Une ère nouvelle
s'ouvre pour la Lombardie. — Commencement de la lutte reprise mille ans après
par Napoléon. — Carloman en Italie. — Jean VIII paie un tribut aux Sarrasins.
— Il se rend en France. — Louis-le-Bègue refuse la couronne impériale et
celle de Lombardie. — Jean VIII et les évêques de Germanie et d'Italie.
—Boson échoue dans ses projets ambitieux. — Jean VIII offre simultanément la
couronne impériale à plusieurs souverains. — On dédaigne ses offres. —
Conflit entre le pape et l'archevêque de Milan. — Charles de Suabe se rend à
Pavie. — Ansperto, malgré Jean VIII, le proclame roi de Lombardie.
De 877 à 879
Le
court et déplorable règne de Charles-le-Chauve en Italie avait fait perdre
tout le fruit de la sage et longue administration de Louis II. Une ère
nouvelle va s'ouvrir ; ère d'anarchie, de confusion, de troubles toujours croissants
pour la Lombardie. Nous avons touché l'époque où les princes de Germanie
commencent à faire tourner à leur profit les fautes commises dans la
Péninsule sous la domination française, et où de son côté la Lombardie, dégoûtée
de la maison de France sous ce malheureux règne, jette pour la première fois
ses regards sur la maison d'Allemagne. Ici est
le commencement de cette longue lutte dont, depuis mille ans, la haute Italie
a été trop souvent la cause et le théâtre : lutte glorieusement reprise à la
fin du siècle dernier par le grand capitaine, qui, transformant son épée victorieuse
en sceptre impérial, s'est cru, comme se sont crus tant d'autres avant et
après lui, fondateur d'une dynastie nouvelle. Les
premières années du XIXe siècle, comme les premières années du ixe, ont vu un
monarque français ceindre la couronne italienne : Dio
me la dà, guai a chi la tocea ! a dit,
il y a trente-six ans (26 mai 1805), Napoléon en prenant sur l'autel du DÔME[1] de Milan, la couronne des rois
de Lombardie, qu'on avait apportée en grande pompe de Monza. L'Europe,
par ses ambassadeurs, était alors aux pieds du puissant monarque, et toute
l'Italie, ivre de joie et d'espérance, s'écria avec le chef des hérauts
d'armes : Napoleone, imperatore de Francesi e re d'Italia, e coronato,
consecrato eintronisato... Viva l'imperatore e re ![2] Il a fallu à Napoléon moins de
temps qu'aux descendants de Charlemagne, pour perdre une couronne achetée par
des victoires autrement mémorables que celles qui avaient livré l'Italie au
fils de Pepin-le-Bref. Neuf ans après l'intronisation solennelle de Milan,
Napoléon était prisonnier de l'Europe, et son fils, ce deuxième roi de sa
dynastie, vivait captif dans une prison dorée de l'Autriche, où il devait
bientôt trouver une tombe obscure. Trente-trois
ans après (septembre 1838) cette même intronisation, Milan se paraît encore de sa robe de fête,
et dans ce même dôme dont les voûtes, les colonnes, les chapelles avaient
disparu, comme pour Napoléon[3], sous les tentures de soie et
de velours, sous les festons de crêpe et les franges d'or, un empereur
d'Autriche recevait la même couronne de fer, et le chef des hérauts s'écriait
: Ferdinando 1e, imperatore d'Austria, re di Boemia et d'Italia é
coronato, consecrato e intronisato... Viva l'imperatore e re ! Et des
acclamations de joie et d'enthousiasme répondaient à ces solennelles paroles
; et toute l'Europe prenait part à cette grande pompe par la présence de ses
ambassadeurs extraordinaires ; et parmi ces ambassadeurs se remarquait
l'envoyé d'un roi des Français, autre fondateur d'une autre dynastie
nouvelle, dont l'avènement est séparé de la chute de Napoléon par le retour
au trône de France, pendant quelques années, de la vieille dynastie
capétienne... et le chef de cette vieille dynastie vit aujourd'hui dans
l'exil ! De tous
temps, les choses de ce monde ont eu cette instabilité, et néanmoins on a vu
de tous temps les partis vainqueurs croire à le-perpétuité de leur triomphe,
et hâter leur chute par cette aveugle confiance dans leur fortune. La
première apparition en Italie d'un prince germain aspirant au trône lombard,
a reporté nos pensées vers les scènes contemporaines de ce long drame qui, longtemps
suspendu, mais jamais terminé, ensanglante par intervalles, depuis dix
siècles, les annales de la France, de l'Allemagne et de l'Italie Carloman
ne tarda pas, dans sa fuite, à s'apercevoir de sa honteuse méprise. Ce prince
rallie son armée, se rend à Pavie, où il s'empare de la souveraineté de la
Lombardie avant même d'apprendre la mort de Charles-le-Chauve. De graves
affaires réclamant sa présence en Allemagne, au moment où la nouvelle de
cette mort lui parvient, il écrit au pape, avant de s'éloigner, qu'il
reviendra sous peu de mois se faire couronner roi d'Italie[4]. Son
armée, en retournant en Bavière, fut décimée par la peste[5] ; on croit devoir généralement
attribuer à l'influence de cette épidémie l'altération subite qui se
manifesta dans la santé du jeune roi : de ce moment, dit-on, date le germe de
la maladie qui le conduisit au tombeau après trois ans de souffrance et de langueur. Le
trône impérial était vacant. Le pape
croyant entrevoir, dans l'état maladif de Carloman, l'indice d'une mort
prochaine, laissa percer des dispositions plus favorables au fils de
Charles-le-Chauve, à l'héritier du dernier empereur, qu'à la maison de
Bavière. Les souffrances physiques n'avaient pas encore éteint l'ambition de
Carloman qui, ne pouvant se rendre lui-même en Italie, envoya à Rome Lambert,
duc de Spoletti, et Adalbert, duc de Toscane, pour exiger du pape le serment
de fidélité.... Carloman n'était pas empereur, et Jean VIII, comme naguère
Sergius à l'égard de Louis II, refusa d'obtempérer à ces prétentions injustes[6]. L'inaction du fils de Charles-le-Chauve
et son peu d'empressement à revendiquer la couronne impériale, enhardissent
Carloman dans ses vues ambitieuses. Le pape lui ayant refusé le serment de
fidélité parce qu'il n'est pas empereur, les envoyés de Germanie demandent à
Jean VIII de proclamer leur maître empereur d'Occident. Carloman était loin
de Rome ; la déconvenue qui avait suivi sa première apparition en Italie ; sa
fuite honteuse avec toute son armée devant des troupes saisies d'une même
terreur panique, le triste état de sa santé qui ne lui promettait pas de
longs jours, et puis un reste de cette habitude que s'était faite Rome de
s'étayer, depuis un siècle, sur la puissance des rois et des princes francs ;
tous ces motifs réunis donnaient pour le moment peu de chances de succès à la
cause germaine abandonnée à de simples émissaires. En l'absence de deux rois,
dont l'un, fils de Louis-le-Germanique, convoitait si impatiemment l'empire,
dont l'autre, fils de Charles-le-Chauve, tardait tant à se prononcer, mais
pouvait plus tard punir le Saint-Siège de trop de hâte s'il se laissait
intimider par la parole menaçante des envoyés de Carloman, Jean VIII crut
prudent et sage de temporiser. Sur son refus d'obtempérer aux vœux impérieux
et pressants de Carloman, les émissaires de ce prince perdent toute mesure à
l'égard du pontife. Aux menaces succèdent les effets : secondés par les ducs
de Toscane et de Spoletti, ils s'assurent de la personne de Jean VIII, et le
tiennent sous bonne garde et comme en une étroite prison[7]. Ils espèrent, par ces mauvais traitements,
lasser sa constance et arriver à leur but ; mais leur colère s'use en vains
efforts : le pape résiste ; Rome et l'Italie sont bientôt instruites de la
brutale violence dont est victime le chef de la chrétienté ; un cri unanime
de menace et d'indignation s'élève partout où en parvient la nouvelle ; enfin
Rome éclate, elle s'arme : on marche contre les geôliers du pontife, qui
n'ont que le temps de se soustraire, par une prompte fuite, à de dures
représailles. Mais à
peine sorti de ce péril, le pape en vit surgir un plus imminent, plus
redoutable encore. Les Sarrasins reparurent aux portes de Rome. A la veille
d'une ruine inévitable, Jean VIII, qui n'avait ni le génie ni les ressources
de Léon IV, fit, mais avec moins de honte qu'un roi de France, ce qu'avait
fait naguère Charles-le-Chauve : il traita avec les infidèles pour arracher
aux dernières horreurs la ville de Rome, qu'il n'était ni dans sa puissance,
ni dans sa mission de défendre par les armes ; et il convint de payer aux
bandes musulmanes vingt-cinq mille marcs d'argent chaque année. Cette
convention n'était qu'une trêve dont les conditions devaient toujours
augmenter de rigueur à mesure que le Saint-Siège verrait s'affaiblir et se
retirer l'appui que lui avaient créé l'épée et la politique de Charlemagne. Jean
VIII comprit toute la portée critique d'une telle situation. Déjà on était
loin du temps où, sur un simple appel des populations envahies, un roi de
Lombardie, Pepin, Bernard ou Louis II, marchait en toute hâte contre les
barbares ; un monarque portait bien encore ce titre, mais il habitait une
contrée lointaine ; d'ailleurs ce prince qui vivait au fond d'une cour de
Germanie, c'était Carloman, et l'on sait les droits récents qu'avait acquis
Jean VIII à sa bienveillance. Depuis longtemps
on s'était déshabitué à Rome de tourner les regards vers le Bosphore dans un
moment de péril ; il ne restait donc au pape, en ces graves conjonctures,
qu'à s'adresser à la cour de France. Sentant le besoin de s'assurer par
lui-même des dispositions du fils de Charles-le-Chauve et de ce qu'il peut en
attendre de secours, Jean VIII part inopinément pour ce royaume, annonçant à
Louis-le-Bègue et aux évêques de France, d'Allemagne et d'Italie, que son
dessein est d'y tenir un concile universel, pour remédier aux maux extrêmes
de l'Église. D'abord
le pontife se rend à Arles (878). Boson l'y reçoit avec la plus grande pompe et y prépare, par
ses flatteries, le succès d'une partie des ambitieuses vues qu'il nourrit en
secret. De
cette ville, le pape se dirige vers Troyes en Champagne, où le roi de France
est retenu par une maladie.... C'est là que Jean VIII convoque son concile.
Le faible fils de Charles-le-Chauve n'avait été reconnu roi de France
qu'après avoir promis aux évêques de faire jouir le clergé des biens et des privilèges
dont il jouissait sous Louis-le-Débonnaire. Auprès
de cette puissance déconsidérée, le pape fugitif oublie qu'il est venu en
suppliant, et croit pouvoir parler d'un ton d'autorité et exhaler des
menaces. Bien que trente prélats seulement se soient rendus au concile qu'il
a convoqué et annoncé comme devant être universel, Jean VIII y fait des lois
générales, y affecte de traiter en maître les souverains eux-mêmes, et publie
le fameux canon qui porte que les puissances du monde n'auront jamais la
hardiesse de s'asseoir devant les évêques s'ils ne l'ordonnent. Rappelant
que quelques rois carlovingiens ont été sacrés par des papes à Ponthion, il
décide Louis à recevoir, comme roi de France, l'onction sainte de ses mains ;
mais il échoue complètement dans ses instances auprès de ce prince, pour lui
faire accepter la couronne impériale et celle de Lombardie. Louis-le-Bègue,
aussi malade et moins ambitieux que Carloman, repousse cette double
tentation, comme une source pour lui d'embarras et un surcroît de soucis.
Quant au secours qu'il est venu demander, Jean VIII n'obtient que de ces
promesses vagues, de ces paroles évasives qui, dans des négociations de ce
genre, équivalent à un refus formel. Le pape, déconcerté par ce double échec
de ses démarches, ne reprit qu'avec anxiété le chemin de l'Italie où il avait
à craindre la vengeance de Carloman et de nouvelles exactions de la part des
Sarrasins. Le
clergé d'Italie venait lui-même de se montrer hostile en ne se rendant pas au
concile de Troyes. Ce clergé redoutait la colère de Carloman qui, du fond de
la Germanie, avait toujours l'œil ouvert sur la péninsule italique qu'il
traitait en maître, et sur les démarches de Jean VIII auprès du roi de
France. Les
évêques d'Italie avaient encore un autre puissant motif d'appréhension...
Tous avaient été sourds à l'appel de Charles-le-Chauve, lors de la dernière
apparition de cet empereur à Pavie ; tous avaient souhaité, préparé peut-être
le succès de Carloman. Quel accueil le fils de Charles-le-Chauve leur
aurait-il fait dans son royaume s'ils avaient osé y paraître ? N'eût-il pas
été imprudent de se mettre à la merci d'un roi qui croyait avoir à venger sur
eux la honte et peut-être la mort de son père ? Par ces motifs, Ansperto, ce
fier archevêque de Milan, crut devoir ne point quitter son siège pour se
rendre au concile de Troyes. Ainsi pensèrent et agirent à son exemple tous
les évêques d'Italie. Quant à
ceux d'Allemagne, il est à croire que l'influence de Charles de Suabe et de
Carloman fut plus forte que la voix et les menaces du pontife de Rome : tous
s'abstinrent de paraître au concile. Il vint
à la pensée de l'ambitieux Boson de faire tourner à son profit les
perplexités qui agitaient l'esprit de Jean VIII. Le
décret de Charles-le-Chauve, sur la successibilité des charges et des
dignités publiques, avait été un legs funeste pour son héritier au trône de
France. L'ambition des grands n'en était devenue que plus insatiable, et les
débiles mains de Louis-le-Bègue, incapables de saisir l'épée pour réduire les
mécontents, avaient mis le royaume en lambeaux. Dans ce démembrement dont
nous aurons bientôt l'occasion de nous occuper, Boson, déjà duc ou comte de
Provence, avait fait ajouter à ses possessions, le beau duché de Bourgogne[8]. Boson voulait plus encore :
voici le langage qu'il pouvait tenir et qu'il tint probablement à Jean VIII
pour arriver à ses fins : « Le roi de France a dédaigné ou craint d'accepter
la couronne d'Italie. Y eût-il consenti, quel fruit en aurait retiré le
Saint-Siège ? Débordé par les grands de son royaume, faible de caractère
aussi bien que de santé, Louis est affaissé sous le poids de la couronne de
France et de ses maux physiques. S'il vit, il n'y a aucun secours à attendre
de lui ; s'il meurt, ses enfants, jeunes et inexpérimentés, se partageront ce
royaume morcelé, et seront encore moins que le père en position de protéger Rome
contre ses ennemis. « Si
de la France les regards se tournent vers la Germanie, on trouve Carloman que
Jean VIII a offensé, et que d'ailleurs le délabrement de sa santé rend aussi
incapable que Louis de France ou ses enfants, de venir en aide au Saint-Siège. « Restent
les deux autres fils de Louis-le-Germanique ; Louis II, trop prudent et trop
patient dans ses vues pour les compromettre par une démarche prématurée ; et
Charles de Suabe, que son impuissance et sa nullité ont, protégé contre
l'ambition de Carloman qui l'aurait dépouillé s'il avait osé se montrer audacieux,
mais que l'on soupçonne toutefois de jeter furtivement un regard de
convoitise sur la Lombardie, depuis que la mort s'approche de Carloman. Or,
quel appui le Saint-Siège aurait-il à se promettre de ce monarque imbécile ? « Dans
cet état de choses, un prince tout dévoué aux intérêts de Rome, un prince
déjà maître d'un tiers de la France et que le pape proclamerait roi de
Lombardie, ne pourrait-il pas être un puissant bouclier contre les ennemis de
l'Église ? Ce prince, c'est Boson : déjà il tient la Provence et la Bourgogne
sous son autorité ; cet État, accru de tout le pays des Lombards, deviendrait
une puissance formidable... et nul ne semble avoir plus de droits à invoquer
pour l'obtention de cette couronne, et plus de chances de réussite que Boson.
Il a été duc de Lombardie ; sa femme est la fille de Louis II dont le
souvenir est gravé au fond de tous les cœurs lombards. L'impératrice Angilberge
a conservé des amis dans ce royaume ; ses froideurs pour Boson ont cessé du jour
où il lui a fait entrevoir une couronne de reine sur le front de sa fille.
Que Jean VIII se joigne à Angilberge, à Boson, pour assurer le succès de
cette grande entreprise, et Rome, n'aura pas d'ami plus dévoué, plus soumis à
ses ordres et plus capable de prendre en main sa défense. » Jean
VIII, avec cette inconséquente légèreté qui fut le cachet de bien des actes
de sa vie, ne doute pas de la complète réussite des projets de Boson ; il lui
promet de le seconder, le proclame hautement son fils adoptif, espérant par-là
presser le dénouement de cette intrigue, et il écrit à tous les souverains
pour leur donner avis de sa décision... Il nous est resté son épître à
Charles de Suabe, dans laquelle on remarque le passage qui suit : « Nous
avons trouvé bon d'adopter comme fils le glorieux prince Boson, pour lui
laisser la gestion et le soin des intérêts temporels de ce monde, et ne nous
plus occuper que des choses de Dieu. Ainsi, je vous conseille de vous
contenter des limites de votre royaume et de vivre en paix ; car nous
excommunions, pour le présent et pour l'avenir, quiconque oserait tenter de
se prononcer contre notre bien-aimé fils en question[9]. » Le
souverain pontife écrivait en même temps à l'impératrice Angilberge : « J'ai
trouvé, à Arles, le prince Boson, votre gendre, et votre fille Hermengarde,
que nous nous proposons, avec l'aide de Dieu et sauf notre propre honneur,
d'élever de toutes manières aux grades les plus hauts et aux premières
dignités de la terre[10]. » Angilberge,
à la réception du message de Jean VIII, se hâte de quitter le couvent de
Brescia pour aller sonder les esprits de ses anciens sujets de Lombardie.
Mais la veuve de Louis II n'avait pas emporté dans sa retraite les mêmes
regrets qu'avait laissés la mort de l'empereur. L'avarice connue d'Angilberge
et son inflexible orgueil lui avaient fait autant d'ennemis que les vertus et
les exploits de Louis II avaient conquis de cœurs à ce monarque. C'était donc
un triste concours à invoquer que celui de l'impératrice. Les
souvenirs conservés à la mémoire de Louis II étaient neutralisés pour sa
fille elle-même, par le souvenir plus récent de sa fuite avec Boson et de la
mort prématurée de la première femme de ce duc ; meurtre trop accrédité, et
dont la responsabilité pesait aussi sur celle que l'on accusait au moins d'en
être la cause, si elle n'en était pas la complice. Nous
avons vu déjà ce que l'administration de Boson, le désordre de sa vie et la
dernière catastrophe qui signala sa présence en Lombardie, avaient laissé de
tristes impressions chez ce peuple ; ainsi, à tous égards, Boson s'abusait ou
cherchait à tromper le pape sur ses chances de succès auprès des Lombards. Jean
VIII, à son départ de France, ordonne, par une circulaire du 1er septembre[11], à tous les princes, évêques,
archevêques et primats italiens, de se porter à sa rencontre jusqu'au
Mont-Cenis. Son attente est encore cette fois trompée comme pour le concile
de Troyes ; personne ne répond à son appel... Outré de ce mécompte il se rend
à Turin, où personne encore ne vient au-devant de lui. De là
le pape se dirige, toujours plus irrité, sur Pavie, et enjoint à l'évêque de
ce diocèse de lui rendre les honneurs dus -à un souverain pontife,
quelqu'effort, lui écrit-il, que puisse faire, pour vous détourner de ce
devoir, Ansperto, archevêque de Milan[12]. Jean, évêque de Pavie, n'ose
braver cet ordre et se porte à la tête de son clergé au-devant du pape qui, à
peine rendu dans cette capitale, y convoque, pour le 2 décembre, un concile
où il appelle de nouveau les évêques de Lombardie et les seigneurs laïcs de
ce royaume. « Je suis émerveillé, écrit-il à Suppone, duc de Milan[13], qu'ayant appris que nous
étions dans le ressort de votre administration (in tuos
honores), vous n'ayez
pas aussitôt couru à notre rencontre. Nous voulons bien ne pas accuser votre
cœur, et n'imputer ce tort qu'à la seule crainte de déplaire à votre seigneur
(Carloman) ; c'est pourquoi nous vous
pardonnons ; mais hâtez-vous, toute affaire cessante, de répondre à notre
convocation, et engagez à en faire autant tous ceux à qui nous avons adressé,
dans le même but, des lettres apostoliques. » Ce
concile avait pour prétexte apparent le règlement de plusieurs affaires de
l'Eglise ; les personnages convoqués y virent d'autres desseins que faisaient
soupçonner les secrètes menées d'Angilberge et qu'accusait assez hautement la
présence de Boson et de sa femme à Pavie... L'ordre de Jean VIII reste cette
fois encore sans effet ; aucun évêque, aucun seigneur ne se rend au concile.
Le pape, après ce nouvel outrage, s'empresse (le reprendre le chemin de Rome.
De leur côté, Boson et sa femme n'ont pas moins de hâte de retourner en
Provence. L'année suivante, le concile de Mantes dédommagea de cet échec le
couple ambitieux, en créant pour Boson le royaume de Bourgogne et (le
Provence. Oublieux
de ses récentes querelles avec les fils de Louis-le-Germanique, ou croyant,
au moyen de quelques obséquieuses avances, leur faire jeter le voile de
l'oubli sur ses imprudentes démarches, d'abord auprès du roi de France, puis
en faveur de Boson, Jean VIII, de retour à Rome, écrit aux trois frères, et
montre en perspective la couronne impériale à chacun d'eux, en retour de son
amitié et d'une protection efficace contre les Sarrasins. Mais Carloman
n'avait plus qu'à faire un éternel adieu- aux grandeurs comme aux misères
d'ici-bas, qui sont vues de tous du même œil, quand va s'ouvrir la tombe. Louis
convoitait la portion de l'Allemagne que la mort prochaine de son frère aîné
semblait devoir laisser sans maitre, Carloman n'ayant pas de fils légitime.
Ce lot était plus sûr à ses Yeux que le trône d'Italie, offert par un pape
sans autorité. En
adroit politique, Louis, dans une conférence qu'il s'était ménagée avec
Charles pour s'entendre sur le partage futur des États de leur frère mourant,
avait su dissimuler au roi de Suabe le peu de stabilité de la couronne de
Lombardie, et lui faire agréer cette chanceuse candidature, en échange de la
Bavière qu'il se réservait. Mais pour se venger des torts et de la duplicité
de Jean VIII, les deux frères convinrent entr'eux que l'influence de Rome
n'entrerait pour rien dans cet arrangement amiable. Les fils de
Louis-le-Germanique répondirent donc par le silence du dédain, aux pressantes
instances du pontife. Jean VIII,
secrètement prévenu de cette convention qui blesse son orgueil et ce qu'il
appelle ses droits, ose tenter d'en conjurer les effets ; se fondant sur le
faible état de santé où languit Carloman, il déclare hautement que la
couronne d'Italie doit être le partage d'un prince plus digne et plus capable
de la porter. Pour aviser à ce choix important, il convoque à Rome un concile
pour le mois de mai. L'archevêque Ansperto y est impérativement appelé, avec
injonction formelle de ne reconnaître aucun roi de Lombardie sans le
consentement préalable du Saint-Siège. Ansperto ne tient pas plus compte de
cette nouvelle convocation pour un troisième concile que de celles qui l'ont
précédée. Quant à la défense de ne reconnaître de roi de Lombardie que l'élu
de Rome, l'orgueilleux prélat fait répondre au pape que le titre de roi
d'Italie est distinct de la dignité d'empereur, et que si la couronne
impériale doit venir du Saint-Père, il n'en est pas de même de la couronne
d'Italie, dont lui, archevêque de Milan, ou plutôt la diète du royaume qu'il
préside, a droit de disposer[14]. Offensé
de cette réponse altière, Jean VIII frappe Ansperto d'excommunication, et
annonce qu'il ne lèvera l'interdit que quand l'archevêque rebelle aura fait
amende honorable, soit en se présentant lui-même au Vatican, soit en
expédiant à Rome un émissaire chargé des expressions de son repentir et de sa
soumission... Ansperto ne s'émeut nullement de la colère du pontife ; il
reste tranquillement à son siège et n'expédie aucun émissaire à Rome.... Le
pape écrit alors au clergé milanais qu'Ansperto, s'étant rendu indigne du siège
épiscopal par sa désobéissance, les évêques suffragants doivent être
convoqués pour procéder à l'élection d'un nouvel archevêque[15]. Personne n'obéit à cet ordre
et Jean VIII n'ose plus insister[16]. Cependant,
inquiet de toutes les intrigues du pontife qui, dans sa colère, laisse percer
l'intention de livrer l'Italie à la cour de Constantinople plutôt que de la
voir tomber en partage à un prince qui dédaigne son concours, Charles de
Suabe se décide à partir pour la Lombardie, et à s'assurer de cette couronne
que ne peut plus espérer de ceindre le front mourant de Carloman. Jean
VIII, hors de lui-même à cette nouvelle, envoie en toute hâte deux évêques
auprès d'Ansperto qu'il vient d'excommunier ; ces prélats sont chargés de
rappeler à l'archevêque les récentes injonctions de Rome, d'employer les
menaces, et, au besoin, les prières et les promesses pour le ramener à
l'obéissance. Ansperto, pour échapper à ces nouvelles persécutions, fait
fermer sa porte à l'approche des envoyés du souverain pontife. Une lettre de
Jean VIII lui-même nous fournit ces incroyables détails, et nous apprend[17] que les légats furent
contraints d'expliquer le but de leur mission, à travers la porte du salon
épiscopal. Charles,
sur ces entrefaites, arrive à Milan Ansperto, en dépit des prohibitions et du
courroux du Saint-Siège, convoque la diète générale du royaume et proclame ce
prince, roi de Lombardie[18]. Ce couronnement de Charles de Suabe précéda de quelques mois la mort de Carloman[19] qui, ainsi de son vivant, eut un successeur au trône de Lombardie, comme Charles-le-Chauve, vivant encore, l'avait eu dans la personne de Carloman lui-même. |
[1]
Voici l'origine que Giulini donne à ce nom que portent depuis des siècles
l'église métropolitaine de cette grande cité, et plusieurs autres églises de
diverses villes d'Italie.
L'église de San-Michele, à Milan, se trouvant
près de l'archevêché, que l'on appelait domus sancti Ambrosii, était, dans les
temps les plus reculés, désignée sous le nom de San-Michele SUB DOMO. Notre
historien milanais établit que, dans le IXe siècle, un palais archiépiscopal
existait derrière l'église métropolitaine qui, à l'exemple de l'église San-Michele,
prit plus tard, par suite de cette proximité, le nom de duomo ou domo.
Cet exemple fut suivi dans beaucoup d'autres villes d'Italie.
Depuis, les Visconti ont élevé la magnifique basilique
qui fait l'orgueil de Milan, et qui, selon la vieille coutume, a pris, comme
église métropolitaine, le nom de DUOMO ou DOMO
qu'elle conserve de nos jours.
[2]
BOTTA, Histoire
d'Italie, liv. XXII, 1805.
[3]
BOTTA, Histoire
d'Italie, liv. XXII, 1805.
[4]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII.
[5]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII.
[6]
Cette résistance constatée de Jean VIII, les motifs qu'il allégua et les
persécutions auxquelles nous allons le voir en butte, lèvent l'espèce de doute
qu'ont jeté quelques historiens sur la question de savoir si Carloman fut ou
non empereur. Le père Daniel dit que l'histoire parle obscurément de ce fait.
Le président Hénault doute que Carloman ait jamais porté ce titre.
On lit dans Puffendorff :
« Il ne paraît pas que Carloman ait jamais été reconnu
empereur, mais seulement roi d'Italie. Sigonius nous apprend, continue
Puffendorff, qu'il y a en Lombardie plusieurs chartes de Carloman, datées de
Bavière, dans lesquelles il prend le titre de roi de Bavière et d'Italie. »
Giulini dit que ce prince, dès son arrivée à Pavie,
agit en souverain, mais qu'aucune diète ne le proclama roi d'Italie ; et nous
avons vu, d'après la version du même auteur, qu'il annonça, en partant de
Pavie, son prochain retour dans la Péninsule pour s'y faire couronner roi.
Ainsi Carloman, en publiant des chartes comme roi
d'Italie, a usé du seul droit du plus fort, sans avoir fait sanctionner le
droit de la victoire par le vote des grands du peuple et des évêques. Il ne fut
couronné ni à Pavie ni à Rome ; mais il ne s'en arrogea pas moins l'autorité
des rois de Lombardie. — On peut citer, entre autres actes qui établissent le
règne de Carloman en Lombardie, un testament d'Ansperto, archevêque de Milan,
où on lit : Karlomanus divina providentià ordinante, rex Longobardorum in Italia
anno regni ejus secundo. (MURATORI, Antiq. Italic., Dissert. 56.)
[7]
GIULINI. — MURATORI.
[8]
Président HÉNAULT,
Histoire de France, ann. 877, règne de Louis II, t. Ier. Giulini
croit, au contraire, que Boson ne s'empara de la Bourgogne qu'après la mort de
ce prince. Notre opinion est qu'il obtint le duché de Bourgogne des boudés ou
plutôt de la faiblesse de Louis-le-Bègue, et qu'il s'en fit proclamer roi sous le
règne des deux fils de ce monarque.
[9]
Epist. 110 Johan, VIII papœ, anno 878.
[10]
Epist. 92, ejusd. pap.
[11]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII, p. 381, ann. 878. — VERRY, t. Ier, p. 109.
[12]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII. Lettre de Jean VIII à l'évêque de Pavie.
[13]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII.
[14]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII.
[15]
Epist. pap. Joah. VIII, 21, 222.
[16]
GIULINI, t. Ier,
liv. VII, p. 885 el 411. — VERRY, t. Ier, p. 110.
[17]
Epist. 126, Legatos.... non suscipient, prœforibus, portœ dici tibi
nostrœ communicationes verba facientes, etc. (GIULINI, t. Ier, liv. VII. — VERRY, t. Ier, p. 109
et 110).
[18]
Vers la fin d'octobre, ou vers le commencement de novembre de 879. (MURATORI, t. V, p.
128.)
[19]
Carloman, d'après les annales de Fulde, serait mort le 22 mars 880.