HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

DEUXIÈME ÉPOQUE. — LIVRE PREMIER

 

CHAPITRE TROISIÈME.

 

 

Pourquoi nous datons notre deuxième époque de la venue de Carloman en Italie. — Le royaume de France est scindé en plusieurs royaumes. — On y reconnaît Arnolphe comme empereur. — Folle équipée de Guy. — Bérenger est proclamé roi de Lombardie. — Il fait hommage de sa royauté à Arnolphe et se reconnait son vassal. — Bataille de Brescia entre Guy et Bérenger. — Trêve. — Malheur des guerres civiles. — Les hostilités recommencent. — Dénombrement des deux armées. — Bataille de la Trebbia. — Horrible carnage de part et d'autre. — Guy, vainqueur, se fait à son tour couronner roi de Lombardie — Il offre comme Bérenger son hommage à Arnolphe. — Temporisation du roi de Germanie. = Résolution audacieuse de Guy. — Il part pour Rome.

De 888 à 891

 

Ici, chaque pas dans l'histoire du continent européen, et surtout de la Lombardie, est un pas dans le chaos : puisse le récit que nous entreprenons, ne pas trop se ressentir de la confusion des faits !

Charles-le-Gros étant le dernier roi de France qui ait porté le titre d'empereur et de roi d'Italie, peut-être s'étonnera-t-on que nous n'ayons pas compris son règne dans la première époque de cette histoire.

Nous l'avons dit : le vrai point de départ d'une ère nouvelle, et conséquemment de notre seconde époque, a dû être la venue de Carloman en Italie, et la prise de possession du trône lombard par ce prince germain. Le rapide passage d'un roi de France sur ce trône, ne nous paraît plus qu'un des incidents épisodiques, qu'une des nombreuses péripéties de ce drame nouveau, où s'opère en Italie la laborieuse transformation de la domination française en domination germanique.

D'ailleurs Charles-le-Chauve ne s'était emparé de la couronne de France qu'au détriment de la branche française des carlovingiens, représentée par son neveu, par celui qui va bientôt paraître dans l'histoire sous le nom de Charles-le-Simple. Charles-le-Gros régnait en Suabe ; il était monarque germain quand il vint dans la Péninsule se faire proclamer roi de Lombardie. Ce règne appartient donc à la seconde époque, aussi bien que l'apparition sur la scène de tous ces princes italiens, français, germains, bourguignons, qui, presque tous du sang de Charlemagne, vont se disputer, sous l'influence, sinon toujours immédiate, au moins indirecte de la Germanie, l'empire et le royaume des Lombards.... De ces incidents nouveaux, de cas phases sanglantes et quelquefois glorieuses, de ces étranges conflits, de ces luttes acharnées, surgira enfin, au Xe siècle, la révolution mémorable qui va faire passer l'empire d'Occident et le royaume d'Italie aux descendants de ces sauvages Saxons que Charlemagne, fondateur de cette grande puissance, avait, cent douze ans auparavant, traînés en esclavage et impitoyablement décimés.

Arnolphe, à peine élevé au trône impérial (888) par l'assemblée de Tribur, où n'avaient assisté, ni les seigneurs de France, ni les grands d'Italie, voulut faire reconnaître son autorité dans toute l'étendue de l'empire, et s'emparer même, à titre de roi, comme successeur de Charles-le-Gros, de la France et de la Lombardie. Mais l'Italie, mais la France, sont couvertes d'une foule de compétiteurs prêts à lui disputer les débris de cette puissance formidable.

Alain-le-Grand, continuateur de l'œuvre fondée sous Louis-le-Débonnaire par Nominoé en Bretagne, s'est fait roi de cette province.

L'Anjou se constitue en royaume sous Ingelger, tige de cette illustre maison.

Rodolphe[1], qui a pour père le comte Conrad, et dont nous verrons plus tard le fils s'asseoir sur le trône de Lombardie pour bientôt après en descendre ; Rodolphe, l'aïeul de l'admirable Adélaïde qui sera l'héroïne d'un des épisodes les plus attachants de cette histoire ; Rodolphe se fait roi de la Bourgogne supérieure ou Transjurane, qui comprend la Suisse, les Grisons, le Valais, Genève et la Savoie.

Rainulphe, duc d'Aquitaine, érige en royaume les pays situés entre les Pyrénées et la Loire, et prend aussi le titre de roi.

Enfin, nous avons vu sous le règne des deux fils aînés de Louis-le-Bègue, la Provence et la Bourgogne, constituées en royaume en faveur de Boson. Ce prince étant mort depuis peu, avait eu pour successeur son fils Louis que nous verrons bientôt aller, lui aussi, au-delà des Alpes, essayer pour son malheur la couronne impériale.

Au-dessus de tous ces compétiteurs et de ces rois subalternes, s'élève le fier Odon ou Eudes. Ce glorieux défenseur de Paris contre les Normands, avait osé, à la mort de Charles-le-Gros, aspirer au titre de roi de France, espérant réduire, par la suite, tous ses rivaux à l'humble rang de ses feudataires. Et tandis que l'orgueilleux Eudes se faisait proclamer (888) roi par l'assemblée de Compiègne, et sacrer par Gauthier, archevêque de Sens, le troisième fils de Louis-le-Bègue, le jeune Charles, était encore exclu du trône, sous les vains et injustes prétextes qui déjà avaient fait échouer ses droits contre la fortune de Charles-le-Gros.

Tous ces princes français, on le conçoit, n'avaient pas ainsi morcelé ce beau royaume pour livrer les dépouilles de leur roi, de leur maître, du jeune Charles de France enfin, à un monarque étranger, à Arnolphe, bâtard de Carloman de Germanie. Mais à défaut de l'autorité directe, Arnolphe obtint de cette France mutilée, fractionnée, ce qu'il n'eût jamais osé lui demander et en attendre si elle était restée compacte et dans toute la force de son unité sous un seul et même souverain. Bien que la France n'eût pas été représentée à Tribur, les rois secondaires dont elle était parsemée, trop divisés entre eux, peu confiants d'ailleurs dans leur propre puissance et dans leur force isolée, souscrivirent aux décisions de cette diète, et tous se hâtèrent de rendre hommage à Arnolphe en sa qualité d'empereur. Le nouveau roi de France dut se résoudre à subir la loi commune. « Eudes, qui n'a pas réuni les suffrages de toute la nation, dit le président Hénault[2], est cité à WORMS par l'empereur Arnolphe, qui est content de sa soumission et le laisse libre possesseur de son royaume. »

Les Italiens, comme nous l'avons vu, n'avaient pas plus que les Français assisté à la diète de Tribur ; le choix d'Arnolphe comme empereur, était peu de leur goût ; mais ils ne songèrent pas, dans les premiers temps, à lui contester cette dignité ; seulement, comme en France, on ne voulut pas reconnaître l'autorité directe qu'Arnolphe affectait de s'arroger sur tous les royaumes qui avaient fait partie de l'empire d'Occident ; ce prince réclamait le droit de royauté sur la Lombardie, comme une des conséquences de son élévation à l'empire : on repoussa cette prétention... Carloman et Charles-le-Gros, comme rois de Lombardie, avaient paralysé dès le principe l'essor qu'eût pu prendre en Italie la domination germanique ; avant de s'établir sur les débris de la puissance des Français, cette domination directe devait passer par des épreuves, que d'ailleurs rendait inévitables la tendance générale des peuples et des grands à cette époque. Les races, remontant vers la diversité de leur origine, semblaient plus que jamais tendre à s'isoler, à se subdiviser ; partout, nous le voyons, se démembraient les grands royaumes, les sociétés se fractionnaient ; le temps était aussi venu pour la Lombardie, d'essayer un moment de vivre de sa propre vie et de déchirer elle-même ses propres entrailles.

Nous avons dit que de tous les seigneurs d'Italie qui pouvaient convoiter la couronne lombarde, Guy et Bérenger étaient par leur habileté, leur puissance, et en leur qualité de descendants de Charlemagne, les deux seuls compétiteurs à qui s'offrissent, pour le moment, de sérieuses chances de succès. Étrangers il est vrai par leur origine, ils avaient cessé de le paraître aux yeux des Lombards eux-mêmes, qui s'étaient habitués, depuis au moins deux générations, à voir les familles de ces princes gouverner héréditairement les duchés de Frioul et de Spoletti.

Une collision terrible aurait infailliblement éclaté entre ces deux prétendants, au premier avis de la déposition et de la mort de Charles-le-Gros, si l'un d'eux, Guy, bercé des plus chimériques espérances, ne s'était laissé entraîner par des conseils insensés et peut-être perfides ; car qui peut savoir si la politique de son rival ne les lui aurait pas secrètement ménagés. Quoi qu'il en soit, quant à la source de ces conseils, le duc de Spoletti, en apprenant les événemens de Tribur, court à Rome et ose se faire couronner roi de France par le pape, qui a la faiblesse de condescendre à ce vœu insensé. Guy franchit aussitôt les Alpes ; mais il les repasse bientôt après, une courte apparition à Metz lui ayant ouvert les yeux sur le néant de ses prétendus droits et de ses brillantes espérances.

Pendant cette folle équipée, Bérenger, resté seul et sans rival, maître du royaume des Lombards, se rend à Pavie[3] et y reçoit la couronne de fer des mains d'Anselmo, archevêque de Milan, aux acclamations d'un grand nombre d'évêques et de seigneurs de Lombardie. Muratori pense que les grands du duché de Spoletti s'abstinrent de sanctionner ce choix par leurs suffrages, attendant l'issue de l'aventureuse tentative de leur duc.

Arnolphe avait déjà reçu les hommages de la plupart des nouveaux rois qui s'étaient partagé les lambeaux de la France. Ce prince n'eut pas plus tôt appris l'élévation de Bérenger qu'il réunit des troupes pour marcher sur la Lombardie. Bérenger se hâte de lui envoyer d'humbles messages ; mais Arnolphe veut plus que des actes de soumission par ambassadeurs, il exige que Bérenger lui-même vienne au pied du trône de Germanie lui faire hommage de la couronne lombarde et se reconnaître son vassal ; c'est à ce prix seul qu'il consent à confirmer sa royauté.

Bérenger, que menacent les approches d'une armée formidable, et qui ne peut compter sur l'assistance de tous les grands d'Italie, dont le secours lui serait si nécessaire pour conjurer l'orage qui se forme en Germanie contre lui, Bérenger quitte sa capitale et va porter l'hommage de sa vassalité à la cour de Trèves.

« Dans la marche de la société, dit un publiciste moderne[4], tout se tient, tout est indissolublement lié ; l'effet de la veille devient cause du lendemain. Il n'y a pas dans l'histoire des faits généraux un jour qu'on ne puisse imputer à celui qui l'a précédé. »

Si Bérenger n'avait pas fait fléchir le genou de sa jeune royauté devant le bâtard de Carloman, en qui Rome ne voulait voir qu'un simple roi de Germanie tant qu'il n'aurait pas reçu la couronne d'empereur de la main d'un de ses pontifes, certains successeurs d'Arnolphe n'auraient pas songé, par la suite des temps, à exiger foi et hommage de la part des princes d'Italie à qui cet acte de vassalité fut souvent opposé comme précédent impérieux par des rois germains qui n'avaient pas même revêtu la pourpre impériale.

Le duc de Spoletti, déçu de ses espérances et apprenant que Bérenger a quitté ses nouveaux États pour aller se faire octroyer derechef à Trèves sa royauté subalterne, se hâte de repasser en Italie avec une troupe de partisans ramassés en France ; son duché s'arme pour lui avec enthousiasme, et la Toscane elle-même dont le duc Adalbert II reconnaît les lois de Bérenger, se laisse gagner à la cause de Guy.

Cependant les amis de Bérenger ne restent pas inactifs à la vue de ces trames hostiles contre leur maître ; des émissaires sont envoyés par eux en toute hâte à la cour de Trèves ; le roi de Lombardie quitte aussitôt Arnolphe : il trouve, aux frontières de ses nouveaux États, des troupes rassemblées par le dévouement de ses fidèles et marche au-devant de Guy qui croyait le surprendre. La rencontre des deux armées a lieu dans les environs de Brescia[5] ; une lutte sanglante mais non décisive s'engage sous les murs de cette ville ; la victoire, longtemps incertaine, semble pencher vers les drapeaux (le Bérenger, quand la nuit vient mettre fin au combat. Ce prince reste maître du champ de bataille ; mais cette gloire est trop chèrement achetée pour qu'il tente d'y ajouter immédiatement par de nouveaux triomphes.

Le lendemain Guy le fait prier par ses parlementaires de lui laisser rendre les devoirs de la sépulture à ses morts, dont le nombre s'élève à plusieurs milliers[6]. Cette faveur lui est accordée : une trêve de quelques mois est signée par les deux rivaux qui, l'un et l'autre, ont un égal besoin de combler les vides que cette lutte meurtrière a laissés dans les rangs de leur armée. Les guerres civiles n'ont pas de longues trêves. Quand les fils d'une même patrie s'arment les uns contre les autres, la lutte prend un caractère d'acharnement et de violence presqu'inconnu aux guerres ordinaires. Dans la plupart des collisions de peuple à peuple, la voix calme du devoir vous appelle sous les drapeaux du pays contre l'étranger ; on s'arme pour la défense des intérêts généraux et de cette abstraction si diversement comprise que l'on appelle honneur national... Dans les discordes intestines, le souffle dévorant des partis vous pousse vers telle ou telle bannière ; chacun s'arme alors pour la cause que rendent personnelle des sympathies ardentes ou des haines passionnées, et souvent plus que tout cela, l'orgueil et l'amour-propre engagés par le choix qu'on a fait de cette même cause. La victoire, dans les guerres contre l'étranger, est souvent clémente et quelquefois magnanime ; les vaincus dans une guerre civile, obtiennent rarement merci ; presque toujours c'est un duel à mort.

Guy et Bérenger furent bientôt en présence. Ces sanglants démêlés ont trouvé un poète qui en a transmis le récit épique aux âges futurs.

Ce poète, connu sous la dénomination de panégyriste anonyme[7] de Bérenger, rapporte les noms des plus illustres chefs qui guidaient les bannières de l'un et de l'autre parti.

Anscar, frère de Guy, avait amené de France cinq cents hommes d'armes à pied ;

Gaussin et Hubert avaient conduit chacun trois cents chevaux des mêmes contrées ;

Puis venait l'ardente jeunesse de Toscane, de Spoletti et de Camerino ;

Albéric qui, plus tard, en récompense de sa brillante valeur, obtint le marquisat de Camerino, marchait à la tête d'un corps nombreux d'infanterie ;

Reynier, son émule en courage, commandait à de non moins vaillantes cohortes ;

Trois cents hommes d'élite, armés de pesantes cuirasses, obéissaient à la voix de Guillaume ;

Ubald, père du comte Boniface qui un jour sera duc de Spoletti, Ubald, chef de hardis condottieri qui, dès cette époque, commençaient à vouer leur sang et leur vie à qui les leur payait le mieux ; Ubald, avec ses hommes à métier guerroyant, a rejoint l'armée de Guy ;

Enfin, des milliers de combattants, plus propres à diriger la charrue de leurs champs qu'à manier le fer des batailles, sont aussi accourus sous les drapeaux du duc de Spoletti.

L'armée de Bérenger comptait parmi ses principaux chefs, Gualfred, marchant à la tête de trois mille guerriers du Frioul qui, plus tard, devait le reconnaître comme son marquis ou son duc ;

Deux mille soldats armés de cuirasses combattaient sous les ordres des trois fils de Suppan, duc de Lombardie ;

Leuton, son frère Bernard, et un autre Albéric, commandaient à de nombreux escadrons de cavaliers venus du fond de la Germanie ;

Boniface, Bérard, Azzo, Obric, brillaient aux rangs des plus intrépides chefs de cette armée qu'étaient aussi venus grossir par milliers des soldats rustiques arrachés par le signal des combats au calme de leurs obscures chaumières.

Le poète panégyriste ajoute qu'on voyait dans les deux camps plusieurs évêques qui avaient échangé la mitre et la crosse pastorales pour des casques et des armes meurtrières. La muse discrète du chantre de cette vieille querelle, tai t le nom de ces belliqueux prélats, par respect pour leur caractère sacré d'évêques.

Les annales de Spoletti ont recueilli[8] avec orgueil les détails de cette lutte fameuse qui eut sa journée de Pharsale et son Lucain anonyme pour en transmettre à la postérité les poétiques souvenirs.

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Trebbia au territoire de Plaisance[9] ; le choc fut terrible.

« Ilse fit un si effroyable carnage, dit Reginon, tant de sang humain y fut répandu, que, selon la parole de Dieu[10], le royaume, déchiré par ses discordes intestines, subit » presque la calamité de la désolation. »

Tanta strages ex utrâque parte post modum facta est ; tantusque humanus sanguis effusus, ut juxtà Domini vocero, regnum in seipsum divisum, desolationis miseriam pœnè incurrerit[11].

La victoire, rendue longtemps incertaine par la bravoure et l'acharnement de l'un et l'autre parti, se décide enfin, cette fois, en faveur du duc de Spoletti. Bérenger vaincu, se retire à Vérone avec les débris de son armée. Guy, mettant à profit son triomphe, court à Pavie, y réunit une diète qui, déclarant n'avoir élu Bérenger pour roi de Lombardie, que contrainte par la force et trompée par les plus odieuses intrigues[12], confère la couronne au magnanime VAINQUEUR de l'ennemi commun... Vœ victis, est une maxime à l'usage de tous les peuples et de tous les temps !

A peine couronné, Guy envoie des ambassadeurs à Arnolphe, avec prière de le reconnaître et de confirmer sa royauté en échange de son hommage et de sa foi ; mais le fils de Carloman avait déjà reconnu Bérenger qui, dans sa défaite, attendant le moment de prendre une éclatante revanche, avait aussi ses émissaires auprès de la cour de Germanie.

Arnolphe était alors préoccupé de l'imminence d'une guerre près d'éclater entre lui et le duc de Moravie. D'ailleurs la continuation des troubles d'Italie, en épuisant des partis rivaux qui faisaient ombrage à sa puissance, servait merveilleusement ses desseins secrets. Il resta plus d'une année dans une neutralité qui lui permit de juger les hommes et les choses de manière à pouvoir plus tard prendre le parti le plus utile à son ambition.

Seulement il eut soin par quelques édits, où toutefois il ne prenait pas encore explicitement le titre de roi de Lombardie, de faire acte de souveraine puissance dans ces contrées : tel fut, entre autres, le décret qui maintint l'impératrice Angilberge dans ses possessions et ses propriétés de la Péninsule.

Guy, peu rassuré par l'attitude d'Arnolphe et les intrigues de Bérenger pour recouvrer la couronne de Lombardie, eut recours[13] à un moyen audacieux qui lui parut devoir imprimer plus de force et de stabilité à sa naissante puissance.

« Arnolphe, se dit-il, refuse de me reconnaître comme roi ! mais Arnolphe n'a reçu le titre d'empereur que de la diète de Tribur. Cette élection, à laquelle la France et l'Italie n'ont pris aucune part, ne peut, en réalité, créer de droit qu'en Germanie. C'est au pied des autels de Saint-Pierre que Charlemagne et ses descendants ont pris ou reçu la couronne impériale qui les faisait les arbitres des rois. Depuis Charles-le-Gros, aucun front n'a ceint à Rome ce glorieux diadème. L'anarchie qui dévore la France l'a peuplée d'une foule de faibles dominateurs, et celui[14] qui prend le vain titre de roi de France, traité lui-même comme usurpateur par la majeure partie des Français, est hors d'état de jeter un regard d'ambition sur cette couronne que l'on garde aux bords lointains du Tibre.

« Arnolphe, lui-même, ne soutient contre Suintebold, duc de Moravie, qu'une lutte désavantageuse dont l'issue paraît devoir être pour lui la perte de la Bohême.

« Profitons des obstacles élevés sur la voie de ceux qui pourraient être nos rivaux préférés. Allons à Rome et osons faire poser sur notre tête la couronne impériale : celle-là du moins, pour être portée, n'aura plus besoin de la sanction d'aucun potentat de la terre. »

Plein de cette idée, l'audacieux Guy, qui se rappelle avec orgueil que le sang de Charlemagne coule dans ses veines, quitte Pavie et prend le chemin de Rome.

 

 

 



[1] Rodolphe était petit-fils de Wilph ou Welff, père de l'impératrice Judith, seconde fille de Louis-le-Débonnaire. Son père Conrad, était frère utérin d'Eudes et de Robert, qu'on va voir rois de France ; lesquels étaient fils de Robert-le-Fort, tige de la troisième dynastie. (Président HÉNAULT, t. Ier, 2e race, art. Eudes. Ann. 888.)

[2] Hist. chron., t. Ier, 2e race, art. Eudes. Ann. 888.

[3] Fiamma et Bouincontro Morigio croient à tort que cette solennité eut lieu à MONZA *. Ce que dit Giulini à cette occasion et au sujet d'une autre assertion non moins erronée de ces historiens, nous a paru assez curieux pour mériter d'être traduit et transcrit fidèlement.

« Un historien contemporain de Bérenger et qui a écrit le panégyrique de ce prince, dit positivement qu'il fut couronné à Pavie ; d'autres mémoires on ne peut plus dignes de foi, établissent que les rois, successeurs de Bérenger, furent également couronnés dans cette capitale.

« La faveur dont jouirent les habitants de MONZA auprès de Bérenger, peut avoir porté Morigio à croire que ce couronnement eut lieu dans cette dernière ville ; mais cet écrivain n'est pas excusable quand il affirme que Charlemagne ordonna que les empereurs prendraient trois couronnes :

« Une D'ARGENT à AQUISGRANA ;

« Une DE FER à MONZA, pour les royaumes de Saxe, de Normandie et d'Italie ;

« Et une D'OR à ROME, pour l'empire du inonde.

« Fiamma, ajoute Giulini, est encore moins excusable quand il prétend que Maximien Auguste avait le premier institué cette couronne de fer dont on devait ceindre le front des rois de Lombardie, et quand il ajoute que Charlemagne prescrivit que cette solennité aurait lieu à MONZA.

« Cette opinion n'est pas vraisemblable sous plusieurs rapports.

» Parmi tant d'écrivains contemporains qui racontent les faits et actions de ces divers princes, il n'en est aucun qui ait parlé de MONZA à propos de leur couronnement.

« Je parle de Charlemagne et de ses successeurs, dit toujours l'historien milanais ; quant aux rois lombards et goths, il est certain et prouvé qu'ils ne se faisaient pas couronner en prenant possession du royaume.

« Cassiodore et Paul, dans la description de cette cérémonie, ne font point mention de la couronne.

« Restent les rois d'Italie du temps de Maximien Auguste : cette distraction de l'historien est par trop étrange et ne peut que faire rire à ses dépens tout homme qui a quelque teinture d'une bonne érudition. »

* « Cette ville appelée d'abord Modicia, commença au IXe siècle à prendre le nom de Modœtia, pour s'appeler plusieurs siècles après Monza. » (GIULINI, t. Ier, p. 287.)

C'est dans l'église épiscopale de cette ville que se conserve aujourd'hui et depuis des siècles la couronne de fer qui a servi au couronnement des prédécesseurs de Bérenger, de ses successeurs, de Napoléon, et dernièrement encore de Ferdinand Ier, empereur d'Au triche.

L'étranger qui désire voir cette relique si curieuse par les souvenirs qui s'y rai tachent, doit se pourvoir d'un permis de l'autorité, dont l'exhibition n'est pourtant pas toujours rigoureusement exigée.

Vous faites annoncer votre visite au sacristain, et après vingt minutes d'attente, on vous invite à vous rendre à l'église.

Un prêtre en étole, et l'aspersoir à la main, précédé d'enfants de chœur, portant une croix, des cierges allumés, la coupe, l'eau bénite, escorté de deux clercs et du sacristain, s'avance vers la chapelle qui renferme le précieux dépôt, en récitant à haute voix des prières auxquelles le pieux cortége fournit les répons.

Un magnifique tabernacle, placé au haut de l'autel d'une des chapelles latérales, renferme une riche croix de deux mètres de hauteur environ, où se trouve scellée sous verre la couronne de fer.

Le prêtre monte sur l'autel et en descend avec la croix qu'il tient avec le même recueillement que s'il avait en main le calice de l'eucharistie.

Cette couronne est un bandeau d'or incrusté de pierres précieuses, dont la partie intérieure est comme adhérente à un cercle plat en fer que les hommes d'Eglise nous dirent, à Monza, être un des clous de la croix du Sauveur, que sainte Hélène, mère de Constantin-le-Grand aurait envoyé à saint Ambroise.

La couronne, telle qu'elle est aujourd'hui, avec ces joyaux et ce cercle en fer, d'où elle a pris son nom, fut, nous dit-on aussi, restaurée et mise en l'état où on la voit de nos jours, par les ordres de Bérenger. Cela est possible, probable et peut se croire.

Quant au don de sainte Hélène à saint Ambroise, une difficulté se présente et controverse gravement l'assertion du docte sacristain.... C'est que la mère de Constantin était morte avant la naissance du saint archevêque de Milan.

[4] M. DE BARANTE, Des Communes et de l'Aristocratie, p. 35.

[5] MURATORI. — GIULINI, ann. 888.

[6] PANÉGYRISTE, anonyme. — MURATORI, t. V, p. 169 et suiv.

[7] Adrien de Valois (Valezius) a publié un volume in-12, renfermant ce curieux poème et des notes latines que cette œuvre lui a suggérées. Nous avons pu consulter à la Bibliothèque royale de Paris, un exemplaire de ce livre très rare et difficile à se procurer.

[8] CAMPELLI, Storia di Spoletti, liv. XIX.

[9] MURATORI, Ann. d'It., t. V, p. 173.

[10] Regnum in se divisum desolabitur.

[11] REGINON, in Chronic.

[12] Cet acte d'élection est rapporté dans le recueil publié par Muratori sous le titre de Rerum italicarum, t. II, page 1.

[13] MURATORI, Ann. d'It., ann. 891.

[14] Eudes. Ce ne fut, comme nous le verrons, que deux ans après, en 893, qu'il rendit une partie du royaume de France à Charles-le-Simple.