HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

DEUXIÈME ÉPOQUE. — LIVRE TROISIÈME

 

CHAPITRE CINQUIÈME.

 

 

Bérenger cherche à secouer le joug d'Othon et à se venger des partisans d'Adélaïde. — Siège du château de Canossa. — Une armée germaine fait lever ce siège. — Mort de Ludolphe. — Soupçons contre Bérenger. — Tyrannie toujours croissante de ce prince. — Plaintes à la cour de Germanie. — Le prêtre Adelmann. — Griefs de Venise. — Reine se joint aux ennemis du roi de Lombardie. — Othon part pour la Péninsule. — Défection des troupes de Bérenger. — Othon est couronné roi de Lombardie à Milan, et empereur d'Occident à Rome des mains de Jean XII. — Willa et Bérenger tombent aux mains du vainqueur. — Vaines intrigues d'Adalbert, leur fils. — L'avènement d'Othon comme roi de Lombardie et empereur est le terme définitif de l'influence française en Italie et le triomphe de la puissance germanique dans la Péninsule.

De 952 à 962.

 

Othon, lors de sa première apparition en Italie, s'était borné à y faire reconnaître sa souveraineté, sans prendre explicitement le titre de roi des Lombards. En se rendant aux vœux de l'impératrice Adélaïde, en pardonnant à Bérenger, en le continuant lui et son fils dans la royauté de Lombardie, le prince germain n'avait fait que prendre incomplètement possession de ce royaume. Avec un homme tel que Bérenger, user de tant d'indulgence c'était compromettre un premier triomphe, c'était s'exposer à un prochain repentir, et se préparer le souci d'une invasion nouvelle. En effet, la haine de Bérenger et son besoin de vengeance ne restèrent pas inactifs pendant les troubles de Germanie suscités par la rébellion de Ludolphe, et qui, tout en étant pour Othon une occasion de gloire immortelle, furent aussi un sujet de grave préoccupation pour ce monarque.

Le roi de Lombardie, à la première nouvelle de cette révolte, avait rassemblé à la hâte et dirigé contre le château de Canossa un nombreux corps de troupes pour recommencer le siège de cette forteresse, occupée par celui qu'il considérait comme la première cause de ses revers. L'intrépide Azzon, livré à ses seules ressources, repoussa victorieusement pendant trois années les attaques des troupes du despote ; mais le temps pouvait faire ce que n'avaient pu amener des agressions de vive force ; les vivres, qu'il avait été impossible de renouveler pendant un aussi long siège et un blocus des plus rigoureux, commençaient à manquer dans la forteresse... Azzon, sachant l'empereur de Germanie aux prises avec son fils rebelle, n'avait pas osé, tant qu'il avait cru pouvoir soutenir le siège, invoquer son secours ; mais au moment d'être réduit par les maladies et la famine, ce brave guerrier se décida à faire connaître sa position désespérée au roi de Germanie. Othon, lorsque lui parvint ce message, venait de se réconcilier avec son fils ; d'autres succès récents contre les Hongrois et les Esclavons lui laissaient un moment de trêve. Il se hâta d'envoyer ce même fils Ludolphe au secours du défenseur d'Adélaïde[1].

À l'approche de l'armée germaine, Bérenger leva prudemment le siège de Canossa. Le fils d'Othon-le-Grand eut peu de peine à s'emparer de presque toute la Lombardie, et il allait la soumettre toute entière, quand il fut arrêté dans le cours de ses triomphes par une mort prématurée que l'on attribua généralement au poison. Les soupçons durent se porter et s'arrêtèrent en effet sur celui qui avait payé par le poison sa dette de reconnaissance envers Lothaire, sur Bérenger, le cruel persécuteur de la veuve de sa victime.

Ludolphe, par ses deux révoltes successives, avait donné de grands sujets d'affliction à son père ; mais Othon avait pardonné au fils rebelle, et il pleura d'autant plus amèrement le fils repentant et soumis, qu'il ne se sentit pas en mesure de venger sur-le-champ le lâche attentat dont on accusait Bérenger. En effet, au moment où lui parvint cette triste nouvelle, sa lutte contre les Hongrois que Ludolphe avait dans le temps appelés à son aide, et dont le jeune prince, réconcilié avec son père-, avait tenté plus tard mais vainement d'éloigner de la Germanie, cette lutte venait de recommencer' plus active, plus acharnée que jamais. Othon était condamné, avant de pouvoir venger la mort de son fils, à soutenir pendant trois ans encore cette guerre, à laquelle enfin vint mettre un terme son immortelle victoire sur les bords du Lech.

Ce dut être un temps de bien dure épreuve et d'intolérable oppression pour la Lombardie, que ces trois années de répit accordées encore à son farouche tyran. Les historiens du temps ne précisent pas toutes les vexations auxquelles les citoyens de Lombardie furent en butte sous ce prince ombrageux ; mais une seule des mesures prises par Bérenger peut nous aider à comprendre la situation des choses dans ce pays à cette triste époque.

Condamné, comme les despotes et les usurpateurs de tous les temps, à une vie empoisonnée par d'incessantes méfiances et bourrelée de mortelles inquiétudes, ne voyant autour de lui que trames contre son autorité, que complots contre sa vie, Bérenger osa, ce qu'avant lui n'avait osé aucun roi des Lombards, exiger de tous ses sujets, grands ou petits, ecclésiastiques ou séculiers, des otages qui lui fussent garans de la fidélité et de la soumission des familles. Jusqu'à présent, nous avons vu des rois de Lombardie chercher ces sortes de sûretés dans le mode d'organisation de leurs milices. Le but, s'il pouvait être le même, n'était pas du moins hautement proclamé, et les moyens employés n'avaient rien qui pût, comme dans la mesure reprochée à Bérenger, constituer entre les sujets et les rois un état de permanente méfiance et d'hostilité ouverte.

En l'absence des diètes et des assemblées d'évêques que le despote avait interdites, de peur qu'elles ne devinssent un centre de censure, un foyer de rébellion, on en fut longtemps réduit à des doléances partielles dépourvues d'autorité parce qu'il leur manquait cette force que seuls peuvent avoir des griefs articulés au nom d'une assemblée nombreuse et compacte. On s'écrivait, on échangeait ses plaintes pour se donner réciproquement le courage de résister à la tyrannie : « On nous demande aussi des otages, écrivait à ses collègues Atton, évêque de Vercelli, à nous qui sommes les prêtres du Seigneur. Si jamais on avait le droit d'exiger de telles garanties, cela ne devrait être que de ceux qui n'ont pas la crainte de Dieu : un homme sage et chrétien ne fera pas pour la crainte des otages, ce qu'il ne doit pas faire pour la crainte du Seigneur et le salut de son âme. Nous devons fidélité aux rois nos maîtres, mais nous ne devons pas les servir autrement que nos prédécesseurs ; s'il nous est possible d'y ajouter quelque chose, ce ne peut être que pour quelque grande utilité publique, par l'autorité du pape et le conseil des plus sages évêques[2]. »

Mais si toutes les plaintes étaient isolées, toutes aboutissaient à un centre commun où elles prenaient la force et l'unité qui leur avaient manqué sur le théâtre même de l'oppression ; et ce centre c'était la cour d'Allemagne où régnait Othon, en qui chacun pressentait le grand homme dont le bras puissant devait affranchir l'Italie des étreintes du plus honteux despotisme.

Chaque jour voyait grossir à cette cour le nombre des mécontents qui s'en venaient demander justice du tyran, les uns articulant des griefs particuliers, d'autres invoquant l'intérêt général.

Othon qui, lui aussi, était sollicité par un besoin personnel de vengeance et par une secrète ambition à satisfaire dont la couronne de Charlemagne était le but, Othon attendait impatiemment l'heure de marcher contre Bérenger. Mais il lui fallait pour cela réduire des ennemis qu'il eût été trop dangereux de laisser sur ses derrières avant de les avoir mis hors d'état de lui nuire.

Parmi les hommes les plus ardents dans leur haine contre Bérenger, on distinguait à la cour de Germanie un prêtre du nom d'Adelmann. Nous dirons quelques mots sur la cause de cette extrême irritation.

On se souvient qu'à la mort d'Ilduin, archevêque de Milan, Hugues, dans le secret espoir d'élever à ce siège un de ses bâtards trop jeune encore pour l'obtenir immédiatement, y avait fait appeler Aldéric, dont le grand âge semblait promettre une prochaine vacance. Mais Hugues perdit le trône avant la mort du vieil archevêque qui n'eut lieu qu'en 943. Dès que cette mort fut connue, Bérenger, cette fois fidèle à un de ses engagements, avait voulu imposer à ce siège l'intrigant Manassès. Une partie du clergé et du peuple milanais l'avait secondé, tandis que l'autre portion de l'Église milanaise et de la population s'était prononcée pour Adelmann, prêtre lombard. Des troubles sérieux s'étaient élevés. Chacun des deux élus avait pris le titre d'archevêque de Milan, sans avoir été consacré. Tous les deux avaient fait main basse sur les revenus de cette métropole, l'une des plus riches de l'Italie, et s'en étaient servi pour grossir le nombre de leurs partisans,

L'impérieuse Willa, femme de Bérenger, avait soutenu avec ardeur la faction de Manassès, que toute son influence n'avait pu cependant parvenir à faire complètement triompher.

Ce déplorable schisme désola pendant plusieurs années l'Église de Milan ; il durait encore en 953. Enfin les Milanais, fatigués de tant de scandales ruineux, forcèrent les deux rivaux à se soumettre à une élection générale dont le résultat fut l'éloignement de l'un et l'autre prélat, et la consécration d'un troisième compétiteur, de Gualpert ou Walpert.

Bérenger n'endura qu'impatiemment l'outrage fait à sa créature à qui Willa voulut conserver le vain titre d'archevêque de Milan ; et Adelmann, le cœur ulcéré des obstacles que lui avaient suscités le roi et son impétueuse épouse, alla grossir auprès d'Othon le nombre des plus violents adversaires de Bérenger.

Aux plaintes parties de tous les coins de la Lombardie était venue se joindre la voix de Venise, demandant aussi au roi de Germanie satisfaction de ses griefs contre Bérenger, et dont voici l'origine et la cause.

Pendant que le roi des Germains luttait contre la rébellion de son fils Ludolphe, Pierre Candiano III[3], doge de Venise, avait eu de son côté à réprimer une révolte parricide.

Un de ses fils qu'il avait fait nommer son collègue, s'étant joint à ses ennemis, une lutte sanglante s'était engagée sur la place de Rialto. Le jeune Candiano, battu, n'avait échappé que par l'exil au dernier supplice.

Guy, un des fils de Bérenger, était alors en possession du duché de Spoletti, dont le roi de Lombardie avait dépouillé Théobald pour l'en investir. Le doge fugitif vint lui demander asile et secours : Guy, avec l'agrément de son père, fournit aux révoltés quelques navires armés, à l'aide desquels le jeune doge proscrit porta pendant quelques années le trouble et la dévastation sur les côtes de la république, inquiéta le commerce vénitien et lui fit d'importantes captures. C'est contre ces actes de piraterie et contre Bérenger, qui par son assistance en était le premier fauteur[4], que Venise avait cru devoir réclamer.

Enfin Othon a battu et détruit les Hongrois sur les bords du Tech ; il peut, par suite de cette mémorable victoire, disposer de ses forces, venger la blessure faite en Italie à son cœur paternel, et répondre aux vœux qui, de Pavie, de Milan et de Venise, s'étaient élevés vers lui pour le rendre juge et arbitre des abus et des vexations dont l'Italie était depuis longtemps victime.

Cette couronne de Lombardie, que trop d'indulgence lui a fait conserver à Bérenger, faiblesse qu'il a cruellement payée par la mort d'un fils, cette brillante couronne, on la lui montre, on la lui offre... De toutes parts on le supplie de passer dans la Péninsule et de s'asseoir sur ce trône qui si longtemps fut un marchepied au trône impérial des Romains. Othon, qui semblait n'attendre que d'avoir réduit les Hongrois pour se rendre à ces vœux, Othon, après la victoire, hésite au moment d'accomplir un aussi grand acte. Les mêmes appréhensions qui naguère tinrent en frein l'ambition du père, viendraient-elles aussi enchaîner la résolution du fils ? L'exemple d'Henri-l'Oiseleur exercerait-il, au moment où il faut agir, une influence ou prudente ou insensée sur celui que le monde salue du nom d'Othon-le-Grand ?

On s'étonnait en Lombardie d'une hésitation qu'on ne savait expliquer, qu'on ne pouvait comprendre Bérenger, qui sentait que son heure aurait sonné du jour où Othon remettrait le pied en Italie, Bérenger ne se rendait pas mieux compte d'une telle temporisation.

La cause, le secret de tout ce retard étaient à Rome !

Rome, qui seule jusqu'alors avait donné la couronne impériale d'Occident, et ce titre de César auquel aspirait la noble ambition d'Othon, Rome n'avait rien dit encore, ou plutôt, comme nous l'avons vu, elle avait, par l'influence d'Albéric, repoussé Othon sous le pontificat du vertueux Agapet II. Cette fois le roi de Germanie voulait, comme jadis Charlemagne, n'arriver dans la Péninsule qu'appelé par le souverain pontife, et n'y plus paraître que pour y recevoir, de la main du successeur de saint Pierre, le diadème impérial. Chose étrange ! le plus indigne des papes devait placer cette brillante couronne sur le front du plus grand des rois.

Albéric était mort ; son fils Octavien avait hérité de son pouvoir en qualité de patrice et de seigneur de Rome.

Agapet II, ayant suivi de près Albéric clans la tombe, le jeune Octavien avait eu l'audacieuse pensée, à l'âge de dix-neuf ans, de réunir clans ses mains l'autorité spirituelle et celle de prince temporel.

Proclamé patrice de Rome par les Romains, il s'était fait reconnaître pape sous le nom de Jean XII par l'Église, que déjà il gouvernait depuis quatre années, lorsque, de tous les points de la Lombardie, des prélats, mécontents de Bérenger, lui demandèrent de joindre ses instances à leurs démarches pour attirer Othon dans la Péninsule.

Othon n'attendait plus que le signal de Rome pour se décider à ce grand acte qui opéra une immense révolution dans le monde. Il partit sur le simple signe d'un enfant, sur l'appel d'un jeune voluptueux, sans pudeur et sans frein, qui avait ajouté aux malheurs et à la honte de cette triste époque en osant s'asseoir sur la chaire de saint Pierre.

Le roi de Germanie, avant de s'éloigner, veut assurer sa couronne à Othon, devenu son fils aîné depuis la mort de Ludolphe. Le jeune prince, fils d'Adélaïde avait alors sept ans. Une diète générale, réunie à Vormazia, le proclame roi des Germains (961), et Othon-le-Grand part aussitôt après pour la Péninsule avec de nombreuses troupes.

Le chroniqueur anonyme de Salerne[5] raconte qu'Adalbert, fils de Bérenger, s'était porté au-devant des troupes germaines, à la tête d'une armée de soixante mille combattans sur les bords de l'Adige. Mais là, les comtes, les gouverneurs, tous les chefs de l'armée, entourant un jour le jeune prince, lui déclarent qu'ils sont las du joug de son père ; que toute l'armée est décidée à s'affranchir de cette intolérable oppression ; que toute domination leur sera meilleure que celle de Bérenger, et qu'ils vont prononcer sa déchéance. Cependant ces hommes dont la plupart peut-être ont hâté de leurs vœux et de leurs instances la venue d'Othon, soit qu'une honte secrète les ait subitement saisis à la veille de voir leur patrie envahie de nouveau par des troupes étrangères, soit qu'ils aient été touchés par les remontrances ou les prières d'Adalbert, ces chefs de l'armée, au moment d'effectuer leur menace, semblent vouloir mettre de la mesure dans l'explosion même de leur mécontentement.

Le souvenir de ce qui fut fait en faveur de Lothaire lors de l'expulsion de Hugues, leur revient à la mémoire. Si leur haine poursuit Bérenger, elle ne veut point atteindre son fils. Qu'Adalbert se rende à Pavie ; qu'il obtienne de Bérenger une abdication immédiate, sans réserve ; qu'Adalbert prenne en main les rênes de l'État, et, à ce prix, le concours de leurs armes est garanti au nouveau roi. Que ce vœu s'accomplisse, et tous promettent de combattre quiconque viendrait disputer la couronne à leur jeune monarque.

Adalbert se rend à la cour de Pavie.

Bérenger, sur le rapport de son fils, se montre disposé à un sacrifice dont il sent l'inévitable nécessité. Mais Willa, la perverse et ambitieuse Villa, triomphe de ce qu'elle appelle la lâche condescendance de son époux. Adalbert rapporte à l'armée un refus formel du roi. Aussitôt les chefs irrités replient leurs tentes, déclarent que Bérenger n'est plus leur maître, et désertent le camp avec tous leurs guerriers. Le plus grand nombre court au-devant d'Othon et va se ranger sous ses drapeaux.

Ce monarque pénètre en Italie, la traverse sans rencontrer ni obstacle, ni résistance, et les portes de Pavie s'ouvrent à son approche.

Bérenger et sa famille avaient quitté la capitale sans chercher à la défendre.

Les princes et les prélats italiens accourent de toutes parts. Une diète se réunit à Milan[6]. On y déclare Bérenger et son fils Adalbert déchus du trône. Othon y est proclamé roi de Lombardie, et reçoit en grande pompe, dans la basilique de Saint-Ambroise, la couronne de fer des mains de Walpert, archevêque de Milan.

Aussitôt après cette solennité, Othon se dispose à joindre à ses deux couronnes lombarde et germaine, celle de l'empire d'Occident qui l'attend à Rome ; mais, avant de se diriger vers la capitale de la chrétienté, le royal époux d'Adélaïde se fait précéder par des messagers chargés de remettre au jeune pape Jean XII la déclaration suivante sous la forme du serment :

« Si, Dieu aidant, Rome me voit dans ses murs, j'élèverai de tout mon pouvoir la sainte Église romaine et toi qui en es le chef : jamais la vie et les honneurs dont tu jouis ne te seront enlevés ni par mes conseils, ni de mon consentement ; jamais je ne tiendrai aucun placite dans Rome ; jamais je ne rendrai une décision qui serait dans tes attributions ou dans celles du peuple sans t'avoir consulté. Je te ferai restituer tout domaine, toute contrée qui étant tombés en ma possession seraient reconnus appartenir au Saint-Siège. Et tout seigneur à qui je confierai le gouvernement de l'Italie promettra, par serment, protection et sûreté au souverain pontife et à ses possessions[7]. »

Othon fit à Rome une entrée solennelle. Les mêmes honneurs, les mêmes acclamations qui avaient salué la venue de Charlemagne, furent prodigués à l'heureux roi de Germanie, qui reçut la couronne impériale des mains du pape, le 2 février 962.

Jean XII et le peuple romain lui prêtèrent le serment qu'avaient reçu le fils de Pepin-le-Bref et ses successeurs à l'empire.

De son côté, le nouvel empereur combla le pape et le clergé de présents de toutes sortes, et confirma les anciennes donations, tant de Pepin que de Charlemagne, par un acte authentique écrit en lettres d'or, et conservé en original au château Saint-Ange[8].

Azzon, déjà fait comte de Canossa, ne pouvait être oublié dans les faveurs que l'empereur répandit autour de lui à l'occasion de son sacre. L'impératrice Adélaïde obtint pour lui les fiefs de Reggio et de Modène, et fit joindre à ses titres celui de marquis[9].

La famille de Bérenger s'était dispersée depuis l'invasion des troupes germaines. La reine Willa avait entassé dans la forteresse du lac d'Orta, qui lui servit de refuge, tous les trésors sauvés du naufrage par sa cupidité. Othon se rendit maître, en deux mois, de ce château-fort, regardé jusqu'alors comme imprenable. Il s'empara des riches coffres de Willa et remit la reine en liberté. Willa courut rejoindre son époux qui s'était réfugié à Montefeltro, dans un château situé sur un roc et qui ne pouvait être réduit que par famine. Othon les y fit assiéger. Bérenger et Willa, contraints de se rendre, furent envoyés à Bamberg, où le premier mourut deux ans après ; sa veuve se retira dans un monastère.

Le jeune Adalbert se remua, intrigua quelque temps dans la Péninsule. Après avoir fomenté, de concert avec l'imprudent Jean XII, des troubles à Rome et attiré, sur son complice et sur la capitale du monde chrétien, des malheurs que put bien atténuer mais non complètement leur épargner la magnanimité d'Othon, Adalbert alla, comme autrefois le roi lombard Adelchis, fils de Didier, fatiguer la cour de Constantinople, pour en obtenir, clans le but de soulever et de reconquérir l'Italie, un secours qui ne lui fut jamais accordé. Le reste de la vie de ce prince fut obscur aussi bien que sa mort.

 

« Le couronnement d'Othon à Rome, dit Muratori, fit passer l'empire romain, vacant depuis la mort de Bérenger Ier, aux rois de Germanie, ou plutôt, selon l'observation de quelques historiens, le rendit aux rois francs ; car la Germanie portait le nom de France, et Othon s'appelait roi de la France orientale, attendu que la Gaule portait le nom de France occidentale. »

Muratori aurait pu ajouter que, par les femmes, Othon, comme Guy et comme les deux Bérenger, descendait de Charlemagne, et qu'à ce compte le sceptre impérial ne sortit pas en quelque sorte de la famille du grand fondateur de l'empire d'Occident.

Il peut résulter de l'artifice et de la subtilité des mots, que le couronnement d'Othon à Rome rendit l'empire aux rois francs ; mais, par le fait, Othon, ce descendant de Charlemagne, ce roi de la France orientale, était surtout Saxon et roi de Germanie. Son couronnement fut pour l'Italie le terme définitif de la domination française, restée jusque-là indécise et comme tenue en suspens, soit par la faiblesse des rois de France, soit par l'impéritie, la crainte ou le dédain des princes d'Allemagne. L'état de transition cessa, la transformation fut opérée, la révolution consommée L'empire fondé par Charlemagne devint le partage d'un prince saxon, et l'Italie, longtemps incorporée à l'empire (les Francs, fut dès lors soumise à l'empire germanique ; elle subit ainsi l'impulsion d'une politique nouvelle et l'influence d'intérêts tout opposés.

Cette belle Péninsule, après la conquête d'Othon, fut loin de retrouver l'ère heureuse des règnes de Pepin, de Bernard, de Louis II. On n'y connut guère de meilleurs jours que du temps où nous avons vu les grands vassaux de Bourgogne, de Provence et d'Italie, se disputer, dans des luttes sanglantes, ce lambeau de l'empire d'Occident, cette riche dépouille des fils de Charlemagne. La position des Italiens ne fit qu'empirer longtemps encore.

Ce qu'Othon-le-Grand concéda ou reconnut d'autorité aux pontifes romains, et ce qu'il se réserva de cette autorité, devint bientôt, pour l'Italie toute entière, sous son propre règne et sous des princes moins habiles que lui, une cause fatale de mille calamités, et y fit couler, durant plusieurs siècles, des flots de sang.

Disons toutefois, pour être juste, que l'Italie dut à ce grand prince un inappréciable bienfait qui lui fit pardonner par la Péninsule bien des rigueurs, ce fut l'établissement du gouvernement municipal... La reconnaissance des Italiens pour cette institution salutaire les attacha aux enfants d'Othon, et ils ne songèrent à secouer le joug de l'Allemagne que lorsque la mort du dernier de ses descendants les dégagea de tout lien envers la maison de Saxe[10].

Ainsi, les libertés municipales en Italie se trouvent devoir leur origine à une réaction de l'esprit des grandes monarchies personnifiées dans Othon-le-Grand, contre le génie féodal qui, après avoir fondé la puissance des carlovingiens, l'avait bientôt compromise par les seules conséquences logiques de son premier triomphe, et puis en avait complété la ruine par ses abus et ses excès.

 

 

 



[1] Quelques historiens, Donizon et plusieurs écrivains d'après lui, affirment qu'Othon vint lui-même au secours de la forteresse où se défendait Azzon ; qu'il défit l'armée de Bérenger dans la plaine de Canossa, à Fontana ; qu'il l'emmena prisonnier en Germanie où ce prince mourut bientôt après. Ils ajoutent qu'Adalbert fut reconnu par les Italiens roi de Lombardie, après ta défaite de son père ; qu'il reprit le siège de Canossa ; que Ludolphe, alors seulement, fut envoyé contre lui, et que le fils d'Othon fut tué d'un coup de lance par le fils de Bérenger.

Des actes publics cités par les écrivains dont nous avons adopté l'opinion, établissent la présence d'Othon en Germanie, quand les autres le font combattre à Fontana, et la présence de Bérenger en Lombardie, quand on le fait prisonnier à la cour du prince germain.

[2] ATTO, De Pressuris ecclesisticis. — SPILIC., t. 8. — BÉRAULT-BERCASTEL, Histoire de l'Eglise, t. V, p. 64 et 65.

Ce même Atton a laissé quelques écrits où s'exhalent d'autres plaintes et d'autres reproches que la conduite de Bérenger peut à la vérité n'avoir pas seule dictés, mais dont une grande partie lui est bien certainement applicable :

« Les princes peu religieux, dit ce prélat à l'occasion des ordinations des évêques, méprisant les règles, veulent que leur seule volonté l'emporte, et trouvent très mauvais que l'évêque soit élu par d'autres que par eux, quel que soit son mérite, ou que l'on rejette celui qu'ils ont choisi, quelle que soit son indignité. Ils ne comptent pour rien la science et la vertu, et ne considèrent que les richesses, la parenté ou les services ; l'une de ces qualités leur suffit. S'ils ne vendent pas les évêchés pour de l'argent, ils les donnent à leurs parents ou à ceux qui leur font la cour. D'autres sont tellement aveugles, qu'ils élèvent des enfants à l'épiscopat, et font juges et docteurs ceux qui ont encore besoin des premières instructions. Aussi ces évêques ordonnés contre les règles, sont-ils accusés sans respect, opprimés injustement, chassés avec violence et quelquefois cruellement mis à mort. »

On voit encore, par les plaintes d'Atton, que sous Bérenger les ecclésiastiques mis en jugement, étaient distraits de ce qu'ils appelaient leurs juges, selon les canons et les coutumes de l'Eglise.

« A présent, dit ce prélat, la puissance séculière opprime souvent l'autorité de l'Église ; d'où il résulte, par la faute des mauvais juges, que le crime ne fait point perdre la dignité épiscopale, et que cette dignité ne met point à couvert de l'accusation. »

[3] DANDULUS, in Chronic., t. VII, Rer. italic.

[4] Hâtons-nous d'ajouter, comme une des mille preuves que l'histoire fournit de l'inconstance des peuples dans leurs affections ou leurs haines, que tandis que la cour d'Othon se préoccupait des griefs de Venise contre Bérenger, Candiano III vint à mourir, et que le sénat, les évêques et le peuple, qui avaient solennellement juré de ne jamais plus accorder le titre de doge au jeune Candiano, du vivant comme après la mort de son père, le proclamèrent unanimement Doge sous le nom de Pierre IV. Trois cents barques furent envoyées à Ravennes où vivait l'exilé, pour le ramener en triomphe à Venise. (MURATORI, Ann. d'Ital., tom. V. — DARU, Hist. de Venise, t. Ier.)

[5] ANONYM. SALERNIT., t. II, p. 1. Rer. ital., p. 299.

[6] LANDOLPHE le vieux, Hist. Mediol., liv. II, c. XVI, t. IV, Rerum italic., ann. 961.

[7] GRATIONIUS, Dist. 63, c. XXXIII. — BARONIUS, in Annal. eccles., anno 962.

[8] Fidèle à ses engagements, Othon fit bientôt restituer à l'église romaine tout ce que les petits tyrans d'Italie lui avaient enlevé. Il expédia en conséquence des lettres patentes qui furent signées par lui, par les évêques et les plus grands seigneurs. Une des principales conditions fut que, « suivant l'accord fait autrefois avec le pape Eugène et ses successeurs, le clergé et la noblesse romaine s'obligeraient par serment que l'élection du pape ne serait point canonique, et que le pape élu ne serait point consacré qu'il n'eût, en présence des ambassadeurs de l'empereur ou du roi son fils et de tout le peuple, fait auparavant la même promesse que le pape Léon III avait, de sa bonne volonté, faite sur ce sujet. » (DE HESS., Hist. Dan. — LIUTHPRAND, lib. VI, cap. I. — BARONIUS, ad ann. 961. — PUFFENDORFF, Introd. à l'Hist. génér., t. V ; Emp. d'Allem., liv. V, chap. II.)

[9] Le brave et loyal Azzon fut l'aïeul de la célèbre comtesse Mathilde.

[10] Annal. saxon. de Witikind. — Hist. des Rép. ital., par M. Sismondi. — Biog. univ., publiée par Michaud, art. Othon-le-Grand.