ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE II.

Établissement des Barbares dans l'intérieur de l'Empire.

 

 

DANS le chapitre précédent, nous avons cherché à découvrir, en dehors du monde romain, les circonstances qui précédèrent l'invasion des Barbares, et les causes du mouvement général qui précipita ces nations sur les contrées civilisées. Il nous reste maintenant à développer les conséquences de ces invasions, et à expliquer comment l'établissement des hordes envahissantes dans les provinces romaines se trouva facilitée par la constitution intérieure de l'empire, et surtout par la composition des armées chargées de le défendre.

Dès le temps même de la république, les Romains avaient toujours eu l'usage de joindre à leurs troupes nationales des cohortes auxiliaires de soldats étrangers. Ce fut une des principales causes de leurs succès et de leurs conquêtes, parce qu'ils se servaient ainsi des forces des peuples déjà vaincus, pour soumettre ceux qui résistaient encore.

La cavalerie surtout avait cessé de bonne heure d'être nationale. La masse de la population romaine servait dans l'infanterie organisée en légions. Ces corps militaires, commandés par des centurions et des tribuns, étaient l'image du peuple, divisé en centuries et en tribus. Avec leurs étendards sacrés, leurs aruspices, leurs camps construits sur un plan invariable, et sanctifiés par des augures, les légions représentaient Rome elle-même dans sa divine majesté. Aux yeux des lois, le citoyen, sous les drapeaux de sa légion, n'était point réputé absent de la ville : Rome, la cité auguste, la reine du monde, marchait partout avec lui.

On peut dire que les légions seules formaient le corps de l'armée ; la cavalerie et les troupes légères n'étaient considérées que comme des accessoires des légions, comme des instruments de leurs victoires ; on les assimilait, en quelque sorte, aux machines de guerre que les légionnaires traînaient après eux. Lorsque les historiens latins veulent faire connaître la force d'une armée, ils ne font point le dénombrement des soldats de toute arme qui y étaient compris, ils se bornent à dire le nombre des légions qu'on y comptait.

La cavalerie romaine, corps aristocratique et peu nombreux, ne s'est guère signalée que par d'éclatantes défaites. Elle fut presqu'entièrement détruite à la bataille de Cannes, et Annibal put envoyer à Carthage un boisseau plein des anneaux d'or qui distinguaient ces soldats privilégiés. Dans les derniers temps de la république, le titre de cavalier, eques, comme celui de chevalier dans les derniers siècles de notre monarchie, n'exprimait plus qu'une dignité, une position sociale, et non un service militaire effectif. Les chevaliers romains étaient juges ou percepteurs des impôts ; mais ils ne montaient plus à cheval que pour figurer dans de vaines cérémonies, et ceux qui suivaient la carrière militaire devenaient officiers dans les légions.

La cavalerie légère des armées romaines, depuis les guerres puniques, fut presque entièrement composée de Numides. On voit, par les Commentaires de César, qu'il n'en avait pas d'autre lorsqu'il commença ses guerres dans la Gaule. Bientôt il eut à son service une nombreuse cavalerie gauloise, tirée des cités dont il s'était ménagé l'alliance, et, lorsqu'il eut pénétré dans la Belgique, il enrôla des troupes de cavaliers germains. A la même époque, l'infanterie légère se composait de frondeurs espagnols et africains, d'archers grecs et asiatiques[1].

Ce fut principalement à ses auxiliaires gaulois et germains que César dut les victoires qu'il remporta dans les guerres civiles contre le parti de Pompée. Lorsqu'il passa le Rubicon, ses ennemis disaient que son expédition était une invasion de Gaulois, tumultus gallicus. En effet, non content de joindre aux troupes nationales des cohortes d'étrangers, il composa une légion entière de Gaulois armés à la romaine, et l'appela, d'un mot celtique, la légion de l'Alouette, par allusion à la gaieté et à la vigilance qui sont encore le caractère distinctif de nos soldats[2]. Cette intrusion des Barbares dans les rangs sacrés de la légion, jusqu'alors ouverts aux seuls citoyens de Rome, fut une de ces innovations impies qui rendirent le nom de César odieux aux vieux Romains, et appelèrent sur sa tête les poignards vengeurs des droits de la patrie et de la religion outragées. Dans le parti contraire, cependant, Pompée, et après lui Antoine, ne se firent aucun scrupule de rassembler sous leurs drapeaux les forces militaires de tous les rois et de toutes les nations de l'Asie occidentale ; mais ces forces marchaient sous leurs étendards nationaux et sous le commandement de leurs princes. Ce fut dans ces guerres civiles que le système des troupes auxiliaires commença à prendre un développement tel, que les Romains se trouvèrent, dans leurs propres armées, inférieurs en nombre aux étrangers qu'ils soldaient.

Lorsque l'empire fut constitué, lorsque Rome eut conquis toute la portion civilisée du monde alors connu, et que le dieu Terme de la république, cessant de marcher en avant, resta stationnaire, pour n'avoir plus ensuite qu'à reculer, les légions furent cantonnées sur les frontières, dans des camps fortifiés qu'on peut comparer à nos grandes places de guerre, et qui ont été en effet l'origine de presque toutes les villes importantes du nord de la Gaule. Chaque légion composait, à elle seule, un petit corps d'armée, où devaient se trouver des troupes de toute arme. On y attachait des escadrons de cavalerie pour former les ailes, equitum alœ, et l'on y joignait, pour couvrir le front de la légion, des cohortes d'infanterie auxiliaire, levées parmi les nations voisines des provinces où étaient situés les camps stationnaires des armées romaines. Ces cohortes étaient toujours exposées les premières aux coups de l'ennemi ; si elles réussissaient dans leur attaque, les légions triomphaient sans avoir combattu ; si elles succombaient, la réserve des légionnaires s'avançait avec des forces intactes contre un ennemi déjà fatigué d'une première victoire. Dans les deux cas, le sang des citoyens était ménagé aux dépens des Barbares[3].

Dans la Gaule, les cohortes étaient composées de Germains de la Belgique, de Bataves, de Canninéfates, de Trévires. Leur force numérique égalait au moins celle des troupes légionnaires ; on s'en aperçut lorsqu'elles se soulevèrent contre les légions dans la révolte de Civilis et de Classicus[4]. A Rome même, une garde germaine veillait, dès le temps d'Auguste, auprès des empereurs. César, en s'entourant pendant sa dictature d'une garde espagnole, avait encore donné le premier exemple de l'emploi d'une milice étrangère au sein même de la ville[5]. La garde germanique alla toujours croissant en nombre et en influence, et subsista jusqu'aux derniers jours de l'empire.

La création d'une légion composée de barbares était une de ces mesures extraordinaires qu'un chef audacieux peut se permettre dans un danger pressant, mais qui choquent trop vivement les sentiments et les préjugés nationaux pour pouvoir survivre aux circonstances qui les ont inspirées. César lui-même fut effrayé de la hardiesse de cette tentative, et s'empressa d'en effacer la trace en conférant le droit de cité à tous les Gaulois de sa légion de l'Alouette. Les légions continuèrent à se recruter exclusivement parmi les citoyens romains. Mais le droit de cité prit bientôt une telle extension, que ce titre, comme tous ceux qui rappelaient les anciennes dignités de la république, ne fut plus qu'un vain mot dépourvu de sa signification réelle.

Après les guerres sociales, le droit de cité avait été étendu à tous les habitants de l'Italie. Les premiers empereurs le prodiguèrent à une foule d'étrangers issus de toutes les nations comprises dans la circonférence de l'empire. Ce droit se donnait par faveur ou en paiement de services de toute nature ; il s'achetait à prix d'argent et passait à la postérité de ceux qui l'avaient acquis[6]. On vit alors un nombre infini de citoyens romains qui n'avaient jamais mis le pied en Europe, et ne connaissaient point la langue latine[7]. Le premier exemple de ces naturalisations en masse remonte à César, qui introduisit des Gaulois jusque dans le sénat de Rome[8]. L'empereur Claude, né à Lyon, conféra le droit de cité à tous les membres de l'aristocratie gauloise qui ne l'avaient point encore reçu[9] ; après lui la Gaule fut entièrement romaine.

Le recrutement des légions prit la même extension que le droit de cité. Sous le règne des derniers princes de la famille de César, le vrai peuple romain, cette populace du cirque à qui les empereurs jetaient du pain et des spectacles, ne fournissait déjà presque plus de soldats à l'armée. L'Italie elle-même, épuisée par le luxe, n'était plus guère peuplée que d'esclaves répandus sur les immenses domaines des riches patriciens. Les légions se recrutaient dans les provinces où elles étaient cantonnées ; celles d'Asie, de Syriens et de Grecs ; celles d'Afrique, d'Espagnols et de Numides ; celles d'Illyrie, de Thraces et de Dalmates ; celles du Rhin, de Germains et de Gaulois. Les officiers seuls appartenaient pour la plupart à l'aristocratie romaine[10]. Lorsque Vitellius vint à Rome avec les légions de la Gaule, le peuple de la ville vit avec stupeur que ces prétendus soldats romains étaient vêtus de peaux comme les Barbares du nord, et ne parlaient que les idiômes celtiques ou tudesques[11].

Les conséquences de cet état de choses continuèrent à se développer sans bruit pendant l'ère heureuse et paisible des Trajan et des Antonin ; et lorsque Caracalla promulgua le fameux décret qui déclarait citoyens romains tous les sujets de l'empire, il innova beaucoup moins que César, car il ne fit guère que confirmer en droit ce qui existait déjà en fait, et concéder aux classes inférieures de la population, des prérogatives dont jouissaient partout les principales familles des cités[12]. A dater de cette époque, le nom de romains embrassa les peuples de toute race soumis au sceptre des empereurs, c'est-à-dire toutes les nations du midi et de l'ouest de l'Europe, de l'Asie occidentale et du nord de l'Afrique.

Avec une pareille extension, le recrutement des légions pouvant s'exercer sur une aussi vaste portion du globe, paraissait devoir suffire à tous les besoins des armées impériales, et l'on put croire que le service des auxiliaires étrangers serait désormais inutile. Il arriva pourtant tout le contraire. L'affaiblissement de l'esprit militaire gagnait comme un chancre destructeur du centre à la circonférence. Il semblait que chaque peuple, en devenant romain, perdît ses qualités guerrières pour prendre ce caractère de vanité stérile, d'oisiveté lâche et corrompue qui dominait dans Rome dégénérée. Les cadres des' légions ne se remplissaient qu'avec peine ; on ne trouvait plus de soldats ni dans les campagnes qui n'étaient habitées que par de misérables serfs attachés à la glèbe, ni dans les villes où une populace efféminée usait sa vie dans les divertissements cruels ou obscènes des spectacles publics. Il n'y avait plus d'étrangers dans l'empire ; on alla en chercher hors des frontières. En Asie, on enrôla les Arabes du désert et les montagnards de l'Arménie ; en Illyrie, les Goths et les Sarmates ; dans la Gaule, les Germains d'outre-Rhin.

Dès le règne de Caracalla, les troupes romaines étaient méprisées ; ce prince mettait toute sa confiance dans la garde barbare dont il s'était entouré ; il affectait d'en porter l'habit et le manteau à capuchon ou caracul, d'où lui vint le sobriquet sous lequel il est connu dans l'histoire. Un peu plus tard, Aurélien, ayant à combattre en même temps Zénobie, maîtresse des rives de l'Euphrate, et les usurpateurs de la Gaule qui lui fermaient les abords du Rhin, se plaignait de manquer à la fois des meilleures troupes légères, qui étaient celles de l'Asie, et de la seule infanterie dont on fit alors quelque cas, celle des nations germaniques.

Ce fut au milieu des désordres intérieurs qui marquèrent la dernière moitié du IIIe siècle, que l'emploi des auxiliaires barbares prit un développement tout-à-fait démesuré. Pendant cette période d'anarchie, les généraux élevés à l'empire, par les légions qu'ils commandaient, ne manquaient pas de s'adjoindre le plus grand nombre possible de troupes barbares, afin de réduire à l'obéissance les légions qui leur étaient contraires. Ceci s'applique surtout aux empereurs élus dans les Gaules ; toujours les auxiliaires d'outre-Rhin composaient la majeure partie de leurs armées, et c'est à la facilité de se procurer ces recrues dans la Germanie, qu'ils durent leur supériorité presque constante sur les empereurs élus ou soutenus par les légions du Midi ou de l'Orient. Ainsi les Barbares étaient introduits dans l'intérieur de l'empire par les chefs mêmes des armées romaines, et lorsqu'ils y étaient une fois entrés, ils n'en sortaient plus.

En effet, les généraux romains, surtout ceux qui visaient à usurper le pouvoir suprême, offraient deux sortes d'appâts à l'avidité des Barbares pour les attirer sous leurs drapeaux : d'abord une solde en numéraire ou en grains qui leur était ordinairement payée d'avance, ensuite l'espoir de récompenses assurées après qu'on aurait atteint le but de l'expédition. Quelle était la nature de ces récompenses ? Pour s'en instruire, il suffit de consulter les anciens usages de Rome.

Dès les premiers temps de la république, lorsque les armées romaines avaient conquis un territoire sur les ennemis, on le partageait en un certain nombre de lots, qu'on distribuait par la voie du sort aux citoyens qui avaient porté les armes, et dont le temps de service était expiré. Ces bandes de soldats citoyens, conduites par leurs officiers[13] et par des triumvirs chargés des opérations du partage, allaient prendre possession des terres acquises par leur valeur, et après avoir exterminé ou réduit en esclavage les anciens habitants, élevaient au centre de leurs nouvelles propriétés une ville qui en devenait le chef-lieu. C'est ainsi que se sont formées toutes les colonies militaires romaines de l'Italie, et une partie de celles de la Gaule méridionale. Ces villes étaient comme des sentinelles avancées de la république, dispersées au milieu des nations soumises. Toutes les fois que les frontières étaient menacées, les colons étaient tenus de prendre les armes ; ce service était une condition attachée à la possession des terres, et qui passait avec elles aux héritiers des premiers possesseurs.

Les contestations occasionnées par les distributions des terres conquises furent la cause de presque toutes les discordes intérieures de la république. La grande question des lois agraires, si mal comprise en général par les écrivains modernes, s'appliquait à cette nature de propriété. La faction populaire demandait qu'on rétablît dans ces partages l'égalité violée par les usurpations scandaleuses des patriciens influents.

Dans les guerres civiles, ce n'étaient plus des ennemis, des barbares que l'on dépouillait, c'étaient des citoyens, d'anciens colons qu'on chassait de leurs domaines pour mettre en leur place des soldats appartenant au parti vainqueur. Telles furent les colonies militaires que Sylla, et après lui les triumvirs établirent dans toute l'Italie. Qui n'a lu, dans Virgile, le poétique récit de l'expulsion des colons de Mantoue, remplacés par les vétérans des légions d'Auguste ? Et remarquons en passant que les nouveaux colons étaient des Barbares, sans doute des Gaulois et des Germains enrôlés par César ; Virgile le dit en propres termes :

Impies hœc tam culta novalia miles habebit.

BARBARUS hats segetes !

Pendant les premiers siècles de l'empire, la propriété foncière, qui avait toujours été incertaine et flottante dans les temps orageux de la république acquit enfin dans les provinces intérieures toute la fixité d'un droit incommutable. A la vérité les empereurs usèrent largement des confiscations pour remplir leurs trésors et enrichir leurs créatures ; mais ces déplacements de fortunes n'étaient que partiels et s'appliquaient aux meubles comme aux terres ; le nom du propriétaire changeait, mais non le droit en lui-même, et l'on ne vit plus des populations entières dépossédées du sol qu'elles cultivaient. Cependant le système des récompenses territoriales décernées aux soldats vétérans ne fut pas abandonné. On continua de former des colonies militaires, mais on les établit sur les frontières de l'empire, dans la Gaule-Rhénane, la Grande-Bretagne, la Rhétie, la Pannonie, l'Illyrie, la Thrace, la Haute-Asie et l'Afrique. Dans ces contrées encore peu civilisées, il y avait beaucoup de terres vagues et incultes qui tombaient à ce titre dans le domaine public[14] ; on assignait aux légionnaires vétérans des portions de ces terres avec les esclaves nécessaires pour la culture : ces vieux soldats se fixaient au centre des domaines concédés, pour les exploiter et les défendre et y restaient d'autant plus volontiers qu'ils étaient, comme nous l'avons vu, presque tous nés dans les provinces frontières[15]. Leurs domaines passaient à leurs fils ou à leurs héritiers, mais sous la condition expresse du service militaire, et tous ceux à qui ces propriétés arrivaient par succession, étaient tenus de s'enrôler dans les légions dès qu'ils avaient l'âge de porter les armes. Ces colonies furent, sous l'empire da source presqu'unique du recrutement des légions. Aussi les obligations imposées aux colons militaires furent maintenues avec rigueur jusqu'aux derniers temps de la puissance romaine, et les empereurs firent un grand nombre de lois pour en assurer l'exécution[16].

C'était donc un usage suivi de temps immémorial et auquel tous les esprits étaient accoutumés que d'établir, comme colons sur les terres comprises à un titre quelconque dans le domaine public, les soldats qui avaient servi sous les drapeaux de l'empire, lors même que ces soldats étaient des auxiliaires étrangers. Ainsi, au IIIe siècle, quand des masses énormes de Barbares furent introduites dans les armées romaines dont elles composèrent la principale force, il parut naturel de suivre à leur égard un système consacré par les vieilles coutumes de Rome, more majorum, et la promesse d'un établissement sur les terres de l'empire fut toujours une des premières conditions de leur engagement. Sous la république, on fondait les colonies militaires en y envoyant des citoyens de Rome ; sous les premiers empereurs, on y plaça les vétérans des légions ; dans les siècles posté- rieurs, elles furent presqu'uniquement peuplées de volontaires germains à la solde de l'empire, surtout dans les provinces européennes où le nombre des auxiliaires barbares avait toujours été plus grand que sur les autres frontières.

Les guerriers germains colonisés s'établissaient avec leurs familles dans les cantonnements qui leur étaient assignés ; ils y vivaient sous le gouvernement immédiat de leurs chefs, appelés, dans leur langue, Konigen ou Herzogen, et auxquels les Romains donnaient libéralement le titre de rois, reges ou reguli ; ils y suivaient leurs lois ou plutôt leurs coutumes nationales, et n'étaient rattachés à l'empire que par la condition du service militaire et le serment prêté à l'empereur comme chef de l'armée.

Ces Barbares, incorporés dans les armées romaines, établis sur les terres du domaine impérial, sont désignés dans les écrits des historiens du Bas-Empire et dans les actes publics contemporains sous le nom de lètes, lœti, et les terres qui leur étaient assignées sont appelées terres létiques, terrœ lœticœ[17]. Ce mot, mal compris, a été une source féconde de disputes entre les érudits, et d'erreurs graves en histoire ; car les Barbares colonisés ou lètes ont joué un grand rôle, on peut même dire le rôle principal dans tous les événements qui ont précédé et amené la chute de la puissance romaine. Plusieurs historiens ont cru que ces lœti étaient un peuple particulier, une des nations envahissantes qui se jetèrent sur les frontières de l'empire[18]. D'autres ont reconnu que les lètes étaient des Germains à la solde des empereurs, et fixés à demeure dans les provinces ; mais ne sachant comment expliquer leur nom, quelques-uns ont dit sérieusement qu'on les appelait ainsi du mot lœtus, gai, parce qu'ils devaient être contents de la solde qu'on leur donnait[19]. C'est un remarquable exemple des ridicules étymologies auxquelles les savants, d'ailleurs si profonds du XVIIe siècle r ont été souvent conduits par l'ignorance des idiômes germaniques.

En effet, la connaissance de ces idiômes leur aurait donné facilement la clé de l'énigme. L'allemand moderne conserve encore le mot leute, pluriel d'un vieux radical tudesque leuth, qui signifiait homme. Ce mot se prononce laite, et par conséquent le latin lœti est la transcription littérale. Ce mot lœti ou lètes signifiait donc les hommes de telle ou telle nation de la Germanie. C'est ainsi qu'il y avait des lètes suèves, des lètes bataves, des lètes francs, lœti batavi, lœti suevi, lœti franci. La traduction latine du mot leute était gentiles, les gens, et l'on disait aussi gentiles franci, gentiles alemani[20]. Dans la notice de l'empire rédigée au commencement du r siècle, les deux mots se trouvent quelquefois réunis : le commandant des lètes suèves y est désigné par cette phrase : Prœfectus lœtorum gentilium suevorum. Il en fut de même au XVIe siècle, lorsqu'on donnait aux cavaliers allemands, qui faisaient la guerre en France, le nom de reîtres, du mot reiter, cavalier ; nos anciens auteurs, joignant le mot traduit au terme germanique francisé, les appelaient cavaliers reîtres.

Le mot leudes, qui revient si fréquemment dans les textes de l'époque mérovingienne, a la même origine et la même signification que le lœti des écrivains du Bas-Empire. Dans les mœurs germaniques être l'homme de quelqu'un exprimait la dépendance, le dévouement envers un chef. Les Germains qui servaient dans les armées romaines étaient les hommes de l'empereur, de même que, sous Clovis et ses successeurs, les guerriers francs étaient les hommes du roi, Jusqu'aux derniers temps de notre monarchie, ce titre de gens du roi a été conservé par les officiers de justice, et un grand seigneur disait mes gens, même en parlant des gentilshommes attachés à sa personne par des emplois honorables. On ne me reprochera pas d'avoir tant insisté sur ces étymologies, lorsqu'on verra quelle est à mes yeux, dans l'histoire du Bas-Empire, l'importance des colonies létiques.

A dater de la seconde moitié du IIIe siècle, le nombre des Barbares colonisés sur les terres de l'empire et à sa solde s'accrut dans une effrayante proportion. Dans les guerres civiles qui éclatèrent à cette époque, chaque prétendant, comme nous l'avons dit plus haut, cherchait à attirer sous ses drapeaux le plus grand nombre possible de troupes barbares. S'il était vainqueur, il leur donnait des terres pour les récompenser et s'assurer de leur fidélité ; s'il était vaincu, son rival heureux, embarrassé de sa propre victoire, se voyait forcé de tenir les engagements pris envers ces bandes redoutables qui passaient facilement d'un parti à un autre, mais dont il était dangereux de provoquer la colère.

Ce fut bien pis encore lorsque se prononcèrent ces grands mouvements d'émigration des peuples germaniques, dont nous avons essayé, dans le chapitre précédent, de retracer les causes et la marche. Alors, quand une masse de Barbares avait pénétré dans l'intérieur de l'empire, on tâchait de les cerner pour les détruire entièrement, sachant bien que si l'on se contentait de les repousser, ils reviendraient dès l'année suivante. Mais il n'était jamais possible de tout tuer, et comme il fallait faire quelque chose de ceux qui restaient, on les incorporait dans les armées et on les colonisait dans les provinces, espérant ainsi fixer leur humeur vagabonde, et les intéresser à la défense du sol qu'ils avaient ravagé. Souvent aussi les nations germaniques, pressées par leurs ennemis, arrivaient en suppliantes sur les limites de l'empire, demandant qu'on leur accordât un refuge, et menaçant d'envahir de vive force l'asile qu'on leur refuserait. Il était difficile de rejeter ces demandes que des milliers d'hommes armés présentaient au bout de leurs piques. On cédait à la nécessité, et, comme les provinces frontières étaient presque toujours dépeuplées par la guerre, on y colonisait volontiers des tribus entières de Barbares, qui devenaient vassales de l'empire, et formaient une barrière contre les envahissements des autres peuples. Tous les états en décadence cherchent à déguiser leur détresse sous l'enflure des mots. La vanité romaine se faisait de ces concessions forcées des titres de gloire. Les panégyriques des empereurs sont remplis de phrases pompeuses dans lesquelles les rhéteurs exaltaient l'auguste sagesse du césar qui avait changé des ennemis furieux en sujets paisibles, transformé le fer des glaives en socs de charrue, et contraint les Barbares à labourer de leurs mains la terre dévastée par leurs armes[21]. Singulières illusions des puissances vieillies ! Ces établissements de Barbares, où nous ne voyons que des conquérants s'arrachant les débris de l'empire, ont presque tous été célébrés par les auteurs contemporains comme des acquisitions heureuses pour la domination de Rome[22].

Le nom de lètes ne s'appliquait en général qu'à de petits détachements de troupes barbares cantonnés dans les provinces. Lorsque des nations entières étaient colonisées sur les terres de l'empire, on leur donnait les titres d'hôtes et de confédérées. Le titre XV, livre 49, au digeste de captivis et postliminio, explique parfaitement le point de vue sous lequel les jurisconsultes romains envisageaient les rapports de ces nations avec l'état : « Les relations pacifiques, dit la loi, que nous entretenons avec les peuples étrangers sont de trois sortes : ils sont nos amis, nos hôtes ou nos confédérés. Les Barbares qui sont nos hôtes ou nos confédérés n'en sont pas moins libres, lors même que, par les traités, ils se sont engagés à respecter la majesté[23], c'est-à-dire la supériorité du peuple romain ; mais ils ne sont nos égaux ni en dignité ni en puissance. Ils sont à notre égard ce qu'étaient les clients plébéiens à l'égard des patriciens leurs patrons. » On sait quels étaient les rapports des clients avec leurs patrons dans l'ancienne Rome ; sans cesser d'être comptés au nombre des hommes libres, ils étaient soumis à une sorte de dépendance qui présentait presque tous les caractères du vasselage féodal, et' qui se rapprochait beaucoup des devoirs naturels du fils envers son père. Le client avait droit de compter sur la protection de son patron ; mais devait aussi, en toute occasion, prendre sa défense, et ne pouvait sans impiété s'armer contre lui. De même les Barbares confédérés n'étaient point regardés comme sujets des empereurs, et par conséquent ils n'étaient point justiciables des tribunaux de l'empire, ni soumis aux ibis faites pour les citoyens romains ; mais ils vivaient sous la protection de la puissance impériale, et devaient la soutenir par leurs armes toutes les fois que les circonstances l'exigeaient. Aussi étaient-ils considérés comme faisant partie intégrante de l'empire. La loi de postliminio le prouve d'une manière incontestable. Tout citoyen romain pris par l'ennemi ou établi volontairement chez une nation étrangère perdait son droit de cité ; mais il le reprenait dès qu'il était rentré sur le territoire de Rome : c'était ce changement d'état qu'on appelait postliminium. Or il n'y avait pas lieu au postliminium pour le citoyen établi chez un peuple hôte ou confédéré, parce qu'il n'était point censé dans ce cas être hors des limites de la domination romaine.

Telle était donc la condition des Barbares colonisés dans l'empire : ils étaient dépendants, mais non sujets ou esclaves, et ils se glorifiaient eux-mêmes de ces titres d'hôtes et de confédérés du peuple romain.

Le titre d'hôtes avait été donné très anciennement, soit aux nations réfugiées sur le territoire de Rome, soit à celles qui recevaient les armées romaines sur leur propre territoire. Lors du soulèvement de Vitellius, la cité de Langres envoya aux légions de la Belgique deux mains jointes en signe d'hospitalité[24]. Les Bourguignons établis dans la Gaule se qualifièrent, dans leurs propres lois, d'hôtes de l'empire, hospites, et ce fut même en vertu de ce droit d'hospitalité hospitalitatis jure, qu'ils s'adjugèrent les deux tiers des terres et le tiers des esclaves appartenant aux citoyens romains[25]. Ils ne faisaient en cela qu'imiter l'ancienne coutume de Rome, par laquelle on assignait aux soldats vétérans une portion du territoire des nations chez lesquelles les légions étaient cantonnées.

Mais le nom que les auteurs latins appliquaient le plus généralement aux Barbares établis sur les terres impériales était celui de fœderati. Et, en effet, ces établissements avaient tous pour origine un traité qui concédait au peuple colonisé une certaine étendue de territoire, sous la condition du service militaire et de la reconnaissance implicite de la majesté ou, si l'on veut employer l'expression féodale, de la suzeraineté de rem-pire. Ce fut ainsi que les Goths, dès le règne de Constantin, s'engagèrent à fournir 40.000 hommes de troupes pour combattre les ennemis de la puissance romaine, « milice qui a toujours porté, dit Jornandès, le titre de confédérés[26] ». Sous les successeurs de ce grand empereur, les armées impériales, comme nous l'avons dit plus haut, finirent par être presqu'entièrement composées de troupes étrangères qui servaient en vertu de traités semblables. Cela fut poussé au point que le mot fœderatus devint synonyme de miles, et fut employé dans ce sens par opposition aux professions civiles. C'est ainsi que Sidonius Apollinaris, voulant peindre le désordre de la cour impériale à Ravenne, dit que les soldats s'y appliquaient aux lettres, et les eunuques, aux exercices militaires : student armis eunuchi, littetis fœderati[27]. Procope emploie une expression analogue en parlant des Hérules qui passèrent à la solde de l'empire et furent admis au nombre des fédérés[28].

Nous reviendrons plus tard sur la nature des rapports qui existaient entre ces fédérés et le gouvernement impérial. Il nous suffit, quant à présent, d'avoir indiqué comment se formaient ces colonies barbares dont nous allons présenter un tableau chronologique qui nous amènera naturellement à l'origine de ce qu'on appelle l'histoire de France.

C'est avec l'empire lui-même que commencèrent ces établissements qui, plus tard, déterminèrent sa ruine. En examinant de près la puissance impériale, on voit que presque toutes les causes de sa décadence datent de César et d'Auguste, et que ce vaste corps apportait eu naissant les germes de mort qui devaient le détruire un jour.

Comme nous l'avons vu dans le premier chapitre, les Suèves du temps de César étaient supérieurs en puissance et en force à tous les autres peuples de la Germanie. Chaque année cette confédération belliqueuse lançait hors de son sein des milliers de combattants qui allaient porter la guerre chez les nations voisines, et, en les fatiguant par des incursions répétées, les forçaient souvent à quitter leur patrie pour aller chercher un asile loin de ces dangereux ennemis. Ce fut ainsi que, vers l'an 5o avant J.-C., les Helvétiens tentèrent de traverser la Gaule centrale pour se créer de nouvelles demeures sur les bords de l'Océan, et que les Germains du Bas-Rhin se jetèrent à diverses reprises sur la Belgique, pour mettre la barrière du fleuve entre eux et des voisins trop redoutables. La puissante main de César arrêta toutes ces émigrations, et refoula au-delà des Alpes les Suèves eux-mêmes qui avaient étendu leurs ravages jusque sur le sol gaulois. Alors le dieu Terme de la république n'était point encore habitué à reculer : il ne cessa point de se porter en avant.

Après avoir complètement asservi la Gaule, les Romains étendirent leur domination sur l'Helvétie, la Rhétie, la Pannonie, le Norique, prirent pour limites le cours du Danube et celui du Haut-Rhin, et continrent les Suèves par une ligne de forteresses, qui leur fermaient tous les passages des montagnes et des fleuves, boulevards naturels de l'empire. Désespérant de rompre cette barrière, les Suèves se tournèrent vers le nord et poussèrent avec plus de force leurs attaques contre les Germains qui habitaient au-dessus de la forêt Hercynienne. Les Thuringiens, établis sur l'extrême limite de cette forêt, étaient les premiers exposés aux coups des envahisseurs ; ils ne purent soutenir la lutte, et, refoulés jusque sur le Rhin, ils supplièrent les commandants romains de leur permettre de passer le fleuve avec les Ubiens, qui avaient déjà imploré, contre l'oppression des Suèves, le secours de César. Il fallait céder à ces prières ou les repousser par les armes. Mais la république était alors agitée et épuisée par les suites des dissensions civiles, et Auguste, tout occupé d'affermir son pouvoir nouveau, craignait de s'engager dans des guerres lointaines. D'ailleurs la Belgique, toujours inférieure en civilisation et en population au reste de la Gaule, avait été encore dépeuplée par les expéditions de César. Ce grand capitaine nous apprend lui-même dans ses commentaires, qu'il détruisit entre la Meuse et l'Escaut, la nation entière des Atuatiques et une grande partie de celle des Nerviens. Les bords du Rhin, dévastés par les incursions germaniques, offraient aussi de vastes espaces inhabités. Il parut d'une bonne politique d'admettre les Germains fugitifs dans ces provinces, pour peupler leurs campagnes désertes et augmenter le nombre de leurs défenseurs. Tibère et Agrippa furent chargés de recevoir les tribus émigrantes et de régler tout ce qui concernait leur établissement. Les Thuringiens ou Tongriens se fixèrent entre la Meuse et l'Escaut, dans la 'contrée qui, de leur nom, s'appelle encore le pays de Tongres ; les Ubiens furent placés comme une garde avancée sur la rive même du Rhin, et plus tard Agrippine donna son nom à leur colonie qui devint la célèbre ville de Cologne. D'après un passage de Suétone, il paraît que ces colons étaient au nombre de 40.000[29]. Les terres leur furent concédées à la charge ; du service militaire ; et, en effet, sous les successeurs d'Auguste, des cohortes auxiliaires de ces deux nations furent constamment attachées aux légions cantonnées sur cette frontière.

Malgré la sagesse apparente des motifs qui avaient présidé à l'établissement de ces colonies, on comprit bientôt qu'il serait dangereux d'ouvrir ainsi aux Barbares l'entrée du territoire romain, et de les habituer à considérer les provinces, sinon comme une proie livrée au plus fort, du moins comme un asile toujours offert aux plus faibles. D'ailleurs on n'était pas fâché de conserver des terres inoccupées pour y établir les légionnaires vétérans, agros usui militum sepositos, dit Tacite. On s'appliqua donc à fortifier la ligne du Rhin par des camps stationnaires, où l'on plaça à demeure de nombreuses légions qui formèrent un corps d'armée plus fort et mieux organisé qu'aucun de ceux qui défendaient les autres points vulnérables de l'empire.

Alors les empereurs, certains de pouvoir fermer la frontière à toutes les invasions, se gardèrent bien d'admettre dans les provinces ces colonies barbares, qui, malgré les pompeux mensonges des panégyristes, ne furent jamais acceptées que par nécessité, et lorsqu'il paraissait impossible de les écarter par la force. Ainsi, lorsque, sous Néron, les Frisons et les Ansivariens, chassés des rives du Weser par les Cangues, vinrent demander à s'établit dans les terres vacantes, aux bords du Wahal, leurs prières furent repoussées avec hauteur, et, quand ils voulurent y pénétrer de force, ils trouvèrent une résistance qu'ils ne purent vaincre et qui les refoula dans l'intérieur de la Germanie[30].

La même politique fut suivie par tous les grands empereurs des deux premiers siècles de l'empire, de cette ère brillante où la puissance romaine atteignit le plus haut terme de sa prospérité et de sa splendeur. Les colonies barbares établies dans cette période furent peu nombreuses et sans influence sur la suite des événements ; nous ne nous y arrêterons pas[31]. Mais au IIIe siècle, lorsque d'une part, l'empire livré aux discordes civiles sembla se déchirer de ses propres mains, et que, de l'autre, les nations germaniques, bouleversées par l'invasion des Goths, se pressèrent en masse sur les frontières, alors les colonies barbares se multiplièrent à l'infini dans les provinces européennes, et prirent un développement proportionné à la violence de l'attaque et à la faiblesse de la défense. Nous passerons seulement en revue ceux de ces établissements qui ont acquis par leur importance une célébrité historique, et dont les auteurs contemporains nous ont fait connaître exactement l'origine.

Nous avons parlé, au premier chapitre, de la grande invasion que firent dans la Gaule, vers l'an 276, les peuples suèves mêlés aux débris de plusieurs nations slaves dispersées par les Goths. Cette invasion, l'une des plus terribles dont l'histoire ait gardé la mémoire, ne peut se comparer dans ses résultats qu'à la fameuse irruption Cimbro-Teutonne dont Marius arrêta les progrès. Pendant plusieurs années, les hordes envahissantes avaient promené librement la dévastation dans toute la Gaule centrale. L'empereur Probus parvint enfin à les y cerner et leur tua, dit-on, 400.000 hommes. 16.000 guerriers échappés au massacre se rendirent à discrétion avec neuf de leurs rois ou chefs, et sans doute aussi avec les femmes, les enfants, les charriots et le bétail que ces hordes traînaient après elles. Probus, embarrassé de cette masse de prisonniers, les fit transporter dans la Grande-Bretagne et dans l'Illyrie, et les y établit comme colons militaires[32].

Déjà les provinces voisines du Danube inférieur avaient été dépeuplées par les guerres et les incursions qu'occasionnait l'approche des Goths.

A la même époque on colonisa dans la Thrace 100.000 Bastarnes, peuple slave chassé par l'invasion gothique des régions situées entre le Danube et la Vistule[33]. Parmi les prisonniers transplantés en Illyrie, et qui avaient fait partie de la horde allemanique, il se trouvait aussi des hommes de race slave, tels que les Lyges et les Gépides ; ces colons s'habituèrent facilement à vivre dans une contrée où ils se voyaient entourés de peuples-frères ; mais les hommes de race tudesque ne purent supporter cet exil, sous un climat si différent du leur, et dans un pays étranger à leurs mœurs et à leur langage. Sans doute ils avaient avec eux quelques Saxons ou Frisons accoutumés à la mer ; ils se rapprochèrent des côtes de l'Adriatique, saisirent tous les vaisseaux qui se trouvèrent dans les ports, puis, embarqués sur ces navires, ils pillèrent les côtes de la Grèce, de la Sicile, de l'Espagne, passèrent dans l'océan Atlantique, longèrent les rivages de la Gaule, et rentrèrent, chargés de butin, dans leur patrie par la Manche et l'embouchure du Rhin[34].

Cette entreprise hardie prouvait combien on devait peu compter sur la fidélité de ces auxiliaires forcés ; cependant la nécessité fit que dans les invasions postérieures on continua de suivre le même système.

Les hordes allemaniques avaient aussi pénétré dans le nord de l'Italie. Aurélien les y combattit, et les choses se passèrent là comme dans la Gaule. La horde, qui se composait principalement de Vandales, fut en grande partie exterminée ; ce qui en resta fut colonisé dans la Pannonie. Ces colonies vandales fournirent des troupes aux armées impériales jusqu'aux derniers temps du Bas-Empire : le fameux Stilicon, célébré par Claudien, en tirait son origine.

Toutes les frontières de l'empire étaient attaquées à la fois parce que les guerres intérieures, suscitées par les luttes des nombreux prétendants au trône impérial, avaient partout désorganisé les légions et dégarni de troupes les camps stationnaires. Pendant que les Allemands forçaient les barrières du haut Rhin et du Danube, les Francs-Saliens s'emparaient de l'île de la Batavie, et, se répandant ensuite dans l'intérieur de la Belgique, s'alliaient, pour piller les Gallo-Romains, aux colons ou lètes barbares anciennement établis dans ces provinces[35].

L'empereur Maximien, étant passé dans la Gaule, avec une armée, l'an 287, pour réprimer les révoltes des Bagaudes, dont nous parlerons plus au long tout-à-l'heure, voulut aussi rétablir l'ordre dans les provinces du Nord ; mais, après quelques avantages remportés sur les Francs, il comprit qu'il serait impossible de les en chasser tout-à-fait, et que d'ailleurs ils ne laisseraient en se retirant que des déserts dans ces campagnes dépeuplées par leurs ravages. Il permit donc aux Saliens de se fixer comme colons militaires dans le pays des Trévires et des Nerviens, c'est-à-dire entre la Moselle et l'Escaut, depuis Trèves jusqu'à Tournay, et en même temps, par une espèce d'amnistie, il laissa possession de leurs terres et de tous leurs droits antérieurs les anciens lètes barbares qui avaient aidé à ruiner le pays au lieu de le défendre[36].

Quelques années plus tard, Carausius, commandant général des flottes de l'Océan, s'étant fait proclamer empereur dans la Grande-Bretagne, rechercha l'appui des Barbares pour maintenir et étendre sa puissance usurpée. Il s'allia aux Saxons, aux Frisons et aux Francs-Ripuaires, c'est-à-dire aux Bructères et aux Chamaves, qui envahirent la Belgique rhénane. Constance Chlore, père du grand Constantin, après avoir défait, dans la Grande-Bretagne, Allectus, successeur de Carausius, attaqua les alliés de cet usurpateur sur le continent, et fit un grand carnage des Francs dans la Batavie ; mais il ne put obtenir, comme Maximien, d'autre résultat de ses victoires que de forcer ces Barbares à reconnaître la suprématie de l'empire ; tous ceux qui voulurent se soumettre furent établis comme colons militaires dans la province de la Germanie inférieure, entre le Rhin et la Meuse[37].

Remarquons bien ici que ces positions sont précisément celles où l'on trouve les Francs-Ripuaires et les Francs-Saliens, au Ve siècle, à l'époque de l'avènement de Clovis ; les premiers, près de Cologne, les seconds, près de Tournay. Dans l'intervalle, l'histoire nous offrira des preuves constantes de l'existence non interrompue de ces colonies. Commencées par Maximien et Constance Chlore, elles furent considérablement accrues par Constantin[38]. Depuis la fin du IIIe siècle, elles ne cessèrent jamais de fournir de nombreux contingents aux troupes impériales, et leurs chefs ou rois occupèrent les postes les plus éminents dans les armées et à la cour des empereurs[39]. Je n'en finirais pas si je voulais nommer ici tous les chefs francs qui jouèrent un rôle illustre dans l'histoire du Bas-Empire ; Laniogaise, qui resta seul fidèle à l'empereur Constant, poursuivi par le tyran Magnence, en 350 ; Silvain, général de l'infanterie, proclamé lui-même empereur à Trèves, en 355 ; Malaric, commandant la milice des Gaules, sous Jovien, en 363 ; Teutomer, commandant l'armée de Dacie, sous Valens, en 364 ; Mellobaude, comte des domestiques de l'empereur Gratien ; Merobaude, consul, en 377 et en 383 ; Bauton, consul, en 385 ; enfin le fameux Argobaste qui, maître de l'empire déjà sur le penchant de sa ruine, créait à son gré des fantômes d'empereur destinés à couvrir d'un nom romain la souveraineté réelle des Barbares.

Presque tous ces officiers de l'empire étaient issus des races royales de leur nation, c'est-à-dire des familles où le commandement était héréditaire, et ils portaient parmi leurs compatriotes les titres tudesques de konigen ou d'herzogen, que les Romains traduisaient par ceux de reges et de duces. Ammien Marcellin donne expressément le titre de roi des Francs à Mellobaude : Mellobaudem comitem domesticorum regemque Francorum[40]. Argobaste était parent de Marcomer et de Sunnon, rois des Francs indépendants de la Germanie, puisqu'il les poursuivait, dit Sulpice Sévère, par des haines de famille ; gentilibus odiis insectans. Au surplus, ces rois indépendants avaient eux-mêmes de nombreux rapports avec le gouvernement impérial ; souvent ils étaient imposés comme chefs à leurs tribus par l'autorité des empereurs[41], ou du moins ils consentaient à tenir en apparence leur pouvoir de cette autorité ; souvent aussi ils s'engageaient à servir sous les drapeaux de l'empire avec l'élite de leurs guerriers, et dans les armées romaines, qui n'avaient plus guère de romain que le nom, on voyait toujours, outre les contingents fournis par les Barbares colonisés, des bandes nombreuses de Germains d'outre-Rhin, Transrhenani, engagés sous différentes conditions, et pour un temps limité[42].

Ces bandes n'étaient plus, comme les cohortes auxiliaires des premiers temps de l'empire, des corps réguliers attachés aux légions, placés sous les ordres des tribuns et astreints à la discipline romaine. C'étaient des troupes indépendantes combattant à leur mode et sous leurs chefs nationaux comme les contingents des rois de l'Asie dans les armées de Pompée et d'Antoine, comme les soldats d'Antiochus et d'Agrippa dans l'armée de Titus, et ceux d'Italicus et de Sido, rois des Suèves, dans l'armée de Vespasien[43]. Dans ces armées comme dans celles du Bas-Empire, il y avait des légions romaines, puis des auxiliaires, et enfin des alliés ou fédérés, fœderati. Mais dans les premières, les contingents étrangers obéissaient à l'impulsion des légions, dans les dernières, ils les dominaient. En tout temps les révoltes militaires créèrent ou renversèrent les empereurs. Mais, jusqu'au IIIe siècle, les légions disposèrent seules de la puissance impériale, tandis qu'à dater de cette époque, elle fut livrée à l'influence et aux caprices des officiers barbares.

Les Allemands étaient presqu'aussi nombreux que les Francs dans les armées de la Gaule. En 306, ce fut à l'instigation d'Eroc, roi des Allemands, que Constantin fut proclamé auguste dans la Grande-Bretagne, après la mort de son père, Constance Chlore. En 354, Latinus, comte des domestiques, Agilon, grand écuyer, et Scudilon, capitaine des gardes de l'empereur Constance étaient tous trois Allemands. Ces chefs appartenaient pour la plupart aux tribus indépendantes de la haute Germanie, car l'histoire ne fait point mention de colonies allemandes de quelque importance établies dans la Gaule, à moins qu'on ne suppose que la confédération allemanique ait fourni au moins en partie les colonies barbares disséminées par Constance Chlore, si l'on en croit le rhéteur Eumène, dans les territoires des cités d'Amiens, de Beauvais, de Troyes et de Langres[44].

A l'Orient de l'Europe, les Goths continuaient à s'avancer sur la ligne du bas Danube, chassant devant eux toutes les populations slaves. Déjà les conquêtes de Trajan, au nord du fleuve, avaient été évacuées par les armées impériales, et les habitants de ces contrées s'étaient retirés dans les anciennes provinces. Déjà les Bastarnes, les Lyges, les Quades et d'autres peuples encore avaient demandé et obtenu un asile sur le territoire de l'empire. Dioclétien colonisa, en Pannonie, les Carpathiens, nom qui désigne les tribus slaves répandues autour des monts Crapacks, jusqu'au pied desquels Trajan avait voulu porter les limites de la domination romaine. En 334, la puissante nation des Sarmates fut forcée à son tour d'abandonner les régions qu'elle occupait de temps immémorial entre la chaîne des Crapacks et l'embouchure du Danube. Les Scythes ou nomades des bords de la mer Noire, qu'on appelait Stythœ minores, suivirent ce mouvement d'émigration. L'empereur Constantin, ne pouvant repousser tous ces fugitifs, établit 300.000 Sarmates sur la ligne des frontières, depuis la Thrace jusqu'aux confins de l'Italie. Ces colons scythes et sarmates fournirent aux armées impériales une nombreuse cavalerie et des détachements létiques cantonnés dans diverses provinces[45]. Le patrice Aetius, qui joua un si grand rôle dans l'empire d'Occident ; au Ve siècle, sortait des colonies militaires de la petite Scythie.

Tels furent les établissements que les peuples barbares, déplacés par l'invasion gothique, formèrent de gré ou de force dans les provinces européennes de l'empire, jusqu'au règne de Constantin. Comme ce règne a été l'époque d'une révolution intérieure qui a exercé la plus grande influence sur les destinées du monde romain nous devons nous y arrêter un moment avant de reprendre l'histoire des colonies plus considérables encore qui s'établirent à la suite de l'invasion des Huns.

 

 

 



[1] De Bel. Gall., lib. 2. — La cavalerie gauloise avait toujours été renommée ; dès les temps les plu, reculés, l'aristocratie gauloise combattait à cheval ou sur des chars. Au contraire, c'était un usage constant et général, chez les nations germaniques, de ne combattre qu'à pied, avec de longues lances. Les Germains établis dans la Belgique et sur les bords du Rhin avaient seuls de la cavalerie : César dit que celle des Trévires était particulièrement estimée (De Bell. Gall., lib. 2). Sur la rive droite du Rhin, on ne citait comme bons cavaliers que les Tenctères, dit Tacite. (De Mor. Ger., 32.)

[2] Suétone, in Cœsare, 24.

[3] Cet ordre de bataille est indiqué dans tous les récits militaires des Commentaires de César et des Annales de Tacite. Dans un combat contre les Bretons, Agricola fit marcher au-devant de l'ennemi un corps de 8.000 auxiliaires et de 3.000 chevaux. Il laissa, dit l'historien, les légions derrière leurs retranchements pour secourir au besoin les cohortes, si elles étaient repoussées, mais en même temps dans l'espoir de vaincre sans répandre le sang romain. Agricolæ vita, c. 35.

[4] Lorsque Germanicus passa le Rhin pour sa première expédition, son armée se composait de 12.000 légionnaires, de 26 cohortes auxiliaires et de 6 ailes de cavalerie. Les cohortes auxiliaires étaient de 1.000 hommes, les ailes de cavalerie de 300 ; ainsi dans celte armée le nombre des auxiliaires barbares était plus que double de celui des soldats romains. (Tacite, Annales, l. I, c. 50.)

[5] Suétone, in Cœsare, 86. Idem, in Augusto, 49 ; in Nerone, 34.

[6] Saint Paul était né d'une famille juive, établie à Tarse en Cilicie ; il avait été élevé dans la religion de Moïse, et cependant il était citoyen romain, parce que ce titre avait été conféré à ses parents. Lorsqu'il fut arrêté comme séditieux, à Jérusalem, il allégua sa qualité de citoyen pour se soustraire à la torture. Le tribun légionnaire qui commandait la ville était un Grec de Syrie, nommé Lysias ; il dit à Paul : « Tu es bien heureux d'être citoyen romain par naissance, car il m'en a coûté beaucoup d'argent pour acquérir ce titre » (Act. Apostol., 22). Tous ces étrangers joignaient des noms latins à leurs noms nationaux. C'est ainsi qui saint Paul s'appelait Paulus Saül, et le tribun, Claudius Lysias. Ces noms étaient ordinairement ceux des familles patriciennes à la protection desquelles les nouveaux Romains avaient dd leur droit de cité. Sous les premiers empereurs, qui étaient issus des familles Julia et Claudia, noms de Julius et de Claudius furent adoptés par presque tous les provinciaux. Il est probable que les parents de saint Paul devaient leur droit de cité à quelqu'un des membres de la famille Æmilia qui commandèrent en Orient.

[7] Claude ôta le droit de cité à un des principaux citoyens de la province de Grèce parce qu'il ne savait pas le latin. Suétone, in Claudio, 16.

[8] Suétone, in Cœsare, c. 76, 80.

[9] Annales, lib. XI, c. 23, 24, 25.

[10] Cela même n'était point sans de nombreuses exceptions. Céréalis, haranguant les Gaulois révoltés au commencement du règne de Vespasien, leur disait : « Vous commandez nos légions, et vous gouvernez nos provinces. » Tacite, Hist., liv. IV, c. 74.

[11] Tacite, Hist., liv. II, c. 88.

[12] Digeste, lib. I, t. V, lig. 17. Novelles, 78, c. 5.

[13] Tacite, Annales, l. XIV, c. 27.

[14] On réservait dans les provinces frontières des terres inoccupées pour les retraites des vétérans. Du temps de Néron, les Frisons et les Ansivariens essayèrent d'envahir ces champs réservés sur les bords du Rhin. Tacite, Annales, l. XIV, c. 54.

[15] Néron essaya d'établir des colonies de vétérans dans les campagnes désertes de l'Italie, aux environs de Tarente ; mais ils n'y voulurent pas rester ; ils aimèrent mieux se retirer dans les contrées où ils avaient fait leur service, et dont ils étaient originaires. Tacite, Annales, l. XIV, c. 27.

[16] Code Théodosien, lib. VII, t. 1, l. 5, 8 ; t. 18, l. 10 ; t. 20, l. 2, 19 ; t. 22, l. 1 à 12. Probus avait fondé des colonies de vétérans dans l'Isaurie ; il imposa aux fils des colons l'obligation d'entrer au service à l'âge de 18 ans (Vopiscus, in Probo). Plus tard, une loi générale fixa pour tout l'empire à 16 ans l'âge auquel les fils de vétérans devaient commencer à porter les armés (Cod. Théod., lib. VII, t. 22, l. 4). Sulpicius Alexander, dans la vie de saint Martin, raconte qu'étant fils d'un vétéran, et né dans une colonie militaire de la Pannonie, ce saint, malgré sa répugnance, fut appelé au service militaire dès qu'il eut l'âge requis, et qu'ayant voulu s'y soustraire, il fut conduit enchaîné jusqu'au corps dans lequel il avait été inscrit.

[17] Zosime, Hist., l. II. Cod. Théodosien, liv. XIII, tit. 4, l. 9 ; Ammien Marcellin, liv. XVI, c. I.

[18] Nic. Vignerius, in Tractatu de origine Francorum. Ducange, v° Lœtus. Adrien Valois, Notœ ad Amm. Marcell.

[19] Dubos, Histoire critique, l. Ier, c. 10. Dom Bouquet, Historiens de France, t. II, p. 577.

[20] Ammien Marcellin se sert de cette expression pour désigner les Barbares auxiliaires par opposition aux soldats réguliers. Liv. XVI, c. 4.

[21] Probus, écrivant au sénat, rendait grâce aux dieux des succès qu'il avait obtenus : Pères conscrits, disait-il, les Barbares travaillent maintenant pour vous ; ils vous servent, et combattent pour vous les nations encore indépendantes ; les bœufs des Barbares labourent les champs de la Gaule. Vopiscus, in Probo.

[22] Eumenius, in panegyr. Constantii. Cela veut dire tout simplement pour nous que différentes nations barbares avaient occupé la Thrace, la Belgique et une partie du nord de la Gaule.

[23] Le mot de majesté, dans la langue latine, exprimait le respect dû aux choses et aux personnes sacrées. C'est ainsi que la loi de lèse-majesté s'appliquait aux attentats commis coutre les temples et les autels des dieux, contre tous les objets consacrés au culte, et, par extension, contre la personne des empereurs, surtout lorsqu'on se fut habitué à leur donner par l'apothéose un caractère divin. Rome elle-même était revêtue de ce caractère aux yeux de ses citoyens : le respect qu'elle exigeait des nations étrangères devait avoir toute la force d'en sentiment religieux, et ce respect, elle sut l'inspirer et le maintenir jusque dans ses derniers jours d'abaissement. On comprend maintenant tout ce qu'il y avait de politique dans le christianisme, qui dépouillait ces grandeurs humaines du prestige de la consécration divine.

[24] Tacite, Hist., liv. Ier, c. 54.

[25] Lex Burgundionum, t. 54, 55.

[26] Jornandès, de rebus geticis.

[27] Sidon., lib. I, ep. 8. Voyez aussi Du Cange, v° fœderatus.

[28] Procope, Bell. Goth., lib. III, c. 33.

[29] Suétone, in Augusto, c. 21 ; in Tiberio, c. 6. Tacite, Annales, lib. XII, c. 27.

[30] Tacite, Annales, l. XIII, c. 54, 55, 56.

[31] Marc-Aurèle fut en guerre pendant tout son règne avec les Suèves que l'invasion gothique commençait à remuer. Il forma plusieurs colonies avec ses prisonniers, entre autres une en Italie, près de Ravenne ; mais les Barbares ayant tenté de s'emparer de la ville, il fut obligé de les en expulser.

[32] Vopiscus, in Probo. Zosime, l. II. Le chiffre des morts est sans doute exagéré ; celui des prisonniers, au contraire, devait dépasser 16.000. Vopiscus dit que Probus incorpora une partie de ces Barbares dans l'armée active, et l'autre, dans les troupes sédentaires chargées de la garde des frontières, limitaneis militibus, c'est-à-dire dans les colonies militaires. Il ajoute qu'on les dispersa dans diverses provinces, et Zosime dit positivement qu'il en fut envoyé des détachements dans la Grande-Bretagne, où l'on a cru retrouver, dans le nom de Vandelsbury, l'indice d'une colonie vandale.

[33] Zosime, Hist., l. I.

[34] Zosime, Hist., l. I. Eumenius, in panegyr. Constantii Chlori. Ces deux auteurs attribuent cette expédition aux Francs. Il est possible qu'il y ait eu des Germains du bas Rhin parmi les colons de l'Illyrie ; mais la majeure partie devait se composer des débris de la borde allemanique.

[35] Zosime, lib. III. En s'établissant dans la Batavia, les Saliens exécutaient ce que les Ansivariens, leurs ancêtres, avaient inutilement tenté du temps de Néron. Nous avons vu plus haut que la ligue des Saliens se composait des anciennes tribus des Ansivariens et des Cattes, qui habitaient au nord de la forêt Hercynienne et sur la rive gauche du Weser. Cette situation exposa toujours les tribus germaniques fixées dans ces contrées à être attaquées à la fois par les Suèves, au sud, et par les Saxons, à l'est. De là vinrent leurs fréquentes émigrations. Celle des Saliens fut sans doute déterminée par les mêmes causes. Les anciens Bataves eux-mêmes, selon Tacite, étaient une fraction de la nation des Cattes, transplantée, longtemps avant l'ère chrétienne, à l'embouchure du Rhin, pour fuir les attaques des Chérusques, ancêtres des Saxons du IIIe siècle. De Mor. Ger., c. 29.

[36] Tel me parait être le sens de ce passage du Panégyrique d'Eumène : Nerviorum et Trevirorum arva jacentia lœtus postliminio restitutus, et receptus in leges, Francus excolit. Nous avons vu plus haut que le postliminium était le changement d'état qu'éprouvait le Romain qui perdait ses droits de cité pour avoir été fait prisonnier dans un combat, ou pour avoir passé volontairement à l'ennemi. La position des lètes, qui, après s'être alliés aux Barbares, s'étaient de nouveau soumis à l'empire, est assimilée ici par le rhéteur à celle du citoyen prisonnier ou déserteur, qui recouvrait ses droits en rentrant dans sa patrie : c'est ce que signifient les mots postliminio restitutus. Quant aux Francs assujettis aux lois de l'empire, in leges receptut, ce sont les Barbares colonisés par Maximien. Les Saliens, maîtres de la Batavie, avaient pénétré dans le centre de la Belgique, entre Trèves et Tournay, en franchissant le Wahal. Ils tournaient ainsi les garnisons romaines qui défendaient encore la ligne du Rhin. Depuis ce temps, les Romains eurent deux fronts d'attaque à protéger, l'un sur le Rhin, l'autre sur le Wahal.

[37] Les Romains avaient donné le nom de Germanie à la partie de la Gaule qui bordait le Rhin, parce qu'en effet elle n'était habitée que par des tribus de race tudesque. Ils la divisaient en deux provinces : la Germanie Inférieure, entre le Rhin et la Meuse, et la Germanie Supérieure, entre le Rhin et la chaine des Vosges, aujourd'hui l'Alsace. La première faisait face aux Francs, la seconde aux Allemands.

[38] Eumène, Panegyr. Constantini Magni.

[39] Tunc in palatio Francorum multitudo florebat, dit Ammien Marcellin en parlant de la cour de Julien. Hist., lib. XV.

[40] Ammien Marcellin, lib. XXXI.

[41] Même dans la dernière période d'abaissement de l'empire, Stilicon donnait des rois à la France transrhénane : Provincia missos expellet potius fasces, quam Francia reges quos dederis, dit son panégyriste Claudien (De laud Stil., l. I). Julien, après avoir vaincu les Allemands, leur donna aussi des rois de son choix. On pourrait citer beaucoup d'autres preuves de cette influence exercée par les Romains dans la Germanie, dès le temps des premiers empereurs. Tacite rapporte plusieurs faits de ce genre : on peut voir dans ses Annales l'histoire d'Italicus, roi imposé aux Suèves par les Romains, et qui, élevé en Italie, avait pris même un nom latin.

[42] L'armée que commandait Julien dans les Gaules se composait en grande partie de contingents fournis par les nations transrhénanes ; aussi écrivait-il à l'empereur Constance, que ces bandes indépendantes refuseraient de le suivre au-delà des Alpes, n'y étant point obligées par leur engagement. Ammien Marcellin, l. 20.

[43] Tacite, Hist., lib. III et V.

[44] Paneg. Const Chl. La lettre écrite par l'empereur Probus au sénat, après sa fameuse victoire sur les Allemands, semble aussi indiquer qu'il avait colonisé une partie des vaincus dans la Gaule.

[45] La Notice de l'Empire indique des cantonnements de lètes sarmates dans les Gaules, à Poitiers, à Paris, à Reims, à Amiens, à Langres, à Autun.