HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

DEUXIÈME ÉPOQUE. — LIVRE DEUXIÈME

 

CHAPITRE TROISIÈME.

 

 

Etat de la France à la mort d'Eudes. — Alphonse III en Espagne. — Alfred-le-Grand en Angleterre. — Le pape Sergius. — Marosie. — Jean X. — Théodora. — Nouvelles excursions de barbares. — L'Italie se couvre toujours de plus en plus de forteresses. — Le prince de Bénévent combat les Maures. — Il demande le secours de Léon, empereur d'Orient. — Jean X implore aussi l'aide de Bérenger. — Le roi de Lombardie se rend à Rome et y est proclamé empereur. — Il assiège les Maures dans leurs retraites. — Attaque désespérée des barbares. — Complète victoire de Bérenger. — Berthe et son fils Guy, prisonniers de Bérenger. — Noble fermeté de Berthe. — Leur délivrance. —Jugement de Liuthprand sur Berthe contredit par Muratori.

De 900 à 919.

 

Eudes en rendant au fils de Louis-le-Bègue le trône de ses pères, s'était, comme nous l'avons vu, fait une large part.

A la mort d'Eudes (898), l'Aquitaine, la Neustrie et une partie de la Bourgogne avaient reconnu Charles pour leur roi : honneur qui, sous ce faible monarque, se réduisit en un stérile hommage de la part de quelques grands devenus dans leurs gouvernements ou royautés héréditaires, plus maîtres que celui qui s'appelait roi de France.

Tandis que la race de Charlemagne donnait le triste spectacle d'une puissance qui s'écroule et d'une famille dégénérée qui s'éteint, Alphonse III clans la Péninsule hispanique, et Alfred en Angleterre, réhabilitaient l'honneur des rois, et conquéraient tous les deux, par un long et glorieux règne, le surnom de Grand, sanctionné depuis pour l'un comme pour l'autre par la postérité.

Pourquoi faut-il qu'Alphonse III, après quarante-six ans d'un règne de sagesse et de lumières, ait imité (910) le pernicieux exemple donné par Charlemagne en partageant ses États entre ses deux fils ! Précédent suivi par ses successeurs et qui devint funeste à l'Espagne.

La même année qui vit mourir le pape Jean IX (900), fut marquée pour l'Angleterre par la mort d'Alfred-le-Grand. Rome perdit en lui un ami zélé autant que généreux et magnifique. Alfred mourut assez tôt pour n'être pas témoin des tristes scandales jetés au monde du haut du trône pontifical : spectacle honteux qui peut-être eût altéré, sinon la foi religieuse, du moins le respectueux dévouement de ce grand prince pour les souverains pontifes. Toutefois il est à remarquer que, durant cette longue période de désordre et de confusion où des fronts déshonorés osèrent ceindre la tiare, le bruit confus des sectes sembla s'apaiser, et la voix des hérésies se tut comme pour ne pas susciter de trop grandes épreuves à l'Église si tristement travaillée au fond de ses propres entrailles. Chose étrange ! jamais le respect des peuples, des rois et du clergé pour le Saint-Siège ne fut plus grand qu'en ces temps malheureux où le bercail de la chrétienté fut confié à d'indignes pasteurs[1] !... Le secret de cette puissance indestructible ne pourrait s'expliquer si on le cherchait dans des combinaisons terrestres et des calculs humains.

Benoît IV, qui eut à peine le temps d'acquérir des droits à la vénération et aux regrets de la chrétienté, légua (903) le siège de Rome à Léon V que renversa l'ambitieux Christophe après deux mois de pontificat, et qui expia dans un cachot où il mourut, l'honneur d'avoir occupé le siège des pontifes. Six mois après (904), l'usurpateur était à son tour dépossédé par Sergius, ce prêtre turbulent, rival audacieux de Jean IX, et dont sept ans d'exil n'avaient fait qu'irriter l'ambition. Si l'on en croit Liuthprand, Marosie, fille du marquis ou duc Adalbert[2] dont la cour avait servi d'asile à Sergius : Marosie, devenue si célèbre par sa beauté, le dérèglement de ses mœurs et son habileté dans les affaires, aurait été d'un grand secours à ce prêtre proscrit pour s'établir sur la chaire de Rome.

Cette femme, selon le même historien, n'aurait fait en donnant la couronne pontificale à Sergius, que couronner un amant aussi débauché qu'elle, et poser les bases de sa propre puissance dans la capitale de la chrétienté.

Muratori repousse ces imputations comme injustes ; il cite Frodoard, écrivain contemporain de Liuthprand, et oppose l'opinion du premier de ces historiens aux récits injurieux de l'écrivain lombard qu'il accuse de légèreté, de passion, et surtout de cette jalousie qui fait de l'avilissement des grands noms le triomphe et, la joie des esprits médiocres.

Nous croyons que Sergius ne manqua pas de quelques grandes qualités comme prince ; mais à nos yeux, comme pour Jean X, attaqué aussi bientôt après par Liuthprand, le blâme d'être monté au trône pontifical avec le concours d'une femme intrigante et justement décriée, pèse sur sa mémoire. Une honteuse soudure accole pour jamais aux noms de Sergius et de Jean X, les noms flétris de Marosie et de Théodora[3].

Il est triste d'avoir à marquer de cet impur stigmate le front d'un des pontifes les plus remarquables qui aient ceint la couronne de saint Pierre. Il ne suffit pas de se montrer habile et grand une fois au pouvoir, il faut, pour que la gloire soit pure, que la source de la puissance l'ait été, et qu'aucun des échelons foulés pour atteindre le faîte, n'ait gardé ou laissé l'empreinte d'une souillure.

Jetons un coup d'œil sur l'état où se trouvait l'Italie avant la consécration de Jean X.

La Lombardie, oubliée par la France, par la Germanie, par Constantinople, vivait, depuis quelque temps, paisible et prospère sous la sage administration de Bérenger. La politique de ce prince avait purgé l'Italie de la présence des Hongrois ; mais sa trop grande prévoyance alimentait ces hordes dangereuses[4] le long de la frontière nordique de ses États, et les montrait, comme une menace toujours vivante, à ses grands vassaux et à son armée elle-même dont il suspectait la fidélité.

Tandis que les contrées septentrionales de la Péninsule, tremblantes au souvenir des dévastations exercées par les barbares du Nord, étaient ainsi tenues en respect par la vue de ces nuages amoncelés et toujours près d'éclater à son horizon, le centre de l'Italie et les approches de Rome étaient incessamment livrés à la fureur des Maures.

Les Hongrois et les Sarrasins, guerriers nomades, sans discipline, marchant sans ordre, dédaignant la gloire, évitant autant que possible les batailles en rase campagne, pénétrant au cœur des pays les plus abrités par la nature, n'y cherchaient que le pillage et se dérobaient par la rapidité de leurs chevaux à la poursuite de l'ennemi en cas d'insuccès : terribles dans leur triomphe, ils ne laissaient plus à ceux qui désespéraient de les combattre corps à corps et de les exterminer, d'autres ressources contre leurs attaques furieuses que de solides et infranchissables remparts. Plus que jamais on sentit dans ces temps de crise le besoin d'enceintes bastionnées, derrière lesquelles, à la première alarme, les familles et les richesses mobilières pussent trouver un abri.

La Lombardie, moins harcelée que les provinces méridionales par les Sarrasins, mais plus rapprochée des Hongrois du côté du Nord, ne se montra pas moins empressée que le reste de la Péninsule de pourvoir à sa sûreté en se couvrant de murailles crénelées et de châteaux forts. Tandis que le royaume de Bérenger complétait ce système de défense pour son territoire, en présence des Hongrois qui, immobiles sur sa frontière, semblaient attendre un signal de l'intérieur pour se mouvoir et attaquer, les Maures, campés sur les bords du Garigliano, l'œil constamment ouvert sur les contrées qui les avoisinaient, portaient la sape et le feu partout où commençaient à s'élever ces refuges tutélaires.

Aténolphe Ier, prince de Bénévent et de Capoue, tenta vainement de repousser et de réduire ces barbares. Un jour ayant fait établir un pont de bateaux à Traghetto, il traverse le Garigliano et attaque vivement les Maures qu'il met en déroute complète ; l'ennemi, secouru par des habitants de Gaëte, se reforme dans ses lignes, reprend l'offensive et se jette à l'improviste, pendant la nuit, sur le camp des chrétiens dont il fait un grand carnage ; mais les troupes d'Aténolphe se rallient près du pont et tiennent tête aux assaillants avec une vigueur telle que les Sarrasins retournent -en toute hâte vers leurs retranchements[5].

La guerre continua ; le prince de Bénévent se sentant trop faible pour la soutenir seul, songea à invoquer quelque puissant secours.

Le roi de Lombardie eût été peut-être en mesure de faire revivre pour toute l'Italie les beaux temps de Louis II ; mais Aténolphe avait été longtemps l'égal de Bérenger, et il répugnait à son orgueil d'invoquer cette protection.....

Quelque vernis de générosité et de désintéressement qu'on emprunte pour rendre un service, trop souvent on s'en paie par l'abaissement et la confusion de l'obligé. A cette époque où la force tenait lieu de tout, et où la féodalité enlaçait de ses réseaux de fer le faible et l'opprimé dont elle se constituait la protectrice, demander l'aide d'un grand, c'était en quelque sorte faire acte de vasselage, el le prince de Bénévent ne voulait pas se constituer le vassal de l'ancien duc de Frioul.

Un recours au roi de France eût sans doute moins blessé l'irritable susceptibilité de Landolphe ; mais, nous venons de le voir, la France, à force d'avoir des rois, n'en avait aucun ; la Germanie avait eu trop à se plaindre de Rome lors de l'élévation au trône impérial de Louis IV, pour que la Péninsule, dans un aussi grand péril, osât recourir à la cour de Trèves, que, du reste, la mort d'Arnolphe et la grande jeunesse de son successeur avaient jetée dans bien des embarras.

Léon-le-Philosophe occupait le trône d'Orient. Aténolphe tourne les yeux vers ce monarque et lui envoie un de ses fils.

Léon, séduit par l'espoir bien suranné et toujours déçu de relever en Italie la puissance de Constantinople, accueille le jeune prince avec de grandes protestations d'amitié et de brillantes promesses de secours[6].

Aténolphe mourut l'année suivante[7] ; son fils Landolphe revint de Constantinople tout glorieux d'en rapporter le titre de patrice en échange de l'hommage qu'il avait fait à la cour d'Orient de la souveraineté de ses États[8]. La mort de Léon, qui suivit de près celle du prince de Bénévent, vint ajourner l'accomplissement des promesses que cet empereur avait prodiguées à Landolphe. Les Maures continuèrent donc à désoler impunément la malheureuse Italie ; et pendant quelques années, on vit les papes eux-mêmes laisser la Péninsule en proie aux plus affreux désastres sans songer à plaider, auprès des puissants de la terre, la cause de la chrétienté. Sergius étant mort, Landon lui succède ; après Landon vient Anastase III. Ce pape qui, comme son prédécesseur, ne laisse aucune trace de son passage au trône pontifical, fait place enfin à l'archevêque de Ravennes qui, à l'exemple de Sergius, quittant, contrairement aux lois et aux règlements canoniques, son siège épiscopal, et poussé sur le trône de saint Pierre par les intrigues d'une femme impudique s'est rendu célèbre sous le nom de Jean X.

Nous avons dit que selon Liuthprand et plusieurs historiens après lui, Jean X n'aurait eu pour atteindre à ce faîte des grandeurs de l'Église, d'autre titre qu'une figure remarquablement belle, et un commerce criminel avec Théodora, sa protectrice.

Jean X, aurait été au contraire, selon Muratori, qui ne nie pas du reste la source honteuse de son élévation, un homme d'une grande âme, d'un esprit élevé et d'un grand courage. Le panégyriste de Bérenger va plus loin ; il représente Jean X comme un pontife plein de sagesse, de lumières et fort attaché à ses devoirs.

Parmi ces qualités attribuées au successeur d'Anastase III, il en est que l'impartialité de l'histoire ne saurait lui refuser, tout en laissant à sa mémoire la souillure de son entrée au pouvoir pontifical par des moyens honteux.

Grandeur de vue, sagesse dans le gouvernement de l'Église, fermeté et constance dans l'accomplissement de ses desseins : telles furent les incontestables qualités de ce pontife célèbre, qui ne mérita ni un blâme sans réserve, ni des éloges exclusifs, ni surtout les malheurs qui flétrirent ses dernières années.

S'inspirant du glorieux exemple de Léon IV, Jean X, à peine parvenu au pouvoir, conçoit le projet de détruire les hordes musulmanes qui infestent l'Italie. En même temps que ses ambassadeurs vont rappeler à la cour de Constantinople les promesses de secours faites au fils d'Aténolphe, et assistent à l'armement d'une flotte qui doit lui venir en aide dans le golfe de Gaëte, l'habile pontife envoie des émissaires avec de riches présents à Bérenger, pour obtenir son puissant concours dans cette grande entreprise. Soit que ce prince fût arrêté par les frais que pouvait entraîner une telle expédition[9], soit qu'il voulût mettre un haut prix à la coopération qu'on lui demandait, Bérenger répondit aux envoyés du pape : « Que ne vous adressez-vous à votre empereur Louis ! » En effet, le fils de Boson, bien que réduit par son dernier désastre à ses seules possessions de Bourgogne et de Provence, continuait, lui chétif, lui pauvre aveugle, à porter le vain titre d'empereur. Jean X comprit la pensée du roi de Lombardie, et aussitôt il montra la couronne impériale à l'ambitieux monarque[10]. Bérenger, à ce signal qu'il attendait, rassemble ses troupes ; à leur tête il se rend à Rome et y fait une entrée triomphale.

Une nouvelle heureuse précède sa venue, comme un fortuné présage pour les succès belliqueux qui l'attendent. Une flotte nombreuse, équipée par les Arabes qui occupaient la Sicile, et faisant voile vers les rivages d'Italie pour secourir sans doute leurs compagnons campés dans la Péninsule, venait d'être assaillie par une tempête qui l'avait dispersée et détruite[11].

Quand on sut à Rome, dit le poète panégyriste de Bérenger[12], que le roi de Lombardie approchait de la grande cité, le sénat, le peuple et les écoles de toutes les nations qui se trouvaient à Rome, Grecs, Saxons, Français et autres, se portèrent à la rencontre du monarque, bannières et enseignes déployées..... Tous chantaient les louanges de Bérenger dans leur langue nationale.

Les jeunes nobles Romains fermaient cet imposant cortége ; parmi eux on remarquait Pietro, frère du pape et le fils du consul Teofilatto. Ces jeunes hommes, après avoir baisé les pieds du roi, le complimentèrent au nom de la cité.

Jean X, revêtu de ses habits pontificaux et entouré de son clergé, attendait, sur les degrés du péristyle de Saint-Pierre, le prince, qui au milieu d'un immense concours de monde arrivait sur une belle haquenée blanche que lui avait envoyée le pontife.

Bérenger mit pied à terre, et pendant qu'il montait les marches du saint temple, le pape Jean X se leva du siège où il était assis et s'avança vers le prince ; tous deux, le front radieux de satisfaction, se tendirent cordialement la main et se donnèrent l'accolade de bienvenue aux acclamations joyeuses de la foule.

Les portes de la basilique restaient fermées ; elles ne s'ouvrirent qu'après que Bérenger eût promis par serment de confirmer, quand il aurait ceint la couronne impériale, toutes les donations en biens, en États, en puissance que le Saint-Siège tenait de la munificence des anciens empereurs ses prédécesseurs et ancêtres[13].

Quand vint le grand jour du couronnement, le pape et le roi de Lombardie, salués sur leur passage par les bruyants vivats d'un immense concours de peuple, se rendirent à la basilique du Vatican.

Là, Bérenger reçut l'onction sainte, fut proclamé empereur des Romains, et Jean X posa sur son front une couronne d'or enrichie de pierres précieuses. Le clergé et le peuple chantèrent des hymnes en actions de grâces. Puis, on intima silence, et on lut à haute voix le diplôme par lequel le nouvel Auguste confirmait à l'Église romaine et à ses souverains pontifes les donations souscrites en leur faveur par les empereurs précédents, avec menace de châtiment contre quiconque troublerait les successeurs de saint Pierre dans la jouissance de ces dons.

Grande fut la munificence de Bérenger dans la distribution de ses présents en armes, orne-mens, costumes, couronnes d'or et joyaux de tous genres. Le pape, le clergé, les troupes, le sénat, toutes les églises de Rome eurent leur part de ces largesses. Des pièces d'or et d'argent furent jetées avec profusion au peuple réuni dans la basilique de Saint-Pierre, dans les rues et sur les places publiques[14].

Jean X, au milieu de ces pompes et de ces fêtes, n'oubliait pas quel prix il avait mis à la couronne impériale qu'un descendant de Charlemagne était venu prendre de sa main. Par ses soins et tandis que s'accomplissait la grande fonction du couronnement, la flotte grecque montrait son pavillon le long des rivages d'Italie, prête à combattre tout ce qui tenterait de porter secours aux bandes de Sarrasins campés sur les bords du Garigliano. Les princes de Bénévent, de Gaëte et de Naples, émus à la voix du pontife, appelaient leurs peuples aux armes. Albéric, marquis de Camerino, accourait à la tête de nombreuses troupes pour renforcer cette puissante ligue. Le nouvel empereur, jaloux de justifier le choix du pape et de mériter l'honneur qu'il venait de recevoir, se hâte de prendre le commandement de cette armée.

Bérenger forme ses troupes en deux camps et bloque étroitement les Sarrasins dans leur repaire fortifié et réputé inaccessible ; toutes les issues, tous les abords sont interceptés, coupés ; au bout de trois mois de blocus, la famine réduit les Maures à la dernière 'extrémité. Les barbares n'écoutent plus que le désespoir ; leurs retraites et le riche butin qu'ils y entassaient depuis longtemps, deviennent la proie d'un incendie que leurs mains ont allumé ; puis, en masse et tête baissée, ils se jettent au milieu des chrétiens, espérant enfoncer leurs rangs par ce choc impétueux, et trouver leur salut dans des montagnes voisines couvertes d'épaisses forêts. Mais, moins heureux que les Hongrois sur les bords de la Brenta, les Maures sont reçus et poursuivis avec vigueur par les troupes de Bérenger ; pas un seul n'échappe au glaive ou aux fers des chrétiens.

La joie fut grande à Rome et dans toute l'Italie quand vint la nouvelle de cet heureux résultat. Bérenger partagea la gloire de cette brillante expédition avec le pape Jean X qui, non content de l'avoir conçue et d'en avoir habilement préparé le succès, voulut y assister en personne pour encourager les troupes par sa présence.

Cet exemple, contraire aux maximes de l'Église, ne fut que trop imité dans la suite par d'autres pontifes, qui n'eurent pas toujours à invoquer un aussi noble but pour justifier leur présence au milieu de ces sanglantes luttes où se décimaient les peuples.

Bérenger retourna triomphant à Pavie. Soigneux de réparer les maux de la guerre, qui trouvaient leur compensation dans la gloire récemment acquise à la Lombardie, il dut aussi, pour maintenir le calme dans ces belles contrées, tenir l'œil ouvert sur les princes ses vassaux dont il n'avait que trop éprouvé l'inquiète versatilité.

L'année qui suivit sa victoire sur les Sarrasins, vit mourir un prince qui fut un des plus puissants moteurs de ses revers et de sa restauration sur le trône d'Italie.

La mort d'Adalbert II[15], duc et marquis de Toscane, souche de la fameuse maison d'Est, délivra le nouvel empereur d'un de ces hommes dont l'amitié sans lendemain et la haine plus durable sont également à redouter.

Adalbert laissa à sa femme Berthe trois enfants, Guy[16], Lambert, et la trop fameuse Hermengarde qui, peu de temps avant la mort de son père, avait épousé Adalbert, marquis d'Yvrée, veuf de Ghisla ou Giselle, fille, comme nous l'avons dit, de l'empereur Bérenger.

Il est difficile de suivre année par année l'histoire de ces temps obscurs. On ne puise qu'avec peine dans une source qui ne coule pas toujours[17]. Quelquefois les événemens font défaut. Est-ce oubli ou omission de la part des historiens, ou est-ce plutôt cette heureuse lacune d'incidents qui se rencontre parfois dans les repos si rares que l'ambition et la folie des hommes accordent aux peuples ? Parfois aussi nous rencontrons dans cette histoire de violentes collisions, dont les causes et le début se cachent sous le voile mystérieux de ces temps reculés. Ainsi Liuthprand nous montre, deux ans après la mort d'Adalbert II, son jeune fils, Guy de Toscane et Berthe sa veuve, retenus prisonniers par l'empereur Bérenger à Mantoue (919).

Pourquoi cette rupture ? quels revers purent jeter en captivité le fils et la veuve du fier Adalbert de Toscane ? Muratori lui-même l'ignore. La cause nous échappe, mais les suites en sont connues ; elles furent glorieuses pour Berthe. C'est un noble et imposant spectacle, en effet, que de voir cette princesse telle que nous la montrent les historiens d'Italie, puisant de nouvelles forces dans l'excès de son infortune, commandant du fond de sa prison la fidélité à ses troupes, et donnant l'exemple de la constance et du courage aux gouverneurs de ses villes de Toscane. Désespérant de réduire un pays si noblement gardé à ses maîtres absents et dans les fers, Bérenger, se vit contraint, après une longue et vaine attente, de rendre la liberté à Berthe et à son fils.

La plume envenimée mais cette fois véridique de Liuthprand ternit un peu l'éclat de cette belle page historique, rare monument d'honneur et de fidélité, et l'explique aux dépens de la vertu de Berthe dont il fait une autre Marosie, tant pour son ambition que pour le dérèglement de ses mœurs[18]. Muratori accuse cette fois encore Liuthprand de médisance, et fait observer qu'à cette époque Berthe avait soixante ans. Nous devons faire remarquer, pour être juste, que Liuthprand ne dit pas que la fille de Waldrade ait attendu ses douze lustres pour se faire des fidèles. Au reste, ce dérèglement de mœurs reproché à Berthe n'est aujourd'hui mis en doute par aucun historien.

Quand on veut ramener à l'époque de la simplicité, de la franchise et des bonnes mœurs, on dit encore en Italie : Al tempo cite Berta filava — au temps que Berthe filait —... Mais le simple et bon peuple ne se doute pas que, par cette expression proverbiale, il ne se fait que l'écho d'une amère ironie digne de Liuthprand[19].

 

 

 



[1] Histoire de l'Eglise, par B.-B., t. V, liv. XXVIII, p. I.

[2] Fille du premier lit.

[3] Plusieurs auteurs disent que Théodora était la sœur cadette de Marosie. D'après Liuthprand et Muratori, Marosie était fille de Théodora. — LIUTHPRAND, Hist., lib. II, ch. XIII. — MURATORI, Ann. d’It., t. V, p. 248, anno 914.

Ces derniers historiens reconnaissent Marosie comme fille d'Adalbert de Toscane.

Or, nous voyons Théodora pousser par ses intrigues Jean X au trône pontifical, du vivant de Berthe, femme d'Adalbert.

Cette Théodora peut avoir été la sœur de Marosie, mais certes elle ne fut point sa mère, à moins toutefois, qu'épouse du premier lit d'Adalbert, elle n'ait divorcé avec ce prince qui, du vivant de sa première femme, aurait épousé la fille de Waldrade.

[4] LIUTHPRAND, Hist., lib. II, ch. II.

[5] LEO OSTIENSIS, lib. II, cap. L, cité par MURATORI, Ann. d’It., t. V, p. 238, anno 908.

[6] LEO OSTIENSIS, Chron., liv. I, c. LII.

[7] MURATORI, t. V, p. 212, ann. 910.

[8] LEO OSTIENSIS, Chron., liv. I, c. LII.

[9] MURATORI, t. V, p. 251, anno 915.

[10] ANONYM., in Paneg. Bereng., lib. IV.

[11] Chron. arabic., art. II, cité par MURATORI, Annal. d'It., t. V, p. 252.

[12] ANONYM., in Paneg. Bereng., lib. IV.

[13] Selon le panégyriste, cette entrée solennelle aurait eu lieu le samedi saint, et le couronnement de Bérenger, comme empereur, le jour de Pâques, en l'année 916.

Muratori s'attache à prouver (t. V, ann. 910, 921, 9211, p. 254, 263 et suiv., et 271) que ce monarque reçut la couronne impériale le jour de Noël de l'année 915. Il appuie cette opinion sur d'assez solides arguments ; mais resterait alors à expliquer comment une aussi grave erreur a pu prendre place dans un panégyrique dont l'auteur paraît avoir été contemporain de Bérenger, ou au moins avoir vécu peu de temps après la mort de cet empereur ; peut-être, sous le règne de son petit-fils, comme serait tenté de l'admettre Muratori.

Voici ce que dit cet historien (t. V, p. 254, ann. 916)

« Adrien de Valois, qui fut le premier à tirer des ténèbres ce poème historique, précieux fragment d'un siècle obscur, a pensé que l'auteur était contemporain de Bérenger ; mais en présence de si graves erreurs sur des faits importants que le poète aurait dû mieux connaître, puisqu'il se montre lui-même vieux à la fin de son œuvre qu'il termine au couronnement, laissant à d'autres le soin de raconter le reste de la vie de Bérenger,

Et post imperii diadema resuntite laudes.

« Je ne saurais me persuader que ce poème ait été composé du vivant de Bérenger. Il paraîtrait toutefois peu vraisemblable qu'après la mort de l'empereur, quelqu'un ait entrepris une aussi longue et pénible tâche. Cependant il n'est pas hors de possibilité que le marquis d'Yvrée, devenu plus tard lui-même roi d'Italie, ait pris soin de faire honorer, par ce panégyrique, la mémoire de l'empereur son aïeul. » Nous ajouterons que la mort peut avoir arrêté le poète au milieu de son œuvre.

[14] MURATORI, Antiq. italic., dissent. III, p. 108.

[15] MURATORI, anno 917.

[16] Selon Liuthprand (Hist., lib. II, ch. XV), Guy, sans doute en sa qualité de fils aîné, fut reconnu marquis de Toscane par le roi de Lombardie.

[17] FRÉDÉGAIRE, continuateur de Grégoire de Tours.

[18] LIUTHPRAND, Hist., lib. II, cap. XV. — MURATORI, t. V, p. 260, ann. 919.

[19] Biographie universelle, publiée par MICHAUD, art. Berthe.