HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

PREMIÈRE ÉPOQUE. — LIVRE QUATRIÈME

 

CHAPITRE QUATRIÈME.

 

 

Visite de Lothaire à Louis II. — Son absolution par le pape et sa mort. — Waldrade se retire dans un couvent. — Photius est renversé. — La cour d'Orient refuse le titre d'empereur à Louis II. —Imprudent recours de ce prince au pape Adrien contre ses oncles. — Bari et Ganosa-Matera tombent au pouvoir de Louis II. — L'empereur Basile en prend ombrage. — Trahison d'Adelchis. — Louis II prisonnier du duc de Bénévent — Il recouvre la liberté. — Il est couronné à Rome comme roi de Lorraine. — Politique d'Adrien. — Les Maures désolent de nouveau l'Italie. — Louis II marche contre eux. — Victoire et mort du comte Gontard. — Autre succès des chrétiens. — Fuite et désastre des Maures. — Merveilles phénoménales de l'année 873.

De 868 à 873.

 

L'empereur, campé devant Bari dont il avait repris le siège, soutenait la guerre avec des chances tantôt heureuses, tantôt défavorables, quand il reçut dans son camp la visite du roi de Lorraine, son frère, qui s'était fait précéder par les renforts que lui avait demandés Louis.

Lothaire avait espéré d'abord avoir meilleure composition du pape Adrien que de Nicolas. Il s'était hâté d'adresser au nouveau pontife, dès son avènement à la chaire de saint Pierre, des lettres pleines de respect et de soumission. Toujours plus épris de Waldrade, il y suppliait Adrien de consentir à son divorce avec la reine, et de légitimer son mariage avec sa concubine. L'infortunée Theutberge elle-même s'était rendue à Rome pour prier le successeur de Nicolas de consentir à la rupture d'une chaîne qui lui était devenue trop pesante. Adrien, comme Nicolas, s'était montré inébranlable. Lothaire vint donc trouver l'empereur Louis dans son camp, pour arrêter l'excommunication prête à être fulminée, craignant que son oncle Charles-le-Chauve, qu'il avait outragé en accueillant sa fille fugitive et son ravisseur, ne s'armât contre lui au nom de l'Église, et ne s'emparât de son royaume de Lorraine.

Lothaire avait, par de riches présents, mis l'impératrice dans ses intérêts. D'ailleurs, Louis affectionnait son frère : la promptitude qu'avait mise le roi de Lorraine à envoyer les renforts demandés pour la nouvelle tentative contre Bari, était un titre de plus, pour l'amant de Waldrade, aux bontés de l'empereur.

Un petit-fils de Charlemagne, le roi de Lorraine, le frère de Louis II, demandait à cet empereur sa médiation pour obtenir que le pape daignât, non plus sanctionner son mariage avec Waldrade, supplique irrévocablement rejetée, mais se rendre au Mont-Cassin pour y célébrer les mystères sacrés, y permettre la présence de Lothaire, l'absoudre de sa faute, et lui donner la communion de sa main. Pour prix de cette condescendance, on promettait formellement de rompre la fatale et coupable liaison. Adrien hésitait encore, comme si cette humble démarche d'un roi, appuyée par un empereur, n'était pas une suffisante réparation du scandale donné, ou plutôt comme s'il attendait, d'un peu plus d'abaissement de la royauté, quelque nouveau triomphe pour l'autorité de la chaire pontificale[1].

L'impératrice dut aller elle-même à Rome. Mais cette fois, dit l'historien de l'Église, elle y fit entendre de ces sortes de sollicitations qui tiennent lieu de commandement absolu dans les personnes de son rang.

On se rendit, de part et d'autre, au Mont-Cassin ; le pape célébra la messe : Lothaire était présent. « A la fin du saint sacrifice, ajoute le même historien, le pontife, prenant en mains le corps de Jésus-Christ, et se tournant vers le roi, lui dit d'une voix haute et fortement accentuée :

« Prince, si vous n'êtes pas coupable de l'adultère DEPUIS QUE VOUS AVEZ ÉTÉ AVERTI PAR LE PAPE NICOLAS, et si vous avez fait une ferme résolution de n'avoir plus de commerce avec votre concubine WALDRADE, approchez en toute confiance, et recevez le sacrement de la vie éternelle ; mais si votre pénitence n'est pas sincère, n'ayez pas la témérité de recevoir le corps et le sang de notre Seigneur, et de vous incorporer, en les profanant, votre propre condamnation[2]. » Lothaire ose recevoir le sacrement ; plusieurs seigneurs de sa suite participent à la communion. De magnifiques présents sont échangés entre le roi pénitent et le souverain pontife, qui dînent ensemble et se séparent avec les marques d'une affection réciproque. Lothaire repartit aussitôt après pour la Lorraine dit Muratori, avec l'espérance secrète de retrouver Waldrade que, peu de temps auparavant, Rome, sur les instances de l'empereur, avait relevée de l'anathème. Mais arrivé à Lucques, il fut surpris par une fièvre qui devint plus grave à Plaisance ; le même mal envahit une partie de son cortège. Cette fièvre produisait les plus effroyables effets : les cheveux, les ongles, la peau même, tombaient à ceux qu'elle avait atteints, et tout leur corps n'était plus qu'une horrible plaie.

Lothaire mourut le 10 août. On raconte que les seigneurs qui, comme lui, avaient reçu la communion, succombèrent au mal, et que ceux qui, reculant devant le sacrilège, s'étaient retirés de la sainte table, furent épargnés. Il est inutile d'ajouter qu'on crut reconnaître dans ce terrible incident la vengeance du ciel. Lothaire fut enterré, sans pompe, dans l'église de Saint-Antoine à Plaisance. La reine Theutberge pleura son époux infidèle, comme si jamais elle n'en eût reçu aucun outrage ; elle dota généreusement l'Église où il fut inhumé, et y fonda des prières perpétuelles pour le royal défunt. Waldrade, en apprenant la mort prématurée de son amant, alla cacher sa honte et expier les scandales de sa vie clans l'abbaye de Remiremont.

On conçoit, sans peine, que tous ces singuliers événemens aient servi- d'une façon merveilleuse l'ambition- des pontifes romains.

Un autre triomphe couronnait en même temps la constance de l'Église de Rome.

Le meurtre et l'assassinat continuaient à ensanglanter la cour du Bosphore. Bardas (866) était tombé sous le poignard de Basile, que Michel III venait d'élever du néant au rang des Césars, et dont il avait secrètement dirigé l'homicide main. Michel (867) avait été à son tour égorgé par les ordres du meurtrier de Bardas, de ce Basile qu'il avait comblé de faveurs.

Des partisans de Photius racontent, sur la foi de Zonoras, autre schismatique, que lorsque Basile, après ce lâche attentat, se présenta dans l'église de Sainte-Sophie, cet évêque, à l'exemple de saint Ambroise, osa lui dire : « Vous êtes indigne d'approcher des saints mystères, vous qui avez les mains encore souillées du sang de votre bienfaiteur. » Basile, pour venger cet affront, rétablit Ignace dans le siège patriarcal et chassa Photius.

« Ce tyran, dit Voltaire, fit une chose juste par vengeance. »

Rome se vit ainsi délivrée de son plus redoutable ennemi : elle profita de cette conjoncture pour réunir à Constantinople le huitième concile œcuménique, que les légats du pape présidèrent et où se rendirent trois cents évêques. Photius et ses partisans y furent solennellement condamnés, soumis à la pénitence publique, et anathème fut prononcé contre eux. Les légats des patriarches de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie firent partie de cette assemblée, où s'établit plus que jamais, et clans les formes les plus précises, la prééminence du siège de Rome.

La dixième et dernière session de ce concile se tint le dernier jour de février de l'année 870.

Les empereurs Basile et Constantin y parurent sur un trône, entourés de vingt patrices : ils signèrent les actes de l'assemblée, en traçant une croix avec de l'encre rouge dont ils se servaient par distinction, ce qui fit croire à l'historien Nicétas que ces actes avaient été souscrits avec un roseau trempé du sang de Jésus-Christ.

Des ambassadeurs de l'empereur Louis se trouvaient en ce moment à Constantinople : ils étaient venus solliciter la coopération de la cour d'Orient contre les Maures, et traiter du mariage de la fille de leur maître avec le jeune empereur Constantin. Ils assistèrent au concile aussi bien que des ambassadeurs de Bogoris, roi des Bulgares, nouvellement converti au christianisme. Les envoyés de Louis II étaient placés à la droite des empereurs ; les ambassadeurs bulgares à la gauche ; mais cette prééminence sur les représentants d'un roi barbare ne put compenser le dégoût, que la jalouse rivalité des Grecs leur fit éprouver en refusant à Louis II le titre et les prérogatives d'empereur. Les ambassadeurs lombards n'ayant pu rien obtenir sur ce point, rompirent les négociations commencées, et quittèrent fort mécontents la cour de Constantinople.

Pendant que sur les bords du Bosphore on refusait à Louis II un titre que l'orgueilleuse Irène n'avait pas osé contester à Charlemagne, Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique enlevaient à l'empereur les royaumes de Lorraine et de Provence, dont la succession lui revenait de droit par la mort de son frère Lothaire. Trop occupé en Italie par sa guerre contre les Sarrasins, et, peu encouragé par les résultats négatifs de sa sage modération, lors du partage de l'empire paternel, Louis II commet, en cette occasion, la faute grave de recourir à l'intervention du pape.

L'impérieux Adrien, fort de cette faiblesse de Louis, menace d'excommunication les rois usurpateurs. « Les armes que Dieu nous met en mains, leur écrit-il, sont préparées pour la défense de Louis II. » Hincmar, archevêque de Reims, et qui a sacré Charles-le-Chauve, répond au pape de se souvenir du respect et de la soumission des anciens pontifes à l'égard des princes, et il lui fait entendre que sa dignité ne lui donne aucun droit sur le gouvernement des empires. « Quand nous représentons aux grands, ajoute l'habile prélat, le pouvoir de lier et de délier qui a été donné à saint Pierre et à ses successeurs, ils disent que les royaumes s'acquièrent par les combats et les victoires, non par les excommunications du pape ou des évêques. Si les pontifes romains veulent ainsi disposer de l'État, disent-ils encore, qu'ils le soutiennent contre les attaques des Normands, et qu'ils ne nous demandent pas de les défendre eux-mêmes. Puisque le pape Adrien ne peut être évêque et roi, puisque ses prédécesseurs se sont contentés du gouvernement de l'Église, et n'ont point entrepris sur l'État qui appartient aux princes, qu'il ne nous ordonne pas de reconnaître pour roi celui qui, se tenant éloigné de nous, ne peut nous soutenir contre les barbares ; qu'il ne prétende pas nous assujettir à un joug que ses prédécesseurs n'ont pas imposé à nos ancêtres : nous ne pouvons le supporter[3]. »

Adrien, loin de se rendre à ces raisons puissantes, plus irrité du mépris de son autorité que du froissement des droits qu'il revendique pour Louis II, ose prendre ouvertement parti pour un fils rebelle de Charles-le-Chauve, et écrit une nouvelle lettre impérieuse et menaçante à ce monarque.

Charles, doublement offensé comme père et comme roi, répond au pape sous l'inspiration d'Hincmar : « Nous avions bien voulu croire que la première épître n'était pas de vous ; mais la seconde ne nous permet plus de la méconnaître. Vous nous traitez de parjure, de tyran, d'usurpateur. Si vous exigez des marques de reconnaissance et de dévouement, écrivez-nous comme les papes vos prédécesseurs ont écrit aux rois nos ancêtres. Écrivez-nous d'un style qui convienne à votre sainteté et à notre majesté...

« Les rois de France ne sont pas les serviteurs des évêques, mais les maîtres de l'État. Les menaces d'excommunication contraires à l'Écriture, à la tradition, aux canons, sont sans force comme sans effet. Votre illustre et saint prédécesseur Léon a dit que le privilége de Pierre subsiste quand ce jugement est selon l'équité ; il ne subsiste donc plus quand ce jugement est injuste. »

Ainsi la fausse démarche de l'empereur Louis, imprudence dont l'ambition de Rome croyait pouvoir profiter, avait fait se fourvoyer la puissance pontificale, et donné un sujet de triomphe à l'usurpation qui, confondant sa cause avec la cause de la royauté, s'était armée de la double autorité de la force et de la raison.

De brillants succès contre les Sarrasins vinrent un peu dédommager l'empereur du mauvais résultat de la malencontreuse médiation du pontife romain dans les affaires de France, et de l'affront reçu à la cour de Constantinople.

Les princes lombards et d'Italie avaient réuni toutes leurs forces, sous les ordres de Louis II, pour une expédition décisive : les troupes venues de Lorraine étaient un bon renfort pour l'armée impériale. Othon, comte de Bergame, commandait en chef sous l'empereur. Quelques combats partiels, sans importance comme sans résultat, ouvrent la campagne et exaltent l'ardeur des deux camps. Enfin le signal d'une attaque générale ébranle toute l'armée de Louis qui marche, pleine de confiance et d'enthousiasme, contre les remparts de la place. Les Sarrasins, fiers des succès de l'année précédente, comptant sur de nouveaux triomphes, trop impatiens pour attendre l'ennemi derrière des murs crénelés, se portent à la rencontre des troupes impériales. Le choc fut impétueux, la bataille meurtrière, la victoire longtemps indécise ; mais, secondé par l'habileté d'Othon, par la bravoure et la discipline de ses bataillons impénétrables cette fois aux charges désespérées des mahométans, Louis II triomphe enfin de toute résistance. Les Sarrasins, mis en déroute, fuient de toutes parts. Bari et Canosa-Matera[4] ouvrent leurs portes à l'empereur.

Louis poursuit les Maures jusqu'à Tarente : pendant qu'une partie de ses troupes fait le siège de cette place, il parcourt en vainqueur les contrées voisines infestées encore par quelques restes épars des hordes musulmanes qu'il chasse devant lui, et il châtie en passant quelques comtes d'une fidélité plus que douteuse. Ce qu'il perd en Lorraine et en Provence, la victoire semble vouloir le lui rendre en Italie. Profitant de l'éclat de son triomphe, il cherche à étendre sur presque toute la Péninsule, sinon ouvertement son autorité, du moins sa tutélaire influence ; Amalfi, le duché de Naples même, entraînés par le prestige de sa gloire, semblent prêts à se livrer au monarque victorieux. Mais l'empereur Basile, l'œil ouvert sur des provinces qu'il veut conserver, tout en laissant à d'autres le soin de les défendre, se plaint hautement de la conduite de Louis II et de ses projets ambitieux sur l'Italie toute entière.

Le vainqueur de Bari, qui a intérêt à ne pas rompre ouvertement avec les Grecs, et pour qui, du reste, le bien général parle plus haut que l'ambition personnelle, calme les inquiétudes de la cour du Bosphore, en protestant de son désintéressement dans cette lutte : « Mon but, en prenant les armes, répond-il, a été non de m'emparer du duché de Naples, mais de le secourir contre l'oppression des Arabes. » La remise au duc de Bénévent de la ville de Bari aussitôt après l'avoir conquise sur les Maures, lui paraît un témoignage déjà bien éclatant de sa sincérité. Pour nouvelle preuve de sa bonne foi, Louis II propose à Basile de joindre ses efforts aux siens dans le but de délivrer complètement l'Italie et la Sicile de leurs féroces oppresseurs, et il lui fait demander l'envoi d'une flotte pour couper aux Arabes toute retraite sur mer, ajoutant : Nos enim Calabria, Deo auctore, expugnata, Siciliam disposuimus, secundum communem placitum, libertati restituere[5]. L'ingratitude et la trahison devaient faire avorter ce noble dessein de l'empereur !

Chargé de gloire et de butin, Louis II crut pouvoir aller prendre du repos à Bénévent ; mais là l'étoile de sa fortune devait un moment encore s'obscurcir.

Pendant qu'une partie de l'armée impériale était occupée encore au siégé de Tarente, et que le reste retournait joyeux et triomphant en Lombardie, Louis II et l'impératrice s'étaient rendus auprès d'Adelchis, sous l'escorte d'une garde peu nombreuse. Le duc de Bénévent les accueille dans sa capitale avec les marques de la plus profonde gratitude et du dévouement le plus respectueux ; mais, sous ce perfide semblant de courtoise soumission, Adelchis ourdissait le plus infâme guet-apens contre son souverain, son hôte, son bienfaiteur.

Un jour, c'était le 25 août 871[6], l'empereur dormait pour échapper aux chaleurs de la journée. En un moment, le palais est envahi par une troupe nombreuse de Bénéventins armés : le peu de soldats impériaux préposés à la garde de leur maître, opposent la plus énergique résistance. Louis est réveillé par le bruit du combat : il se jette sur ses armes et court partager le péril de ses braves. Adelchis, outré de cette résistance opiniâtre, ordonne qu'on mette le feu au palais. Louis se fraie un passage au milieu de l'incendie, et va chercher, dans une tour voisine, un refuge avec l'impératrice et sa vaillante escorte. On l'y poursuit... Le nombre enfin triomphe, après trois jours d'une défense désespérée. L'empereur et les siens sont jetés dans des cachots[7].

D'après quelques historiens, Adelchis aurait été poussé à cet acte de félonie par l'appât d'une riche rançon ; d'autres pensent qu'il voulut se venger de l'humeur dure et hautaine de l'impératrice et des déprédations dé tous genres exercées par les soldats francs et lombards dont ses peuples auraient eu presque autant à souffrir que des dévastations des Maures ; d'autres enfin croient que le duc de Bénévent, en payant les bienfaits de Louis II par une aussi noire ingratitude, ne fit que céder aux pressantes instances de Basile.

A la nouvelle de la honteuse équipée d'Adelchis, des clameurs d'indignation et de vengeance s'élèvent dans tous les rangs de l'armée impériale. Les troupes, qui rentraient en Lombardie, s'arrêtent, retournent en arrière et marchent sur Bénévent ; leur cri de guerre, Volons au secours de l'empereur, est répété avec enthousiasme par les braves qui assiègent Tarente.

Louis II, que la disgrâce ne pouvait abattre, éprouvait dans les fers combien trop souvent l'ingratitude suit de près le bienfait ; combien un revers de fortune suit de près la victoire... Plus calme clans son cachot que le duc félon dans son triomphe passager, il attendait sans crainte le dénouement de cet étrange épisode.

Adelchis n'avait pas tardé à sentir le poids écrasant d'une telle capture : il voulait et ne voulait pas se décharger de ce lourd fardeau. L'approche à marches forcées des troupes de l'empereur, et un nouveau débarquement des Sarrasins à Salerne, mettent bientôt un terme aux hésitations du duc de Bénévent. Dissimulant les trop justes sujets d'appréhensions qui l'assiègent, Adelchis, après vingt-deux jours de mortelles angoisses, propose à l'empereur de lui rendre la liberté ; il n'exige aucune rançon, et ne lui demande que sa promesse, sur les saints Évangiles, de ne point chercher à tirer vengeance contre lui — Adelchis — de l'outrage reçu, et l'engagement formel de ne plus remettre le pied dans le duché de Bénévent avec des troupes armées. L'empereur promet ce qui lui est demandé et recouvre la liberté avec tous les siens[8].

A la nouvelle de la captivité de l'empereur, que l'on avait bientôt fait suivre du bruit de sa mort, Charles-le-Chauve s'était porté en toute hâte à Besançon, pour être plus en mesure de saisir au-delà des Alpes la proie que cette mort allait livrer à son ambition. Le roi de Germanie, de son côté, se disposa à reconquérir le pays qu'il avait abandonné naguère à Louis II, du côté de la Suisse.

Les émissaires expédiés en Italie par ces princes, leur ayant rapporté l'issue du drame de Bénévent, les deux rois ambitieux en furent pour la honte d'avoir trahi leurs secrètes vues ; Charles-le-Chauve se hâta de rentrer dans sa capitale.

Louis II, à peine délivré de sa captivité, marche contre les comtes Lambert et Ildebert qu'il veut châtier, non d'une rébellion ouverte[9], mais du secret assentiment qu'ils ont donné à l'indigne trame d'Adelchis, contre lequel, d'après leur serment de vassaux, ils auraient dû s'armer à la première annonce de l'outrage fait à la personne et à la majesté impériale. Les cieux comtes, effrayés à son approche, quittent Spoletti et Garnerino, et se réfugient à la cour d'Adelchis qui, par son bon accueil[10], trahit le mystère de leur complicité et justifie le ressentiment de l'empereur. Louis donne le duché de Spoletti à Suppone II, l'un de ses meilleurs généraux[11]. Il se rend ensuite à Rome ; mais avant de quitter ces contrées, il fonde dans les Abruzzes, en actions de grâces pour la protection du ciel qui l'a fait triompher des mauvais desseins d'Adelchis, le monastère de CAUSARIA, devenu depuis si célèbre[12].

Pendant que Louis se dirigeait vers la capitale de la chrétienté, l'impératrice traversait les Alpes pour aller, auprès de Charles-le-Chauve et de Louis-le-Germanique, revendiquer au nom de son époux une partie de l'héritage de Lothaire. Charles reçut fort mal sa nièce ; Louis, qui avait tenu Angilberge sur les fonts baptismaux, l'accueillit avec plus de bonté ; mais, auprès de l'un et de l'autre, la mission, quant au fond, eut le même résultat : aucun de ces monarques ne se dessaisit de sa part des dépouilles de Lothaire. On ne prend pas frauduleusement ce qui revient à autrui pour s'en dessaisir aussitôt après, sur un simple appel au droit et à l'équité.

L'empereur, croyant imposer à ses oncles et donner plus de force à ses prétentions, ne s'était rendu à Rome que pour se faire couronner roi de Lorraine par le pape Adrien. Cette démarche n'aboutit qu'à irriter l'orgueil de ses rivaux. Adrien, subjugué par la présence de Louis II, n'osa lui refuser ce qu'il demandait ; mais il s'abstint de fulminer contre les rois de France et de Germanie, tant les lettres impérieuses et menaçantes de Charles-le-Chauve avaient intimidé le Saint-Siège. D'ailleurs la santé de l'empereur allait s'affaiblissant, il n'avait point d'enfant mâle : comment oser Menacer des foudres du Vatican un front qui bientôt peut-être viendrait à Rome ceindre la couronne impériale.

Adrien fit mieux que de ne plus menacer ; voici ce que ce pontife écrivait à Charles-le-Chauve, au moment où il couronnait son rival comme roi de Lorraine... C'est le cardinal Baronius qui nous fait connaître cette curieuse épître dont nous ne donnons qu'un fragment[13] : « Il importe que nos paroles restent dans le plus grand secret, et que nos lettres ne soient communiquées à personne, si ce n'est à vos plus intimes confidents. Nous vous disons, en vous le promettant, et nous vous notifions, en le confirmant, que, sauf la fidélité due à notre empereur, si Votre Majesté lui survit, quelque monceau d'or que tout autre puisse nous offrir, nous ne reconnaîtrons, nous n'appellerons ou nous ne recevrons de plein gré personne autre que vous, comme roi et empereur romain, parce qu'en tous lieux on loue votre sagesse, votre justice, votre piété, votre valeur, votre noblesse, votre beauté, votre prudente, votre tempérance, votre fermeté et vos sentimens religieux. S'il arrive que vous surviviez à notre empereur, nous désirons, nous, le clergé, le peuple et la noblesse de Rome et du monde entier, que vous deveniez non seulement duc et roi, patrice et empereur, mais protecteur de l'Église dans le présent, et compté parmi tous les saints dans l'éternité. »

On doit reconnaître que si la persévérance fut de tous temps une des vertus des pontifes romains, ces pontifes surent quelquefois aussi employer à propos la souplesse et la flatterie, compagnes si essentielles de la persévérance, et qui servent si merveilleusement à atteindre le but que, Dieu aidant, chacun se propose ici-bas.

Louis II séjourna quelque temps à Rome. On raconte[14] que quelques courtisans, ennemis de l'impératrice, qui n'avait plus d'espoir d'avoir d'enfant, enhardis par l'absence d'Angilberge, offrirent aux passions de l'empereur une jeune femme dont les charmes séduisirent un moment le monarque ; on obtint de lui qu'il ordonnerait à Angilberge de l'attendre en Lombardie ; mais l'impératrice ne tint aucun compte de cet ordre ; elle se rendit à Rome et déjoua les machinations (le ses ennemis.

L'empereur se trouvait encore dans la cité (les pontifes quand de nouvelles calamités vinrent fondre sur l'Italie. Les Sarrasins que sa victorieuse épée avait chassés de Bari, étaient allés cacher leur rage et leur honte en Afrique ; mais, réveillés bientôt par la soif de la vengeance, ils levèrent trente mille hommes et firent voile vers le duché de Salerne.

Dieu voulut, dit l'Anonyme salernitain[15], que, pendant les préparatifs hostiles des infidèles contre la Péninsule, un des leurs, du nom d'Arran, qui conservait le souvenir reconnaissant d'un bienfait que lui avait rendu Guaiferio, prince de Salerne, rencontrât un habitant d'Amalfi nommé Fluro, et le priât de conseiller à ce prince de fortifier le mieux possible sa ville de Salerne menacée d'un grand péril. Guaiferio, dès que cet avis lui fut venu, se hâta de remettre en état les remparts de sa capitale qu'il fortifia par la construction de trois nouvelles tours Les Capouans et les Toscans l'aidèrent dans ces travaux d'urgence. Le duc de Bénévent, dont Guaiferio avait invoqué le secours, se rendit à Salerne avec quelques troupes. Les deux princes furent d'abord d'avis de tenter une bataille décisive contre les Maures ; mais Adelchis, quand les Sarrasins eurent débarqué, s'effraya de leur nombre et de leurs menaces ; peu rassuré peut-être aussi sur le sort de sa propre capitale, il abandonna Salerne à la rage des infidèles qui vinrent mettre le siège devant cette ville. Ce siège, que prolonge pendant plusieurs mois la vigoureuse résistance opposée par Guaiferio, met le comble à la détresse de tout le pays salernitain. Naples, Bénévent, Capoue, n'ont pas moins à souffrir des incursions que les barbares font sur leurs terres pour se venger de l'inutilité de leurs efforts contre Salerne.

Le chef de ces bandits, Abdila, avait pris, aux environs de Salerne, domicile dans une église dont l'autel, chargé de coussins moelleux, lui servait de lit, et était incessamment souillé par d'impudiques profanations. Un jour, pendant qu'une pauvre fille chrétienne luttait, sur cette couche impure, contre la brutalité du tyran, une poutre tombe sur l'infâme et l'écrase sans faire le moindre mal à la jeune vierge[16]. Les Maures remplacèrent aussitôt Abdila par Abimelech, homme aussi entreprenant que rusé, et le siège de Salerne continua avec vigueur.

Guaiferio, dès le début des hostilités, s'était hâté d'envoyer à Louis des messagers chargés d'implorer son assistance. Pierre, beau-frère et Gudimario, fils du prince de Salerne, étaient à la tête de cette ambassade.

Louis se trouvait encore à Rome : irrité de la monstrueuse ingratitude dont on avait payé ses services, et sachant que Guaiferio avait été, comme les ducs de Spoletti et de Camerino, complice d'Adelchis, dans le sanglant outrage qu'il avait reçu à Bénévent, il refusa tout secours. Il fit plus : les ambassadeurs de Guaiferio furent par ses ordres, dit toujours l'anonyme salernitain, envoyés en exil dans des provinces éloignées.

A cette nouvelle, les habitants de Salerne, harcelés par les Sarrasins hors de leurs remparts, et décimés par la famine dans l'enceinte de leurs murs, furent réduits au désespoir. Leur courage si longtemps héroïque allait les abandonner, quand Marino, duc d'Amalfi, mû probablement moins par la pitié, dit Muratori, que par la crainte de voir sa propre maison devenir la proie des flammes, une fois que l'incendie aurait dévoré la maison de son voisin, Marino fit introduire des vivres dans la place assiégée. Le moral des habitants fut retrempé par ce premier secours et par l'annonce que de nouvelles instances allaient être adressées à l’empereur Louis.

En effet, l'évêque Landolfe, seigneur de Capoue, que nous avons vu il y a peu d'années mécontenter l'empereur par sa douteuse fidélité, Landolfe osa se présenter à la cour de Pavie où était retourné Louis II. Son langage fut humble et suppliant ; des paroles de repentir se mêlèrent, au sombre tableau des calamités qui pesaient sur une partie de la Péninsule ; l'éloquence du prélat se ressentit de la grandeur du péril. L'empereur se laissa fléchir au récit de tant de désastres ; pour lui, la voix de la pitié est plus puissante que le ressentiment d'une injure ; il reprend les armes et part de Pavie à la tête d'une nombreuse armée.

Un corps de dix mille Sarrasins était retranché non loin de Capoue. Quand l'armée lombarde fut près de ce repaire, le comte Gontard, âgé de quinze ans à peine et neveu de l'empereur, supplie le monarque de lui confier le soin de déloger et d'exterminer ces brigands. Louis II lui accorde cette faveur, et le bouillant jeune homme, à la tête d'un détachement des troupes impériales que secondent les Capouans, cette fois vaillants autant qu'ils s'étaient montrés perfides naguère, attaquent les barbares avec cette impétuosité qui ne connaît point d'obstacle : les Maures lâchent pied de toutes parts ; on les poursuit à outrance, et neuf mille de leurs cadavres, selon l'assertion probablement exagérée de l'anonyme salernitain, jonchent le terrain, théâtre de ce glorieux triomphe. Les Lombards et les Capouans eurent à regretter quelques-uns de leurs braves ; toute l'armée poussa un long cri de douleur quand elle apprit, dans l'ivresse de ce beau succès, que le jeune comte Gontard avait payé de sa vie ce brillant éclair de gloire.

Ce fait d'armes avait été précédé d'une journée non moins glorieuse pour les troupes de la chrétienté et presque aussi funeste pour les Maures. Une troupe de Sarrasins, à peu près de la force de celle qui menaçait les environs de Capoue, avait envahi la principauté de Bénévent. Adelchis, vaillamment secondé par Lambert et Ildebert, que nous avons vus chercher un refuge à sa cour contre la colère de Louis II, s'était porté à leur rencontre, les avait attaqués et mis en déroute, clans un lieu nommé Mamma, et trois mille de ces barbares étaient restés sur le champ de bataille.

A la nouvelle de ce double désastre et de l'arrivée de l'empereur Louis à Capoue, les Maures, qui serrent de près Salerne, demandent à lever le siège ; mais Abimelech, se flattant de se rendre maître, d'un moment à l'autre, de cette place réduite aux abois, veut temporiser ; on se mutine dans le camp des infidèles. On envahit la tente d'Abimelech... Ses propres soldats le saisissent, le chargent de chaînes et le jettent clans une barque qu'ils abandonnent aux flots de la mer. Cette meute indisciplinée remonte ensuite sur ses navires, laissant devant Salerne tous les équipages de siège et une immense quantité de blé que les assiégés, dans la crainte que cette fuite ne soit une feinte, ont la stupidité de livrer aux flammes. Les barbares, en côtoyant les Calabres, pillent ces malheureuses provinces dont ils complètent la ruine[17].

Erchemperto et Léon d'Ostie racontent que, s'étant embarqués de nouveau pour la Sicile ou l'Afrique, les Maures furent assaillis par une tempête furieuse qui submergea leurs vaisseaux, et que tous périrent dans ce grand naufrage.

D'autres fléaux désolèrent l'Italie au moment où, grâce à l'intervention de Louis II, allait se cicatriser, du moins pour un temps, sa large plaie musulmane.

D'après l'historien Andrea, ce fut dans le courant de cette même année que les pays de Vicence, de Brescia, de Crémone, de Lodi et tout le Milanais, furent envahis par une innombrable quantité de sauterelles[18] qui dévastèrent les campagnes et dévorèrent les semences. D'autres auteurs contemporains disent que le reste de l'Italie, la France et la Germanie ne furent pas exemptes de cette calamité. Les annales de Fulde donnent de ces insectes la description suivante : « Ils avaient quatre ailes et six jambes, l'intestin grand, la bouche large avec deux dents plus dures que la pierre ; ils venaient du Levant et se dirigeaient vers le Couchant. Ces sauterelles avaient la longueur et l'épaisseur du pouce de la main de l'homme. On trouva, dans le corps de quelques-uns de ces insectes, des épis de blé entiers. »

Andrea raconte d'autres merveilleuses choses survenues en cette même année. « Le jour de Pâques, dit cet historien, on crut apercevoir, dans plusieurs localités et sur les arbres, les traces d'une pluie de terre ou de cendres. Le 4 mai, il tomba une rosée si froide qu'elle gela et dessécha les feuilles des arbres. »

D'après les Annales de Fulde, une pluie de sang[19] serait tombée à la même époque en Italie pendant trois nuits et trois jours. Giulini dit à propos de ce phénomène : « Il est possible que cette pluie de sang ne soit pas autre chose que la pluie de terre dont parle Andrea ; et, en effet, ajoute l'historien milanais, il y a peu d'années qu'il est tombé sur les bords du lac de Lugano une poussière ou cendre de couleur de sang. »

Les peuples furent épouvantés à la vue de ces merveilles, qu'ils regardèrent comme les signes d'un bouleversement de la nature et de la colère céleste... La raison de l'homme ne s'effraie plus à la vue de semblables phénomènes : les sa-vans cherchent à les expliquer quelques points commencent à s'éclaircir, mais aucune opinion, malgré tant d'études profondes, ne s'est élevée jusqu'à l'évidence d'une démonstration mathématique ; et dans l'état actuel de la science, on peut encore considérer leur véritable cause comme un mystère.

 

 

 



[1] BERTUTI-BERCASTEL, t. V.

[2] BERTUTI-BERCASTEL, Histoire de l'Eglise, liv. XXVI, ann. 869.

[3] BERTUTI-BERCASTEL, Histoire de l'Eglise, t. V.

[4] MURATORI, Annales d'Italie, ann. 871.

[5] MURATORI, Annales d'Italie, t. V.

[6] GIULINI, Storia di Milano, ann. 871. — MURATORI, Ann. d'Ital., t. V.

[7] ERCHEMPERTO, Hist., cap. XXXIV.— MURATORI.

[8] Muratori a publié, dans ses Antiquités italiennes (Dissert. 40.), des vers que l'on composa à cette époque, au sujet de la noire perfidie d'Adelchis. Cette lamentation, comme le pense le savant historien, se chantait probablement dans les rues et sur toutes les places publiques. Voici les trois premiers vers de cette curieuse pièce :

Audite omnes fines terrœ horrore cum tristitid

Quale scelus fuit factum Benevento civitas :

Ludovicum comprenderunt sancto Pio Augusto.

Ce qui veut dire :

Oyez vous tous, peuples de l'univers,

Oyez, avec autant d'horreur que de tristesse.,

De Bénévent le trait noir et pervers ;

Ils ont osé, quelle scélératesse !!!

Prendre Louis et le charger de fers.

Le IXe siècle avait aussi, comme on le voit, ses poètes, ses chanteurs et son public de COMPLAINTES.

[9] MURATORI, Annales d'Italie, t. V, p. 82.

[10] ERCHEMPERTO.

[11] MURATORI, Annales d'Italie, t. V, p. 89.

[12] Le père Mabillon croit que le monastère de Causaria fut ainsi nommé (Casa Aurea), à cause des fortes sommes dépensées par Louis II pour le construire et le doter. Muratori (Ann. d'It., t. V, p. 62) pense, au contraire, que le lieu où fut créé ce pieux établissement s'appelait Causaria avant cette fondation : il cite des actes d'acquisitions faites en 871 et 872 par l'empereur, dont l'un porte in loco qui dicitur Causaria, et l'autre insula quœ vocatur Casaurea. Ce monastère est situé dans une île du fleuve de Piscara, qui faisait alors partie du duché de Spoletti, et qui ressort aujourd'hui de l'évêque de Chietti.

[13] Epist. 34. HADRIAN., II, t. VIII, concil.

[14] GIULINI, t. I, lib. V. — MURATORI, t. V.

[15] Cité par MURATORI, Annales d'Italie, t. V.

[16] ANONYM. SALERNIT.

[17] ANONYM. SALERNIT. — MURATORI, Annales d'Italie, ann. 873

[18] Un phénomène à peu près semblable vient de se faire remarquer en Italie. Un violent vent du sud, qui a soufflé du 15 au 20 juillet 1841, a porté une grande quantité de sauterelles dans les campagnes de Rome, dans Rome même, à Florence, et dans toute la Toscane.

[19] On parle toujours, comme on le sait, de PLUIES de soufre, de sang, de laine, de fer, de pierres, de cendres, de poissons, de grenouilles, etc.

Nous nous bornerons à quelques observations sur les prétendues pluies de sang et de cendres.

Il est incontestable que des gouttes d'une teinte rouge tombent quelquefois en abondance de l'atmosphère. On croit généralement que cela n'arrive que dans les lieux et les instants où des essaims de papillons ou autres insectes qui épanchent un suc rouge, traversent les airs. Ce suc est répandu au moment où ils se dégagent de leurs enveloppes de nymphe pour déployer leurs ailes. Cette observation fut faite par M. de Peyrèse, qui vivait au commencement du XVIIe siècle, et appuyée par Beuman et par Swamerdam. On a cru aussi remarquer que cette prétendue pluie de sang arrive à des époques de tempêtes et surtout en été. La plupart des insectes qui cherchent leur pâture sur les branches des arbres, sont emportés par de gros vents et déchirés en pièces, ce qui fait qu'en tombant ou en fuyant ensanglantés, ils laissent partout des traces rougeâtres.

Quant aux pluies de cendres, ce phénomène s'attribue généralement à quelque grand incendie, à un volcan, et à quelque vent violent qui pousse les cendres du volcan ou de l'incendie, ou même la poussière d'un lieu dans un autre, à d'immenses distances.

Les phénomènes qui ont marqué l'année 873 sembleraient venir à l'appui de ces observations. Aucune grande éruption de volcan n'est signalée, il est vrai, pour cette année, par les historiens ; mais sans nous prévaloir du fait que les grands volcans tels que le Vésuve et l'Etna, jettent presque toujours, sans être en éruption, de la fumée et des cendres, nous chercherions à expliquer le prodige qui effraya les populations d'Italie au IXe siècle, de la manière suivante.

Les myriades de sauterelles qui couvraient le pays, battues par les vents impétueux — le grand naufrage de la flotte musulmane dans l'Adriatique vient témoigner de la violence de certains vents qui régnèrent à cette époque en Italie — qui les avaient apportées d'Orient, brisées contre les arbres et contre les murs, auront laissé partout des traces de sang, et la poussière emportée par la violence de ces mêmes vents, s'étant mêlée au sang de ces insectes, aura produit la pluie de terre ou de cendre rouge dont parlent les vieux chroniqueurs. Pour ce qui est de la reproduction du même prodige, selon Giulini, dans le courant du siècle dernier sur les bords du lac de Lugano, peut-être faut-il l'attribuer à peu près aux mêmes causes. Si cependant le phénomène n'eut lieu que sur les eaux de ce lac, nous l'aurions expliqué comme les hydrologistes l'ont fait, par une singularité de même nature, qu'offrirent en 1603, les eaux du lac de Zurich, et, en 1703, celles du lac de Délitz. Ces eaux devinrent tout à coup rougeâtres, et l'on s'effraya et l'on parla d'une pluie de sang.

L'examen fit reconnaître que des courants d'eaux bitumineuses, chargées d'ocre rouge de fer, s'étaient mêlés aux eaux de ce lac. « Peut-être, dit Valmont de Bomare (Dict. d'Hist. nat., t. III, art. Lac), y eut-il une irruption soudaine, comme il en arriva dans plusieurs rivières, lors de la dernière catastrophe dont Lisbonne fut le théâtre et la victime.

« Peut-être, ajoute ce naturaliste, ces matières colorantes étaient-elles interposées entre deux couches au fond des lacs. Il y a de ces lacs à double fond en Suède, dans le Jemteland. »

Qui sait s'il n'en serait pas de même pour les lacs de Délitz, de Zurich et de Lugano ?