PHILIPPE II ET PAUL IV.
Le 10
janvier 1556, Charles-Quint, « dont les forces, brisées par les infirmités et
les travaux, ne suffisaient plus, disait-il, à supporter le poids d'un si
vaste empire », donna l'Espagne, les Pays-Bas[1] et les Indes à son fils
Philippe II, et offrit à son frère, Ferdinand Ier, la couronne impériale. Le
nouveau roi d'Espagne était pour la France un ennemi moins loyal et plus
dangereux que son père : serviteur ambitieux et sanguinaire de l'Inquisition,
il s'apprêtait à déchaîner sur notre pays les fureurs aveugles du fanatisme
et à y fomenter la guerre civile. Au
moment de son abdication, Charles-Quint avait signé la trêve de Vaucelles ;
mais Henri II la rompit à l'instigation du pape Paul IV, qui voulait délivrer
l'Italie des barbares espagnols au moyen des Français, comme Jules II en
avait chassé les barbares français au moyen des Espagnols. François
de Lorraine, duc de Guise, lieutenant-général représentant la personne du
roi en toute l'Italie, hormis le Piémont, franchit le Pas de Suze, le 27
décembre 1556, pour conduire au secours du pape, menacé dans sa capitale par
l'armée du duc d'Albe, 4.000 soldats français, 6.000 Suisses, 500 hommes
d'armes, 600 chevau-légers et un grand nombre de gentilshommes volontaires.
Rome n'était défendue que par les 1.200 routiers du maréchal Strozzi et du
capitaine Montluc. Le duc
de Guise fit, à Turin, sa jonction avec le maréchal de Brissac ; tous deux
allèrent mettre le siège devant Valence, qui se rendit sans coups de canon (20 janvier
1557). Milan était
mal gardé ; et Brissac voulait l'enlever au passage ; mais François de
Lorraine avait des ambitions plus hautes : au lieu de conquérir la Lombardie
pour Henri II, il voulait prendre et garder pour lui-même la couronne de
Naples, dont il se prétendait l'héritier légitime. Il chargea Brissac
d'entretenir en Piémont[2] la guerre de sièges et de
petites opérations où ce maréchal excellait, et lui-même, avec le gros de
l'aminée, traversa les territoires de Parme, de Plaisance et de Bologne, pour
rejoindre, dans la marche d'Ancône, le duc de Ferrare, général de l'Eglise. Mais ni
la cour de Rome ni les souverains italiens ne voulaient servir la fortune du
conquérant lorrain. Guise, trouvant « suspecte et incertaine la foi de ceux
qui devaient l'assister dans l'entreprise de Naples[3] », quitta son armée et courut à
Rome pour se plaindre du duc de Ferrare. Le pape l'y retint tout le mois de
mars, pendant que ses cardinaux négociaient secrètement avec Philippe II. Ensuite,
au lieu de marcher directement sur Naples où le duc d'Albe s'était retiré
avec des forces très inférieures aux siennes, le général français, sur le
conseil de traîtres vendus au roi d'Espagne, s'attarda six semaines dans les
Abruzzes, aux sièges de Campli et de Civitella. Pendant ces six semaines, une
flotte espagnole amena des renforts à Naples, les milices indigènes
s'assemblèrent, et le duc d'Albe put s'avancer avec une grosse et puissante
armée pour attaquer les Français devant Civitella[4]. » Le
maréchal de camp Gaspard de Tavannes et le vidame de Chartres défirent, aux
environs de la place, un secours de 300 chevaux et de 500 soldats
espagnols, que don Garcia de Tolède avait essayé d'y faire entrer ; puis le
duc de Guise leva, le n mai, son camp de Civitella pour marcher au-devant du
duc d'Albe. Mais celui-ci se déroba, « espérant, selon la coutume, ruiner les
Français par temporisation. » Après
avoir tenté tous les moyens possibles de l'attirer à la bataille, François de
Lorraine, « défaillant des choses nécessaires pour mener et conduire la
guerre, fut contraint, pour ne pas perdre ses hommes, qui commençaient à
devenir malades de la grande chaleur et de l'intempérie de l'air[5] », de se retirer dans la
campagne de Rome, et de répartir son armée dans les places fortes[6]. C'était le seul moyen d'éviter
le sort de Lautrec et de tous les chefs français qui avaient été avant lui
dans l'Italie méridionale. « Cette
retraite causa au duc de Guise tant d'ennui et de déplaisir, qu'avec la
saison fort fâcheuse, mie lièvre le surprit qui mit sa vie en grand danger ;
et de pareille maladie, tous les princes, seigneurs, gentilshommes et quasi
soldats de son armée se sentirent et furent persécutés[7]. » INVASION DE 1557.
Pendant
que ces événements s'accomplissaient en Italie, Philippe II se préparait à
inaugurer son règne par une invasion de la France. Henri II avait d'ailleurs
provoqué le roi d'Espagne en ordonnant, le 6 janvier, l'amiral Coligny,
gouverneur de Picardie, d'investir et de brûler Lens en Artois. « Dès
la fin du mois, dit Raliutin, ce que M. de Guise avait laissé en France de
gendarmerie fut départi le long des frontières les plus faibles, surtout en
Champagne ; tant à cause que ce sont les avenues où le plus communément
l'ennemi prend sa descente en France, que pour favoriser les travaux de
Rocroy, nouvelle ville que le Roy avait fait commencer pour servir de
contrefort et d'appui à Marienbourg et à Maubert-Fontaine, et plus facilement
mener des vivres de l'une à l'autre de ces deux places. « François
de Clèves, duc de Nevers, gouverneur de Champagne, et son lieutenant, M. de
Bourdillon, firent pareillement remparer, fortifier et munir à toute
diligence Mézières et les autres places de défense de cette lisière. « Le
printemps et une partie de l'été se passèrent sans qu'on eût gros amas
d'armée de part et d'autre. Tout se bornait à quelques courses et entreprises
particulières, dont la plus importante fut l'expédition que firent ensemble,
le 4 avril, jour de Pâques fleuries, les gouverneurs espagnols de
Philippeville, de Charlemont, de Chimay et d'Avesnes, pour tailler en pièces
les vastadours et les manœuvres qui besoignaient à Rocroy. Ils
croyaient gagner le vieux fort et ruiner le rempart du fort neuf, qui n'était
encore qu'à 2 ou 3 pieds de terre. Mais le gouverneur, Chambry, les assaillit
si bravement qu'ils ne rapportèrent de leur entreprise que force canonnades
et arquebusades avec perte de beaucoup des leurs. » Cependant
Philippe II avait passé la Manche pour décider sa femme, la reine
d'Angleterre Marie Tudor, à déclarer la guerre à la France (7 juin). Au retour il s'établit à
Cambrai, d'où il prétendait diriger les opérations offensives de l'armée que
son lieutenant-général, Philibert-Emmanuel, avait réunie sous les murs de
Givet : 35.000 soldats espagnols, allemands ou wallons, 12.000 chevaux et une
nombreuse artillerie. Cette concentration de l'armée d'invasion sur la Meuse
fit croire au conseil d'Henri II que la Champagne était menacée. Le
connétable de Montmorency réunit au camp d'Attigny, sur l'Aisne, toutes les
compagnies ou enseignes disponibles, c'est-à-dire, 5.000 chevaux et 18.000
hommes, et il fit face à la Meuse, dans l'intention de recommencer la campagne
défensive de 1521. Mais le
général de 28 ans, qui était opposé au vieux Fabius temporisateur, avait
autant d'habileté que d'audace. Après avoir donné le change au connétable «
par diverses alarmes et algarades contre Marienbourg et Rocroy »,
Philibert-Emmanuel côtoya sans l'attaquer la frontière de Champagne, et se
dirigea sur Guise, à marches forcées, par Chimay et Vervins. Son objectif
était Saint-Quentin ; c'était là qu'il avait donné rendez-vous à l'armée
anglaise, pour descendre avec elle sur Paris par la vallée de l'Oise. Saint-Quentin
mal remparé, mal pourvu d'artillerie, n'avait pour garnison que la compagnie
de gendarmerie du Dauphin — commandée par son lieutenant, Charles de Téligny
—, et les bretons à pied du capitaine Breuil. Aussi le duc de Savoie
pensait-il qu'il n'aurait pas grand'peine à prendre cette place, qu'on
appelait la clef de Paris. DÉFENSE DE SAINT-QUENTIN (août 1557).
L'amiral
Coligny, mesurant toute l'étendue du danger, s'offrit pour défendre
Saint-Quentin, comme son rival[8] le duc de Guise avait défendu
Metz[9]. Il quitta, le 2 août, le camp
que le connétable avait établi à Pierrepont[10], et alla, par La Fore et Ham,
se jeter dans Saint-Quentin[11] avec 4 compagnies de
gendarmerie[12] et 250 hommes de pied. Le même
jour, l'avant-garde du duc de Savoie enleva le boulevard en terre qui
défendait le faubourg d'Isle, situé sur la rive gauche de la Somme, et le
reste de l'armée de siège prit position sur la rive gauche, au nord et à
l'est de l'enceinte. Les pionniers ennemis ouvrirent incontinent, depuis la
Somme jusqu'à la porte Saint-Jean, une longue tranchée circulaire, d'où trois
têtes de sape furent dirigées contre la Tour à l'Eau, la porte de Remicourt
et la Tour rouge. Coligny,
bien secondé par le maire Varlet de Gibercourt, fit sortir les bouches
inutiles, rationna les vivres, exerça la milice bourgeoise, enrôla les
paysans réfugiés dans la ville[13] et fit travailler activement
tous les habitants à la défense. «
Chacun, dit-il dans sa relation du siège, se parforçait et évertuait à
perfectionner les ouvrages, à rehausser les remparts et terre-pleins, à
aplanir et niveler les plates-formes. Il n'y avait personne, tant des gens de
guerre que de la ville, qui ne déployai les bras et qui volontairement ne
courbât l'échine pour porter la hotte, les fascines et la terre aux
réparations. » Les 15
pièces, canons, bâtardes ou coulevrines, et les 21 arquebuses à croc,
« entre bonnes et mauvaises », furent placées, ainsi que les 40
canonniers bourgeois qui servaient cette artillerie, sous la superintendance
du capitaine Lanquelot, assisté de 10 hommes d'armes. La défense de
l'enceinte fut répartie entre les 5 compagnies de gendarmerie ; leurs chefs
devinrent responsables de l'exécution des travaux et du bon ordre dans leurs
quartiers respectifs. La
garnison ne comptait que 50 arquebusiers, qui furent employés à tenir en
respect les postes avancés de l'ennemi. Pour resserrer la défense, Coligny,
dans la nuit du 4 août, fit évacuer le faubourg, d'Isle ; 1.500 vétérans
espagnols l'occupèrent aussitôt, et leurs chefs, Carondelet et Juliano Romero
y construisirent des batteries, qui enfilèrent le front d'attaque[14]. Le
connétable avait autant à cœur de secourir Coligny, qui était son neveu, que
de sauver Saint-Quentin. Il avait levé, le 3 août, son camp de Pierrepont
pour s'établir à la Fère ; de là, il avait envoyé à Ham le maréchal de
Saint-André, avec 400 hommes d'armes, une partie de la cavalerie légère, sous
Louis de Bourbon, prince de Condé, et 9 enseignes d'infanterie française sous
François de Châtillon, seigneur d'Andelot[15], «pour tenir l'ennemi en doute,
l'empêcher de s'élargir ou de reconnaître le pays, saisir toute occasion
d'entreprendre contre lui, et finalement essayer à tous endroits de mettre
gens dans Saint-Quentin[16] ». Du
clocher de la collégiale, l'amiral avait fait une étude attentive des
environs ; il conduisit le capitaine de Vaulpergues à son observatoire, lui
montra les positions ennemies, et lui indiqua, du côté de Ham, un sentier,
qui passait à travers les vignes entre un corps de garde de gens de pied et
un poste de cavalerie, et qui n'était gardé que par des sentinelles[17]. Vaulpergues
devait conduire par ce sentier les 2.000 hommes de pied de M. d'Andelot, et
les faire entrer dans Saint-Quentin, pendant que la gendarmerie de
Saint-André et la cavalerie légère du prince de Condé « tiendraient les
camps ennemis en alarme do toute part. » Quelques
chevau-légers anglais à la solde de Henri H, faits prisonniers Dar les
Espagnols, livrèrent le secret de l'entreprise « pour se sauver d'être pendus
». Carondelet fit fossoyer dans la vallée de Encourt force traverses et
fossés, qu'il remplit de ses meilleurs arquebusiers ; lorsque les éclaireurs
de d'Andelot se présentèrent, dans la nuit du 7 août, ils furent accueillis à
bout portant par des arquebusades et mis en déroute. C'était
un coup manqué ; au lieu du secours annoncé, Coligny vit, du clocher de la
Collégiale, les 12.000 Anglais envoyés par Marie Tudor établir leur camp sur
la route de Ham et compléter à l'ouest l'investissement de Saint-Quentin. Dès
lors, il y eut autour de la place 37.000 hommes d'infanterie, 13.500
cavaliers, 6.000 pionniers et 80 canons. La face sud restait seule
entrouverte aux secours, entre le faubourg d'Isle et la tour de Tourrival. Sur le
lac de Grosnard (formé par le marais de la Somme), Coligny fit établir, an moyen de fascines et de
planches, un passage qui aboutissait à la Mette, et quand ce passage fut à
peu près praticable, il lit prévenir son oncle le connétable. Montmorency
méditait un tour de vieille guerre : il prétendait secourir
Saint-Quentin comme François Ier avait ravitaillé Landrecies en 1543, sans se
rappeler que le même tour, en 1554, avait mal réussi à Strozzi devant
Marciano. Avant
de tenter l'entreprise, il voulut, comme un sage et expérimenté capitaine,
reconnaître en personne les chemins et passages que devaient suivre les
troupes de secours et étudier les positions de l'armée de siège[18]. En
conséquence, le dimanche 8 août, il prit avec lui la plupart des princes,
grands seigneurs et capitaines de renom qui étaient en son armée, et quitta
La Fère avec 2.000 chevaux, 4 pièces de campagne et 4.000 hommes de pied
français ou allemands, conduits par Enard, leur mestre de camp. Ces
troupes se formèrent en bataille derrière le village d'Essigny-le-Grand,
pendant que le connétable galopait jusqu'à Saint-Quentin, suivi de Nevers,
Condé, Villars, Sancerre, Montmorency son fils, d'Andelot son neveu, et
quelques autres, qui lui paraissaient de bon jugement en cette affaire. « S'étant
approché sans rencontrer d'ennemis jusqu'à la descente du marais de Grosnard,
il chargea trois de ses gentilshommes de reconnaître le camp du prince de
Piémont, établi entre la ville et le marais, de bien considérer et mesurer en
esprit la distance qui séparait les postes avancés de la place, la longueur
du marais et la largeur de la rivière qui passe au milieu. Les trois
gentilshommes accomplirent leur mission sans empêchement, bien qu'il y eût
deux enseignes d'Espagnols dans le moulin de Gauchy[19]. » Après
cette reconnaissance, le connétable se retira à La Fère pour aviser et
conclure à l'exécution de son projet. Dès le 9 au soir, il fit sortir de La
Fère et assembla à la Justice 15 pièces d'artillerie (6 canons, 4
longues coulevrines, 2 bâtardes et 2 moyennes), 16 enseignes françaises et 22 enseignes
allemandes, qui rejoignirent pendant la nuit la gendarmerie et la cavalerie
de Ham[20], assemblées à Jussy. La
Saint-Laurent (10
août 1557).
Le jour
de la Saint-Laurent, 900 hommes d'armes, 1.000 chevau-légers ou arquebusiers
à cheval et 14.000 soldats à pied se mettaient joyeusement en route, à six
heures du matin, pour aller secourir monsieur l'amiral. C'était,
à trois jours près, l'anniversaire de Fauquembergues, et les soudards
français chantaient en marchant ce refrain de victoire : Branlez
vos piques, soldats ! A
cheval tôt les gens d'armes Allons
donner des alarmes Au
camp de nos ennemis ! Enflez
vos cœurs, mes amis ! A
mont ! à mont ! à l'étendart ! La
pointe d'avant-garde, composée des compagnies du duc de Lorraine et du prince
de Condé[21], s'arrêta, vers 9 heures, sur
la hauteur qui domine Gauchy, portée de canon du camp espagnol. « Il
n'y avait pour garder le passage de la Mette (hi) que les deux enseignes du
moulin de Gauchy. « Ces Espagnols pensèrent faire quelque résistance, mais,
en moins de rien, nos enfants perdus les rembarrèrent et chassèrent de là,
les menant battant, à coups d'arquebuse et coups de main, jusqu'oultre la
chaussée[22]. » Le
connétable fit affûter et braquer 6 pièces d'artillerie, qui tirèrent si
impétueusement sur le camp du duc de Savoie, qu'on y vit tout le monde fuir
et s'éparpiller de tous endroits pour se réfugier au faubourg Saint-Jean ou
dans le camp du comte d'Egmont. » Carondelet et Romero, restés seuls sur la
rive droite de la Somme, n'osèrent pas sortir du faubourg d'Isle. Coligny
avait envoyé de Tourrival, à travers les marais, quelques soldats intrépides,
montés sur 3 petites nacelles, afin de servir de guides aux arrivants. Le
colonel d'Andelot, l'ingénieur Saint-Remy, :100 arquebusiers, et un grand
nombre de capitaines, de canonniers, de gentilshommes volontaires[23] attendaient impatiemment à la
Biette qu'on leur fît passer le marais ; mais les 7 grands bateaux amenés de
La Fère ayant été placés la queue de la colonne, on perdit 2 heures à
les conduire à l'entrée du passage, à les décharger et à les mettre à flot. Quand
l'embarquement commença, le duc de Savoie et ses capitaines avaient eu le
temps de revenir de leur surprise ; ils avaient compté les agresseurs et
conçu le plan hardi de tourner la petite armée française pour lui couper la
retraite. Le tour de vieille pierre était devenu une faute
irréparable. Cependant
le connétable se tenait à la Biette, faisant entrer dans ses 7 bateaux plus
de gens qu'ils n'en pouvaient contenir, quand on le prévint qu'il y avait à
Rouvroy, à une lieue en avant du faubourg d'Isle, un pont sur la Somme (6)
que l'ennemi pouvait passer, et qu'il était prudent (l'observer la chaussée
qui conduit de Rouvroy au Mesnil[24] par Harly ; mais on l'assurait,
en même temps, que 3 chevaux pouvaient à peine Marcher de front sur cette
chaussée[25], et qu'il faudrait plus de 4
heures à l'armée ennemie pour passer la Somme. Alors il envoya une cornette
de pistoliers allemands au pont de Rouvroy, détacha vers Harly le régiment
de gendarmerie du duc de Nevers, et posta le prince de Condé et sa
cavalerie légère au moulin de Grattepanse, en avant de Neuville. Ces
précautions prises, il perdit encore deux grandes heures à faire dégager les
bateaux trop chargés de la bourbe et du limon, pendant que les malheureux
arquebusiers qui s'écartaient des sentes jalonnées, tombaient un à un dans
les creux du marais et s'y noyaient. Les
reîtres « mal aguerris » envoyés au pont de Rouvroy s'étant enfuis sans
défendre le passage, le duc de Nevers vit déboucher tout à coup sur le flanc
droit de son régiment 2.000 chevaux, conduits par le comte d'Egmont. Pendant
que l'armée de siège presque toute entière défilait, par 30 hommes de front,
sur la rive gauche, cette avant-garde de cavalerie avait incendié les chaumes
pour gagner le Mesnil sans être vue. Les 100
lances de Nevers voulaient charger ; mais le connétable « avait défendu à ses
gens de se mêler ni de combattre à peine de la vie,
et le duc de Nevers n'osa pas désobéir ». Il se replia vers le prince de
Condé ; puis tous deux rallièrent le reste de l'armée sur la hauteur de
Gauchy, « poursuivis par une cinquantaine de carabins espagnols bien montés,
qui leur tirèrent des arquebusades dans les reins[26]. » Nevers
vint au galop demander au connétable « congé de combattre », niais celui-ci,
s'obstinant dans sa résolution de secourir Saint-Quentin sans bataille à la
manière de François Ier, « rabroua Nevers et l'injuria, comme tous ceux qui
osaient lui parler ». Vers
une heure cependant il se décida à ordonner la retraite sur La Fère ;
l'infanterie s'engagea sur la voie romaine qui traverse la forêt de
Gibercourt, la cavalerie forma l'arrière-garde, et l'artillerie fermant la
marche, dut seule tenter de retarder la poursuite[27]. Ce
n'était pas le compte de la vaillante noblesse française. Jean de Bourbon,
comte d'Enghien, envoya dire au connétable' « qu'il ne voulait pas être tué
par derrière », et il fit face à l'ennemi avec quelques gentilshommes,
pendant que son frère Condé déployait les hommes d'armes en haie, et rangeait
derrière eux les chevau-légers et les arquebusiers à cheval. Une
panique imprévue vint tout compromettre. « A
l'approche des éclaireurs ennemis, la foule d'hommes inutiles pour le combat,
comme trésoriers, marchands et autres gens qui suivent une armée, prit la
fuite pour sauver ses deniers et marchandises ; les valets en firent autant.
Ces misérables, en se retirant confusément au galop avec grandes crieries,
firent croire au duc d'Egmont que notre armée s'ébranlait déjà, et que le
moment était venu de pousser la fortune[28]. » Les 500
lances de Bourgogne coulèrent, sans les attaquer, devant les compagnies de
Condé et de Lorraine, détachées du gros de la cavalerie française sous le
commandement du comte de La Rochefoucauld, et chargèrent les fuyards ; mais,
après avoir renversé la petite troupe de Jean de Bourbon[29], elles vinrent se heurter à l'hot
du prince de Condé. Egmont
fit sonner le ralliement afin de préparer une attaque d'ensemble[30]. « Après
avoir réparti les 12.000 chevaux dont il disposait en 8 gros escadrons, il
les rangea en demi-cercle autour de la cavalerie française, et donna le
signal d'une charge générale. Lui-même
se jeta dans un flanc de l'hôt avec la gendarmerie de Bourgogne et 4.500
chevau-légers flamands ; Henri et Ernest de Brunswick assaillirent l'autre
flanc avec 2.000 reitres, soutenus par les 1.000 hommes d'armes du comte de
Horn ; le comte de Mansfeld donna dans le milieu avec 3.000 chevaux[31]. Moins
de 700 hommes d'armes français soutinrent bravement le choc de ces 12.000
cavaliers ; mais « quand les premiers rangs eurent été renversés, tout le
surplus tourna bride de soi-même et se mit en déroute. « Le
régiment du duc de Nevers, qui s'était déployé sur le flanc gauche du prince
de Condé, fut si rudement choqué et renversé par la foule confuse des ennemis
et des Français mêlés ensemble, qu'il ne fut plus question de tenir
ordonnance ni de garder les rangs pour combattre : chacun ne songea qu'a, se
sauver en évitant les nicheuses rencontres. Nevers, après divers heurts et
choquements, après maintes pistolades, dont la bonne trempe de son harnois le
garantit, après avoir été plusieurs fois renversé de son cheval et aussitôt
remonté, rallia quelques-uns de ses hommes d'armes et regagna La Fère pour
subvenir au plus grand besoin de l'avenir[32]. » Pendant
cette mêlée de cavalerie, le connétable marchait lentement au milieu des
vieilles bandes françaises, « les plus belles, les plus complètes et les
mieux armées qu'on eût vues depuis longtemps ». La résistance de
l'arrière-garde lui avait permis de traverser sans encombre le village
d'Essigny-le-Grand, et il allait atteindre les bois de Gibercourt où
l'infanterie devait trouver son salut, lorsque, sur le chemin de Grand-Fossé,
à la hauteur d'une maison de gentilhomme appelée Lizerolles, il vit arriver
la nuée ennemie. — «
C'est assez reculer, Messieurs, dit-il aux princes et aux gentilshommes qui
l'entouraient ; il faut mourir ici ! » Et il
mit pied à terre. Alors
nos pauvres soldats, tant français qu'allemands, se serrèrent en deux
bataillons carrés, bien joints, pour attendre le choc de la cavalerie
victorieuse du comte d'Egmont, soutenue par les 30.000 hommes de pied du duc
de Savoie et par 42 pièces de campagne. Ils
étaient 10.000 à peine, exténués par la chaleur, mais résistant si bien
encore à 10 heures d'attente sous les armes après une marche de nuit que leur
fière attitude déconcerta les généraux ennemis : ils n'osèrent pas donner
l'assaut aux deux bataillons avant de les avoir entamés par la canonnade.
Toute l'artillerie fut disposée en demi-cercle autour de ces braves soldats
qui soutinrent le feu pendant quatre heures, avant de mourir au lit de
l'honneur. Quand
les carrés furent rompus et broyés par le canon, quand il ne resta que
quelques hommes debout, les lanciers de Bourgogne, les carabins espagnols et
les pistoliers de Brunswick se ruèrent travers les morts et les mourants
amoncelés « pour achever l'horrible carnage et boucherie[33]. » « Ce
piteux spectacle et très cruel sacrifice dura pour le moins 5 heures, car le
soir venait quand les ennemis arrêtèrent leur poursuite à une lieue de La
Fère ». « Le
connétable[34], après avoir offert sa vie pour
remédier au désordre, fut enveloppé étant fort blessé à la hanche, et emmené
prisonnier avec le maréchal de Saint-André[35], le Rhingrave, colonel des
lansquenets, le prince Ludovic de Mantoue, les ducs de Montpensier et de
Longueville, et tant d'autres[36], illustres ou obscurs, dont les
noms méritent d'être inscrits en lettres d'or en lieux apparents, pour servir
d'exemple et de mémoire à, la postérité[37]. » Nevers
et Condé rallièrent à La hère le plus grand nombre des capitaines et des
soldats qui avaient échappé au désastre. Sans attendre les ordres du roi, ils
se hâtèrent « de fournir et d'assurer les villes que l'ennemi, en cette
soudaine terreur, eût pu surprendre. Bourdillon resta à. La Fère avec les
débris de 3 compagnies de gendarmerie et de 8 enseignes d'infanterie ; le
comte de Sancerre conduisit à Guise 2 compagnies de gendarmerie et 2
enseignes ; les garnisons de Ham, du Catelet, de Péronne, Corbie, Montdidier,
Coucy et Chauny furent renforcées ; puis les deux princes se rendirent à Laon
avec 5 ou 600 chevaux pour y rassembler les forces du roi[38]. » La
patrie était en danger. Henri II n'avait, au camp de Compiègne, que sa maison
et ses gardes à opposer à l'armée victorieuse, si elle avait marché sur
Paris. Heureusement Philippe II n'avait ni l'audace ni le génie de son père ;
il vint de Cambrai au camp de Saint-Quentin pour recueillir les trophées de
la journée de Saint-Laurent[39], et, malgré le duc de Savoie,
malgré Ferdinand de Gonzague, il voulut prendre Saint-Quentin avant de
pousser plus loin. Mais Coligny défendit la place pendant 17 jours encore, et
cette résistance inattendue sauva la France[40]. Après
avoir rappelé le duc de Guise et l'armée d'Italie, Henri II adressa aux États
Généraux et à la nation un appel qui fut entendu ; « tous soldats,
gentilshommes ou autres, ayant suivi les armes ou pouvant les suivre,
rejoignirent à Laon M. de Nevers[41] ». Comme
après Poitiers, comme après Pavie, les villes s'imposèrent de gros sacrifices
pour solder les troupes levées en Suisse et en Allemagne[42]. Le 28
août[43], après plusieurs assauts
furieux, les cinq brèches de Saint-Quentin furent enlevées par l'infanterie
espagnole, et Coligny fut pris dans le bastion le plus exposé[44]. GUERRE DE SIÈGES (septembre 1557).
Malgré
ce nouveau succès, Philippe II refusa de marcher sur Paris, « craignant,
disait-il, s'il l'eût pris, de ne pouvoir le garder avec une armée chargée de
butin et toute la France contraire[45] ». Il aima mieux s'emparer de
Ham (17
septembre), du
Catelet, de Noyon et de Chauny, et en faire renforcer les fortifications pour
la défense de son pays d'Artois. Pendant
ces 4 sièges, le duc de Nevers avait reconstitué l'armée, et l'avait conduite
de Laon à. Compiègne, où il prit une forte position retranchée barrant la
route de Paris. « Le prince de Condé, colonel de la cavalerie légère, était
ordinairement à cheval, et jour et nuit à la suite des ennemis, pour leur
rompre les vivres et les travailler d'infinité de fatigues. Le comte de
Sancerre et M. de Bourdillon, gouverneurs de Guise et de La Fère, faisaient
des sorties continuelles contre le camp des ennemis, détroussant leurs vivres
et charrois, taillant en pièces leurs fourrageurs et ramenant chevaux et
prisonniers, dont ils apprenaient toujours quelque chose de nouveau[46]. » L'armée
d'invasion, composée d'éléments rivaux, était lasse de cette guerre de sièges[47] et d'escarmouches. Les
lansquenets murmuraient si haut que, le 17 octobre, Philippe II, inquiet de
la gloire que ses lieutenants pouvaient encore acquérir sans lui, leur donna
l'ordre de licencier les troupes, et il alla faire, sans eux, à Bruxelles sa première
'entrée triomphale. DÉLIVRANCE DE CALAIS (janvier 1558).
La
France entière avait les yeux sur le duc de Guise, que le roi, par lettres
patentes du 5 octobre, avait nommé lieutenant-général, représentant sa
personne tant au dedans qu'au dehors du royaume[48]. Le
nouveau dictateur, pour attirer vers la frontière des Pays-Bas l'attention
des généraux de Philippe II, passa ostensiblement l'inspection des places de
la Somme, et chargea le duc de Nevers de réunir sur la Meuse, au camp de
Stenay, 600 lances, 52 enseignes françaises, suisses ou allemandes, avec un
parc d'artillerie de siège, comme si l'armée de Champagne avait dû tenter une
diversion vers Thionville et Luxembourg. Ces
préparatifs apparents contre le roi d'Espagne couvraient une mystérieuse
entreprise contre la reine d'Angleterre. Depuis longtemps déjà, M. de
Sénarpont, « le prudent gouverneur du Boulonnais », avait proposé au
connétable un coup de main contre Calais, mal gardé pendant l'hiver ; ce coup
de main, François de Guise voulut le tenter. Il fit
reconnaître la place par son maréchal de camp, Gaspard de Saulx-Tavannes. «
C'était une des plus belles et fortes villes de guerre de l'Europe. Outre
qu'elle était naturellement située en lieu inaccessible, environnée de trois
côtés, de rivières, ruisseaux et marécages, et flanquée de la mer du
quatrième côté avec un grand et spacieux port, sans être en rien sujette ni
commandée, les Anglais lui avaient donné artificiellement une forme à peu
près carrée, et l'avaient revêtue de remparts fort larges et massifs. Les 3
faces devers les marais étaient défendues par 3 gros boulevards
triangulaires, bien armés, qui flanquaient les courtines ; du côté des dunes,
s'élevait le château, creux et à fossés secs sans aucun rempart. La
ville au contraire était toute environnée de fossés larges et fort creux, à
fond de cuve, toujours remplis d'eau par une petite rivière venant d'Ardres
et par les ruisseaux des marais. Mais — ce qui est encore plus à louer dans
une ville de guerre —, elle avait une des plus belles places d'armes qu'il
est possible, où l'on pouvait mettre 5.000 hommes en bataille[49]. » Calais
était défendu extérieurement du côté de la mer par le fort de Risbanck, et du
côté de la terre par celui de Nieullay. Chaque hiver, le gouverneur anglais,
lord Wentworth, comptant sur les marais de mer qui entouraient une partie de
l'enceinte, réduisait sa garnison de moitié. Deux cent dix ans d'occupation
paisible avaient endormi la prudence des conquérants. A la
fin de décembre les troupes du camp de Stenay s'acheminèrent à marches
forcées vers le Boulonnais, et, le 1er janvier 1558, le duc de Guise « ayant
tout son appareil prêt suivant sa grande promptitude[50] », se présenta devant le fort
de Nieullay. Le village de Sainte-Agathe fut enlevé le premier jour et, dès
le lendemain, la tranchée fut ouverte devant les deux forts à la fois. « M.
d'Estrées[51] se rendit si soigneux et fit de
telle assiduité travailler vastadours et canonniers[52] que, le 4, au point du jour,
son artillerie commença à tonner et à foudroyer d'une part et d'autre. »
Nieullay fut abandonné presque aussitôt, et Risbanck se rendit au bout de
deux heures. Une fausse attaque contre la Porte-de-mer permit de faire promptement
brèche au château. « Il
avait été pourvu de si longue main aux artifices et choses nécessaires au
siège de Calais, qu'on avait amené par mer, pour passer les hommes et les
munitions sur les glaces et les marécages, grande quantité de claies
goudronnées que l'eau ne pouvait transpercer ni corrompre. Pour couvrir
les arquebusiers sur le sable et la grève nue, on avait fabriqué grand nombre
de palis, en bois très sec pour qu'ils fussent plus forts et légers, de la
hauteur d'un homme et d'un demi-pied d'épaisseur, recouverts au dehors de 3
ou 4 doigts de papiers collés l'un sur l'autre — chose que l'arquebusade ne
peut fausser aisément —. Ces palis étaient disposés sur un appui, terminé par
une pointe de fer d'un pied et demi, bien acérée, qui permettait de les
planter facilement dans la terre quelque dure qu'elle fût. Derrière ces
palis, appelés postes, les arquebusiers pouvaient tirer sans danger par une
petite lumière ménagée dans le milieu[53]. » Le 5, à
huit heures du soir, le château fut attaqué, à marée basse, par 250
arquebusiers munis de ces palis et soutenus par 500 corselets ; le maréchal
Strozzi et Antoine de Gramont dirigeaient l'attaque. « M. de
Guise, ayant passé dans l'eau jusqu'à la ceinture, se présenta avec d'autres
troupes au pied de la brèche, que les Français assaillirent de si grandes
hardiesse et impétuosité qu'ils chassèrent et rembarrèrent les défenseurs du
château jusque dans la ville. M. de Guise laissa les arquebusiers et les
corselets dans le château, en leur ordonnant de s'y fortifier et de s'y
maintenir pour le reste de la nuit ; il leur donna pour chefs et conducteurs
ses frères d'Aumale et d'Elbeuf ; puis, comme la nier s'enflait, il rejoignit
l'armée sur l'autre bord afin de leur envoyer des secours aussitôt qu'il
ferait jour. » Lord
Wentworth lit des efforts désespérés pour reprendre le château. « Les
Anglais vinrent tête baissée rassaillir les nôtres, et il y eut fort âpre et
obstiné combat ; mais ils trouvèrent si grande et rebelle résistance, que,
finalement, ils en furent aussi reculés qu'auparavant. Nonobstant, demeurant
opiniâtres à regagner leur château, ils amenèrent 2 ou 3 pièces d'artillerie
sur l'autre bout du pont, vers la ville, pour enfoncer la porte et en chasser
les défenseurs. « Après
avoir tiré, d'une plate-forme qui était au coin de la place d'armes, infinies
canonnades, ils donnèrent un nouvel assaut encore plus furieux que le
premier. Il y fut bien assailli et encore mieux défendu : près de 300 des
plus braves Anglais demeurèrent sur le champ morts ou blessés ; mais les
nôtres fermèrent les portes, et tout soudain ils les remparèrent par
derrière. » La
garnison capitula le 8 janvier. Calais fut remis au duc de Guise « avec
artillerie, poudres, boulets, armes, enseignes, toutes munitions tant de
guerre que de vivres, or et argent monnayé ou non, biens, meubles,
marchandises et chevaux. » Les
navires d'Angleterre, envoyés de Douvres au secours de la place, virent les
croix blanches venteler sur la tour du Risbanck, et s'en retournèrent «pour annoncer la mauvaise aventure[54]. » La
surprise fut grande en Europe ; en France, la joie fut immense. En reprenant,
après la défaite de Saint-Quentin, le poste avancé de l'invasion anglaise sur
le sol français[55], en effaçant les derniers
souvenirs de la guerre de Cent-Ans, François de Guise avait rendu à sa patrie
la confiance en soi et le légitime orgueil qui sauvent les nations menacées
par l'étranger. CAMPAGNE DE 1558.
Guines
et le comté d'Oye furent repris avant la fin de janvier. Dans le courant de
l'hiver, le duc de Nevers délivra la frontière de Champagne des incursions de
l'ennemi en s'emparant de 5 ou 6 châteaux de la vallée de la Semoy, qui
étaient autant de repaires brigandage ; le principal, Herbemont, fut réparé
et agrandi pour concourir, avec le château de Bouillon, à la défense des
Ardennes. Au
printemps, le duc de Guise prépara une campagne offensive contre la basse
Flandre et le Luxembourg. Il laissa au maréchal de Ternies, gouverneur de
Calais, 500 lances, 3 compagnies de chevau-légers écossais, 32 enseignes
françaises ou allemandes, et le chargea de s'emparer de Gravelines et de
Dunkerque, pendant que lui-même tenterait de conquérir la rive gauche de la
Moselle, depuis Metz jusqu'à Trèves, en assiégeant Thionville et Luxembourg. Luxembourg
était gardé par l'armée du comte de Mansfeld ; mais Thionville n'avait qu'une
garnison de 1.500 Flamands et Espagnols, qui vivaient en mauvaise
intelligence. « Au
commencement de mai, M. de Bourdillon, envoyé à Metz afin de reconnaître les
moyens et endroits pour assiéger Thionville, fut le premier à l'enclore avec
5.000 reîtres et 14-.000 lansquenets venus de la Hesse et de la Saxe.
François de Vieilleville le rejoignit avec les bandes françaises des
garnisons de Metz, Verdun, Toul et Danvillers. « Le 18
mai, le duc de Nevers amassa à Stenay le surplus des vieilles enseignes avec
l'artillerie, les poudres[56] et les munitions, pour
rejoindre à Pont-à-Mousson le duc de Guise ; celui- ci avait amené 400 hommes
d'armes, 500 chevau-légers et 1.000 arquebusiers à cheval. Les
deux princes couchèrent à Metz, d'où ils partirent à minuit, le 1er juin,
pour dresser de concert avec tous les capitaines le plan d'attaque de
Thionville. PRISE DE THIONVILLE (juin 1558).
« Cette
place — la mieux pourtraicte qu'on ait vue — a la t'orme d'un
pentagone ou plutôt d'une escarcelle. Du côté de la Moselle, une courtine de
3 à 400 pas est terminée à chaque bout par une plate-forme massive ; mais
cette plate-forme ne sort pas assez en dehors et n'a guère d'autre flanquement
qu'une tour ronde assez basse nommée la Tour des Puces. Cette tour est
si mal percée et la plate-forme supérieure, sans contre-mines, est si
inégalement appropriée, que les deux ouvrages se donnent mutuellement bien
peu de secours et d'avantage. Aux trois autres encoignures, les plateformes,
fort bien terrassées, ne sont pas vues du dehors ; tout ce côté de l'enceinte
est enclos par les marais et les petits ruisseaux qui les abreuvent. La ville
est intérieurement remparée et terrassée aussi parfaitement qu'on peut le
souhaiter ; elle n'est commandée aux environs par aucune montagne ni colline
d'où l'on puisse la battre[57]. » La Tour
des Puces fut désignée comme point d'attaque, et l'armée de siège répartie en
deux corps : La
bataille, sous le commandement direct du duc de Guise, campa sur la rive
gauche de la Moselle, vers Florange ; Nevers
passa la rivière avec l'avant-garde pour aller loger autour du château de la
Grange-aux-Poissons. La cavalerie légère du duc de Nemours campa un peu plus
avant, sur le chemin de Luxembourg, au-dessous du mont d'Escherang, et le
vieux M. de Jametz, avec quelques compagnies de gendarmerie et les reîtres,
sur le chemin de Metz. Dans la
nuit du 3 juin le comte de Horn voulut faire entrer dans Thionville trois
vieilles enseignes espagnoles ; mais il trouva les avenues bien gardées, les
guets renforcés, et il dut s'en retourner à Luxembourg avec sa courte honte. Jean
d'Estrées, ses commissaires et ses canonniers, s'exposèrent si grandement
pour construire leurs batteries sous le feu de la place, que, le 5 juin, 35
grosses pièces commencèrent à tirer. On
ouvrit en même temps la tranchée sur les deux rives de la Moselle pour
cheminer vers la Tour des Puces ; mais, au bout de huit jours, on n'était
encore qu'à 200 pas de la ville, car on ne travaillait que la nuit et les
nuits étaient courtes. Montluc,
colonel des bandes françaises[58], dirigeait les travaux de
l'avant-garde. « Je faisais, raconte-t-il, de 20 en 20 pas un arrière-coin,
tantôt à main gauche tantôt à main droite, et si large que 12 ou 15 soldats y
pouvaient demeurer avec arquebuses et hallebardes. De cette façon, si les
ennemis m'avaient gagné la tête de la tranchée et qu'ils eussent sauté
dedans, ceux des arrière-coins les auraient combattus, car ils étaient plus
maîtres de la tranchée que ceux qui étaient au long d'icelle. Plus près de la
place, je fis toujours les arrière-coins de main droite un peu longs, afin
qu'il y pût entrer une demi-compagnie. Les capitaines qui prenaient la garde
avaient charge, si les Espagnols faisaient une sortie et donnaient en la tête
de la tranchée, de se jeter par la campagne et de courir les prendre en
flanc. De même, si l'ennemi attaquait les arrière-coins, ceux de la tête de
la tranchée devaient sortir et lui donner par le flanc. Les arrière-coins[59] étaient comme des forts pour
rembarrer l'ennemi. » Toutes
les sorties de la garnison furent repoussées, et, le 46, les tranchées du
corps de bataille atteignirent la contrescarpe de la courtine, en même temps
que celles de l'avant-garde s'arrêtaient au bord de la Moselle ; les eaux
étaient basses et la rivière n'avait que 70 pas de largeur en face de la Tour
des Puces. Pour
protéger l'établissement des batteries de brèche, « on amena dans les
tranchées 'à' ou 600 arquebusiers, les plus sûrs et les plus justes qu'on pût
élire ; lesquels, étant couchés sur le ventre, et ayant fait avec des
gazons[60] de petites lumières pour
prendre leur mire, tiraient à couvert si justement et épaissement que pas un
homme des assiégés n'osa se présenter ni seulement se découvrir sur le haut
de la tour ou de la plate-forme sans faire le saut. Vers 9 heures du soir, ces
arquebusiers, d'une furie et hardiesse incroyables, passèrent la Moselle avec
de l'eau jusqu'aux aisselles et gagnèrent le pied de la tour, tout près d'une
palissade qui fermait le bout de la contrescarpe. Ils arrachèrent les palis,
épais d'un pied, longs de quatre, et les dressèrent devant eux pour se
garantir (les arquebusades de ceux de la ville. «
Nonobstant ces arquebusades, ils se fortifièrent et se couvrirent incontinent
d'une petite tranchée ; puis, poussant plus outre, ils occupèrent le ravelin
qui joignait la tour, et s'y logèrent si près des ennemis qu'ils pouvaient,
de main à main, tirer coup de pierre et de pique. «
Cinquante mineurs et pionniers passèrent à leur suite la rivière pour ensaper
et dérocher les fondements de la tour ; mais leurs pics et marteaux
étant impuissants contre la maçonnerie, on amena jusque dans le fossé deux
canons qui, en trois ou quatre volées, ouvrirent un passage. « Les
ducs de Guise et de Nevers firent autant bon marché de leurs personnes que le
moindre des soldats, et se présentèrent les premiers, le morion en tête et la
grande targe d'acier au bras, pour montrer le chemin à leurs gens. Toute
cette nuit se passa en un furieux combat, éclairé de divers feux tant
d'artillerie ou arquebuserie que d'autres artificiels, comme trombes à feux,
grenades et plusieurs fricassées qui s'appareillent à un assaut[61]. » Au
matin, malgré la valeur des assiégés, les enseignes françaises étaient
plantées sur le sommet de la Tour des Puces. La
garnison résista cinq jours encore ; canonnades et arquebusades continuèrent
à pleuvoir si drues dans les tranchées, que le maréchal Pierre Strozzi[62], « le florentin brave et fidèle
», fut tué à côté du duc de Guise. Des mineurs anglais ouvrirent une large grotte
au pied de la plateforme voisine de la tour conquise, et, au moment où le feu
allait être mis aux mines, un trompette monta sur le rempart pour demander à
capituler (21 juin). Le
gouverneur, M. de Caderobbe, obtint « que ses capitaines et gens de cheval
sortiraient avec toutes leurs armes, ses soldats à pied avec leurs épées et
dagues, et que les uns et les autres emporteraient tout ce qu'ils avaient
d'habillement et d'argent, sans être fouillés et sans recevoir aucun
déplaisir ; il en sortit près de 1.500, la plupart blessés. » Cette
conquête d'une des villes de l'Europe « les plus fortes de naturel et
d'artifice donnait un appui et un secours à Metz, bornait sûrement la
frontière de la Moselle, et ouvrait les Pays-Bas aux Français[63] ». Le duc
de Guise, poussant sa victoire, s'empara d'Arlon[64] le 2 juillet ; et il
s'apprêtait à assiéger Luxembourg, lorsqu'à la nouvelle d'une bataille perdue
par l'armée du Nord, Henri II le rappela subitement à Saint-Germain, où était
la Cour. Gravelines (13 juillet 1558).
Après
s'être emparé de Bergues et de Dunkerque, le maréchal de Termes avait voulu
prendre Gravelines. Il campait dans les dunes entre la mer et l'Aa, lorsque
le comte d'Egmont, passant cette rivière avec une armée[65] bien supérieure à la sienne,
vint s'établir sur la rive opposée pour le couper de Calais. Le
maréchal, comprenant le danger de sa position, leva le siège à la bâte et
tenta d'opérer sa retraite à l'insu de l'ennemi. Son
avant-garde venait de franchir l'Aa, et se rangeait en bataille pour protéger
le passage (lu reste de l'armée, lorsque 1.500 chevau-légers flamands et
1.200 reîtres s'avancèrent pour charger la cavalerie française. Le premier
choc fut repoussé, et déjà les nôtres criaient : — «
Victoire ! » lorsqu'un gros hôt de gendarmerie, conduit par le comte d'Egmont en
personne, les chargea de nouveau, les renversa et les mit à vau de route. «
Cependant nos gens de pied français ou allemands se serrèrent en bataillons
carrés, et quand la cavalerie ennemie se présenta pour les rompre, ceux des
bandes françaises soutinrent le choc et combattirent aussi longtemps qu'ils
purent remuer, jusqu'à ce que les armes et la vie leur défaillirent ; mais
les Allemands, sans faire résistance, haussèrent leurs piques et
jetèrent leurs épées. « M. de
Termes, blessé à mort, fut pris avec les seigneurs de Sénarpont, d'Annebault,
de Villebon, de Morvilliers, de Chaunes, et beaucoup d'autres gentilshommes
et vaillants soldats[66]. » Il ne
fallait plus songer à conquérir le Luxembourg, car Egmont victorieux marchait
vers la Somme, pendant que des forces considérables s'assemblaient sur la
Sambre, aux environs de Maubeuge. Le duc
de Guise envoya aussitôt à toutes les troupes françaises un ordre de
concentration sur Pierrepont[67] — point stratégique
également rapproché de la Champagne et de la Picardie —, et il pressa
l'arrivée des renforts amenés d'Allemagne par Guillaume de Saxe et Jacob
d'Augsbourg. LA DERNIÈRE REVUE DE HENRI II (8 août 1558).
Quand
l'armée fut au complet, Henri II vint en passer la revue. « Le
dimanche, 8 août, deux heures avant le jour, les maréchaux de camp Tavannes
et Bourdillon se rendirent sur le plateau de Pierrepont, pour assigner aux
troupes leurs emplacements à mesure qu'elles arrivaient de leurs quartiers.
Il leur fallut plus de huit heures pour ranger l'armée en un croissant, d'une
lieue et demie d'étendue : l'avant-garde et l'arrière-garde
formaient les cornes, et la bataille le centre. « A
l'aile gauche, la cavalerie légère était placée sur le chemin de Laon, dans
l'ordre suivant : 2 compagnies d'arquebusiers à cheval, 5 compagnies de chevau-légers,
les 4 cornettes de reîtres du duc de Lunebourg et 5 compagnies de cavalerie
légère[68]. Toutes ces compagnies étaient
de 100 chevaux, à l'exception de celle du comte d'Eu qui en avait 200 ; le
duc de Nemours, général de toute la cavalerie légère, se tenait devant
elle avec 50 hommes d'armes. « Au
premier front de la bataille étaient rangées, de gauche à droite, 8
compagnies de gendarmerie, 4 cornettes de reîtres et 5 autres compagnies de
gendarmerie ; la dernière était celle du duc de Guise, lieutenant général
pour le roi et commandant en la bataille ; sa cornette était entourée des 100
reîtres de sa garde et de 100 arquebusiers à cheval. « Au-dessous,
le duc Guillaume de Saxe, avec 11 cornettes de reîtres, 2 régiments de
lansquenets formés en bataillons carrés, et 200 hommes d'armes rangés en
haie. « Un
régiment allemand et 6 enseignes de Suisses gardaient l'artillerie, attelée,
traînée la bouche en avant et prête à jouer ; elle se composait de 40 canons,
de 12 coulevrines bâtardes et une moyenne, entourées de 16 enseignes de
vastadours et pionniers. Tout au-devant des pièces, il y avait 4 compagnies
d'enfants perdus. « A la
droite de l'artillerie, étaient rangés en bataille 8 enseignes d'infanterie
française et un régiment allemand flanqué de 4 cornettes de reîtres hessois.
Au-delà, s'étendaient de front 3 compagnies de 1.00 hommes d'armes et 2
régiments allemands de 10 enseignes chacun. «
L'aile droite ou arrière-garde, tirant vers Marie, était commandée par le duc
de Nevers ; elle se composait de 350 hommes d'armes (5 compagnies), séparés en deux haies par t
cornettes de reîtres. « Le
roi arriva à une heure de l'après-midi, et prit un singulier plaisir à voir
assemblés tant d'hommes, prêts à sacrifier leur vie pour son service et pour
sa querelle. Mais ce qui lui donna le plus d'admiration, ce fut d'entendre
tonner l'artillerie, de voir décharger les arquebusiers et les reîtres tirer
des pistolades, car on eût dit que le ciel et la terre s'éclataient en
infinis tonnerres. « Après
cette revue générale, les compagnies retournèrent en leurs quartiers ;
chaque soldat se trouvait bien las et travaillé d'avoir demeuré en bataille
depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, chargé d'armes, mal
repu et surtout altéré par la grande chaleur qu'il fit en ce jour et par la
poussière qui fut remuée. Ce sont les exercices ordinaires que pauvres
soldats sont coutumiers d'avoir[69]. » Trois
jours après, le duc de Guise conduisit la belle armée[70] de Pierrepont aux environs
d'Amiens, pour tenir en respect les forces considérables que le duc de Savoie
avait réunies sur l'Authie, près de Doullens. Un
engagement solennel paraissait imminent entre les deux nations ennemies : les
généraux en chef, habitués à la victoire, avaient l'un et l'autre confiance
dans leur fortune, et, plus encore que leurs soldats, ils étaient impatients
de se mesurer en bataille publique[71]. Mais le
vieux connétable prisonnier ne voulut pas que cette bataille fie, donnée sans
lui ; il dissuada Henri II d'engager une partie décisive, dont sa couronne
serait peut-être l'enjeu, et il proposa la paix. C'était le désir du roi
d'Espagne ; la gloire que ses lieutenants avaient acquise, sans lui, à
Saint-Quentin et à Gravelines, Philippe II préférait un triomphe
diplomatique, qui fût son œuvre personnelle. PAIX DE CATEAU-CAMBRÉSIS (3 avril 1559).
Plusieurs
échecs sur mer et le mauvais succès d'une descente en Bretagne[72], que les paysans avaient
repoussée par la levée en masse, avaient dégoûté les Anglais de l'alliance de
Philippe II. Élisabeth, leur nouvelle reine, consentit à la paix, qui fut
conclue, le 3 avril 1559, à Cateau-Cambrésis, « au grand malheur du roi et du
royaume[73] ». D'un
trait de plume, Henri II, pour marier deux filles de France[74] et pour tirer de prison son
vieux connétable, rendit 198 villes ou châteaux, « oubliant le sang répandu
par tant de Français pour les gagner. » Il
gardait Calais, mais il rendait Dunkerque ; il gardait Metz, Toul, Verdun et
Saluces, il recouvrait Ham, le Catelet et Saint-Quentin, mais il rendait
Thionville, il rendait la Savoie, la Bresse, le Montferrat, Sienne, la Corse
et le Piémont, moins Pignerol et Savigliano. C'était l'abandon de l'Italie et
la fin des guerres mémorables que la France entretenait, depuis 65 ans,
au-delà des monts[75]. « Las
! dit Du Villars, nous quittions en un seul jour ce que nous pleurerons en
plusieurs années. Quel fatal et particulier malheur que celui des Français,
de savoir fort généreusement combattre et conquérir, sans pouvoir rien garder
; de désirer toujours nouvelletés et remuement des armes, pour incontinent
s'en fatiguer et y renoncer ; d'être enfin les descendants de ces Gaulois,
que César appelait beneficiorum et injuriarum immemores ! » « Les flambeaux de cette paix fatale, furent les torches funèbres de Henri II[76] » ; il fut tué par imprudence dans un tournoi, le 10 juillet 1559, et sa mort, en brisant la main ferme qui maintenait les ambitions rivales des grands seigneurs français[77], ouvrit, pour 39 ans, l'ère sanglante des querelles religieuses et de la guerre civile. |
[1]
Comprenant 17 provinces qui formaient avec la Franche-Comté le Cercle de
Bourgogne ; de là l'expression de gendarmerie de Bourgogne, que l'on rencontre
fréquemment dans les auteurs contemporains. 11 de ces provinces (Limbourg,
Luxembourg., Zélande, Hollande, Flandre, Artois, Hainaut, Brabant, comtés de
Namur, d'Anvers et de Malines) venaient de Charles le Téméraire ; les 6 autres
(Guelde, Zulphen, Over-Yssel, Frise, Groningue et Utrecht) étaient des
acquisitions de Charles–Quint.
[2]
« Le maréchal de Brissac prit Baldichieri en traitant, et Cherasco de vive
force ; mais il fut repoussé à l'assaut de Coni. L'approche du marquis de
Pescaire lui servit d'excuse honnête pour lever le siège et l'aller combattre ;
mais il fut contraint de se retirer par les montagnes avec son infanterie, en
débandant sa cavalerie dans Fossano, qui fut investi. » (Mémoires de Gaspard
de Saulx-Tavannes).
[3]
« Le pape avait promis des vivres, de l'artillerie, 8.000 hommes de pied et 800
chevau-légers. » (Mémoires de Tavannes.)
[4]
Carloix, Mémoires de Vieilleville.
[5]
Mémoires de Tavannes.
[6]
« La quantité de places nouvellement fortifiées en Italie la fait croire
de plus difficile conquête qu'elle n'était anciennement : or les remparts ne
gardent les villes, mais bien le cœur des aguerris. » (Idem.)
[7]
Manuscrit n° 9710 de la Bibliothèque nationale.
[8]
D'après Brantôme, l'animosité du duc de Guise et de l'amiral Coligny avait
commencé le soir de Fauquembergues, dans la chambre du Roi et devant lui. «
Monsieur l'amiral (comme possible envieux de la gloire et de l'honneur que M.
de Guise avait acquis ce jour-là) contredit sur un petit point M. de Guise, qui
lui dit :
— « Ah ! mort-Dieu ! ne me veuillez point ôter mon
honneur ! »
M. l'amiral lui répondit :
— « Je ne le veux point !
— « Aussi ne le sauriez-vous ! » répliqua M. de Guise.
« De sorte que le Roy, voyant les choses pour aller
plus avant, leur commanda de se taire et d'être bons amis ; ce qu'ils firent,
mais non comme auparavant et sous quelques faux beaux semblants. »
[9]
« Il n'y a rien qui pique tant les gens de notre métier que la gloire ou
l'envie de faire aussi bien ou mieux qu'un tel n'a fait. » (Montluc.)
[10]
Près de Marle, à 14 kilomètres au nord-est de Laon.
[11]
« La ville de Saint-Quentin contient beaucoup de jardins dans sou enceinte ; sa
position élevée domine les vallées environnantes, et notre camp, établi dans
ces vallées, eut beaucoup à souffrir de l'artillerie de la place. Un tiers de
l'enceinte est bordé par un lac profond, qui s'étend jusqu'à deux portées
d'arquebuse dans la direction des Flandres. Le faubourg d'Isle est fortifié et
communique avec la ville par des ponts de bois ; il contient plus de 100
maisons. Son entrée est défendue par un boulevard de terre entouré d'un fossé
sec, sur lequel il y a un pont-levis. » (Relation espagnole du siège de
Saint-Quentin.)
[12]
Les compagnies Coligny. Harran, Jarnac et Lafayette.
[13]
« Je donnai charge à deux gentilshommes du pays, Jean de Caulaincourt et le
sieur d'Amerval, d'arborer chacun une enseigne et de retirer sous eux les
meilleurs hommes qu'ils pourraient trouver et les mieux armés. Après les avoir
enrôlés, ils les assemblèrent en la grande place, où j'en lis moi-même la
montre. Ces deux gentilshommes me montrèrent 220 hommes, assez bien armés et en
bon équipage pour le lieu ; je les fis payer et puis je leur baillai un
quartier. » (Discours de Gaspard de Coligny sur le siège de Saint-Quentin.)
[14]
« De faire sortir gens, dit Coligny, il n'était pas raisonnable, vu le petit
nombre que j'en avais ; il eût fallu mettre une bande d'arquebusiers pour
soutenir dedans et dehors ceux qui eussent exécuté la sortie ; mais je n'en
avais pas. En somme, je ne pouvais pas donner grand empêchement aux
assiégeants, de quoi j'étais fort marry. Ma principale occupation était de
faire remparer les lieux qui en avaient besoin ; mais encore en étais-je
grandement diverti par des pièces que les ennemis avaient logées sur la
plate-forme du faubourg d'Isle. Ces pièces voyaient tout le long de la courtine
où il me fallait travailler pour cette raison je ne pouvais plus recouvrer
d'ouvriers, si ce n'est à coups de bâton. » Il y fit cependant établir des
traverses.
[15]
Frère de Coligny, qui l'avait remplacé, depuis le 17 août 1557, dans sa charge
de colonel général de l'infanterie française en deçà des monts.
[16]
Rabutin, liv. IX.
[17]
« Jamais un bon capitaine ne se croira assez bien gardé. Il ne se
contentera pas de faire occuper le circuit et les couverts de son quartier,
mais il établira des petits postes à bonne distance, pour découvrir l'ennemi de
plus loin et pour avoir le temps de se préparer an combat. Des sentinelles
seront placées à 2 ou 300 pas des corps de garde, et tontes les avenues seront
gardées par quelques avant-coureurs, spécialement chargés de faire les courses
et de battre l'estrade.
« De tout temps on a employé les sentinelles doubles
; au moindre indice, l'un des deux cavaliers doit aviser le chef du poste de ce
qu'il a vu et ouï, pendant que son compagnon demeure pour observer tous les
accidents qui pourraient survenir ; on place ces sentinelles doubles à 300 pas
au plus, et de préférence près des carrefours des chemins. Chaque poste a, en
outre, une sentinelle simple, plus rapprochée, ayant la consigne
d'observer les allées et venues des sentinelles doubles et de communiquer avec
elles. Au besoin, on aura une deuxième sentinelle simple pour faciliter la
liaison. Les sentinelles ne mettent pied à terre sous aucun autre prétexte que
nécessité naturelle.
« En plein jour, les sentinelles sont posées sur des
éminences d'où elles peuvent découvrir au loin ; on ne les met pas sur les
chemins, où elles risqueraient d'être surprises et enlevées par les fourrageurs
de l'ennemi, mais à un jet de pierre de ces chemins, en leur défendant de se
laisser accoster par qui que ce soit. La nuit, on les met de préférence dans
les bas-fonds, parce, que dans l'obscurité, on distingue mieux ce qui vient de
haut.
« Les sentinelles doubles ne doivent laisser passer
personne ; tout homme qui se présente pour entrer dans les lignes ou pour en
sortir, doit être arrêté à 30 ou 40 pas ; l'un des deux cavaliers va prévenir
son officier, qui a seul le mot du guet, et doit aller reconnaître quiconque se
présente.
« Pour relever les sentinelles, le lieutenant prend une
moitié des cavaliers nécessaires, et confie l'autre moitié à un soldat ancien
et expérimenté ; ils passent chacun d'un côté différent pour changer les
sentinelles de proche en proche, et chevauchent à la rencontre l'un de l'autre.
Le capitaine, le lieutenant et l'enseigne font à tour de rôle des rondes pour
reconnaître si les sentinelles sont vigilantes. » (Gouvernement de la
cavalerie légère par Georges Basta, commissaire général de la cavalerie des
Pays-Bas. Rouen, Jean Berthelin, 1616.)
[18]
Deux estampes, conservées à la section des manuscrits de la Bibliothèque
nationale, indiquent en détail ces positions, qui ont été reconnues sur les
lieux mêmes par M. Charles Camard, de la Société académique de Saint-Quentin. «
Le gros de l'armée espagnole et allemande était cantonné sur la Somme, dans les
villages de Rouvrov, Morcourt, Remaucourt et Omissy ; le parc d'artillerie
était établi entre l'arbre de Remicourt et la porte Saint-Jean. Dans le
faubourg Saint-Jean logeaient Ernest et Henri de Brunswick, le prince de
Susmona, Bernardino Mendoza et le maréchal du camp, Bugincourt ; au centre de
la plaine de Remicourt, le duc de Savoie, le prince d'Orange et don Juan
Maurique. Vers Rouvray (près du Moulin brûlé) étaient le parc à vivres, les
bagages et les troupeaux. Les Flamands et les Wallons du comte d'Egmont
campaient au nord-ouest sur la hauteur de Cépy, depuis Florimond et la chapelle
Epargnemaille jusqu'à la chaussée de Vermand. En arrière du moulin de Rocourt,
la bande du comte de Savoie ; au-delà de Rocourt, l'infanterie anglaise, et à
Cauchy, la cavalerie ; à Dallon, le comte de Horn ; sur la hauteur d'Isle, une
batterie anglaise : dans le faubourg deux batteries espagnoles, de 8 pièces
superétagées. » (Archives historiques et littéraires du nord de la France et
du midi de la Belgique. Valenciennes, 1847.)
[19]
Rabutin.
[20]
Le connétable avait été à Ham, le 9 au soir, afin d'assister au départ des
troupes du maréchal de Saint-André pour Jussy. « Comme il regardait le défilé
de la gendarmerie, en compagnie du comte de La Rochefoucauld et du sieur de la
Capelle-Biron, un grand chien tout noir se vint présenter devant lui, et se mit
à hurler sans cesse. Quelque chose qu'on chassât ledit chien, il retournait
toujours et continuait ses hurlements. Lors La Rochefoucauld dit au vieux La
Capelle-Biron :
— « Que vous semble de ceci, mon père ?
— « Pardieu ! mon fils, je ne sais qu'en dire, mais
c'est une musique mal plaisante. »
« M. le connétable répliqua :
— « Je crois, mon père, que nous allons fournir la
comédie.
« Et la prophétie se trouva véritable, car le lendemain
la tragédie fut jouée. » (Mémoires de Jean de Mergey, écuyer du comte
François de la Rochefoucauld.)
[21]
Commandées par leurs lieutenants La Rochefoucauld et Sainte-Foy.
[22]
Rabutin.
[23]
« J'avais commis le capitaine Saint-Romain avec quelques soldats pour
recueillir et conduire ceux qui m'eussent été envoyés. M. d'Andelot, mon frère,
y entra avec une troupe de 450 à 500 soldats, fort bons hommes, et 15 ou 16
capitaines fort suffisants ; il y entra aussi quelques gentilshommes pour leur
plaisir, comme le vicomte du Mont-Notre-Dame, le sieur de la Curée, Matas,
Saint-Rémy, homme fort expérimenté en fait de mines, lequel s'était trouvé
auparavant en 7 ou 8 places assiégées, un commissaire d'artillerie et 3
canonniers. » (Coligny.)
[24]
Qu'on appelle encore aujourd'hui le Mesnil-Saint-Laurent.
[25]
« Si Monsieur le connétable eût mieux reconnu la chaussée de Rouvroy, où
l'ennemi passait sur 30 de front (au lieu de 3, comme des inexpérimentés le lui
avaient dit), il se fût mis en bataille sur le passage pour charger les
premiers passés, et il eût pu attendre la nuit pour se retirer ; 1.000 chevaux
suffisaient pour protéger l'avitaillement de Saint-Quentin, et il n'était pas
nécessaire de hasarder l'armée. Les grands ambitieux veulent tout entreprendre
par jalousie de la réputation d'autrui. » (Mémoires de Tavannes.)
[26]
Mergey.
[27]
« François de La Rochefoucauld conseilla au connétable de hasarder 3 ou 400
arquebusiers dans un moulin à vent, qui était tout près de la chaussée
d'Essigny, pour arrêter ou retarder la marche de l'ennemi, pendant que nos gens
de pied marcheraient en toute diligence pour gagner les bois de Gibercourt, qui
n'étaient qu'à une lieue, et que toute la cavalerie en un hôt, avec
l'artillerie sur la queue, protégerait la retraite. Cet ordre de marche fut
adopté, mais le moulin de Grugies ne fut pas occupé par les arquebusiers, et la
cavalerie ennemie ne rencontra aucun obstacle dans sa marche en avant. »
(Mergey.)
[28]
Rabutin.
[29]
« Jean de Bourbon, duc d'Enghien, après s'être rallié et rassemblé avec
quelques troupes françaises, combattit tant et si longuement qu'il fut rué par
terre, avec un coup de pistolet à travers le corps, et emporté, vivant encore,
au camp des ennemis où il mourut. Le duc de Savoie renvoya son corps à La Fère
avec les plus grands honneurs, pour y être mis en sépulture. » (Rabutin.)
[30]
« Le commandement ayant été fait au comte d'Egmont par M. de Savoie, lieutenant
général du roi d'Espagne, et par Ferdinand de Gonzague, principal chef du
conseil, d'aller seulement reconnaître l'ennemi pour l'amuser en attendant le
gros, le comte d'Egmont, voyant à l'œil qu'il y faisait bon pour lui, ne voulut
point temporiser ; mais avec sa troupe de reîtres et de lanciers bourguignons,
il chargea, sans aucun respect du commandement et si à propos qu'il mit en
déroute toute l'armée française, et qu'il avait quasi achevé quand le gros
arriva. » (Brantôme.)
[31]
« La Rochefoucauld, voyant cela, chargea par le flanc les ennemis. La compagnie
de Condé retint les chevaux au lieu d'enfoncer, et tous les hommes d'armes,
excepté deux qui furent tués et un qui fut fait prisonnier, se sauvèrent à La
Fère ; le prince de Condé n'eût pas agi de cette sorte, mais il combattait avec
les chevau-légers, dont il était colonel. Quant à la compagnie de M. de
Lorraine, elle fut bientôt écartée parmi un hôt de 1.000 à 1.200 chevau-légers
: le lieutenant, l'enseigne et le guidon furent pris avec 28 hommes d'armes, et
32 furent tués. » (Mergey.)
[32]
Rabutin.
[33]
« Là furent tués : François de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne (après
avoir autant bien fait et combattu que les forces humaines le peuvent
comporter), le fils de La Roche-du-Maine, les sieurs de Chandenier, de Garou de
Goulaines, de Pleural, de Saint-Gelaiz. Le comte de Villars, fort blessé, fut
longtemps en danger de mort. » (Rabutin.)
[34]
« Anne de Montmorency, dit Voltaire, était un homme intrépide à la cour comme
dans les armées, plein de grandes vertus et de défauts, général malheureux,
esprit austère, difficile, opiniâtre, mais honnête homme et pensant avec
grandeur. »
[35]
« Qui fut pris l'épée sanglante en sa main. » (Brantôme.)
[36]
« La Rochefoucauld, Aubigny, Rochefort-en-Brie, François de
Montmorency-Montberon, fils ainé du connétable, Biron, La Capelle-Biron,
Saint-Défait, Neufvy, Bussay, Montreuil, Marcay, L'Advernade, Du
Bellay-Thouançay, Mouy, Molimont, Fumet, Rezé et Montsalez. » (Rabutin.)
[37]
« La dame de Gibercourt, femme du vaillant maïeur de Saint-Quentin, lit
bénir près de son château un champ, nommé le Vieux-Moustier, où les morts
furent ensevelis. » (Ch. Gomard.)
[38]
« Deux jours après son arrivée à Laon, M. de Nevers fit une revue générale tant
de la gendarmerie, cavalerie et reîtres que des gens de pied français et
allemands qui s'étaient sauvés et retirés là. Il ne trouva que 12 à 1.500
chevaux français, 2 à 300 reîtres, 4 enseignes françaises et 3 à 4.000
lansquenets, ralliés et rassemblés par le capitaine Sterne, lieutenant du
Rhingrave. » (Rabutin.)
[39]
D'après une relation espagnole, le roi d'Espagne dit au duc de Savoie qui
s'agenouillait devant lui : — « Ce serait à moi, mon cousin, de baiser vos
mains victorieuses, après cette journée qui a coûté si peu de sang à l'Espagne
! » Plus tard, en l'honneur de Saint-Laurent, il voulut que son palais de
l'Escurial eût la forme d'un gril.
[40]
« Du 2 au 21 août, les ennemis ne firent autre chose que de se retrancher, tant
pour la sûreté de leur artillerie que pour approcher et gagner notre fossé ; du
21 au 28, ils tirèrent en batterie, en changeant chaque jour leurs pièces de
lieu. Le 22, nous eûmes connaissance qu'ils commençaient à percer la terre du
fossé, et bientôt après, ils assirent des mantelets, par-dessous lesquels ils
passèrent ledit fossé pour venir de notre côté, sans que pussions leur faire de
mal, car nous n'avions pas de flancs qui eussent connaissance d'eux ni du
fossé, et toutes les pierres qu'on leur lançait ne les pouvaient endommager à
cause de leurs mantelets. Ils commencèrent à battre en brèche depuis le moulin
de la porte Saint-Jean jusqu'à la tour à l'eau.
« Le 27, à 2 heures après midi, les cheminements
ennemis s'avançaient, en plusieurs endroits, jusqu'à une longueur de pique du
parapet, qui n'avait que 5 ou 6 pieds d'épaisseur ; le guet du clocher nous
annonça que tout le camp se mettait en armes, et, comme nous nous préparions à
l'assaut, 3 mines éclatèrent sous le rempart. Il y avait, le 28, 11 brèches et,
pour les défendre, moins de 800 hommes de guerre, tant bons que mauvais, gens
de pied ou de cheval. Les gens de la ville avaient été départis aux autres
endroits qui auraient pu être assaillis par échelles. » (Discours de Coligny.)
[41]
Le service de 40 jours pour la noblesse fut prolongé à 3 mois dans l'intérieur,
et il l'ut déclaré que si l'ennemi avait pris l'offensive, on serait tenu de
servir et de combattre jusqu'à ce qu'on l'eût chassé du territoire.
[42]
« Outre que notre armée, écrivait, le 21 août, le cardinal de Lorraine,
président du conseil, se rassemble de jour en jour, de sorte que la perle ne
paraîtra tantôt plus, le Boy a fait venir 12.000 Suisses et 10.000 lansquenets,
sans compter ceux que nous avons déjà en Italie. Il attend d'Allemagne 2.000
chevaux pistoliers ; il a déjà plus de 18.000 hommes d'armes avec les crues et
compagnies nouvelles de sa gendarmerie, et un bon nombre d'arquebusiers à
cheval. De sorte qu'avant peu Sa Majesté aura non seulement des forces égales à
celles de son ennemi mais plus grosses pour lui résister fortement, si Dieu
plaît, et pour le combattre, s'il veut en venir là. Mais l'ennemi se trouve
devant Saint-Quentin plus empêché qu'il ne pensait ; car il y lait chaque jour
grande perte de ses gens, tant à cause de la nécessité des vivres, que des
coups d'artillerie dont il est salué à toute heure par ceux de la ville. Ces
gens ont le meilleur cour qu'il est possible, ayant
avec eux grand nombre de capitaines et gentilshommes les plus vaillants de la
chrétienté. Nous avons l'espérance de les aller secourir, à quoi nous ne
perdons heure ni temps.
« Pour le regard de l'Italie, le Roy a écrit à MI' mon
frère d'emmener avec lui les princes et quelques seigneurs ou gentilshommes, de
prendre la poste, et de venir par mer avec 4 ou S enseignes d'arquebusiers
français. Il laisse tout le reste pour la garde, sûreté et défense de notre
Saint-Père et des places de son Etat. » (Mémoires-Journaux du duc de Guise.)
Tavannes ne tarda pas à ramener ce reste.
[43]
« C'est chose étrange que j'avais alors en main un almanach de Nostradamus qui
cotait la perte de Saint-Quentin au même jour qu'elle fut prise. » (Boyvin du
Villars.)
[44]
« Le 28, à 2 heures ½, je vis au pied de notre rempart 3 enseignes qui, sans
bruit et sans sonner tambour, commencèrent à couler et à monter file à file à
une tour qui avait été fort battue de l'artillerie, près de la 4e brèche,
défendue par le sieur de Lagarde avec une partie de la compagnie du Dauphin. Du
lieu où j'étais, je leur faisais tout l'ennui que je pouvais avec 3
arquebusiers que j'avais. La brèche fut forcée et je vis de toute part un
chacun s'enfuir ; de sorte que je demeurai avec 3 ou 4 compagnons seulement
(dont un page) enveloppé d'ennemis de tous côtés. Je me rendis à un Espagnol,
et je fus conduit à la tente du duc de Savoie par Alonzo de Cazères, mestre (le
camp des vieilles bandes espagnoles. » (Coligny.)
[45]
Henri II écrivait, le 29 août, au gouverneur de Péronne :
« Monsieur de Humières, j'ai entendu par la lettre que
vous m'avez écrite du jour d'hier, le désastre qui est venu à ma ville de
Saint-Quentin dont je reçois un ennui et déplaisir tels que vous pouvez bien
penser. Mais pour ce que, en telle adversité, il faut que tous mes bons
serviteurs et moi semblablement nous nous évertuions à tout ce qui doit se
faire pour nous opposer si vivement aux entreprises de mon ennemi que nous le
gardions de passer outre, et de porter plus grand dommage à moi et à mon royaume,
ainsi que peut-être il se promet et se propose, je fais, pour mon regard, toute
la diligence qu'il est possible d'assembler mon armée, que je fais compte
d'avoir prête vers le 20 ou 25 du mois de septembre, et qui sera telle et si
puissante que j'espère bien, avec l'aide de Dieu, non seulement défendre mon
royaume du surplus de l'effort de l'ennemi, mais aussi le chasser entièrement
hors de mes limites, et reconquérir sur lui ce qui a été injustement gagné et
usurpé sur moi... »
[46]
Rabutin.
[47]
« Pauleville, du comté de Ferrette, avait entrepris en Bourgogne pour le compte
de Philippe II avec 90.000 hommes de pied el 12.000 chevaux. Le sieur de
Saulx-Villefrancon mit Dijon en état de défense el obligea Pauleville à changer
de dessein. Celui-ci passa par la Comté et assiégea Bourg-en-Bresse, défendu
par le sieur de la Guiche. Mais Tavannes avec le corps qu'il ramenait d'Italie
fit lever le siège de Bourg ; l'armée de Pauleville se débanda. » (Mémoires
de Tavannes.)
[48]
« Avec plein pouvoir, autorité, faculté et mandement spécial de faire vivre en
bon ordre, justice et police les gens de guerre, tant de cheval que de pied de
quelque nation qu'ils soient, sans souffrir qu'ils fassent aucune extorsion,
outrage, pillerie et molestation au pauvre peuple, leur faisant bailler vivres
et victuailles, en payant selon les prix qu'il aura fixés. Il conduira et
exploitera les forces et armées, jointes aux séparées, assiègera villes et
châteaux, livrera batailles, journées, rencontres, escarmouches et autres
faits, actes ou exploits de guerre, mettra à rançon les prisonniers ou les fera
exécuter, etc. »
[49]
Rabutin.
[50]
« Les entreprises qu'on fait comme celle de Calais avec préméditation et
préparatifs, et où l'on arrive à l'improviste avec une armée et de
l'artillerie, sont les plus sûres. Il faut connaitre l'effectif de la garnison,
la faiblesse des lianes, terrains, murailles, la quantité de coups de canon
nécessaires, apporter des gabions pour faire les approches, avoir reconnu les
lieux pour planter l'artillerie à couvert, gagner le temps de faire les
tranchées ; supputer les moyens de secours et de vivres que peut avoir
l'ennemi, et ne laisser peu ou rien à la fortune. » (Mémoires de
Tavannes.)
[51]
En 1557, le marquis d'Estrées, maitre et capitaine général de l'artillerie,
reçut pour lui et ses successeurs le pouvoir de nommer directement aux offices
vacants ; ce qui dérobait l'artillerie, sous un rapport très grave, à
l'autorité du colonel général de l'infanterie. Deux enseignes de gens de pied
étaient spécialement attachées à la garde du quartier général de l'artillerie.
Une de ces compagnies colonelles survécut aux réformes de Henri IV ;
elle prit plus tard le nom de compagnie des canonniers du grand maitre et elle
entra, en 1671, dans la composition du régiment royal de l'artillerie.
[52]
On ne trouve pas trace au XVIe siècle de la division des deux services du génie
et de l'artillerie ; ce ne fut qu'en 1690 que Louvois forma du génie un corps
spécial, sous la direction du commissaire général des fortifications.
[53]
Rabutin.
[54]
C'était aussi le passage le plus court entre les Pays-Bas et l'Angleterre :
Espagnols,
Bourguignons,
Tous meurent de
grand'rage,
Car leurs
doubles canons
Sont pris, et
leur passage
Est rompu au
rivage
De la mer, cette
fois,
Pour aller aux
Anglois !
(Vieille chanson.)
[55]
Rabutin.
[56]
« Le dosage de la poudre, dans les 5 poudreries royales, était réglé à 10
livres et demie de salpêtre, une livre et demie de soufre et une livre de
charbon. La matière était passée dans des cribles de fer d'archal, qui
donnaient trois espèces de poudre : 1° la rosse, pour les grandes pièces ; 2°
la menue, pour les petites (comme faucons, fauconneaux, arquebuses à croc) ; 3°
la plus menue grenée, pour amorcer toutes les susdites pièces et pareillement
pour les arquebuses à main. » (Favé, Histoire des progrès de l'artillerie,
livre I, chap. VI.)
[57]
Rabutin, livre XI.
[58]
Pendant la captivité de François d'Andelot que Henri II avait fait emprisonner
pour quelque fâcheuse réponse sur la religion. — « Le roi hait les Huguenots
plus pour son Etat que pour la religion ; il craint que les étrangers ne
s'aident de ses sujets contre lui, comme il s'est aidé contre l'Empereur des
princes luthériens d'Allemagne. » (Tavannes.)
[59]
Ce sont les places d'armes de Vauban.
[60]
Bonnettes de gazon.
[61]
Rabutin.
[62]
« Strozzi a battu quelquefois ses ennemis et souvent il a été battu par eux.
Mais quel est le grand capitaine auquel des malheurs de guerre n'arrivent ? Il
ne serait pas sans cela un grand capitaine ; pas plus qu'un pilote ou marinier
ne peut être bon et expert s'il n'a jamais vu tournicote ni tempête. »
(Brantôme.)
[63]
Tavannes.
[64]
« Au camp d'Arlon commença le premier mutinement entre les Français et les
Allemands. Le 3 juillet, vers les 4 heures du matin, ils étaient prêts à se
choquer et à se couper la gorge, quand Messieurs de Guise et de Nevers avertis
se jetèrent entre eux et les séparèrent. Je ne puis m'empêcher de dire (n'étant
toutefois transporté d'affection naturelle pour la nation allemande) que, là où
elle se sent la plus forte, elle est la plus présomptueuse et la plus hautaine
de toutes, et qu'il est impossible (le converser avec les Allemands et de les
hanter sans querelles. » (Rabutin.)
[65]
16.000 hommes de pied et 4.000 chevaux, dont 1.200 reîtres.
[66]
Rabutin.
[67]
« L'armée de Champagne se dirigea vers la Picardie à raisonnables
journées, en passant par Sedan et Mézières, sans longuement camper ni
s'arrêter. Le 28 juillet, notre camp se vint dresser à Pierrepont, lieu
naturellement assez fort et facile à fortifier, environné de campagnes
découvertes de longue étendue, où l'on peut ranger et ordonner une armée en
bataille. » (Rabutin.)
[68]
Il y a une distinction importante à faire entre les chevau-légers armés de la
lance, et la cavalerie légère proprement dite, ou les cuirasses. « Les
cuirasses (Corazzen oder Kültrissierer), écrit Walhausen en 1616, sont
une invention qui remonte à 50 ou 60 ans. Les lanciers
commençant, à cette époque, à faire défaut en France et dans les
Pays-Bas, on fut forcé d'adopter les cuirasses pour en tenir lieu. Pendant les
longues guerres d'autrefois, la lance était l'arme de la noblesse ; mais ces
guerres ont rendu de plus en plus rares les nobles et bons chevaliers, preux et
exercés au maniement de la lance, ainsi que leurs grands chevaux bien dressés.
Beaucoup de gentilshommes ont dû abandonner la lance, faute de savoir s'en
servir ou de monter les chevaux qu'elle comporte ; ceux-là ont conservé une
partie de l'armure de leurs ancêtres, ont adopté le pistolet et, faute de
coursiers agiles et légers, ils ont employé de gros chevaux, lourds au trot et
au galop. C'est pour qu'on ne s'aperçût pas de leur infériorité qu'ils ont fait
croire à une invention nouvelle en s'appelant « les cuirasses ». (Livre II,
chapitre II.)
[69]
Rabutin.
[70]
3.050 cavaliers français (1.650 hommes d'armes, 1.100 chevau-légers, 300
arquebusiers), 2.500 reîtres et 21.300 hommes d'infanterie (2.400 Français,
L800 Suisses, 15.900 Allemands). « 10 nouvelles enseignes suisses rejoignirent
l'armée devant Amiens : M. de Jours y vint avec 8 ou 10 enseignes de la légion
de Champagne, et semblablement y arrivèrent 12 vieilles enseignes revenant de
Ferrare, que l'on nommait le Tercio d'Italie, sous la charge du colonel La
Môle. Les compagnies de M. de Termes, défaites à Gravelines, y vinrent avec la
maison du Roi, ses gardes, et un grand nombre de gentilshommes pour leur
plaisir. D'autre part, on disait que Philippe II avait été renforcé par un
grand nombre de régiments allemands. » (Rabutin.)
[71]
« Les deux armées se fermèrent et se remparèrent de tranchées, flanquées et
armées d'artillerie, comme si elles se fussent l'une et l'autre attendues à
soutenir un siège dans leur camp. Dans la soirée du 4 septembre, M. de Nemours,
général sur toute la cavalerie légère, alla donner une strette et camisade aux
ennemis. Ce prince de gentil esprit, prompt et vaillant, ayant fait égorger les
sentinelles endormies ou étonnées, entra bien avant dans le camp de
l'avant-garde du duc de Savoie, donna l'alarme à toute l'armée, coupa les
cordes des tentes, et pénétra jusqu'à l'artillerie, qui lui resta abandonnée
pendant plus d'une heure. Quand il vit que les grosses troupes commençaient à
se remuer, et qu'il s'exposait à ce qu'on lui coupât la retraite, il se retira
de bonne heure sans aucune perte. Le baron de Bueil alla brider une partie des
faubourgs d'Arras en se disant Bourguignon. » (Rabutin.)
[72]
« Le 29 janvier, 120 vaisseaux flamands en anglais débarquèrent, devant le
Conquet, 7.000 hommes, qui saccagèrent le village. M. de Kermison, après avoir
amassé, en 12 heures, 6.000 gentilshommes ou paysans, tant de cheval que de
pied, rencontra 4 enseignes flamandes, qui s'étaient jetées dans la campagne
pour butiner ; il en massacra ou en prit 5 ou 600. Ces 7.000 hommes, qui
étaient l'avant-garde d'une armée qu'on formait à l'île de Wight pour conquérir
Brest, remontèrent dans leurs navires en apprenant que les communes de Léon et
de Cornouailles se levaient en niasse, au nombre de 30.000 hommes, pour
reprendre le Conquet. Les premiers vaisseaux furent rejoints en mer par un
renfort de 30 voiles ; mais les communes côtoyèrent cette flotte jusqu'à Roscoff,
et empêchèrent un nouveau débarquement. M. d'Etampes, lieutenant du Roi au
duché de Bretagne, réunit près de 8.000 chevaux, 15.000 hommes de pied, et
munit de bonnes garnisons les places de Brest et de Saint-Malo. La flotte
anglo-flamande s'évanouit comme elle était venue, ayant fait seulement montre.
» (Rabutin.)
[73]
Montluc.
[74]
La fille de Henri II, Elisabeth de France, épousa le roi d'Espagne, et
Marguerite de Valois, sœur de Henri 11, le duc de Savoie. « Celui-ci recouvra,
en une heure, dit Brantôme, tous les biens et terres perdus depuis 30 ans. Il
reçut force argent et bonne pension tant d'un côté que de l'autre, et même
(chose inouïe !), deux compagnies de 100 hommes d'armes, l'une du roi de
France, appointée et payée, dont M. de Montravel était le lieutenant, et
l'autre du roi d'Espagne, entretenue de même, l'une pour servir l'Espagne,
l'autre pour servir la France. »
[75]
« Le traité de Cateau-Cambrésis marqua le terme des ambitions et des
guerres conquérantes des rois de France au-delà des Alpes ; politique peu
judicieuse qui, depuis quatre règnes, avait compromis et usé les forces de la
France dans des expéditions aventureuses, en dehors de sa situation
géographique et de ses intérêts naturels et permanents. » (Guizot, Histoire
de France, chap. XXXI.)
[76]
Tavannes.
[77]
« Henri II donna imprudemment commencement aux divisions de la France par
l'accroissement immodéré des deux maisons de Guise et de Montmorency, qu'il fit
si grandes, au contraire des maximes que doivent observer les souverains, de
n'élever ni exalter si extraordinairement leurs sujets, que les malheurs de la
France leur sont attribués. » (Tavannes.)