Etat de la France à la
mort d'Eudes. — Alphonse III en Espagne. — Alfred-le-Grand en Angleterre. —
Le pape Sergius. — Marosie. — Jean X. — Théodora. — Nouvelles excursions de
barbares. — L'Italie se couvre toujours de plus en plus de forteresses. — Le
prince de Bénévent combat les Maures. — Il demande le secours de Léon,
empereur d'Orient. — Jean X implore aussi l'aide de Bérenger. — Le roi de
Lombardie se rend à Rome et y est proclamé empereur. — Il assiège les Maures
dans leurs retraites. — Attaque désespérée des barbares. — Complète victoire
de Bérenger. — Berthe et son fils Guy, prisonniers de Bérenger. — Noble
fermeté de Berthe. — Leur délivrance. —Jugement de Liuthprand sur Berthe
contredit par Muratori.
De 900 à 919.
Eudes
en rendant au fils de Louis-le-Bègue le trône de ses pères, s'était, comme
nous l'avons vu, fait une large part. A la
mort d'Eudes (898),
l'Aquitaine, la Neustrie et une partie de la Bourgogne avaient reconnu
Charles pour leur roi : honneur qui, sous ce faible monarque, se réduisit en
un stérile hommage de la part de quelques grands devenus dans leurs
gouvernements ou royautés héréditaires, plus maîtres que celui qui s'appelait
roi de France. Tandis
que la race de Charlemagne donnait le triste spectacle d'une puissance qui
s'écroule et d'une famille dégénérée qui s'éteint, Alphonse III clans la
Péninsule hispanique, et Alfred en Angleterre, réhabilitaient l'honneur des
rois, et conquéraient tous les deux, par un long et glorieux règne, le surnom
de Grand, sanctionné depuis pour l'un comme pour l'autre par la postérité. Pourquoi
faut-il qu'Alphonse III, après quarante-six ans d'un règne de sagesse et de
lumières, ait imité (910) le pernicieux exemple donné par Charlemagne en partageant ses
États entre ses deux fils ! Précédent suivi par ses successeurs et qui devint
funeste à l'Espagne. La même
année qui vit mourir le pape Jean IX (900), fut marquée pour l'Angleterre par la mort
d'Alfred-le-Grand. Rome perdit en lui un ami zélé autant que généreux et
magnifique. Alfred mourut assez tôt pour n'être pas témoin des tristes
scandales jetés au monde du haut du trône pontifical : spectacle honteux qui
peut-être eût altéré, sinon la foi religieuse, du moins le respectueux
dévouement de ce grand prince pour les souverains pontifes. Toutefois il est
à remarquer que, durant cette longue période de désordre et de confusion où
des fronts déshonorés osèrent ceindre la tiare, le bruit confus des sectes
sembla s'apaiser, et la voix des hérésies se tut comme pour ne pas susciter
de trop grandes épreuves à l'Église si tristement travaillée au fond de ses
propres entrailles. Chose étrange ! jamais le respect des peuples, des rois
et du clergé pour le Saint-Siège ne fut plus grand qu'en ces temps malheureux
où le bercail de la chrétienté fut confié à d'indignes pasteurs[1] !... Le secret de cette
puissance indestructible ne pourrait s'expliquer si on le cherchait dans des
combinaisons terrestres et des calculs humains. Benoît
IV, qui eut à
peine le temps d'acquérir des droits à la vénération et aux regrets de la
chrétienté, légua (903) le siège de Rome à Léon V que renversa l'ambitieux Christophe
après deux mois de pontificat, et qui expia dans un cachot où il mourut,
l'honneur d'avoir occupé le siège des pontifes. Six mois après (904), l'usurpateur était à son tour
dépossédé par Sergius, ce prêtre turbulent, rival audacieux de Jean IX, et
dont sept ans d'exil n'avaient fait qu'irriter l'ambition. Si l'on en croit
Liuthprand, Marosie, fille du marquis ou duc Adalbert[2] dont la cour avait servi
d'asile à Sergius : Marosie, devenue si célèbre par sa beauté, le dérèglement
de ses mœurs et son habileté dans les affaires, aurait été d'un grand secours
à ce prêtre proscrit pour s'établir sur la chaire de Rome. Cette
femme, selon le même historien, n'aurait fait en donnant la couronne
pontificale à Sergius, que couronner un amant aussi débauché qu'elle, et
poser les bases de sa propre puissance dans la capitale de la chrétienté. Muratori
repousse ces imputations comme injustes ; il cite Frodoard, écrivain
contemporain de Liuthprand, et oppose l'opinion du premier de ces historiens
aux récits injurieux de l'écrivain lombard qu'il accuse de légèreté, de
passion, et surtout de cette jalousie qui fait de l'avilissement des grands
noms le triomphe et, la joie des esprits médiocres. Nous
croyons que Sergius ne manqua pas de quelques grandes qualités comme prince ;
mais à nos yeux, comme pour Jean X, attaqué aussi bientôt après par
Liuthprand, le blâme d'être monté au trône pontifical avec le concours d'une
femme intrigante et justement décriée, pèse sur sa mémoire. Une honteuse
soudure accole pour jamais aux noms de Sergius et de Jean X,
les noms flétris de Marosie et de Théodora[3]. Il est
triste d'avoir à marquer de cet impur stigmate le front d'un des pontifes les
plus remarquables qui aient ceint la couronne de saint Pierre. Il ne suffit
pas de se montrer habile et grand une fois au pouvoir, il faut, pour que la
gloire soit pure, que la source de la puissance l'ait été, et qu'aucun des
échelons foulés pour atteindre le faîte, n'ait gardé ou laissé l'empreinte
d'une souillure. Jetons
un coup d'œil sur l'état où se trouvait l'Italie avant la consécration de
Jean X. La
Lombardie, oubliée par la France, par la Germanie, par Constantinople,
vivait, depuis quelque temps, paisible et prospère sous la sage
administration de Bérenger. La politique de ce prince avait purgé l'Italie de
la présence des Hongrois ; mais sa trop grande prévoyance alimentait ces
hordes dangereuses[4] le long de la frontière
nordique de ses États, et les montrait, comme une menace toujours vivante, à
ses grands vassaux et à son armée elle-même dont il suspectait la fidélité. Tandis
que les contrées septentrionales de la Péninsule, tremblantes au souvenir des
dévastations exercées par les barbares du Nord, étaient ainsi tenues en
respect par la vue de ces nuages amoncelés et toujours près d'éclater à son
horizon, le centre de l'Italie et les approches de Rome étaient incessamment
livrés à la fureur des Maures. Les
Hongrois et les Sarrasins, guerriers nomades, sans discipline, marchant sans
ordre, dédaignant la gloire, évitant autant que possible les batailles en
rase campagne, pénétrant au cœur des pays les plus abrités par la nature, n'y
cherchaient que le pillage et se dérobaient par la rapidité de leurs chevaux
à la poursuite de l'ennemi en cas d'insuccès : terribles dans leur triomphe,
ils ne laissaient plus à ceux qui désespéraient de les combattre corps à
corps et de les exterminer, d'autres ressources contre leurs attaques
furieuses que de solides et infranchissables remparts. Plus que jamais on
sentit dans ces temps de crise le besoin d'enceintes bastionnées, derrière
lesquelles, à la première alarme, les familles et les richesses mobilières
pussent trouver un abri. La
Lombardie, moins harcelée que les provinces méridionales par les Sarrasins,
mais plus rapprochée des Hongrois du côté du Nord, ne se montra pas moins
empressée que le reste de la Péninsule de pourvoir à sa sûreté en se couvrant
de murailles crénelées et de châteaux forts. Tandis que le royaume de
Bérenger complétait ce système de défense pour son territoire, en présence
des Hongrois qui, immobiles sur sa frontière, semblaient attendre un signal
de l'intérieur pour se mouvoir et attaquer, les Maures, campés sur les bords
du Garigliano, l'œil constamment ouvert sur les contrées qui les
avoisinaient, portaient la sape et le feu partout où commençaient à s'élever
ces refuges tutélaires. Aténolphe
Ier, prince de
Bénévent et de Capoue, tenta vainement de repousser et de réduire ces
barbares. Un jour ayant fait établir un pont de bateaux à Traghetto,
il traverse le Garigliano et attaque vivement les Maures qu'il met en déroute
complète ; l'ennemi, secouru par des habitants de Gaëte, se reforme dans ses
lignes, reprend l'offensive et se jette à l'improviste, pendant la nuit, sur
le camp des chrétiens dont il fait un grand carnage ; mais les troupes
d'Aténolphe se rallient près du pont et tiennent tête aux assaillants avec
une vigueur telle que les Sarrasins retournent -en toute hâte vers leurs retranchements[5]. La
guerre continua ; le prince de Bénévent se sentant trop faible pour la
soutenir seul, songea à invoquer quelque puissant secours. Le roi
de Lombardie eût été peut-être en mesure de faire revivre pour toute l'Italie
les beaux temps de Louis II ; mais Aténolphe avait été longtemps l'égal de
Bérenger, et il répugnait à son orgueil d'invoquer cette protection..... Quelque
vernis de générosité et de désintéressement qu'on emprunte pour rendre un
service, trop souvent on s'en paie par l'abaissement et la confusion de
l'obligé. A cette époque où la force tenait lieu de tout, et où la féodalité
enlaçait de ses réseaux de fer le faible et l'opprimé dont elle se
constituait la protectrice, demander l'aide d'un grand, c'était en quelque
sorte faire acte de vasselage, el le prince de Bénévent ne voulait pas se
constituer le vassal de l'ancien duc de Frioul. Un
recours au roi de France eût sans doute moins blessé l'irritable
susceptibilité de Landolphe ; mais, nous venons de le voir, la France, à
force d'avoir des rois, n'en avait aucun ; la Germanie avait eu trop à se
plaindre de Rome lors de l'élévation au trône impérial de Louis IV, pour que
la Péninsule, dans un aussi grand péril, osât recourir à la cour de Trèves,
que, du reste, la mort d'Arnolphe et la grande jeunesse de son successeur
avaient jetée dans bien des embarras. Léon-le-Philosophe occupait le trône d'Orient.
Aténolphe tourne les yeux vers ce monarque et lui envoie un de ses fils. Léon,
séduit par l'espoir bien suranné et toujours déçu de relever en Italie la
puissance de Constantinople, accueille le jeune prince avec de grandes
protestations d'amitié et de brillantes promesses de secours[6]. Aténolphe
mourut l'année suivante[7] ; son fils Landolphe revint de
Constantinople tout glorieux d'en rapporter le titre de patrice en
échange de l'hommage qu'il avait fait à la cour d'Orient de la souveraineté
de ses États[8]. La mort de Léon, qui suivit de
près celle du prince de Bénévent, vint ajourner l'accomplissement des
promesses que cet empereur avait prodiguées à Landolphe. Les Maures
continuèrent donc à désoler impunément la malheureuse Italie ; et pendant
quelques années, on vit les papes eux-mêmes laisser la Péninsule en proie aux
plus affreux désastres sans songer à plaider, auprès des puissants de la
terre, la cause de la chrétienté. Sergius étant mort, Landon lui
succède ; après Landon vient Anastase III. Ce pape qui, comme son
prédécesseur, ne laisse aucune trace de son passage au trône pontifical, fait
place enfin à l'archevêque de Ravennes qui, à l'exemple de Sergius, quittant,
contrairement aux lois et aux règlements canoniques, son siège épiscopal, et
poussé sur le trône de saint Pierre par les intrigues d'une femme impudique
s'est rendu célèbre sous le nom de Jean X. Nous
avons dit que selon Liuthprand et plusieurs historiens après lui, Jean X
n'aurait eu pour atteindre à ce faîte des grandeurs de l'Église, d'autre
titre qu'une figure remarquablement belle, et un commerce criminel avec
Théodora, sa protectrice. Jean X,
aurait été au contraire, selon Muratori, qui ne nie pas du reste la source
honteuse de son élévation, un homme d'une grande âme, d'un esprit élevé et
d'un grand courage. Le panégyriste de Bérenger va plus loin ; il représente
Jean X comme un pontife plein de sagesse, de lumières et fort attaché à ses
devoirs. Parmi
ces qualités attribuées au successeur d'Anastase III, il en est que
l'impartialité de l'histoire ne saurait lui refuser, tout en laissant à sa
mémoire la souillure de son entrée au pouvoir pontifical par des moyens
honteux. Grandeur
de vue, sagesse dans le gouvernement de l'Église, fermeté et constance dans
l'accomplissement de ses desseins : telles furent les incontestables qualités
de ce pontife célèbre, qui ne mérita ni un blâme sans réserve, ni des éloges
exclusifs, ni surtout les malheurs qui flétrirent ses dernières années. S'inspirant
du glorieux exemple de Léon IV, Jean X, à peine parvenu au pouvoir, conçoit
le projet de détruire les hordes musulmanes qui infestent l'Italie. En même
temps que ses ambassadeurs vont rappeler à la cour de Constantinople les
promesses de secours faites au fils d'Aténolphe, et assistent à l'armement
d'une flotte qui doit lui venir en aide dans le golfe de Gaëte, l'habile
pontife envoie des émissaires avec de riches présents à Bérenger, pour
obtenir son puissant concours dans cette grande entreprise. Soit que ce
prince fût arrêté par les frais que pouvait entraîner une telle expédition[9], soit qu'il voulût mettre un
haut prix à la coopération qu'on lui demandait, Bérenger répondit aux envoyés
du pape : « Que ne vous adressez-vous à votre empereur Louis ! » En effet, le
fils de Boson, bien que réduit par son dernier désastre à ses seules
possessions de Bourgogne et de Provence, continuait, lui chétif, lui pauvre
aveugle, à porter le vain titre d'empereur. Jean X comprit la pensée du roi
de Lombardie, et aussitôt il montra la couronne impériale à l'ambitieux
monarque[10]. Bérenger, à ce signal qu'il
attendait, rassemble ses troupes ; à leur tête il se rend à Rome et y fait
une entrée triomphale. Une
nouvelle heureuse précède sa venue, comme un fortuné présage pour les succès
belliqueux qui l'attendent. Une flotte nombreuse, équipée par les Arabes qui
occupaient la Sicile, et faisant voile vers les rivages d'Italie pour
secourir sans doute leurs compagnons campés dans la Péninsule, venait d'être
assaillie par une tempête qui l'avait dispersée et détruite[11]. Quand
on sut à Rome, dit le poète panégyriste de Bérenger[12], que le roi de Lombardie
approchait de la grande cité, le sénat, le peuple et les écoles de toutes les
nations qui se trouvaient à Rome, Grecs, Saxons, Français et autres, se
portèrent à la rencontre du monarque, bannières et enseignes déployées.....
Tous chantaient les louanges de Bérenger dans leur langue nationale. Les
jeunes nobles Romains fermaient cet imposant cortége ; parmi eux on
remarquait Pietro, frère du pape et le fils du consul Teofilatto.
Ces jeunes hommes, après avoir baisé les pieds du roi, le complimentèrent au
nom de la cité. Jean X,
revêtu de ses habits pontificaux et entouré de son clergé, attendait, sur les
degrés du péristyle de Saint-Pierre, le prince, qui au milieu d'un immense
concours de monde arrivait sur une belle haquenée blanche que lui avait
envoyée le pontife. Bérenger
mit pied à terre, et pendant qu'il montait les marches du saint temple, le
pape Jean X se leva du siège où il était assis et s'avança vers le prince ;
tous deux, le front radieux de satisfaction, se tendirent cordialement la
main et se donnèrent l'accolade de bienvenue aux acclamations joyeuses de la
foule. Les
portes de la basilique restaient fermées ; elles ne s'ouvrirent qu'après que
Bérenger eût promis par serment de confirmer, quand il aurait ceint la
couronne impériale, toutes les donations en biens, en États, en puissance que
le Saint-Siège tenait de la munificence des anciens empereurs ses
prédécesseurs et ancêtres[13]. Quand
vint le grand jour du couronnement, le pape et le roi de Lombardie, salués
sur leur passage par les bruyants vivats d'un immense concours de peuple, se
rendirent à la basilique du Vatican. Là,
Bérenger reçut l'onction sainte, fut proclamé empereur des Romains, et Jean X
posa sur son front une couronne d'or enrichie de pierres précieuses. Le
clergé et le peuple chantèrent des hymnes en actions de grâces. Puis, on
intima silence, et on lut à haute voix le diplôme par lequel le nouvel
Auguste confirmait à l'Église romaine et à ses souverains pontifes les
donations souscrites en leur faveur par les empereurs précédents, avec menace
de châtiment contre quiconque troublerait les successeurs de saint Pierre
dans la jouissance de ces dons. Grande
fut la munificence de Bérenger dans la distribution de ses présents en armes,
orne-mens, costumes, couronnes d'or et joyaux de tous genres. Le pape, le
clergé, les troupes, le sénat, toutes les églises de Rome eurent leur part de
ces largesses. Des pièces d'or et d'argent furent jetées avec profusion au
peuple réuni dans la basilique de Saint-Pierre, dans les rues et sur les
places publiques[14]. Jean X,
au milieu de ces pompes et de ces fêtes, n'oubliait pas quel prix il avait
mis à la couronne impériale qu'un descendant de Charlemagne était venu
prendre de sa main. Par ses soins et tandis que s'accomplissait la grande
fonction du couronnement, la flotte grecque montrait son pavillon le long des
rivages d'Italie, prête à combattre tout ce qui tenterait de porter secours
aux bandes de Sarrasins campés sur les bords du Garigliano. Les princes de
Bénévent, de Gaëte et de Naples, émus à la voix du pontife, appelaient leurs
peuples aux armes. Albéric, marquis de Camerino, accourait à la tête de
nombreuses troupes pour renforcer cette puissante ligue. Le nouvel empereur,
jaloux de justifier le choix du pape et de mériter l'honneur qu'il venait de
recevoir, se hâte de prendre le commandement de cette armée. Bérenger
forme ses troupes en deux camps et bloque étroitement les Sarrasins dans leur
repaire fortifié et réputé inaccessible ; toutes les issues, tous les abords
sont interceptés, coupés ; au bout de trois mois de blocus, la famine réduit
les Maures à la dernière 'extrémité. Les barbares n'écoutent plus que le
désespoir ; leurs retraites et le riche butin qu'ils y entassaient depuis longtemps,
deviennent la proie d'un incendie que leurs mains ont allumé ; puis, en masse
et tête baissée, ils se jettent au milieu des chrétiens, espérant enfoncer
leurs rangs par ce choc impétueux, et trouver leur salut dans des montagnes
voisines couvertes d'épaisses forêts. Mais, moins heureux que les Hongrois
sur les bords de la Brenta, les Maures sont reçus et poursuivis avec vigueur
par les troupes de Bérenger ; pas un seul n'échappe au glaive ou aux fers des
chrétiens. La joie
fut grande à Rome et dans toute l'Italie quand vint la nouvelle de cet
heureux résultat. Bérenger partagea la gloire de cette brillante expédition
avec le pape Jean X qui, non content de l'avoir conçue et d'en avoir
habilement préparé le succès, voulut y assister en personne pour encourager
les troupes par sa présence. Cet
exemple, contraire aux maximes de l'Église, ne fut que trop imité dans la
suite par d'autres pontifes, qui n'eurent pas toujours à invoquer un aussi
noble but pour justifier leur présence au milieu de ces sanglantes luttes où
se décimaient les peuples. Bérenger
retourna triomphant à Pavie. Soigneux de réparer les maux de la guerre, qui
trouvaient leur compensation dans la gloire récemment acquise à la Lombardie,
il dut aussi, pour maintenir le calme dans ces belles contrées, tenir l'œil
ouvert sur les princes ses vassaux dont il n'avait que trop éprouvé
l'inquiète versatilité. L'année
qui suivit sa victoire sur les Sarrasins, vit mourir un prince qui fut un des
plus puissants moteurs de ses revers et de sa restauration sur le trône
d'Italie. La mort
d'Adalbert II[15], duc et marquis de Toscane,
souche de la fameuse maison d'Est, délivra le nouvel empereur d'un de
ces hommes dont l'amitié sans lendemain et la haine plus durable sont
également à redouter. Adalbert
laissa à sa femme Berthe trois enfants, Guy[16], Lambert, et la trop
fameuse Hermengarde qui, peu de temps avant la mort de son père, avait épousé
Adalbert, marquis d'Yvrée, veuf de Ghisla ou Giselle, fille,
comme nous l'avons dit, de l'empereur Bérenger. Il est
difficile de suivre année par année l'histoire de ces temps obscurs. On ne
puise qu'avec peine dans une source qui ne coule pas toujours[17]. Quelquefois les événemens font
défaut. Est-ce oubli ou omission de la part des historiens, ou est-ce plutôt
cette heureuse lacune d'incidents qui se rencontre parfois dans les repos si
rares que l'ambition et la folie des hommes accordent aux peuples ? Parfois
aussi nous rencontrons dans cette histoire de violentes collisions, dont les
causes et le début se cachent sous le voile mystérieux de ces temps reculés.
Ainsi Liuthprand nous montre, deux ans après la mort d'Adalbert II, son jeune
fils, Guy de Toscane et Berthe sa veuve, retenus prisonniers par l'empereur
Bérenger à Mantoue (919). Pourquoi
cette rupture ? quels revers purent jeter en captivité le fils et la veuve du
fier Adalbert de Toscane ? Muratori lui-même l'ignore. La cause nous échappe,
mais les suites en sont connues ; elles furent glorieuses pour Berthe. C'est
un noble et imposant spectacle, en effet, que de voir cette princesse telle
que nous la montrent les historiens d'Italie, puisant de nouvelles forces
dans l'excès de son infortune, commandant du fond de sa prison la fidélité à
ses troupes, et donnant l'exemple de la constance et du courage aux
gouverneurs de ses villes de Toscane. Désespérant de réduire un pays si
noblement gardé à ses maîtres absents et dans les fers, Bérenger, se vit
contraint, après une longue et vaine attente, de rendre la liberté à Berthe
et à son fils. La
plume envenimée mais cette fois véridique de Liuthprand ternit un peu l'éclat
de cette belle page historique, rare monument d'honneur et de fidélité, et
l'explique aux dépens de la vertu de Berthe dont il fait une autre Marosie,
tant pour son ambition que pour le dérèglement de ses mœurs[18]. Muratori accuse cette fois
encore Liuthprand de médisance, et fait observer qu'à cette époque Berthe
avait soixante ans. Nous devons faire remarquer, pour être juste, que
Liuthprand ne dit pas que la fille de Waldrade ait attendu ses douze lustres
pour se faire des fidèles. Au reste, ce dérèglement de mœurs reproché à
Berthe n'est aujourd'hui mis en doute par aucun historien. Quand on veut ramener à l'époque de la simplicité, de la franchise et des bonnes mœurs, on dit encore en Italie : Al tempo cite Berta filava — au temps que Berthe filait —... Mais le simple et bon peuple ne se doute pas que, par cette expression proverbiale, il ne se fait que l'écho d'une amère ironie digne de Liuthprand[19]. |
[1]
Histoire de l'Eglise, par B.-B., t. V, liv. XXVIII, p. I.
[2]
Fille du premier lit.
[3]
Plusieurs auteurs disent que Théodora était la sœur cadette de Marosie. D'après
Liuthprand et Muratori, Marosie était fille de Théodora. — LIUTHPRAND, Hist.,
lib. II, ch. XIII. — MURATORI,
Ann. d’It., t. V, p. 248, anno 914.
Ces derniers historiens reconnaissent Marosie comme
fille d'Adalbert de Toscane.
Or, nous voyons Théodora pousser par ses intrigues Jean
X au trône pontifical, du vivant de Berthe, femme d'Adalbert.
Cette Théodora peut avoir été la sœur de Marosie, mais
certes elle ne fut point sa mère, à moins toutefois, qu'épouse du premier lit
d'Adalbert, elle n'ait divorcé avec ce prince qui, du vivant de sa première
femme, aurait épousé la fille de Waldrade.
[4]
LIUTHPRAND, Hist.,
lib. II, ch. II.
[5]
LEO OSTIENSIS, lib. II,
cap. L, cité par MURATORI,
Ann. d’It., t. V, p. 238, anno 908.
[6]
LEO OSTIENSIS, Chron.,
liv. I, c. LII.
[7]
MURATORI, t. V,
p. 212, ann. 910.
[8]
LEO OSTIENSIS, Chron.,
liv. I, c. LII.
[9]
MURATORI, t. V,
p. 251, anno 915.
[10]
ANONYM., in
Paneg. Bereng., lib. IV.
[11]
Chron. arabic., art. II, cité par MURATORI, Annal. d'It., t. V, p. 252.
[12]
ANONYM., in
Paneg. Bereng., lib. IV.
[13]
Selon le panégyriste, cette entrée solennelle aurait eu lieu le samedi saint,
et le couronnement de Bérenger, comme empereur, le jour de Pâques, en l'année
916.
Muratori s'attache à prouver (t. V, ann. 910, 921,
9211, p. 254, 263 et suiv., et 271) que ce monarque reçut la couronne impériale
le jour de Noël de l'année 915. Il appuie cette opinion sur d'assez solides
arguments ; mais resterait alors à expliquer comment une aussi grave erreur a
pu prendre place dans un panégyrique dont l'auteur paraît avoir été
contemporain de Bérenger, ou au moins avoir vécu peu de temps après la mort de
cet empereur ; peut-être, sous le règne de son petit-fils, comme serait tenté
de l'admettre Muratori.
Voici ce que dit cet historien (t. V, p. 254, ann. 916)
« Adrien de Valois, qui fut le premier à tirer des
ténèbres ce poème historique, précieux fragment d'un siècle obscur, a pensé que
l'auteur était contemporain de Bérenger ; mais en présence de si graves erreurs
sur des faits importants que le poète aurait dû mieux connaître, puisqu'il se
montre lui-même vieux à la fin de son œuvre qu'il termine au couronnement,
laissant à d'autres le soin de raconter le reste de la vie de Bérenger,
Et post
imperii diadema resuntite laudes.
« Je ne saurais me persuader que ce poème ait été
composé du vivant de Bérenger. Il paraîtrait toutefois peu vraisemblable
qu'après la mort de l'empereur, quelqu'un ait entrepris une aussi longue et
pénible tâche. Cependant il n'est pas hors de possibilité que le marquis
d'Yvrée, devenu plus tard lui-même roi d'Italie, ait pris soin de faire
honorer, par ce panégyrique, la mémoire de l'empereur son aïeul. » Nous
ajouterons que la mort peut avoir arrêté le poète au milieu de son œuvre.
[14]
MURATORI, Antiq.
italic., dissent. III, p. 108.
[15]
MURATORI, anno
917.
[16]
Selon Liuthprand (Hist., lib. II, ch. XV), Guy, sans doute en sa qualité
de fils aîné, fut reconnu marquis de Toscane par le roi de Lombardie.
[17]
FRÉDÉGAIRE,
continuateur de Grégoire de Tours.
[18]
LIUTHPRAND, Hist.,
lib. II, cap. XV. — MURATORI,
t. V, p. 260, ann. 919.
[19]
Biographie universelle, publiée par MICHAUD, art. Berthe.