HIÉRARCHIE FÉODALE.
Sous
Charles le Chauve, les possesseurs des fiefs temporaires sont arrivés,
d'empiétements en empiétements, à l'hérédité de leurs terres ou de leurs
dignités (877). Les
milices, qui avaient fondé l'empire de Charlemagne, ont disparu. Devant le
pouvoir royal désarmé, se dresse la féodalité toute-puissante, avec son
organisation militaire, copiée sur l'organisation romaine. Les
petits propriétaires, les hommes libres sans terres, se réunissent, au moment
du danger, autour d'un plus riche et d'un plus fort, qui les protège contre
les incursions des voisins. Lui-même demande assistance à plus puissant que
lui. Ce puissant, à son tour, a un protecteur, et, de l'homme libre, la
hiérarchie militaire remonte jusqu'au Roi. En ces
temps de force brutale, les guerres sont fréquentes ; la paix n'est qu'une
trêve. Aussi l'association, créée par le danger, devient-elle une loi
sociale. Des
droits et des devoirs réciproques relient entre eux tous les propriétaires du
sol, et le service militaire, pendant 40 jours, reste la base du système
féodal. Ce
système porte en lui de grandes imperfections. Les terres changent souvent de
maître et les vassaux de suzerain ; si bien qu'un grand feudataire,
possesseur de plusieurs fiefs, peut devoir son épée à trois suzerains à la
fois. Quand
ces suzerains sont en guerre, leur commun vassal est bien obligé de devenir
traître et félon envers l'un d'eux. Dans
ces conditions, les grandes armées ne se rassemblent qu'a l'appel d'un prince
puissant. Cependant,
il suffira quelquefois, pour grouper les bannières de tant de suzerains, d'un
grand élan religieux comme les croisades, ou d'un entraînement patriotique,
provoqué par l'invasion. L'HOMME D'ARMES ET LE PIÉTON[1].
La
célèbre tapisserie de Bayeux nous montre les cavaliers normands de 1066
lançant un javelot, terminé par un fer barbelé, ou bien chargeant avec une
lance de trois mètres de longueur, terminée par un fer en losange et portant
une flamme Cette
lance, semblable à la lance moderne, se manœuvrait de la même façon. Au
temps de saint Louis, le chevalier est couvert de mailles, de la tête aux
pieds. Un bourrelet rembourré (cervelière), placé sur le capuchon, sert
d'assiette au heaume cylindrique, lacé en arrière par une courroie, et
souvent surmonté d'un cimier. Sur le haubert, une cotte de soie épaisse, aux armoiries
du chevalier, flotte par-dessus ses armes. Elle le protège, contre le soleil
et la pluie, en même temps que contre les traits d'arbalète. La
longue épée franque est conservée. Une croisière en travers de la garde en a
fait un pieux symbole, consacré à la défense des Lieux saints. Une dague
est suspendue au baudrier, emblème noble, qui soutient l'épée et se porte sur
les hanches. Vers
1250, l'homme d'armes adopte les ailettes[2], plaques de fer
quadrangulaires, attachées sous les aisselles et qui, joignant le heaume,
garantissent les épaules contre les coups de masse et de hache. Le
surnom de Charles, Martel, nous prouve que l'usage de la masse remonte
aux origines franques ; c'est pour s'en garantir que le heaume est adopté.
Joinville parle souvent de cette masse ; et même il nous la montre aux mains
des Sarrasins. La
masse est aussi une arme de piéton ; c'est celle des sergents d'armes,
l'infanterie d'élite de Philippe-Auguste. Les
manants, qui suivent à pied l'homme d'armes, sont armés de bâtons, d'arcs
ou d'arbalètes. On
appela bâton, jusqu'au XVe siècle, toute arme offensive autre que
l'épée. C'étaient la lance, la masse plombée, la hache à
fer carré ou à manche court, le fauchart, sorte de faux, ou la vouge,
lame droite ou recourbée, avec ou sans crochet, emmanchée au bout d'une
longue perche. Les
archers normands, à Hastings, ont un arc de 1m,50 de longueur ; à leur
ceinture ou à leur cou est attachée la trousse. Ils sont vêtus à la
légère, de braies et de justaucorps d'étoffe. Leurs sagettes,
lancées de bas en haut, décrivent une parabole et retombent de tout leur
poids, pour atteindre l'ennemi aux épaules, au visage, au bras. La main
droite de l'archer est couverte d'un gant de cuir et son avant-bras gauche
d'une plaque de fer courbée, destinée à préserver le poignet des atteintes de
la corde. Depuis
Louis le Gros (1108), les communes affranchies fournirent au roi de
France des bandes d'archers et de bidaux, armés de bâtons, ou des
compagnies d'arbalétriers. L'arbalète
fut interdite aux armées chrétiennes, comme trop meurtrière, par le concile
de Latran (1123)
; elle ne servit d'abord que contre les Infidèles ; elle se composait d'un
arc d'acier flexible, fixé en son milieu sur un arbrier, de 0m,63 à
0m,95 de longueur, contenant une rainure dans laquelle on mettait le carreau.
L'arbrier se terminait par une sorte de crosse, qu'on appuyait à l'épaule. La
corde tendue était arrêtée par un crochet de fer à détente, qui permettait de
faire partir le trait quand on avait visé. Dès le
XIIe siècle, l'arbrier de l'arbalète était muni à son extrémité d'un étrier,
pour passer le pied et faciliter le bandage de l'arc. L'arbalétrier logeait
la corde dans un crochet, suspendu par une forte courroie à sa ceinture et,
en redressant les reins, il amenait cette corde dans l'encoche de la noix. « Archers
et arbalétriers portent un grand pavois en osier ou en bois léger, de forme
ovale ou quadrangulaire et de 0m,40 à 0m,60 de largeur. « Dans
les siéges, les arbalétriers s'avancent à portée de trait, fixent leurs
pavois devant eux et tirent aux créneaux ou aux meurtrières pour en éloigner
les défenseurs. Si les couronnements des tours et courtines sont bien munis,
les machines de jet commencent par écrêter les défenses, puis les
arbalétriers et les archers, couvrant de leurs flèches ou de leurs carreaux
ces couronnements à peu près détruits, empêchent les assiégés de réparer les
brèches. « Ces
pavois servent encore à former la tortue quand on marche à l'assaut[3]. » ÉDUCATION DU CHEVALIER.
Au
moyen âge, la bravoure, l'adresse, la force, l'habileté du cavalier, jouent
le premier rôle. Au lieu de faire apprendre à son fils la tactique savante
des pédagogues de la Grèce ou du Bas-Empire, le noble baron ne veut même pas
qu'il sache lire. De
bonne heure, il le met à cheval, il lui apprend à rompre une lance, à manier
légèrement un lourd destrier, bardé de fer. Pendant les longues veillées de
l'hiver, le chapelain raconte les exploits des aïeux, pour faire entrer dans
l'âme du page ou de l'écuyer les sentiments de foi, d'honneur, de vaillance,
que doit avoir un chevalier. « Fay
ce que doiz et aveingne que peut ! » S'écrie
le parrain d'armes, en donnant l'accolade à l'écuyer qui a gagné ses
éperons et le nouveau chevalier prête, entre les mains de son parrain, le
serment d'être toujours : « Courtois
sans villenie, débonnaire sans folie, piteux vers les souffreteux, large et
appareillé de secourir les indigents, prêt et entabulé de détruire les
voleurs et les meurtriers, de juger sans amour et sans haine. » Il sait
que : « Chevalier
ne doit, pour paour de mort, taire chose où l'on puisse honte cognoistre, et
qu'il doit plus redouter honteuse vie que la mort. » C'est
le bon temps du courage personnel, de l'ardeur guerrière, de l'émulation
généreuse, du mépris du danger. C'est
la grande époque chevaleresque ; mais c'est aussi l'époque de
l'affranchissement des communes et leurs milices combattent à côté des
chevaliers. Ces
Gaulois aventureux, ces Kymris tenaces, ces Franks si fiers se sont peu à peu
mélangés, en échangeant leurs qualités et leurs défauts[4]. Menacés par l'étranger, ils
ont oublié les différences d'origine et, rangés sous l'oriflamme royale,
symbole de la patrie, nobles et petites gens ont scellé, dans le sang versé
en commun à Bouvines, l'avènement de la nation française. JOUTES ET TOURNOIS.
Pour
manier l'épée, la masse d'armes et la lourde lance qui, à, la fin du XIVe
siècle, avait jusqu'à 15 pieds (5 mètres) de longueur, pour dresser le
cheval de guerre, pour habituer les chevaliers à se former en escadrons sous
les bannières, à se déployer en haie pour charger, à. recevoir le choc
de l'adversaire en présentant l'écu au fer de la lance, enfin, pour le combat
d'ensemble comme pour la lutte corps à corps, il fallait de fréquents
exercices. Ces
exercices étaient le jeu, le passe-temps favori de la noblesse française.
C'était d'ailleurs une tradition germaine. « Dans
toutes les assemblées, dit Tacite, des jeunes gens sautent nus au milieu des
épées et des framées menaçantes ; pour eux, c'est un jeu, dont l'habitude a
fait un art. » Les
leudes de Louis le Germanique et de Charles le Chauve se livraient des
combats simulés, pendant lesquels les deux princes, survenant avec une troupe
d'élite, chargeaient les uns ou les autres, sans que jamais le jeu tournât à
la rixe[5]. Voilà
bien l'origine du tournoi, simulacre du combat d'ensemble. Quant à la joute,
c'est le combat singulier, le duel à la lance ou à l'épée. Dès le
XIe siècle, des règles précises sont établies pour empêcher ce plaisir de
devenir trop dangereux ; les bannières opposées luttent à armes courtoises,
c'est-à-dire avec des lances dont le fer est émoussé, des épées sans pointe
ni tranchant et des masses de bois. Le
prince appelant convoque ses chevaliers et ses écuyers ; puis il
envoie, par son roi d'armes, au seigneur qu'il a choisi pour
défendant, une épée rabattue, en signifiante du tournoy et bahourt,
pour lequel il le défie devant dames et damoiselles. Huit juges
diseurs sont choisis pour arbitres, mais les dames au tournoi ont le
droit de haute justice sur les chevaliers accusés de félonie, de mésalliance
et surtout de médisance envers elles. Un
baron, désigné pour être leur chevalier d'honneur, porte au bout de sa
lance l'écharpe de la Reine du Champ ; il suffit que, sur un signe de cette
Reine, il touche un tournoyeur avec l'écharpe, pour qu'aussitôt tous les
autres aient le droit de fondre sur le réprouvé. On le frappe jusqu'à ce que
les vengeances féminines aient trouvé satisfaction[6]. Quelquefois
on oblige la victime à descendre de cheval pour rester, à califourchon, sur
la barrière pendant toute la durée du tournoi. Après
cette épreuve, le chevalier est réhabilité, et nul n'a plus le droit de lui
reprocher le meschief, pour lequel il a été recommandé. Le
champ clos est un vaste rectangle, fermé par une double barrière, qui permet
aux valets de se garer des coups et d'éloigner la foule de l'enceinte. Deux
cordes parallèles séparent la lice en deux parties ; chaque troupe opposée a
son côté et son entrée particulière. La
veille du tournoi, les deux troupes de tournoyeurs viennent successivement faire
la montre devant les tribunes. Les chevaliers, n'ayant pour arme qu'un
bâton, sont suivis de leurs porte-bannière, l'enseigne roulée. Seuls, les
deux chefs ont leurs pennons au vent. Tous
jurent, en levant la main droite, par la foi et serment de leur corps et sur
leur honneur, de ne pas frapper d'estoc ni plus bas que la ceinture, et de se
conformer, en tous points, aux règles imposées par les juges. Le
lendemain, une demi-heure avant l'ouverture des lices, les dames se rendent
aux tribunes avec le chevalier d'honneur, les juges et le roi d'armes
; puis, l'appelant et le défendant entrent dans la lice à la tête des
tournoyeurs, chevauchant deux par deux et suivis de leurs porte-bannières.
Chaque troupe se forme contre les cordes, sur une ou deux lignes, pendant que
les écuyers à cheval et les valets à pied vont se ranger sur les côtés,
derrière les porte-bannières. Après
le salut aux dames, les deux batailles reculent pour prendre champ. Les
trompettes sonnent ; le roi d'armes crie trois fois : Coupez
cordes ! heurtez batailles, quand vous voudrez ! Les
cordes tombent et le tournoi commence. Dès le
premier choc, c'est une mêlée confuse ; les tournoyeurs s'animent,
s'acharnent, quelquefois les armures sont faussées et le sang coule. En 1240,
dans un grand tournoi, près de Cologne, 60 chevaliers périrent suffoqués par
la poussière ou écrasés par leurs chevaux. Le rôle
des écuyers est de donner à leurs maîtres des armes de rechange et, avec
l'aide des valets, de les remettre à cheval quand ils sont désarçonnés. Aussitôt
que les juges font sonner la retraite, les écuyers, portant pennons ou
bannières, sortent les premiers et les tournoyeurs doivent les suivre dans
l'ordre où ils sont entrés. Mais
les vaillants consentent rarement à se séparer ainsi. Souvent, il faut
que les chefs se jettent, la tête découverte et l'épée au poing, au milieu
des combattants pour les départir. Le
soir, la plus noble dame remet au vainqueur un joyau pour prix du tournoi. D'ordinaire,
la fête commence par des joutes. Des bannières sont plantées au milieu du
champ clos et deux chevaliers viennent rompre, jusqu'à trois lances, en
l'honneur de la dame dont ils portent les couleurs. C'est dans une joute
qu'Henri II fut mortellement atteint par Montgomery, son capitaine des gardes
(1559). Un
autre exercice de la chevalerie est le pas d'armes. Une bataille
défend un passage ou un pont contre une autre bataille qui veut le franchir.
Quelquefois on dresse, au milieu de l'enceinte, une tour de charpente qu'il
faut défendre ou attaquer : c'est le béhourt. Pour amuser l'assistance, on fait courir la quintaine aux pages et aux écuyers. Un mannequin, armé de toutes pièces, est monté sur un pivot au milieu de l'arène. Le jouteur, lancé au galop, essaye de le frapper en plein écu. S'il réussit, le mannequin tourne et lui livre passage, sinon les pièces de l'armure se disloquent et tombent sur la tête du maladroit, au grand plaisir de la noble assemblée. |
[1]
D'après Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, volumes V et VI.
[2]
Les ailettes sont les premières pièces d'armure de fer ou d'acier qui
apparaissent sur la maille, indépendamment du heaume ; elles conduisent peu à
peu l'homme d'armes à plaquer un grand nombre de pièces de fer détachées sur la
cotte de mailles, jusqu'au moment où celle-ci disparaît complètement pour faire
place à l'armure de plates....
« Les ailettes sont peintes, comme les écus, aux armes
du chevalier. A dater de 1325 elles sont remplacées par des rondelles de fer
attachées aux épaules. » (Viollet-le-Duc, Mobilier, volume V, page 15).
[3]
Viollet-le-Duc, Mobilier, volume VI, page 215.
[4]
« Du sein de la plus épouvantable confusion, où se choquent pêle-mêle les
débris d'une civilisation détruite, les mœurs sauvages des hordes germaniques,
les enseignements d'une religion nouvelle, nous voyons sortir un ordre
inattendu, une organisation puissante et belle, la féodalité, couronnée de la
chevalerie, son idéal. » (Demogeot, Idem, préface de 1851).
[5]
Viollet-le-Duc, Mobilier, volume III (Ve partie, Jeux, passe-temps).
[6]
Tout est à lire et à retenir dans le Dictionnaire du mobilier : la société
féodale, avec ses mœurs chevaleresques, y apparait en pleine lumière, depuis
l'époque carlovingienne jusqu'à la Renaissance. Le chapitre Tournoi et joute
(tome II, pages 333 à 407), est attrayant entre tous ; c'est une étude
littéraire autant qu'archéologique, car personne ne sait mieux que M.
Viollet-le-Duc prêter à la science le charme du roman.