Bari occupé par les
Maures. — Rome est de nouveau menacée. Le roi de Lombardie envoie des troupes
pour la défendre. — Echec de l'armée chrétienne. — Heureuse diversion. — Léon
IV élevé au pontificat. — Il fortifie Rome. — Héroïsme de sa défense contre
les Maures. — Louis les bat complètement. — Sa sage administration en
Lombardie. — Lothaire l'associe à l'empire. Le jeune empereur arbitre entre
Sigenulfe et Radelchis. — Il attaque Bari. — Magnifique charité de Léon IV. —
Mort de Lothaire et de Léon IV. — Partage des États de Lothaire. — Avènement
de Benoît III au trône pontifical. — Schisme d'Anastase. — Fable honteuse sur
la papesse JEANNE.
De 842 à 855.
ERCHEMPERTO (1)[1] raconte qu'un parti de
Sarrasins, accouru de Sicile au premier appel du duc de Bénévent et débarqué
dans les Calabres, au lieu de se porter au secours de Radelchis, avait conçu
la pensée de se ménager un refuge, à tout événement, dans une des places fortes
de cette partie de la Péninsule. Bari parut propre à servir ce
dessein. Pandone, gouverneur de cette place, avait reçu du duc de Bénévent
l'ordre de donner asile aux infidèles dans un camp, hors des remparts, sur le
bord de la mer. Voyant cela, les Maures se décident à s'emparer de cette
ville par surprise ou de vive force. La nuit même de leur arrivée, ils
quittent en silence le camp où les a parqués la juste méfiance de Radelchis,
ils s'approchent des murailles de la ville et en font le tour pour en reconnaître
les points les plus vulnérables qu'ils attaquent à l'improviste ; bientôt
maîtres de quelques issues, ils se précipitent tumultueusement dans les rues
de Bari, massacrent une grande partie de ses habitants, réduisent le reste en
esclavage et font leur repaire de cette place fortifiée... Ce fut sans doute
à cet acte d'hostilité de la part de barbares qu'il attendait comme
auxiliaires, que Radelchis dut les revers qui suivirent leur première
apparition clans la Péninsule. Vainement, par ses instances et ses menaces,
il tenta de délivrer Bari de la présence de ces hôtes dangereux. Tout ce
qu'il en obtint, ce furent quelques secours qui l'aidèrent à prolonger sa
fatale lutte contre Sigenulfe. Mais un
mal immense était consommé ; ln pied des Musulmans avait touché le sol de la
Péninsule ; leur avarice en avait entrevu toutes les richesses ; une ville de
guerre était en leur pouvoir et allait devenir un foyer d'attraction, un
point de ralliement pour d'autres hordes d'infidèles. Rome et l'Italie
auraient fini par tomber en leur pouvoir, comme l'Espagne et l'Afrique, s'il
y avait eu de l'union parmi ces conquérants : heureusement leurs divisions,
dès les premiers temps de leur venue, sauvèrent la cité des pontifes et la
Péninsule, comme les fautes des Carthaginois sauvèrent autrefois la vieille
capitale du monde romain. Des
bandes nombreuses de Musulmans venus des côtes de la Sicile en 846,
pénétrèrent de nouveau dans la Romagne par l'embouchure du Tibre. Le pays
était encore désert par suite des ravages qu'avaient exercés les premiers
envahisseurs. Les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul furent de nouveau
pillées, et Rome, étroitement assiégée, était au moment de tomber aux mains
de ces nouveaux Vandales, quand on apprit que des troupes, expédiées par le
roi Louis II, accouraient pour les combattre. Les
Maures se portent hardiment au-devant de leur ennemi. L'armée lombarde les
refoule d'abord jusqu'à Gaëte ; mais les Africains ont feint cette retraite
pour attirer les troupes du roi Louis dans des défilés où les attend leur
astuce. L'armée chrétienne, attaquée à l'improviste par les Maures embusqués,
est mise en complète déroute : son général est tué ; un grand nombre de
soldats périssent sur place, et le reste eût été peut-être massacré dans sa
fuite, si César, fils de Sergius, duc de Naples[2], n'était accouru avec des
renforts au secours des Lombards. Ce nouveau corps de troupes, tombant sur
les derrières des Maures, les contraint à suspendre leur poursuite acharnée.
Rome est sauvée par cette diversion et par la mésintelligence qui se met aussitôt
dans les rangs des Sarrasins. Cette expédition, qui, comme le dit Voltaire,
devait être une conquête, ne fut qu'une incursion de barbares, Sur ces
entrefaites, Sergius II mourut (847) ; Léon IV, de glorieuse mémoire, fut élevé au
trône pontifical. Pour ce grand pontife, le Saint-Siège fut vraiment un trône
de roi, et la tiare devint sur son front un puissant diadème. Déjà un
de ses prédécesseurs, Léon III, avait formé le projet de bâtir dans Rome une
seconde ville, afin d'enfermer l'église de Saint-Pierre et de la protéger
contre les attaques des Lombards. Depuis, les Lombards, sous leurs rois
français, étaient devenus de puissants auxiliaires pour Rome, et c'était
contre les Musulmans que Léon IV avait désormais à prémunir la capitale de la
chrétienté. Sans attendre le retour de ces hordes sauvages, et pour prévenir
de nouveaux désastres, le grand pontife se hâte d'élever, autour de la
basilique du Vatican et du faubourg dont elle fait partie, de fortes
murailles[3] sur les premiers fondements
jetés par Léon III : les trésors de l'Église, les secours qu'il doit à la
munificence de Lothaire et de Louis[4], enfin ses propres richesses,
servent à l'exécution de ce grand dessein. Écoutons
Voltaire dans l'hommage que ce sceptique écrivain rend à un pontife de Rome[5] : « Les
Musulmans revinrent bientôt après, avec une armée formidable qui semblait
devoir détruire l'Italie et faire une bourgade mahométane de la capitale du
christianisme. « Le
pape Léon IV, prenant, dans ce danger, une autorité que les généraux de
l'empereur Lothaire semblaient abandonner, se montra digne, en défendant
Rome, d'y commander en souverain. « Il
avait employé les richesses de l'Église à réparer les murailles, à élever des
tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens,
engagea les habitants de Naples et de Gaëte à venir défendre les côtes et le
port d'Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d'eux des otages,
sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous secourir, le sont
assez pour nous nuire. Il visita lui-même tous les postes et reçut les
Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi qu'en avait
usé Godin, évêque de Paris, dans une occasion encore plus pressante, mais
comme un pontife qui exhortait un peuple chrétien, et comme un roi qui
veillait à la sûreté de ses sujets. Il était né Romain. Le courage des
premiers âges de la république revivait en lui dans un temps de lâcheté et de
corruption, tel qu'un des beaux monuments de l'ancienne Rome qu'on trouve
quelquefois dans les ruines de la nouvelle. Son courage et ses soins furent
secondés. On reçut les Sarrasins courageusement à leur descente, et la
tempête ayant dissipé la moitié de leurs vaisseaux, une partie de ces conquérants
échappés au naufrage fut mise à la chaîne. Le pape rendit sa victoire utile
en faisant travailler aux fortifications de Rome les mêmes mains qui devaient
la détruire[6]. » Ceux
des mahométans qu'avait dispersés la tempête, renforcés par la venue de
nouvelles bandes de barbares, se rejettent sur le Garigliano, entre Gaète et
Capoue : cette contrée est bientôt livrée à tous les genres de désastres. Sur
les instantes sollicitations du pape, Lothaire ordonne au jeune roi d'Italie,
son fils, de marcher lui-même contre les infidèles. Louis, à la tête d'une
armée lombarde, fond sur eux comme l'éclair, les surprend par son impétueuse
attaque, leur fait éprouver une déroute complète, les disperse et les rejette
loin des rivages de l'Italie[7]. Depuis
le couronnement de Louis comme roi de Lombardie, les abus et les exactions
qui écrasaient les provinces lombardes avaient cessé. Une sage
administration, dirigée dans les voies d'une sévère et rigoureuse justice,
avait remplacé l'avide et brutale oppression des nombreux gouverneurs,
quelque temps enhardis par l'absence et l'incurie des souverains. La
Lombardie respirait après tant de vicissitudes. L'amour et le bonheur de ses
peuples étaient pour Louis la récompense de ses nobles efforts ; la gloire,
après la défaite des Sarrasins, vint jeter son éclat sur cette jeune
couronne. L'Europe retentit d'un aussi brillant triomphe, et Lothaire, fier
des succès de son fils, se hâta de l’associer à l'empire[8]. De
toutes parts arrivent au jeune empereur des marques de sympathie, de
gratitude et de respect. La morgue des ducs les plus puissants s'efface un
moment devant cette jeune et rayonnante gloire ; les ducs Sigenulfe et
Radelchis rendent hommage à Louis II et le supplient enfin d'être l'arbitre
de leurs trop longues discordes. Le jeune empereur fait, entre les deux
rivaux, un partage nouveau du duché de Bénévent[9], et parvient ainsi à mettre un
terme à cette lutte fameuse qui, par l'appel aux Sarrasins, avait eu et
devait avoir encore de si fatales conséquences pour l'Italie. Quelques
historiens ont voulu entacher la mémoire de Louis II, par le récit d'un crime
imaginaire qu'ils reportaient à cette époque. Giulini établit, par des faits
et des rapprochements de date, le peu de fondement d'une telle accusation que
combat d'ailleurs si puissamment le noble caractère du jeune empereur. D'après
Muratori et quelques autres auteurs italiens, Louis II, dans un accès de
jalousie, se serait rendu coupable, en 851, d'un meurtre sur la personne de Vépold
ou Vépoldo, que le jeune empereur avait beaucoup affectionné et qu'il
avait élevé à la dignité de comte du palais. Louis II, repentant de sa faute,
selon le même récit, aurait cherché à la réparer en comblant de bienfaits les
fils de sa victime, auxquels il aurait donné, pour eux et leur descendance,
les duchés de Ligurie, de Toscane, le comté de Modène et neuf autres fiefs importants.
Giulini fait observer que le duché de Ligurie, qui, dit cet historien,
n'était autre que la Lombardie, ne fut que bien longtemps après
héréditaire ; d'ailleurs, ajoute-t-il, il existe une pièce authentique
trouvée dans le monastère de Causaria, de laquelle il résulte que Vépoldo
vivait en 860 et jouissait, à cette époque, comme comte du palais, de la
faveur de Louis II. La
victoire remportée par ce prince en 848 contre les Sarrasins, n'avait fait
que les éloigner pour quelque temps du sol de l'Italie ; et Bari continuait à
être occupé par un parti de ces forbans qui ne cessaient, par leurs
irruptions, de désoler les contrées les plus voisines de la Méditerranée et
de l'Adriatique. Louis
II se trouvait à Mantoue quand le cri des provinces chrétiennes, livrées à la
brutale fureur de ces brigands, vint de nouveau se mêler aux acclamations
joyeuses dont l'entourait tout un peuple qui lui devait une ère nouvelle de
calme et de prospérité. La Pouille, la Calabre, le duché de Salerne étaient
aux abois et invoquaient le secours du jeune monarque. Louis
se rendit dans le duché de Bénévent à la tête d'une armée nombreuse, et vint
enfin mettre le siège devant Bari. L'attaque fut vive et la résistance non
moins vigoureuse ; l'ardeur des troupes lombardes semblait enfin approcher du
noble but de tant d'efforts ; déjà les machines de guerre avaient ouvert la
brèche, et Louis allait ordonner l'assaut pour la nuit suivante, quand quelques-uns
de ses généraux le détournèrent de ce dessein, en lui représentant que la
ville renfermait d'immenses trésors qui deviendraient la proie de soldats
affamés de pillage, si on emportait la place de vive force, et qu'il serait
plus convenable de la soumettre par capitulation. Mais, pendant la nuit, les
Maures se hâtèrent de combler la brèche, d'élever un nouveau retranchement,
et on les vit le lendemain braver leurs ennemis du haut de leurs remparts, et
les poursuivre de leurs sarcasmes sur une aussi prudente temporisation[10]. Louis, ajoute Erchemperto, à
qui nous empruntons ce récit, reconnut, mais trop tard, la faute qu'on venait
de lui faire commettre ; son armée, harassée de fatigue, décimée par le feu
de l'ennemi et par les privations de tous genres, avait besoin de repos ; un
renfort promis par les Capouans n'arrivait pas ; les Maures, d'un jour à
l'autre, pouvaient recevoir des secours : le jeune empereur reprit avec son
armée la route de Lombardie, triste et honteux d'avoir échoué dans une
entreprise qui semblait lui promettre une nouvelle occasion de gloire. D'un
autre côté, les États de Rome essuyaient de nouveaux désastres : les habitants
de Centumcelles, dont les murailles étaient ruinées, n'avaient plus
d'abri contre les insultes toujours renaissantes des Musulmans, que dans les
forêts et sur les montagnes. Le cœur de Léon IV s'émeut au spectacle d'une
telle misère ; le saint pontife se porte lui-même au milieu de cette
population fugitive et désolée[11] ; nouveau Moïse dans le désert,
il ranime, par sa parole inspirée du ciel, le courage abattu de ces
malheureux et l'inépuisable charité de celui qui vient de bâtir la cité Leonine,
fait édifier à douze naines de Centumcelles, sur un mont élevé et d'un accès
difficile, une ville nouvelle qu'il nomme LÉOPOLE. Deux ans suffisent au grand
pontife pour mener à fin cette œuvre d'une magnifique charité. Ce ne fut que
dans la suite des temps, et quand les côtes d'Italie n'eurent plus à craindre
les barbares, que les habitants de Léopole, trouvant cette demeure
moins commode que l'ancienne, retournèrent à Centumcelles qui prit, de là, le
nom de CIVITA-VECCHIA, ville vieille. L'année
qui suivit la dédicace de Léopole fut marquée par le concile tenu à Pavie[12], et que présida le jeune
empereur Louis II : elle le fut surtout par la mort de Léon IV, et par celle
de Lothaire. Lothaire,
avant d'aller rendre le dernier et redoutable compte de ses crimes comme
fils, comme frère et comme souverain, descendit du trône, se jeta dans le
monastère de Prumm, prit l'habit monastique et mourut six jours après
avoir fait raser ce front parricide dont le contact avait achevé de ternir
l'éclat de la couronne de Charlemagne. Ce
prince, se sentant près de sa fin, avait partagé ses États entre ses trois
fils. Louis
conserva l'Italie supérieure avec le titre d'empereur. Lothaire
eut les provinces renfermées entre le Rhin et la Moselle qui prirent de lui
le nom de (Lottaringia) royaume de Lorraine. Charles
eut la Provence jusqu'aux environs de Lyon. On sent
que le roi de Lombardie dut être peu satisfait de ce partage. La modération
de ses plaintes, sur lesquelles nous aurons occasion de revenir, épargna de
nouvelles calamités à l'empire. La
succession de Léon IV, dont la mort avait précédé de quelque temps celle de
Lothaire, faillit attirer de graves désordres dans Rome, et fut l'occasion
d'un schisme qui eut quelques mois de durée. Benoît,
Romain de naissance, prêtre-cardinal de l'Église de Sainte-Callixte,
d'une piété aussi grande, aussi sincère que son humilité, priait, agenouillé
au pied de l'autel de son église, quand le peuple et les prélats vinrent lui
annoncer qu'on lui avait décerné la tiare. « Ne me tirez pas de mon
église, s'écria-t-il, les larmes aux yeux, je suis incapable de soutenir le
poids d'une si grande dignité. » On l'entraîna au palais de Latran, et il fut
installé dans la chaire pontificale, aux acclamations de la foule et des
prélats. Lothaire
vivait encore : la paix un moment rétablie dans l'empire, la gloire récemment
acquise par le jeune empereur Louis dont les secours pouvaient chaque jour
devenir plus nécessaires contre les Sarrasins, l'exemple enfin du procès
intenté à Sergius II, rendirent cette fois l'église de Rome plus circonspecte
pour la consécration du pape ; des légats furent envoyés aux deux empereurs
pour obtenir la confirmation[13] de l'élection de Benoît III[14]. Les envoyés trouvèrent la cour
de Lothaire prévenue contre le nouveau pontife : les intrigues d'un prêtre,
qu'avait déjà anathématisé le pape Léon, prévalurent un moment contre le
modeste et vertueux Benoît. Ce prêtre, appelé Anastase, soutenu par un parti
turbulent que la protection des Français rendait audacieux, s'était emparé du
palais pontifical pendant que les envoyés de Benoît étaient retenus à la cour
impériale. Lothaire, un pied dans la tombe, eut peur de continuer à soutenir
un schismatique contre lequel toute l'Église s'insurgeait. Privé de ce
secours puissant, Anastase fut, comme naguère le diacre Jean, chassé du
palais des pontifes on y ramena triomphalement Benoît qui y reçut le sacre
solennel avec l'agrément des deux empereurs, le lendemain du jour de la mort
de Lothaire[15]. On
voit, par les faits que nous venons de rapporter et les dates précises que
nous y rattachons, quel cas nous avons fait du conte absurde et scandaleux,
exploité par les ennemis de l'église de Rome, sur la prétendue papesse
JEANNE. Fable honteuse que l'on ose à
peine rappeler aujourd'hui, et qui, malgré les efforts des ministres de
Wiclef, de Luther et de Calvin, est tombée sous les coups de la raison et
surtout du ridicule. Il
s'est trouvé des hommes qui, sur quelques mots obscurs d'un manuscrit tronqué
de Marianus, ont affirmé, dans de longs mémoires, que le siège de Rome
fut, entre Léon IV et Benoît III, occupé par une femme. Il n'est pas un
détail de ce conte qui ne trahisse la plus dégoûtante haine contre le
Saint-Siège. Cette fable, propagée par le chef des hussites,
combattue, anéantie par Baronius, le père Labbé et même par Blondel, tout
ministre protestant qu'il était, n'a rencontré que le dédain auprès de la
plupart de nos philosophes rationalistes du XVIIIe siècle, qui ne se fussent
point fait faute d'une pareille arme contre l'Église romaine, si cette arme
eût été de trempe à porter quelques blessures sérieuses. Voyons
le tissu délicat et ingénieux de ce roman, quelque peu dégagé de ses
innombrables variantes. Au
commencement du IXe siècle, les Saxons, subjugués par Charlemagne, ayant
embrassé le christianisme, plusieurs savants hommes passèrent d'Angleterre en
Allemagne pour instruire ces nouveaux convertis. Parmi ces savants était un
prêtre : on n'en dit pas le nom. Ce prêtre avait enlevé une femme.
Arrivée près de Mayence, la femme mit au monde une fille qui reçut le nom de Jeanne
; d'autres l'appellent Agnès ; selon quelques-uns elle fut appelée Gilberte
ou Gerberte, ou Gerbergue, et, selon d'autres encore, Isabelle,
Juste, Marguerite, Dorothée, Tulsa, etc., etc. Cette fille, douée d'une
grande beauté, montra dès l'âge le plus tendre un génie supérieur et un goût
décidé pour les hautes sciences[16]. Elle n'avait pas encore
atteint l'âge de douze ans, qu'elle inspira une passion violente à laquelle
son jeune cœur ne put être insensible. Elle quitte le toit paternel, prend
des habits d'homme, et, sous la conduite de son amant qui nécessairement est
un moine, elle se rend en pays étranger pour y suivre les écoles des
sciences. Quelques
auteurs la font étudier longtemps dans l'abbaye de Fulde où s'était
cloîtré son amant ; l'envoient de là, on ne sait pour quel motif, en
Angleterre où elle continue ses études ; lui font repasser le détroit,
toujours en compagnie de son amant tonsuré, et la coiffent du bonnet de
docteur à l'Université de Paris. Un peu plus tôt, un peu plus tard, les
auteurs la conduisent tous à Athènes, et lui font suivre, toujours de concert
avec son séducteur, les cours des Académies qui, remarquons-le bien, au rapport
des historiens les plus accrédités, avaient été détruites dans cette ville
dès le Ve siècle[17]. Mais, n'importe, poursuivons : La
jeune et belle fugitive prit le nom de Jean l'Anglais, quoique née en Allemagne
; on répond à cette observation qu'elle était d'origine anglaise. On tait le
nom de son amant ; nous croyons toutefois l'avoir vu désigner quelque part,
sous le nom d'Amasius. Jean
l'Anglais, dans
un séjour de quelques mois à Athènes, fit de merveilleux progrès dans les
belles-lettres, les arts libéraux, l'histoire profane, les sciences humaines
et particulièrement la philosophie, grandes et sublimes choses qui, nous
l'avons dit, ne s'y enseignaient plus depuis près de quatre siècles. Tous
ceux qui entraient en dispute scientifique ou conversaient familièrement avec
elle, admiraient la facilité ou plutôt la divinité de son esprit. Mais,
hélas ! triomphe de l'intelligence et joie du cœur, tout cela en un seul
être, c'était trop pour ici-bas... L'amant mourut : Jeanne quitta la
Grèce, s'en vint à Rome étudier la théologie, et singulièrement favorisée par
la malencontreuse coutume adoptée dès lors en Occident, de se raser le
menton, elle eut, en avançant en âge, moins de difficulté à cacher son sexe.
Bientôt elle se mit à enseigner dans les écoles publiques : on vit briller en
elle tant de savoir, de subtilité et de bonne grâce qu'elle passa pour un des
plus doctes hommes de son siècle : l'honnêteté de ses manières, la modestie
de ses discours, la régularité de ses mœurs, sa dévotion et ses bonnes
œuvres, étaient en exemple à tout le monde, et reluisaient comme une
lumière devant les hommes[18]. Certes, elle dut être bien
vive, bien éclatante, cette lumière : car voilà que Léon IV meurt, et que
cardinaux, prélats, noblesse et peuple de Rome, les yeux fascinés par les
rayons de cet astre éblouissant, portent, par acclamations unanimes, au palais
du Vatican, le docte professeur, sans se douter qu'on élève une femme au
siège pontifical. Mais
ici se rencontre une grave difficulté. Voilà que cette Jeanne, Dorothée,
Isabelle (quel nom lui donnerons-nous ?), née au commencement du Ix' siècle, et fille d'un
prêtre ravisseur, aurait remplacé sous Charlemagne, en l'année 810, Léon III,
au trône de Saint-Pierre[19] ; d'autres disent en 816, deux
ans après la mort de l'empereur. Il en est, comme nous l'avons dit, qui la
font venir après Léon IV et avant Benoit savoir : les uns en 853, d'autres en
854 ; quelques écrivains plus versés dans la chronologie, reportent la mort
de Léon IV et l'avènement de leur héroïne à 855. Nous en
trouvons aussi qui la font succéder Benoit III ; quelques retardataires ne
nous la montrent que sous l'empire de Charles III, tantôt en 880, tantôt en
883 ; enfin des traîneurs la remorquent au règne d'Arnould ou Arnolphe, vers
l'an 896. La marge est grande, comme on le voit. Pour sortir d'embarras entre
les deux points extrêmes, 810 et 896, prenons le terme moyen de ces deux
époques, et nous tombons tout juste à cette année 853, adoptée par l'éditeur
de La Haye et par le plus grand nombre des propagateurs de cette fable. Cela
est judicieux ; on ne ferait pas mieux sous les habiles équilibristes de
notre heureuse époque. Mais
Léon IV n'est mort qu'en 855 ! N'est-ce que cela ? Messieurs les hussites le
tuent en 853 et la question est tranchée. Voilà
donc Jeanne souverain pontife ; la voilà conférant les saints
ordres, faisant prêtres et diacres, ordonnant évêques et abbés, chantant
messes, consacrant temples et autels, administrant sacrements, présentant ses
pieds pour être baisés, et faisant toutes les autres choses que les papes de
Rome ont habitué de faire[20]. L'étude
et la pauvreté avaient tenu Jeanne dans une conduite honnête et
réglée. Le commencement de son pontificat s'était ressenti de ces louables
habitudes ; mais la richesse, la vie oisive, les délices de la papauté
et les suggestions du DIABLE[21], la plongèrent dans
l'intempérance. Un familier, à qui il était indispensable, pour nos
historiens, de donner la double qualité de chapelain et de cardinal,
fut le confident du secret de Jeanne et devint l'amant de l'héroïne.
Il survint de ce coupable commerce de graves conséquences. Un beau jour, ou
plutôt une belle nuit, l'ESPRIT MALIN —
or, notons que notre historien, esprit fort, croit au DIABLE et à ses apparitions —, l'ESPRIT MALIN, disons-nous, se présente à Jeanne
et lui dit : « Ô
vous, pape, qui êtes le père des pères, vous devez découvrir au monde, par
votre accouchement, que vous êtes une papesse ; c'est pourquoi je vous
emporterai en corps et en âme, afin que vous soyez avec moi ![22] » Grande fut la terreur de
Jeanne ; repentante de son péché, elle songeait à s'imposer quelque
rude pénitence, quand un ANGE, nous dit le même historien[23], qui croit probablement aux ANGES comme au DIABLE, lui fut envoyé de la part
de Dieu, pour lui offrir l'alternative ou de périr éternellement ou d'être
confondue en public devant le monde. Jeanne opta pour la confusion
et l'opprobre. Opprobre public qui, lui obtenant la rémission de sa faute,
devait imprimer une tache indélébile à l'Église et aux pontifes de Rome ! Oh
! l'ingénieuse inspiration du ciel ! Sur ces
entrefaites, vint le jour des Rogations ; Jeanne partit processionnellement
de la basilique de Saint-Pierre pour se rendre à l'église de
Saint-Jean-de-Latran ; elle accoucha sous les habits pontificaux dans la rue
; mourut, selon les uns, au même instant, et fut enterrée le même jour.
D'autres racontent qu'elle fut jetée dans une étroite prison ; qu'elle fut
ignominieusement chassée, et qu'on n'entendit plus parler d'elle. L'enfant,
d'après les uns, mourut en naissant et fut enterré avec la mère ; selon
d'autres, on le fit mourir. Digne conclusion d'une aussi édifiante histoire Il
reste à nous fixer sur la durée de ce pontificat. Il est
des écrivains qui le bornent à un an et tout au plus à deux. Quelques-uns lui
en donnent trois, quatre et cinq. Volaterran le fait d'onze ans huit
mois ; enfin une chronique imprimée à Rome en 1476, lui donne généreusement
dix-neuf ans deux mois de durée. On voit que pour la durée du pontificat,
comme pour l'époque où il peut être reporté, aussi bien que pour les noms que
reçut Jean l'Anglais, dans sa plus tendre enfance, la latitude est
large, et qu'il n'y a que l'embarras du choix. Notre
historien de La Haye fait, pour son compte, siéger la papesse deux ans un
mois, en devançant d'un an, avec une incroyable élasticité, l'époque de
la mort de Léon IV et en reculant d'autant la consécration de Benoît III. Et l'on
ajoute que, pour perpétuer le souvenir de l'infamie de Jeanne, les
Romains firent élever une statue qui la représentait, sous la figure d'une
femme, en habits pontificaux, et tenant son enfant entre les bras. Et l'on
dit aussi que, depuis cet accident, les papes, en se rendant du Vatican à
Saint-Jean-de-Latran, ne passèrent plus par la rue où eut lieu ce grand
scandale, de peur d'en renouveler la mémoire. Ce qui est en merveilleux
accord avec l'érection d'une statue commémorative. Enfin l'on dit encore
que, dans le but de prévenir le retour d'une aussi déplorable erreur, lors de
l'élection et de la consécration des papes, on eut recours, dans la suite, à
des expédients dont le récit nous est fait par l'historien de La Haye et les
autorités qu'il invoque, avec une effronterie d'expressions et un cynisme de
détails dignes de cette ignominieuse invention. Bien
absurde est cette fable ! Qui croirait que, durant quelques siècles, la
malice perverse de certains hommes l'imposa à la crédule ignorance des
peuples, et que des gens de conscience et de savoir se crurent obligés de
descendre sérieusement dans l'arène pour briser cette arme que l'on
brandissait contre l'Église de Rome ! On vit même, comme nous l'avons dit, se
mêler à cette lutte, dans le seul intérêt de la vérité, un partisan de la
réforme luthérienne, un ministre protestant, BLONDEL. Longtemps
on fit observer, aux souteneurs de cette misérable invention, toute
l'absurdité, toute l'incohérence de leurs mille récits. On voulait du bruit,
du scandale, de l'affliction pour l'Église romaine ; tout fut en rumeur
pendant une trop longue période d'années. On leur
opposa l'histoire, les faits, la chronologie. L'histoire mentait, la
chronologie mentait : les faits avaient tort, ils mentaient. On
objecta le silence d'Anastase sur cette étrange aventure ; d'Anastase,
ce célèbre bibliothécaire de l'Église romaine, écrivain du IXe siècle,
historiographe des papes, secrétaire de Léon IV et de quelques-uns de ses
successeurs. Ils
répondaient qu'Anastase ne vivait plus à cette époque !... Confondus sur
ce point par l'autorité de l'histoire, ils affirmaient qu'Anastase n'était
pas l'auteur de la vie des papes... Convaincus encore d'erreur, ils
s'écriaient hardiment : « Qui vous dit qu'Anastase n'ait pas parlé de la
papesse ? — Les
écrits, les manuscrits de cet historien. — Les
manuscrits ! On les a torturés, tronqués ! — Non
seulement le silence d'Anastase vous accuse, leur disait-on ; mais des faits
articulés dans ses écrits excluent l'existence de votre Jeanne. — Des
faits ! des faits ! dites des intercalations frauduleuses, des additions
mensongères. » Telle était leur réponse. Si on
leur citait les autres écrivains du IXe siècle, ceux du Xe et du XIe qui ne
parlent pas plus qu'Anastase de la fabuleuse héroïne : « Tous ces
écrivains, s'écriaient-ils, étaient pour la plupart de lâches adulateurs et
de complaisants ministres du Saint-Siège, sur lequel ils n'auraient pas osé
faire rejaillir une aussi grande flétrissure. » — Et PHOTIUS, ce fameux schismatique, cet
ardent adversaire de la primauté de l'évêque de la vieille Rome, ce
patriarche de Constantinople, bafoué, déposé, anathématisé par l'Église
romaine ; Photius que les Romains appelaient en dérision le patriarche-eunuque,
Photius n'a rien dit de votre Jeanne !... » Ils
répliquaient avec un grand sérieux « Vous jugez mal Photius, et vous
interprétez mal son silence. Cet homme, devenu malgré lui patriarche de
Constantinople, était d'un caractère trop modéré et d'un esprit trop
modeste pour tomber dans aucun emportement déraisonnable, pour sacrifier les
personnes des papes et la dignité de l'Église à sa passion particulière[24]. » Que dire après un tel
portrait de ce célèbre Photius, avec qui nous ferons bientôt connaissance, et
qui, selon l'expression triviale mais énergique d'ALLATIUS, si l'aventure de la papesse
était arrivée, AURAIT MIEUX AIMÉ CREVER que de ne la pas reprocher à
l'Église de Rome. L'édifice
élevé par les partisans de cette fable impure s'écroulait sous les coups de
bélier que lui portait la double autorité de la raison et des faits constatés
par l'histoire. Les rangs de ces insensés s'éclaircissaient de jour en jour.
Un privilége de l'abbaye de Corbie, confirmé par le pape Benoît III au
commencement de son pontificat, et peu de mois après la mort de Léon IV, et
dont l'authenticité fut, malgré les clameurs, incontestablement établie, vint
en aide aux actes et aux faits positifs déjà allégués. Enfin,
on produisit une lettre d'Hincmar, archevêque de Reims, au pape Nicolas Ier,
successeur de Benoît III. Hincmar y dit qu'en même temps que l'empereur
Lothaire envoyait ses ambassadeurs à Rome avec une lettre pour le pape Léon
IV, il expédia (lui, Hincmar)
des émissaires chargés de remettre au même pape une supplique à l'effet
d'obtenir la confirmation du second synode de Soissons, avec la sanction des
privilèges du primat et du diocèse de Reims. Pendant que les émissaires
étaient en chemin, ajoute la lettre, ils apprirent la nouvelle de la
mort de Léon IV : étant arrivés à Rome, ils trouvèrent Benoît déjà sur le
siège pontifical, et le nouveau pape envoya à Hincmar le privilége demandé. On le voit, l'autorité des faits ne manqua pas pour anéantir la scandaleuse invention qui, trop longtemps, avait préoccupé le peuple et affligé l'Église. Le dégoût publie fit enfin justice de ce grossier amas de mensonges et d'immoralités qui n'avait pas besoin, pour s'écrouler, d'être combattu par la parole puissante de tant de graves écrivains. |
[1]
Ann. Francor., BERTINIANI,
(ann. 842). — ERCHEMPERTUS,
Histoire, cap. 20, cité par MURATORI, t. V, p. 32.
[2]
MURATORI, Ann.
d'It., t. V, p. 19 et suiv.
[3]
A l'exemple de Léon IV, plusieurs évêques et seigneurs d'Italie, autorisés par
l'empereur, commencèrent alors à entourer leurs villes de remparts. Milan ne
fut pas la dernière à relever ses fortifications. GIULINI, t. Ier, chap. IV, ann. 848.
[4]
GIULINI, t. Ier,
chap. IV, ann. 848.
[5]
VOLTAIRE, Essai
sur l'Histoire universelle, chap. XXIV, Puissance musulmane, ann.
848.
[6]
Ce ne fut qu'en 852, après quatre ans encore de soins et de travaux, que la
ville nouvelle fut complètement achevée. On l'appela du nom de ses fondateurs,
CITÉ LÉONINE.
[7]
GIULINI, t. Ier,
chap. IV, ann. 848. — MURATORI,
t. V, p. 24 et suiv. — Beaucoup d'historiens, entre autres Baronius, Sigonius,
le père Pagi et Léon d'Ostie, prétendent à tort (comme nous semble le démontrer
Muratori) que cette expédition eut lieu en 851.
[8]
GIULINI, t. Ier,
lib. IV, ann. 849.
Cet historien fait observer toutefois que les actes
contemporains ne commencent à lui donner le nom d'empereur que l'année
suivante, où ce jeune et glorieux front reçut la couronne impériale des mains
non moins glorieuses de Léon IV.
Giulini et Muratori font mention d'un décret publié
l'année de son couronnement, par le nouvel Auguste, et daté de la royale
résidence de MARENGO.
Dans ce décret, Louis II déclare, qu'après avoir pris l'avis et obtenu le
consentement de la diète de son royaume, il a fait choix, pour épouse, de la
princesse Angilberge, et qu'il lui assigne pour dot, selon la coutume
des Francs, deux palais qu'il désigne. L'historien milanais, à propos de ce
décret, appelle l'attention sur cet usage des Francs (le doter leurs femmes, et
surtout appuie sur le consentement préalable donné par la diète au mariage du
souverain.
« Comment croire maintenant, s'écrie Giulini, que le
royaume d'Italie, depuis la conquête de Charlemagne, fut héréditaire, et que le
choix du souverain ne fut pas également soumis à l'approbation préalable de la
diète ? »
[9]
CAPOUE, qui,
avec ses dépendances, échut à Sigenulfe, secoua peu de temps après le joug du
prince de Salerne, et s'érigea en état indépendant des deux autres : ce qui
divisa l'ancien duché de Bénévent en trois principautés, savoir : de BÉNÉVENT, de SALERNE et de CAPOUE. — (MURATORI).
[10]
ERCHEMPERTO, Ibid.,
ann. 852.
[11]
ANASTASE.
[12]
Année 855. On chercha dans ce concile à réprimer un grand nombre d'abus. On y
condamna, entre autres, l'usage établi par plusieurs seigneurs laïques
d'appliquer, sans le consentement des évêques, les dîmes levées dans leur
territoire, à leurs oratoires particuliers, plutôt qu'aux églises paroissiales.
[13]
ANAST. le
bibliot., In vita pap. Bened. III.
[14]
Histoire de l'Église, par B. B., t. IV, p. 406, ann. 855.
[15]
GIULINI. — MURATORI, 29 sept. 855.
[16]
Histoire de la PAPESSE
JEANNE, imprimée
à La Haye en 1758. 2 vol. in-12.
[17]
SYRENIUS, Ep.
136.
[18]
MALESIUS, cité
dans l'Histoire de la PAPESSE, édition de La Haye, 1758, t. Ier, page 18.
[19]
ENGELHUSIUS.
[20]
DUHAILLAN, cité
par notre éditeur de La Haye, t. Ier, page 24.
[21]
BOCCATIUS BERGAMENSIS, cité par
le même.
[22]
Histoire de la PAPESSE
JEANNE, édition
de La Haye, t. Ier, p. 33. — D'après une chronique allemande. — CAMPIDENENSE.
[23]
T. Ier., p. 33 et suiv. Il cite à l'appui, Blanc et liber indulgent : Rom.
[24]
Histoire de la PAPESSE
JEANNE, édition
de La Haye, t. II, IIIe part., pages 11 et 12.