HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

PREMIÈRE ÉPOQUE. — LIVRE QUATRIÈME

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

 

 

Il n'est pas vraisemblable que Léon IV ait pensé à remettre l'Italie sous le joug de Constantinople. — Méfiance des empereurs d'Occident à cet égard, un moment motivée. — Plaintes de Louis II au sujet du partage de l'empire. — Cette injustice lui profite. Affaiblissement continu de la royauté, à l'exception de celle de Louis II. — Nicolas Ier, pontife romain. — Trois fléaux fondent sur la Lombardie. — Froids rigoureux. — Guerre étrangère. Rébellion. — — Louis acquiert de nouveaux droits à la reconnaissance des Lombards. — Amours de Lothaire et de Waldrade. — Colère de Louis II contre Nicolas Ier. — Excès commis par ses troupes. — Terreur superstitieuse de l'empereur. — Il s'apaise et quitte Rome. — Inflexibilité du pape à l'égard de Lothaire. — Autres scandales de la cour de Lorraine.

De 855 à 865.

 

« Le motif qui engagea principalement Lothaire à faire avant sa mort le partage de son empire, dit Puffendorff[1], fut la sédition qui arriva à Rome sous Grégoire IV. Ce pontife, qui travaillait insensiblement à rendre le Saint-Siège indépendant d'une autre puissance que la sienne, avait insinué dans l'esprit des peuples qu'ils ne seraient jamais heureux que sous la domination des empereurs grecs.

« Le pape, en formant ce projet, se flattait qu'il ne lui serait pas difficile de se soustraire peu à peu à la domination des empereurs de Constantinople et qu'il deviendrait souverain de Rome. »

Grégoire était mort depuis quinze ans, quand Lothaire le suivit dans la tombe. Nous ne comprenons pas comment les prétendues trames de ce pontife pour soustraire Rome à la domination française auraient pu exercer cette influence posthume et tardive sur les dernières dispositions de l'empereur ; nous ne comprenons pas surtout comment Lothaire, voyant la prépondérance de l'empire d'Occident menacée en Italie, crut pouvoir mieux affermir cette prépondérance en démembrant son empire, et en réduisant les possessions de celui de ses fils qui héritait du titre d'empereur, au seul royaume de Lombardie.

Dans tous les cas, il nous semble que l'auteur allemand aurait dû attribuer la détermination de Lothaire à ce qui se serait passé sous le pontificat de Léon IV, plutôt qu'à ses griefs plus ou moins fondés contre Grégoire.

En effet, Anastase raconte que, peu de temps avant la mort de Léon IV, un maître de la gendarmerie romaine, du nom de DANIEL, ayant porté des plaintes à l'empereur Louis, ce monarque vint en toute hâte à Rome. On croit que Daniel fit part au fils de Lothaire de quelques rumeurs répandues à Rome sur une conspiration secrète qui, sans l'aveu de Léon IV, s'était ourdie à la faveur des troubles qu'occasionnaient les ravages des Sarrasins, et avait pour but de remettre Rome sous la domination des Grecs. Soit que la conspiration ne fût qu'imaginaire, soit que la présence de l'empereur Louis eût imposé aux factieux, Rome ne fut point troublée. Louis, ajoute Anastase, ayant terminé l'affaire qui l'y avait appelé, repartit pour la Lombardie, et peu après le pape Léon s'endormit dans le Seigneur. Qu'à cette époque les papes aient tenté, comme dans tous les temps, d'étendre le plus possible leur influence et d'affermir leur autorité tant spirituelle que temporelle, cela n'est pas douteux, cela n'est pas une question. Mais nous repoussons la pensée que Grégoire ou Léon aient pu prendre part à toutes les trames ourdies contre la France. Plus que jamais Rome avait besoin de secours immédiats, efficaces. Où aurait-elle trouvé plus de zèle, un dévouement plus vrai, et des secours plus prompts qu'auprès du jeune empereur qui occupait le trône de Lombardie ? Des mécontents — où n'en rencontre-t-on pas ? — peuvent avoir conspiré à Rome contre la domination française, et avoir plaidé la cause de la cour d'Orient pour cacher d'autres vues secrètes. Peut-être, pour ne pas laisser se refroidir les bonnes dispositions de l'empereur Louis II, la politique du pape Léon IV se sera-t-elle assouplie jusqu'à laisser entrevoir la possibilité d'un retour d'influence pour Constantinople sur les affaires de la Péninsule ; mais, nous le répétons, ce que, malgré l'assertion de certains écrivains, nous ne saurions admettre, c'est que Léon IV, pas plus que Grégoire, ait pu vouloir sérieusement, en de semblables circonstances, substituer à la protection généreuse et utile des empereurs orthodoxes d'Occident, le lointain et stérile patronage de la cour schismatique du Bosphore. L'ambition est bien souvent aveugle, il est vrai ; mais elle sait quelquefois, et à Rome surtout, avoir sa clairvoyance et sa logique.

Or, voyons ce qui, depuis longtemps, se passait à Constantinople :

Comme un arbre à la sève empoisonnée qui, frappé de caducité quoique jeune encore, voit ses branches se dessécher ou se briser au vent de la tempête, l'empire fondé par Constantin menaçait ruine de toutes parts. Il ne restait plus rien à la cour du Bosphore, ni en Afrique, ni en Syrie ; l'Asie-Mineure lui échappait toute entière. Ses frontières, plus resserrées de jour en jour, étaient désolées vers l'orient de la Mer-Noire par les Sarrasins, et du côté du Danube par des hordes de Scythes, Abares ou Bulgares qui, répandues dans les belles contrées de la Romanie, menaçaient de tout envahir et de tout ravager.

Enveloppée par ce réseau redoutable et toujours plus menacée, la capitale enhardissait l'audace de ses avides ennemis par le désordre et les crimes dont elle était depuis longtemps le théâtre.

Le sang coulait à torrents tantôt pour anéantir le culte des images, tantôt en représailles de ces cruautés, pour venger, contre les iconoclastes, les martyrs de l'orthodoxie. L'artifice et le meurtre ouvraient les voies du trône.

Nous avons vu Irène assassiner son fils pour régner ; puis, nous l'avons vue dépossédée elle-même et reléguée dans l'île de Lesbos. L'usurpateur Nicéphore, en butte, pendant un règne de huit ans, à des révoltes et à des conspirations incessantes contre sa personne, irrite le peuple et l'armée par son impiété, ses rigueurs et son insatiable avarice. Engagé témérairement contre les Bulgares, peu secondé, et, selon quelques historiens, livré par ses propres troupes, il tombe entre les mains des Scythes. Son corps sert de pâture aux oiseaux de proie, et le roi Crumme se fait une coupe de son crâne.

Le faible Michel Curopalate ou Rhangabé meurt honteusement confiné dans un cloître par Léon qui, en lui ravissant la couronne, fait prendre l'habit monastique à ses deux fils, Eustrate et Ignace, après les avoir fait mettre tous deux hors d'état d'avoir de la postérité.

Léon-l'Arménien, brave guerrier, mais impitoyable persécuteur des images, est assassiné dans sa chapelle pendant qu'on y chantait matines. Son corps est traîné dans les rues et sur les places publiques. Michel-le-Bègue, condamné à périr pour un complot contre les jours de Léon, est tiré de son cachot où il attendait la mort ; au lieu d'avoir la tête tranchée, il reçoit la pourpre impériale avant que d'être délivré de ses fers. Le nouvel empereur fait subir aux trois fils de Léon le traitement barbare que Léon avait infligé aux enfants de Rhangabé.

La redoutable révolte de Thomas ensanglante le règne de Michel. Les Sarrasins que Thomas appelle à son aide, et les Bulgares, dont Michel invoque le secours, dévastent l'empire ; l'île de Crète reste au pouvoir des musulmans, et la trahison d'Euphémius, poursuivi criminellement par ordre de l'empereur, pour avoir enlevé une religieuse, leur livre la Sicile, à l'exception de Syracuse et de Taormine.

Théophile, fils de Michel-le-Bègue, est presque le seul empereur qui succède paisiblement à son père, dans la longue période de deux siècles : il se fait le sanglant ennemi des images, et subit de terribles échecs contre les Sarrasins. Ce prince, apprenant, au moment où sa mort approche, que les troupes persanes ont proclamé empereur, Théophobe, son beau-frère, ordonne son arrestation. Théophobe s'était rendu lui-même à la cour de Constantinople, pour résigner un dangereux honneur qu'il n'avait point brigué. Théophile, qui se voit près d'expirer, et qui craint que ses enfants ne soient frustrés de sa couronne par Théophobe, fait trancher la tête de son beau-frère, ordonne qu'on lui apporte cette tête, la contemple et meurt en disant : « Je ne suis plus Théophile, mais tu n'es plus Théophobe[2]. »

Pressée dans cette voie sanglante de forfaits et d'atroce barbarie, débordée sur toutes ses frontières par d'innombrables hordes d'envahisseurs, mutilée, morcelée sur tous les points, la cour du Bosphore était encore moins en mesure que la France de jeter un regard ambitieux sur ses anciennes possessions d'Italie ; et l'Italie, de son côté, ne pouvait guère, dans ses pressants périls, fonder sur elle quelqu'espoir de secours. Disons-le, toutefois, les empereurs d'Occident purent concevoir un moment quelques inquiétudes.

A la mort de Théophile, l'impératrice, sa veuve, avait pris en mains, comme régente de son fils Michel III, âgé de trois ans, les rênes de l'empire, et, à l'exemple de la veuve de Léon, de la célèbre Irène, elle avait mis sa gloire à rétablir les images. Le sang coula pour ce rétablissement comme il avait coulé pour la prohibition. Une procession solennelle fut instituée pour rappeler tous les ans le souvenir de cette grande victoire obtenue sur une hérésie qui comptait cent vingt ans de durée. On appela cette solennité la Fête de l'orthodoxie. Rome, on le conçoit, ne put qu'applaudir à ce triomphe, mais il ne fut que passager. La politique de Théodora eut-elle pour but secret de réparer les pertes que l'hérésie de Léon-l'Isaurien avait entraînées pour le trône d'Orient ? Le triomphe des iconoclastes avait été la première cause de la perte de l'Italie ; la ruine de cette même hérésie devait-elle, dans l'esprit de l'impératrice, comme autrefois l'avait pensé Irène, ramener ces belles contrées sous la puissance de Constantinople ? De mystérieuses intrigues, de secrètes intelligences, soigneusement ménagées sur les bords du Tibre, préparaient-elles de longue main le grand événement que la présence de Louis II à Rome fit avorter ? Le fils de Lothaire fut-il aidé dans cette victoire par les nouveaux troubles survenus à la cour du Bosphore, par l'exil de Théodora et par le règne brutal de son fils Michel, dont la débauche et la cynique licence neutralisèrent tout ce que l'expérience et le zèle de Bardas eussent pu amener d'heureux résultats pour l'empire ? Tous ces doutes peuvent s'élever ; les concevoir est chose plus aisée que les résoudre.... Dans tous les cas, le rapport de Daniel ne put que vivement impressionner Louis II.

Le jeune empereur avait d'autant plus d'intérêt à s'assurer du plus ou moins de fondement des craintes qu'on lui avait inspirées ; il lui importait d'autant plus de faire échouer les projets de Théodora, s'ils avaient été conçus réellement, que cette Italie, que l'on disait convoitée de nouveau par Constantinople, était le seul héritage que lui eût laissé son père.... Singulière dérision que de voir la couronne impériale de Charlemagne tomber, un demi-siècle après la glorieuse fondation du grand empire d'Occident, sur le front d'un simple roi de Lombardie !

Aussi, le jeune empereur avait-il été mécontent du partage opéré par Lothaire. L'Italie était un don de son aïeul ; il pensait avoir le droit de venir en concurrence avec les autres princes carlovingiens, pour le partage du reste des États de son père. Il se plaignit ; mais trop peu puissant pour soutenir ses prétentions les armes à la main, ou trop sage pour ensanglanter de nouveau l'empire par de semblables querelles, il s'en tint à des remontrances modérées qui restèrent sans grand résultat[3].

Peut-être Louis II aurait-il dû s'applaudir de n'avoir pas à soutenir à lui seul le poids du sceptre de Charlemagne. Son aïeul, si brillant comme roi d'Aquitaine, avait plié sous le fardeau, quand la couronne du fondateur de l'empire d'Occident vint à presser son front trop faible pouvait-il se flatter de réussir mieux que lui, mieux que Lothaire ?... Tels sont les embarras que laissent après eux ces grands capitaines dont la vaste ambition n'est pas rassasiée alors même qu'elle a fait courber sous le joug la moitié de l'univers. La mort les surprend au faîte de la puissance, rêvant encore gloire et nouvelles conquêtes. Ils meurent : une caisse de marbre ou de plomb renferme cette tête qui se sentait à l'étroit dans les limites du plus grand empire du monde : la lourde épée du conquérant tombe aux mains de quelque débile successeur qui la laisse choir à terre, faute de la pouvoir tenir ; ou bien la pourpre souveraine, trop immense pour les chétives proportions du malheureux héritier, est mise en lambeaux par une avide meute d'impuissants compétiteurs.

Nous disons que Louis II appela injuste hi, partage fait par son père. Qui sait si à cette injustice le jeune empereur ne dut pas sa gloire, et l'Italie son repos et son salut. Exempt des soucis que lui eût attirés l'empire réel d'Occident, l'esprit plus libre dans une sphère plus étroite, Louis put doter la Lombardie de lois sages et paternelles, et surtout, ce qui est plus difficile encore que de faire des lois, il put veiller à leur exécution. Sa sollicitude lutta victorieusement contre les abus que l'assemblée de Pavie avait eu pour but de réprimer : le mal était immense, les habitudes invétérées ; les grands, tant séculiers qu'ecclésiastiques, devenaient difficiles à contenir dans les bornes du devoir, et leur puissance allait toujours croissant en raison inverse de l'affaiblissement de la royauté.

Partout nous avons vu les évêques se faire juges des rois : la France, la Germanie, viennent de nous offrir le triste spectacle de monarques soumis à la censure des prélats, déposés ou rétablis par eux. Tandis que Vénillon, archevêque de Sens, à la tête de quelques évêques factieux, déposait Charles-le-Chauve, roi de France, et offrait ces dépouilles royales à son frère Louis-le-Germanique, d'autres évêques fulminaient l'excommunication contre ce dernier roi et le sommaient de subir la pénitence. Louis résistait, mais sa faiblesse se trahissait jusque dans sa résistance, et il répondait qu'avant de se résigner à l'arrêt prononcé, il avait besoin de consulter les évêques de son royaume[4].

Charles-le-Chauve, de son côté, voulant tirer vengeance de Vénillon, assemblait un concile à Savonières près de Toul. Là, un roi de France, un petit-fils de Charlemagne disait humblement :

« Je ne devais pas être déposé, ou, du moins, je devais être auparavant jugé par les évêques qui m'ONT DONNÉ L'AUTORITÉ ROYALE. J'ai toujours été soumis à leur correction et je suis prêt encore à m'y soumettre. » Vénillon échappait à une condamnation en se réconciliant avec le prince ; et les évêques du concile, avant de se séparer, s'obligeaient, par un canon, à demeurer unis pour corriger les rois, les grands et le peuple.

Qu'eût fait Louis au milieu de ce grand chaos, s'il eût été dans sa mission et dans son devoir de rendre l'ordre et le calme à tout l'empire, et de tenir chacun dans les limites de ses prérogatives et de ses droits ? C'était déjà pour lui une tâche assez difficile que de contenir le clergé d'Italie, qui ne pouvait rester témoin impassible d'un tel spectacle. Louis II, tantôt par ses libéralités, tantôt par de sévères prohibitions, tempérait le mauvais effet de ces contagieux exemples. Il ralentit du moins, s'il ne put l'arrêter complètement, la marche du mal, et ce ne fut qu'après lui que le clergé de Lombardie et les archevêques de Milan, dépassant l'orgueil d'Angilberto lui-même, élevèrent leurs prétentions à l'égal de celles des autres prélats de la chrétienté. Il est vrai que ce flot d'ambition comprimé fut peut-être plus impétueux et plus envahissant, une fois affranchi de sa digue.

Au-dessus de ces maîtres des rois et de ces dispensateurs de couronnes, s'élevait une puissance, juge de ces mêmes juges, et maîtresse de ces mêmes maîtres. Cette puissance, c'était la chaire de Saint-Pierre, c'était le trône du Vatican. Benoît III, en mourant, eut pour successeur Nicolas Ier, dont le génie puissant et inflexible vint donner une vigueur nouvelle et plus d'extension encore à l'autorité des pontifes romains[5].

Cette vaste intelligence, en même temps qu'elle tenait tête à l'orage soulevé en Orient par le schisme du trop fameux Photius, avait l'œil incessamment ouvert sur toutes les fautes des rois d'Occident, pour saisir la plus large part des débris de l'autorité royale que ces mêmes fautes amoncelaient autour des trônes, et livraient à l'avidité des évêques et des grands. Cette tendance du Saint-Siège devint plus que jamais manifeste sous le pontificat de Nicolas Ier. Mais de cette constante préoccupation à profiter des fautes d'une puissance rivale ou dont on conteste la suprématie, il y a loin à de lâches intrigues ayant pour but et pour fin de fomenter la révolte, les trahisons et des collisions sanglantes dans l'empire. Ce reproche, nous l'avons repoussé pour Grégoire IV, et nous ne l'aurions pas admis davantage pour Nicolas Ier, s'il s'était reproduit à son égard.

L'empereur Louis II fut celui des souverains d'Occident qui donna le moins de prise à cet esprit d'envahissement qui, de plus en plus, s'emparait de Rome.

Pourquoi faut-il que, plus tard, ce prince, dont la vie est si belle et presque sans tache, commette dans sa querelle avec Charles-le-Chauve, pour l'héritage de son frère Lothaire, la faute de recourir à l'intervention du pape Adrien ? Démarche imprudente dont un éclair d'énergie de Charles-le-Chauve fera momentanément tourner les conséquences à la confusion du Saint-Siège, qu'il est toujours déplorable de voir compromettre dans sa dignité ; démarche d'autant plus inopportune que le pontificat de Nicolas Ier venait à peine de finir, et qu'elle semblait sanctionner les maximes de ce pape plus hardi qu'aucun de ses prédécesseurs.

Comment Louis II, roi et empereur, put-il mettre en oubli que Nicolas Ier avait plus gourmandé l'archevêque Hincmar pour avoir déposé Rothade, évêque de Soissons, que l'évêque Vénillon et ses complices, pour avoir osé prononcer la déchéance d'un roi de France, de Charles-le-Chauve ?... Mais il nous reste à signaler bien des actes méritoires de Louis II, avant d'aborder le récit des événemens qui firent commettre cette faute au jeune empereur.

Les premières années qui suivirent la mort de Lothaire, furent, comme nous l'avons vu, employées par l'empereur Louis à raffermir l'ordre et le règne des lois dans ses États dont il ne recula que faiblement les limites, malgré ses justes sujets de plainte contre le partage de l'hérédité paternelle. Il fit ployer l'orgueil de ses grands, notamment des ducs de Bénévent et de Salerne : il maîtrisa l'impatiente ambition du clergé, et quoiqu'il ne combattît encore qu'avec des chances diverses les Sarrasins qui infestaient l'Italie, il avait fait de la Lombardie, dès ces premières années, la suzeraine protectrice, le bouclier de toute la Péninsule.

A tous ces soins vinrent se joindre d'autres graves sujets de préoccupation pour le fils de Lothaire.

La révolte, la guerre étrangère, l'intempérie des saisons qui quelquefois pèse sur un peuple aussi lourdement qu'une guerre, fondent toutes à la fois sur la Lombardie, et fournissent à Louis II l'occasion de développer une infatigable activité, une vigueur de résolution peu commune et un ardent amour pour ses peuples.

Les auteurs contemporains[6] racontent qu'il tomba en 860 une si grande quantité de neige en Italie, que les routes et les champs en furent encombrés pendant près de la moitié de l'année. Dans presque toutes les localités, les grains ensemencés se gelèrent sous les sillons, aussi bien que toutes les vignes sur les coteaux. Le vin même gela au point, dit l'historien Andreas, qu'on dut briser les vases ou les cuves qui le contenaient.

Les Annales de Fulde[7] ajoutent que la mer Adriatique fut prise aussi par la glace, de telle sorte que les marchandises, qui d'ordinaire arrivaient à Venise sur des vaisseaux, y furent transportées à cette époque sur des chevaux et des charrettes.

La misère fut grande dans tout le nord de l'Italie. La sage administration de Louis II prévint les troubles qu'aurait pu amener ce désastre, et son inépuisable munificence répara bien des maux.

On lit dans les Annales de Metz que la même année, l'empereur eut à soutenir contre les Esclavons une guerre qu'il signala par d'éclatantes victoires[8]. Les anciennes chroniques italiennes ne relatent pas ces faits sur lesquels Muratori lui-même ne jette aucun jour, mais qu'il ne dément pas.

Quant à la rébellion, elle fut suscitée par un homme comblé des faveurs de Louis. Ce personnage, du nom d'Hubert, oublieux des bienfaits reçus, traître à son devoir, et profitant des embarras suscités à Louis par les Esclavons, avait fait alliance avec les Bourguignons contre l'empereur. Louis envoie contre cette ligue Conrad qui, à la tête de bonnes troupes, répond à la confiance de son maître. Une bataille s'engage ; elle est terrible, sanglante ; disputée ; mais Hubert est tué au fort de l'action ; ses troupes déconcertées lâchent pied : le désordre se met dans les rangs des rebelles dont les impériaux font un grand carnage[9].

Ainsi, tandis que tous les monarques autour de lui voyaient leur puissance décroitre, Louis II affermissait la sienne, soit par la gloire de ses armes, malgré quelques insuccès contre les Sarrasins, soit par les nouveaux titres qu'il acquérait chaque jour à la gratitude et à l'affection non seulement de ses sujets lombards, mais encore de toute l'Italie.

Mais quel orage impétueux, inattendu s'élève sur Rome ? Pourquoi l'empereur Louis, revenant du royaume de Naples, après une expédition infructueuse contre les Sarrasins, tourne-t-il tout à coup ses armes contre le Saint-Siège ? Ses troupes commettent les plus graves excès le sang coule. Rome elle-même est menacée de pillage et de destruction par celui qui s'en est, constamment montré le zélé défenseur !

La cause de cette colère subite de Louis II faisait alors grand bruit et grand scandale dans le monde. Elle préparait à la papauté un grand triomphe, celui de voir un roi, descendant de Charlemagne, venir humblement, à trois cents lieues de la capitale de ses États, plaider devant le chef de l'Église de Rome, pour conjurer les foudres que le Vatican brandissait sur sa royale tête. Ce roi, c'était Lothaire, fils de l'empereur de ce nom et frère de Louis II.

De bizarres complications ont rendu fameuse cette aventure dont Lothaire est le triste héros. À cet intéressant épisode nous rattacherons plus tard, les noms retentissants de Berthe, d'Hermengarde et du roi Hugues.

Lothaire, roi de Lorraine, avait épousé Theutberge, fille du comte Boson. Dégoûté de cette princesse après une année de mariage, et aveuglé par le frénétique amour que lui inspire Waldrade, sa concubine, jeune et belle femme, au cœur faible et tendre, à l'âme ardente et passionnée, il répudie Theutberge qu'il ose accuser d'inceste avec son frère. La malheureuse reine est d'abord justifiée par l'épreuve de l'eau bouillante ; bientôt, poussée à bout par les menaces, les mauvais traitements et la crainte de la mort, elle s'avoue coupable... mais elle ne l'était pas, la pauvre femme ! Son aveu ne fut que ce cri mensonger de la douleur et du désespoir qu'arrache la torture. Le mariage de Lothaire est dissous par un concile de huit évêques tenu à Aix-la-Chapelle. On renferme l'infortunée Theutberge dans un cloître, et Lothaire épouse Waldrade.

Theutberge parvient à s'échapper de sa prison, elle cherche un refuge à la cour de Charles-le-Chauve et implore le secours du souverain pontife.

La loi romaine, qui permettait le divorce, et qui s'était longtemps maintenue après Constantin, faiblissait sous la loi de l'Église qui veut, et a du reste raison de vouloir, que le mariage soit considéré, non seulement comme le plus important des contrats civils, mais encore comme un lien sacramentel et indissoluble. Mais la menace, la coercition dussent-elles servir au triomphe de sa volonté et du bon droit, sont de dangereux moyens pour l'Église, car elles ne font qu'enfanter trop souvent le bruit et le scandale. Charlemagne, à l'exemple de plusieurs rois de la première race, avait répudié sa femme pour en épouser une autre. Rome s'en était émue peut-être, mais le pape Étienne n'avait osé hasarder aucune censure. Les temps étaient changés. Depuis près d'un demi-siècle, Charlemagne était descendu du trône dans la tombe, et Rome avait pour pape Nicolas Ier[10]. L'impérieux pontife enjoint aux évêques de Gaule et de Germanie de se rendre immédiatement à Metz, d'y citer Lothaire en présence de deux légats de Rome, et, après l'avoir entendu, de prononcer un jugement canonique. Le concile de Metz et les légats du pape eux-mêmes, gagnés par les largesses de Lothaire, confirment le divorce contre l'attente du pontife. Nicolas réunit aussitôt en concile tous les évêques d'Italie. On casse les conciles de Metz et d'Aix-la-Chapelle. Une sentence de déposition est prononcée contre les archevêques de Cologne et de Trèves qui se sont montrés les plus ardents soutiens de Waldrade.

L'archevêque de Cologne Gonthier[11], bien différent de cet autre archevêque de Cologne, notre contemporain, qui vient d'expier dans les prisons du roi de Prusse son opposition à l'intolérance du protestantisme et son zèle pour l'orthodoxie romaine, le fougueux Gonthier écrit aussitôt à toutes les églises : « Quoique le seigneur Nicolas, qu'on nomme pape, et qui se compte pape et empereur, nous ait excommunié, nous avons résisté à sa folie. » S'adressant ensuite, dans son écrit, au pape lui-même : « Nous ne reconnaissons point, dit-il, votre maudite sentence, nous la méprisons ; nous vous rejetons vous-même de notre communion, nous contentant de celle des évêques, nos frères, que vous méprisez. » On dit qu'un frère de l'archevêque de Cologne porta lui-même cette protestation à Rome, et la déposa, l'épée à la main, sur le tombeau de saint Pierre.

Pendant ce temps, Gonthier et l'archevêque de Trèves se rendent au camp de l'empereur Louis qui revenait de son infructueuse expédition de Naples. Ils invoquent son secours contre le souverain pontife, au nom des évêques de Gaule et de Germanie, et surtout au nom de son frère, en qui l'on veut dégrader la majesté royale. L'empereur, résolu de réprimer l'audace du pape qu'on accuse de porter atteinte à l'honneur de la couronne des rois, marche aussitôt sur Rome avec son armée, traite en ennemies les contrées qui en dépendent, et pénètre dans l'enceinte même de la ville des pontifes. Nicolas avait ordonné des jeûnes, des prières et des processions solennelles pour détourner les calamités dont le menaçait la colère de l'empereur. Les Lombards se jettent au milieu des processions[12], dispersent le clergé et le peuple qui suit le saint cortége ; les croix et les bannières sont brisées, profanées. Le pontife se rend lui-même auprès de Louis qui rougit de ces excès et les condamne en secret ; mais le ressentiment du monarque résiste aux remontrances et aux prières du pape : il veut une réparation de ce qu'il appelle les torts du Saint-Siège à l'égard de tous les rois outragés dans la personne de Lothaire.

Sur ces entrefaites, un des familiers de l'empereur, qui avait brisé la bannière de sainte Hélène, est frappé de mort subite[13] ; le monarque lui-même tombe malade, une crainte superstitieuse le saisit ; l'impératrice, gagnée par les présents et les secrètes sollicitations du pape, profite des terreurs qui assiègent l'imagination de Louis pour lui faire abandonner une entreprise que paraît condamner le ciel ; l'empereur se retire et retourne en Lombardie avec ses troupes, après avoir donné sa sanction à la conduite de Nicolas. Les archevêques de Cologne et de Trèves s'enfuient courbés sous le poids de l'excommunication. Quelques années plus tard on verra le fougueux Gonthier venir au Mont-Cassin se jeter aux genoux du pape Adrien, successeur de Nicolas, et s'écrier : « Je déclare devant Dieu et devant les saints, à vous, monseigneur Adrien, souverain pontife, aux évêques qui vous sont soumis, et à toute l'assemblée, que je supporte humblement la sentence de déposition donnée canoniquement contre moi par le pape Nicolas. »

Nicolas, devenu plus impérieux après avoir apaisé l'empereur et l'avoir fait adhérer à ses actes, excommunie la seconde femme de Lothaire et ordonne à ce prince de reprendre Theutberge qui s'est rendue à Rome pour plaider elle-même sa cause. Vainement Lothaire s'humilie jusqu'à offrir de venir se justifier en personne ; le pape veut avant tout que Waldrade soit chassée. Le roi de Lorraine hésite : un légat de Rome le menace d'une prompte excommunication s'il persiste dans la désobéissance. Le prince, intimidé, se soumet ; il rappelle Theutberge et consent à ce que le légat emmène Waldrade à Rome pour implorer le pardon du saint père. Mais arrivée à Pavie et réclamée avec instances par son royal amant, Waldrade ne se sent pas la force de poursuivre la route, elle échappe au légat et court reprendre à la cour de Lothaire la place de reine et de maîtresse[14].

Theutberge, accablée par ce nouveau malheur, et sous le poids de la persécution, demanda elle-même la permission de se séparer de Lothaire : prétextant une infirmité, elle supplia le pape de prononcer la nullité de son mariage et la légitimité de celui de Waldrade. Le pape fut inflexible : Rome devait plus tard sortir victorieuse de cet étrange conflit.

Ce désordre n'était pas le seul dont la cour de Lorraine donnât en ce moment le triste spectacle... Beaudoin, depuis comte de Flandre, avait outragé la royale famille de France en enlevant Judith, fille de Charles-le-Chauve. Lothaire, comme pour étayer les désordres de sa propre vie, sur le scandale de la vie des autres, offrit au ravisseur et à sa complice un refuge auprès de lui, contre le trop juste ressentiment du roi de France.

Mais voici un autre scandale encore :

Boson, comte d'une partie de la Bourgogne, Boson, père de Theutberge, avait épousé en secondes noces Engeltrude, fille de Malfrido, comte italien. Cette jeune femme quitte son époux et s'enfuit avec un amant. Où son libertinage effronté trouve-t-il un asile ? en Lorraine, à cette même cour d'où la fille de son mari est outrageusement exilée, et où règne en souveraine la rivale de Theutberge.

Le comte Boson, après avoir vainement tout tenté pour rappeler auprès de lui son épouse fugitive, a recours à l'autorité du pape. Nicolas, ainsi que ce pontife le raconte lui-même dans sa cinquante-huitième lettre, ordonne qu'un synode se rassemble à Milan et que l'épouse coupable y soit citée. Tadon était à cette époque archevêque de Milan ; les évêques ses suffragants se réunissent sous sa présidence, mais Engeltrude ne comparait pas devant cette redoutable assemblée, et, une sentence d'excommunication est prononcée contre elle.

Le pape présidait, dans le même temps, le concile de Rome qui cassait les conciles de Metz et d'Aix-la-Chapelle. La sentence du synode de Milan est solennellement approuvée par le concile de Rome qui loue la conduite de l'archevêque Tadon[15].

Engeltrude, qu'encouragent dans ses déportements les conseils et l'exemple de Judith et de Waldrade, brave l'excommunication fulminée contre elle.

Arsène[16], évêque d'Orta, était alors légat de pape auprès de Lothaire. Le pieux prélat met en œuvre toutes les inspirations de son zèle apostolique pour ramener au bercail la brebis égarée qu'il trouve moins intraitable que ses deux compagnes, et obtient enfin de la pauvre pécheresse, à force de prières et de paternelles exhortations, la promesse d'un retour dans la bonne voie. Comme Waldrade, Engeltrude s'achemine toute repentante vers Rome ; mais bientôt aussi, comme Waldrade, trop faible pour un tel sacrifice, elle revient sur ses pas et retombe dans sa faute plus passionnée que jamais[17].

Engeltrude ne pouvait rencontrer de protecteur plus indulgent que Lothaire ; c'est auprès de ce prince qu'elle vient chercher un nouvel asile. Le père de Theutberge, l'époux d'Engeltrude, porte encore ses doléances à Rome ; mais les voix menaçantes du Vatican se perdent à travers les bruyantes orgies de la cour de Lorraine.

Boson, confus, désespéré, implore l'intervention de l'empereur Louis... Des pensées d'une trop grave importance préoccupaient alors l'esprit de ce monarque... Force fut donc au père, à l'époux désolé, de dévorer ce double outrage impuni.

 

 

 



[1] D'après de HEISS., Histoire d'Allemagne.

[2] PUFFENDORFF, Intr. à l'Histoire de l'Univ., t. VII, lib. VII, chap. XII.

[3] Selon de vieilles annales (Ann. Franc., BERTINIANI. — MURATORI, t. V, p. 46), il aurait obtenu de Charles, roi de Provence, son frère, vers l'année 859, l'abandon de la portion du royaume attribuée à ce dernier au-delà du mont Jura, et qui comprenait Genève, Lausanne et Sian, capitale du Valais, avec leurs évêchés et leurs monastères. Mais, qu'était cette cession auprès de la part à laquelle il croyait devoir prétendre ? Aussi, le verrons-nous plus tard renouveler ses doléances et ses démarches.

[4] HISTOIRE GÉNÉRALE, abbé MILLOT, Histoire moderne, IIe époque.

[5] Voici comment parle de Nicolas Ier un chroniqueur contemporain (Chron. de Reginon, ad. ann. 868. — GUIZOT, Histoire de la Civ., t. II, p. 328) :

« Depuis le bienheureux Grégoire, nul évêque, élevé dans la ville de Rome sur le siège épiscopal, ne peut lui être comparé. Il régna sur les rois et les tyrans, et les soumit à son autorité, comme s'il eût été le maître du monde. Il se montra humble, doux, pieux et bienveillant envers les évêques et les prêtres religieux, et qui observaient les préceptes du Seigneur, terrible et d'une extrême rigueur pour les impies et ceux qui s'écartaient du droit chemin. Tellement qu'on l'eût pu prendre pour un autre Elie, ressuscité de uns jours à la voix de Dieu, sinon en corps, du moins en esprit et en vertu. »

[6] ANDREAS, PRESBYTER., Chronique, t. Ier, ann., 860.

[7] MURATORI, Ann. d'Ital., t. V, ann. 860.

[8] ANN. FRANÇ., METENSES.

[9] MURATORI, Ann. d'Ital., ann, 860.

[10] Il est juste toutefois de reconnaître que plusieurs historiens accusent Adrien d'avoir non seulement approuvé le divorce de Charlemagne, mais de l'avoir conseillé, en haine des princes lombards.

[11] On croit assez généralement que Gonthier était frère de Waldrade.

[12] ERCHIMP., Histoire, cap. 37.

[13] MURATORI, Ann. d'Ital., t. V, p. 56.

[14] GIULINI.

[15] Giulini trouve dans cette circonstance une nouvelle preuve de la fausseté de l'assertion de quelques écrivains, qui prétendent qu'à cette époque, un schisme scandaleux séparait la métropole de Milan de l'Église de Rome.

[16] GIULINI, lib. V.

[17] GIULINI. — MURATORI, ann. 865.