance des Huns avait été établi sur les confins de la
Pannonie, dans la partie nord de la Hongrie moderne, entre le Danube et les
monts Krapacks. Placés ainsi au point de jonction des limites des deux
empires, ils pouvaient à leur choix attaquer l'un ou l'autre. Mais leur
alliance avec l'empire d'Occident avait été pendant vingt ans si intime qu'il
était difficile de la rompre subitement. Des corps nombreux de leurs
compatriotes étaient encore sous les drapeaux d'Aëtius, et ce fut sans doute
par ce motif qu'ils se jetèrent de préférence sur les provinces qui
dépendaient de la cour de Constantinople. En 442,
ils passèrent le Danube et ravagèrent la Mésie et la Thrace. L'occasion était
favorable ; les frontières étaient dégarnies de troupes, car toutes les
forces de l'empire d'Orient avaient été absorbées dans la grande expédition
maritime qui fut envoyée en 441 sur les côtes de la Sicile pour aider
Valentinien à repousser les attaques des Vandales. Théodose s'empressa de
rappeler ses soldats et sa flotte[110] ; mais avant leur retour,
effrayé des progrès des Huns et tremblant de les voir arriver jusque sous les
murs de sa capitale, il se décida à acheter leur retraite au poids de l'or,
en se soumettant pour l'avenir à la condition avilissante d'un tribut annuel.
En même temps Valentinien, privé du secours de l'armée d'Orient, se vit forcé
de conclure avec Genséric le honteux traité dont nous avons parlé plus haut.
Ainsi, l'invasion des Huns fit peser à la fois sur les deux empires une
double humiliation. Les
succès des hordes tartares, enrichies des trésors de Byzance, consolidèrent
le pouvoir de leurs jeunes chefs ; mais l'union ne pouvait subsister
longtemps entre deux princes également féroces, hardis et ambitieux. En 444,
Attila assassina son frère et resta seul maître de la vaste domination des
Huns[111]. Cette puissance était alors
aussi formidable par ses éléments que gigantesque dans son étendue. Après un
siècle de combats, les Huns s'étaient avancés depuis la mer Caspienne
jusqu'aux sources du Danube. Ils avaient assujetti toutes les hordes nomades qui
habitaient les steppes comprises entre le Don, le Volga et les autres grands
fleuves de la Russie Méridionale ; toutes les nations slaves, depuis le
Niémen jusqu'à la Vistule, et depuis le Danube jusqu'à la Baltique,
reconnaissaient leur suzeraineté ; ils comptaient même parmi leurs sujets une
branche de la race gothique, la puissante tribu des Ostrogoths, qui, dans les
grandes luttes du IVe siècle, avait déserté la cause commune pour se ranger
sous les drapeaux des chefs tartares ; enfin, ils occupaient entre le Danube
et la forêt Hercynienne l'ancien territoire des Suèves dont ils avaient
chassé ou détruit les habitants. Les auteurs contemporains exprimaient en
deux mots l'immensité de cet empire : « Toute la Scythie et toute la
Germanie, disaient-ils, obéissent à Attila[112]. » On ne sera point étonné de
l'effroi qu'inspirait cette puissance colossale, si l'on songe que c'était la
concentration dans la main d'un seul homme des forces de toutes les races
barbares contre lesquelles l'Europe civilisée luttait avec peine depuis cinq
cents ans[113]. Attila
ne s'occupa d'abord que d'affermir son autorité en la faisant reconnaître par
toutes les tribus des Huns disséminées dans le vaste espace qu'embrassaient
leurs conquêtes, et pour s'assurer de leur soumission, il porta ses armes
jusqu'aux bords de la mer Caspienne et jusqu'aux steppes de l'Asie centrale.
Mais lorsqu'il ne vit plus dans cet immense territoire que des sujets
obéissants, et prêts à se lever à sa voix pour envahir le reste du monde,
l'enivrement de l'orgueil s'empara de lui ; tous ses actes, toutes ses
paroles prirent ce caractère d'exaltation surhumaine qu'on retrouve dans le
langage des autres grands chefs de la race tartare, tels que les Timur ou les
Gengis, et dont l'empreinte affaiblie se reconnaissait encore naguères dans
les insolents protocoles de la diplomatie turque. Nulle part la sauvage
grandeur d'Attila n'est mieux peinte que dans les récits du rhéteur Priscus,
envoyé près de ce prince en ambassade par l'empereur d'Orient. On y voit le
roi des Huns, toujours la menace et l'insulte à la bouche, traitant les
Romains en esclaves révoltés et refusant de reconnaître même pour égaux les
augustes successeurs des Césars dont tous les autres rois barbares
ambitionnaient de devenir les vassaux. Satisfait
de compter l'empereur de Constantinople au nombre de ses tributaires, c'était
sur l'empire d'Occident qu'il portait maintenant ses projets de conquêtes.
Son langage devenait de jour en jour plus impérieux, ses exigences plus
hautaines. Il cherchait des occasions de guerre dans les prétextes les plus
futiles, et il y a peut-être quelque vérité dans ce que les historiens
byzantins rapportent des prétentions qu'il aurait élevées à la main
d'Honoria, sœur de Valentinien, et au partage de l'Empire, en se fondant sur
une promesse de mariage que cette jeune princesse, à peine âgée de quinze
ans, lui aurait secrètement adressée dans un moment d'enthousiasme romanesque[114]. Néanmoins
il ne paraît pas qu'il ait allégué ces prétendus droits, lorsqu'en 450 il
envoya une ambassade à Valentinien pour expliquer les motifs de l'invasion
qu'il méditait contre la Gaule. Les raisons par lesquelles il essayait alors
de voiler ses desseins hostiles étaient plus sérieuses et plus conformes au
caractère des nations barbares et aux mobiles ordinaires de leur politique. Il
annonçait l'intention de poursuivre les Wisigoths, ces anciens ennemis des
Huns, jusqu'au fond de l'Aquitaine, où ils s'étaient réfugiés pour échapper
au joug qu'une portion de leur race avait accepté sans résistance, et il
proposait à l'empereur de s'unir à lui pour exterminer un peuple également
odieux aux Tartares et aux Romains[115]. En même temps, avec l'esprit
de ruse familier aux Barbares, il avait essayé d'endormir les Wisigoths dans
une fausse sécurité, en se présentant à eux comme le vengeur de toutes les
nations courbées sous le joug de Rome. La cour
de Ravenne sentit la première le piège qui lui était tendu ; elle comprit que
les Huns une fois introduits dans l'Empire, lui seraient encore plus funestes
que les Goths ne l'avaient été, et elle profita adroitement des ouvertures
d'Attila pour raffermir la fidélité chancelante de Théodoric, en l'éclairant
sur les perfides projets de leur ennemi commun. Jornandès nous a conservé la
substance de la lettre écrite à ce prince au nom de Valentinien. On y trouve
une phrase qui prouve la vérité de ce que nous avons dit plus haut de la
condition des peuples fédérés, que le gouvernement romain considéra toujours
comme faisant partie intégrante de l'Empire : « Secourez, dit Valentinien à
Théodoric, l'État dont vous êtes membre : auxiliamini rei publicœ cujus
membrum tenetis. » Le salut de l'Empire dépendait de cette
négociation importante, et Avitus, qui en fut chargé, contribua beaucoup à en
assurer le succès par l'ascendant qu'il avait su prendre sur le roi des
Wisigoths[116]. Jamais
l'Empire n'avait été exposé à d'aussi grands dangers avec d'aussi faibles
ressources. On ne pouvait dégarnir de troupes l'Italie toujours menacée par
Genséric, et les armées impériales avaient perdu les corps auxiliaires des
Huns qui pendant vingt ans en avaient fait la principale force. Aëtius
passa les Alpes presque seul. Il ne pouvait compter pour la défense de la
Gaule que sur les contingents des Barbares fédérés et il y avait lieu de
craindre que ces peuples ne profitassent au contraire d'une occasion aussi
favorable pour se venger des défaites sanglantes qu'il leur avait fait subir
dix ans auparavant. Mais l'exemple des Wisigoths prévint toutes les
défections. Parmi les nations diverses qui, depuis un demi-siècle, s'étaient
fixées sur le sol gaulois, il n'y en eut pas une seule qui hésitât à venir se
ranger sous l'étendard du maître des milices[117]. Jamais les faits ne donnèrent
une confirmation plus éclatante au droit de suzeraineté de l'Empire sur tous
les Barbares établis dans ses provinces. De son
côté Attila avait rassemblé pour cette expédition tous les peuples qui, en
Europe et en Asie, le reconnaissaient pour maitre. Toutes les tribus
tartares, toutes les hordes nomades des steppes du Don et du Volga lui
avaient envoyé leurs cavaliers. Les débris des nations slaves, les
Ostrogoths, les Gépides, composaient son infanterie. Partant avec ces forces,
des bords du Danube aux confins de la Pannonie, il traversa la Germanie
centrale, entraînant dans sa marche les Érules, les Varnes, les Ruges et une
partie des tribus franques qui habitaient encore au nord de la forêt
Hercynienne[118]. La route qu'il suivit fut la
même que celle qui avait été parcourue cinquante ans auparavant par les
Vandales, et comme eux il passa le Rhin près de Mayence. Les Allemands qui
occupaient la première Germanie n'avaient ni la volonté ni le pouvoir de lui
résister ; il est même probable qu'ils se joignirent à lui pour avoir part au
pillage. De Mayence il marcha directement sur Trèves, cette capitale déchue
que les victoires d'Aëtius avaient rendue momentanément à l'Empire, mais dont
on n'avait point essayé de relever la splendeur. Les Huns la saccagèrent pour
la cinquième fois et n'y laissèrent que des ruines : après leur départ les
Ripuaires y rentrèrent pour ne la plus quitter. Le
torrent de l'invasion tartare se porta ensuite sur Metz qui avait échappé
naguère aux attaques des Vandales. Attila rencontra sous les murs de cette
cité une résistance à laquelle il ne s'attendait pas. Il fut obligé d'en
faire le siège, et pendant ce temps ses cavaliers s'étant répandus dans toute
la partie méridionale de la première Belgique, brûlèrent Toul, Dieuze,
Scarponne et les autres villes de cette contrée qui forme aujourd'hui la
Lorraine. Enfin il prit Metz d'assaut le 7 avril 451, veille de Pâques ; il
massacra les habitants et détruisit entièrement la ville, où il ne resta
debout qu'une chapelle dédiée à saint Étienne[119]. De là il traversa rapidement
les plaines de la Champagne pour arriver sur les bords de la Loire avant
Aëtius qui s'en approchait avec toutes les forces des Wisigoths, des Alains,
des Bourguignons et les levées en masse des provinces encore romaines. Dans
cette marche, le roi des Huns passa non loin de Paris dont les habitants
effrayés voulaient prendre la fuite et abandonner leur ville. Une jeune fille
inspirée, sainte Geneviève, ranima leur courage ; ils fermèrent leurs portes,
se préparèrent à défendre leurs remparts, et Attila, pressé d'atteindre son
but, ne songea pas même à les attaquer. Il
avait de puissants motifs pour se hâter, car tout le succès de la guerre
dépendait de sa promptitude. S'il devançait Aëtius à Orléans, il se rendait
maître des passages de la Loire ; il empêchait la jonction des forces du midi
de la Gaule avec celles du nord et de l'ouest ; et il écrasait facilement,
par la supériorité du nombre, les Romains et les Wisigoths. D'ailleurs pour
s'emparer de la ville sans coup férir, il comptait sur la trahison des Mains,
colonisés depuis quelques années sur les bords de la Loire, et auxquels on
avait confié la garde de ce poste imposant[120]. Nous avons vu que c'était avec
des corps d'Alains et de Huns, à la solde de l'Empire, qu'Aëtius avait
vaincu, l'une après l'autre, toutes les nations barbares établies dans la
Gaule, et les avait forcées de reconnaître la suzeraineté de Valentinien. Nous
avons vu aussi par quels excès, par quels affreux ravages, ces féroces
auxiliaires s'étaient attiré la haine de toutes les populations gauloises. Il
n'y a pas de doute que les souvenirs de ces guerres et de la part sanglante
que les Huns y avaient prise, contribuèrent beaucoup à faire oublier à ces
populations les griefs qui les divisaient et à les unir dans un même élan de
résistance contre l'invasion d'Attila. Les Alains n'étaient pas moins
détestés que les Huns, car les mêmes causes avaient rendu leur nom odieux. La
répugnance qu'ils inspiraient était telle qu'ils n'avaient pu s'établir sur
les bords de la Loire qu'après avoir versé des torrents de sang, pour
contraindre les habitants à se soumettre aux ordres de l'empereur. Ils ne
voyaient donc autour d'eux, dans leur nouvelle patrie, que des ennemis
déclarés ; seuls païens au milieu de nations toutes chrétiennes, ils savaient
qu'ils étaient pour elles un objet de scandale et d'horreur. De nombreux
liens de sympathie, au contraire, existaient entre eux et ces Huns qui
avaient longtemps combattu à leurs côtés ; quoiqu'ils n'appartinssent pas à
la même race, ils avaient les mêmes mœurs, le même caractère, le même mépris
pour tout culte religieux. Les deux peuples étaient entrés ensemble en Europe
; ils avaient fait l'un et l'autre une guerre acharnée à toutes les nations
de race tudesque ; tout concourait à les rapprocher jusqu'à la haine commune
qu'on leur portait. Ainsi il n'est pas étonnant qu'Attila ait réussi à se
ménager des intelligences avec les Alains colonisés dans la Gaule, et cette
défection paraissait si vraisemblable que lors même qu'ils n'en auraient pas
été coupables, on les en aurait soupçonnés. Attila
s'avançait vers Orléans par la chaussée romaine, qui conduisait de cette
ville à Paris, tandis qu'Aëtius traversait à marches forcées les plaines du
Berry, en se dirigeant vers le même point. Dès que l'avant-garde des Huns fut
en vue de la ville, et que les béliers eurent commencé à en ébranler les
murs, les Alains ouvrirent une des portes confiées à leur garde, et quelques
escadrons ennemis y pénétrèrent. La cité se crut au pouvoir des Tartares.
Mais à ce moment même, l'armée impériale arrivait non loin du pont qui unit
en cet endroit les deux rives de la Loire. L'évêque saint Aignan montra du
haut des remparts, aux habitants consternés, leurs défenseurs qui
approchaient, et les encouragea à une résistance désespérée. Un combat
acharné s'engagea sur les murs et aux portes de la ville ; les Alains, voyant
leur complot déjoué par l'arrivée des troupes romaines, se joignirent
eux-mêmes aux habitants. Aëtius entra avec toutes ses forces par la porte qui
communiquait avec le pont de la Loire, et la cité fut sauvée[121]. Ce
succès décida du sort de la guerre. L'entreprise d'Attila était manquée. Il
ne pouvait songer à continuer le siège d'Orléans, en présence de l'armée
entière d'Aëtius, à laquelle vinrent se joindre tous les contingents de la
Gaule occidentale ; les Bretons de l'Armorique, les Saxons même établis sur
les côtes de la Manche, envoyèrent à l'appel du maître des milices leurs plus
braves guerriers. Les passages de la Loire étaient fermés au roi des Huns, et
il devait craindre de voir sa ligne de retraite coupée par les Francs et les
Ripuaires de la Belgique qui accouraient du nord pour prendre part à cette
guerre nationale. Frémissant de rage et contraint d'abandonner une proie dont
il s'était cru assuré, il se retira précipitamment par la chaussée qui conduisait
d'Orléans à Sens et à Troye[122]. Aaius
se mit aussitôt en marche pour le suivre et fit en route sa jonction avec les
contingents des tribus franques. Accrue par ces nouveaux renforts son armée
était alors presqu'égale à celle d'Attila qui avait déjà perdu beaucoup de
soldats par les sièges, les combats et les fatigues de la marche. Il
l'atteignit enfin dans les vastes plaines de la Champagne à un lieu nommé
Mauriac, et là s'engagea la plus effroyable mêlée dont l'histoire ait
conservé le souvenir. Je ne reproduirai point ici la description de cette
célèbre bataille ; j'en ai déjà parlé dans mon premier chapitre, et tous les
historiens modernes se sont plus à en retracer le lugubre tableau. Trois cent
mille hommes se trouvaient en présence de part et d'autre, et toutes les
nations de l'Europe étaient représentées dans cette lutte, soutenue pendant
deux jours avec un incroyable acharnement[123]. Le succès demeura incertain,
car le camp des Tartares ne put être forcé. Mais plus de cent mille Huns
étaient tombés, dit-on, sur le champ de bataille. Attila sentit qu'il ne
pouvait continuer la guerre avec une armée ainsi réduite. Après être resté deux
jours en présence de l'ennemi pour le braver encore, il se retira pendant la
nuit et marcha sans s'arrêter jusqu'au Rhin, à travers la deuxième Belgique
et la première Germanie, c'est-à-dire la Lorraine et l'Alsace. Il passa le
fleuve entre Bile et Strasbourg, et regagna par la Souabe les rives du
Danube, ayant perdu dans cette courte mais funeste expédition tout le
prestige d'une puissance qui jusque-là semblait invincible. Aëtius
n'essaya point de le poursuivre dans sa retraite. Son armée avait éprouvé des
pertes presqu'aussi fortes que celles de l'ennemi, et les deux camps étaient
restés comme immobiles et frappés de stupeur en présence de ces immenses
funérailles. Lui-même d'ailleurs ne voyait pas sans inquiétude son isolement
avec un petit nombre de troupes romaines, au milieu de tous ces fédérés
barbares qu'il avait combattu naguère avec tant d'acharnement et qui avaient
contre lui tant de motifs de ressentiments personnels. Son premier soin fut
donc de séparer et de renvoyer dans leurs foyers tous ces peuples de races
diverses dont l'union avait sauvé l'Empire, mais qui par la même force
pouvaient le dominer. Parmi ces alliés dangereux les Wisigoths étaient les
plus hostiles et les plus redoutables. Mais heureusement pour le maître des
milices impériales, Théodoric, leur roi, avait été tué dans le combat. Il
laissait six fils ; les deux aînés, Thorismond et Théodoric, l'avaient seuls
accompagné dans cette guerre ; les autres étaient restés en Aquitaine[124]. Aëtius fit prévenir
adroitement Thorismond que ses frères voulaient lui disputer le commandement
suprême, auquel il était appelé comme l'aîné de sa race, et qu'il n'avait pas
de temps à perdre pour aller faire reconnaître ses droits à Toulouse par les anciens
de la nation. Cet expédient réussit. Le jeune chef des Wisigoths partit
précipitamment avec ses meilleurs soldats et laissa le champ libre à l'habile
général qui employa, dit-on, une ruse semblable pour hâter le départ des
Francs[125]. Cependant il n'avait point de
raisons pour se défier de ce peuple qui, depuis la pacification de 431, était
toujours resté fidèle à ses traités et avait servi l'Empire contre tous les
rebelles de la Gaule. Aucun
historien ne nomme le roi ou chef qui commandait les Francs à la bataille de
Mauriac. Mais il y a tout lieu de croire, d'après le rapprochement des dates,
que c'était Mérovée, père de Childéric. C'était probablement aussi le même
prince qui avait été vu par Priscus à Rome, où Aëtius l'avait adopté pour son
fils[126], c'est-à-dire était devenu son
parrain d'armes suivant un ancien usage des Germains conservé par la
chevalerie du moyen-âge. Il devait donc avoir toute la confiance du maître
des milices. Si l'on en croit Priscus, un frère de ce jeune chef, aurait
essayé de lui disputer le commandement des Francs, et se serait retiré auprès
des Huns pour y chercher un appui contre l'influence romaine favorable à son
rival[127]. Il est possible que ce
prétendant se soit joint à l'armée d'Attila avec quelques guerriers de sa
nation ; mais la défaite des Tartares dut anéantir ses espérances. La mort du
vieux roi des Francs, c'est-à-dire, selon toute apparence, de Clodion, et les
prétentions rivales de ses fils étant présentées par Priscus comme une des
circonstances qui devaient favoriser les desseins d'Attila sur la Gaule, ce
fait concourt à fixer l'avènement de Mérovée à l'époque où il se trouve
indiqué dans les interpolations de la chronique de Prosper, vers l'année 446. Il n'y
a nulle vraisemblance dans les récits de Frédégaire, qui suppose qu'à leur
entrée dans la Gaule, les Huns se seraient avancés jusque dans la partie de
la Belgique occupée par les Francs-Saliens, et auraient emmené captive la
reine, épouse de Mérovée, avec son fils Childéric, encore enfant, qui
n'aurait été délivré que par la courageuse fidélité de Viomade[128]. Rien dans les faits constatés
par les témoignages authentiques et contemporains n'indique que l'invasion
tartare ait pris cette direction. Tout démontre au contraire, qu'après la
prise de Metz, Attila dut marcher sur Orléans par la voie la plus courte, à
travers les plaines de la Champagne ; car nous avons vu combien il était
important pour lui de se rendre maître des passages de la Loire avant
l'arrivée d'Aëtius. Est-il donc croyable qu'il eût compromis le succès de son
expédition pour aller parcourir, loin de sa ligne d'opérations, un pays
encore sauvage, couvert de bois et de marais impraticables, et où rien
n'attirait les Barbares, que l'amour du pillage poussait toujours vers les
grandes villes et vers les contrées riches et civilisées. Les traditions qui
ont servi de base aux récits des chroniqueurs carlovingiens sont souvent,
j'en conviens, plus poétiques que les faits réels. On peut les regarder comme
une des sources primitives des chansons de gestes ou des romans de chevalerie
; mais on doit chercher ailleurs les véritables fondements de notre histoire. Aëtius
avait hâte de repasser les Alpes pour se préparer à défendre l'Italie,
menacée à son tour par Attila, qui paraissait vouloir se venger sur Rome
elle-même du mauvais succès de sa première invasion. Comme il était de la
plus haute importance de ne laisser derrière lui dans la Gaule aucun germe de
rébellion ou de mécontentement, il est probable qu'en partant il abandonna
aux vengeances des populations gauloises les Alains dont il s'était servi
long- temps pour courber ces mêmes nations sous le joug de la puissance
romaine. Depuis qu'on les avait soupçonnés de connivence avec les Huns, ils
étaient devenus plus odieux que jamais. Cependant la trahison de Sangiba, à
Orléans, n'avait pas été assez avérée pour qu'Aëtius, porté à l'indulgence
envers ses anciens auxiliaires, fût forcé de les traiter sur-le-champ en
ennemis. Il avait pris seulement la précaution de les placer au centre de son
armée pour rendre leur désertion impossible, et ce fut ainsi qu'ils
combattirent à la journée de Mauriac[129]. Aussitôt après son départ les
haines longtemps comprimées éclatèrent de tous côtés contre cette malheureuse
nation. Dès l'année 452 les Bretons de l'Armorique[130], secondés par les habitants du
pays, détruisirent la colonie établie sur les bords de la Loire et
s'emparèrent du territoire qu'elle occupait. En même temps le jeune roi des
Wisigoths, Thorismond, s'unit aux Bourguignons pour attaquer les Alains
colonisés dans les plaines de Valence, et les extermina entièrement[131]. Les Bourguignons
s'approprièrent ces champs dépeuplés pour la seconde fois, et devinrent ainsi
maîtres de toute la province Viennoise dont ils n'avaient eu jusqu'alors que
la partie orientale qui portait déjà le nom de Savoie. En
revenant de cette expédition, Thorismond passa sous les murs d'Arles et fut
tenté de profiter de l'occasion pour s'emparer de cette grande cité qui
n'avait aucun moyen de défense. Mais le préfet Tonnantius Ferreolus eut
l'adresse de calmer son ambition en flattant son orgueil ; il alla à sa
rencontre, lui rendit les plus grands honneurs et le décida à entrer seul
dans la ville, où il fut accueilli avec pompe comme un prince ami de l'Empire[132]. Néanmoins les craintes que le
caractère turbulent du jeune roi avait fait naître ne furent pas oubliées.
Par les intrigues du gouvernement romain, dont Avitus paraît avoir toujours
été l'habile instrument, une trame secrète s'ourdit à Toulouse, et, à peine
de retour dans sa capitale, Thorismond fut assassiné par ses frères, dont
Aëtius lui avait révélé d'avance les complots criminels : le rusé lieutenant
de Valentinien avait sans doute de bonnes raisons pour les connaître[133]. Thorismond eut pour successeur
son second frère, Théodoric, qui se montra constamment l'ami des Romains et
surtout d'Avitus. Depuis la pacification de 440, ce noble gaulois n'avait
jamais cessé d'exercer sur les chefs des Wisigoths une utile influence ; à sa
demande, Théodoric envoya en Espagne son jeune frère, Frédéric, pour
soumettre à l'autorité impériale les paysans révoltés de la province
Tarragonaise[134]. Pendant
que ces événements se passaient dans les Gaules, Rome échappait au danger le
plus grand qui eût encore menacé l'existence de la ville éternelle. A peine
revenu sur les bords du Danube, Attila, moins abattu qu'exaspéré par le
mauvais succès de son expédition dans les provinces gauloises, s'était occupé
activement de rassembler les débris de son immense armée et de rappeler sous
ses drapeaux les contingents de tous les peuples soumis à la suzeraineté des
Huns. Au printemps de l'année 452, il se vit encore à la tête d'une masse
formidable de combattants ; néanmoins il est douteux que cette seconde armée
ait jamais atteint le chiffre de la première ; les éléments en étaient les
mêmes, et les tribus épuisées durent fournir avec peine de nouvelles recrues. Cette
fois, ce fut au centre de la domination romaine que l'orgueilleux chef des
Tartares voulut porter les coups de sa vengeance. Par la position qu'il
occupait sur la ligne du haut Danube, il pouvait envahir à son choix l'Italie
ou la Gaule. C'était cette même position qui, pendant plus de 600 ans, avait
rendu si dangereuses aux Romains les irruptions des Cimbres-Boïens et ensuite
celles des Suèves. Si Attila, en 451, avait suivi la première direction ; il
est probable qu'il aurait porté à l'empire d'Occident un coup mortel. Pendant
les premières années du règne de Valentinien, la sécurité de l'Italie
reposait sur l'alliance qu'Aëtius s'était ménagée avec les Huns. Les
frontières du nord se trouvaient ainsi à l'abri de toute attaque ; et les
contingents slaves et tartares faisaient la force des armées impériales.
Attila en rompant brusque-- ment avec l'Empire, lui enleva ces braves
auxiliaires, et l'Italie, sans cesse inquiétée par les entreprises des
Vandales d'Afrique, n'eut plus pour sa défense que de faibles corps de
troupes romaines. Si le roi des Huns eût porté d'abord ses armes de ce côté,
les Barbares fédérés de la Gaule, n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes,
auraient vu avec joie les Romains aux prises avec ces nouveaux ennemis, et
auraient applaudi à la destruction de Rome suivie de la dissolution totale de
l'empire d'Occident Quels
furent donc les motifs qui empêchèrent Attila d'adopter ce plan de campagne ?
Les témoignages contemporains nous en laissent soupçonner deux. D'abord le
grand nom de Rome produisait encore sur tous les Barbares une singulière
impression de crainte et de respect. Des habitudes de terreur et de
soumission qui remontaient à plusieurs siècles ne pouvaient être subitement
déracinées. La ville des Césars, dans sa décadence, était comme le cadavre
d'un géant dont on n'ose approcher tant qu'on lui croit un souffle de vie. La
prise de Rome par Alaric avait affaibli mais non détruit cette crainte
superstitieuse, et la mort presque subite du chef des Wisigoths, après sa
téméraire entreprise, avait été regardée comme une punition du ciel, dont le
souvenir frappait tous les esprits[135]. La Gaule, au contraire,
sillonnée par tant d'invasions, semblait une proie offerte au premier venu,
et la réputation de richesse qu'elle avait conservée malgré ses désastres y
attirait toujours des peuples avides de pillage. D'un autre côté, lorsqu'Attila,
écrivant en 450 à Valentinien pour expliquer ses préparatifs guerriers,
annonçait l'intention d'aller chercher les Wisigoths jusqu'au pied des
Pyrénées pour achever la destruction d'une race ennemie de la sienne, ce
motif, comme nous l'avons dit ailleurs, pouvait être plus sincère que ne
l'ont supposé les écrivains du Bas-Empire. Nous avons déjà plusieurs fois
insisté sur le grand rôle que jouent chez les Barbares les haines et les
sympathies nationales ; nous avons fait remarquer avec quelle puissance ces
sentiments agissent sur leurs résolutions et combien on doit en tenir compte
dans l'appréciation de leurs actes. Soit qu'Attila ait obéi à l'impulsion de
cette haine aveugle, soit qu'hésitant en présence du grand fantôme de Rome
déchue, il n'ait pas oser l'attaquer de face et ait voulu d'abord abattre ses
appuis extérieurs, il est certain qu'il commit une faute capitale en
choisissant la Gaule pour théâtre de la guerre. Cette invasion réunit contre
lui tous les Barbares fédérés par la crainte d'un danger commun, et sa
puissance succomba devant cette ligue redoutable. En 459,
lorsqu'il franchit les Alpes Rhétiennes pouf pénétrer en Italie, la situation
matérielle des choses était encore la même. La péninsule n'avait pas plus de
moyens de défense que l'année précédente ; car si les Barbares de la Gaule
avaient défendu avec courage, sous les drapeaux de l'Empire, le sol où ils
étaient fixés, ils n'avaient envoyé aucun secours pour protéger le siège du
gouvernement impérial. Mais d'un autre côté Attila avait perdu le prestige de
sa terrible grandeur ; on avait appris qu'il n'était pas invincible, et au
lieu de cette armée de 500.000 hommes qui, tin an auparavant, semblait
marcher à la conquête du monde, il est probable qu'il en réunit à peine
300.000 pour une entreprise devant laquelle il avait reculé lorsque ses,
forces étaient entières. Néanmoins
Aëtius n'était point en mesure de fermer les passages des Alpes. Les Huns
avaient été si longtemps les fidèles alliés de la cour de Ravenne qu'on avait
dû négliger cette ligne de frontières. Attila envahit sans résistance la
Pannonie, la Vindélicie, la Rhétie, le Norique ; de là il descendit dans les
plaines de l'Italie septentrionale, il pilla Milan et Pavie, détruisit
Aquilée, Padoue, Vicence, Vérone, Brescia, Bergame, et ravagea les campagnes
jusqu'aux rives du Pô ; mais il ne put franchir la barrière de ce fleuve[136]. Aëtius n'ayant que peu de
troupes à lui opposer avait eu l'habileté de sentir qu'il ne devait pas
risquer une bataille générale où le sort de l'Empire pouvait être perdu d'un
seul coup. Le traité récemment conclu avec Genséric, lui ôtait au moins la crainte
d'une invasion maritime ; il concentra toutes ses forces sur la ligne du Pô
et les dispersa en petits détachements qui gardaient tous les passages du
fleuve et le franchissaient souvent pour harceler l'ennemi et lui enlever ses
vivres. La nombreuse cavalerie d'Attila manqua bientôt de fourrages dans ces
plaines desséchées par les chaleurs de l'été ; les maladies se mirent dans
son armée, le pays qu'il avait dévasté ne pouvait plus le nourrir, et le
nombre de ses soldats diminuait chaque jour. Le gouvernement impérial témoin
de ses embarras sut en profiter avec adresse. On lui envoya une députation
composée des plus grands personnages de Rome et à la tête de laquelle était
le pape saint Léon[137]. Cette ambassade flatta
l'orgueil d'Attila ; on lui adressa des paroles de soumission, on promit de
lui payer un tribut pareil à celui qu'il avait imposé à l'Empire d'Orient,
et, cédant aux éloquentes représentations du saint pontife, il se détermina
enfin à se retirer volontairement et à emmener au-delà du Danube les restes
de sa grande armée, bien réduite par les pertes subies dans deux expéditions
malheureuses[138]. Quoique
Attila n'eût rien perdu de sa fierté et qu'en se retirant il lançât encore
contre les Romains de vaines bravades, ce double échec lui, avait fait
connaître les bornes d'une puissance qu'il croyait invincible. Il ne survécut
pas longtemps à son dépit, et presqu'aussitôt après son, retour dans ses
anciens cantonnements, il fut étouffé par une apoplexie foudroyante au milieu
d'une nuit de débauches[139]. Sa mort
fut le signal de la dissolution de son vaste empire. Cette puissance des Huns
qui avait épouvanté le monde s'écroula d'elle-même. Attila laissait plusieurs
fils qui se disputèrent le rang suprême avec acharnement. Ces guerres
intestines rompirent le lien qui, vous la direction de quelques chefs
énergiques avait rassemblé les tribus tartares en un seul corps. Elles
s'isolèrent et ne se rencontrèrent plus que pour se combattre. Les peuples
qu'elles avaient assujettis profitèrent de ces discordes pour secouer le
joug. Les Gépides, les Sarmates et toutes les nations slaves recouvrèrent
leur indépendance ; depuis la mer Caspienne jusqu'au Rhin, depuis la Baltique
jusqu'au Danube, il n'y eut plus, comme avant la domination des Goths et
celle des Huns, que des peuplades errantes et désunies[140]. Au
milieu de cette confusion, les Ostrogoths en butte à la haine de tous les
peuples slaves ou de race suévique, cherchèrent, comme l'avaient fait dans le
siècle précédent leurs compatriotes les Wisigoths, un asile sur le territoire
romain. L'empereur Marcien, qui avait succédé à Théodose, en épousant sa sœur
Pulchérie, leur permit de s'établir dans la Mésie et l'Illyrie orientale[141]. Ceci justifie encore ce que
nous avons dit ailleurs, que les plus grands empereurs furent toujours ceux
qui introduisirent les Barbares dans le cœur de l'Empire. Marcien est le seul
homme de guerre qui ait occupé le trône de Constantinople pendant le Ve
siècle. Plein de fermeté et de bravoure, il avait commencé son règne, en 451,
par signifier à Attila qu'il ne lui paierait plus le tribut auquel le faible
Théodose s'était soumis. En 452, il avait envoyé des secours à Valentinien
pour la défense de l'Italie et le ressentiment de ces offensés avait été un
des motifs qui décidèrent Attila à faire la paix avec Rome pour reporter sa
fureur contre l'empire d'Orient. Cependant ce fut Marcien qui introduisit
dans cet empire la nation entière des Ostrogoths ainsi que des corps nombreux
d'Érules, de Rues, de Varnes, de Sarmates et d'autres peuples, anciens
vassaux des Huns. Ne voyant que l'avantage de fortifier ses armées par les
contingents de ces tribus guerrières, il oublia combien il en avait coûté à
ses prédécesseurs pour se délivrer des Wisigoths établis dans les mêmes
contrées par le grand Théodose et pour les rejeter sur l'Occident où ils
causèrent tant de désastres. Nous verrons par la suite que les Ostrogoths ne
furent pas moins funestes aux deux empires dont ils précipitèrent la ruine. Les
deux retraites successives d'Attila avaient mis le comble à la gloire
d'Aëtius. Deux fois sauveur de l'Empire, il avait arraché l'Europe au fer des
Tartares et arrêté ce torrent qu'aucune digue ne semblait pouvoir contenir.
Mais l'éclat même de cette gloire exalta la haine et l'envie de ses ennemis[142]. Le vieux parti romain, dont il
n'avait triomphé qu'avec tant de peine, le parti d'Olympius et de Félix,
vivait encore ; il avait de nombreux appuis à la cour, dans le clergé et dans
l'aristocratie de Rome. Ces ennemis secrets profitèrent de l'absence d'Aëtius
pendant ses glorieuses campagnes pour réveiller dans l'âme de Valentinien des
idées de domination et d'indépendance auxquelles ce prince avait paru
jusqu'alors étranger. Agé de vingt-cinq ans, il n'était sorti de la tutelle
de sa mère, morte en 45o, que pour tomber sous celle du maître des milices.
Ses courtisans lui répétaient sans cesse qu'il était temps de régner par
lui-même, qu'il ne serait empereur que de nom tant qu'Aëtius vivrait, et que
cet ambitieux déjà souverain de fait, n'avait plus qu'un pas à faire pour
mettre la couronne sur sa propre tête. En outre, le plan stratégique adopté
par Aëtius dans la dernière campagne était peut-être le seul qui pût sauver
l'Italie ; mais il avait livré sans défense aux ravages des Tartares tout le
nord de la péninsule ; tant de villes florissantes réduites en cendres, tant
de plaines fertiles changées en déserts accusaient le général victorieux, et
les cris des victimes de ces immenses désastres étouffaient les chants de
triomphe de ses partisans[143]. Lui-même, enivré de sa haute
fortune, servit les projets de ses ennemis en commettant la même faute que
Stilicon. Valentinien
n'avait point de fils ; la race de Théodose semblait épuisée ; tous les
rameaux de ce tronc illustre demeuraient stériles. Aëtius conçut l'idée de
rendre héritier du trône d'Occident son fils Gaudentius. Ce fut là l'ambition
de tous les chefs d'origine barbare, celle de Stilicon, celle d'Ataulphe ;
ils ne pouvaient aspirer à l'Empire pour eux-mêmes ; mais cette exclusion ne
s'appliquait pas à leurs fils, nés d'illustres romaines, et l'objet de leurs
plus ardents désirs était d'assurer au moins le sceptre à leurs descendants.
Pour préparer les voies à cette élévation., Aëtius demanda, exigea même avec
hauteur que son fils fût fiancé à l'aînée des filles de Valentinien, nommée
Eudoxie comme sa mère. Le faible prince céda ; mais il fut profondément
blessé des prétentions d'un sujet hautain. L'impératrice ressentit encore
plus vivement cet outrage ; épouse et fille d'empereurs, elle ne put
supporter l'idée d'avoir pour gendre un soldat parvenu, et poursuivant sans
relâche son mari de ses plaintes amères, elle réussit enfin à ébranler cette
aine engourdie dans la mollesse. Valentinien sortit un moment de sa torpeur
et ce fut-pour ordonner un assassinat. En
décembre 454, Aëtius ayant été mandé un jour chez l'empereur, se plaignit des
retards apportés au mariage de son fils, et réclama vivement l'exécution des
promesses qui lui avaient été faites. Plein de confiance dans son ascendant,
il croyait encore être obéi, et déjà un complot secret avait tout préparé
pour sa perte. Valentinien, las de dissimuler, répondit à ces plaintes par de
violents reproches, et tirant son épée, en porta lui-même un premier coup au
héros désarmé. Ses gardes et ses eunuques achevèrent le meurtre[144]. La mort tragique d'Aëtius produisit dans tout l'Empire un profond découragement. Chacun sentait que Rome avait perdu son dernier soutien, qu'on lui retirait la seule main assez puissante pour réunir les éléments dispersés de la domination romaine et en écarter les Barbares. Ce sentiment était si général que peu de jours après l'attentat, un officier de Valentinien, interrogé par lui-même sur ce qu'il pensait de cet acte, osa lui répondre : « Vous vous êtes servi du bras gauche pour vous couper le bras droit. » Mais la colère et l'indignation furent surtout violentes chez les officiers barbares qui avaient suivi la fortune du chef sarmate devenu maître des milices, et qui voyaient, avec raison, dans ce coup d'état une attaque dirigée contre leur influence et leur position dans l'armée. La situation était la même qu'à la mort de Stilicon ; mais le parti romain était encore plus faible qu'alors ; aussi n'osa-t-il pas tenter une réaction ou du moins il n'en eut pas te temps. Quatre mois à peine s'étaient écoulés depuis l'attentat, lorsque, le 16 mars 455, Valentinien, se rendant au Champ-de-Mars pour passer une revue des troupes, fut assassiné par deux officiers barbares qui vengèrent dans son sang le meurtre de leur général. Dès le lendemain un noble sénateur, Petronius Maximus, fut proclamé empereur par le sénat et par l'armée[145]. |
[1]
Prosper, Chron. — Olympiodore.
[2]
Prosper, Chron. — Idacius.
[3]
Prosper, Chron., ad ann. 423. — Olympiodore.
[4]
Ces lois étaient exécutoires dans les deux empires ; car Théodose ayant réuni
en un code tons les décrets des empereurs depuis Constantin, y inséra sans
aucune distinction ceux qui avaient été faits pour l'empire d'Occident, comme
ceux qui émanaient des empereurs d'Orient. Ce n'est que par le lieu d'où le
décret est daté, et les circonstances auxquelles il s'applique, si l'on peut
reconnaître de quel empereur il émanait originairement. C'est ainsi, pour citer
un exemple, que le décret adressé, en 418, au préfet Agricola, pour la
convocation de rassemblée d'Arles, est daté de Ravenne et porte pour intitulé :
Imperatores Honorius et Theodosius Augusti viro illustri Agricola, prœfecto
Galliarum. L'objet du décret, et la date de Ravenne font seuls connaître
qu'il émanait de la cour d'Occident. Mais il résulte de l'intitulé que
l'autorité de Théodose était reconnue conjointement avec celle d'Honorius dans
la Gaule, et Honorius participait de même aux lois que Théodose faisait à
Constantinople. Par conséquent, Honorius mourant, Théodose continuait d'exercer
de plein droit l'autorité dont il était déjà virtuellement investi en Occident,
et il l'exerçait seul jusqu'à ce qu'il se fût reconnu un nouveau collègue. Ce
principe de droit public est très important à établir ; car c'est pour l'avoir
méconnu qu'on a supposé qu'après la chute d'Augustule, il n'y eut plus d'empire
en Occident, par cela seul qu'il n'y eut plus d'empereur à Rome ; supposition
démentie par les faits et qui a faussé toute l'histoire de cette époque.
[5]
Prosper, Chron., ad ann. 423. — Procope, de Bello Vandal., lib.
2, c. 3. A l'époque de la mort d'Honorius, Jean était chef des notaires ou
secrétaires impériaux, primicerum notariorum ; ce haut dignitaire
recevait tous les mémoires, lettres, requêtes, consultations, adressés à
l'empereur, et y répondait au nom du souverain.
[6]
Grégoire de Tours, lib. II, c. 9. — Je puis donner ici un exemple curieux de la
manière dont les chroniqueurs de l'époque mérovingienne copiaient les écrivains
antérieurs. Orose, dans le VIIe livre de son Histoire, chap. 40,
attribue aux intrigues de Stilicon l'invasion des Vandales, et dit que ces
nations, soulevées par lui, ravagèrent la Gaule depuis le Rhin jusqu'aux
Pyrénées. Grégoire de Tours, empruntant ce passage, l'arrange à sa manière, et
fait de Stilicon lui-même le chef de l'invasion. Enfin Frédégaire, copiant
Grégoire de Tours, confond cette phrase avec celle qui la précède dans le texte
de son auteur, et substitue Castinus à Stilicon (Frédégaire, lib. I, c. 8).
[7]
Idacii Chron. — Prosper, Chron., ad ann. 422.
[8]
Prosper, Chron., ad ann. 424.
[9]
Prosper, Chron., ad ann. 425.
[10]
Bonifacius était un guerrier renommé pour sa valeur, un homme héroïque, dit
Olympiodore. Nous avons vu qu'en 413 il avait défendu Marseille contre les
Wisigoths. Il prit part à l'expédition d'Espagne en 422, sous les ordres de
Castinus ; mais les dissentiments les plus violents éclatèrent pendant cette
campagne entre lui et ce général, dont il avait sans doute reconnu
l'incapacité. Cette inimitié personnelle dut contribuer à lui faire embrasser
la cause de Placidie et de Valentinien, lorsqu'il vit que Castinus se
prononçait pour celle de Jean. Il semble même résulter d'un passage de la
Chronique d'Idace, qu'aussitôt après la mort d'Honorius, il s'était emparé par
force du gouvernement d'Afrique, d'accord avec Placidie, proscrite par son
frère. Idacius, Chron., ad ann. 423.
[11]
Prosper, Chron., ad ann. 424. — Procope, de Bell. Vandal., lib.
I, c. 3.
[12]
L'esprit anti-ecclésiastique du parti qui avait porté Jean au pouvoir se
manifesta par la suppression des juridictions épiscopales, qu'une loi
d'Honorius avait fondées lors de la réaction qui suivit le meurtre de Stilicon.
[13]
Honorius, en 406, avait déjà appelé aux armes les esclaves de l'Italie, en
promettant la liberté à tous ceux qui s'enrôleraient dans les légions. (Cod.
Théod., lib. VII, t. XIII,
l. 16.)
[14]
Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 8. Tout ce que Grégoire de Tours
rapporte au sujet d'Aëtius est extrait de Renatus Frigeridus, auteur du Ve
siècle. Notre historien a emprunté à cet écrivain contemporain un brillant
portrait d'Aëtius, qu'on trouve reproduit jusque dans Frédégaire, chroniqueur
du VIIIe siècle, tant était grande l'impression que la Gaule avait conservée
des exploits de cet homme célèbre.
[15]
A puero prœtorianus, dit Grégoire de Tours. Il n'y avait plus de gardes
prétoriennes depuis Constantin ; elles étaient remplacées par le corps des
domestiques, où fut sans doute placé le jeune Aëtius. Son père avait commencé
de même, a domesticatu exorsus militiam. Ce corps était divisé en
plusieurs compagnies qui portaient le nom d'écoles, scholœ domesticorum
(C. Théod., l. VI, c. 24). Le même nom était donné aux différents corps
que formaient les officiers tant civils que militaires du palais ; tous compris
sous la dénomination de palatini. Celles de ces compagnies ou écoles
qui n'étaient pas exclusivement militaires étaient placées sous la direction du
maitre des offices.
[16]
Grégoire de Tours dit qu'Aëtius avait le gouvernement intérieur du palais.
D'après la Notice de l'Empire, le dignitaire chargé de cette fonction avait le
titre de comes castrensis. C'est la même charge qu'on désignait à
Constantinople par le titre de curopalate.
[17]
Olympiodore. Idacii et Prosperi Chron.
Valentinien n'avait reçu de Théodose que le titre de césar ; il prit à Rome
celui d'auguste.
[18]
Cod. Théod., lib. X, t. 10, l. 33 ; lib. XVI, t. 2, l. 47.
[19]
Cod. Théod., lib. XVI, t. 5, l. 62 et 65.
[20]
Prosper, Chron.
[21]
On peut juger du zèle persécuteur du gouvernement de Placidie, par les termes
du décret, adressé dès 425 au procurateur d'Afrique. Cod. Théod., lib.
XVI, t. 5, l. 63.
[22]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 3.
[23]
Prosper, Chron., ad ann. 427. La Mauritanie se divisait en deux parties,
savoir : la Mauritanie tingitane, dont les limites étaient à peu près les mêmes
que celles du royaume actuel de Maroc, et la Mauritanie Césarienne qui
comprenait toute l'Algérie, à l'exception des districts de Bône et de
Constantine qui formaient la province de Numidie. On voit par la Notice de
l'Empire que la Mauritanie tingitane dépendait du vicariat d'Espagne. Ce
fut probablement dans cette province que Boniface engagea les Vandales à
s'établir. Par là il s'assurait leur secours sans rien retrancher du territoire
de son propre gouvernement.
[24]
Salvien, de Judic. Dei. L'importance de l'Afrique était à bien sentie
par les Romains, qu'il courait à Rome un oracle de la Sibylle, portant que si
l'Afrique était prise le monde périrait. (Procope, de Bell. Goth., lib.
I, c. 7.)
[25]
Prosper, Chron., ad ann. 428. En disant que la partie de la Gaule
voisine du Rhin fut recouvrée par les armes d'Aëtius, Prosper entendait
seulement qu'elle était rentrée sous l'autorité de l'empereur ; mais il ne dit
pas que les Francs en fussent sortis ; et en effet Salvien, qui écrivait douze
ans plus tard, nous les montre eu possession de Cologne, sans que rien indique
dans cet intervalle une invasion ou une guerre quelconque dans ces contrées.
Quant à l'évacuation de Trèves, elle est constatée par Salvien, qui nous
apprend que le premier usage que les habitants firent de leur liberté fut
d'écrire aux empereurs, imperatoribus, pour demander le rétablissement
des spectacles. Le mot imperatoribus ne peut s'appliquer qu'au temps où
Valentinien régnait conjointement avec sa mère, c'est-à-dire de 425 à 440,
époque où écrivait Salvien. Or, pendant ces quinze ans, les chroniques
n'indiquent qu'une seule expédition dans la Belgique Rhénane, celle d'Aëtius en
428. Ce fut donc alors que Trèves fut évacuée, ce qui justifie le mot recepta
de Prosper. Il est très probable que dans cette guerre, Trèves, reconquise sur
les Barbares, fut pillée au moins une fois et peut-être deux ; de cette
manière, Grégoire de Tours, qui dit que Trèves fut saccagée pour la seconde
fois lorsque les Ripuaires s'en emparèrent en 413, peut être accordé avec
Salvien, qui signale quatre pillages de cette ville. Comme d'ailleurs les
Romains ne rétablirent point la ligne défensive du Rhin, il faut en conclure
que les Ripuaires restèrent maitres des bords de ce fleuve et du reste de la
province, ce qui ne permit pas de replacer à Trèves le siège de
l'administration.
[26]
Prosper, Chron., ad ann. 429. Félix était le représentant de l'influence
romaine et catholique, à laquelle Placidie avait obéi jusque-là dans tous les
actes de son gouvernement. En 426, dans la ville d'Arles, où déjà l'on avait
massacré le préfet Exsupérantius, un tribun assassina l'évêque Patrocle, qui,
au grand scandale de tout le clergé gaulois, avait été violemment installé sur
ce siège en 412, par Constantius, à la place du saint prélat Héros, disciple de
saint Martin, accusé d'avoir favorisé l'usurpation de Constantin. Félix laissa
impunie cette sanglante Manifestation des mettant d'un parti avec lequel il
sympathisait ; mais l'odieux de tous ces actes retomba sur lui et amena sa
chute.
[27]
La Chronique d'Idacius place cette expédition contre les Juthunges
immédiatement avant le meurtre de Félix, dont le date est fixée par la Chronique
de Prosper à l'année 430. Ces Juthunges ou Gruthunges étaient sans doute
les mêmes que les Gothons, placés par Tacite après les Lyses et les Gépides,
c'est-à-dire à l'est de la Vistule.
[28]
Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 430.
[29]
Histoire de Bretagne, par dom Morice, liv. Ier, et Mémoires sur
l'origine des Bretons Armoricains, par le même, chap. 1 et 2.
[30]
Mém. sur l'origine des Bretons, chap. 2, par. 15. Dom Morice place cet
évènement vers 434 ; je crois devoir le rapporter à l'année 430, par les
raisons que je développerai plus bas, et qui m'ont déterminé à avancer de
quelques années les dates assignées par la plupart des auteurs modernes aux
faits historiques de cette époque.
[31]
Mém. sur l'origine des Bretons, chap. 2, par. 20. Hist. de Bretagne,
note 18 du liv. Ier.
[32]
Dans le panégyrique de Majorien devenu empereur, Sidouius Apollinaris fait
parler la femme d'Aëtius, qui engage son mari à se défier de la gloire
naissante de ce jeune homme, en qui elle voit pour lui dans revenir un
dangereux rival : Tu n'étais pas là, lui dit-elle, lorsque le jeune Majorien
défendait la Touraine menacée des ravages de la guerre, et buvait l'eau des
glaçons de la Loire fendus à coups de hache.
Il y a sans doute là beaucoup d'exagération poétique,
et il est plus que douteux qu'on ait jamais été obligé de fendre les glaçons de
la Loire à coups de hache, pour se procurer de l'eau sous le ciel de la
Touraine. Mais enfin ces vers prouvent que Majorien défendit cette province
pendant l'hiver, et que ce fut au printemps suivant, qu'eut lieu l'expédition
contre les Francs. On y voit encore qu'il y eut des craintes de guerre, mais
point d'hostilités réelles.
[33]
Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 9.
[34]
Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 12.
[35]
Voir ci-dessus, notre premier volume.
[36]
Grégoire de Tours, lib. II, c. 9. Il n'y a ici d'inexact que l'origine
Pannonienne attribuée à tous les peuples barbares par les Gallo-Romains, tant
était profonde l'impression qu'avaient laissée dans la Gaule les deux plus
grandes invasions que ce pays ait eu à subir, celle des Vandales en 407, et
celle des Huns en 451, toutes deux parties des confins de la Pannonie.
[37]
Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 9.
[38]
C'est ce que Grégoire de Tours semble indiquer en disant que les Francs se
donnèrent autant de rois qu'ils avaient de villes ou de cantons.
[39]
Quelques auteurs ont placé le théâtre de cet engagement à Vieil-Hesdin, sur les
bords de la Canche. Mais, quoique la ville d'Hesdin ait fait partie du comté
d'Artois au moyen-âge, elle est située dans les anciennes limites du pays des
Morins, et Sidonius dit positivement que ces combats eurent lieu sur le
territoire des Atrébates, ce qui est d'autant plus probable qu'il s'agissait de
reprendre Cambray qui est près d'Arras et de Lens, et beaucoup plus éloigné
d'Hesdin.
[40]
La description de ce combat se trouve à la suite des vers du discours que
Sidonius prête à la femme d'Aëtius.
[41]
Idatii Chron., ad ann. 431.
[42]
Prisci rhetoris Hist.
[43]
Retrouvant d'époque en époque les Francs toujours établis aux mêmes lieux, nos
historiens modernes n'ont trouvé le moyen d'expliquer ce fait, qui contrariait
leur système, qu'en supposant que ces peuples passaient et repassaient sans
cesse le Rhin. Ainsi les Francs auraient envahi la Belgique en 413 ; ils en
auraient été chassés et y seraient revenus avec Pharamond ; puis ils en
auraient été chassés de nouveau par Aëtius vers 428, et y seraient revenus
encore avec Clodion. Toutes ces allées et venues n'ont nulle vraisemblance, et
il serait impossible de leur trouver le moindre fondement dans les témoignages
contemporains.
[44]
Voici l'ordre des évènements dans la chronique d'Idacius. Cet auteur commence
par rapporter le meurtre de Félix, événement incontestablement attribué à
l'année 430, sous le 13e consulat de Théodose et le 3e de Valentinien, d'après
le témoignage de Prosper. Ensuite, Aëtius, immédiatement, après le meurtre de
Félix, en 430, retourne dans le Norique pour achever de pacifier ce pays. De là
il passe dans la Gaule, où Idacius, envoyé en députation près de lui, le trouve
occupé à faire la guerre aux Francs, et, cette guerre l'empêchant de se rendre
lui-même en Espagne, il y envoie le comte Censorius pour négocier la paix avec
les Suèves. Comme nous avons vu plus haut que la guerre contre Clodion commença
au printemps, il est clair qu'Aëtius passa dans le Norique les derniers mois de
l'année 430, et fit son expédition contre les Francs pendant l'année suivante
431.
[45]
Sidonius, in paneg. Majoriani, vers. 523.
[46]
Sidonius, in paneg. Majoriani, vers. 244.
[47]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 3.
[48]
Ce fut alors qu'il conseilla au jeune Majorien d'aller achever ses études à
Rome, et depuis ce moment, il ne lui donna aucun emploi, tant qu'il fut
lui-même au pouvoir.
[49]
Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 432.
[50]
Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 432.
[51]
Idacii et Prosperi Chron., ad ann. 432.
[52]
Les contrées occupées par les Bourguignons composaient la division frontière
désignée dans la Notice de l'Empire sous le nom de tractus sequanicus.
Cette division est représentée par la Franche-Comté et la Suisse ; elle
confinait au nord avec la Lorraine, qui faisait partie de la 1re Belgique.
[53]
Sidonius, in paneg. Aviti.
[54]
En parlant du premier établissement des Wisigoths dans l'Aquitaine, nous avons
omis une explication nécessaire sur ce qu'on doit entendre par ce mot. En
effet, dans la Gaule comme dans tous les pays qui ont subi de longues
transformations politiques, il y avait deux sortes de divisions territoriales,
les divisions naturelles qui sont déterminées par la configuration du sol, que
rien ne peut détruire, et qui subsistent toujours dans le langage du peuple, et
les divisions administratives, dont les noms et les limites changent selon le
caprice des gouvernements. La véritable Aquitaine était l'Aquitaine de César,
c'est-à-dire l'espace triangulaire habité par la race Vasconne, entre la
Garonne, l'Océan et les Pyrénées. (Cæsar, de Bell. Gall., l. XVII.) Ce
même pays est la Gascogne du moyen-âge.
Lorsque les auteurs gallo-romains nomment l'Aquitaine
sans autre désignation, c'est toujours de l'Aquitaine de César qu'ils entendent
parler. Cependant l'administration romaine avait été à ce pays son ancien nom,
pour lui donner celui de Novempopulanie, et s'était fait une Aquitaine à elle,
divisée en deux sections, qui comprenaient le Rouergue, le Quercy, le Bordelais
et toutes les contrées à l'ouest des montagnes d'Auvergne jusqu'à la Loire. Les
Wisigoths finirent par s'emparer de l'Aquitaine administrative ; mais leurs
premiers établissements avaient été renfermés dans l'Aquitaine de César, et à
l'époque où nous sommes arrivés, ils n'en étaient pas encore sortis.
[55]
Prosper, Chron. — Idatii Chron. La mention de ce fait précède
immédiatement, dans Idace, celle de la guerre d'Aëtius contre les Bourguignons,
qui eut lieu en 435, suivant la Chronique de Prosper. Ainsi, le siège de
Narbonne commença avant cette guerre, et par conséquent en 434. Prosper ne
parle des mouvements des Gaules qu'à l'année 435, parce que ce fut seulement
alors qu'Aëtius se trouva en état de leur opposer une résistance sérieuse.
[56]
Procope. De Bello Vandal., lib. I, c. 4.
[57]
Idatii Chron. — Prosper, Chron., ad ann. 435. — Prosper fixe de
la manière la plus précise la date de ces événements, en disant qu'ils
suivirent immédiatement le traité conclu avec Genséric.
[58]
Idatii Chron. — Prosper, Chron., ad ann. 435.
[59]
Socrate, Hist. Ecclésiastique, l. VII. Cet auteur ajoute que depuis ce
temps, les Bourguignons furent chrétiens orthodoxes. C'est une erreur évidente,
comme nous le verrons tout à l'heure.
[60]
Saint Germain se rendit en Bretagne vers 440, comme nous le verrons plus bas,
pour combattre l'hérésie pélagienne, et on lui adjoignit l'évêque de Trèves,
saint Séver. (Vita sancti Germ., l. II, c. 1.)
[61]
Gundioch, qui était fils de Gondicaire, et qui lui succéda dans le commandement
des Bourguignons, immédiatement après la guerre contre les Huns, à l'époque
même où Socrate place leur conversion, était arien, ainsi que ses quatre fils.
Grégoire de Tours dit même qu'il était de la race du roi persécuteur Athanaric
(Greg. Tur., Hist., l. II, c. 28.) Cet Athanaric est le célèbre chef des
Goths, qui vers 370 régnait sur toute l'Europe orientale, depuis le Danube
jusqu'à la Baltique, et qui, s'étant converti à la secte arienne avec sa
nation, fut bientôt après chassé de ses états par les Huns. Grégoire de Tours,
dans le chapitre 4 du même livre, parle, d'après Orose (Hist., l. VII,
c. 32), des persécutions exercées par ce prince contre ceux de ses sujets qui
avaient embrassé le catholicisme. Quelques commentateurs lui ont reproché
d'avoir supposé à tort que Gondioch était de la famille d'Athanaric ; je crois
ce reproche mal fondé : lorsque Grégoire de Tours veut indiquer la parenté de
Mérovée avec Clodion, il dit que ce prince était de stirpe Chlogionis ;
mais ici il dit que Gondioch était de genere Athanarici, c'est-à-dire de
la même race, de la même espèce, de la même secte, et non pas de la même
famille. Souvent les auteurs ecclésiastiques ont dit que tel homme était de la
race de Caïn, de la race de Judas ; ce qui n'impliquait aucune parenté avec ces
grands coupables.
[62]
Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 2.
[63]
Les Bourguignons sont les seuls de ces peuples qu'on ait supposés convertis à
diverses époques. Orose les croyait catholiques dès leur premier établissement
dans la Gaule (Hist., l. VII, c. 32.) Les Bourguignons, en effet, ne
furent jamais persécuteurs comme les Goths et les Vandales, et tout ce qu'Orose
dit ici de leurs relations amicales avec les populations romaines est confirmé
par les témoignages contemporains. Mais il n'en est pas de même de leur
adhésion au catholicisme ; Orose était originaire d'Espagne, et il écrivait en
Afrique ; il a pu être induit en erreur à cet égard par quelque prêtre de la
Gaule, qui prenait ses espérances pour des réalités, et l'accueil bienveillant
fait à un missionnaire ou quelques convenions individuelles pour un retour
général à la vraie foi. Les auteurs gaulois, tels que Salvien et Prosper, ne
s'y sont pas trompés. Salvien dit formellement que tous les Barbares sans
exception étaient hérétiques ou païens. Si l'on en croyait Orose, les
Bourguignons auraient été convertis dès leur entrée dans la Gaule, vers 410. Si
l'on en croyait Socrate, ils auraient été convertis pendant la guerre des Huns,
en 435 ; et après toutes ces conversions, on les retrouve toujours ariens ;
cela seul décide la question.
[64]
On voit par la Notice de l'Empire que toutes les troupes actives de la
Gaule, milites prœsentiales, cavalerie et infanterie, étaient sous le
commandement du maitre de la cavalerie des Gaules, à qui la Notice donne le
titre de vir inluster magister equitum Galliarum. Les troupes
sédentaires, milites limitanei, étaient sous les ordres des ducs et
comtes commandant les provinces frontières. La ligne défensive des frontières
ayant été désorganisée depuis le règne d’Honorius, il ne se trouva plus d'autre
commandant supérieur dans la Gaule que le maitre de la cavalerie. Ce commandant
général des milices gauloises ne doit pas être confondu, comme on l'a fait
souvent, avec le maitre général des milices de l'Empire, magister peditum et
equitum Imperii.
[65]
Sidonius, Panegyr. Aviti.
[66]
Prosper, Chron., ad ann. 436.
[67]
Jornandès. Par le mot de Suèves, Jornandès désigne les Bourguignons qui
appartenaient, comme nous l'avons dit souvent, à la race suévique.
[68]
Idatii Chron.
[69]
Paulinus, in sancti sancti Martini, l. VI. Le vol et le miracle sont
aussi rapportés par Grégoire de Tours.
[70]
Sidonius, en célébrant les divers mérites d'Avitus et sa supériorité sur tous
ses compagnons d'armes, nous fait connaître les peuples barbares qui avaient
fourni des contingents auxiliaires aux armées d'Aëtius. C'étaient les Huns, les
Hérules, les Francs Ripuaires et Saliens, les Sarmates, les Gélons. —
Remarquons, en passant, que les Gélons, peuples slaves, combattaient avec des
faux, qui sont encore l'arme favorite des paysans polonais.
[71]
Paulinus, de vita sancti Martini, lib. VI.
[72]
Les érudits ne sont pas d'accord sur ce qu'il faut entendre par la Gaule ultérieure.
Les uns la placent au nord du Rhône, les autres au nord de la Loire. Le savant
don Vaissette, auteur de l'Histoire du Languedoc, pour concilier toutes
les opinions, avait supposé que chacun dans la Gaule donnait le nom d'ultérieure
aux provinces dans lesquelles il n'était pas ; en sorte que le midi était
ultérieur pour les gens du nord, et le nord ultérieur pour les gens du midi (Hist.
de Languedoc, t. Ier, p. 642). Je cite ceci seulement comme un exemple des
aberrations auxquelles l'érudition, même la plus consciencieuse, peut se
laisser entraîner. Avant de faire cette singulière concession, dom Vaissette
avait reconnu que les sept provinces convoquées par le décret d'Honorius à
l'assemblée d'Arles composaient la Gaule Citérieure, et le reste du paya
la Gaule Ultérieure (Hist. du Languedoc, t. Ier, p. 164). Cela
était vrai dans le langage officiel et administratif. Mais dans le langage
ordinaire, l'ensemble des témoignages établit que l'on entendait par Gaule Ultérieur
toutes les provinces situées au nord du Rhône et de cette masse de montagnes
qui, occupant le centre de la France, s'abaissent graduellement vers l'Océan
par les collines du Périgord, entre le 45e et le 46e degré de latitude. Ainsi,
une ligne tirée de l'embouchure de la Garonne au lac de Genève représenterait
assez exactement les limites des deux Gaules, et l'on voit que les sept
provinces se trouvaient toutes au sud de cette ligne, à l'exception de la
partie des deux Aquitaines qui s'étendait entre les montagnes d'Auvergne et
l'Océan jusqu'à la Loire. La Gaule Ultérieure comprenait donc la Celtique et la
Belgique de César, la Gaule Citérieure, l'ancienne Province Romaine et
l'Aquitaine, d'après les divisions de territoire établies au Ier livre des
Commentaires. Mais comme au Ve siècle la Belgique était soustraite presque
entièrement à l'administration impériale, lorsque les auteurs de ce temps
parlent de la Gaule Ultérieure, ils n'entendent généralement désigner par-là
que la Celtique de César, c'est-à-dire les provinces comprises entre les
montagnes d'Auvergne, le Rhône, le Jura, la Marne, la Seine et l'Océan, moins
l'Armorique ou Bretagne devenue indépendante. Ce fut dans ces limites qu'éclata
l'insurrection des Bagaudes, dont le principal foyer parait avoir toujours été
dans les provinces de l'ouest au sud de la Loire. La division des deux Gaules
est indiquée par la nature elle-même : lorsqu'on traverse la France du nord au
midi, et qu'on franchit la ligne tracée ci-dessus, il est impossible de ne pas
être frappé du changement qui s'opère dans respect et les productions du pays,
dans les mœurs, le langage et les caractères physiques des habitants. En
adoptant cette division, on conçoit facilement pourquoi Renatus Frigeridus,
cité par Grégoire de Tours (Hist., lib. II, c. 9) plaçait Trèves dans la
Gaule Ultérieure, et pourquoi l'auteur de la Vie de saint Eloy y plaçait
aussi Limoges, patrie de ce saint.
[73]
Prosper, Chron., édit. Pith. — La Chronique place ces faits dans
la même année que la publication du Code Théodosien, qui fut promulgué en 438.
[74]
Prosper, Chron., ad ann. 440.
[75]
Prosper, Chron., ad ann. 437, 438. Idatii Chron. — Ce fut pendant
ces campagnes que les Huns auxiliaires assiégèrent Bazas, sous la conduite d'un
officier barbare appelé Genséric et d'origine tudesque, comme son nom
l'indique. Grégoire de Tours raconte que la ville fut sauvée miraculeusement
par les prières de son évêque ; mais il fait un tableau hideux des dégâts
commis par les Huns dans la contrée environnante. (Grégoire de Tours, Glor.
Mart., l. I, c. 13.)
[76]
Théodoric eut recours à tous les moyens pour obtenir la paix ; il engagea même
les évêques catholiques de l'Aquitaine à intercéder pour lui ; ils furent
durement repoussés. (Vie de saint Orientius, évêque d'Auch.) Ce prince,
quoique arien, était très pieux, comme presque tous les rois wisigoths. Les
ariens s'écartaient de la foi catholique sur un point capital du dogme, la
divinité de Jésus-Christ. Mais à l'extérieur leurs églises ne se distinguaient
en rien des églises orthodoxes ; les cérémonies du culte étaient presque les
mêmes, les prières semblables, sauf les points relatifs au dogme contesté, ils
avaient des évêques, des prêtres, des diacres, des couvents de moines et de
religieuses. Théodoric jeunait, priait, faisait des aumônes aux pauvres et des
offrandes aux autels. Le général romain Litorius, au contraire, affectait
l'athéisme des Huns et le mépris de toute religion. Aussi était-il détesté du
clergé gaulois qui applaudit à ses malheurs comme à une justice du ciel. Les
Goths, dit Salvien, mettent leur confiance en Dieu, et nous dans nos propres
forces ; ils nous envoient des évêques, et nous les repoussons ; ils honorent
Dieu jusque dada les prêtres étrangers à leur secte, et nous le méprisons dans
les nôtres (Salv., de Judic. Dei, l. VII).
[77]
Prosper, Chron., ad ann. 439.
[78]
Prosper, Chron., ad ann. 439. Salvien, de Judicio Dei.
[79]
On ne saurait trop répéter que les Barbares avaient partout pour alliés les
esclaves, les contribuables ruinés, les païens, les hérétiques, enfin toutes
les classes opprimées et souffrantes. L'Afrique était la province où il y avait
le plus d'hérétiques ; les ariens, les manichéens, les donatistes y
surpassaient en nombre les chrétiens orthodoxes.
[80]
Genséric fit une première expédition en Sicile dès l'année 440. (Prosper, Chron.
Cassiodore.)
[81]
Idatii Chron. Il semblerait, d'après la Chronique, que Litorius eût été
assassiné. Mais Salvien, témoin oculaire, et qui habitait le pays même où ces
événements se sont passés, dit qu'il mourut de maladie dans sa prison.
[82]
Avitus contribua beaucoup à la conclusion de ce traité ; pendant les
négociations il était entré dans Toulouse, sous prétexte de voir un de ses
parents prisonnier, et avait gagné la confiance de Théodoric, qui lui conserva
toujours une amitié sincère. Sidonius, pour relever le mérite de son héros,
exagère beaucoup la puissance des Wisigoths et les difficultés de la
pacification. La vérité est que les Wisigoths, accablés par leurs défaites
précédentes, désiraient la paix au moins autant que les Romains.
[83]
Prosper, Chron., édit. Pith. Cet événement est mentionné dans la Chronique
après l'intronisation du pape Léon-le-Grand, qui eut lieu en 440.
[84]
Prosper, Chron., édit. Pith.
[85]
Vita S. Germ., lib. II, c. 1. Cette vie écrite vers 470, par le prêtre
Constantius, est un document contemporain qui mérite toute confiance.
[86]
Vita Sancti Germani, lib. I, c. 1.
[87]
Vita Sancti Germani, lib. I, c. 1. Les bollandistes ont pensé avec assez
de vraisemblance que ce gouvernement était celui du Tractus Armoricanus,
dans lequel la province Sénonaise était comprise, et qui était placée sous les
ordres d'un duc, suivant la Notice de l'Empire.
[88]
Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.
[89]
Cette ancienne voie romaine est tracée sur l'Itinéraire d'Antonin.
[90]
Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.
[91]
Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.
[92]
Vita Sancti Germani, lib. II, c. 1.
[93]
Prosper, Chron., édit. Pith.
[94]
Je dois encore discuter ici la chronologie des bollandistes, avec laquelle je
ne puis être d'accord. Ces savants écrivains placent le second voyage de saint
Germain avec saint Sévère dans la Grande-Bretagne, en 446, sa rencontre avec
Eochar en 447, et immédiatement après, son voyage à Ravenne, où il mourut le 31
juillet 448. Voici sur quoi cette chronologie repose, Après avoir établi par
des raisons très plausibles que saint Germain dut succéder à saint Amator comme
évêque d'Auxerre en 418, ils fixent la date de sa mort à l'année 448, parme que
son biographe Constantius donne trente ans de durée à sol épiscopat ; puis,
comme il mourut dans son voyage d'Italie, et que ce voyage, selon eux, suivit
immédiatement sa rencontre avec Eochar, qui eut lieu au retour de sa seconde
mission dans la Grande-Bretagne, ils en déduisent la série des dates indiquées
ci-dessus. Mais une grave difficulté peut être opposée à la dernière de ces
dates, celle du voyage deus la Grande-Bretagne. Car ce fut précisément en 446
que les Bretons adressèrent à Aëtius cette lettre touchante où ils peignent la
situation désespérée à laquelle les avait réduits l'invasion anglo-saxonne.
Est-il donc croyable que les deux évêques les plus vénérés de la Gaule aient
choisi ce temps d'affreux bouleversements pour aller discuter des questions
théologiques avec des malheureux qui n'échappaient au fer de l'ennemi qu'en se
cachant dans les bois et les rochers ? La mission de saint Germain et de saint
Sévère aurait été matériellement impossible en 446, et cela seul me semble une
objection péremptoire. D'ailleurs, le récit de Constantius n'indique nullement
que le voyage en Italie ait suivi immédiatement la rencontre avec Eochar ; j'y
trouve même la preuve du contraire. En effet, il y est dit que le saint prélat,
par ses instances, décida le roi des Alains à retourner sur ses pas, et que
bientôt après il obtint la révocation de l'ordre donné par Aëtius. Saint
Germain avait donc obtenu tout ce qu'il demandait ; il n'avait aucun besoin
d'aller en Italie pour plaider une cause déjà gagnée. L'envoi des Alains sur
les frontières de l'Armorique dut faire partie de l'ensemble des mesures prises
par Aëtius en 440, avant de quitter la Gaule. Ce fut donc probablement au
printemps de l'année 441 qu'ils se mirent en route pour se rendre dans leurs
nouveaux cantonnements, et que saint Germain rencontra Eochar. Par conséquent
son voyage dans la Grande-Bretagne, dont il revenait alors, doit être reporté à
l'année 440, temps auquel l'île était tranquille sous le gouvernement de ses
chefs nationaux. Il ne quitta pas la Gaule pendant les années suivantes ; on en
a la preuve par la part qu'il prit en 444 à la déposition de l'évêque de
Besançon, Chelidonius. Mais en 446, de nouveaux troubles ayant éclaté dans les
provinces de l'Ouest, la cour impériale réitéra l'ordre d'envoyer les Alains
sur les bords de la Loire, et ce fut alors, conformément à la date fixée par
les bollandistes, que saint Germain entreprit son voyage en Italie, pour
essayer de défendre encore la cause des Armoricains ; mais cette fois son
intercession reste sans effet. Cette chronologie me semble concilier toutes les
difficultés, et présenter les faits dans l'ordre le plus naturel et le plus
vraisemblable.
[95]
Prosper, Chron., éd. Pith.
[96]
Nous avons déjà cité, tome Ier, le passage de la Chronique de Prosper où
ce fait est rapporté. Ce passage ne se trouve que dans le texte de Pithou ; il
suit immédiatement la mention de l'assassinat de Bleds, roi des Huns, par son
frère Attila, événement que le texte de Sirmond place à la date de 444, sous le
18e consulat de Théodose.
[97]
Idatii Chron., ad ann. 428. La partie centrale de la Galice, dont il est
ici question, est la province de Castille, et roi voit qu'elle était déjà
remarquable par le grand nombre de châteaux dont elle a tiré son nom.
[98]
Idatii Chron. D'après cette chronique, le vieux roi avait remis, dès
l'année 438, entre les mains de son fils un pouvoir qu'il n'était plus en état
d'exercer ; il mourut vers 440, époque de l'intronisation du pape
Léon-le-Grand.
[99]
Ces faits sont rapportés dans la Chronique d'Idace, témoin oculaire et digne
de toute confiance. Mais la rédaction de cette chronique est très confuse, et
pour rétablir l'ordre chronologique des événements, il est nécessaire de la
comparer avec celle de Prosper, qui indique les dates d'une manière précise par
la désignation des consulats. Ainsi, dans la Chronique d'Idace, la
mention de la prise de Carthage par Genséric suit immédiatement celle de
l'expédition de Rechila contre Andevotus, ce qui fixe la date de cette
expédition à l'année 439 sous le consulat de Théodose et Festus.
[100]
Idatii Chron.
[101]
Idatii Chron.
[102]
La Galice romaine comprenait, outre la Galice proprement dite, le royaume de
Léon, les deux Castilles et les provinces portugaises au nord du Duero ; la
Lusitanie embrassait le reste du Portugal et l'Estramadure ; les limites de la
Bétique étaient les mêmes que celles de l'Andalousie moderne ; ces trois
provinces composèrent le royaume des Suèves. Deux autres dépendances du
vicariat des Espagnes, la Mauritanie-Tingitane, ou le Maroc moderne, et les
îles Baléares, appartenaient aux Vandales.
[103]
J'ai déjà dit que la Chronique d'Idace est très confuse. En voici un
exemple. Dans cette chronique, le récit des combats d'Asturius et de Mérobaude
contre les bagaudes espagnols se trouve placé entre la défaite d'Andevotus en
Andalousie, et celle de Titus à Carthagène. Or, Titus fit la guerre en Espagne
à l'époque où Léon-le-Grand fut élevé au trône pontifical, c'est-à dire en 440,
et Andevotus avait été battu per Rechila dans l'année où Genséric prit
Carthage, c'est-à-dire en 439. Ces deux généraux se succédèrent donc dans le
commandement, et il est impossible de placer entre eux deux antres gouverneurs
militaires, Asturius et Mérobaude ; il est également impossible que les armées
impériales aient été employées à combattre les bagaudes dans le moment où toutes
les forces de la province ne suffisaient pas à contenir les Suèves. Il est donc
probable qu'Asturius remplaça Vitus dans le commandement après la conclusion de
la paix avec les Barbares, et que les événements de la guerre des bagaudes
eurent lieu dans les années suivantes, c'est-à-dire de 442 à 447 ou 448. Ces
dates s'accordent bien avec celle du consulat d'Asturius, qui prit possession
de sa nouvelle dignité le 1er janvier 449, à Arles, où il était venu sans doute
en quittant le gouvernement de l'Espagne.
[104]
Il ne sera pas inutile de rappeler ici que la préfecture des Gaules était
divisée en trois vicariats : celui des dix-sept provinces ou de la Gaule
proprement dite ; celui des Espagnes, et celui de la Grande-Bretagne. Les
événements qui se sont passés dans ces trois grandes sections d'une même
division administrative ont une telle connexité, que nous n'avons pu nous
dispenser d'en réunir les traits principaux.
[105]
Béda, Hist. Eccles., l. I, c. 12.
[106]
Dès le milieu du Ve siècle, selon Béda, le pays était déjà réduit à l'état
sauvage ; on n'y cultivait plus la terre ; les habitants vivaient de la chasse.
(Béda, Hist. Eccles., l. I, c. 12.)
[107]
Béda, Hist. Eccles., l. I, c. 13.
[108]
Idatii Chron. — Prosperi Chron., ad ann. 441.
[109]
Victor Vitensis, de Persec. Vandal., l. I, c. 4.
[110]
Prosperi Chron., ad ann. 442.
[111]
Prosperi Chron., ad ann. 444.
[112]
Jornandès.
[113]
Prisci legationes.
[114]
Prisci Rhetoris Legationes. C'est un trait de mœurs des écrivains
byzantins que leur propension à expliquer tous les grands événements par des
intrigues de femmes.
[115]
Jornandès. Le motif allégué par Attila pouvait être plus sincère que les
historiens ne l'ont pensé. Il existait depuis deux siècles entre la race
gothique et la race tartare une de ces haines nationales dont l'influence est
toute-puissante sur les peuples barbares, et dont nous avons déjà eu plus d'une
fois l'occasion de signaler la force et la durée. Ces antipathies héréditaires
sont presque l'unique ressort de la politique internationale dans les temps
primitifs. On n'en a pas tenu assez de compte dans l'histoire des grandes
collisions qui ont amené, au Ve siècle, la chute de l'empire romain. Cette
histoire ne peut être éclaircie que par une bonne classification des peuples
barbares, et une connaissance approfondie des rapports qui existaient entre
eux.
[116]
Sidonius, in Paneg. Aviti. Un autre motif concourut à déterminer
Théodoric à remplir fidèlement, dans cette circonstance, les obligations que
des traités récents lui imposaient envers l'Empire. Jornandès prétend avec
vraisemblance que l'expédition d'Attila était concertée avec Genséric, cet
implacable ennemi des Romains. Or, pendant la lutte désespérée que Théodoric
eut à soutenir contre Aëtius, il avait recherché l'alliance des Vandales, et
donné sa fille en mariage à l'un des fils de leur roi. Mais bientôt après,
réduit à capituler dans Toulouse ; il s'était vu forcé de traiter avec
Valentinien ; et Genséric, irrité de cette défection, lui avait renvoyé sa
fille indignement mutilée. Ce sanglant outrage alluma entre les deux rois une
inimitié qui dut rattacher les Wisigoths à la cause romaine, et les mettre en
garde Contre les ruses d'Attila, l'allié des Vandales.
[117]
Jornandès (Hist. Goth., c. 36.) donne la liste suivante des nations qui
composaient l'armée d'Aëtius. On voit qu'outre les Wisigoths, l'armée impériale
comptait dans le rang de ses auxiliaires les Francs-Saliens, Franci ;
les Ripuaires, Riparioli ; les Bourguignons, les Saxons établis, comme
nous l'avons dit plus haut, sur les rivages de la Manche ; les lètes sarmates,
dont la Notice de l'Empire signale les nombreuses stations dans la
Gaule, et les habitants de l'Armorique indépendante, qui sont indiquée par les
noms d'Armoritiani, de Litiani et de Briones. Nous avons
vu que, depuis l'établissement des lètes de Maxime, la partie nord de ce pays
avait pris le nom de Litaria. La distinction que Jornandès fait ici
entre les anciens habitants ou Armoricains, et les émigrés bretons, Briones, a
subsisté jusqu'au VIe siècle, où on la retrouve dans les actes des conciles.
Cette liste des barbares fédérés de la Gaule est aussi exacte que complète.
Jornandès dit qu'il y avait encore quelques peuplades germaniques ou celtiques
qu'il ne nomme pas. Et en effet, la Notice de l'Empire, indique plusieurs
autres colonies létiques qui durent envoyer leurs contingents à l'armée
d'Aëtius.
[118]
Selon Jornandès (Hist. Goth., c. 35.), l'armée d'Attila était de 500.000
hommes à son entrée deus la Gaule, chiffre qui ne parait point exagéré. La
liste des peuples qui la composaient a été donnée par Sidonius en style
poétique, dans son Panégyrique d'Avitus.
[119]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 6.
[120]
Jornandès, Hist. Goth., c. 37.
[121]
La trahison des Mains, qui auraient ouvert une des portes de la ville à un
parti de Huns, et l'expulsion presque immédiate de ce corps d'ennemis par les
habitants ranimés à l'approche de l'armée d'Aëtius, sont les deux seuls faits
qui puissent expliquer les événements de ce siège, tels qu'ils sont présentés
par Sidoine, Jornandès et Grégoire de Tours. Sidoine dit que la ville fut
attaquée, envahie et non pillée (Sidoine, Epist. 15, lib. 8). Jornandès
nous apprend qu'on découvrit à temps la trahison des Alains. Grégoire de Tours
raconte que les murs s'écroulaient sous les béliers des assiégeants, et que les
habitants désespéraient de leur salut, lorsque l'évêque saint Aignan releva
leur courage en leur annonçant, par une inspiration divine, l'approche d'Aëtius.
(Greg. Tur., l. II, c. 7.) Il faut réunir toutes ces circonstances pour se
faire une idée juste de ce qui s'est passé.
[122]
Jornandès, Hist. Goth., c. 37.
[123]
Le récit détaillé de la bataille nous a été transmis seulement par Jornandès
qui l'avait sans doute puisé dans quelque chant militaire des Goths. (Hist.
Goth., c. 401.) Sidonius, Idace, Prosper, Grégoire de Tours n'en parlent
que très brièvement, suivant l'usage des chroniqueurs de cette époque.
Jornandès évalue le nombre des morts dans les deux journées à 252.000, Idace, à
300.000. La différence n'est pas très grande entre ces deux chiffres ; le
premier est plus précis et plus vraisemblable : on doit croire que plus de la
moitié de ces morts appartenaient à l'armée des Huns.
[124]
Jornandès, Hist. Goth., c. 36.
[125]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 7. Jornandès, Hist. Goth., c. 41.
[126]
On a prétendu que ce jeune prince ne pouvait être Mérovée, père de Childéric,
parce que Priscus le représente comme étant encore imberbe lorsqu'il le vit à
la cour de l'empereur, et que Childéric, élevé au trône en 457, devait être né
au plus tard vers 440. Mais comme Priscus ne précise pas l'époque à laquelle il
vit le jeune chef des Francs, rien n'empêche de croire que ce fut avant 440,
dans le temps où les Francs étaient nouvellement rattachés à l'Empire par les
victoires d'Aëtius, ce qui expliquerait la présence de Mérovée à Rome comme
député ou comme otage.
[127]
Prisci legationes.
[128]
Frédégaire, l. I, c. 11.
[129]
Jornandès, Hist. Goth., c. 38.
[130]
Le chef ou roi des Bretons-Armoricains était alors Audren, qui avait succédé à
Grillon vers 445. Cet Audren était fils de Salomon, assassiné, comme nous
l'avons vu, quinze ans auparavant. Ainsi il y avait eu dans l'Armorique, à la
mort de l'usurpateur Grallon, une réaction qui avait rappelé à la tête de la
nation la descendance directe de Conan. Il est probable que l'influence romaine
ne fut pas étrangère à cette restauration ; car, à dater de cette époque, les
chefs bretons se montrèrent constamment les fidèles alliés de l'Empire. Les
anciens catalogues des comtes de Cornouailles donnent à Daniel Amiens, le même
qu'Audren, le titre de roi des Allemands ou Alains, parce qu'il s'était rendu
maitre du territoire de cette colonie barbare. (Dom Morice, Hist. de
Bretagne, t. Ier, p. 663)
[131]
Grégoire de Tours, l. II, c. 7. Dans les auteurs de cette époque, les Alains
sont souvent confondus avec les Allemands ; on en voit un exemple dans la Vie
de Saint Germain, que nous avons citée plus haut. Jornandès (Hist. Goth.,
c. 43.) dénature le récit de cette expédition de Thorismond, en supposant que
ce prince avait porté ses armes dans le pays occupé par les Alains pour
repousser une seconde invasion des Huns qui auraient essayé de rentrer encore
une fois dans la Gaule. Comme aucun autre auteur ne parle de cette tentative
d'Attila, qui d'ailleurs ne peut se concilier avec la grande irruption des Huns
en Italie, à la même époque, on doit la regarder comme entièrement controuvée.
Quant à la destruction des Alains de la Gaule, elle est constatée par cela seul
que leur nom ne reparait plus dans l'histoire à dater de ce temps.
[132]
Sidonius Apollin., lib. 7, epist. 1. Sidoine dit que Ferreol vainquit
par un dîner ce roi qu'Aëtius n'aurait pu repousser par les armes.
[133]
Prosper signale les dispositions hostiles de Thorismond envers l'Empire, comme
la véritable cause de sa mort (Prosperi Chron., ad ann. 453). Idace,
tient le même langage.
[134]
Idatii Chron.
[135]
Jornandès, Hist. Goth., c. 42.
[136]
Jornandès, Hist. Goth., c. 42.
[137]
Prosper, Chron., ad ann. 452.
[138]
Ces événements sont très bien résumés dans la Chronique d'Idace.
[139]
Jornandès, Hist. Goth., c. 42, 49.
[140]
Jornandès, Hist. Goth., c. 52.
[141]
Jornandès, Hist. Goth., c. 50, 53, 54, 55.
[142]
Pour obscurcir le mérite d'Aëtius, on affecta d'attribuer uniquement les deux
retraites d'Attila à l'ascendant miraculeux de saint Loup, évêque de Troye, et
du pape saint Léon ; les beaux esprits de Rome prétendirent même que les Huns
avaient reproché à leur chef de s'être laissé vaincre par un loup et par un
lion. Certes ce mauvais jeu de mots latins n'a point été inventé dans le camp
des Tartares ; et si l'on doit reconnaitre l'heureuse influence que les deux
saints pontifes surent prendre sur l'esprit du farouche conquérant, il est
permis de croire que sans les victoires d'Aëtius, cette influence n'aurait pas
même eu occasion de s'exercer.
[143]
Prosper, dans sa Chronique, s'est rendu l'organe de ces plaintes ; il
accuse Aëtius de n'avoir pas arrêté Attila au passage des Alpes, d'avoir conçu
le lâche dessein de quitter l'Italie avec l'empereur, et d'être resté seulement
parce que la honte étouffa ses craintes. Certes ce n'est point-là le caractère
d'Aëtius, et Prosper rendait plus de justice aux exploits de ce grand général
dans la Gaule ; mais là il parlait d'après ce qu'il avait vu lui-même ; ici,
d'après les bruits populaires de Rome.
[144]
Prosper, Chron., ad ann. 454.
[145]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 4. Prosperi et Idatii
Chron.