ORIGINES DE LA TACTIQUE FRANÇAISE

BATAILLES D'AUTREFOIS

 

QUATRIÈME PARTIE. — LA TACTIQUE FRANÇAISE

LIVRE NEUVIÈME. — LES GUERRES DE RELIGION DE 1562 À 1594

 

CHAPITRE XXXII. — L'AMIRAL COLIGNY.

 

 

ALLIANCES AVEC L'ÉTRANGER

Il n'y a pas d'étude plus douloureuse pour un Français que celle de ces années de haine, d'assassinats et d'alliances imprudentes avec l'étranger.

Les mêmes hommes qui avaient reproché à Henri Il d'avoir rendu, d'un trait de plume, au roi d'Espagne et à la reine d'Angleterre 200 villes, chèrement conquises, empruntèrent à ces souverains de l'argent et des soldats pour entretenir la guerre en France, et pour y amonceler les ruines, au profit de leur ambition ou de leurs vengeances.

Élisabeth demanda des gages aux protestants : ils lui livrèrent Dieppe et Le Havre, en lui promettant Calais ; en revanche, les catholiques ouvrirent Rouen et Paris aux capitaines de Philippe II. Ces crimes contre la patrie furent commis ouvertement, au nom de la Religion. Des ambassadeurs anglais ou espagnols suivaient les armées rivales, dirigeaient les opérations, attisaient les haines et déchiraient les traités de paix ; ils avaient la mission de faire couler le sang français, et ils s'en acquittaient en conscience.

— « Puisque le roi d'Espagne trouve son compte et son profit à entretenir les papistes de France comme son propre parti, écrivait l'ambassadeur d'Elisabeth, il importe que la reine agisse de même pour les protestants, et qu'elle en fasse son parti ![1] »

 

Ainsi, c'est pour la querelle du roi d'Espagne et de la reine d'Angleterre que les Français ont combattu de 1562 à 1594. Jamais peut-être, ils n'ont montré plus de courage, de persévérance et de qualités militaires.

 

NOUVELLES MÉTHODES DE GUERRE (1562).

Dès la première campagne, la stratégie et la tactique se transforment à la fois[2]. Au lieu de grandes et lourdes armées, qui emploient toute une campagne à prendre ou à secourir une seule place, de petits corps, très mobiles, tentent des pointes hardies ou exécutent des retraites savantes. Les généraux apprennent à compter avec l'imprévu, à créer des ressources, et surtout à combiner les trois armes dans les ordres de marche ou les formations de combat.

 

Dans l'infanterie, la proportion des armes à feu augmente et celle des piquiers cuirassés diminue ; le gros bataillon de François Ier et de Henri II se morcelle en unités de combat manœuvrières[3], qui ont plus d'élan, plus d'initiative, se dispersent facilement en tirailleurs, et savent opérer de concert avec la cavalerie.

 

Il y a trois espèces distinctes de cavalerie :

1° La gendarmerie. Pour se garantir contre les arquebusades, elle s'est revêtue de « véritables enclumes », qui rendent sa remonte très difficile. Perdant beaucoup de temps à s'armer, elle est souvent surprise ou elle arrive trop tard. Cependant, comme l'armure est une tradition chevaleresque, une partie de la noblesse la conserve pour charger en haie sur un rang, la lance sous l'aisselle. On commence la charge au pas ; on passe au petit galop, puis, à 60 pas, on donne carrière à pleine course[4].

2° Les chevau-légers. Gentilshommes pour la plupart, ils portent l'armet, la demi-armure, et remplacent définitivement la lance par le pistolet, « qui perce, tue, porte la crainte avec soi, et dont les hommes les plus faibles, pourvu qu'ils aient du courage, se peuvent bien servir, même sur de méchants chevaux[5]. »

Les chevau-légers se forment, comme les reîtres, en escadrons rectangulaires de 40 à 400 chevaux bien serrés ; ils chargent au trot et ne prennent le galop que pour poursuivre l'ennemi en fuite.

Le pistolet ne doit être tiré qu'à bout portant, à brûle-bourre.

3° La cavalerie légère. Les arquebusiers et les carabins portent le morion, le pectoral et la dossière ; quelquefois même ils n'ont qu'une cuirasse de buffle, pour alléger les chevaux et pour manier phis aisément leurs légères arquebuses à mèche ou à rouet, qu'ils rechargent aux allures vives.

« Les compagnies d'arquebusiers vont aux entreprises et font les dégâts ; elles sont grandement nécessaires pour former les avant-postes des méchants logis, couvrir la cavalerie et lui donner le temps de monter à cheval. Postés dans une église, à une demi-lieue de la tête de l'armée, les arquebusiers empêchent les surprises, et leur perte est sans importance[6]. »

Les carabins, montés comme les chevau-légers, sont utiles pour faire sortir la cavalerie ennemie de sa position, s'ils savent s'avancer et se retirer à propos.

Les argoulets[7] sont les batteurs d'estrade, les bandits à cheval, que les généraux emploient aux mauvaises besognes. Mal armés, mal montés, recrutés parmi les aventuriers de toutes nations, ils sont la terreur (les paysans, qui les appellent croque-moutons.

Le rôle de la cavalerie légère étant l'offensive, on la fractionne en petites troupes de 3 à 8 files, largement espacées. Les rangs rompent successivement pour charger, et chaque cavalier, après avoir tiré, vient se placer derrière son chef de file, au dernier rang de l'escadron.

Toute la cavalerie est exercée au caracol, que l'escadron, au moment où il est chargé par l'ennemi, exécute de deux manières : 1° il converse brusquement à droite ou à gauche, pour laisser passer la furie de l'agresseur, achève la volte, prend l'ennemi en flanc, et le charge à son four ; 2° l'escadron s'ouvre en son milieu pour livrer passage à l'escadron ennemi ; puis chaque demi-escadron, après avoir exécuté un tour complet sur sa file extérieure, attaque un des flancs de l'adversaire.

Désormais on combinera les deux armes principales. « Les arquebusiers à, pied, dit Tavannes, sont nécessaires à a cavalerie, parce qu'ils estropient les chevaux et les hommes du premier rang ennemi, et qu'ainsi les plus valeureux sont mis hors de combat au moment décisif de la charge. On fait marcher ces arquebusiers sur les flancs de l'escadron ou devant lui ; quelquefois on les couvre par un rang de cavaliers. Les tireurs à pied, disposés sur 3 rangs, doivent exécuter des feux d'ensemble à 50 pas de l'ennemi ; la cavalerie ne se porte en avant qu'après la décharge des arquebusiers.

« Gens de pied et gens de cheval ont une arme favorite, l'épée, utile à tous, et principalement aux vaillants, qui s'en savent aider dans la mêlée. »

 

L'artillerie coûte cher, elle est lourde ; c'est un embarras dans les marches rapides : aussi la trouve-t-on en très minime proportion[8] dans les armées des deux partis. Elle ne reprendra son importance qu'avec Sully, quand Henri IV aura pacifié la France et reconstitué l'armée nationale.

 

La tactique de marche devient pour les généraux le principal élément de succès. On commence à guerroyer avec les jambes du soldat autant qu'avec son sang, et les armées l'ont jusqu'à 18 lieues par jour, au lieu de 5.

 

Une discipline sévère est imposée à ces troupes, qui n'ont le plus souvent ni solde ni distributions régulières, et qui se battent par fanatisme ou par point d'honneur. Enfin la pénurie développe l'esprit de ressource, qui a fait de tout temps du soldat français un objet de surprise pour ses adversaires.

 

LE TRIUMVIRAT (1562).

Notre commentaire sur l'histoire de France ne s'appliquant qu'à l'art militaire, nous n'avons à nous occuper ni des intrigues politiques, ni des machinations ténébreuses, ni des massacres odieux de cette période néfaste ; il nous suffira de résumer les principaux faits de guerre, pour en recueillir l'enseignement tactique.

 

La guerre civile commença au mois de mars 1562[9].

La couronne étant échue successivement à deux enfants chétifs, François II et Charles IX, mal dirigés par leur mère Catherine de Médicis, François de Guise s'était emparé de l'autorité royale. Le duc, pour être plus fort dans cette Cour corrompue, livrée à des ambitions effrénées, s'associa le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André, en laissant au premier prince du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, le titre fictif de lieutenant générai du royaume.

Le triumvirat continua la persécution religieuse tristement inaugurée par François Ier, et les calvinistes de l'ouest, du centre et du midi, prirent les armes au nom de la liberté de conscience[10]. Leurs chefs, le prince de Condé[11], colonel général de l'infanterie au-delà des monts, et Gaspard de Coligny, amiral de France, rassemblèrent l'armée des mécontents à Orléans[12], pendant que François d'Andelot, colonel général de l'infanterie en deçà des monts, allait demander des renforts aux princes luthériens d'Allemagne.

François de Guise s'était préparé à la guerre avec son habileté et sa diligence habituelles. « S'entendant à l'infanterie et l'aimant autant qu'homme de France, encore qu'il n'y eût été nourri[13], » il répartit les vieilles enseignes de Picardie, de Champagne et de Piémont, restées fidèles au roi, en trois régiments temporaires, semblables aux tercios espagnols.

Chaque régiment eut un effectif de 2.500 piquiers ou arquebusiers, répartis en 3 bandes, de 4 compagnies, et une 13e compagnie, de 100 vétérans, qui devait, après le licenciement de l'armée, former le dépôt du régiment et en conserver les traditions.

Le cadre d'une compagnie : comprenait un capitaine, qui en était le chef et l'administrateur, un lieutenant, un enseigne, deux sergents, un fourrier, quatre caporaux, un tambour et un fifre[14]. Un des capitaines prenait le titre de mestre de camp, commandait le régiment et lui donnait son nom. Les premiers mestres de camp furent Richelieu, Sarlabous et Remello ; sans s'occuper de leur naissance, le duc de Guise, qui se connaissait en capitaines, avait choisi les plus vaillants et les plus expérimentés des officiers de fortune.

Sur le modèle de cette réserve d'élite, qui ne devait pas quitter le roi, cinq autres régiments furent organisés avec des bandes aguerries[15], pour tenir la campagne dans les provinces[16] et y renforcer les légions territoriales.

Les vieilles bandes qui tenaient garnison dans les Trois-Évêchés et dans le Boulonnais furent conservées sans modification.

 

François de Guise songeait à organiser une infanterie légère : « il voulait avoir 1.500 jeunes soldats, ayant un peu pratiqué la guerre — Basques, Biscaïens, Provençaux, Béarnais, Gascons ou Espagnols —, bien légers de viande et de graisse, maigrelets, dispos et bien ingambes, qui volassent des pieds, ayant de bonnes arquebuses de Milan, pas trop lourdes, de beau calibre et de bonne trempe pour ne pas crever. Il voulait que leur poudre fût bonne et fine, pour tirer d'assez loin et faire grande fauchée, et qu'ils eussent, au lieu de l'épée embarrassante et empêchant la légèreté, de grandes dagues comme en avaient autrefois nos enfants perdus. Ces gentils fantassins, menés par de bons sergents, légers comme eux, et par quelques jeunes capitaines un peu pratiques, devaient être départis en 4 ou 5 bonnes bandes, et quelquefois par escadres ; l'on verrait quel eschet ils feraient sur les gros bataillons, en les venant attaquer, de près ou d'assez loin, par des salves menues et fréquentes. Ces arquebusiers légers, si on les voulait charger et assaillir, jugeraient à l'œil du moment de se retirer ou d'assaillir à nouveau, comme font les Espagnols, qui se comportent si galamment en assaillant et en se retirant à la mode des Arabes, très importuns et fâcheux en telles factions.

— « Par telle sorte, disait M. de Guise, nos gens auraient raison de ces gros bataillons de Suisses, qu'ils perceraient à jour et larderaient d'arquebusades comme canards. Ils en feraient de même sur les reîtres[17]. »

Coligny, à l'exemple du duc de Guise, divisa l'infanterie protestante en 3 régiments-colonels.

 

Sur les 65 compagnies des ordonnances[18], « marchant en armes et grands chevaux », un tiers à peine avait pris parti pour la Religion. Mais Condé rallia la plupart des chevau-légers, qui avaient fait sous son commandement la rude campagne de 1558, et la jeune noblesse qui trouvait, comme lui, dans la Réforme l'attrait de la nouveauté, de l'indépendance et des aventures.

 

CAMPAGNE DE 1561

Le duc de Guise employa l'été de 1562 « à remettre en son obéissance toutes les grosses places de la Religion, fors Orléans, Lyon et Rouen. »

Après la prise de Bourges, il conduisit le jeune Charles IX en Normandie, et assiégea Rouen, qu'il prit d'assaut, le 26 octobre. A ce siège, Antoine de Bourbon reçut une arquebusade, dont il mourut, le 17 novembre, laissant à. sa veuve, Jeanne d'Albret, un enfant de neuf ans, qui devait être Henri IV.

Caen ouvrit ses portes à l'armée du Roy ; Dieppe chassa sa garnison anglaise, et Philippe le Rhingrave, avec son régiment de 3.000 lansquenets et ses 4 cornettes de reîtres, alla resserrer dans le Havre les 7.000 Anglais du comte de Warwick.

 

Condé et Coligny jugèrent qu'il était temps d'agir. Ils sortirent d'Orléans, le 20 novembre, avec un millier de gentilshommes bien montés, 3 régiments d'artisans français, les 3.000 cavaliers et les 4.000 hommes de pied levés en Hesse par -François d'Andelot, et ils marchèrent sur Paris, par Pithiviers, Étampes et Corbeil. Après une vaine tentative contre cette dernière ville, ils prirent position entre Vaugirard, Montrouge et Arcueil[19], et jetèrent l'alarme, le 28, dans le faubourg Saint-Victor.

 

Les triumvirs, surpris par ce coup d'audace, entrèrent en pourparlers[20] avec Condé. Ils attendaient 22 vieilles enseignes espagnoles, promises par Philippe II, et quelques compagnies d'arquebusiers, envoyées de Gascogne par Blaise de Montluc. Quand ce renfort fut arrivé, ils rompirent les négociations ; mais Condé décampa, le 10 décembre, et prit la route de Chartres. Le lendemain, l'armée catholique, forte de 19.000 hommes de pied, 2.000 chevaux et 22 pièces d'artillerie, se mit à la poursuite des protestants ; elle s'arrêta, le 14, à Étampes, dans le dessein de les couper d'Orléans.

 

Ce jour-là, Condé campait à Saint-Arnould, sur la Reinarde, entre Dourdan et Rambouillet. Il voulait tenter avec ses 8.000 hommes de pied, ses 5.000 cavaliers et ses 5 canons, une pointe rapide sur Paris dégarni de troupes ; mais Coligny et Trockmorton s'y opposèrent. L'amiral lui représenta le danger d'attaquer la grande ville en laissant l'armée ennemie derrière soi, et t'ambassadeur d'Elisabeth lui déclara qu'il ne consentirait à payer les Hessois, qui réclamaient âprement leur solde, qu'en échange des ports les plus importants de la côte normande.

Condé se résigna à faire le voyage de Normandie. Son armée, tournant à l'ouest, alla, par Ablis et Gal-lardon, passer l'Eure à Maintenon, et le corps de bataille coucha à Ormoy, le 17 décembre. Mais le long convoi de chariots à butin que les reîtres traînaient h leur suite, retarda la marche de l'avant-garde, et Coligny, qui la conduisait, logea à Néron, à 4 kilomètres en arrière d'Ormov.

 

La journée du 18 fut employée à rétablir l'ordre de marche ; dans la soirée, l'armée protestante se réunit à Neuville-la-Mare, afin de se diriger, le lendemain, vers Tréon, où elle devait passer la plaise.

 

Les triumvirs, informés du projet de Condé, « s'étaient bien assurés du chemin qu'il leur fallait tenir pour lui aller au-devant, et pour l'empêcher d'entrer en Normandie ; » puis, sans s'écarter du chemin couvert, ils avaient soigneusement conservé le contact avec son arrière-garde. Le 18, ils étaient à Mézières-en-Drouais, sur l'Eure.

« Après minuit, l'armée catholique, sans faire bruit de tambourins ni de trompettes, commença à passer la rivière sur deux petits et étroits passages, avec tant de diligence que l'artillerie même fut au-delà de l'eau avant le jour. L'armée gagna incontinent, au sud de Dreux, le haut d'un coteau, dont le flanc droit était couvert de vignes, et dont le centre était une plaine unie et bien spacieuse, s'étendant en baissant un bien fort peu, vers la venue de M. le prince. Là furent pris place de bataille et logis, en attendant le bagage[21]. »

Bataille de Dreux[22] (19 décembre 15622).

Quand Condé apprit « que ses ennemis étaient rassemblés à deux petites lieues françaises de son logis de Neuville, il résolut de les assaillir et combattre, bien qu'ils fussent de beaucoup les plus forts d'infanterie et d'artillerie, et qu'ils eussent la ville de Dreux et le village de Tréon pour leur retraite, avec une rivière à dos et un bois en flanc pour leur défense[23]. »

En conséquence, le prince monta à cheval à 8 heures du matin, fit prendre les armes à son armée, et la mit en marche vers Dreux dans l'ordre suivant :

En éclaireurs, les 6 cornettes d'argoulets[24] du capitaine La Curée ;

A l'avant-garde, commandée par Coligny — ayant pour maréchal de camp Antoine de Croy, prince de Porcien —, 920 lances françaises, 5 cornettes de reîtres, 12 enseignes de lansquenets, et 6 compagnies d'arquebusiers gascons ;

A la bataille, que Condé menait en personne — avec Charles de la Rochefoucauld pour maréchal de camp —, 290 lances, les chevau-légers et les gentilshommes volontaires, G cornettes de reîtres, G enseignes de lansquenets et un bataillon français de 23 compagnies, escortant les 5 canons.

Le bagage fut laissé à Neuville.

 

Vers onze heures, la tête de colonne des protestants avait traversé Marville et longeait les bois de Maumusset, lorsqu'elle aperçut sur son flanc droit, à hauteur d'un moulin à vent, l'armée catholique, qui lui barrait la route.

Dès le matin en effet, Biron, maréchal de camp du connétable, battant l'estrade avec quelques chevau-légers, avait rencontré les argoulets de La Curée et signalé l'approche de l'ennemi ; les triumvirs s'étaient aussitôt préparés à livrer bataille.

Partageant leur infanterie en 5 gros bataillons, avec la gendarmerie entremêlée par régiments dans les intervalles, ils avaient déployé l'avant-garde et la bataille sur un même front, entre les murailles de l'Epinay et les jardins de Blainville.

« A l'extrême droite, 14 enseignes espagnoles, n'ayant gens de cheval qui les couvrissent, avaient mis devant elles 14 canons et quelques charrettes. Le régiment de gendarmerie du duc de Guise et celui du sieur de la Brosse séparaient ces Espagnols de 22 vieilles enseignes françaises, flanquées, à gauche, par le régiment de gendarmerie du maréchal de Saint-André ; puis venaient un bataillon allemand de 11 enseignes, le régiment de gendarmerie du duc d'Aumale, et les chevau-légers de Montmorency-D'Amville[25], où s'achevait l'avant-garde.

« La première troupe du corps de bataille, était le bataillon de 5.000 Suisses, précédé de 8 pièces d'artillerie ; à sa gauche, étaient le régiment de gendarmerie du connétable et celui de M. de Beauvais, puis 17 enseignes de légionnaires, bretons pour la plupart ; le régiment de gendarmerie du sieur de Sansac faisait la fin de la bataille, joignant Blainville[26]. »

 

A la vue de l'ennemi, l'armée protestante s'arrêta, fit à droite, et prit l'ordre de combat[27].

Toute la cavalerie française se porta en première ligne : à gauche, Condé, à droite, Coligny, chacun avec un escadron de 12 à 1.500 chevaux tant d'hommes d'armes, la lance au poing, que de chevau-légers français ou de reîtres armés de pistolets ; au milieu, les 60 lances de Mouy et d'Avarel, rangées en haie, avaient devant elles les argoulets de La Curée, mêlés à 400 enfants perclus. 80 hommes d'armes, sous La Rochefoucauld, formaient, en arrière du centre, la réserve de la première ligne.

La deuxième ligne, sous le commandement de d'Andelot, se composait de deux bataillons, français et allemand, des arquebusiers, de l'artillerie et de deux escadrons de reîtres.

 

Cette préparation ne se fit pas sans quelque désordre ; les préliminaires de la bataille durèrent près de deux heures, sans qu'on songeât, de part et d'autre, à engager l'escarmouche habituelle[28].

« Le connétable resta dans sen fort ; mais il envoya quelques volées d'artillerie aux argoulets, en faisant crocheter deux ou trois fois ses coulevrines, qu'il porta plus avant, afin de contraindre les huguenots à se hâter davantage d'en venir aux mains[29]. »

 

A une heure, Condé donna le signal de l'attaque. Aussitôt 4.000 cavaliers, passant devant l'avant-garde catholique sans s'arrêter, marchèrent droit à la bataille ; les argoulets se jetèrent dans un des flancs des Suisses, et les enfants perdus dirigèrent sur ce bataillon un feu meurtrier, pendant que Mouy et d'Avarel les chargeaient de grande résolution, et pénétraient jusqu'aux enseignes.

Le régiment d'Aumale et les chevau-légers D'Amville accoururent de l'avant-garde au secours des Suisses ; mais, assaillis de front par les gentilshommes de Condé, et de flanc par deux grosses troupes de reîtres, ils furent renversés et mis à vau de route.

En même temps, l'escadron de Coligny chargeait du connétable, « qui s'était avancé avec grande hardiesse et assurance de soutenir le choc. La charge fut si grosse et furieuse, il y eut si grand nombre de chevaux passant et repassant à coups de pistolet, de lance et d'épée, dedans ses troupes, que le connétable, nonobstant le grand devoir de capitaine et de vaillant chef de guerre qu'il y fit, eut son cheval tué entre les jambes, et lui-même, blessé au menton d'une balle qui avait percé son armet, fut finalement pris[30], son artillerie saisie, et toutes les troupes de la bataille tant de cheval que de pied rompues, hormis les Suisses qui s'étaient ralliés[31]. »

Les légionnaires s'étaient débandés avant même qu'on les eût chargés, et M. de Sansac, tournant bride au premier choc avec 800 chevaux, galopait déjà sur la route de Mantes, en criant que tout était perdu[32].

 

La première manche de cette terrible partie était gagnée par les protestants. Mais, comme à Guinegatte, en 1479, la cavalerie victorieuse se laissa entraîner à la poursuite des fuyards, et Condé fit la faute de ne pas la rallier pour marcher, avec toutes ses forces, contre l'avant-garde catholique encore intacte[33].

Pendant que ses hommes d'armes et ses chevau-légers s'acharnaient à la recherche de leurs ennemis personnels, les reîtres couraient au camp de Nuisement, pour piller le bagage des catholiques et se partager la vaisselle d'argent du duc de Guise.

 

A deux heures, il ne restait devant Blainville abandonné que l'amiral, sombre, silencieux, inquiet de l'inaction du duc de Guise et du maréchal de Saint-André, qui avaient assisté à la défaite du connétable sans faire un mouvement pour l'empêcher.

— « Nous sommes vainqueurs ! disait-on à l'amiral.

— « Pas encore ! répondait-il, en montrant du doigt l'avant-garde des catholiques ; nous verrons bientôt cette grosse nuée fondre sur nous ![34] »

De son côté, le duc de Guise réprimait l'impatience de ses capitaines, et restait immobile.

Les Suisses commençaient à reformer leur bataillon, lorsque quelques cornettes de reîtres et de chevau-légers leur livrèrent un nouvel assaut[35]. « Les braves montagnards furent derechef en grande partie portés par terre et leurs rangs traversés, bien qu'il lût difficile d'enfoncer tels hérissons ; mais les moins blessés se rallièrent par petites troupes, et obligèrent les cavaliers protestants à tourner bride pour aller recharger leurs pistolets. »

L'infanterie protestante n'avait pas encore pris part à la lutte ; Coligny lança les Allemands contre les Suisses, et les fit soutenir par le bataillon français.

Épargnant aux Allemands la moitié du chemin, les Suisses « marchèrent au-devant d'eux 30 ou 40 pas, avec des rugissements, les yeux flamboyants de furie, le visage couvert de sang et de poussière ; la mêlée ne fut ni si longue ni si roide qu'on l'aurait cru, car les lansquenets renversés tournèrent le dos[36] et se réfugièrent dans Blainville ».

Les Suisses n'eurent pas le temps de poursuivre leurs rivaux détestés : il leur fallut faire face encore une fois à la gendarmerie de Condé, qui, revenue de sa folle poursuite, croyait en finir avec « des gens à demi battus, dont toutes les armes étaient brisées. » En même temps, du côté de Blainville, les régiments-colonels Gramont et Rohan-Fontenay, précédés des cinq canons, préparaient leur attaque par un feu meurtrier.

Pour la première fois depuis le commencement de cette lutte héroïque[37], les Suisses songèrent à la retraite ; quelques-uns même, des plus meurtris, se traînèrent jusqu'à l'avant-garde pour demander du secours. Cette fois, le secours arriva.

François de Guise, qui, « pour montrer une plus grande tête », avait mis ses lansquenets à côté des régiments temporaires et disposé à l'avance sa cavalerie sur les ailes de ce gros bataillon, comprit que c'était le moment d'intervenir[38]. '

— « En avant, Saint-André ! cria-t-il au maréchal ; ces gens-là sont à nous ! »

 

Toute l'avant-garde catholique marcha résolument, précédée de l'élite des arquebusiers gascons et soutenue par les 14 enseignes espagnoles, qui devaient former la réserve. Il était quatre heures.

« Guise et Saint-André s'adressèrent premièrement au bataillon huguenot ; mais, connaissant que leurs gens de pied n'y pourraient advenir sans quelque perte de temps, ils firent la charge avec la gendarmerie, sans trouver grande résistance, et prirent les 5 canons, que Coligny avait braqués en avant du moulin pour tirer sur les Suisses. De là, ils donnèrent dans les lansquenets, que d'Andelot avait ramenés au combat ; ils les mirent en pleine déroute[39] et les livrèrent à leurs fantassins français et espagnols, qui en firent grand meurtre et boucherie[40]. »

Quand Condé vit son infanterie détruite, il passa brusquement de l'enivrement de la victoire aux hésitations de la défaite. Sa première pensée fut de rallier toute sa cavalerie pour recommencer la charge générale, qui avait réussi contre la bataille. Mais ses chevau-légers dispersés n'entendirent pas le cri de sa trompette ; ceux des reîtres, qui n'étaient pas au pillage ou sur la route d'Orléans pour escorter le connétable, ne comprirent pas les commandements faits en français : La Rochefoucauld eut grand'peine réunir une trentaine de cavaliers autour de la cornette blanche.

Montmorency-D'Amville, impatient de venger son père prisonnier et son frère mort[41], accourait à la tête des chevau-légers catholiques, lorsqu'il rencontra Condé presque seul, soutenant avec peine son cheval, blessé à l'épaule d'une arquebusade ; il entoura le prince et le fit prisonnier.

Chacune des deux armées avaient perdu son cher principal ; mais si le duc de Guise avait réparé la défaite du connétable, Coligny n'avait pas encore quitté la partie compromise par Condé. Or l'amiral était « le héros de la mauvaise fortune[42] » : il rallia 6 ou 700 chevaux dans une clairière du bois de Maumusset[43], et les forma en 3 escadrons, « pour aller affronter les ennemis avec l'épée seulement, sauf les reîtres qui avaient leurs pistolets. » Il se mit au centre, donna l'escadron de gauche à La Rochefoucauld, celui de droite au prince de Porcien, puis les 3 escadrons firent le four du taillis.

« Comme nous marchions serrés et bien délibérés, raconte Mergey, écuyer de La Rochefoucauld, nous vîmes, au détour du bois, les ennemis, tous en bataille, qui ne nous pensaient pas si près d'eux. Avant de les joindre et charger, M. l'amiral fit un peu avancer nos reîtres, afin qu'ils tirassent leurs pistolets et missent les ennemis en désordre. Après les reîtres, nous chargeâmes tous, de telle façon que nous rompîmes et renversâmes toute la cavalerie qui se trouvait devant nous. » De Brosse périt dans cette charge, et le maréchal de Saint-André fut traîtreusement assassiné par un de ses anciens serviteurs, auquel il avait rendu son épée.

« A cinq heures il ne restait pas 100 chevaux au duc de Guise. »

Coligny crut un instant « qu'il allait empêcher le cours de la victoire ». Ne voyant devant Blainville que le bataillon français, resté à la garde des 8 pièces reconquises, l'amiral forma sa gendarmerie en cercle autour de ce bataillon, afin de lui donner un furieux assaut ; mais Martigues, colonel des régiments temporaires, avait disposé autour des piquiers 3 rangs d'arquebusiers, dont le feu bien ajusté renversa les protestants et leurs chevaux. « Son bataillon se tournait avec tant de facilité et de justesse à toutes mains, qu'il semblait que ce fût plutôt une machine tout d'une pièce qu'une réunion de soldats assemblés[44]. » L'amiral, renonçant à l'enfoncer, se rallia sur les reîtres et fit sonner la retraite.

« Elle fut faite au pas et en ordre vers Marville, travers le bois de Maumusset, par deux corps de reîtres et un de cavalerie française, le tout d'environ 1.200 chevaux[45]. »

La bataille avait duré cinq heures[46] et la nuit venait ; vainqueurs et vaincus étaient harassés : aussi n'y eut-il pas de poursuite, et le ralliement fut-il sonné des deux côtés à la fois. Il manquait à l'amiral 4.800 hommes, tués, blessés ou prisonniers ; Guise en avait perdu 5.000.

Les catholiques rentrèrent dans leur camp de Nuisement[47] et les protestants retournèrent à Neuville-la-Mare, au logis de la veille[48].

 

Les deux rivaux de Fauquembergues, Guise et Coligny, restaient les seuls chefs des partis en présence : l'un songeant à profiter largement de sa victoire[49], l'autre à conjurer promptement les conséquences de la défaite[50].

Pendant que le duc de Guise allait assiéger Orléans défendu par d'Andelot, l'amiral exécutait en Normandie, avec 2.000 cavaliers, la pointe audacieuse qu'il avait conseillée à Condé : il rançonnait le pays, levait des troupes, prenait les villes, et se montrait plus redoutable au parti catholique que s'il avait gagné la bataille de Dreux.

Le duc de Guise avait déjà renouvelé devant Orléans ses exploits de Calais et de Thionville, lorsqu'il fut assassiné, dans une reconnaissance, le 18 février 1563 ; sa mort mit fin à la première guerre civile.

 

CATHERINE DE MÉDICIS (1563-1567).

La reine-mère, Catherine de Médicis, se substitua aux Triumvirs ; elle profita de l'apaisement momentané des haines religieuses[51] pour chasser les Anglais du Havre. Catholiques et protestants rivalisèrent de bravoure sous les yeux de Charles IX[52], et, après quinze jours de siège, le comte de Warwick, manquant d'eau et de vivres, consentit à capituler (28 juillet 1563).

Condé s'était volontairement placé sous les ordres du connétable, à côté des maréchaux de Brissac[53] et de Bourdillon ; mais Coligny avait refusé de prendre part à cette entreprise patriotique, « ne voulant pas, disait-il, exposer l'avenir de son parti au ressentiment de la reine d'Angleterre. »

Au retour du Havre, Catherine licencia les 7 régiments temporaires d'infanterie, dont il ne resta que les compagnies de dépôt ; mais elle retint les dix meilleures enseignes, pour former, sous le commandement de Charry[54], la garde française de Charles IX. Quant aux légionnaires, leur déroute dans la journée de Dreux leur avait porté le dernier coup ; l'institution romaine de François Ier, après vingt-huit ans de vicissitudes plus ou moins glorieuses, finit, en 1563, par la chanson des carporaux[55].

 

Une partie des bandes congédiées se répandit dans le royaume et vécut de rapines. Pour y remédier, une ordonnance royale, de janvier 1566, mit dans les attributions de 50 commissaires des guerres le service des étapes, la discipline et la police des troupes en marche. Ces magistrats militaires devaient requérir l'exécution des lois et règlements, poursuivre les infracteurs, officiers ou soldats, prononcer leur arrestation, leur interdiction ou la saisie de leur solde.

A l'armée, le commissaire avait sa place de bataille à la gauche du commandant des troupes ; dans une ville, il prenait le premier rang après le gouverneur. Comme le questeur romain, il devait surveiller les fournitures, visiter les magasins et les hôpitaux, organiser les convois, ordonner les distributions, payer la solde, faire les montres et les revues[56].

 

Pendant quatre ans, la guerre civile couva sous l'intolérance et les persécutions des gouverneurs ; mais les finesses florentines de la reine-mère en retardèrent l'explosion. Enfin, en 1567, la révolution religieuse et politique qui éclata dans les Pays-Bas sous le nom de Guerre des gueux[57], détermina en France une reprise générale des hostilités.

 

JOURNÉE DE MEAUX (20 septembre 1567).

A la fin de septembre, Catherine de Médicis était, avec le roi et la noblesse de cour, au château de Monceaux-en-Brie, attendant l'arrivée de 6.000 Suisses, en 20 enseignes, qui devaient servir ses ténébreux desseins contre les protestants, lorsque, à l'appel de Condé et de Coligny, 500 gentilshommes, cuirassés et bien montés, se réunirent à Rosoy-sur-Yères pour enlever Charles IX[58]. La cour eut l'éveil et se réfugia à Meaux ; aussitôt les chevau-légers protestants coururent à Lanny pour lui barrer la route de Paris ; mais les Suisses étaient entrés à Meaux, et leur colonel, Pfeiffer, avait juré à Charles IX, bouillant de colère[59], de le mener sain et sauf dans sa capitale.

Le 30 septembre, à quatre heures du matin, 10 enseignes suisses, conduites par le connétable, sortirent de la ville et se mirent en bataille sur la hauteur qui fait face à Paris. Le roi les rejoignit avec sa mère et ses frères[60], sous l'escorte des 4 compagnies du Corps, des Cent-suisses, de 300 gentilshommes et des 10 autres enseignes de Pfeiffer.

« Nous prîmes la route de Paris, raconte le vicomte de Turenne, et nous fîmes une lieue au plus en cet ordre. Sur les huit heures, le maréchal François de Montmorency, qui avait été envoyé à Lagny pour parlementer avec les chefs huguenots, vint annoncer au roi qu'ils étaient à cheval. Le connétable rassembla tous les Suisses, mit le roi et sa suite sur la main droite, et lui, avec les gens de fait, forma l'arrière-garde, à main gauche, du côté où ceux de la Religion pouvaient venir. Ceux-ci commencèrent à paraître sur les onze heures : Timoléon de Brissac, le tant valeureux gentilhomme, les alla reconnaître avec ce qu'il y avait de plus gaillard ; il y fut donné quelques coups, nous marchant toujours, et les cavaliers huguenots se ralliant sur notre aile gauche, comme s'ils voulaient charger le bataillon. Les Suisses, quoique nouveaux levés et de peu d'expérience, firent bonne mine ; jetant leurs fardeaux et baisant la terre, ils tournèrent la tête vers l'ennemi, les piques baissées. Les huguenots s'arrêtèrent.

« Nous marchâmes droit à Claye ; après une demi-lieue, ceux de la Religion se séparèrent en 4 escadrons pour donner par le flanc du bataillon et l'assaillir en queue. Lors le Roy, avec ce qui était auprès de lui, mit l'épée à la main, et se jeta à la tête des Suisses pour se mêler avec le plus proche escadron des ennemis. Mr le connétable courut au Roy, et l'arrêta en prenant la bride de son cheval. »

Mais la prompte volte-face des Suisses et leur fière attitude avaient arrêté de nouveau la cavalerie protestante. On alla jusqu'à Mitry ; « là, le connétable. apprenant que le duc d'Aumale était venu de Paris au-devant du Roy avec le chevalier du guet[61] et quelque cavalerie volontaire, fit partir Charles IX sous l'escorte de sa Maison, pendant qu'il faisait ferme avec les Suisses. Le roy courut tout d'une traite jusqu'à Paris, où il entra, à sept heures du soir, aux acclamations du peuple. Le connétable coucha à Claye avec les Suisses ; il était au Bourget le lendemain, et, le surlendemain, à Paris[62]. »

La journée de Meaux, dirigée contre la personne du roi, faisait de Condé, de Coligny et de tous ceux de la Religion des rebelles armés contre la couronne. Le parti opposé exploita le ressentiment de Charles IX, et la guerre civile prit, dès lors, le caractère d'acharnement et de barbarie impitoyable qu'elle conserva jusqu'en 1594.

Condé, ayant reçu de Picardie et de Poitou quelques renforts, vint s'établir à Saint-Denis, le 2 octobre, pour renouveler contre Paris l'entreprise de 1562. Maître de Soissons, de Montereau et de Lagny, il établit ses avant-postes entre Saint-Ouen et Aubervilliers, prétendant, avec 6.000 hommes, affamer la grande ville.

— « C'était, dit La Noüe, une fourmi assiégeant un éléphant ! »

 

ARMÉE DE CHARLES IX (1567).

Catherine de Médicis envoya Castelnau à Bruxelles, afin de demander au duc d'Albe un renfort de cavalerie, et elle convoqua l'armée royale.

Le connétable leva dans Paris un régiment de milice bourgeoise, appela l'arrière-ban, et ordonna aux sénéchaux de lui envoyer la gendarmerie et les enseignes de gens de pied, disponibles dans les 9 gouvernements[63].

Timoléon de Cossé-Brissac courut à Lyon pour en ramener les bandes de Piémont, et Philippe Strozzi alla chercher à Amiens les 10 vieilles enseignes du régiment de Charry, qui gardaient la frontière de la Somme. « Ces 10 enseignes se composaient chacune de 50 vieux soldats choisis, qui, pour la plupart, avaient commandé ou étaient dignes de le faire ; ils n'étaient qu'arquebusiers avec quelque peu de hallebardiers.

« M. le prince et l'amiral détachèrent aussitôt Mouy Saint-Phal avec 1.200 chevaux pour aller défaire Strozzi où il fût ; car c'était une dangereuse petite troupe pour eux. Mouy rencontra les 10 enseignes entre Abbeville et Amiens ; il les trouva marchant en vrais gens de guerre, serrés, résolus et entournoyés de tous côtés de bons chariots, qui marchaient toujours en forme de barricades. Ne les osant attaquer ni enfoncer, il fit quelque petite et légère escarmouche de chevaux huguenots pour les attirer hors de leurs charrettes ; mais les braves capitaines[64] et soldats, tirant arquebusades bien à propos, ne cessèrent de marcher, ni Mouy de les cavaler, en attendant son bon ou qu'il les trouvât le moins du inonde débandés et étonnés. Enfin Strozzi et ses gardes françaises se retirèrent si bien, en tenant la tête vaillamment à l'ennemi l'espace de 8 jours, qu'à huit lieues de Paris, Mouy les donna au diable, et s'en alla d'un côté pendant qu'ils allaient de l'autre. Les 10 enseignes entrèrent à Paris par la porte neuve, au grand étonnement du roi, de la cour, de l'armée et des parisiens[65]. »

 

Le 1er novembre 1567, il y avait dans Paris 16.000 hommes de pied français ou suisses, 4.000 gendarmes, chevau-légers ou arquebusiers à cheval, et 14 pièces de campagne. Les Parisiens réclamaient une sortie générale : le connétable la prépara, dès le 14, par des reconnaissances de cavalerie et par l'occupation d'Argenteuil et de la Chapelle.

Les chefs protestants, au lieu de concentrer leurs forces en prévision d'une attaque, avaient détaché d'Andelot et Montgomery vers Pontoise, avec 500 chevaux et quelques compagnies d'arquebusiers. Ils étaient réduits à 3.000 hommes de pied et à 1.500 cavaliers, sans artillerie, lorsque, le 10, au point du jour, les éclaireurs de l'armée royale commencèrent à dé-bouclier de la butte Montmartre et du faubourg Saint-

Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567).

Le maréchal François de Montmorency commandait l'avant-garde, composée du bataillon suisse, d'une partie de la gendarmerie et des arquebusiers à cheval.

Le connétable se tenait au centre de la bataille, à côté de l'artillerie, avec son hôt de gendarmerie ; il avait à sa gauche un bataillon d'arquebusiers, précédant l'infanterie parisienne ; à droite, les régiments de Brissac et de Strozzi. Deux escadrons, commandés, l'un par le maréchal de Cossé-Gonnor, l'autre par Montmorency-D'Amville, flanquaient cette infanterie.

L'armée royale devait enlever Saint-Ouen et Aubervilliers, seuls points d'appui des avant-postes huguenots dans la vaste plaine Saint-Denis, et diriger ensuite une attaque d'ensemble contre l'Abbaye.

Condé, malgré la disproportion de ses forces, avait résolu d'accepter la bataille. Son infanterie était répartie en 3 bataillons de 1.000 hommes, flanqués chacun par deux haies de cavalerie. Il chargea l'amiral de défendre Saint-Ouen avec l'aile droite, mit Genlis avec l'aile gauche dans Aubervilliers, et déploya entre ces deux villages le corps de bataille, dont il conserva le commandement.

La chaussée pavée qui traversait la plaine, les vergers des deux villages et les tranchées intermédiaires furent garnis des meilleurs arquebusiers.

Vers trois heures, une batterie de gros calibre, établie sur le mamelon de la Villette, ouvrit le feu contre Aubervilliers et fit éprouver de grandes pertes à l'aile gauche protestante[66].

Le connétable, sans attendre les résultats de cette canonnade, s'élança contre le village avec sa gendarmerie bardée et étincelante, dont les riches armures et les écharpes rouges contrastaient avec la modeste casaque blanche[67] des soldats huguenots. Mais Genlis, sur l'ordre de Condé, fit avancer ses arquebusiers, qui endommagèrent beaucoup l'hôt du Connétable. Il y eut un moment de confusion[68] : la cavalerie de Genlis en profita pour assaillir le flanc droit de la gendarmerie catholique, pendant que les chevau-légers de l'amiral, appuyés par des arquebusiers à pied, s'élançaient sur son flanc gauche, et que Condé l'attaquait de front avec 5 cornettes écossaises.

« Le combat fut fort furieux et dura près de trois quarts d'heure ; ceux qui y ont ensanglanté leur épée, tant d'un côté que de l'autre, se peuvent vanter de n'avoir pas faute de courage, l'ayant éprouvé en un lieu si périlleux. L'arquebuserie à pied, que M. l'Amiral avait rangée à ses flancs, lui servit grandement, car, tirant de 50 pas, elle fit, pendant la charge, grande offense en la cavalerie royale[69], qui fut rejetée jusqu'à la porte Saint-Jacques[70]. »

Le connétable fut entouré et désarçonné ; un Écossais, Robert Stuart, voulut lui arracher son épée brisée : il lui cassa deux dents avec le pommeau, et ce vieillard de 74 ans, blessé dans 8 batailles, cette incarnation légendaire du capitaine français au XVIe siècle, se soulevait encore pour braver ses ennemis, lorsqu'il eut les reins cassés par un coup de pistolet. François de Montmorency et D'Amville, n'accoururent au secours de leur père que pour relever un mourant.

 

Il faisait nuit ; les protestants, épuisés par cette lutte inégale, évacuèrent Saint-Ouen et Aubervilliers pour se retirer dans Saint-Denis. Leur retraite se fit en si bon ordre qu'on n'osa pas les poursuivre plus d'un demi-quart de lieue ; les deux maréchaux de l'armée royale Artus de Cossé et Montmorency, firent sonner l'étendard'[71] pour rallier la cavalerie et reformer la ligne de bataille. « Il ne manquait que la milice parisienne, qui s'était retirée de la mêlée non moins diligemment que de bonne heure[72]. »

 

A la nouvelle de la bataille, D'Andelot était revenu de Pontoise à toute bride ; mais il arriva trop tard pour tenter un retour offensif : l'armée royale était rentrée dans Paris.

« C'était, dit Vieilleville, le roi d'Espagne qui avait gagné la bataille, car il était mort de part et d'autre assez de vaillants Français pour conquérir la Flandre et les Pays-Bas ! »

 

Après avoir donné à leurs vaillants soldats quelques heures de repos, Condé et Coligny, « pour rabattre un peu de la gloire que leurs ennemis pensaient avoir acquise, et leur montrer qu'ils n'avaient perdu le cœur ni l'espérance, mirent leur petite armée aux champs, et s'allèrent présenter, bien délibérés, devant les faubourgs de Paris. Ils brûlèrent un village et des moulins à vent à la vue de la ville, pour l'acertener que tous les huguenots n'étaient pas morts et qu'il y avait encore de l'exercice préparé ; mais personne ne sortit, fi cause de la perte de M. le Connétable[73].

« Toutefois, voyant que séjourner devant Paris était leur ruine, ils décampèrent, le lendemain (12 novembre), et s'acheminèrent vers Montereau[74] ». La Rochefoucauld les y rejoignit avec 9.000 hommes, levés en Poitou et en Guyenne, en amenant 6 pièces d'artillerie[75]. De Montereau, Condé s'achemina par la Champagne et la Lorraine vers Baccarat, sur la Meurthe, où Jean-Casimir, fils de l'électeur palatin, assemblait les reîtres et les lansquenets qu'il lui avait promis.

 

LE DUC D'ANJOU (1568).

Cependant, Henri, duc d'Anjou, frère du Roy, avait reçu le commandement de l'armée royale en qualité de lieutenant général du royaume c'était un enfant de 46 ans, brave comme tous les princes de sa maison, mais pervers et dissimulé autant que sa mère Catherine de Médicis, « qui l'aimait uniquement[76]. »

Le duc d'Albe avait envoyé au roi de France 1.700 chevaux de la gendarmerie des Pays-Bas[77], conduits par le comte d'Aremberg ; la noblesse de l'arrière-ban affluait de tous côtés à Paris : la cavalerie de l'armée royale se trouvait reconstituée.

Pour l'infanterie, Charles IX revint à l'organisation de 1563 ; il plaça toutes les enseignes, venues du nord et du midi de la Loire, sous les ordres de Philippe Strozzi ou de Timoléon de Brissac, colonels généraux, l'un en deçà, l'autre au-delà des monts. Chaque colonel forma 3 régiments de 10 ou 12 enseignes, commandés par des mestres de camp ; ceux de Strozzi étaient : Cosseins, pour les gardes françaises ; Sarrieu, pour les bandes de Champagne ; Gohas, pour les bandes de Picardie ; ceux de Brissac : Onoux, pour les bandes de Piémont ; Muns, pour celles de Guyenne, et La Barthe pour celles du Languedoc.

Le marquis d'Estrées[78] et son lieutenant, Jean Babou de la Bourdaisière, avaient reconstitué l'artillerie avec les ressources trouvées dans l'arsenal du Louvre.

C'étaient 40.000 hommes, bien équipés et largement pourvus, qu'on confiait au duc d'Anjou ; ses conseillers ne surent rien faire de cette belle armée. Sous prétexte de poursuivre Condé, ils continuèrent en Champagne les ravages commencés par les Huguenots, et s'arrêtèrent à Vitry, le 11 janvier 1568, au moment où leurs ennemis rejoignaient à Pont-à-Mousson les 8.000 reîtres et les 13.000 lansquenets de Jean Casimir.

 

ARMÉE DE CONDÉ (1568).

Les chefs protestants étaient désormais en mesure de tenir la campagne. Après avoir pourvu, à force de sacrifices, aux exigences de leurs alliés allemands, véritables oiseaux de proie abattus sur la France, ils organisèrent leur armée avec un esprit militaire et une entente des détails administratifs, qui peuvent aujourd'hui encore nous servir d'exemple. Ils conservèrent la division en deux corps : avant-garde, sous Coligny, et bataille, sous Condé.

« La France, dit La Noüe, regorgeait alors de toutes sortes de vivres ; néanmoins toujours fallait-il grand art et diligence pour nourrir une armée de plus de 20.000 hommes, point payée, qui était moins favorisée par les habitants que l'armée royale, et qui n'avait qu'un très petit équipage pour les munitions. M. l'Amiral était, sur toutes choses, soigneux d'avoir de très habiles commissaires et de leur requérir des voitures selon la nécessité huguenote. Il disait quand il était question de dresser un corps d'armée. :

— « Commençons à former ce monstre par le ventre. »

« Or, comme notre cavalerie avait coutume de loger écartée dans les bons villages, les commissaires, outre les chariots qu'ils avaient avec eux, tenaient encore en chaque cornette un boulanger et deux chevaux de charge. A peine arrivé au quartier, ce boulanger se mettait à faire le pain, et l'envoyait aux corps de l'infanterie. Quand nos 40 cornettes avaient recueilli toutes ces petites commodités, l'approvisionnement était remonté. La cavalerie envoyait souvent aussi chair et vins à l'infanterie, et les gentilhommes n'épargnaient pas leurs chariots pour le transport. Les petites villettes qu'on prenait étaient réservées pour les munitionnaires ; on menaçait celles où il n'y avait pas de garnison, de les brûler à une lieue à la ronde si elles n'envoyaient quelques munitions ; de manière que notre infanterie, qui logeait serrée, était ordinairement approvisionnée.

« On était forcé pour le logement de l'armée, d'épandre les troupes en divers lieux, tant pour la commodité des vivres que pour mettre les hommes à couvert et les garantir de l'injure de l'hiver[79]. L'infanterie logeait en deux corps : bataille et avant-garde, et les gens de cheval aux villages les plus prochains. Quand il survenait alarme à bon escient, la cavalerie se rendait auprès des cieux généraux, et, si un logis écarté était attaqué, elle l'allait secourir incontinent.

« Parmi les cornettes, il y avait bon nombre d'arquebusiers à cheval ; de sorte qu'en arrivant au quartier, on fortifiait très bien les avenues, et l'on s'accommodait souvent dans les églises et les châteaux, afin de pouvoir tenir deux heures en attendant du secours. On battait les chemins le jour et la nuit ; les meilleurs avis étaient souvent donnés par les picoreurs qui, se répandant partout comme mouches, rencontraient ordinairement les ennemis, et quelqu'un en venait dire des nouvelles ; car ces gens-là courent comme lièvres quand il faut fuir, mais ils volent quand il s'agit de marauder.

« La tête qui se faisait vers les ennemis[80] était de 5 à 600 bons chevau-légers et d'autant d'arquebusiers à cheval ; n'ayant pour tout bagage que quelques chevaux de charge, ils devaient tenir les ennemis en cervelle, les empêcher d'entreprendre et tenir l'armée avertie.

« Quant à la manière de marcher, on donnait rendez-vous à toutes les troupes, à telle heure, au lieu[81] qui paraissait le plus commode d'après la distribution des logis ; en y allant par divers chemins, la diligence était grande quand on voulait. »

 

Condé apprit qu'Orléans était investi par un détachement de l'armée royale[82] ; aussitôt il se dirigea, par le chemin le plus court, vers cette capitale du parti huguenot[83]. Il franchit la Marne près de ses sources, la Seine à Châtillon, l'Yonne à Gravant ; puis, d'Auxerre, il vint s'établir à Montargis, où il fut rejoint par 10.000 réformés du midi, qui avaient pris Blois après avoir dégagé Orléans.

Pendant cette pointe hardie et si rapide que l'on fit, une fois, 20 lieues en deux jours, les lieutenants du duc d'Anjou s'étaient contentés de suivre l'armée protestante, sans oser l'attaquer. Aussi, quand il eut 10.000 hommes de plus, Condé se crut assez fort pour tout oser. Il voulait entreprendre un troisième siège de Paris ; mais Coligny préférait qu'on prît d'abord Chartres, qui en était le grenier, et, comme toujours, l'avis de l'amiral prévalut dans le conseil.

3.000 cavaliers furent envoyés à 20 lieues en avant de l'armée pour faire la reconnaissance de la place, devant laquelle le gros arriva, le 24 février. Le gouverneur, M. de Linières, avait une garnison de 22 enseignes, qui firent bonne contenance sous le feu des 9 canons protestants[84]. Quelques jours après l'investissement, « le duc d'Anjou envoya M. de La Valette, qui était un capitaine renommé, avec 48 cornettes de cavalerie, afin de surprendre au logis quelque troupe des assiégeants, d'endommager leurs fourrageurs, de rompre leurs vivres et de les tenir souvent en alarme. La Valette s'approcha jusqu'à Houdan, à 4 lieues du camp ; il s'était logé assez serré, et il commentait à molester grandement les huguenots, quand M. l'amiral se chargea d'y pourvoir.

« Comme il avait l'habitude d'aller en gros, « de peur, disait-il, de manquer le gibier, » il prit 3.500 chevaux, et partit de si bonne heure, qu'au soleil levé, il se trouva au milieu des quartiers de la cavalerie royale. Les bonnes gardes que La Valette tenait en campagne n'empêchèrent pas que plusieurs de ses cornettes ne fussent enveloppées ; il y eut quatre drapeaux pris, mais peu de gens tués. La Valette, qui était logé dans Houdan, rallia 4 ou 500 chevaux, et bien que poursuivi par plus de 4.000 huguenots, il se retira avec une belle façon, en tournant souvent la tête ; aussi avait-il art et expérience. Ce qui prouve, ajoute La Noüe, qu'il n'est pas sûr, si ce n'est en lieu fort, de séjourner devant une grosse puissance de cavalerie ; on s'expose à se trouver surpris comme par une pluie d'orage, et cette cavalerie vous est sur les bras aussitôt que vos sentinelles, vedettes ou batteurs d'estrade, car elle marche en assurance, ne craignant rien et disant à ses éclaireurs :

— « Attaque, charge, et poursuis tout ce que tu trouveras ! »

 

Catherine de Médicis craignit de perdre Chartres et d'âtre assiégée dans Paris. Elle proposa la paix à Condé, qui l'accepta, suivant sa coutume, au grand mécontentement de Coligny. Les reîtres furent payés par le trésor royal et renvoyés ; une partie d'entre eux conduisit en Allemagne l'énorme butin fait en France, et le reste alla s'enrôler dans l'armée du prince Guillaume d'Orange, devenu le chef des Gueux des Pays-Bas.

 

GUERRE DES GUEUX (1568).

Pour appuyer les décrets de son tribunal de sang, le duc d'Albe « avait conduit dans les Pays-Bas 10.000 hommes de pied des tercios d'Italie, tous vieux et aguerris soldats[85], tant bien en point d'habillements et d'armes dorées et gravées qu'on les eût pris pour des capitaines. Il leur donna en main les premiers gros mousquets que l'on ait vus à la guerre. Les mousquetaires, appointés à 4 ducats et plus respectés que des capitaines, avaient de grands et forts goujats pour porter leurs armes en cheminant par pays ; ils ne prenaient le mousquet[86] que pour la faction, pour marcher en bataille, pour entrer en garde ou pour entrer dans les villes. Lors de quelque combat ou escarmouche, on entendait crier :

— « En avant, les mousquetaires ! » Et soudain, tous leur faisaient place.

« La cavalerie espagnole ou italienne du duc d'Albe comprenait 14 compagnies de lanciers et 4 de carabins.[87] »

 

Guillaume d'Orange et ses deux frères, Adolphe et Ludovic de Nassau, tentèrent de lutter contre ces troupes d'élite. « Ils ramassèrent une armée en Allemagne, et rallièrent 1.200 chevaux et force arquebusiers français, qui n'avaient pu passer les rivières et franchir les passages pour se joindre au prince de Condé et à l'amiral. »

Ces Nassau, qui faisaient cause commune avec les chefs de la Réforme en France, appartenaient, comme eux, à l'école des grands capitaines qui ont créé la tactique moderne. A ce titre, il est intéressant de reproduire, d'après Michel Eysinger, une des formations de combat du prince d'Orange.

L'avant-garde et la bataille sont juxtaposées sur 3 lignes, largement espacées, où l'infanterie et la cavalerie alternent, de manière à se prêter un mutuel secours et à faire promptement face à l'ennemi, de quelque côté qu'il se présente.

Le général se tient au centre, en arrière des trois étendards qui marquent fièrement sa place de bataille ; ses lieutenants et son porte-cornette sont à ses côtés.

Deux troupes d'enfants perdus gardent les flancs de la première ligne.

 

Si l'on doit marcher sur une seule route, chaque échelon de l'avant-garde rompt successivement en colonne ; les enfants perdus se mêlent aux argoulets pour éclairer la marche, et la bande d'arquebusiers les soutient. Dans chaque bataillon d'infanterie, les piquiers sont entourés de 3 rangs d'arquebusiers.

Le gros d'avant-garde est formé du premier bataillon, suivi d'une partie des chevau-légers et des arquebusiers à cheval.

Quand l'avant-garde est à la distance prescrite par le général, la bataille se met en marche dans un ordre analogue :

1° Les enfants perdus, mêlés aux lanciers ;

2° Un bataillon d'infanterie ;

3° Le reste de la cavalerie légère ;

4° L'artillerie, sous l'escorte d'un bataillon, qui forme l'arrière-garde.

Les chariots marchent à la file sur les deux flancs de la colonne ou sur son flanc le plus menacé.

 

Si l'armée doit marcher sur deux colonnes, les trois échelons de l'avant-garde et de la bataille rompent à la fois pour suivre une route distincte. Chaque colonne a ainsi ses éclaireurs, son gros et son arrière-garde.

Si l'on forme trois colonnes, l'artillerie est placée au centre avec le bataillon qui l'escorte, précédé et suivi des escadrons de la 3e ligne ; l'avant-garde et la bataille forment les deux colonnes extérieures.

 

Guillaume d'Orange, tacticien plus habile que le duc d'Albe, avait une armée deux fois plus grosse, mais moins homogène que la sienne. L'infanterie espagnole se montra invincible dans toutes ses rencontres, et le lieutenant de Philippe II, « temporisant et usant de son accoutumée prudence, fit aller toute cette armée en fumée, la chassa de Flandre et la renvoya d'où elle était venue[88]. »

 

CAMPAGNE DE 1569.

Ce fut Catherine de Médicis qui provoqua la troisième guerre civile. Au mois de septembre 1568, elle essaya d'enlever traîtreusement Condé, Coligny, Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre, qui furent avertis à temps et se réfugièrent à La Rochelle ; cette place, à défaut d'Orléans, devint le centre d'approvisionnement et la base d'opérations des huguenots.

 

L'armée royale, commandée par le duc d'Anjou, assisté du maréchal Gaspard de Saulx-Tavannes, entra en Poitou, vers le milieu de novembre, pour arrêter les progrès de Condé, qui avait déjà rassemblé plus de 25.000 combattants, tous Français.

Après quelques opérations peu importantes entre Saumur et Poitiers, l'hiver le plus rude qu'on eût vu depuis 50 ans interrompit la campagne.

 

Elle fut reprise au printemps[89]. Condé voulait passer la Charente, entre Saintes et Angoulême, pour rallier dans le Quercy les 8.000 combattants des sept vicomtes, et se diriger, avec ce renfort, vers la Charité-sur-Loire, où il avait donné rendez-vous à l'armée allemande du duc de Deux-Ponts et des princes de Nassau[90].

Tavannes, instruit du projet de Condé, conduisit l'armée royale[91] sur la haute Charente, pour prendre le contact avec les troupes de Condé, réunies à Saint-Jean-d'Angély, et leur barrer la route du Quercy.

La turbulente noblesse qui entourait le duc d'Anjou faillit faire manquer ce plan si bien conçu par une entreprise imprudente contre Ruffec. Le temps perdu à ce siège permit à l'armée protestante de se mettre en marche vers le sud. Le 9 mars, Coligny et d'Andelot se dirigeaient vers Cognac avec l'avant-garde pour préparer le passage du corps de bataille sur la rive gauche de la Charente, lorsque leurs argoulets, en éclairant à grande distance, rencontrèrent quelques chevau-légers catholiques, qui se replièrent sur le château de Jarnac.

Ruffec, mal défendu, avait capitulé, et l'avis de Tavannes avait prévalu dans le conseil du duc d'Anjou : pendant qu'une colonne légère, conduite par Henri de Guise, restait sur la rive droite pour observer les huguenots, le gros de l'armée royale longeait la rive gauche dans la direction de Châteauneuf. C'était pour couvrir ce mouvement que La Rivière, capitaine des gardes du duc d'Anjou, avait occupé Jarnac « avec 50 des signalés et volontaires de l'armée. » Coligny l'y fit assiéger par Briquemault, et pour donner le change à Tavannes, il remonta au nord-est vers Siecq et Sonneville.

D'Andelot qui formait la première pointe, aperçut un bivouac près d'Anville : c'était la colonne du duc de Guise. Une reconnaissance, hardiment poussée jusqu'à la Charente, lui fit découvrir le reste de l'armée royale marchant de Montignac vers Angoulême, ville protestante (3 mars).

Désormais fixé sur les projets du duc d'Anjou, Coligny avertit Condé, qui était resté à Saint-Hilaire, et l'engagea à se hâter de passer la Charente avec la bataille, pendant que lui-même occuperait l'ennemi avec l'avant-garde.

Condé donna immédiatement l'ordre de mouvement pour les deux journées suivantes : la bataille, formée en deux colonnes, marcherait, le 10, jusqu'à Saintes et Cognac, afin d'y passer la Charente, le 11, sous la protection de l'avant-garde ; celle-ci franchirait le fleuve à Châteauneuf et à Jarnac, qui avait été repris par Briquemault. L'armée entière se rallierait, le 11 au soir, à Barbezieux, où tous les maréchaux de logis et fourriers iraient d'avance préparer la couchée.

 

Le 10, la bataille exécuta la marche prescrite, et le 11. Condé était à Chérac, à égale distance de ses deux colonnes, qui se préparaient à passer la Charente, lorsque trois dépêches successives de Coligny[92] lui apprirent :

1° que la colonne légère du duc de Guise s'était dérobée sans combattre pour rejoindre le gros de l'armée royale ; 2° que le duc d'Anjou, renforcé de 2.000 reîtres, amenés par le Rhingrave, avait tourné Angoulême, sans l'attaquer, et pris Châteauneuf[93], dont heureusement le pont était coupé[94] ; 3° que la cavalerie ennemie se montrait sur la rive gauche, à hauteur de Cognac, et qu'il fallait mettre cette ville à l'abri d'un coup de main.

Le passage du fleuve et la descente en Quercy devenaient impossibles. Condé, jugeant nettement la situation, se décida à remonter immédiatement au nord-est, pour marcher vers la Loire et rejoindre directement le duc de Deux-Ponts. Il mit des garnisons sûres à Cognac et à Saintes, chargea Coligny de bien garder les passages et, dès le 11 au soir, il échelonna son corps d'armée sur un espace de 6 lieues, le long de la route de Saint-Jean-d'Angély.

 

Cependant le duc d'Anjou, ayant reçu du roi son frère l'ordre de combattre à tout prix, avait fait établir secrètement par le président de Béhague, en aval de Châteauneuf, le pont de bateaux[95] qui se charriait avec l'armée, et l'avait défendu par un ravelin bien gardé. Le 12 au soir, toutes ses forces, réunies autour de Châteauneuf, recevaient l'ordre de passer la Charente dans la nuit, et d'attaquer les positions ennemies à la pointe du jour.

 

Coligny avait logé l'avant-garde protestante derrière la Guirlande, petit ruisseau marécageux, bordant une bonne position défensive, comprise entre le village de Cheville et l'abbaye de Bassac. En arrière, le hameau et l'étang de Triac formaient une deuxième ligne de défense, parallèle à la première.

Le gros de l'avant-garde devait, à la diane, rejoindre Condé, qui couchait à Jarnac pour être plus à portée de Coligny. Le prince avait décidé que le régiment de Puyvault et 8 cornettes, commandées par La Loüe et Soubise, formeraient l'arrière-garde. Ce détachement devait observer la Charente et retarder, le plus longtemps possible, le passage de l'armée royale sur la rive droite ; jusqu'au jour, il était chargé du service des avant-postes. Coligny l'échelonna en avant de la Guirlande, depuis Saint-Simon jusqu'à Tourtron, « à un quart de lieue du pont de Châteauneuf, » en recommandant aux officiers de faire bonne garde, puis il alla loger à l'abbaye de Bassac avec le reste de sa cavalerie. Le régiment d'arquebusiers de Fontrailles s'appuyait à l'étang et au hameau de Triac.

 

SURPRISE DE BASSAC (13 mars 1569).

La nuit était froide et obscure. Les patrouilles protestantes s'égarèrent dans le brouillard et ne purent pas assurer la vigilance des petits postes, embusqués dans les broussailles du plateau de Moulidars ; les sentinelles, fatiguées par quatre jours de marches pénibles, cédèrent au sommeil, et les chefs, Puyvault et La Loüe, s'enfermèrent dans l'auberge de Vibrac pour jouer aux cartes jusqu'au jour.

Un peu après minuit, Biron, maréchal de camp[96] de l'armée royale, faisait passer sur la rive droite de la Charente l'avant-garde, commandée par le duc de Montpensier : la cavalerie, par le pont de pierre de Châteauneuf, et l'infanterie par le pont de bateaux. L'opération ne dura que trois heures et — chose rare dans une armée française ! — elle s'exécuta dans le plus grand silence[97].

Au matin, les 600 chevau-légers du duc de Guise et du vicomte de Martigues enlevaient 50 argoulets postés au hameau de Tourtron, et le régiment de Brissac prenait position sur le plateau de Moulidars, face à la Guirlande, pendant que l'armée royale, achevant son déploiement, se rangeait de la manière suivante :

A gauche, sous le duc de Montpensier, le reste de l'avant-garde, c'est-à-dire le régiment de gendarmerie de La Valette et 6.000 Suisses ;

A droite, sous le duc d'Anjou et le maréchal de Tavannes, entourés de la maison du roi et de la noblesse volontaire, la bataille, comprenant les 2.000 reîtres du Rhingrave, le régiment de Strozzi, précédé de 4 canons et de 4 couleuvrines, le corps provençal du comte de Tende[98], et un hôt de gendarmerie.

Il ne restait sur la rive gauche que « 800 hommes de pied et 400 chevaux, postés sur le haut de la montagne, au sud de Châteauneuf ; pour couvrir le bagage et faire croire aux protestants que le gros de l'armée était resté sur la rive gauche[99]. »

 

Puyvault et La Loüe, brusquement rappelés au devoir par les premières arquebusades, ne songèrent plus qu'a, réparer leur faute. Puyvault rallia son régiment dans Vibrac, et se retira en bon ordre derrière la Guirlande afin d'en défendre le passage, pendant que les 8 cornettes (le La Loüe et de Soubise, soutenaient escarmouche contre les chevau-légers de Guise et de Martigues.

« Entre 10 et 11 heures du matin, les protestants parurent en grand nombre au bas de la montagne, du côté de Jarnac. » En effet, Coligny, prévenu X19 heures, avait réuni toute la cavalerie de l'avant-garde entre l3assac et Cheville, et ordonné à Fontrailles d'organiser défensivement le hameau de Triac et de disposer 1.000 arquebusiers derrière la chaussée de l'étang.

 

« Vers midi, Montpensier, ayant reçu commandement du duc d'Anjou de passer sur le ventre h tout ce qu'il rencontrerait, envoya le régiment de Brissac gagner le passage de la Guirlande. Ce qui fut fait et passé, malgré la cavalerie protestante, qui vint au-devant et fort bien ; d'Andelot, La Noüe et La Loüe, firent dans cette charge tout devoir de bon combattant. Mais, voyant leurs arquebusiers en fort grand désordre, et qu'ils étaient attaqués en deux ou trois endroits par toute l'armée royale, les cavaliers huguenots commencèrent à se retirer peu à peu ; alors Montpensier donna de grande furie, avec tous les gens d'armes et, les chevau-légers de l'avant-garde, sur la queue des ennemis, » qui furent forcés de chercher un refuge en arrière de la chaussée de l'étang de Triac, où le feu du régiment de Fontrailles arrêta la poursuite.

« Lors, l'amiral envoya Montaigu à Condé, qui était à Jarnac, afin qu'il s'avançât avec la bataille, à cause qu'il ne pouvait plus reculer[100].

— « Notre oncle a fait un pas de clerc, dit Condé, en recevant le message de l'amiral ; mais le vin est tiré, « il faut le boire ! » et montant à cheval avec les 300 gentilshommes qui l'entouraient, il courut tout d'une traite jusqu'à Triac.

 

La bataille catholique se prolongeait à l'est de ce hameau pour tourner la chaussée de l'étang, et l'artillerie avait déjà fait deux décharges, lorsque Condé, formant sa cavalerie en deux escadrons, se prépara à charger l'avant-garde catholique. Il avait eu, la veille, le bras froissé par une chute, et un coup de pied de cheval venait de lui casser la jambe ; mais « ce prince au cœur de lion[101] » se fit attacher sur sa selle et s'écria, en montrant la devise inscrite sur sa cornette blanche :

— « En avant, noblesse française ! pour le Christ et pour la patrie ![102] »

« L'escadron de l'amiral chargea fort mollement ; quand il fut à longueur de lance, la plus grande partie tourna à gauche, et l'escadron de Condé, poussant tout droit, se trouva le premier à la charge. La Valette reçut ce choc, soutenu par Guise et Martigues ; mais leurs gens tournèrent le dos et les abandonnèrent. De sorte que toute la charge vint tomber sur M. de Montpensier et son fils, le prince dauphin d'Auvergne, lesquels tinrent ferme jusqu'à ce que le duc d'Anjou et le maréchal de Tavannes fussent survenus bien à propos, avec la gendarmerie et l'infanterie provençale, pour mettre les huguenots en déroute. Les reîtres du Rhingrave, qui avaient passé sur la chaussée de Triac, servirent grandement ; car, bien qu'allant assez timidement à la charge, ils menacèrent le flanc droit de la cavalerie protestante[103] » et déterminèrent la retraite de Coligny.

« Ce fut alors que le prince de Condé, porté par terre et abandonné des siens, appela Argence, qui passait devant lui, pour lui donner sa foi et son épée. Mais bientôt après, reconnu par Montesquiou, gentilhomme gascon, il en reçut un coup de pistolet, dont il mourut tout aussitôt, laissant à la postérité la mémoire d'un des plus généreux princes de son temps[104]. »

200 gentilshommes « la fleur de la noblesse », s'étaient fait tuer aux côtés de Condé.

L'amiral et son frère d'Andelot firent leur retraite vers Saint-Jean-d'Angély sans être poursuivis. Ils rallièrent toute la cavalerie échelonnée sur la route, et rejoignirent, à Saintes, les deux Bourbon qui devenaient les chefs du parti protestant : Henri, roi de Navarre, et Henri, prince de Condé.

Crussol d'Acier réunit à Cognac l'infanterie protestante — dont 3.000 hommes à peine avaient été engagés à Bissac —, et la conduisit à Saintes en coupant les ponts de la Charente.

 

Telle fut la lutte inégale que le duc d'Anjou appela sa victoire de Jarnac. Au lieu de profiter du découragement causé par la mort de Condé et de la supériorité numérique des troupes royales, pour harceler l'armée des Princes dans sa retraite vers Tonnay-Charente, les vainqueurs voulurent s'emparer des forteresses protestantes de l'Angoumois et du Périgord. Les principales, Cognac et Angoulême, résistèrent ; les autres furent prises. Le siège de Mucidan, sur l'Isle, coûta la vie à Timoléon de Brissac[105], colonel général de là les monts (28 avril).

Un mois plus tard mourait, à Saintes, François d'Andelot, colonel général de çà les monts.

 

LES RÉGIMENTS ENTRETENUS (1569).

L'extinction de ces deux grandes charges permit à Charles IX d'organiser définitivement l'infanterie nationale d'après le principe régimentaire, adopté, en 1562, par le duc de Guise ; il nomma Philippi Strozzi, colonel général de l'infanterie de France, et le chargea de former 6 régiments entretenus avec les 87 enseignes réunies au camp de La Rochefoucauld, en Angoumois.

Le 1er régiment, composé de 10 enseignes de Piémont, fut donné à Charles de Cossé-Brissac, qui conserva, par tradition de famille, le titre de colonel général des vieilles bandes de Piémont et le drapeau noir des aventuriers d'Italie.

Le 2e régiment compta parmi ses 45 compagnies six des 10 enseignes de la garde française du Roy qui s'étaient illustrées dans la campagne de 1562 ; leur mestre de camp, Cosseins, adopta le drapeau bleu-de-Roy fleurdelisé, à croix blanche.

Le 3e régiment, donné à Sarrieu, fut formé de 16 enseignes de Picardie, sous le drapeau rouge à croix blanche des vieilles bandes picardes.

Le 4e régiment eut pour mestre de camp Gobas l'aîné, qui guerroyait alors en Lorraine, sous le duc d'Aumale, avec 10 vieilles enseignes de Champagne ; les 16 enseignes que Strozzi lui réserva prirent les couleurs de la maison de Guise, le drapeau vert.

Le gros La Barthe et Gohas cadet eurent chacun un régiment de 15 enseignes, empruntées à l'ancien régiment de Brissac.

Dans ces 6 régiments entretenus par le Roy[106], la première compagnie, la colonelle, appartenait au colonel général et gardait son enseigne blanche ; elle était commandée par un capitaine qui, sous le titre de lieutenant de la colonelle[107], était le mandataire du colonel général et le défenseur de ses prérogatives. La deuxième compagnie, le mestre de camp, appartenait au commandant du régiment. Les autres prenaient rang dans le corps d'après l'ancienneté de leurs capitaines ; toutes avaient une enseigne d'ordonnance aux couleurs du mestre de camp. La composition des cadres était la même qu'en 1562 ; les capitaines restaient les propriétaires et les administrateurs responsables de leurs compagnies.

Le plus ancien capitaine était le sergent-major[108] du régiment, c'est-à-dire le second du mestre de camp pour l'instruction, la discipline et les détails du service ; dans les prises d'armes, il assurait l'exécution des ordres et la régularité des formations tactiques.

Le régiment se formait, soit en ligne de compagnies, sur 10 hommes de profondeur, soit en bataillon, carré ou rectangulaire. Le mestre de camp se tenait devant le bataillon, à longueur de bois, armé de toutes pièces, sa bourguignote en tête et sa pique à la main. Les capitaines, armés de même, étaient au premier rang du bataillon ; les enseignes au milieu ; les lieutenants à la quelle et les sergents aux flancs ; le sergent-major, à cheval « allait par les rangs, sur le derrière ou sur les ailes ».

Le colonel général se plaçait d'ordinaire à la droite du bataillon de première ligne ; il avait à ses côtés le maréchal de camp et le sergent-major général, qui remplissaient des fonctions analogues à celles de chef et de sous-chef d'état-major de l'infanterie.

Strozzi, « qui, dès son jeune âge, avait plus aimé l'arquebuse que toute autre arme de guerre, donna le mousquet espagnol aux meilleurs de ses arquebusiers ; lui-même, toujours suivi d'un laquais portant un mousquet, tirait quand il voyait un beau coup à faire, et tuait un cheval à 500 pas[109] ».

Le bois des piques était long de 14 pieds ; les piquiers ou corselets avaient le morion et la demi-armure. Les sergents portaient la hallebarde, et les officiers, l'esponton.

Dès lors, les fantassins français prirent dans l'histoire militaire de l'Europe la première place après les soldats espagnols. « Je pense, dit Brantôme, qu'il n'y a rien de si brave et de si superbe à voir qu'un gentil soldat, bien en point, bien leste, tirant son arquebusade, désarmé, aussi résolument que les mieux armés, soit qu'il marche en la tête d'une compagnie, soit qu'il se perde devant tous à une escarmouche, à un combat ou à un assaut. Ces soldats sont appelés fantassins parce qu'ils sont jeunes, et que rien n'est impossible à la jeunesse pour le sang neuf et ardent qui lui bout dans le corps et dans l'âme. Et ce que j'admire surtout en ces fantassins, c'est que sous verrez des jeunes gens sortir des villages, du labour, des boutiques, des écoles, du palais, des postes, des forges, des écuries, des laquais[110] et de plusieurs autres lieux bas et petits, qui n'ont pas plutôt demeuré quelque temps parmi cette infanterie qu'ils sont aussitôt faits, aguerris, façonnés et, que de rien qu'ils étaient, ils deviennent capitaines, égaux aux gentilshommes, ayant leur honneur en recommandation autant que les plus nobles[111], et faisant des actes aussi vertueux et nobles que les plus grands seigneurs. Voyez quelle obligation ils ont aux armes qui les poussent ainsi !

 

Ce fut malheureusement contre des Français que nos vieux régiments de fantassins firent leur première campagne.

 

CAMPAGNE DE 1569.

Coligny avait donné rendez-vous en Limousin au duc de Deux-Ponts et au prince d'Orange, qui firent cent lieues en pays ennemi sans que le duc d'Aumale trouvât l'occasion d'entraver leur marche, et sans que le duc d'Anjou pût empêcher leur jonction avec l'armée des Princes. Cette jonction[112] eut lieu, le 11 juin, à Chalus, sur la Tardoire ; mais le duc de Deux-Ponts était mort, la veille, de ses fatigues et de ses excès, laissant à Wolfrad de Mansfeld le commandement des lansquenets et des reîtres noirs.

L'amiral prit position à Saint-Yrieix, où il organisa avec son habileté ordinaire l'armée de 20.000 hommes de pied et de 8.000 chevaux, dont il était le général en chef sous l'ombre du jeune Roi de Navarre.

 

Le duc d'Anjou, renforcé par 6.000 Italiens que le pape Pie V envoyait à la croisade contre les hérétiques, vint s'établir à La Roche-Abeille, à deux lieues du camp de Coligny.

Un combat d'avant-postes s'engagea, le 25 juin, entre les troupes légères des deux armées et fut à l'avantage des protestants[113]. Ceux-ci avaient une bonne occasion de livrer bataille et de prendre la revanche de Jarnac ; mais le conseil des chefs décida, contre l'avis de Coligny, qu'il valait mieux assiéger Poitiers (24 juillet).

 

Henri de Guise et le vicomte de Martigues se jetèrent dans cette place avec les chevau-légers catholiques, et firent une si brillante résistance que Coligny, à la prière de ses soldats, mal payés et affamés, leva le siège, au bout de 6 semaines, sous prétexte d'aller délivrer Châtellerault, que le duc d'Anjou assiégeait avec 15.000 hommes. Coligny en avait 20.000 ; mais, s'il faut s'en rapporter aux Mémoires de Tavannes. il trouva plus fin que lui.

« Tavannes, après une tentative d'assaut qui est repoussée, retire des tranchées artillerie, soldats et bagages, marche toute la nuit, passe la Creuse au port de Pile[114], et garnit les passages d'arquebusiers et de chevau-légers, qui amusent si bien l'amiral, qui le suit, que les Huguenots sont forcés de loyer au lieu de continuer la poursuite. Tavannes s'arrête à Laselle, assiette environnée de rivières et de marais qu'il connaît depuis longtemps ; il retranche le bourg, et barre la seule étroite avenue par laquelle on peut l'assaillir.

« L'amiral, n'ayant pas réussi à tourner cette position, s'éloigne de 6 lieues au sud-ouest, passe la Vienne, et se rafraîchit à Faye-la-Vineuse, entre la Veude et la Mable. Guillaume d'Orange part avec 20 cavaliers pour aller chercher le secours en Allemagne. L'échec de Poitiers, la maladie et la fatigue diminuent l'armée[115] et la réputation huguenote ; celles des catholiques grossissent dans leur camp de Chinon. La chance tourne : celui qui fuyait la bataille la recherche ; les catholiques s'approchent à trois lieues des Huguenots, qui délogent. L'amiral, résolu à ne combattre qu'avantageusement, se retire vers le Bas-Poitou, espérant que la longueur de la campagne dissoudra l'armée royale, composée de noblesse et de volontaires. Tavannes pénètre ce dessein — non seulement par ce qu'il voit faire à ses adversaires, mais par ce qu'il ferait lui-même, s'il était à leur place —, et marche pour leur couper le chemin. Après quatre lieues, les deux armées, ne sachant nouvelles l'une de l'autre, se rencontrent, le 30 septembre, sur la rive droite de la Dive, à hauteur de Moncontour : l'armée du duc d'Anjou, forte de 8.000 chevaux, de 16.000 hommes de pied, français, allemands, suisses ou italiens et de 15 canons ; celle des Huguenots de 7.000 chevaux, 16.000 hommes de pied et 11 pièces d'artillerie[116]. »

Après une vive escarmouche et un duel d'artillerie qui leur coûta 300 hommes, les protestants profitèrent de la nuit pour franchir la Dive et prendre position dans la plaine sablonneuse et légèrement accidentée, comprise entre cette rivière et le Thoué, « fort peu guéables toutes deux[117]. » L'armée royale marcha pendant toute la nuit du 1er octobre, pour remonter jusqu'aux sources de la Dive et, le lendemain matin, elle déboucha dans la plaine de Moncontour.

Moncontour (2 octobre 1J69).

Martigues conduisait les coureurs et les enfants perdus.

L'avant-garde, commandée par le duc de Montpensier, ayant Chavigny pour maréchal de camp, se composait d'un bataillon de 2.000 Suisses, sous le colonel Cléry, de 4.300 fantassins français — sous MM. de La Barthe, de Sarlabous, d'Isle et Onoux —, flanqués, à droite, par l'infanterie et la cavalerie italiennes du comte de Santa-Fiore, à gauche, par 42 cornettes de reîtres, l'escadron de gendarmerie de La Valette et les 800 chevau-légers du duc de Guise.

En deuxième ligne, la bataille était commandée par le duc d'Anjou ; il était assisté de ses maréchaux de camp Tavannes et Mouy, et entouré de ses gardes montés sur des chevaux bardés ; la noblesse volontaire[118] formait un escadron sous la cornette du duc d'Aulnaie. Au centre de la bataille, derrière l'artillerie, un bataillon de 2.000 piquiers suisses, entourés de chariots, avait pour chef Charles de Montmorency-Méru, colonel général des Suisses ; à droite et à gauche de cette forteresse mobile, se déployaient un millier de soldats espagnols ou flamands, envoyés à Charles IX par le duc d'Albe, et 3.800 arquebusiers français des régiments de Cosseins, Gohas et Pierre de Montluc. A l'aile droite, le régiment de gendarmerie de Montmorency-Thoré ; à l'aile gauche, les 4.000 reîtres du marquis de Bade et du Rhingrave.

En troisième ligne, le maréchal Artus de Cossé-Gonnor commandait une réserve de 2.000 Suisses, flanqués de gendarmerie.

 

A 7 heures du matin, les vedettes protestantes découvrirent l'armée royale marchant dans cette ordonnance et donnèrent l'alarme.

Coligny n'ayant pas l'intention de combattre, avait donné, la veille, ses instructions pour que l'armée protestante, marchant la gauche en tête, allât passer le Thoué à Airvault, et se repliât sur Niort, par Parthenay. Mais au moment de quitter leur logis, les troupes allemandes se mutinèrent en réclamant l'arriéré de la solde ; on perdit deux heures à les apaiser et, quand les reîtres consentirent à marcher, il était trop tard pour éviter la bataille. L'amiral fit prendre la formation de combat : il prescrivit aux trois échelons de l'ordre de marche de faire face à l'ennemi, et l'armée protestante se trouva disposée :

A gauche, vers la Dive, l'avant-garde, composée d'une moitié de l'infanterie française[119], de 2.000 lansquenets et de 16 cornettes françaises ou allemandes en deux escadrons, couverts par les 300 argoulets de Mouy et de La. Loüe. Coligny se tenait au premier front de l'escadron français, avec son gendre Théligny, Crussol d'Acier, La Noüe, Puy-Greffier, Tracy, Laverdun, Choisy et l'élite de la noblesse protestante.

Au centre, la bataille était commandée par Ludovic de Nassau. Un gros bataillon des lansquenets était flanqué par les 3.000 reîtres de Wolfrad de Mansfeld, et par deux escadrons de chevau-légers français, précédés d'une double haie d'arquebusiers d'élite. Le reste de l'infanterie française prolongeait les deux ailes de cavalerie. L'artillerie protégeait le front des lansquenets.

A droite, près du Thoué, la réserve comprenait l'escorte du roi de Navarre et du prince de Condé, c'est-à-dire 200 gardes à pied et 300 chevau-légers béarnais.

 

Vers midi, l'artillerie protestante, bien postée et couverte par un pli de terrain, commença à endommager les brillants escadrons de Monsieur et du duc de Montpensier. Ni l'un ni l'autre ne se souciaient de porter les premiers coups. Le duc d'Anjou, ayant entendu dire qu'à Dreux l'immobilité de l'avant-garde avait causé la perte de la bataille, aimait mieux imiter la prudente expectative de François de Guise que l'ardeur irréfléchie du vieux connétable ; à trois heures, il envoya au duc de Montpensier l'ordre impérieux d'eu-gager le combat.

Les enfants perdus et les coureurs de Martigues s'élancèrent en avant, soutenus par les chevau-légers du duc de Guise, et mirent en désordre les argoulets de Mouy et de La Loüe, qui tentèrent de les arrêter. Les chevau-légers de la bataille protestante, conduits par Autricourt et le marquis de Renel, vinrent au secours des argoulets ; mais ils furent assaillis et rompus par la cavalerie italienne du comte de Santa-Fiore, précédée de 2.000 arquebusiers des régiments de La Barthe et de Sarlabous[120].

Ludovic de Nassau avait quitté son corps d'armée pour conduire à l'aile gauche un renfort de 3 cornettes de reîtres que Coligny lui avait demandé, et la bataille était restée sans chef ; aucun des mestres de camp de l'infanterie française ou allemande n'osa prendre sur lui de se porter au secours des chevau-légers. Alors, Tavannes, profitant habilement de ce premier succès, fit dire au duc de Montpensier de gagner du terrain vers la gauche, et d'occuper les gués du Thoué, afin de couper aux protestants leur ligne de retraite sur Parthenay.

En voyant ce mouvement, la première pensée de Coligny fut d'assurer le salut des jeunes princes qui lui étaient confiés ; il leur ordonna de quitter immédiatement le champ de bataille pour aller prendre à Thouars la route de Parthenay, et lui-même, pour assurer leur retraite, s'élança avec son escadron français et les reîtres du comte de Mansfeld au-devant de la cavalerie du duc de Montpensier. « La mêlée fut tort douteuse. »

Le duc d'Anjou, voyant que l'artillerie ennemie endommageait sa bataille, et que ses reîtres avaient été mis en grand désordre par les reîtres de Mansfeld, commanda au duc d'Aumale et au marquis de Bade d'aller à leur secours. En même temps, Tavannes fit dire au maréchal de Cossé d’amener la réserve, et à  Montmorency-Méru de réunir les Suisses en un seul bataillon, entouré de chariots, défendus par 3.000 arquebusiers français.

 

La cavalerie de Coligny renversa tout ce qu'elle trouva devant elle : le marquis de Bade fut tué, ses reîtres tournèrent bride, et « le duc d'Aumale eut assez à faire de se dégager de la mêlée ».

Alors, la gendarmerie et la noblesse volontaire qui entouraient le duc d'Anjou s'élancèrent à la charge ; mais les arquebusiers huguenots, qui couraient à côté des reîtres de Mansfeld en se tenant aux étrivières, démontèrent presque tous les cavaliers catholiques. « Monsieur, ayant eu son genet d'Espagne porté par terre, était en danger de sa personne lorsque le marquis de Villars lui donna son cheval. Si lors Tavannes et Biron n'avaient fait tout le devoir possible de rallier la cavalerie de la bataille, et si le maréchal de Cossé n'avait fait doubler le pas aux Suisses de la réserve, la victoire était pour demeurer aux Huguenots[121]. » Mais Coligny, blessé au visage, quitta le champ de bataille, et laissa sa cavalerie sans direction, au moment même où les piquiers suisses se réunissaient pour former leur redoutable hérisson.

« 1.500 reîtres qui n'ont pas combattu, dit Tavannes dans sa relation de la journée, assistés de plusieurs ralliés, jugent que la victoire est en la défaite des Suisses, et marchent pour les charger par le flanc ; mais ils les trouvent couverts de chariots. Contraints de couler du long sous les 3.000 arquebusades de l'infanterie française, ils font leur limaçon accoutumé et montrent le flanc au maréchal de Cossé ; celui-ci les charge à propos avec son escadron de gendarmerie, qui n'a pas combattu, et les emporte Ce qui reste de ces 1.500 reîtres s'enfuit au galop vers la cavalerie protestante qui s'est ralliée. »

La bataille était perdue. Ludovic de Nassau « forma un gros de plus de 4.000 chevaux » et se mit en retraite vers Thouars, en abandonnant l'infanterie. Toute la cavalerie catholique se rua sur les lansquenets et sur les arquebusiers huguenots, qui, n'ayant plus de poudre, se défendirent avec l'épée. Quand les bataillons décimés furent rompus, ou lança les Suisses au milieu des Allemands, qui turent égorgés jusqu'au dernier. « Le duc d'Anjou donna la vie à 500 Français, sur la promesse qu'ils lui firent de servir le Roy fidèlement et de renoncer au parti des princes. »

Voilà la guerre en 1569. Il n'y a rien à ajouter à ce résumé succinct des relations catholiques ou protestantes de la terrible journée de Moncontour : les enseignements y abondent et la tactique de combat s'y précise. Mais, qu'il est pénible de penser que c'est dans la guerre civile que Coligny, Tavannes, La Noüe, Biron et tant d'autres de nos capitaines ont déterminé les règles de l'art militaire français !

 

LE TOUR DE FRANCE DES HUGUENOTS (1569).

Coligny n'avait plus d'infanterie ; sa cavalerie française était lasse et découragée ; ses reîtres, « demi-enragés d'avoir perdu leur bagage », le menaçaient de passer à l'ennemi et de le livrer « au glaive de justice[122]. » Blessé, malade, épuisé par le sang qu'il avait perdu, il aurait pu renoncer à lutter contre la fortune ; mais, dans ce corps brisé, il y avait une âme de fer[123]. Coligny se fit porter en litière au milieu des reîtres ; il leur promit qu'ils trouveraient au-delà de la Dordogne un gras pays, où ils pourraient remplir de nouveaux chariots, et, franchissant 30 lieues en 3 jours, il se mit hors d'atteinte de l'armée royale[124].

 

Il ne fut pas poursuivi. Charles IX, jaloux des lauriers de son frère, ordonna qu'on suspendît les opérations offensives, et, « au lieu de suivre les princes, tellement réduits en extrémité qu'ils n'avaient nul moyen de se remettre sus, on prit le mauvais parti d'assiéger leurs places[125]. » Châtellerault, Niort, Fontenay, Saint-Maixent, Parthenay et Lusignan ouvrirent leurs portes aux victorieux[126] ; mais le capitaine Piles arrêta le maréchal de Vieilleville devant Saint-Jean-d'Angély, du 16 octobre au 2 décembre.

Ce temps d'arrêt permit à Coligny de rejoindre, à Montauban, Montgomery, qui revenait victorieux de Navareins et d'Orthez, et de reconstituer son infanterie avec les bandes d'élite des sept vicomtes du Quercy. Nîmes fut pris (15 novembre) ; Montluc, lieutenant du Roi en Guyenne, dut s'enfermer dans Agen, où il fut étroitement bloqué, et l'amiral, ayant le champ libre, tint la promesse qu'il avait faite aux reîtres « de les promener, pendant tout l'hiver, dans ce bon pays d'Agenais, où ils se donnèrent aise et moyens jusqu'à la gorge[127] ».

Au printemps, Coligny voulant apprendre la guerre aux jeunes princes de Bourbon, alla brûler les faubourgs de Toulouse, traversa le Languedoc et fit en Roussillon une pointe, qu'il poussa jusqu'à Perpignan pour braver le Roi d'Espagne. De là, il passa en Dauphiné et en Vivarais avec 5.000 cavaliers, « faisant, disait-il, « son tour de France, la baguette à la main ».

Le maréchal de Cossé, qui lui fut opposé avec 3.000 chevaux et 5.000 hommes de pied, le rencontra à une journée de marche d'Autun.

Arnay-le-Duc (25 juin 1570.)

« Le maréchal voulait camper à Arnay-le-Duc, près des sources de l'Arroux, en dessein de combattre l'armée des princes, qui s'y était acheminée ; mais, l'amiral ayant envoyé quelque cavalerie et infanterie pour se saisir d'Arnay avant lui, Cossé disposa son armée en bataille sur une montagne, vis-à-vis et à environ une portée de mousquet de la montagne, où l'amiral s'était préparé pour attendre le choc. Deux ruisseaux, sortant d'un étang, et quelques marécages servaient de barrière entre les armées, lesquelles marchandèrent à qui passerait la première. Enfin Cossé, ayant logé 2.000 arquebusiers sur le bord de l'eau, fit avancer un des régiments de l'avant-garde pour attirer ses ennemis au passage, et commença l'escarmouche. Ce régiment passa sur la chaussée de l'étang, et donna d'abord jusqu'aux barricades d'un moulin, où l'amiral avait mis M. de Saint-Jean avec deux régiments pour garder l'avenue ; les gens du maréchal fuirent repoussés et menés jusqu'au ruisseau.

« Lors l'amiral, plus faible d'infanterie et sans aucun attirail de canon, ne voulut pas hasarder le passage du ruisseau, qu'on ne pouvait traverser que file par file ; il commanda à Saint-Jean de s'arrêter, et à Montgomery, son frère, qui s'était avancé avec une partie do l'avant-garde, de tenir la bride en main et d'attendre une occasion plus favorable.

« Le reste du jour se passa en escarmouches entre les gens de pied, sans toutefois passer l'eau. Le lendemain, l'amiral délogea et prit la route d'Autun, d'où il s'achemina, en la plus grande diligence qu'il put, vers La Charité-sur-Loire, pour prendre quelques coule-vrilles que les reîtres y avaient laissées, pour se renforcer des garnisons d'Autun, de Vézelay, de Sancerre, et marcher vers Paris[128]. »

 

A la même époque, La Noüe, gouverneur de La Rochelle, tenait avec succès la campagne dans le bas Poitou ; après avoir battu Puygaillard, lieutenant du Roi, entre Sainte-Gemme et Luçon, il avait remis en son obéissance toutes les villes perdues par les protestants.

 

D'après Tavannes, « ces petites bastonnades firent faire la paix » (8 août). La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité furent données comme places de sûreté aux Huguenots, et « Messieurs les reîtres, très-bien payés aux dépens du Roy, s'en allèrent, fort contents de l'amiral, en lui promettant de revenir au même prix quand il voudrait[129] ».

 

LA CONQUÊTE DES FLANDRES.

Coligny et ses capitaines étaient las de la guerre civile[130] ; ils répondirent aux avances (peut-être sincères) de Charles IX en lui proposant de réunir les vaillantes épées des deux partis dans une même entreprise patriotique, la conquête des Flandres. De viles intrigues de cour et l'or de Philippe II contrarièrent ce noble projet ; l'amiral eut à lutter contre le caractère ombrageux du Roi, contre la haine des Guise, contre la jalousie des maréchaux ; rien ne le découragea.

— « Conquérir la Flandre, disait-il, c'est le moyen d'éteindre la guerre civile. Qui empêche la guerre avec l'Espagne n'est bon Français et a une croix rouge dans le ventre ! »

 

Après deux années de généreux efforts et de préparatifs sur terre et sur mer, le plan des opérations fut approuvé par le Roi[131] ; mais une entrevue de Catherine de Médicis avec Charles IX suffit pour tout changer. Au lieu d'une campagne glorieuse, entreprise en plein soleil pour la grandeur de la patrie, la Reine mère obtint de la faiblesse de son fils le massacre nocturne (le tous les protestants du royaume, et Coligny fut la première victime de l'horrible Saint-Barthélemy (24 août 1572)[132].

 

 

 



[1] « Je sais que le roi d'Espagne tient l'œil ouvert et manœuvre pour mettre le pied dans Calais. Il faut, de notre côté, pratiquer et flatter nos amis les protestants, pour qu'ils mettent S. M. la reine en possession de Calais, Dieppe et le Havre. L'occasion de traiter cette question se présentera d'elle-même, lorsqu'ils nous demanderont des secours d'argent et de troupes. Mettez vos vaisseaux à la mer, commandez la navigation, faites souffrir les Français et sur les côtes et en mer de quelque façon que ce soit. » (Autre lettre de l'ambassadeur Trockmorton.)

[2] « Nul art n'a souffert tant de changements que l'art militaire ; les préceptes et les livres, de 30 en 30 ans, sont peu utiles : non seulement les armes, mais les ordres tactiques ont changé. » (Mémoires de Tavannes.)

[3] « Au temps des guerres civiles, les capitaines de l'infanterie française ne s'amusaient pas à dresser des bataillons, lesquels, n'étant que d'arquebusiers, auraient été inutiles et se fussent nui les uns aux autres. » (Idem.)

[4] « Un bon coup de lance, quand l'homme et le cheval sont forts et bons, se donne à pleine course, en beau pays, le cheval frais, le fer bien émoulu, l'arrêt certain, la lance médiocre. Si elle est trop forte, elle fait moins de niai à l'ennemi qu'à celui qui s'en sert, et ce dernier aime mieux la laisser couler à terre que de la rompre ; si elle est trop faible, elle vole en éclats sans effet. » (Tavannes.)

« Il y a 3 manières de diriger la lance dans la charge : 1° de bas en faut ; contre la cavalerie, en pointant à la visière de l'homme ou à la tête du cheval ; contre le piquier ou l'arquebusier, en visant la tête ou le cou — horizontalement ; pour désarçonner le cavalier ou blesser son cheval au flanc ; pour atteindre le fantassin à la ceinture ; — 3° de haut en bas ; soit pour frapper le cheval au poitrail, soit pour atteindre le fantassin à genou ou couché. Si sa lance se rompt, l'homme d'armes s'aide de son pistolet ; en conséquence, il doit s'exercer à tirer à blanc, de pied ferme, au galop ou en pleine carrière, en attachant une cible sur un pieu, aux 3 hauteurs que nous avons énoncées pour la lance. Il se servira du pistolet s'il est désarçonné ou si son cheval est abattu. » (Walhausen.)

[5] « Depuis cette invention, le combat de cavalerie, qui durait autrefois 3 ou 4 heures et ne tuait pas 10 hommes sur 500, est devenu très meurtrier et la victoire se décide en moins d'une heure. » (Tavannes.)

[6] « Tirant à cheval, ils ne font rien qui vaille ; il faut les contraindre à mettre pied à terre. Outre leurs armes, ils doivent porter des cordes et des chaînes pour entraver les chevaux et faire haie si la nécessité les contraint. » (Tavannes.)

[7] Du mot italien arcoleti, qui désignait les archers à cheval de la gendarmerie.

[8] Une pièce à peine pour 1.000 hommes. La proportion était de 5 pièces au premier voyage de Naples, de 3 au siège de Gènes, et de 2 à Marignan.

[9] Le massacre de Passy, où l'escorte du duc de Guise avait tué ou blessé 260 réformés réunis dans une grange (1er mars 1562), l'ut le signal de la grande guerre, dont la préface avait été la conspiration d'Amboise (mars 1560).

Sus donc, ô Dieu ! prends les armes,

Venge ce sang espandu !

Seigneur, tu as vu nos larmes,

Tu as nos cris entendus ;

Console clone notre plainte,

Et par ta droiture sainte

Envoie ce Guise au cercueil,

D'une mort juste et fatale :

Si bien que sa peine égale

La fierté de son orgueil !

(Cantique protestant. Bibliothèque nationale. P. S. M. N. 1573.)

[10] Pour se rendre populaires, les Guise avaient consenti à la suppression de l'impôt des 50.000 hommes de pied, et avaient cassé le plus grand nombre des compagnies d'infanterie et de cavalerie, sans payer l'arriéré de la solde et sans récompenser les services rendus. Les capitaines et les soldats licenciés étant venus en foule à Fontaine-Menu, où était la Cour, pour se plaindre au roi, le cardinal de Guise avait fait dresser une potence à la porte du château pour y pendre les solliciteurs. « Sans ce brandon, dit Tavannes, les huguenots auraient eu beau prêcher en rhétorique, ils n'auraient attiré dans leur parti ni capitaines, ni soldats, sorte de gens qui font la guerre d'eux- mêmes, s'ils peuvent, quand ils sont désespérés et sans emploi. »

« Pour un temps, les réformés surpassèrent les catholiques en nombre de soldats vieux et bons. 50 soldats de la religion, tous compagnons ensemble, sans autre clic' qu'un caporal que d'eux-mêmes ils élurent, partirent de Metz, pour rejoindre, quoi qu'il arrivât, le prince de Condé et l'amiral Coligny dans Orléans. Aux environs de Verdun, le lieutenant du roi, M. d'Espans, amassa tout ce qu'il put de troupes pour aller défaire les 50 pauvres soldats ; mais ceux-ci, en ayant eu vent, résolurent de passer quand même, marchant nuit et jour, faisant de grandes traites, de petits repas et de courts repos. M. d'Espans les suit tant qu'il peut et les rattrape ; eux, le voyant venir, se jettent dans un moulin, qu'ils trouvent à propos, et, à la bonne aventure (fortune aide toujours aux vaillants et aux courageux), ils se rembarrent, se remparent, se fortifient, tirent force arquebusades, si vaillamment que ni arquebusiers, ni cavaliers n'osent approcher. Enfin, la nuit arrive et sépare les combattants. M. d'Espans se retire à quelque bourg prochain, pour reposer et repaitre, laisse quelque chétif corps de garde, pensant les attraper le lendemain ; nonobstant, ils sortent, combattent, faussent le corps de garde, qui s'était mis au-devant d'eux, et marchent toute la nuit. Le lendemain, au jour, ils rencontrent quelques paysans, assemblés au son du tocsin, ils les raflent comme foudre et orage raflent un champ de blé. Enfin, après avoir bien eu trente alarmes et rencontres, ils se retirent, et arrivent à Orléans tous sains et saufs, fors trois qui avaient été tués. » (Brantôme.)

[11] Frère cadet du roi de Navarre.

[12] « M. le prince, ayant intelligence en la ville d'Orléans et la faveur du peuple, dont la plus grande partie avait changé de religion, y envoya secrètement d'Andelot, pour gagner le gouverneur, Mr de Montreuil, pendant que lui-même, parti de Saint-Cloud avec 1.000 chevaux, s'arrêtait à Cercottes, à 3 lieues d'Orléans. Le 2 avril, d'Andelot, maitre de la porte Saint-Jean, lui ayant mandé qu'il se hâtât, Condé se mit au galop avec toute sa troupe pour atteindre cette porte. Ceux qui le rencontraient par les chemins, voyant un si grand nombre de cavaliers tous au galop, se choquant les uns les autres en courant, quelques-uns tombant sur le pavé, des valets par terre avec leurs malles, pensaient que tous les fols de France fussent là assemblés pour les faire rire. Voilà comment Orléans fut pris. » (Mémoires de Jean de Mergey.)

[13] Brantôme, Mr de Guise le Grand.

[14] La solde était de 100 livres par mois pour le capitaine ; de 50 pour le lieutenant ; 30 pour l'enseigne ; M pour les bas-officiers : 12 pour les caporaux, le tambour et le fifre ; 9 pour les soldats. (Chassignet, Institutions militaires.)

[15] En Gascogne, un régiment de 10 enseignes, levé par Montluc, eut Charry pour mestre de camp ; en Normandie, il y eut le régiment de M. d'Hemery ; dans le Languedoc, celui du baron de Rieux ; en Poitou, en Périgord et en Quercy, le régiment de Sarlabous le Jeune. Quand le duc de Savoie eut obtenu que les troupes françaises évacueraient le Piémont (moins Pignerol et Savigliano), les 10 vieilles enseignes de là les monts furent envoyées dans le Lyonnais, sous le nom de régiment du maréchal de Brissac.

[16] Le chancelier de L'Hospital avait fait décréter par les États généraux de 1500 : « que les baillifs et sénéchaux seraient désormais de robe courte, mais que leurs lieutenants pourraient être de robe longue, c'est-à-dire hommes de loi. » Le commandement militaire fut ainsi séparé des attributions administratives et judiciaires ; les contrôles furent mieux tenus, et la mobilisation devint plus facile et plus rapide. Quatre lignes d'étapes furent créées pour mettre fin à l'irrégularité des mouvements de troupe ; la ration du soldat dans les marches fut réglée à deux livres de pain, une livre de viande et une pinte de vin.

[17] Brantôme.

[18] Le mandement de guerre du roi François II indique pour la gendarmerie, au 1er février 1560, un effectif de 2.590 lances, en 65 compagnies ; 4 sont de 100 lances (connétable, duc de Guise, roi de Navarre, duc de Savoie) ; les autres sont de 35 lances, en moyenne.

[19] « Les gens de pied se logèrent, quasi à portée de canon, sur le grand chemin de Bourg-la-Reine (le pavé servant de rue au milieu de leur camp), et lus gens de cheval à Montrouge, Gentilly-sous-Bicêtre et autres villages, avec le quartier du prince de Condé à Cachan, maison de son oncle le cardinal de Bourbon. » (Mémoires-Journaux du duc de Guise).

[20] « Je dirai une chose qui arriva pendant que nous étions devant Paris, par où l'on connaitra le naturel de notre nation. Les jours de trêve, on eût vu dans la campagne, entre les corps de garde, 7 ou 800 gentilshommes, de côté et d'autre, deviser ensemble, aucuns s'entre-saluant, autres s'embrassant ; de telle façon que les mitres du prince de Condé, qui ignoraient nos coutumes, entraient en soupçon d'être trompés et trahis par ceux qui s'entrefaisaient tant de belles protestations, et ils s'en plaignaient aux supérieurs. Depuis, ayant vu, les trêves rompues, que ceux-mêmes qui s'entre-caressaient étaient les plus âpres à s'entre-donner des coups de lance et de pistolet, ils s'assurèrent un peu et dirent entre eux :

« Quels fois sont ceux-ci qui s'entre-aiment aujourd'hui et s'entretuent demain !

« Mais quand on avait remis les armes sur le dos et oui le sifflement des arquebusades, toutes courtoisies étaient rompues. » (Mémoires de François de la Noüe).

[21] Mémoires-journaux du duc de Guise.

[22] Après avoir parcouru les nombreux documents contradictoires que les contemporains ont laissés sur la journée de Dreux, nous nous sommes arrêtés aux récits des capitaines qui ont assisté à la bataille, en comparant la version des catholiques (Guise et Castelnau) avec celle des protestants (Coligny, Mergey et la Noüe).

[23] Brief discours de Coligny sur la bataille de Dreux.

[24] « Dont la plupart étaient gens de ville et marchands. » (Carloix, Mémoires de Vieilleville).

[25] Deuxième fils du connétable.

[26] Mémoires-journaux du duc de Guise.

[27] « Notre armée se mit en bataille vis-à-vis la leur, et les deux armées demeurèrent sans bouger, l'une devant l'autre, près de deux heures, sans aucune escarmouche. » (Mémoires de Mergey).

[28] « Chacun se tenait ferme, repensant en soi-même que les hommes qu'il voyait venir vers soi n'étaient Espagnols, Anglais ni Italiens, mais Français, voire des plus braves, entre lesquels il y en avait qui étaient ses propres compagnons, parents et amis, et que, dans une heure, il faudrait s'entretuer les uns les autres ; ce qui donnait quelque horreur du fait, néanmoins sans diminuer le courage. » (Mémoires de François de la Noüe).

[29] « Leur artillerie commença à nous saluer bien furieusement sans que nous eussions de quoi leur répondre. » (Mergey).

[30] « Le connétable fut contraint de se rendre à un gentilhomme français, auquel les retires l'ôtèrent, en prenant sa foi et son épée de force. Condé avant ordonné qu'on le conduisit immédiatement h Orléans, plus de 800 reîtres quittèrent aussitôt le champ de bataille pour l'escorter. » (Castelnau).

[31] Mémoires-journaux du duc de Guise.

[32] Carloix, Mémoires de Vieilleville.

[33] « Condé lut quasi tout le jour maître du champ de bataille ; mais, faute de bien ordonner ses forces et de bien reconnaître celles de sou ennemi, il perdit la bataille et sa personne. S'il se fût, en provident et avisé capitaine, enquis où pouvait être le duc de Guise, son capital et mortel ennemi ; si il eût considéré que celui-ci n'avait aucun commandement en l'armée royale, bien qu'il fût le suprême de tous, il eût bien jugé qu'il lui gardait une ruse, et qu'il devait être en quelque embuscade pour l'attraper an passage. Mais il s'enivra de telle sorte de ce cri de victoire sur la défense des Suisses, qu'il oublia toutes les règles et commandements que doit observer le chef d'une armée composée d'étrangers et d'un nombre infini de gens ramassés, qui faisaient leur apprentissage en cette bataille ; tellement, qu'il avait sur le chemin d'Orléans ses maréchaux de camp avec nombre de sergents, pour empêcher ses soldats de s'y réfugier à la foule, avec prisonniers et bagages du butin fait sur les Suisses. » (Carloix.)

[34] Mémoires de La Noüe.

[35] « Le plus grand nombre des cavaliers de Condé, s'étant ralliés et remis en ordre, firent semblant de venir par derrière charger notre avant-garde ; ce qu'apercevant, M. de Guise et le maréchal de Saint-André commandèrent au sieur de Biron (qu'ils avaient ordonné par derrière, avec 3 guidons, pour les soutenir) de faire tête aux cavaliers huguenots, qui, laissant cette entreprise, s'en retournèrent charger les Suisses, lesquels étaient déjà en bataillon. » (Mémoires-Journaux).

[36] « Ce jour-là, les Allemands se servirent plus des pieds et des jambes que des piques et corselets. » (Castelnau.)

[37] « Jamais cette nation ne fit mieux que ce jour-là. » (Idem).

[38] « M. de Guise eut patience de voir désordonner par de petites actions le gros des forces de M. le Prince, qui l'eussent mis en peine, si, du commencement toutes rejointes, elles le fussent allé attaquer. Mais quand il les vit fort éparses, il s'ébranla avec si belle audace et contenance, qu'il trouva peu de résistance. » (La Noüe.)

[39] « 7 enseignes de lansquenets, de 2.000 hommes environ, qui s'étaient retirées en une cour fermée de murailles joignant Blainville à main gauche, se sentant forcées, se rendirent à M. de Guise, qui les prit à merci. » (Mémoires-journaux du duc de Guise.)

[40] Mémoires-journaux du duc de Guise.

[41] Montmorency-Montbéron, tué dans la première charge.

[42] Comme l'appelle M. Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution française.

[43] « Après la défaite de nos gens de pied, notre cavalerie s'était mise à traverser le grand taillis que nous avions derrière nous, où nos ennemis n'osèrent la suivre ; elle trouva en la plaine l'amiral, La Rochefoucauld et le prince de Porcien qui, éloignés les uns des autres de 500 pas environ, ralliaient tous ceux qui sortaient du taillis. » (Mergey.)

[44] Castelnau.

[45] La Noüe.

[46] « Il ne faut pas pourtant imaginer que pendant ces cinq heures on fut toujours combattant ; il y eut plusieurs intervalles, et puis on se rattaquait, tantôt par de petites charges, tantôt par de grosses qui emportaient les meilleurs hommes ; ce qui dura jusqu'à la noire nuit. Le nombre des morts passa 7.000, la plupart tués au combat plutôt qu'à la fuite. » (La Noüe).

[47] « Le soir de la bataille, le duc de Guise offrit au prince de Condé le lit qu'il avait fait dresser dans une grange ; ce que M. le prince ne voulut accepter que pour le regard de la moitié. Et ainsi ces deux grands princes, qui étaient comme ennemis capitaux, se voyaient en un même lit, l'un triomphant et l'autre captif, prenant leur repos ensemble. » (Idem).

[48] « Nous nous retirâmes au logis, où nos hôtes nous traitèrent assez mal pour cette nuit-là, qui fut la plus froide que je sentis jamais. Je servis de palefrenier au comte de La Rochefoucauld ; car de valets ni de bagages nous n'en avions pas : ils avaient pris quartier à part. » (Mergey).

[49] « On dit que M. de Guise ne fut pas trop marry de l'assassinat du maréchal de Saint-André, car il savait bien que la présence d'un connétable et d'un maréchal de France couvre toujours dans une armée royale le nom d'un prince, fût-il du sang ; et l'on ne pouvait plus douter, par la prise de l'un et la mort de l'autre, que tout l'honneur de la victoire ne lui demeurât sans conteste ni aucune dispute. » (Carloix, Mémoires de Vieilleville).

[50] C'est à dessein que nous avons étudié toutes les phases de la bataille de Dreux : au point de vue tactique, c'est peut-être la plus importante de ce XVIe siècle si batailleur.

Alors, comme aujourd'hui, lorsque deux troupes d'infanterie s'abordent à l'arme blanche, c'est la moins brave qui tourne le dos. La victoire est à la plus énergique dans son attitude, à celle qui court au-devant de l'adversaire, au lieu de l'attendre de pied ferme ; notre règlement de 1875 appelle cela la défense offensive.

La cavalerie protestante, quelque ardente qu'elle soit, ne réussit pas à disperser la bonne infanterie catholique, bardée de feux et fraisée de piques, et la combinaison des deux armes empêche la défaite de la gendarmerie du duc de Guise.

L'intervention des vieilles bandes françaises est décisive ; le savant retour offensif de Coligny, son suprême effort échoue, parce qu'il le tente contre une troupe d'élite manœuvrière et souple que la lance seule aurait pu entamer. La victoire est au dernier bataillon : c'est pour Coligny une leçon qu'il n'aura garde d'oublier ; il saura désormais conserver une réserve, afin de disputer jusqu'au bout la victoire et de couvrir la retraite après une journée malheureuse.

Dès cette époque, la lance s'impose à la cavalerie pour l'attaque de l'infanterie, car l'épée est impuissante pour couper les piques ; le pistolet rate souvent, le tir à cheval est mal assuré, et il faut perdre un temps précieux à recharger. C'est ce qui fera dire à Montecuculli, au siècle suivant : « La lance est la reine des armes pour la cavalerie, comme la pique pour l'infanterie ; mais il faut qu'elle soit garnie de fer, que les lanciers soient vigoureux, armés de pied en cap, qu'ils aient de bans chevaux, un terrain uni, ferme et point embarrassé. Les choses étant ainsi, ils se partageront en petits escadrons, iront à la charge et s'ouvriront un chemin, où les cuirassiers, suivant au trot et entrant après eux, feront un grand carnage. »

[51] Paix d'Amboise, 19 mars 1563.

[52] La Cour s'était installée à Fécamp,

[53] Il mourut gouverneur de Paris, le 31 décembre 1563, ayant eu, d'après du Villars, témoin de sa vie : « le courage de Cyrus, la tempérance d'Agésilas, l'entendement de Thémistocle, l'expérience de Philippe, la hardiesse de Brasidas, et la suffisance de Périclès au maniement de l'Etat. »

[54] « Assassiné, le 31 décembre 1563, au bout du pont Saint-Michel entre huit heures et neuf heures du matin, au vu et su de tout le monde, comme il se rendait au Louvre où était le roy, pour lui faire service, par un nommé Chatellier, guidon de M. l'amiral de Châtillon. » (Mémoires de Condé.)

[55] Recueil de Leroux de Liney.

[56] La montre, c'est la constatation du droit à la solde d'après l'effectif ; la revue, c'est l'inspection de la troupe en arme. Le commissaire des guerres, en vertu des ordres qu'il a reçus, requiert le commandant des troupes de les ranger en bataille au lieu et à l'heure qu'il lui désigne. Il se transporte sur le terrain, fait défiler les compagnies ou cornettes, afin de vérifier si le nombre des présents est conforme aux étals fournis par les capitaines, et il examine l'armement, l'équipement et la tenue des hommes et des chevaux. Après la revue, il con-rôle les absents en visitant les logements, les hôpitaux, les corps de garde. Ensuite, il arrête l'extrait de sa revue, signé par le commandant des troupes, el l'envoie au conseil du roi, avec l'état de situation des magasins, charrois et hôpitaux. C'est d'après l'extrait de la revue qu'il assure le service de la solde. La solde est remise mensuellement aux capitaines, qui doivent prélever sur elle toutes les fournitures nécessaires à l'habillement, à la nourriture, à l'entretien et au logement de leurs soldats, en santé ou en maladie. Les armes seules sont fournies par le roi. L'intervention de l'Etat dans les marchés se borne, en 1567, à convoquer les marchands aux gites d'étapes ou dans les villes de garnison afin qu'ils traitent directement avec les capitaines.

Un commissaire général de la cavalerie était chargé d'administrer et de contrôler les chevaux et les cavaliers de toute l'armée.

Les sénéchaux et les baillis continuaient à approvisionner par des réquisitions la cavalerie du ban et de l'arrière-ban.

Par ordonnance du 15 décembre 1567, les 50 commissaires des guerres reçurent le titre d'écuyer et conseiller du roi avec jouissance et privilège de noblesse ; et à cet effet, on les inscrivit sur les contrôles de la gendarmerie.

[57] La Réforme pénétra, dès 1523, dans les Pays-Bas ; tolérée par Charles-Quint, elle trouva dans Philippe II un implacable adversaire, et la persécution augmenta rapidement le nombre des adhérents à la religion nouvelle. Dans le conseil môme de la régente Marguerite de l'arme, siégeaient, depuis 1559, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Horn, qui, après avoir vaillamment servi la maison d'Autriche sur les champs de bataille, réprouvaient ouvertement les mesures tyranniques du roi d'Espagne. La population des provinces de Hollande, de Zélande, d'Utrecht, de Gueldre et de Frise, s'étant soulevée en 1565, pour défendre ses croyances, ses privilèges et ses franchises, une députation de 300 gentilshommes, modestement vêtus, Vint présenter ses doléances à la régente ;

— « Quels sont ces gueux ? » demanda le comte de Barleymont.

Les réformés des Pays-Bas firent de cette injure leur mot de ralliement ; ils peignirent sur leurs enseignes une écuelle et une besace, et commencèrent contre l'Espagne la Guerre des Gueux des bois et la Guerre des Gueux de mer, qui, malgré les supplices et les massacres, malgré les merveilleux soldats du duc d'd'Albe et de Don Juan d'Autriche, aboutit, en 1579, à l'indépendance des Provinces-Unies.

[58] « Se saisir de la personne du roi était toujours la première préoccupation des partis ; réussir dans cette tentative, c'était, en quelque sorte, donner à la rébellion un caractère légal ; les protestants se rappelaient quel profit leurs adversaires avaient tiré d'un coup de main de ce genre au commencement de la première guerre civile, et, malgré la différence des circonstances, ils espéraient être aussi habiles et aussi heureux. » (Histoire des princes de Condé pendant les XVIe et XVIIe siècles, par M. le duc d'Aumale, Michel Lévy, 1863).

[59] « Ceux de la religion excitèrent l'indignation et la haine du ro contre eux, parce que, à leur occasion, il fut contraint de se retirer à Paris avec frayeur et vitesse ; si bien que depuis, il leur garda toujours une arrière-pensée. » (La Noüe.)

[60] Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon.

[61] Le guet, remontant à l'affranchissement des communes, fut la première garde municipale, composée des gens de métier. Une ordonnance de Jean-le-Bon prescrivit, en 1363, que chaque métier ferait le guet à son tour ; deux clercs du guet réglaient le service, qui durait du couvre-feu jusqu'au jour. Plus tard, on ajouta au guet des métiers une compagnie de 20 sergents à pied et de 20 sergents à cheval, qui, sous le commandement du chevalier du guet royal, était chargée de faire des patrouilles et d'inspecter les postes bourgeois. Henri II, en 1559, avait supprimé le guet des métiers et porté l'effectif de la compagnie du guet royal à 32 archers à cheval et 240 archers à pied. Le chevalier du guet, nommé par le roi, était placé sous les ordres du Prévot des marchands.

[62] Mémoires de Henri de La Tour-d'Auvergne, vicomte de Turenne et duc de Bouillon.

[63] Normandie Guyenne, Languedoc, Provence, Dauphiné, BouN pogne, Champagne et Bric, Picardie, Ile de France.

[64] « Les capitaines étaient Bordas de Dace, lieutenant du mestre de camp Strozzi, Charrion, Cosseins, Forcez, Navillon, Cadillan, les deux Gohas, tous gascons ; Jean de Cabanes, auvergnat, et Iromberry, basque. » (Brantôme.)

[65] Brantôme.

[66] « Les Français se moquent mal à propos de ceux qui baissent la tête sous les projectiles ; les Espagnols, courbés en deux, se raccourcissent d'un pied ; les Suisses se couchent. Eviter la mort-sans fuir, c'est prudence. Les soldats qui sont forcés de demeurer en une même place ne doivent s'éparpiller ni remuer, quelques coups qui leur arrivent ; autrement le canonnier juge avoir donné dedans, et continue. » (Gaspard de Tavannes.)

[67] Dès la première guerre, Condé qui se prétendait défenseur de Dieu et protecteur du ro y avait adopté l'écharpe blanche, couleur de la croix que les Français, depuis les croisades, portaient sur leurs armes et dans leurs enseignes. Les catholiques avaient, par opposition, adopté l'écharpe rouge du roi d'Espagne, leur allié.

— « Vos gens sont meuniers, mon cousin ! dit, un jour, Catherine de Médicis à Condé.

— « C'est pour mieux piquer vos roussins, ma cousine ! » répondit le prince, qui avait la riposte vive et l'humeur joyeuse.

[68] « Quelques gens d'armes catholiques y firent très-mal et prirent la fuite fort vilainement. Sur quoi M. de Guise arriva, qui, avec quelque cinquante gentilhommes, arrêta la furie des huguenots, conduits par M. de Genlis, très brave et hasardeux gentilhomme. J'entendis alors M. de Guise, fort eu colère contre les gens d'armes fuyards, crier par deux fois tort haut :

— « Ah ! gens d'armes de France, prenez la quenouille et quittez la lance ! » (Brantôme, Des couronnels français.)

[69] Mémoires de François de La Noüe, ch. XIV.

[70] « M. de Martigues, colonel de l'infanterie française, la sut fort bien despartir où il fallait ; il avait mis dans le moulin de pierre de la porte Saint-Jacques 100 bons arquebusiers, qui firent rage et arrêtèrent ceux de M. de Gramont, qui venaient droit à nos tranchées, la tête baissée. » (Brantôme.)

[71] « Le premier son du trompette crie : boute-selle ; le second dit : à cheval ; le troisième sonne à l'étendard, lequel est ordonné pour tirer aux champs en ordonnance. » (Du Bellay-Langey, Discipline militaire.)

[72] La Noüe.

[73] La compagnie de 100 hommes d'armes du connétable fut partagée en trois ; le tiers en fut donné, avec 45 archers, à Henri de La Tour d'Auvergne, âgé de 12 ans. « Je n'avais, avoue le jeune capitaine dans ses mémoires, nulle étude que la lecture de quelques histoires que mon gouverneur me faisait lire ; mais ses honnêtes admonitions m'étaient de très bonnes leçons. Je passai deux ans auprès de madame la connétable, commençant à monter à cheval, à tirer les armes et à danser. Lorsqu'il se faisait quelque partie à la cour de combattre à la barrière, j'en étais, opposé aux princes de mon âge ; le roy me faisait cet honneur de me choisir pour cela beaucoup plus tôt que plusieurs autres. »

[74] La Noüe.

[75] Deux doubles canons, une coulevrine, dite La Reine-Mère, et trois bâtardes, appelées les Mignonnes de Catherine.

[76] Castelnau.

[77] « Ils logèrent au Bourg-la-Reine et au pont d'Antony. » (Castelnau.)

[78] « M. d'Estrées avait ordinairement son fait et son attirail si lestes quand il marchait que jamais rien ne manquait, tant il était provident et bien expert en sa charge. Surtout il avait de très bons commissaires : entre autres Bassompierre et La Foucaudie, l'un bon catholique s'il en fut oncques, l'antre huguenot, que M. l'amiral aima fort et dont il s'ayda en ses guerres. » (Brantôme).

[79] « Je sais bien que c'est une mauvaise façon de loger, et qu'aux guerres impériales et royales on n'eut garde de commettre ces erreurs, parce que on eût été incontinent surpris ; mais, aux guerres civiles, les deux partis contraires ont été contraints et accoutumés d'en user ainsi, du moins en notre France. » (La Noüe, ch. XVI.)

[80] C'est ce que nous appelons aujourd'hui : le service de la cavalerie indépendante.

[81] Point initial.

[82] « Les autres provinces du royaume n'étaient pas exemptes des calamités de la guerre civile : en Provence, les huguenots prirent Sisteron, et M. de Sommerive, huguenot, fils du comte de Tende, fit une guerre cruelle contre son père, gouverneur de la province. Les huguenots du Dauphiné prirent les armes sous Montbrun ; ceux du Bas-Languedoc, sous Crussol d'Acier, frère du duc d'Uzès, se saisirent de Nîmes et deMontpellier ; ceux du Haut-Languedoc, du Rouergue et du Quercy, s'assemblèrent sous les sept vicomtes (Bourniquet, Montclar, Pantin, Nontagut, Serignan, Caumont et Rapin) ; ceux d'Auvergne et du Bourbonnais sous Ponsenac, qui fut défait et mis en déroute. Si les huguenots avaient de l'avantage en un lieu, les catholiques l'emportaient en un autre, et la plupart des villes prises par les uns étaient reprises par les autres, comme Mâcon et Sisteron. Ce qui restait du pillage des huguenots était repillé par les catholiques qui tenaient la campagne en Forez et en Poitou, sous Montluc et Du Lude. Mouvans, l'un des principaux chefs des huguenots de Provence, Dauphiné et Auvergne, délit les compagnies catholiques de Saint-Aray et mena ses troupes jusqu'à Orléans pour assurer la ville qui était menacée ; puis il alla prendre Blois après une capitulation du gouverneur et des habitants qui ne fut pas observée. De sorte que, des deux côtés, l'on violait le droit des gens sans aucune honte. » (Castelnau, Ch. IX.)

[83] « Je ne sais pas comment nommer l'État huguenot ; il n'est pas tout à fait populaire ni tout à fait aristocratique : c'est un mélange des deux ; c'est une démocratie mêlée d'aristocratie, une république dans la monarchie dont elle fomentera la ruine, parce que l'un de ces deux gouvernements ne peut subsister ni demeurer en sûreté sans la ruine de l'autre. » (Guillaume de Saulx-Tavannes).

[84] 5 pièces de batterie et 4 légères coulevrines. (La Noüe.)

[85] « Le colonel en chef était Chiappa-Vitelli, gentilhomme italien, très grand et avisé capitaine, et les mestres de camp des tercios, Santio de Leyva, Juliano Romero, Gonzalve de Braquamonte et Santio de Londogua. » (Brantôme.)

[86] Le mousquet avait la même construction et le même mécanisme que l'arquebuse ; il était, comme elle, à mèche ou à rouet ; mais il pesait deux fois plus, et on ne le tirait que sur une fourquine. La balle étant plus grosse et la charge beaucoup plus forte, le mousquet avait une trajectoire plus tendue, plus de portée et plus de pénétration que l'arquebuse.

[87] Brantôme.

[88] Brantôme.

[89] Nous n'avons rien trouvé de plus complet sur la campagne de 1569 que l'intéressant récit du duc d'Aumale, que l'auteur a fait suivre d'un grand nombre de pièces curieuses et de documents inédits.

[90] Guillaume et Ludovic. Adolphe avait été tué, en mai 1508, au combat d'Heiligherlée.

[91] « 4.000 lances, 10.000 hommes de pied français et 6.000 Suisses. » (Tavannes.)

[92] « Monseigneur, je vous ai, depuis ce matin, mandé deux fois de mes nouvelles, et depuis, j'ai reçu la lettre qu'il vous a plu m'écrire par ce porteur. Et quant à ce qu'il vous plaît que je vous mande du logis que nous ferons aujourd'hui, si j'en eusse changé, je n'eusse failli à vous le mander ; mais il faut que j'attende, avant de rien changer, de voir ce que deviendront nos ennemis. Je viens d'avoir avertissement qu'ils marchent le chemin de Cognac, et, de fait, nous voyons acheminer quelques troupes de cavalerie à notre vue. S’ils veulent aller du côté de Cognac, je crois qu'en mettant une bonne troupe d'infanterie là-dedans, c'est ce que nous devrions désirer. J'aurai toujours gens aux champs, et ce que je pourrai apprendre je vous en avertirai. Monseigneur, je prie Notre Seigneur vous avoir en sa sainte garde et protection.

« De Jarnac, ce XIe de mars 1569.

« Je vous supplie, Monseigneur, regarder et mettre quelques hommes de bien dans Cognac. L'on m'a dit que leurs bagages ne délogent point.

« Votre très humble et affectionné serviteur,

« CHASTILLON. »

(Lettre autographe trouvée sur Condé au moment de sa mort.)

[93] « Le capitaine de Chateauneuf était un Écossais, qui avait été archer de la garde et qui se rendit le soir même avec quelque nombre de soldats. » (Tavannes.)

[94] « L'arche rompue fut refaite en deux heures par les charpentiers qu'y mit M. de La Bourdaisière ; les pionniers construisirent un ravelin, afin de garder le pont de l'autre côté. » (Tavannes.)

[95] « L'équipage de ponts attaché à une armée était commandé par un capitaine des ponts à bateaux, qui avait sous ses ordres un lieutenant des bateliers et des ouvriers, levés dans des provinces chargées de fournir les pontonniers. Les bateaux, plus courts et beaucoup plus rapprochés qu'ils ne le sont de nos jours, avaient 24 pieds de longueur, 6 à 7 pieds de largeur et 4 de hauteur. La travée du pont n'avait que 10 pieds de long, et les poutrelles s'appuyaient sur un chapeau fixé au milieu du bateau. La partie destinée au passage des cheveaux et des voitures était limitée par cieux cribles, servant de garde-tous. A droite et à gauche, des planchers moins larges étaient destinés aux piétons. » (Général Favé, Histoire des progrès de l'artillerie.)

[96] « Le maréchal de camp soulage ou ruine l'armée, la sauve ou la perd : l'inexpert la tient à cheval tout un jour pour faire une lieue, la mande et renvoie à des rendez-vous généraux sans nécessité ; embarrasse les files de bagages portant confusion et désordre. Le prudent, hors la vue de l'ennemi, exempte les troupes de venir au rendez-vous général et les fait marcher par divers chemin : telle ne fait que deux lieues qui en ferait dix ; il donne diverses voies à la cavalerie, aux gens de pied, à l'artillerie, aux bagages ; il évite les passages étroits, sépare les heures de marche pour que les troupes ne se rencontrent pas, tout en arrivant à la mémo heure ; envoie les prévôts commander aux bagages, les fait marcher tôt et matin, concilie la commodité et l'incommodité de l'armée, qui repose sur sa prudence ; s'informe des chemins, rivières, bois et montagnes, laisse des gens de pied derrière lui pour servir de retraite, avec observation de ne pas trop s'avancer de sa personne, de peur que, pour son salut, il ne faille engager mal à propos une bataille ou un grand combat. Il fortifie la tête du logis d'infanterie, et met à couvert toute la cavalerie, qui marche en avant pour prendre sa place de bataille. » (Mémoires de Tavannes.)

[97] « Il serait bon de garder le silence que les Turcs observent pour déloger ; silence qu'ils gardent d'ailleurs en tout temps, car l'on dirait une armée de muets. Nous, au contraire, que ce soit pour loger, pour séjourner ou pour déloger, nous faisons tant de bruit, qu'on n'entendrait pas Dieu tonner. » (Du Bellay-Langey, liv. II, ch. XXII.)

[98] S'il faut en croire Antoine du Puget, sieur de Saint-Marc, ces Provençaux n'étaient pas soldats très aguerris : « au mois de novembre 1568, dit-il dans ses mémoires, le comte Claude de Tende quitta la Provence avec 3.000 arquebusiers, dont il fit colonel le comte de Grignan, et autant de gens de cheval qu'il en put ramasser. Le voyage fut fort âpre jusqu'en Saintonge, où était le camp du rov, pour l'extrême hiver qu'il faisait, ayant eu tout au long la glace et la neige. L'ordre fut mal gardé en chemin par les gens de pied, qui faisaient un million de désordres partout où ils passaient. Arrivé au camp de Verteuil, le comte fut prié de remettre ses gens de pied au comte Timoléon de Brissac, qui était coronnel de France. Lors, 25 ou 30 gentilshommes du duc d'Anjou étant venus au galop devant le front de ces gens &pied, tous, hormis les capitaines, se prirent à courir en grand désordre, et nous qui étions à cheval, nous eûmes grand'peine à les arrêter. »

[99] Castelnau.

[100] Castelnau, liv. VII, ch. IV.

[101] La Noüe.

[102] D'Aubigné, Histoire universelle.

[103] Relation du maréchal de Tavannes.

[104] Castelnau.

[105] « Il fut tué par un bon soldat périgourdin, nommé Charbonnière, qui était un des plus justes arquebusiers qu'on eût pu voir. Assis sur un tabouret (où la plupart du temps il Binait et soupait en regardant par une canonnière), il tirait incessamment, ayant deux arquebuses à rouet et une à mèche ; sa femme et un valet se tenaient auprès de lui pour charger ses arquebuses, et lui de tirer ; si bien qu'il en perdait le boire et le manger. Le duc d'Anion le fit pendre, après la prise de Mucidan. » (Brantôme.)

[106] Ce n'était pas toute l'infanterie de Charles IX : un certain nombre de vieilles bandes fut laissé à la garde des places. Sarlabous avait 4 compagnies au navre ; il y en avait 8 à Rouen, d'autres à Amiens, Calais, Péronne, Doullens, Laon et dans les Trois-Évêchés ; les vieilles bandes du Montferrat étaient à Pignerol. En Normandie, en Guyenne, en Bourgogne, des régiments de nouvelle levée étaient donnés par les gouverneurs à des mestres de camp temporaires qui les licenciaient à la fin de la campagne.

[107] Lieutenant-colonel.

[108] « L'état d'un sergent-major est un honorable état, et les Espagnols en font encore plus grand cas que nous. Il peut aller à cheval toujours, non seulement par les ordres et batailles, mais par tout le camp. Voire s'il trouve le Roy et le général d'armée, il doit leur parler à cheval, sans mettre pied à terre ; qui l'y met n'entend pas bien sa charge, y est tenu fort nouveau et s'en moque-t-on. Le jour d'une bataille, il ne doit jamais mettre pied à terre devant les capitaines, mais toujours aller et venir parmi les files ; car, se mettant à pied et combattant comme les autres, il ne sert que d'un et ne vaut pas plus d'un ; mais, étant à cheval et se promenant, il en peut valoir plusieurs polir pourvoir à une infinité de choses qui, en tels cas et occasions, se présentent. De plus, il faut qu'il ait toujours un gros bâton en la main, tant pour détourner les bagages qui embarrassent et ferment le chemin des soldats marchant, que pour montrer ce qu'il faut faire, et aussi pour châtier l'inobédience des soldats in flagranti. Quelques vieux capitaines pensent que le mestre de camp doit être à cheval, le jour de la bataille, comme son sergent-major. » (Brantôme, De tous nos couronnels et mestres de camp français.)

[109] Brantôme.

[110] Le capitaine Mignard, qui fut tué à La Roche-Abeille, avait été laquais, ainsi que le capitaine Requin, qui mourut devant La Rochelle.

[111] Il est intéressant de rapprocher cette phrase de Brantôme de l'opinion que Bayard émettait, en 1509, sur les gens mécaniques.

[112] « M. d'Aumale marche aux montagnes de Saverne pour empêcher le passage du duc des Deux-Ponts, qui a 6.000 reîtres, autant de lansquenets et 2.000 Français ; mais les reîtres, se moquant de lui, prennent le chemin de Montbéliard et du comté de Bourgogne. On adjoint M. de Nemours à M. d'Aumale ; ils retournent hâtivement, se trouvent avec 12.000 hommes au front du duc de Deux-Ponts, qui passe à leur vue ; ils manquent une douzaine d'occasions de combattre et laissent prendre Nuits et la Charité. Les reîtres marchent au rendez-vous que l'amiral leur a donné en Limousin ; le duc d'Anjou se met entre deux, espérant battre l'une des armées séparément, et fait sa jonction sur la Creuse, vers Preuilly, avec le duc d'Aumale. Les reîtres, à grandes traites, traversent le Limousin, lentement côtoyés des deux armées de Monsieur et du duc d'Aumale, qui ont nécessité de vivres et sont trop chargées de charroi. Près de la Souterraine, les reîtres de l'armée royale s'excusent de combattre sur le manque de vivres. Monsieur suit les ennemis jusqu'au petit Limoges, où ses reîtres font le même refus de combattre. L'armée du duc de Deux-Ponts passe la rivière de Vienne et joint l'amiral. » (Mémoires de Tavannes.)

[113] « Les Huguenots s'avancèrent, un matin, pour forcer le logis de Monsieur. Ce fut à Strozzi, colonel de France, à faire tout l'effort de l'escarmouche. Comme il marchait à l'ennemi, d'un visage et courage assurés, il entendit quelques capitaines et soldats des vieilles bandes de Piémont qui murmuraient bas :

— « Ah ! où est M. de Brissac ?

« Strozzi, qui avait l'ouïe bonne, leur répondit :

— « Là où il est ? Mort-Dieu ! Suivez-moi seulement et je vous mènerai en lieu plus chaud et plus avant que le comte de Brissac ! Suivez ! Suivez ! » Ce qu'il fit ; car il les mena dans une grosse troupe de l'ennemi, où moururent sur place 22 capitaines, lieutenants ou enseignes : Saint-Loup, angevin, Roquelaure, gascon, Vallon, provençal, Mignard, basque. Au plus gros de l'escarmouche, survint une pluie épaisse et impérieuse : M. de Mouy, prenant l'occasion avec sa cavalerie protestante, chargea si à propos sur la pauvre infanterie royale (qui ne pouvait plus se servir de ses arquebuses parce que les mèches étaient éteintes et trempées d'eau) qu'il en eut bon marché et la mit en pièces. On blâma très fort la cavalerie royale d'avoir très mal secouru son infanterie. Le carnage fut très-grand, très cruel et sans rémission. Cependant Strozzi, fait prisonnier dans la mêlée, fut échangé contre La Noüe, pris à Jarnac. » (Brantôme.)

[114] Près du confluent de la Creuse dans la Vienne.

[115] On chantait dans le camp de l'amiral, sur un air de psaume, la complainte suivante :

Cheminer tous les jours au vent et à la pluie ;

La nuit être à la haie avec un froid manteau,

La tête découverte et les pieds dedans l'eau ;

Se repaître d'ennui et de mélancolie ;

Avoir les Boys du monde et la terre ennemis ;

N'avoir pour les blessés sèreté qu'au tombeau ;

Sentir dix mille poux qui démangent la peau ;

Avoir du corps entier la force défaillie ;

Avoir manque d'argent et d'habits et de pain ;

Avoir la bouche fraîche et se soùler de faim ;

Avoir de tous moyens la personne affamée ;

Porter la mort en croupe et les armes au dos,

Et n'avoir un seul jour d'aise ni de repos :

C'est la commodité de notre pauvre armée !

[116] Mémoires de Gaspard de Saulx-Tavannes.

[117] Castelnau.

[118] Le duc de Longueville, le marquis de Villars, MM. de Carnavalet, de La Fayette, de la Vauguyon, de Villequier, de Mailly, etc.

[119] Les régiments de Montbrun, Macon, Mirabel, Crussol de Beaudiné, et Virieu.

[120] Castelnau, liv. XII, ch. IX.

[121] Castelnau, liv. VII, ch. IV.

[122] Le parlement l'avait déclaré coupable de lèse-majesté, et le roi avait promis 50.000 écus d'or qui le livrerait mort ou vif.

[123] « Lorsqu'un général joue à tout perdre ou à tout gagner, il se possède beaucoup plus qu'un autre, qui ne risque pas le tout et qui compte encore sur de grandes ressources s'il perd la bataille. » (Folard.)

[124] « Il alla, le premier jour, de Barbezieux à Brantôme (65 kilomètres à vol d'oiseau) ; le lendemain à Montignac (55 kilomètres) ; le surlendemain, il en fit autant par-delà la Dordogne. En trois jours, il passa la Dronne, l'Isle, la Vézère et la Dordogne, grossies par les pluies d'hiver. Cette course harassa les reîtres de telle façon qu'on les suivait par les pistes de leurs chevaux, las, boiteux, en tel état que les paysans en avaient pitié et les laissaient par les chemins. » (Brantôme.)

[125] Montluc.

[126] « Une partie des garnisons huguenotes se retira à La Charité, sous la conduite de Briquemault ; les autres rejoignirent les princes à La Rochelle. » (Castelnau.)

[127] Castelnau.

[128] Brantôme.

[129] Brantôme.

[130] « M. de La Noüe m'a juré cent fois qu'il n'y avait rien au monde qu'il détestât autant que la guerre civile, que M. l'amiral la détestait plus que lui, et que jamais plus il n'y retournerait que par force. » (Brantôme.)

[131] « Tout va bien ! disait Coligny ; avant qu'il soit longtemps nous aurons chassé l'Espagnol du Pays-Bas, dont nous aurons fait le Roy maitre, ou nous y mourrons tous, et moi le premier. Je ne plaindrai point ma vie si je la perds pour ce bon sujet ! » « Comme Bertrand du Guesclin, qui purgea la France des méchants garniments et faictsnéans de guerre en les emmenant avec lui, il aurait conduit hors du royaume tous les gens que le Roy n'aimait pas. » (Brantôme.)

[132] « Le tocsin du palais sonne avec le jour ; tout se croise, tout s'excite et cherche colère. Le sang et la mort courent les rues, en telle horreur que le [toi et la Reine mère, qui en étaient les auteurs, ne se pouvaient garder de peur dans le Louvre. La résolution de tuer seulement les chefs est enfreinte ; tous les huguenots indifféremment sont égorgés sans faire aucune défense : il demeure dans Paris 2.000 massacrés. » (Mémoires de Tavannes.)