Bérenger cherche à
secouer le joug d'Othon et à se venger des partisans d'Adélaïde. — Siège du
château de Canossa. — Une armée germaine fait lever ce siège. — Mort de
Ludolphe. — Soupçons contre Bérenger. — Tyrannie toujours croissante de ce
prince. — Plaintes à la cour de Germanie. — Le prêtre Adelmann. — Griefs de
Venise. — Reine se joint aux ennemis du roi de Lombardie. — Othon part pour
la Péninsule. — Défection des troupes de Bérenger. — Othon est couronné roi
de Lombardie à Milan, et empereur d'Occident à Rome des mains de Jean XII. —
Willa et Bérenger tombent aux mains du vainqueur. — Vaines intrigues
d'Adalbert, leur fils. — L'avènement d'Othon comme roi de Lombardie et
empereur est le terme définitif de l'influence française en Italie et le
triomphe de la puissance germanique dans la Péninsule.
De 952 à 962.
Othon,
lors de sa première apparition en Italie, s'était borné à y faire reconnaître
sa souveraineté, sans prendre explicitement le titre de roi des Lombards. En
se rendant aux vœux de l'impératrice Adélaïde, en pardonnant à Bérenger, en
le continuant lui et son fils dans la royauté de Lombardie, le prince germain
n'avait fait que prendre incomplètement possession de ce royaume. Avec un
homme tel que Bérenger, user de tant d'indulgence c'était compromettre un
premier triomphe, c'était s'exposer à un prochain repentir, et se préparer le
souci d'une invasion nouvelle. En effet, la haine de Bérenger et son besoin
de vengeance ne restèrent pas inactifs pendant les troubles de Germanie
suscités par la rébellion de Ludolphe, et qui, tout en étant pour Othon une occasion
de gloire immortelle, furent aussi un sujet de grave préoccupation pour ce
monarque. Le roi
de Lombardie, à la première nouvelle de cette révolte, avait rassemblé à la
hâte et dirigé contre le château de Canossa un nombreux corps de troupes pour
recommencer le siège de cette forteresse, occupée par celui qu'il considérait
comme la première cause de ses revers. L'intrépide Azzon, livré à ses seules
ressources, repoussa victorieusement pendant trois années les attaques des
troupes du despote ; mais le temps pouvait faire ce que n'avaient pu amener
des agressions de vive force ; les vivres, qu'il avait été impossible de
renouveler pendant un aussi long siège et un blocus des plus rigoureux,
commençaient à manquer dans la forteresse... Azzon, sachant l'empereur de
Germanie aux prises avec son fils rebelle, n'avait pas osé, tant qu'il avait
cru pouvoir soutenir le siège, invoquer son secours ; mais au moment d'être
réduit par les maladies et la famine, ce brave guerrier se décida à faire
connaître sa position désespérée au roi de Germanie. Othon, lorsque lui
parvint ce message, venait de se réconcilier avec son fils ; d'autres succès
récents contre les Hongrois et les Esclavons lui laissaient un moment de
trêve. Il se hâta d'envoyer ce même fils Ludolphe au secours du défenseur
d'Adélaïde[1]. À
l'approche de l'armée germaine, Bérenger leva prudemment le siège de Canossa.
Le fils d'Othon-le-Grand eut peu de peine à s'emparer de presque toute la
Lombardie, et il allait la soumettre toute entière, quand il fut arrêté dans
le cours de ses triomphes par une mort prématurée que l'on attribua
généralement au poison. Les soupçons durent se porter et s'arrêtèrent en
effet sur celui qui avait payé par le poison sa dette de reconnaissance
envers Lothaire, sur Bérenger, le cruel persécuteur de la veuve de sa
victime. Ludolphe,
par ses deux révoltes successives, avait donné de grands sujets d'affliction
à son père ; mais Othon avait pardonné au fils rebelle, et il pleura d'autant
plus amèrement le fils repentant et soumis, qu'il ne se sentit pas en mesure
de venger sur-le-champ le lâche attentat dont on accusait Bérenger. En effet,
au moment où lui parvint cette triste nouvelle, sa lutte contre les Hongrois
que Ludolphe avait dans le temps appelés à son aide, et dont le jeune prince,
réconcilié avec son père-, avait tenté plus tard mais vainement d'éloigner de
la Germanie, cette lutte venait de recommencer' plus active, plus acharnée
que jamais. Othon était condamné, avant de pouvoir venger la mort de son
fils, à soutenir pendant trois ans encore cette guerre, à laquelle enfin vint
mettre un terme son immortelle victoire sur les bords du Lech. Ce dut
être un temps de bien dure épreuve et d'intolérable oppression pour la
Lombardie, que ces trois années de répit accordées encore à son farouche
tyran. Les historiens du temps ne précisent pas toutes les vexations
auxquelles les citoyens de Lombardie furent en butte sous ce prince ombrageux
; mais une seule des mesures prises par Bérenger peut nous aider à comprendre
la situation des choses dans ce pays à cette triste époque. Condamné,
comme les despotes et les usurpateurs de tous les temps, à une vie
empoisonnée par d'incessantes méfiances et bourrelée de mortelles
inquiétudes, ne voyant autour de lui que trames contre son autorité, que
complots contre sa vie, Bérenger osa, ce qu'avant lui n'avait osé aucun roi
des Lombards, exiger de tous ses sujets, grands ou petits, ecclésiastiques ou
séculiers, des otages qui lui fussent garans de la fidélité et de la
soumission des familles. Jusqu'à présent, nous avons vu des rois de Lombardie
chercher ces sortes de sûretés dans le mode d'organisation de leurs milices.
Le but, s'il pouvait être le même, n'était pas du moins hautement proclamé,
et les moyens employés n'avaient rien qui pût, comme dans la mesure reprochée
à Bérenger, constituer entre les sujets et les rois un état de permanente
méfiance et d'hostilité ouverte. En
l'absence des diètes et des assemblées d'évêques que le despote avait
interdites, de peur qu'elles ne devinssent un centre de censure, un foyer de
rébellion, on en fut longtemps réduit à des doléances partielles dépourvues
d'autorité parce qu'il leur manquait cette force que seuls peuvent avoir des
griefs articulés au nom d'une assemblée nombreuse et compacte. On s'écrivait,
on échangeait ses plaintes pour se donner réciproquement le courage de
résister à la tyrannie : « On nous demande aussi des otages, écrivait à ses
collègues Atton, évêque de Vercelli, à nous qui sommes les prêtres du
Seigneur. Si jamais on avait le droit d'exiger de telles garanties, cela ne
devrait être que de ceux qui n'ont pas la crainte de Dieu : un homme sage et
chrétien ne fera pas pour la crainte des otages, ce qu'il ne doit pas faire
pour la crainte du Seigneur et le salut de son âme. Nous devons fidélité aux
rois nos maîtres, mais nous ne devons pas les servir autrement que nos
prédécesseurs ; s'il nous est possible d'y ajouter quelque chose, ce ne peut
être que pour quelque grande utilité publique, par l'autorité du pape et le
conseil des plus sages évêques[2]. » Mais si
toutes les plaintes étaient isolées, toutes aboutissaient à un centre commun
où elles prenaient la force et l'unité qui leur avaient manqué sur le théâtre
même de l'oppression ; et ce centre c'était la cour d'Allemagne où régnait
Othon, en qui chacun pressentait le grand homme dont le bras puissant devait
affranchir l'Italie des étreintes du plus honteux despotisme. Chaque
jour voyait grossir à cette cour le nombre des mécontents qui s'en venaient
demander justice du tyran, les uns articulant des griefs particuliers,
d'autres invoquant l'intérêt général. Othon
qui, lui aussi, était sollicité par un besoin personnel de vengeance et par
une secrète ambition à satisfaire dont la couronne de Charlemagne était le
but, Othon attendait impatiemment l'heure de marcher contre Bérenger. Mais il
lui fallait pour cela réduire des ennemis qu'il eût été trop dangereux de
laisser sur ses derrières avant de les avoir mis hors d'état de lui nuire. Parmi
les hommes les plus ardents dans leur haine contre Bérenger, on distinguait à
la cour de Germanie un prêtre du nom d'Adelmann. Nous dirons quelques
mots sur la cause de cette extrême irritation. On se
souvient qu'à la mort d'Ilduin, archevêque de Milan, Hugues, dans le
secret espoir d'élever à ce siège un de ses bâtards trop jeune encore pour
l'obtenir immédiatement, y avait fait appeler Aldéric, dont le grand âge
semblait promettre une prochaine vacance. Mais Hugues perdit le trône avant
la mort du vieil archevêque qui n'eut lieu qu'en 943. Dès que cette mort fut
connue, Bérenger, cette fois fidèle à un de ses engagements, avait voulu
imposer à ce siège l'intrigant Manassès. Une partie du clergé et du
peuple milanais l'avait secondé, tandis que l'autre portion de l'Église
milanaise et de la population s'était prononcée pour Adelmann, prêtre
lombard. Des troubles sérieux s'étaient élevés. Chacun des deux élus avait
pris le titre d'archevêque de Milan, sans avoir été consacré. Tous les deux
avaient fait main basse sur les revenus de cette métropole, l'une des plus
riches de l'Italie, et s'en étaient servi pour grossir le nombre de leurs
partisans, L'impérieuse
Willa, femme de Bérenger, avait soutenu avec ardeur la faction de
Manassès, que toute son influence n'avait pu cependant parvenir à faire
complètement triompher. Ce
déplorable schisme désola pendant plusieurs années l'Église de Milan ; il
durait encore en 953. Enfin les Milanais, fatigués de tant de scandales
ruineux, forcèrent les deux rivaux à se soumettre à une élection générale
dont le résultat fut l'éloignement de l'un et l'autre prélat, et la
consécration d'un troisième compétiteur, de Gualpert ou Walpert. Bérenger
n'endura qu'impatiemment l'outrage fait à sa créature à qui Willa voulut
conserver le vain titre d'archevêque de Milan ; et Adelmann, le cœur ulcéré
des obstacles que lui avaient suscités le roi et son impétueuse épouse, alla
grossir auprès d'Othon le nombre des plus violents adversaires de Bérenger. Aux
plaintes parties de tous les coins de la Lombardie était venue se joindre la
voix de Venise, demandant aussi au roi de Germanie satisfaction de ses griefs
contre Bérenger, et dont voici l'origine et la cause. Pendant
que le roi des Germains luttait contre la rébellion de son fils Ludolphe,
Pierre Candiano III[3], doge de Venise, avait eu de
son côté à réprimer une révolte parricide. Un de
ses fils qu'il avait fait nommer son collègue, s'étant joint à ses ennemis,
une lutte sanglante s'était engagée sur la place de Rialto. Le jeune
Candiano, battu, n'avait échappé que par l'exil au dernier supplice. Guy, un
des fils de Bérenger, était alors en possession du duché de Spoletti, dont le
roi de Lombardie avait dépouillé Théobald pour l'en investir. Le doge fugitif
vint lui demander asile et secours : Guy, avec l'agrément de son père,
fournit aux révoltés quelques navires armés, à l'aide desquels le jeune doge
proscrit porta pendant quelques années le trouble et la dévastation sur les
côtes de la république, inquiéta le commerce vénitien et lui fit
d'importantes captures. C'est contre ces actes de piraterie et contre
Bérenger, qui par son assistance en était le premier fauteur[4], que Venise avait cru devoir
réclamer. Enfin
Othon a battu et détruit les Hongrois sur les bords du Tech ; il peut, par
suite de cette mémorable victoire, disposer de ses forces, venger la blessure
faite en Italie à son cœur paternel, et répondre aux vœux qui, de Pavie, de
Milan et de Venise, s'étaient élevés vers lui pour le rendre juge et arbitre
des abus et des vexations dont l'Italie était depuis longtemps victime. Cette
couronne de Lombardie, que trop d'indulgence lui a fait conserver à Bérenger,
faiblesse qu'il a cruellement payée par la mort d'un fils, cette brillante
couronne, on la lui montre, on la lui offre... De toutes parts on le supplie
de passer dans la Péninsule et de s'asseoir sur ce trône qui si longtemps fut
un marchepied au trône impérial des Romains. Othon, qui semblait n'attendre
que d'avoir réduit les Hongrois pour se rendre à ces vœux, Othon, après la
victoire, hésite au moment d'accomplir un aussi grand acte. Les mêmes
appréhensions qui naguère tinrent en frein l'ambition du père,
viendraient-elles aussi enchaîner la résolution du fils ? L'exemple
d'Henri-l'Oiseleur exercerait-il, au moment où il faut agir, une influence ou
prudente ou insensée sur celui que le monde salue du nom d'Othon-le-Grand
? On
s'étonnait en Lombardie d'une hésitation qu'on ne savait expliquer, qu'on ne
pouvait comprendre Bérenger, qui sentait que son heure aurait sonné du jour
où Othon remettrait le pied en Italie, Bérenger ne se rendait pas mieux
compte d'une telle temporisation. La
cause, le secret de tout ce retard étaient à Rome ! Rome,
qui seule jusqu'alors avait donné la couronne impériale d'Occident, et ce
titre de César auquel aspirait la noble ambition d'Othon, Rome n'avait
rien dit encore, ou plutôt, comme nous l'avons vu, elle avait, par
l'influence d'Albéric, repoussé Othon sous le pontificat du vertueux Agapet
II. Cette fois le roi de Germanie voulait, comme jadis Charlemagne, n'arriver
dans la Péninsule qu'appelé par le souverain pontife, et n'y plus paraître
que pour y recevoir, de la main du successeur de saint Pierre, le diadème
impérial. Chose étrange ! le plus indigne des papes devait placer cette
brillante couronne sur le front du plus grand des rois. Albéric
était mort ; son fils Octavien avait hérité de son pouvoir en qualité de
patrice et de seigneur de Rome. Agapet
II, ayant suivi de près Albéric clans la tombe, le jeune Octavien avait eu
l'audacieuse pensée, à l'âge de dix-neuf ans, de réunir clans ses mains
l'autorité spirituelle et celle de prince temporel. Proclamé
patrice de Rome par les Romains, il s'était fait reconnaître pape sous le nom
de Jean XII par l'Église, que déjà il gouvernait depuis quatre années,
lorsque, de tous les points de la Lombardie, des prélats, mécontents de
Bérenger, lui demandèrent de joindre ses instances à leurs démarches pour
attirer Othon dans la Péninsule. Othon
n'attendait plus que le signal de Rome pour se décider à ce grand acte qui
opéra une immense révolution dans le monde. Il partit sur le simple signe
d'un enfant, sur l'appel d'un jeune voluptueux, sans pudeur et sans frein,
qui avait ajouté aux malheurs et à la honte de cette triste époque en osant
s'asseoir sur la chaire de saint Pierre. Le roi
de Germanie, avant de s'éloigner, veut assurer sa couronne à Othon, devenu
son fils aîné depuis la mort de Ludolphe. Le jeune prince, fils d'Adélaïde
avait alors sept ans. Une diète générale, réunie à Vormazia, le
proclame roi des Germains (961), et Othon-le-Grand part aussitôt après pour la Péninsule avec de
nombreuses troupes. Le
chroniqueur anonyme de Salerne[5] raconte qu'Adalbert, fils de
Bérenger, s'était porté au-devant des troupes germaines, à la tête d'une
armée de soixante mille combattans sur les bords de l'Adige. Mais là,
les comtes, les gouverneurs, tous les chefs de l'armée, entourant un jour le
jeune prince, lui déclarent qu'ils sont las du joug de son père ; que toute
l'armée est décidée à s'affranchir de cette intolérable oppression ; que
toute domination leur sera meilleure que celle de Bérenger, et qu'ils vont
prononcer sa déchéance. Cependant ces hommes dont la plupart peut-être ont
hâté de leurs vœux et de leurs instances la venue d'Othon, soit qu'une honte
secrète les ait subitement saisis à la veille de voir leur patrie envahie de
nouveau par des troupes étrangères, soit qu'ils aient été touchés par les
remontrances ou les prières d'Adalbert, ces chefs de l'armée, au moment
d'effectuer leur menace, semblent vouloir mettre de la mesure dans
l'explosion même de leur mécontentement. Le
souvenir de ce qui fut fait en faveur de Lothaire lors de l'expulsion de
Hugues, leur revient à la mémoire. Si leur haine poursuit Bérenger, elle ne
veut point atteindre son fils. Qu'Adalbert se rende à Pavie ; qu'il obtienne
de Bérenger une abdication immédiate, sans réserve ; qu'Adalbert prenne en
main les rênes de l'État, et, à ce prix, le concours de leurs armes est
garanti au nouveau roi. Que ce vœu s'accomplisse, et tous promettent de
combattre quiconque viendrait disputer la couronne à leur jeune monarque. Adalbert
se rend à la cour de Pavie. Bérenger,
sur le rapport de son fils, se montre disposé à un sacrifice dont il sent
l'inévitable nécessité. Mais Willa, la perverse et ambitieuse Villa, triomphe
de ce qu'elle appelle la lâche condescendance de son époux. Adalbert rapporte
à l'armée un refus formel du roi. Aussitôt les chefs irrités replient leurs
tentes, déclarent que Bérenger n'est plus leur maître, et désertent le camp
avec tous leurs guerriers. Le plus grand nombre court au-devant d'Othon et va
se ranger sous ses drapeaux. Ce
monarque pénètre en Italie, la traverse sans rencontrer ni obstacle, ni
résistance, et les portes de Pavie s'ouvrent à son approche. Bérenger
et sa famille avaient quitté la capitale sans chercher à la défendre. Les
princes et les prélats italiens accourent de toutes parts. Une diète se
réunit à Milan[6]. On y déclare Bérenger et son
fils Adalbert déchus du trône. Othon y est proclamé roi de Lombardie, et
reçoit en grande pompe, dans la basilique de Saint-Ambroise, la couronne
de fer des mains de Walpert, archevêque de Milan. Aussitôt
après cette solennité, Othon se dispose à joindre à ses deux couronnes
lombarde et germaine, celle de l'empire d'Occident qui l'attend à Rome ;
mais, avant de se diriger vers la capitale de la chrétienté, le royal époux
d'Adélaïde se fait précéder par des messagers chargés de remettre au jeune
pape Jean XII la déclaration suivante sous la forme du serment : « Si,
Dieu aidant, Rome me voit dans ses murs, j'élèverai de tout mon pouvoir la
sainte Église romaine et toi qui en es le chef : jamais la vie et les
honneurs dont tu jouis ne te seront enlevés ni par mes conseils, ni de mon
consentement ; jamais je ne tiendrai aucun placite dans Rome ; jamais
je ne rendrai une décision qui serait dans tes attributions ou dans celles du
peuple sans t'avoir consulté. Je te ferai restituer tout domaine, toute
contrée qui étant tombés en ma possession seraient reconnus appartenir au
Saint-Siège. Et tout seigneur à qui je confierai le gouvernement de l'Italie
promettra, par serment, protection et sûreté au souverain pontife et à ses
possessions[7]. » Othon
fit à Rome une entrée solennelle. Les mêmes honneurs, les mêmes acclamations
qui avaient salué la venue de Charlemagne, furent prodigués à l'heureux roi
de Germanie, qui reçut la couronne impériale des mains du pape, le 2 février
962. Jean
XII et le peuple romain lui prêtèrent le serment qu'avaient reçu le fils de
Pepin-le-Bref et ses successeurs à l'empire. De son
côté, le nouvel empereur combla le pape et le clergé de présents de toutes
sortes, et confirma les anciennes donations, tant de Pepin que de
Charlemagne, par un acte authentique écrit en lettres d'or, et conservé en
original au château Saint-Ange[8]. Azzon,
déjà fait comte de Canossa, ne pouvait être oublié dans les faveurs que
l'empereur répandit autour de lui à l'occasion de son sacre. L'impératrice
Adélaïde obtint pour lui les fiefs de Reggio et de Modène, et fit joindre à
ses titres celui de marquis[9]. La
famille de Bérenger s'était dispersée depuis l'invasion des troupes
germaines. La reine Willa avait entassé dans la forteresse du lac d'Orta,
qui lui servit de refuge, tous les trésors sauvés du naufrage par sa
cupidité. Othon se rendit maître, en deux mois, de ce château-fort, regardé
jusqu'alors comme imprenable. Il s'empara des riches coffres de Willa et
remit la reine en liberté. Willa courut rejoindre son époux qui s'était
réfugié à Montefeltro, dans un château situé sur un roc et qui ne
pouvait être réduit que par famine. Othon les y fit assiéger. Bérenger et
Willa, contraints de se rendre, furent envoyés à Bamberg, où le
premier mourut deux ans après ; sa veuve se retira dans un monastère. Le
jeune Adalbert se remua, intrigua quelque temps dans la Péninsule. Après
avoir fomenté, de concert avec l'imprudent Jean XII, des troubles à Rome et
attiré, sur son complice et sur la capitale du monde chrétien, des malheurs
que put bien atténuer mais non complètement leur épargner la magnanimité
d'Othon, Adalbert alla, comme autrefois le roi lombard Adelchis, fils de
Didier, fatiguer la cour de Constantinople, pour en obtenir, clans le but de
soulever et de reconquérir l'Italie, un secours qui ne lui fut jamais
accordé. Le reste de la vie de ce prince fut obscur aussi bien que sa mort. « Le
couronnement d'Othon à Rome, dit Muratori, fit passer l'empire romain, vacant
depuis la mort de Bérenger Ier, aux rois de Germanie, ou plutôt, selon
l'observation de quelques historiens, le rendit aux rois francs ; car la
Germanie portait le nom de France, et Othon s'appelait roi de la France
orientale, attendu que la Gaule portait le nom de France occidentale.
» Muratori
aurait pu ajouter que, par les femmes, Othon, comme Guy et comme les deux
Bérenger, descendait de Charlemagne, et qu'à ce compte le sceptre impérial ne
sortit pas en quelque sorte de la famille du grand fondateur de l'empire
d'Occident. Il peut
résulter de l'artifice et de la subtilité des mots, que le couronnement
d'Othon à Rome rendit l'empire aux rois francs ; mais, par le fait, Othon, ce
descendant de Charlemagne, ce roi de la France orientale, était surtout Saxon
et roi de Germanie. Son couronnement fut pour l'Italie le terme définitif
de la domination française, restée jusque-là indécise et comme tenue en
suspens, soit par la faiblesse des rois de France, soit par l'impéritie, la
crainte ou le dédain des princes d'Allemagne. L'état de transition cessa, la
transformation fut opérée, la révolution consommée L'empire fondé par
Charlemagne devint le partage d'un prince saxon, et l'Italie, longtemps
incorporée à l'empire (les Francs, fut dès lors soumise à l'empire germanique
; elle subit ainsi l'impulsion d'une politique nouvelle et l'influence
d'intérêts tout opposés. Cette
belle Péninsule, après la conquête d'Othon, fut loin de retrouver l'ère
heureuse des règnes de Pepin, de Bernard, de Louis II. On n'y connut guère de
meilleurs jours que du temps où nous avons vu les grands vassaux de
Bourgogne, de Provence et d'Italie, se disputer, dans des luttes sanglantes,
ce lambeau de l'empire d'Occident, cette riche dépouille des fils de
Charlemagne. La position des Italiens ne fit qu'empirer longtemps encore. Ce
qu'Othon-le-Grand concéda ou reconnut d'autorité aux pontifes romains, et ce
qu'il se réserva de cette autorité, devint bientôt, pour l'Italie toute
entière, sous son propre règne et sous des princes moins habiles que lui, une
cause fatale de mille calamités, et y fit couler, durant plusieurs siècles,
des flots de sang. Disons
toutefois, pour être juste, que l'Italie dut à ce grand prince un
inappréciable bienfait qui lui fit pardonner par la Péninsule bien des
rigueurs, ce fut l'établissement du gouvernement municipal... La
reconnaissance des Italiens pour cette institution salutaire les attacha aux
enfants d'Othon, et ils ne songèrent à secouer le joug de l'Allemagne que
lorsque la mort du dernier de ses descendants les dégagea de tout lien envers
la maison de Saxe[10]. Ainsi, les libertés municipales en Italie se trouvent devoir leur origine à une réaction de l'esprit des grandes monarchies personnifiées dans Othon-le-Grand, contre le génie féodal qui, après avoir fondé la puissance des carlovingiens, l'avait bientôt compromise par les seules conséquences logiques de son premier triomphe, et puis en avait complété la ruine par ses abus et ses excès. |
[1]
Quelques historiens, Donizon et plusieurs écrivains d'après lui, affirment
qu'Othon vint lui-même au secours de la forteresse où se défendait Azzon ;
qu'il défit l'armée de Bérenger dans la plaine de Canossa, à Fontana ; qu'il
l'emmena prisonnier en Germanie où ce prince mourut bientôt après. Ils ajoutent
qu'Adalbert fut reconnu par les Italiens roi de Lombardie, après ta défaite de
son père ; qu'il reprit le siège de Canossa ; que Ludolphe, alors seulement,
fut envoyé contre lui, et que le fils d'Othon fut tué d'un coup de lance par le
fils de Bérenger.
Des actes publics cités par les écrivains dont nous
avons adopté l'opinion, établissent la présence d'Othon en Germanie, quand les
autres le font combattre à Fontana, et la présence de Bérenger en Lombardie,
quand on le fait prisonnier à la cour du prince germain.
[2]
ATTO, De
Pressuris ecclesisticis. — SPILIC., t. 8. — BÉRAULT-BERCASTEL,
Histoire de l'Eglise, t. V, p. 64 et 65.
Ce même Atton a laissé quelques écrits où s'exhalent
d'autres plaintes et d'autres reproches que la conduite de Bérenger peut à la
vérité n'avoir pas seule dictés, mais dont une grande partie lui est bien
certainement applicable :
« Les princes peu religieux, dit ce prélat à l'occasion
des ordinations des évêques, méprisant les règles, veulent que leur seule
volonté l'emporte, et trouvent très mauvais que l'évêque soit élu par d'autres
que par eux, quel que soit son mérite, ou que l'on rejette celui qu'ils ont
choisi, quelle que soit son indignité. Ils ne comptent pour rien la science et
la vertu, et ne considèrent que les richesses, la parenté ou les services ;
l'une de ces qualités leur suffit. S'ils ne vendent pas les évêchés pour de
l'argent, ils les donnent à leurs parents ou à ceux qui leur font la cour.
D'autres sont tellement aveugles, qu'ils élèvent des enfants à l'épiscopat, et
font juges et docteurs ceux qui ont encore besoin des premières instructions.
Aussi ces évêques ordonnés contre les règles, sont-ils accusés sans respect,
opprimés injustement, chassés avec violence et quelquefois cruellement mis à
mort. »
On voit encore, par les plaintes d'Atton, que sous
Bérenger les ecclésiastiques mis en jugement, étaient distraits de ce qu'ils
appelaient leurs juges, selon les canons et les coutumes de l'Eglise.
« A présent, dit ce prélat, la puissance séculière
opprime souvent l'autorité de l'Église ; d'où il résulte, par la faute des
mauvais juges, que le crime ne fait point perdre la dignité épiscopale, et que
cette dignité ne met point à couvert de l'accusation. »
[3]
DANDULUS, in
Chronic., t. VII, Rer. italic.
[4]
Hâtons-nous d'ajouter, comme une des mille preuves que l'histoire fournit de
l'inconstance des peuples dans leurs affections ou leurs haines, que tandis que
la cour d'Othon se préoccupait des griefs de Venise contre Bérenger, Candiano
III vint à mourir, et que le sénat, les évêques et le peuple, qui avaient
solennellement juré de ne jamais plus accorder le titre de doge au jeune
Candiano, du vivant comme après la mort de son père, le proclamèrent
unanimement Doge sous le nom de Pierre IV. Trois cents barques furent envoyées
à Ravennes où vivait l'exilé, pour le ramener en triomphe à Venise. (MURATORI, Ann.
d'Ital., tom. V. — DARU,
Hist. de Venise, t. Ier.)
[5]
ANONYM. SALERNIT., t. II, p. 1.
Rer. ital., p. 299.
[6]
LANDOLPHE le
vieux, Hist. Mediol., liv. II, c. XVI, t. IV, Rerum italic., ann.
961.
[7]
GRATIONIUS, Dist.
63, c. XXXIII. — BARONIUS,
in Annal. eccles., anno 962.
[8]
Fidèle à ses engagements, Othon fit bientôt restituer à l'église romaine tout
ce que les petits tyrans d'Italie lui avaient enlevé. Il expédia en conséquence
des lettres patentes qui furent signées par lui, par les évêques et les plus
grands seigneurs. Une des principales conditions fut que, « suivant l'accord
fait autrefois avec le pape Eugène et ses successeurs, le clergé et la noblesse
romaine s'obligeraient par serment que l'élection du pape ne serait point
canonique, et que le pape élu ne serait point consacré qu'il n'eût, en présence
des ambassadeurs de l'empereur ou du roi son fils et de tout le peuple, fait
auparavant la même promesse que le pape Léon III avait, de sa bonne volonté,
faite sur ce sujet. » (DE
HESS., Hist.
Dan. — LIUTHPRAND,
lib. VI, cap. I. — BARONIUS,
ad ann. 961. — PUFFENDORFF,
Introd. à l'Hist. génér., t. V ; Emp. d'Allem., liv. V, chap.
II.)
[9]
Le brave et loyal Azzon fut l'aïeul de la célèbre comtesse Mathilde.
[10]
Annal. saxon. de Witikind. — Hist. des Rép. ital., par M.
Sismondi. — Biog. univ., publiée par Michaud, art. Othon-le-Grand.