LA LÉGION MANIPULAIRE.
Romulus
organisa militairement la cité qu'il avait fondée (753 avant J.—C.). Il
partagea son peuple en tribus, en centuries et en décuries. De
dix-sept à quarante-six ans, tous les Romains devaient le service actif.
Au-delà, s'ils étaient valides, ils faisaient encore partie de la réserve. 10
citoyens obéissaient à un décurion ; 10
décurions à un centurion, 10
centurions à 3 tribuns, qui recevaient directement les ordres du roi. Quand
on prenait les armes, 2 centuries, réunies sous une même enseigne (manipulus, poignée de foin au bout d'une perche), formaient un manipule,
commandé par l'un des deux centurions. Les
soldats étaient répartis, d'après leur valeur, leur degré d'instruction ou
leur ancienneté, en trois classes. Il y avait, en conséquence, trois sortes
de manipules ceux des triaires (vétérans), ceux des princes (soldats de 1re
classe) et ceux des
hastaires (soldats de 2e classe). Trois
manipules (un de chaque classe), disposés en profondeur, à 300 pieds (88 mètres) de distance, formaient la cohorte,
commandée par le premier centurion des triaires (triarius prior). L'effectif
de cette cohorte était de 300 hommes : 120 hastaires, 120 princes, 60
triaires[1]. 10
cohortes, placées côte à côte, formaient la légion, c'est-à-dire la réunion
tactique de 30 manipules, disposés en échiquier sur trois lignes (hastaires,
princes, triaires). Le chef
de la première cohorte (primus centurio ou primipilus) était le premier officier de
cette légion de 3.000 fantassins, qui comprenait, en outre, 300 cavaliers
patriciens (celeres), répartis en 10 escadrons (turma), de 30 cavaliers. L'escadron,
divisé en 3 décuries, était conduit par le premier de ses trois décurions. Les
trois tribuns de la légion la commandaient, à tour de rôle. Servius
Tullius (578-534) porta la légion à 4.000
fantassins, en y ajoutant 1.000 hommes de troupes légères. Il
avait divisé, d'après leur fortune, les plébéiens en six classes. Les 18
premières centuries de la 1re classe fournissaient la cavalerie légionnaire (justus equilatus) ; le reste et les 4 classes
suivantes, l'infanterie pesamment armée (milites) ; La 5e,
l'infanterie légère (leris armatura) ; La 6e,
composée des citoyens les plus pauvres (proletarii, capite censi), était exemptée de la milice,
parce qu'elle ne pouvait pas supporter les frais de la guerre. Pour être
soldat légionnaire il fallait donc, à l'origine, être un citoyen aisé, ayant
à défendre sa fortune particulière en même temps que la chose publique ;
c'était un privilége, une qualité. « Se
donner pour soldat quand on n'en a pas le droit, est un délit grave[2] ». D'ailleurs
on ne devenait légionnaire qu'après un stage dans les troupes légères. Il
fallait avoir successivement fait partie des accensi
(ou
funditores), soldats surnuméraires, qui n'avaient, le plus
souvent, d'autres armes que la fronde et qui remplaçaient, au combat, les
morts ou les blessés, puis, des rorarii, nus
jusqu'à la ceinture, mais protégés par un bouclier rond, ou des ferentarii, sans bouclier. Les uns
et les autres n'avaient que des armes de jet, pour engager le combat et
harceler les lianes de l'ennemi[3]. ARIEMENT DES LÉGIONNAIRES.
Pendant
la deuxième guerre punique (542 avant J.-C.), les fantassins légers de la légion reçurent un
armement uniforme et prirent le nom de Vélites. Cet
armement se composait d'un casque de cuir sans panache (galea), d'une courte épée espagnole et de plusieurs javelines à bois
long et à fer très-aigu, servant de projectiles. Une
petite lanière (amentum), attachée en avant du centre de gravité de la
javeline, et dans laquelle le vélite engageait l'index, augmentait de
beaucoup la portée et la pénétration du trait. Après
l'apprentissage ou bien à la suite d'une action d'éclat, le vélite était
admis parmi les pesamment armés, il devenait Hastaire. On lui
donnait alors un casque de cuivre, surmonté de grandes plumes noires ou
rouges, une ceinture de for, une jambière (ocrea) pour la jambe droite, un grand
bouclier quadrangulaire (scutum), en bois léger recouvert de cuir, une longue
lance, une épée courte et deux javelots. Le prince
conservait le même armement ; mais le triaire n'avait pour armes
offensives que l'épée et le pilum, javelot composé d'une mince tige de
fer, longue de 3 pieds (0m,90), tantôt ronde et tantôt carrée, terminée par une petite pyramide
quadrangulaire ou par un harpon à quatre crocs. Cette tige était fixée à une
hampe de même longueur et de 0m,03 de diamètre, soit par une douille, soit
par une soie de 0m,15, traversée par une chevillette en fer. «
Suivant la vigueur du soldat qui le maniait, le pilum pesait de 850 à 1.125
grammes. Lancé à 30 mètres, c'est-à-dire à une distance suffisante pour
laisser au triaire le temps de mettre l'épée à la main, il avait une tige
assez longue pour faire à l'adversaire une profonde blessure, après avoir
traversé son bouclier. Dans tous les cas, il restait attaché à ce bouclier,
obligeant ainsi l'ennemi à baisser le bras gauche et à présenter sa gorge
découverte à la pointe effilée de la courte épée, à lame large et à deux
tranchants, qu'on appelait l'épée espagnole[4]. » Les
cavaliers légionnaires avaient l'armement des fantassins. Le harnachement du
cheval était une housse en drap ou en cuir, sans selle et sans étriers. « Les
armes des cavaliers, écrit Polybe 450 ans avant J.-C., sont à présent les
mêmes que celles des Grecs ; mais anciennement les cavaliers romains
n'avaient pas de cuirasses ; ils combattaient avec leurs simples vêtements,
ce qui leur donnait beaucoup de facilité pour descendre de cheval et pour y
remonter. « Comme
ils étaient dépourvus d'armes défensives, ils couraient de grands risques
dans la mêlée. D'ailleurs, leurs javelines étaient inutiles, pour deux
raisons : la première, c'est qu'étant minces et branlantes, elles ne
pouvaient être lancées juste, et qu'avant de frapper l'ennemi, la plupart se
brisaient, par le seul élan des chevaux ; la seconde, c'est que les
javelines, n'étant pas ferrées par le bout inférieur, ne pouvaient plus
servir quand elles s'étaient rompues. « Le
bouclier des cavaliers était fait de cuir de bœuf et assez semblable à ces
gâteaux ovales, dont on se sert dans les sacrifices. Dans aucun cas il
n'était assez ferme pour résister, mais il n'était plus d'aucune défense
quand la pluie l'avait amolli et gâté. « Les
cavaliers romains préfèrent l'armure des Grecs. En effet, les lances
grecques, roides et fermes, portent le premier coup juste, violent, et
s'emploient, tout aussi bien, par l'extrémité inférieure, qui est ferrée ;
les boucliers rigides sont excellents pour l'attaque et pour la défense. « De
tous les peuples, le peuple romain est celui qui abandonne le plus volontiers
ses coutumes pour en adopter de meilleures[5] ». TROUPES ALLIÉES.
Quand
les rois eurent vaincu les peuples du Latium, de la Sabine et de l'Étrurie,
ils leur imposèrent le service militaire. Les
alliés (sagittarii), armés d'abord de l'arc, dont
les Romains dédaignaient l'usage, faisaient le service de troupes légères et
se rangeaient aux ailes de la légion. Bientôt ils reçurent l'armement romain
et furent organisés en légions. La
cavalerie alliée, qui formait la plus grande partie de la cavalerie romaine,
se composait d'archers (equites sagittarii) et de lanciers (contarii), armés d'un léger bouclier rond
et d'une longue pique a, fer effilé, portant une croisière près de la
douille. ENSEIGNES.
La
légion avait quatre enseignes générales : le loup, le minotaure et le
sanglier, portées par des officiers éprouvés (aquiliferi) et gardées par des soldats d'élite (antesignani, postsignam), qui se plaçaient, avec elles,
en avant du manipule des triaires de la 1re cohorte. La
cohorte et l'escadron (turma) avaient le vexillum,
fanion carré, de couleur éclatante, suspendu à un bâton fixé en croix au bout
d'une lance. Le
manipule avait pour guidon (signum) une pique terminée par une main
ouverte ; la hampe supportait les couronnes, gagnées sur le champ de bataille
ou dans les assauts.
SIGNAUX.
Les
signaux, de jour ou de nuit, des manœuvres et du combat, étaient donnés par
des instruments différents : Le
clairon (tuba),
cône allongé, à étroite embouchure, en os d'abord, puis en airain, faisait
les sonneries du service de jour ; il indiquait le réveil, les distributions,
les repas. Il y
avait deux repas pour les vingt-quatre heures : le déjeuner, très-léger,
mangé debout (statarium prandium) et le souper (cana), qui réunissait l'escouade ;
les vélites venaient prendre part au souper. Au
combat, le clairon donnait le signal de l'attaque, de la poursuite ou de la
retraite. La
corne (cornu) était une corne de bœuf à embouchure
de métal ; plus tard, elle fut en airain. Elle sonnait aux porte-enseignes,
et indiquait le moment de planter ou d'enlever les aigles ; elle sonnait le
ralliement. La
trompette (buccina)
était un instrument recourbé comme un cor de chasse ; une barre transversale,
de 0m,50 environ, réunissait ses deux extrémités. Elle faisait les sonneries
du service de nuit, et indiquait les veilles[6]. Au
combat, elle sonnait la charge. Le lituus,
long tube d'airain, un peu recourbé à son extrémité supérieure, avait un son
perçant : c'était la trompette de la cavalerie. Chaque cohorte avait des musiciens (tibicines, cornicines, etc.), qui, en route, marchaient en tête. Ceux de la légion campaient à côté du légat ou du tribun qui la commandait. |
[1]
Ch. Lamarre, De la milice romaine depuis la fondation de Rome jusqu'à
Constantin, Dezobry, 1802.
Nous avons beaucoup emprunté à celte thèse de doctorat,
dont tous les éléments ont été recueillis dans les auteurs latins, avec une
grande érudition.
[2]
Digeste.
[3]
Tela, quæ ferrentur, non
quæ tenerentur.
(Végèce.)
[4]
Général Verchère de Reffye, Notice sur les armes d'Alise, Librairie
académique de Didier, 1864.
[5]
Polybe, liv. IV. — « ... Jamais l'orgueil n'empêcha nos ancêtres d'adopter les
institutions étrangères quand ils les trouvaient bonnes ; c'est ainsi qu'ils
empruntèrent aux Samnites leurs armes offensives et défensives. » (Salluste, Conjuration
de Catilina, ch. 51.) — « ... La principale attention des Romains était
d'examiner en quoi leur ennemi pouvait avoir de la supériorité sur eux, et
d'abord ils y mettaient ordre.... Si quelque nation tint de la nature ou de son
institution quelque avantage particulier, ils en firent d'abord usage. Ils
n'oublièrent rien pour avoir des chevaux numides, des archers crétois, des
frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens... » (Montesquieu, Grandeur et
décadence des Romains, ch. 2.)
Nous verrons les rois de France, à l'exemple des
Romains, prendre successivement à leur solde les archers génois, la cavalerie
albanaise, hongroise ou écossaise, l'artillerie milanaise, l'infanterie suisse,
les lansquenets et les reitres allemands. Eux aussi adoptaient les institutions
étrangères, quand ils les trouvaient bonnes.
[6]
Il y a, au musée de Saint-Germain, une trompette romaine en airain, dans un
parfait état de conservation.