ORIGINES DE LA TACTIQUE FRANÇAISE

BATAILLES D'AUTREFOIS

 

ÉPOQUE DE TRANSITION - 1453-1465

 

CHAPITRE XX. — LA JEUNESSE DE LOUIS XI.

 

 

CAMPAGNE DE 1465.

L'Anglais chassé, la féodalité restait debout, plus menaçante que jamais pour l'unité nationale.

Mais, l'héritier turbulent de Charles VII, le nouveau roi Louis XI[1], disposait de deux puissants moyens de résistance : l'armée de la revanche et son génie politique.

 

Il voulut d'abord essayer de la force et s'attaquer, en bataille rangée, au chef de la Ligue du bien public[2], à son redoutable vassal, Charles de Bourgogne.

C'est à Philippe de Commines, au conseiller et à l'ami de Charles le Terrible, que nous avons emprunté ces précieux renseignements sur la campagne de 1465.

Voici le journal d'opérations de ce témoin oculaire, qui devint l'historiographe de Louis XI, quand la fortune se fut déclarée contre son premier maître.

 

« L'armée du comte de Charolais pouvait être de 1.400 hommes d'armes, mal armés, mais fort bien montés et bien accompagnés, car peu vous en eussiez vu qui n'eussent cinq ou six grands chevaux.

« D'archers il en pouvait bien avoir 8 ou 9.000, bien choisis. Tous étaient à cheval, sauf ceux qui conduisaient l'artillerie, qui était belle et grande, avec fort grand nombre de charrois. »

 

Charles marcha de Noyon jusqu'à Saint-Denis, point de jonction qu'il avait assigné aux seigneurs coalisés. Il était observé et suivi de près par la seule compagnie d'ordonnance du maréchal Joachim[3], qui se jeta dans Paris pour en fermer les portes.

A Saint-Denis, le comte de Charolais trouva, pour tout renfort, un envoyé du duc de Bretagne, qui l'engagea à marcher à la rencontre de son maître. De plus, il apprit que le roi, après une pointe en Bourbonnais contre le duc de Bourbon qui s'était déclaré son ennemi, « revenait à grandes journées pour se mettre dedans Paris », et qu'il avait empêché la jonction des Bretons avec les Bourguignons[4].

 

« Lors, le comte de Charolais se délibéra aussi de marcher au-devant du Roy.

« Il s'en alla loger à un village près Paris appelé Longjumeau, et il mit le comte de Saint-Pol avec son avant-garde à Montlhéry, qui est à deux lieues plus loin.

« Des espies et chevaucheurs furent mis aux champs pour savoir la venue du Roy et quel chemin il tenait.

« On choisit lieu et place pour que l'avant-garde combattît audit Longjumeau, où elle devait se retirer si le Roy venait. »

 

Cependant le roi avait rappelé à lui le comte du Maine, qui observait l'armée bretonne ; « il disposait de 2.200 hommes d'armes de son ordonnance, de l'arrière-ban du Dauphiné et de 40 à 50 gentilshommes de Savoie, gens de bien.

« Il ne voulait pas combattre, mais seulement entrer dans Paris, sans s'approcher du camp bourguignon.

 

« Le roi avait ordonné son armée en trois batailles :

« Dans la première, appelée avant-garde, était monseigneur Pierre de Brézé, chevalier, seigneur de la Varenne et sénéchal de Normandie, le fils du comte de Noyrenton, les seigneurs de Barbazan, de Malortie, Floquet, Salzart et autres capitaines et gens d'armes ;

« En la seconde, ou bataille, était le roi avec plusieurs grands seigneurs et capitaines ;

« La tierce, ou arrière-garde, était menée par le comte du Maine, oncle du roi, qui disposait de 7 à 800 hommes d'armes.

« Dans ces trois batailles il y avait 2.200 hommes d'armes portant lances, les mieux en point et les mieux montés que gens d'armes fussent oncques.

« Là était la fleur des hommes d'armes, toute la puissance du roi de France. Les archers et autres gens de guerre étaient aussi en grand nombre. bien que plusieurs, qui étaient mal équipés et à pied, fussent demeurés en arrière, à cause du long chemin que le roi venait de faire en hâte[5]. »

« En confiant son avant-garde et aussi les guides au sénéchal de Normandie, Louis XI lui avait donné ordre d'éviter la bataille ; mais le sénéchal[6] dit en confidence à l'un des siens :

— « Je mettrai aujourd'hui le roi Louis et le comte de Charolais si près l'un de l'autre qu'il faudra être bien habile pour les démêler. »

Bataille de Montlhéry (17 juillet 1463).

« En effet, le 17 juillet, l'avant-garde royale se vint trouver auprès de Montlhéry, où Saint-Pol était logé.

« Celui-ci, en toute diligence, signifia cette venue au comte de Charolais, qui était à deux lieues de lui, avec la bataille, lui requérant : « qu'il le vînt secourir, car déjà ses hommes d'armes et archers s'étaient mis à pied et qu'il s'était clos de son charroi ; que faire sa retraite sur la bataille était impossible, car, s'il se mettait en chemin, ce semblerait être fuite. Or cette retraite mettrait en danger toute la compagnie. »

 

Charles lui envoya un renfort commandé par le Bit-tard de Bourgogne, puis il rejoignit l'avant-garde vers sept heures du matin[7].

« Déjà 5 ou 6 enseignes du Roy étaient arrivées un bord d'un grand fossé qui séparait les deux armées.

 

« Le comte de Charolais trouva Saint-Pol à pied ; ses Bourguignons se mettaient à la file à mesure qu'ils arrivaient. Tous les archers étaient déhoussés, chacun ayant un pal planté devant lui.

« Il y avait plusieurs pipes de vin pour les faire boire.

 

« Tous les engins à poudre étaient affûtés devant le front des archers[8].

« Messire Philippe de Lalain s'était mis à pied avec plusieurs bons chevaliers et écuyers, car entre les Bourguignons c'était un honneur de descendre avec les archers, afin que le peuple en eût plus d'assurance et combattît mieux.

« Ils tenaient cela des Anglais, avec lesquels le duc Philippe le Bon avait fait la guerre en France pendant sa jeunesse.

 

« Cependant le plus grand nombre des hommes d'armes bourguignons ne tarda pas à remonter à cheval ; cette double opération leur porta grand'perte de temps et dommage.

« Les gens du Roy venaient à la file, par la forêt de Torfou. Ils n'étaient pas 400 hommes quand nous les vîmes ; si on eût marché à eux incontinent, il semble qu'il n'y aurait pas eu de résistance, parce que ceux qui étaient derrière n'y pouvaient venir qu'à la file. Toutefois toujours croissait leur nombre[9].

 

« Pendant qu'autour du comte de Charolais, chacun disait son avis, il s'engagea une forte escarmouche au bout du village de Montlhéry, entre les archers des deux partis.

« Ceux du Roy, conduits par Poncet de Rivière, étaient tous archers d'ordonnance orfavérisés et bien en point.

« Les Bourguignons étaient plus nombreux, mais à pied, sans ordre et sans commandement, comme volontiers se commencent les escarmouches[10].

« Ils gagnèrent une maison, prirent deux ou trois huis (portes) et s'en servirent de pavois, puis ils descendirent dans la rue et mirent le feu à une maison. Le vent les servait, polissant la flamme vers les gens du Roy, qui commencèrent à désemparer, à monter à cheval et à fuir.

 

« Sur ce bruit et cri, le comte de Charolais se porta en avant.

 

« Ceux du Roy étaient vers le château de Montlhéry, avec une grande haie et un fossé en avant d'eux. Les champs étaient pleins de blés, de fèves et d'autres grains très-forts, car le territoire y était bon.

 

« Il avait été convenu dans l'armée bourguignonne qu'on marcherait en trois fois, à cause de la distance qui séparait les deux lignes.

« Tous les archers du comte de Charolais marchaient à pied devant lui et en mauvais ordre. Au lieu de se reposer deux fois en chemin pour donner haleine aux gens de pied, le comte marcha tout d'une boutée.

« Dieu montra en cela que les batailles sont en sa main et qu'il dispose de la victoire à son plaisir.

 

« Les gens du Roy, tous hommes d'armes[11], passèrent la haie par deux bouts, et quand ils furent assez près pour mettre les lances en arrêt, les hommes d'armes bourguignons rompirent leurs propres archers et passèrent par-dessus, sans leur donner loisir de tirer une seule flèche.

« Or les archers étaient la seule espérance de leur armée, car parmi les hommes d'armes, il n'y en avait pas 50, — à cause de la longue paix qu'avait eue la Bourgogne — qui eussent appris à coucher une lance en arrêt, et il n'y en avait pas 400 armés de cuirasses.

« Dieu voulut que l'aile droite, vers le château où était le comte de Charolais, vainquît sans trouver nulle défense.

 

« A l'aile gauche, il semblait au comte de Saint-Pol qu'il n'avait pas assez d'hommes d'armes pour résister aux gens qu'il avait devant lui ; mais on était si rapproché qu'il ne pouvait plus songer à changer son ordre de combat.

 

« L'avant-garde bourguignonne fut rompue à plate couture et chassée jusqu'au charroi, où se rallièrent quelques gens de pied.

« Le plus grand nombre s'enfuit jusqu'à la forêt qui était à près d'une demi-lieue, poursuivi par les nobles du Dauphiné et de la Savoie et par les gens d'armes des compagnies d'ordonnance.

 

« De son côté, le comte de Charolais poursuivit presque seul les gens du Roy jusqu'à une demi-lieue au-delà de Montlhéry. Personne ne se défendait devant lui, et il croyait déjà tenir la victoire.

« Deux de ses gentilshommes vinrent le chercher et le firent retourner à grand'peine.

« En traversant Montlhéry il trouva une flotte de gens de pied qui fuyaient. Il les chargea, bien qu'il ne lui restât pas 100 chevaux en tout. »

 

Blessé à la poitrine d'un coup de vouge, à la gorge d'un coup d'épée, Charles faillit être pris, devant la porte du château de Montlhéry, par les archers écossais de la garde du roi et par une quinzaine d'hommes d'armes.

 

« Il fut dégagé par les quarante archers qui restaient autour de son enseigne, et par le bâtard de Bourgogne, dont l'enseigne était si dépécée qu'elle n'avait pas un pied de longueur. »

 

Pendant une demi-heure le comte de Charolais essaya de rallier ses gens, qui venaient à lui par 10 et 20 hommes tant à pied qu'à cheval.

 

« Les blés étaient grands, la poussière terrible, tout le champ semé de morts et de chevaux.

« Le comte de Saint-Pol nous rejoignit ; son enseigne marchait droit à nous, en se grossissant de gens, à qui il faisait ramasser les lances qui étaient à terre. Nous nous trouvâmes à la fin 800 hommes d'armes. De piétons peu ou nuls.

« Sans le fossé et la grande haie, le comte de Charolais[12] aurait eu la victoire entière. »

 

Du côté du roi le comte du Maine s'enfuit avec 800 hommes d'armes.

« Jamais plus grande fuite ne fut des deux côtés[13] ; mais les deux princes demeurèrent aux champs.

« Du côté du Roy un homme d'État s'enfuit jusqu'à Lusignan, sans repaître ; du côté du comte, un autre homme de bien alla jusqu'au Quesnoy.

« Ces deux-là n'avaient garde de se mordre l'un l'autre.

 

« Au début de la bataille, il fut tiré plusieurs coups de canon qui tuèrent du monde des deux côtés.

« Chez les Bourguignons, quelques gens de cœur voulaient recommencer, mais la nuit venait.

« Le Roy se retira à Corbeil[14]. »

Le comte de Saint-Pol fit amener le charroi là où nous étions. On forma l'enceinte pour la nuit, et chacun se logea du mieux qu'il put.

 

« Il mourut 2.000 hommes des deux côtés[15] ; des gens de cheval il en mourut plus du parti du Roy, mais on y fit plus de prisonniers.

 

« Tout ce jour demeura encore monseigneur de Charolais sur le champ, fort joyeux, estimant la gloire être sienne, ce qui lui coûta bien cher, car depuis il ne voulut recevoir conseil de personne, et il se prit à aimer la guerre, passion qui entraîna sa perte et la ruine de sa maison. »

 

En somme, dans cette échauffourée de Montlhéry, pas de conception tactique, c'est une bataille de rencontre.

Les gens d'armes bourguignons commettent la même faute que la noblesse française à Crécy en passant, pour charger, sur le corps de l'infanterie.

Des deux côtés, une aile est victorieuse pendant que l'autre est mise en déroute.

Chaque armée passe la nuit dans l'anxiété, croyant à une nouvelle attaque, et le victorieux sera, au demeurant, le diplomate habile qui emploiera l'intrigue pour dissoudre la ligue, pendant que son adversaire s'arrêtera à fêter sa prétendue victoire[16].

Cependant Louis XI et Charles de Bourgogne avaient, l'un et l'autre, l'instinct de la guerre. Nous en trouvons la preuve dans le passage de la Seine et dans le duel d'artillerie de Conflans, que Commines a racontés.

 

PASSAGE DE LA SEINE.

Après Montlhéry, le duc de Berry, frère de Louis XI, et le duc François II de Bretagne avaient opéré, à Étampes, leur jonction avec le comte de Charolais.

 

« Comme il avait été conclu, tous les seigneurs quittèrent Étampes, après y avoir séjourné quelque peu de jours, et se dirigèrent sur Saint-Mathurin de Larchant et sur Moret en Gâtinais, pour y passer la Seine.

« Le comte de Charolais s'en alla loger en une grande prairie sur le bord de la rivière, et il fit crier que chacun apportât des crochets pour attacher ses chevaux.

« Il faisait mener sept ou huit bateaux sur charrois et plusieurs pipes (tonneaux), en intention de faire un pont sur la Seine, parce que les seigneurs n'y avaient pas de passage.

« Monseigneur de Dunois[17] l'accompagnait en litière, la goutte l'empêchant de monter à cheval ; son enseigne était portée derrière lui.

« Dès que les deux comtes vinrent à la rivière, ils firent mettre à l'eau les bateaux qu'ils avaient apportés, et ils gagnèrent une petite île qui était comme au milieu.

 

« Des archers descendirent sur la rive, et s'escarmouchèrent avec quelques gens de cheval, qui défendaient le passage sous les ordres du maréchal Joachim.

« Le lieu était mal avantageux pour les Royaux parce qu'il était fort haut, en pays de vignobles, et que du côté des Bourguignons, il y avait largement artillerie, conduite par Girauld, canonnier fort renommé.

« La cavalerie royale dut abandonner le passage et se retirer dans Paris.

 

« Le même soir, le pont fut dressé jusqu'à l'île, où le comte de Charolais fit tendre un pavillon pour y coucher avec 50 hommes d'armes de sa Maison.

« A l'aube, furent mis grand nombre de tonneliers en besogne pour faire pipes et, avant qu'il fût midi, le deuxième pont fut dressé jusqu'à l'autre rive de la Seine.

« Incontinent passa le seigneur de Charolais de l'autre côté, et il y fit tendre ses pavillons, dont il avait grand nombre. Il fit passer tout son ost et toute son artillerie par-dessus ledit pont, et il se logea en un coteau descendant à la rivière.

« Il faisait très-beau voir son ost, pour ceux qui étaient encore derrière.

 

« Le lendemain passèrent les ducs de Berry et de Bretagne et tout leur ost ; ils trouvèrent ce pont très-beau et fait en grande diligence. »

 

Le fait est que nous ne ferions pas mieux aujourd'hui, pour improviser un pont de campagne. Bateaux, tonneaux, radeaux : depuis César, les moyens n'ont pas changé.

 

L'ARMÉE DU BIEN PUBLIC.

« Quand toute l'armée du Bien Public que l'on estimait à 7.000 chevaux, tant bons que mauvais, eut passé la Seine, les seigneurs se délibérèrent de partir pour aller devant Paris, et ils mirent leurs avant-gardes ensemble.

« Tous les princes restèrent à leurs corps de bataille.

« Le comte de Charolais et le duc de Calabre prenaient grand'peine à faire tenir l'ordre à leurs batailles et chevauchaient bien armés.

« Mais les ducs de Berry et de Bretagne chevauchaient sur petites haquenées, à leur aise, armés de brigantines fort légères pour toute armure. Encore disait-on qu'il n'y avait que de petits clous dorés pardessus le satin, afin de moins leur peser.

 

« La fleur de l'est était la compagnie de Jean de Calabre.

« Il pouvait bien avoir 120 hommes d'armes bardés, tous Italiens et fort adroits ; avec eux 400 cranequiniers à cheval, du Palatinat, et 500 Suisses à pied, qui furent les premiers qu'on vit en ce royaume.

Ce sont ces Suisses qui ont créé la renommée de ceux qui vinrent depuis, car ils se gouvernèrent très-vaillamment en tous les lieux où ils se trouvèrent.

« Toutes ces compagnies chevauchèrent jusqu'au pont de Charenton, lequel fut bientôt gagné sur quelque peu de francs-archers qui le défendaient.

« Toute l'armée passa, et le comte de Charolais établit son quartier entre le pont de Charonton et sa maison de Conflans, sur le bord de la Seine.

« Il fit former une vaste enceinte de son charroi et de son artillerie[18], et il mit tout son ost dedans. Avec lui se logea le duc de Calabre ; les ducs de Berry et de Bretagne s'établirent à Saint-Maur-des-Fossés avec une partie de leurs gens ; tout le reste se logea à Saint-Denis. »

C'est ce qu'on appela les lignes de Conflans.

 

LES LIGNES DE CONFLANS.

« Cependant le roi de France avait rassemblé à. Paris grosse armée et grandes gens d'armes[19]. »

 

« Après onze semaines d'escarmouches, » le roi envoya un jour, de grand matin, 4.000 francs-archers vis-à-vis de l'hôtel de Conflans, sur le bord de la rivière.

« Les nobles de Normandie et quelques gens d'armes d'ordonnance demeurèrent dans un village[20], a un quart de lieue de là, séparés des francs-archers par une belle plaine.

« La Seine coulait entre les deux partis.

« Les gens du Roy commencèrent une tranchée vis-à-vis de Charenton, où ils firent un boulevard de bois et de terre jusqu'au bout de notre ost[21] ; ledit fossé passait par devant Conflans.

« Ils affûtèrent grand nombre d'artillerie, qui, d'entrée, chassa tous les gens du duc de Calabre hors du village de Charenton et les obligea à se réfugier, en toute hâte, dans le camp bourguignon.

« Cette artillerie tira d'abord sur le quartier du comte de Charolais ; deux coups vinrent par sa chambre pendant qu'il dînait[22].

 

« Le conseil des princes décida que toute l'artillerie de l'ost serait assortie contre celle du Roy.

« L'on fit de grands trous dans les murailles qui sont le long de la Seine, derrière l'hôtel de Conflans, et on y mit toutes les meilleures pièces, excepté les bombardes et autres grosses pièces, qui ne tirèrent point. Le reste fut mis là où il pouvait servir.

« Il y avait beaucoup plus d'artillerie du côté des seigneurs que du côté du Roy.

 

« La tranchée que les gens du Roy avaient faite du côté de Paris était fort longue ; toujours ils la poussaient plus en avant, jetant la terre de notre côté pour se garantir de l'artillerie, car tous étaient dans le fossé et nul n'eût osé montrer la tête.

« Ils étaient en un lieu plat comme la main, et en belle prairie.

« Je n'ai jamais tant vu tirer ; de notre côté on s'attendait à les déloger à force d'artillerie ; du leur, il venait chaque jour de Paris gens qui faisaient bonne diligence et n'épargnaient pas la poudre.

« Beaucoup dans notre ost firent des fossés en terre à l'endroit de leur logis, ou cherchèrent un abri dans les carrières.

« Ainsi se taudissait chacun, depuis trois ou quatre jours. La crainte fut plus grande que la perte, car il ne se perdit nul homme de nom.

 

« Et la vérité c'est que le Roy n'avait construit ces lignes que pour battre notre est d'artillerie et non pas en intention de combattre.

« Quand il vit ses ennemis jeter un pont sur la Seine, pour venir prendre ses retranchements à revers, il retira ses troupes.

« Les princes avaient donné l'ordre à maître Girauld, canonnier, de construire un pont de bateaux.

« Girauld réunit de grands bateaux de Seine, et il fit un pont assez large pour faire passer trois hommes d'armes de front, la lance sur la cuisse[23].

« En outre, il y avait six grands bateaux, qui auraient pu passer 100 hommes à la fois, et plusieurs petits pour porter l'artillerie qui devait protéger le passage.

« Les bandes qui devaient faire partie de l'expédition commencèrent à s'armer après minuit. En attendant le jour chacun entendit plusieurs messes et fit ce que bon chrétien fait en tel cas.

 

LA RETRAITE DU ROI.

« Mais soudainement nous entendîmes ceux du Roy qui étaient aux tranchées nous crier :

— « Adieu, voisins ! adieu ! »

 

« Incontinent ils mirent le feu en leurs logis, retirèrent leur artillerie et s'en retournèrent à Paris (1er octobre).

« Chacun alla se désarmer, très-joyeux de ce département.

 

« L'intention du Roy était de rompre la ligue sans mettre son État en péril de chose si incertaine qu'une bataille[24]. »

Toute la politique de Louis XI se résume en cette phrase de Commines.

Le roi si brave de Saint-Jacques et de Montlhéry trouva plus de profit à lutter patiemment, par d'habiles intrigues, contre les grands feudataires de la couronne, qu'a les assaillir en rase campagne.

 

Mais, pour appuyer sa politique, Louis XI organisa avec sa patience et son habileté habituelles, une puissante armée, qui l'aida à fonder l'unité française sur les ruines de la féodalité.

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 

 

 



[1] Charles VII était mort le 22 juillet 1461.

[2] Louis XI avait irrité Charles de Bourgogne, en obtenant de Philippe le Bon, en 1463, le droit de racheter les villes de la Somme (Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville et Saint-Valery), qui avaient été livrées par le traité d'Arras. Il avait porté atteinte aux prérogatives de la noblesse, eu lui retirant le droit de chasse ; enfin il s'était aliéné le clergé, la bourgeoisie et le peuple, en augmentant les impôts. Si bien que son frère, le duc de Berry, les ducs de Bretagne et de Bourbon prétendaient combattre pour le bien public, en se faisant les alliés de Charles de Bourgogne contre le roi de France.

[3] Joachim Rouault de Gamaches, maréchal depuis 1461. Défenseur de Beauvais contre le duc de Bourgogne, en 1472. Nous l'avons vu se distinguer à Formigny.

[4] « Le roi de France était au pays de Bourbonnais, où il guerroyait le duc de Bourbon, et empêchait que les ducs de Berry et de Bretagne ne se rejoignissent, pour aller à Saint-Denis vers le comte de Charolais, lorsqu'il fut averti que le comte de Charolais et toute son armée avaient passé les rivières de Somme, d'Oise et de Seine.

« Le roi se conclud de premier combattre le comte de Charolais. Il chevaulcha, le 14 juillet, tant de jour que de nuit, lui et son ost, 24 lieues, et alla prendre Bite à Étampes ; le lendemain, il était à Chartres, à 3 lieues du Mont-le-Héry.

« Le 16 juillet, devant le jour, le roi se délogea de Chartres et, un peu avant le soleil levant, lui et son année se trouvaient sur le Montle-Véry, dessous lequel mont ils virent le comte de Charolais et toute son armée.

« Ce voyant, le roi fit mettre ses gens eu ordonnance de bataille. »

(Mémoires de Jacques du Clereq, escuyer, seigneur de Bauvoir-en-Ternois, de 1448 à 1467.)

[5] Du Clercq.

[6] Brézé fut tué l'un des premiers.

[7] « Quand le comte de Charolais aperçut sur le Mont-le-Thiry, le roy de France et son ost, il assembla tous ses gens et fit aussi trois batailles :

La première était menée par le comte de Saint-Pol ; la deuxième, par le prince eu personne, et la tierce par Antoine, bâtard de Bourgogne. Il fit joindre ces batailles ensemble, et les fit enclorre de son charroi par derrière, et affuster tous ses engins à poudre devant. Chaque archer avait un pieuchon pour ficher en terre devant luy, et empêcher les chevaux qu'ils n'enfondrassent sur eux, quand le roi et son armée viendraient leur courre sus et combattre. » (Du Clercq.)

Remarquons que, pour remplir le large intervalle qui sépare l'avant-garde bourguignonne (Saint-Pol) du corps de bataille (Charolais), ce sera l'arrière-garde (Bâtard de Bourgogne) qui formera le centre de la ligne de bataille.

[8] « Le roi de France et son ost furent, en l'espace de 4 heures ou plus, sans assaillir le comte de Charolais, bien qu'ils fussent b un trait d'arc près l'un de l'autre. Pendant ce temps, le comte de Charolais faisait jeter ses engins sur les gens du roi ; ils en tuèrent plusieurs.

Les gens du roi ne descendirent ni ne firent mine d'assaillir, mais le roi lit aussi jeter ses engins à poudre, dont il n'avait pas autant que le comte, car tous n'étaient pas encore venus, et quand tous eussent été venus, il n'y en aurait eu que guère, au regard de ceux du comte. » (Du Clercq.)

[9] « Durant ce temps, plusieurs des gens du roi commencèrent à tourner autour de l'ost du comte, comme pour l'advironner ou pour lui donner le soleil dans l'œil » (Du Clercq.)

[10] C'est le combat en tirailleurs.

[11] « Le roi fit partir environ 300 hommes d'armes, la lance sur la cuisse, sans un valet, qui vinrent donner du côté du comte de Charolais. Celui-ci les chargea, leur porta moult grand dommage et poussa presque seul jusqu'au château. Au retour, il fut assailli par plusieurs Français qui lui crièrent de se rendre ; mais, courageusement, il soutint l'assaut de ses ennemis. Alors, le fils de son médecin, nommé Robert Cotereau, monté sur un fort cheval, voyant son maitre en ce danger, se vint fourrer au milieu de ce débat, l'épée au poing, et il fit éloigner de cette place le Français qui tenait le comte moult de près. Le comte fut ainsi garanti pour cette fois, et prestement il fit chevalier ledit messire Robert Cotereau. » (Mémoires d'Olivier de la Marche, de 1435 à 1492.)

[12] « Par sa vaillance et ses paroles, il donna tel courage au peu de gens qui lui étaient demeurés, que chacun s'y bouta hardi comme un lion, et qu'ils reboutèrent les gens du roi. » (Du Clercq.)

[13] « Le capitaine bourguignon Rabadaghem, qui avait déjà couru 2 lieues avec 4.000 combattants, s'en revint cependant quand un héraut du comte de Charolais fut venu lui dire que son maitre avait gagné la bataille. »

[14] « Le roi se tint sur le mont du château, depuis environ 7 heures jusqu'au soleil couchant, où il partit. Il arriva environ à 10 heures de la nuit, en la ville de Corbeil, à 6 lieues de Montlhéry, avec bien peu de ses gens, car beaucoup avaient fui. » (Du Clercq.)

[15] Du côté du roi : Pierre de Brézé, Floquet, Geoffroy la Hire ; du côté Bourguignon : Philippe de Lalaing, « lequel, par sa vaillance, fut en partie cause que les gens du roy furent reboutés », le seigneur de Ham, Philippe d'Ognyes. (Idem.)

[16] « A l'aurore, on reconnut que Montlhéry avait été évacué. Alors ce fut comme une ivresse dans le camp bourguignon, et Charles lui-même la partagea. Il rangea son armée en bataille, envoya des trompettes et des hérauts vers les quatre points de l'horizon pour publier, selon les prescriptions des livres de chevalerie, que si quelqu'un le requérait de combattre, lui, comte de Charolais, était prêt à recevoir le gage de combat. » (Théodore Benazet, Règne de Louis XI, Paris, Renouard, 1847.)

[17] Jean, bâtard d'Orléans, comte de Longueville et de Dunois, le défenseur d'Orléans, le victorieux de Patay et de Formigny, était de la ligue du Bien public contre Louis XI, comme il avait été de la Praguerie contre Charles VII. Les deux rois pardonnèrent à ce vaillant serviteur de la France, et il mourut paisiblement de la goutte, en 1468. Ce n'est pas la dernière surprise de ce genre que nous ménage l'histoire des grands hommes de guerre de la monarchie française.

[18] C'est le camp retranché de Castillon. Le comte de Charolais était un homme de guerre instruit, qui empruntait sa tactique aux capitaines et aux ingénieurs français, aussi bien qu'aux Anglais.

[19] Olivier de la Marche.

[20] Ivry.

[21] C'est toujours Commines qui parle.

[22] « Le duc de Calabre et le comte de Charolais prestement firent apporter cuves à vendanges (pour ce que grands vignobles sont en ce quartier), et de ce, firent gros boulevards, garnis de bonne artillerie, et tellement ils battirent du travers de la rivière, que les francs-archers normands qui étaient dans les tranchées n'osaient lever la tête. » (Olivier de la Marche.)

[23] « Les princes firent faire un pont sur la rivière, par lequel les éclaireurs bourguignons passaient. Tous les jours, il y avait grande escarmouche au-delà de l'eau. Quand les Français se venaient montrer, le duc de Calabre faisait prestement avancer sa petite compagnie de Suisses qui passaient l'eau, sans craindre les gens de cheval, car ils étaient communément 3 suisses ensemble, un piguenaire, un coulevrinier et un arbalétrier. Les Suisses étaient si duits à ce mestier, qu'ils se secouraient l'un l'autre au besoin. » (Olivier de la Marche.)

[24] Le traité de Conflans, avec le comte de Charolais, et celui de Saint-Maur avec les autres chefs de la ligue du Bien public, mirent fin à cette guerre (octobre 1465).