HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

DEUXIÈME ÉPOQUE. — LIVRE DEUXIÈME

 

CHAPITRE PREMIER.

 

 

Les papes Marin Ier, Adrien III et Étienne V. — Mort de Photius. — Guy empereur. — Le pape Formose. — Lambert est associé à l'empire. — Arnolphe prend le parti de Bérenger. — Guy soutient la lutte. — Nouvelle prise d'armes. — Siège et défense de Bergame. — Arnolphe, roi de Lombardie. — Il y laisse Bérenger avec le titre de roi. — Mort de Guy. — Humeur changeante des Lombards. — Collisions entre Lambert et Bérenger. — Arnolphe revient en Italie. — Il poursuit Lambert et Agiltrude, sa mère, à Rome. — Stratagème d'Agiltrude. — Arnolphe sacré empereur par le pape. — Il retourne en Germanie. — Partage de la Lombardie entre Lambert et Bérenger. — Siège et prise de Milan par Lambert. — Supplice de Maginfredo. — Récit du vieux Landolphe. — Vision de Lambert.

De 891 897.

 

Au milieu de tous ces conflits d'ambition, Rome était presque toujours restée livrée à elle-même. Le rapide passage de Marin Ier sur le siège pontifical, avait été marqué par une désapprobation solennelle des actes de son prédécesseur, relativement aux affaires d'Orient. Ce pape avait repoussé Photius de la communion de l'Église. Après moins de deux ans de pontificat, la mort de Marin laissa vacant le trône de saint Pierre, auquel nous avons vu (884) appeler Adrien III.

Le nouveau pontife, malgré les instances et les menaces de l'empereur Basile, protesta, comme son prédécesseur, contre le rétablissement du schismatique patriarche de Constantinople. Son règne fut de peu de durée, mais assez long pour le rendre témoin des horribles excès commis par les Sarrasins, qu'encourageaient les tristes dissensions des princes de la chrétienté. Adrien eut la douleur de voir toute l'Italie méridionale ravagée, les moines de Saint-Vincent et du Vulturne massacrés, et leurs couvents livrés au pillage aussi bien que la célèbre abbaye du Mont-Cassin.

Nous avons vu Guy, quand il n'était encore que duc de Spoletti, d'abord ajouter à ces désastres par ses propres excès ; puis, changeant de politique, chercher à en arrêter le cours en prêtant un tardif appui au pape Adrien. On croit que toutes ces vicissitudes hâtèrent la mort de ce pontife, qui eut pour successeur Etienne V.

La mort de Basile ayant appelé au trône d'Orient son fils Léon-le-Philosophe, ce pape eut le bonheur, en compensation de tous les maux soufferts depuis longtemps par l'Église, de voir Photius ignominieusement expulsé du siège Constantinople. Le hardi schismatique finit, dans la disgrâce et l'infortune, une vie d'orages, qu'un génie hors ligne et une vaste érudition, mieux dirigés, auraient pu rendre utile au monde et glorieuse pour lui-même. Son schisme ne mourut pas avec lui ; l'Église d'Orient avait en elle un germe de corruption qui, développé plus tard, a opéré la triste scission qui, aujourd'hui encore, la sépare de l'Église de Rome.

Étienne V occupait le Saint-Siège quand Rome reçut la visite de l'ambitieux Guy.

Gagné par les promesses et la soumission de l'heureux rival de Bérenger, se souvenant des récents services rendus à l'Église par celui qu'Adrien III appelait son fils d'adoption, et espérant en obtenir de nouveaux secours, le pape, sans hésiter, le proclame empereur, bien qu'un autre prince ait déjà revêtu la pourpre impériale en Germanie. Mais ce prince, mais Arnolphe s'est jusqu'à ce jour contenté de son élection de Tribur. Il n'est pas venu demander lui-même l'onction sainte aux pontifes de Rome ; il semble dédaigner cette sanction suprême qui seule, à en croire le Vatican, établit et consolida naguère la domination des Francs dans la Péninsule, et sans laquelle l'influence germanique ne saurait être qu'éphémère et sans durée. A un empereur proclamé à Tribur, sans l'aveu et la participation du Saint-Siège, le pape saura opposer un autre empereur couronné de sa main à Rome, et dont l'audace lui est une garantie des efforts qui seront tentés pour soutenir l'œuvre du pontife romain. Qu'importent les maux qu'enfantera cette rivalité ! En attendant, l'autorité du Saint-Siège n'aura pas été impunément méconnue !

Guy, fier de son nouveau titre, retourne en Lombardie. A l'exemple des autres souverains ses prédécesseurs, il convoque les ordres du clergé et de la noblesse[1]. Fascinés par l'éclat de sa récente victoire et par le prestige de tant d'audace, tous se rendent à l'appel du nouvel empereur ; on l'entoure d'hommages et de protestations de fidélité ; on l'enivre d'encens et de flatterie ; l'étoile d'Arnolphe va, lui dit-on, pâlir et s'éteindre comme celle de Bérenger devant l'étoile du vainqueur de la Trebbia. Guy répand à pleines mains les faveurs et les dignités ; il accorde plusieurs privilèges aux églises et aux villes du royaume, et il promulgue des lois ou décrets tendant à constituer le mieux possible l'administration de ses États[2].

Ébloui de la haute dignité que sa téméraire ambition vient de conquérir, le nouvel empereur oublie bientôt que, lasse de toute domination étrangère, l'Italie, en cherchant d'abord des souverains dans les ducs de Spoletti et de Frioul, et en applaudissant ensuite avec enthousiasme à son sacre comme empereur, a entrevu et honoré en lui et en Bérenger, moins des descendants de Charlemagne que des princes italiens ; il oublie que dans leur double avènement, elle a salué le triomphe de la cause italienne sur les prétentions de l'étranger ; et l'imprudent rival de l'ancien duc de Frioul, ne songeant qu'à se prévaloir avec orgueil de son illustre origine, fait graver sur le sceau de l'empire ces mots insensés :

Renovatio regni Francorum.

Presque tous les vainqueurs dans les luttes politiques se perdent par l'abandon et le mépris des principes et des causes qui les ont fait triompher. A cette manifestation publique qui froisse l'orgueil des Lombards, des murmures éclatent sur tous les points du royaume ; les partisans de Bérenger et des agents de la cour de Germanie cherchent à augmenter l'irritation des esprits ; mais Guy, au milieu de ce mécontentement qui chaque jour s'accroit, ne semble préoccupé que d'une seule pensée.

Les empereurs carlovingiens associaient de leur vivant un de leurs fils à l'empire. Guy, autant sans doute pour se faire l'imitateur de Charlemagne, de Louis Ier et de Lothaire, que pour mieux assurer dans sa famille la transmission d'un pouvoir que sa présomption lui fait considérer comme pour toujours consolidé dans ses mains, Guy se dirige tout à coup vers Rome avec son fils Lambert, et va demander au pape de proclamer ce fils son collègue au trône impérial.

Étienne V était mort sur ces entrefaites. Le pape Formose qui lui avait succédé, bien que moins favorable à Guy que son prédécesseur, dut, se résigner à couronner ce jeune prince. « L'histoire, dit Giulini, n'offrant aucun exemple qu'un empereur ait éprouvé un refus du Saint-Siège pour s'associer un collègue à l'empire. » Cette association, comme le fait observer l'auteur milanais, ne fut que pour la dignité d'empereur (qui n'était qu'un vain titre), mais non pour le royaume d'Italie dont Guy conserva seul le gouvernement.

La cour de Trèves ne put voir sans ombrage l'essor ambitieux de Guy. Arnolphe venait de mettre fin à sa lutte contre Suentebold, le Morave, et pouvait accorder enfin une attention sérieuse aux affaires de la Péninsule. Jaloux du titre d'empereur qu'avait osé prendre un roi qu'il regardait comme son vassal, ou plutôt un vassal qu'il n'avait pas même reconnu comme roi, ce prince prit ouvertement parti pour Bérenger, dont l'ambition lui paraissait moins à craindre à Pavie que celle de son audacieux rival. Zuentebold, fils d'Arnolphe, partit pour la Péninsule à la tête d'une imposante armée.

Plusieurs seigneurs d'Italie, les uns dès longtemps dévoués à Bérenger, d'autres mécontents de la devise adoptée par Guy, qu'ils considéraient comme une insulte à ce que l'on appellerait aujourd'hui la nationalité lombarde, vinrent au-devant du jeune prince germain et lui amenèrent des renforts. On vit, non sans quelque étonnement, figurer parmi les auxiliaires de Zuentebold, Maginfredo, comte du palais de Guy et comte de Milan[3], que l'on croyait l'un des plus dévoués partisans du nouveau régime.

Guy ne se laisse pas décourager par ces nombreuses défections et se renferme dans Pavie. Zuintebold et Bérenger viennent attaquer cette place ; leurs efforts échouent contre le courage et la constance de Guy. Le fils d'Arnolphe, fatigué des obstacles qu'il rencontre et de la longueur d'une lutte qu'il croyait terminer par sa seule présence, lève le siège et ramène ses troupes en Germanie. Guy fond alors avec toutes ses forces sur Béranger, qu'une prompte fuite au-delà des frontières de Lombardie dérobe seule à la poursuite de son ardent compétiteur. Le roi vaincu va chercher un asile à la cour d'Arnolphe, où le suivent d'autres seigneurs italiens, ennemis des deux nouveaux empereurs.

Le pape Formose n'avait couronné qu'à regret[4] le fils de Guy ; ses secrètes sympathies étaient pour la cause de Bérenger. Il fit supplier Arnolphe de venir lui-même en Italie, soit pour assurer le triomphe de cette cause, soit pour mettre fin à de sourdes intrigues ourdies à Rome contre le pape lui-même, et qui menaçaient l'Église d'un schisme scandaleux. Le désordre et la confusion étaient sur les marches du trône apostolique comme sur tous les trônes du continent.

Les instances de Formose, jointes aux pressantes sollicitations de Bérenger et des autres seigneurs d'Italie réfugiés à la cour de Trèves, déterminèrent Arnolphe à une nouvelle prise d'armes. La fin de 893 ou les premiers jours de 894 virent l'armée de Germanie, que commandait Arnolphe lui-même, camper sous Vérone qui, dévouée à Bérenger, ouvrit ses portes sans résistance. Brescia imita cet exemple.

Il n'en fut pas de même de Bergame, où commandait un comte Ambrogio ou Ambroise, pour l'empereur Guy. On dut faire le siège de cette ville et la battre en brèche au moyen de machines de guerre. La défense fut longue et opiniâtre de la part des troupes et des habitants. Prise enfin d'assaut le 2 février[5], cette malheureuse ville subit toutes les cruelles conséquences d'une agression de vive force. L'évêque Adalbert, qui avait partagé les périls et soutenu par son exemple le courage des assiégés, fut jeté dans une prison. Le comte Ambroise, cherchant un dernier refuge dans une tour, s'y défendit longtemps en désespéré. Tombé enfin au pouvoir d'Arnolphe, il fut pendu à un arbre par ordre de ce prince. La ville fut pillée et à demi détruite ; ses remparts furent démolis. Cet exemple terrible intimida les autres villes qui ne songèrent plus à résister. Milan fit sa soumission ; Maginfredo, à qui l'insuccès de la première expédition avait fait chercher un asile à la cour de Germanie, et qui avait suivi Arnolphe dans cette nouvelle invasion, reprit sa charge de comte de Milan et de comte du palais, au nom et par l'autorité de ce prince.

Guy et son fils s'étaient éloignés de Pavie à l'approche de l'armée victorieuse, et trop formidable cette fois pour songer à lui résister.

Arnolphe entre en triomphateur dans cette capitale qui s'est hâtée de lui ouvrir ses portes. Il y réunit une diète ; et tout fait croire, bien qu'il n'en reste aucune preuve écrite, qu'il s'y fit couronner ou tout au moins proclamer roi d'Italie[6], sans enlever toutefois ce titre à Bérenger qu'il replaça sur le trône lombard, comme son vassal, aux mêmes conditions, sans doute, que le furent les rois de Lombardie sous Charlemagne et sous les premiers successeurs du grand homme. Arnolphe nourrissait d'autres projets : son ambition n'était qu'à moitié satisfaite ; Rome attirait son regard ; Rome avait disposé d'une couronne dont l'éclat, au front de Guy, blessait son orgueil ; il lui tardait d'aller lui-même, dans la capitale de la chrétienté, chercher la réparation de ce qu'il appelait un outrage à sa majesté, une atteinte à ses droits ; mais la crainte que le duc de Moravie ne profitât de son absence pour recommencer la guerre, lui fit ajourner l'accomplissement de son dessein. Il partit, laissant derrière lui d'autres périls non moins grands que ceux qu'il allait affronter.

Guy, à la nouvelle inespérée de ce départ, sent renaître l'espoir d'arracher la Lombardie aux mains de Bérenger. Il quitte à la hâte sa retraite ; mais, arrivé sur les bords du Taro, entre Parme et Plaisance, il est surpris par un crachement de sang qui résiste à tous les secours de l'art, et il meurt rêvant à de nouvelles luttes. Digne fin d'une turbulente vie. Humeur âpre et fière, nature demi-chevaleresque et demi-sauvage, mélange de courage héroïque et de basse perfidie, éclair de génie qui sait mettre à profit la victoire, inébranlable constance qui rend plus fort que le revers, soif ardente de gloire ou plutôt de renommée à tout prix, ambition sans frein et qui trouvait presque son excuse dans une indomptable audace, dans le sentiment d'une illustre origine et dans l'abaissement où languissaient alors tous les rois de l'Europe ; cœur altier où bouillonnait le sang français mêlé au sang italien ; type rude, ébauche grossière de cette brillante chevalerie que, plus tard, épura l'esprit saint des croisades et que polit le contact de l'Orient ; dans ce peu de lignes nous avons crayonné l'esquisse de ce Guy si fameux.

La Lombardie, après la mort de Guy, se maintint calme pendant quelques mois ; mais ce repos ne devait être qu'une courte trêve dans un pays où peuples, grands et souverains ne recevaient plus d'impulsion que du souffle désorganisateur de l'anarchie. L'année suivante (896) vit se former et éclater de nouveaux orages.

Nous approchons du moment où les paroles qui suivent trouvent leur application. « Les Italiens, dit l'abbé Millot[7], n'étaient jamais contents de leurs rois, et le changement aggravait toujours leurs infortunes. On appelait les étrangers en Italie ; on cherchait en quelque sorte le joug pour se délivrer des oppresseurs ; on se repentait, on ne voulait point obéir, et l'on faisait des rois au hasard. Les révolutions sont d'ordinaire les fruits de la discorde. L'Italie, à cette époque, était un des pays les plus malheureux de l'Europe. »

Liuthprand donne à ce goût funeste de changement un but raisonné. « Il entrait, dit cet écrivain[8], « dans la politique des seigneurs d'Italie, à cette époque, d'avoir toujours deux maîtres, pour les comprimer tous les deux, l'un par la peur de l'autre, et sans doute pour n'obéir à aucun.  Etrange calcul, qui ne pouvait être et ne fut qu'une cause incessante de troubles et de ruine pour la Lombardie.

Un parti opposé à Bérenger, profitant d'une absence momentanée de ce prince, se réunit tout à coup à Pavie ; les conjurés se forment en diète, y appellent le jeune empereur Lambert, remarquable par son élégance et sa beauté, comme le dit Liuthprand[9], mais peu fait encore aux travaux de la guerre, et le proclament roi de Lombardie. Bérenger apprend à Vérone cette déclaration hostile de la prétendue diète de Pavie, et se dispose aussitôt à combattre son jeune rival. Maginfredo, comte de Milan, sommé le premier par Lambert de le reconnaître comme son empereur et roi, s'y refuse, et maltraite, par des excursions sur leurs territoires, les villes qui se sont déclarées pour le fils de Guy.

Chose déplorable ! Le comte de Milan prenait les armes pour Bérenger ou Arnolphe, et l'archevêque de cette même cité, Anselmo, avait présidé la diète et proclamé roi d'Italie le jeune Lambert[10]... Que de désordres n'entraînent pas à leur suite ces tristes divisions entre des hommes qu'une seule et même pensée, qu'un seul et même but, le bien-être de tous, devraient toujours réunir sous une seule et même bannière ! Préposés pour le bonheur général, ils deviennent trop souvent les premiers fauteurs des malheurs publics.

Cependant Formose redoublait d'instances auprès d'Arnolphe pour qu'il vînt recevoir de lui cette couronne impériale que ses mains avaient déjà placée sur le front d'un autre, Bérenger suppliait de son côté le bâtard de Carloman, de l'aider à achever contre Lambert l'œuvre entreprise naguère contre Guy. Arnolphe, dont toutes ces instances flattent les vues secrètes, quitte de nouveau la Germanie ; mais cette fois il y porte la pensée de détruire à son profit, la double royauté de Lambert et de Bérenger lui-même. En effet, à peine arrivé à Milan, Arnolphe s'empare du pouvoir suprême et partage le royaume de Lombardie en deux grands gouvernements. Walfredo eut le duché de Frioul, premier apanage de Bérenger, et Maginfredo, qui, dans sa récente levée de boucliers contre Lambert, avait moins combattu pour Bérenger que dans l'intérêt du roi de Germanie dont il était l'agent secret, Maginfredo eut le duché de Lombardie ou duché de Milan[11].

Bérenger, prévenu à temps des projets hostiles de celui qu'il avait imprudemment appelé à son aide, avait évité la rencontre du roi de Germanie qui le fit vainement rechercher dans toute la Péninsule : il attendit dans sa retraite une occasion favorable de se venger.

D'autre part, pendant qu'Arnolphe s'arrête à Milan pour régler le gouvernement de sa nouvelle et facile conquête, Agiltrude, mère du jeune empereur Lambert et femme d'énergique résolution, se rend à Rome[12] avec son jeune fils et y proteste contre l'invasion du roi de Germanie ; mais son œil clairvoyant a bientôt entrevu les dispositions malveillantes de Formose. Aussitôt elle lève une armée que viennent renforcer des partisans de Lombardie ; elle place sous bonne garde, le souverain pontife et s'apprête à disputer l'entrée de Rome au fils de Carloman.

Arnolphe, à la nouvelle de ces hardis préparatifs, marche avec son armée sur Rome : il trouve cette ville en un tel état de défense qu'il hésite à l'attaquer ; mais ses soldats, irrités, Biton, des insultes des Romains, l'obligent à ordonner l'assaut et enlèvent la place de vive force. Liuthprand donne une singulière et ridicule cause à cette détermination vigoureuse ou plutôt à ce grand résultat.

Cet écrivain raconte qu'un lièvre étant parti du milieu des rangs des Germains fut poursuivi par plusieurs soldats ; que ce mouvement ébranla toute l'armée, et qu'on courut dans la direction des remparts avec de si grandes clameurs, que les Romains épouvantés mirent bas les armes. La ville fut prise, et Agiltrude eut à peine le temps de se retirer avec son fils dans le duché de Spoletti.... Jadis des oies sauvèrent Rome : cette fois, selon le dire de Liuthprand, un lièvre aurait livré à l'ennemi les murs de la ville éternelle.

Arnolphe est reçu triomphalement dans Rome[13]. Le pape Formose qui, il y a à peine quatre ans, a sacré le fils de Guy comme empereur, pose la couronne impériale sur la tête d'Arnolphe à qui le peuple romain prête serment de fidélité, sauf la foi due au pape FORMOSE !

Ce prince se hâte, après son couronnement, de quitter Rome pour aller assiéger Lambert et son intrépide mère dans Fermo, leur dernier refuge.

Agiltrude, voyant que toute résistance par la force serait vaine, se décide à employer l'artifice. Elle gagne un homme de la suite d'Arnolphe et le charge de donner un breuvage léthargique au prince ; l'effet de ce breuvage est tel qu'Arnolphe reste assoupi trois jours sans se réveiller ; l'alarme que cet accident cause à l'armée, donne le temps à Lambert et à sa mère de quitter Fermo.

Le jeune empereur retourne en toute hâte à Pavie dont ses partisans lui ouvrent les portes. Son premier acte de souveraineté est un décret qui confère à sa mère, en reconnaissance de ses courageux efforts, le château de Coirana et ses dépendances dans le pays de Tortone[14].

Arnolphe, trompé dans ses espérances, lève le siège de Fermo et dirige sa marche sur Pavie ; mais il ressent en route les premières atteintes d'une maladie grave à laquelle n'est peut-être pas étranger le perfide breuvage d'Agiltrude. Ces souffrances, jointes à la nouvelle que le Nord s'est encore révolté, lui font reprendre en grande hâte le chemin de la Germanie, et il laisse à Milan, pour défendre et conserver son autorité, un de ses bâtards, Ratoldo ou Raoul, à la tête de quelques troupes dévouées.

Lambert et Bérenger s'étaient secrètement unis contre leur ennemi commun. A peine Arnolphe fut-il éloigné, que ces deux princes convoquèrent à Pavie un congrès dans lequel l'Italie supérieure leur fut partagée, malgré la présence en Lombardie de Ratoldo qui, se sentant trop faible pour lutter contre cette ligue nouvelle, n'osa sortir de Milan pour prévenir ce sanglant affront.

Bérenger eut les pays en deçà du et ceux en delà de l'Adda.

Tout le reste échut à Lambert.

La première pensée du fils de Guy, après ce partage, fut de se rendre maître de Milan.

Ratoldo, désespérant trop tôt de défendre cette ville, eut la lâcheté de l'abandonner à l'approche de Lambert. Fuyant devant un ennemi qu'il aurait pu combattre et peut-être vaincre, il ramène en Germanie, par la voie du lac de Cômo, les troupes que son père a imprudemment confiées à son inexpérience.

La résistance et les obstacles qu'après cette désertion Lambert rencontra dans le siège de Milan, ne prouvent que trop combien il eût été facile à Ratoldo de conserver cette ville à son père. Maginfredo, resté seul avec les habitants, osa soutenir le siège. Sa défense fut courageuse, longue, opiniâtre : elle se prolongea depuis les derniers jours de juin 896 jusqu'au 31 janvier de l'année suivante[15]. Souvent rebuté par les difficultés de cette entreprise, Lambert fut sur le point de l'abandonner. Qu'eût donc été cette résistance, si les troupes germaines de Ratoldo avaient uni leurs efforts à l'héroïque constance des Milanais ! Maginfredo, que la cour de Trèves n'osa ou ne put secourir, finit par succomber dans la lutte : vaincu et tombé au pouvoir de Lambert, il fut décapité[16].

Les Annales de Fulde et l'historien Ermann Contratto ajoutent qu'un fils et un gendre de Maginfredo furent privés de la vue[17].

Contratto fait remarquer que la sentence contre le malheureux comte ou duc de Milan fut non seulement rendue par Lambert, mais par Bérenger lui-même, dont Maginfredo avait dans le temps secondé la cause. Sans approuver ces cruelles extrémités où entraînent les guerres civiles, nous ferons observer à notre tour, pour être juste envers Bérenger, que le comte de Milan avait en dernier lieu abandonné ce prince pour s'attacher à la cause d'Arnolphe.

Landolphe le Vieux[18] est tombé, en racontant ce siège, dans des erreurs d'autant plus inconcevables, dit Giulini, que cet historien ne vivait que cent quatre-vingts ans après cette époque. Selon Landolphe, Lambert aurait paru devant Milan au vi' siècle, et le siège aurait duré dix années.

Cet écrivain, qui se trompe si étrangement et sur l'époque où vivait Lambert, et sur la durée de son entreprise contre Milan, rapporte certaines circonstances que le judicieux Giulini, à part quelques exagérations, admet comme assez vraisemblables.

Il résulterait du récit de Landolphe, adopté par l'historien Castelsepprio, que Lambert, découragé par la longueur du siège, et, désespérant de se rendre maitre de Milan, s'éloignait de cette ville, quand il vit venir à lui un paysan qui lui suggéra un moyen de s'emparer plus tôt de la place ; profitant de cet avis inattendu, le jeune empereur aurait renouvelé ses attaques.

Disons d'abord que le récit de cette première circonstance, qui rappelle la situation de Charlemagne au pied des Alpes et l'expédient qui le tira d'embarras, est considéré par Giulini au moins comme altéré et méritant peu de confiance.

Les Milanais qui, un moment, s'étaient crus hors de tout péril et au terme de leurs angoisses, ne purent, continue Landolphe, se défendre d'une cruelle anxiété en voyant les travaux du siège reprendre avec une nouvelle ardeur, et dirigés de telle sorte que leur défense n'aurait pu longtemps se prolonger. Las de tant de fatigues, de privations et de combats, et à la veille de se voir livrés aux calamités d'une ville enlevée d'assaut, ils se montrent disposés à traiter avec l'armée impériale.

Lambert propose qu'il lui soit loisible d'entrer avec les siens dans la ville pour établir sa conquête et sa possession. Sur la crainte qui est exprimée par les Milanais des désordres que pourrait leur occasionner le séjour de troupes ennemies dans leurs murs, le jeune empereur s'engage à sortir aussitôt après de la ville avec son armée[19] ; il garantit qu'il ne se commettra, pendant ce court séjour, aucun désordre ni dommage, et promet formellement, ajoute le vieil historien, qu'une fois sorti de la cité, il ne repassera plus sous ses portes.

Des habitants craignaient que quelque piège ne fût tendu à leur bonne foi ; mais Lambert et quarante chefs de son armée ayant juré sur l'Évangile que toutes les conditions seraient fidèlement et ponctuellement exécutées, les Milanais n'hésitèrent plus, et Lambert entra avec son armée dans Milan. On l'y reçut en vainqueur et en souverain, et il en sortit aussitôt après suivi de ses troupes. Aucun désordre ne fut commis par l'armée impériale.

Joyeux de cette heureuse issue de la guerre, les Milanais exaltaient avec enthousiasme la magnanime bonne foi de Lambert qui méditait secrètement leur ruine. Suivons le récit plus ou moins fabuleux de Landolphe.

Le jeune empereur, dans son rapide passage à Milan, avait fait chercher et retrouvé quelques-uns de ses anciens partisans que la terreur tenait dans le silence et l'obscurité. Il fut convenu avec ses amis que, la troisième nuit qui suivrait le jour de la sortie de Lambert, une large brèche serait faite par eux à une partie intérieure du mur d'enceinte de la ville, près de l'église qui, depuis, a pris le nom de Sant-Andrea-al-Muro-Rotto.

« Au moment désigné, dit toujours notre vieil historien, Lambert rentra dans Milan par cette ouverture, éludant ainsi le serment par lequel il s'était engagé à ne plus repasser sous une porte de la ville. Furieux de la longue résistance qu'il avait rencontrée, l'empereur livra Milan au pillage ; on égorgea les habitants sans distinction ni d'âge, ni de sexe ; les principaux édifices et les fortifications furent renversés. »

Giulini trouve de grandes exagérations dans ce récit, dont les dernières circonstances se rapporteraient plutôt à l'époque de la prise de Milan par les Goths.

Sans doute le vainqueur, irrité de l'opiniâtre résistance des assiégés, leur fit sentir le poids de sa colère ; mais la vengeance ne fut point poussée jusqu'à cet horrible massacre de toute la population, et à la destruction des remparts qui, relevés par l'archevêque Ansperto[20], ne furent plus tard renversés que par Barberousse.

La mort de Maginfredo le supplice de son fils et de son gendre, rapportés par Landolphe, ne sont contestés par aucun historien d'Italie. Tous s'accordent sur ce point comme sur l'incident qui aurait tout à coup sauvé Milan des dernières conséquences de la fureur de Lambert.

Cet incident, le voici ; nous le reproduisons sans commentaire :

On raconte qu'au milieu de ses plans de vengeance, qui ne tendaient rien moins qu'à la complète destruction de Milan, Lambert eut une vision où saint Ambroise lui apparut vivement courroucé contre lui.

Le jeune empereur, effrayé de cette apparition menaçante, se bâta de quitter Milan qu'enfin il laissa en repos.

 

 

 



[1] GIANNONE, Storia civile del regno di Napoli, anno 891. — Biblioteca storica di tutte le nazioni, vol.lib. VII, cap. III, p. 439. Edit. Milano, per Nicolo BETTONI, anno 1821.

[2] On trouve, dans le recueil des lois lombardes, des décrets de l'empereur Guy, que les compilateurs y ont insérés, comme ayant été publiés par ce prince en sa qualité de roi de Lombardie, et qui eurent de son vivant, comme après lui, force et vigueur en Italie.

Il en est un au livre Ier, sous le titre : de Commitiis.

Un autre au même livre : de Invasionibus

Un autre au livre IIe : de Successionibus.

Et deux autres au livre III, — 12e et 13e titres.

Ces décrets font honneur à la sagesse et à la sagacité de Guy.

[3] GIULINI, lib. VIII.

[4] MURATORI, Ann. d'It., anno 893.

[5] VIEILLE CHRONIQUE de Bergame, découverte par Giulini, ann. 894.

[6] Voici ce qui fait penser à Giulini qu'Arnolphe se fit proclamer roi d'Italie dans cette circonstance.

Quoiqu'il n'eût pas cessé de se prévaloir de ses droits sur ce royaume, et qu'il eût fait, depuis l'élection de Tribur, à l'égard de ce pays, quelques actes de souveraine puissance, Arnolphe n'avait jamais, avant cette guerre contre Guy, explicitement pris dans ses décrets le titre de roi d'Italie ; tandis qu'il résulte de plusieurs chartes et autres pièces émanées de ce prince, et citées par Giulini, qu'il a pris cette dénomination depuis son entrée dans la capitale des Lombards, et que l'année de cette même entrée y est désignée comme la première année de son règne en Lombardie. (GIULINI, t. Ier, lib. VIII, anno 894.)

[7] Histoire moderne, IIIe époque, chap. Ier.

[8] LIUTHPRAND, lib. Ier, cap. X.

[9] LIUTHPRAND, lib. Ier, cap. X.

[10] Ce même Anselmo avait couronné Bérenger sept ans auparavant. (PUFFENDORFF, Histoire universelle, t. II. Rois italiens.)

[11] GIULINI.

[12] GIULINI. — MURATORI.

[13] MURATORI, anno 896.

[14] GIULINI, lib. VIII, même année.

[15] GIULINI, Storia di Milano.

[16] GIULINI, Storia di Milano. — MURATORI, anno 897.

[17] GIULINI, t. II, p. 61. — VERRY, t. Ier, p. 114.

[18] LANDOLFO il Vecchio.

[19] Giulini aurait peut-être repoussé tout cet épisode et la ruse finale qui, d'après Landolphe, aurait rendu Lambert maître de Milan ; mais notre auteur milanais, en bon citoyen, a voulu tirer parti de l'engagement pris par Lambert de ne pas séjourner dans la ville.

« Les habitants, dit Giulini, invoquèrent un usage ancien, d'après lequel il était interdit à tout empereur ou roi de séjourner dans Milan. Ce droit, d'après quelques historiens, aurait été accordé par Théodose à la prière de saint Ambroise. »

Giulini croit voir quelques indices de cette prérogative dans les édits de Charles-le-Chauve et de quelques-uns de ses successeurs.

Les décrets de ces princes portaient ordinairement :

Actum Paviœ, fait à Pavie,

Actum Romœ, fait à Rome.

Tandis que dans d'autres on voit : Actum AD Milanum, PRÈS de Milan et non à Milan.

Fort de cette découverte, Giulini s'écrie fièrement : « Si Milan n'était pas la résidence des rois, c'est que cette ville avait le privilége de ne pas loger des souverains dans ses murs et qu'elle usa de cette prérogative. »

Le comte Verry, qui, pour se montrer franc dans cette question, n'en est pas moins bon milanais que le comte Giulini, voit une puérilité et une absurdité dans cette assertion. « L'amour-propre des historiens milanais, dit cet écrivain, souffrait de voir Pavie, et plus tard Monza, préférées à Milan par les rois d'Italie pour leur résidence, et ils se sont efforcés d'expliquer l'abandon de Milan par la supposition de l'inexplicable immunité dont cette ville se serait prévalue. »

Cet abandon de Milan doit, selon Verry, s'attribuer à l'état déplorable où cette cité fut réduite pendant plusieurs siècles, après les ravages exercés en 452 par les Huns, sous Attila, et en 539, par les Goths et les alliés de leur roi Vitigès.

Tous les nobles et les riches, de l'aveu même de Giulini, habitaient la campagne, sans doute par suite de la ruine de leurs maisons de ville et par la crainte de nouveaux ravages. Leurs châteaux étaient fortifiés et susceptibles au moins de défense.

« Les habitants de la ville, dit toujours le comte Verry, vivaient misérables ; peu de maisons étaient construites en pierres ; la plupart étaient en bois et recouvertes de chaume.

« C'est ce qui fit abandonner Milan par les souverains, qui n'auraient pu y trouver une résidence convenable pour eux et leur cour. »

Voilà, ce nous semble, une explication claire et sainement motivée de l'Actum AD Milanum, invoquée par Giulini.

[20] Milan, depuis la restauration de ses remparts, due aux soins et aux largesses d'Ansperto, avait neuf portes belles et fortifiées.

Les murs d'enceinte de cette ville, qui couvre aujourd'hui sept milles de terrain, occupaient tout au plus, au IXe siècle, le tiers de cet espace.

Les églises de Santa-Valeria, de San-Simpliciano, de San-Dionisio, de San-Nazaro, de San-Calimero, de San-Celso, de San-Vittore, de San-Francesco, alors San-Nabore, renfermées de nos jours dans l'enceinte de la ville, formaient comme une ceinture sacrée hors de ses murs, à cette époque reculée.