Collision entre les
fils et petits-fils de Louis-le-Débonnaire. — Bataille de Fontenay. —
Démembrement de l'empire. — On commence à donner aux Francs le nom de
Français. — Désordre et confusion dans l'État. — Les Normands et les
Sarrasins. — Les Sarrasins appelés en Italie par les ducs de Salerne et de
Bénévent. — Mort de Grégoire IV. — Élection de Sergius. — Empiètement de Rome
sur les droits de l'empereur. — Louis II va demander satisfaction à Rome. —
On révise et on confirme l'élection de Sergius. — Serment prêté à l'empereur
et refusé au roi de Lombardie. — Sacre de Louis II à Rome. — Il reçoit
l'hommage du duc de Salerne. — Révolte du comte Bernard. — Sa mort.
De 840 à 844.
« Après
la mort du fils de Charlemagne, son empire éprouva ce qui était arrivé à
celui d'Alexandre, et qui fut, bientôt après, la destinée de celui des
califes. Fondé avec précipitation, il s'écroula de même : les guerres
intestines le divisèrent. « Il
n'est pas étonnant que des princes, qui avaient détrôné leur père, se soient
voulu exterminer l'un l'autre c'était à qui dépouillerait son frère. » C'est
Voltaire qui dit ces paroles que l'on peut appliquer à bien des phases de
l'histoire des nations. Lothaire
était en Lombardie quand il reçut la nouvelle de la mort de son père ; il
passe aussitôt les Alpes avec une armée nombreuse, marche contre le roi de
Bavière, qui déjà s'était emparé de quelques provinces, lui enlève une grande
partie de ses nouvelles et faciles conquêtes, signe un traité de paix avec
lui, se jette sur le jeune Charles et le dépouille de la plus grande partie
de ce royaume, dont la fondation a coûté à l'impératrice Judith tant
d'efforts, de soins et d'intrigues. Le jeune prince n'a d'autres moyens, pour
sauver le peu de provinces qui lui restent, que de demander une trêve et
d'abandonner les possessions que Lothaire vient de lui ravir. Ebbon
vint trouver Lothaire au milieu de ses triomphes. L'empereur rétablit dans
son siège ce coupable prélat ; l'acte de rétablissement fut signé par vingt
évêques et six archevêques, la plupart Italiens et tous dévoués à Lothaire. L'année
suivante (841), le jeune Charles prit de
nouveau les armes et unit ses forces à celles de Louis de Bavière. Lothaire
appela à lui son neveu Pepin, fils de Pepin, mort roi d'Aquitaine. Les armées
des deux partis se trouvèrent en présence près d'Auxerre, au mois de juin de
l'an 841. Louis et Charles étaient considérablement les plus forts, et
cependant ils hésitèrent à livrer une bataille où allait couler le plus beau
sang de l'empire. Ils tentèrent des propositions d'arrangement que l'intraitable
Lothaire repoussa avec hauteur. Le
-lendemain de la Saint-Jean, le samedi, vingt-cinquième jour de juin, Charles
et Louis ayant déclaré qu'ils s'en remettaient au jugement du Dieu des
armées, la bataille se donna près de Fontenay. Elle fut opiniâtre, sanglante[1], longtemps disputée. Enfin la
fortune se déclara contre Lothaire. Les deux rois vainqueurs arrêtèrent le
carnage, s'opposèrent à la poursuite des fuyards, firent enterrer les morts
et panser les blessés sans distinction des rangs où ils avaient combattu, et
l'on donna la liberté aux prisonniers : exemple de modération dans les
guerres civiles, bien remarquable pour l'époque où il fut donné et rare dans
tous les temps. Lothaire,
après sa défaite, au lieu de retourner dans la Lombardie qui n'était plus
qu'une province de son empire, se rendit à Aquisgrana pour réparer ses
pertes ; mais il ne lui fut plus possible de recouvrer son ancienne
supériorité sur ses frères. Enfin,
après tant de sang répandu, après de longues et irritantes conférences, des
traités de paix furent signés à Verdun (en 843) entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, et
l'empire de Charlemagne fut pour jamais démembré. Charles-le-Chauve
eut la France, moins quelques provinces ; Louis le royaume de Germanie, et en
prit le nom de Germanique ; Lothaire eut, avec le titre d'empereur, la
Provence, le Dauphiné, le Languedoc, la Suisse, la Lorraine, l'Alsace, la
Flandre, la Lombardie et ses dépendances, enfin, et en termes exprès, la
ville de Rome[2]. Cette
paix ne fut qu'une trêve pour l'effusion du sang ; les trois fils de
Louis-le-Débonnaire, aussi méchants rois que frères dénaturés, ne pouvant
s'exterminer l'un l'autre, continuèrent la guerre entre eux, en se faisant
anathématiser et déposer tour à tour par des assemblées d'évêques, assez
faibles ou assez lâches pour décider du droit des rois, selon le plus ou
moins d'obsession ou de menaces dont on les poursuivait. Tandis que
Charles-le-Chauve obtenait des prélats la déclaration que Lothaire était déchu
de son droit à la couronne, tandis qu'il se faisait octroyer par eux le
royaume de son frère, d'autres prélats, pour complaire à Louis-le-Germanique,
déposaient ce même Charles-le-Chauve de son royaume de France. Ces sentences
ridicules n'avaient d'autre effet que d'ajouter de nouveaux scandales aux
désolations de l'Europe. Les
provinces, en Lombardie, en France et dans toute l'étendue de l'empire, ne
surent plus un moment à quel maître obéir. On vit l'autorité des rois
s'effacer devant celle plus immédiate des ducs, des comtes et même des
officiers d'un ordre inférieur, à qui l'administration, au milieu de tant de
désordres, fut livrée sans contrôle comme sans frein ; partout on profita de
l'affaiblissement de la royauté, pour rendre héréditaires dans les familles
des titres qui, jusque-là, n'avaient été possédés qu'à vie : partout les
peuples eurent à souffrir de l'ambition ou de l'avarice de ces mille despotes
subalternes, dont plusieurs, l'exemple des souverains, se prirent à
ensanglanter le pays pour soutenir les uns contre les autres leurs propres
querelles, qu'en d'autres temps les rois, moins méprisés et plus puissants,
auraient terminées par leur arbitrage suprême. A défaut d'une épée royale
pour trancher ces déplorables différents, ou plutôt dans le but de
s'affranchir de cette tutelle, au cas où la royauté recouvrerait sa force,
des ducs ambitieux osèrent appeler sur le sol de l'empire des auxiliaires,
dont la présence fut un effroyable malheur ajouté à tant d'autres. Tandis que
ce nouveau fléau fondait sur l'Italie, évoqué par le coupable appel de ducs
italiens, les discordes, qui déchiraient et affaiblissaient le reste de
l'empire, attiraient sur un autre point une non moins grande calamité qui
allait avancer l'œuvre de destruction si fatalement commencée par tant de
fautes et de désordres. Reportons
un moment nos regards en arrière pour voir se former vers le Nord et vers
l'Orient méridional, puis s'étendre, puis enfin éclater, le double orage qui
faillit envelopper dans sa tourmente toute l'Europe chrétienne. Ce
double fléau fut l'éruption des Normands et des Arabes. L'un et l'autre
peuple prirent une si grande part aux événemens qui ont marqué cette époque,
que nous ne pouvons nous dispenser de leur consacrer quelques pages et de
remonter, pour le récit de leur vie aventureuse, vers des temps antérieurs à
la phase historique qui nous occupe. Nous parlerons d'abord des Normands. Les
Francs, les Goths, les Lombards, les Mains, les Huns, les Hérules, quand ils
vinrent chercher de nouvelles terres dans les contrées méridionales, furent
remplacés, dans les pays nordiques, par d'autres hordes de peuples barbares.
Toutes ces nations, à l'exemple de celles qui les avaient précédées,
formaient une sorte d'association libre, assez faiblement cimentée par des
intérêts et des entreprises de même nature. Le pillage sur le continent et la
piraterie sur mer leur étaient nécessaires comme le carnage aux bêtes
féroces. Ces barbares, trop nombreux, n'avaient chez eux à cultiver que des
terres stériles ; ils manquaient de manufactures ; ils étaient privés des
arts : celui de la guerre seul avait fait quelques progrès... La destruction
est le premier instinct de l'homme ! D'ailleurs, trois siècles d'hostilités
contre l'empire romain les avaient initiés à cette science fatale, et ils
avaient appris de ces conquérants à employer, pour l'attaque, des armes et
des machines à effets destructifs. Quelques planches surmontées d'ouvrages
d'osier et recouvertes de peaux avaient été longtemps les navires où ces
intrépides aventuriers affrontaient l'Océan pour chercher les périls et
recueillir des dépouilles. Mais, dès le Ve siècle, leurs vaisseaux de guerre (chiules)[3] avaient déjà la plus formidable
apparence ; ils portaient de nombreux guerriers et étaient construits avec de
solides et durables matériaux. Les
expéditions des premiers barbares, d'abord torrents dévastateurs, s'étaient
changées en conquêtes durables ; la colonisation avait succédé au pillage, et
les mêmes hommes qui avaient dépeuplé l'Europe, l'avaient plus tard, en
grande partie, repeuplée. Quand
la vieille Europe méridionale et ces myriades de barbares se furent mêlés et
confondus, les peuples qui habitaient la Scandinavie et les bords de la mer
Baltique, songèrent à suivre l'exemple de leurs devanciers et à venir leur
disputer leur belle et riche proie. L'évêque de Clermont, l'éloquent Sidoine[4] a décrit avec une énergique
vérité l'effroi qu'inspiraient ces dévastateurs. Comme Lingard, nous citerons
ce passage remarquable : « Nous
n'avons pas », dit Sidoine, dont le témoignage est confirmé par toutes les
anciennes autorités, « de plus cruels et de plus dangereux ennemis que les
barbares du Nord. Ils triomphent de tous ceux qui ont le courage de s'opposer
à eux ; ils surprennent tous les imprudents qui n'ont pas su se préparer à
leur attaque. Poursuivent-ils, ils atteignent infailliblement ; sont-ils
poursuivis, ils échappent avec facilité. Ils méprisent le danger, ils sont
habitués aux naufrages, ils poursuivent leur proie avec ardeur, même au péril
de leur vie. Les tempêtes qui nous remplissent de terreur sont pour eux des
sujets de réjouissance. La tourmente est leur protection, quand ils sont
pressés par l'ennemi, et le voile qui les couvre, quand ils méditent une
attaque. Avant de quitter leurs rivages, ils vouent à leurs dieux la dixième
partie de leurs principaux captifs ; quand ils sont sur le point du retour,
ils se partagent les lots avec une affectation d'équité et ils accomplissent
leurs vœux impies[5]. » Ce
portrait que Sidoine nous donne des Saxons, peuples descendants des Goths[6], caractérise, à peu de chose
près, toutes les hordes sauvages venues avant et après eux des froides
régions de la Germanie, et même toutes les peuplades nomades, répandues de
nos jours encore sur le globe, quelle que puisse être d'ailleurs leur origine[7]. L'Océan,
vers la moitié du IXe siècle, fut de nouveau couvert de ces flottes
aventureuses. A cette époque, on donna généralement et sans distinction, aux
barbares qui les montaient, le nom de Normands (hommes du Nord). La
valeur et l'habileté d'Egbert forcèrent en 835 des envahisseurs venus du Danemark,
à quitter les côtes de l'Angleterre que la rébellion des Bretons leur avait
livrées, et à chercher un refuge sur leur flotte. Plus tard, Ethelwulf, fils
d'Egbert, parviendra, par une opiniâtre résistance, à décourager ces pirates
qui, pendant dix ans, abandonneront la Bretagne pour y reparaître en 851, et
y essuyer, à la bataille d'Okeley, ce fameux et grand revers qui leur
fera respecter les rivages de l'Angleterre pour tout le reste du règne d'Ethelwulf[8]. L'Espagne,
livrée au fléau qu'avait vomi l'Orient, et qu'à son tour nous allons bientôt
suivre dans son développement et dans sa marche redoutable, l'Espagne voit
aussi ses côtes infestées par les vaisseaux des barbares du Nord. Les terres
de la Corogne sont ravagées par eux ; mais les comtes et les généraux de don
Ramire, roi des Asturies, étant accourus au secours de cette province, leur
livrent bataille et les taillent en pièces : la flotte dévastatrice devient,
en grande partie, la proie des flammes peu de navires échappent à ce
désastre, et pour longtemps les côtes septentrionales de l'Espagne sont
délivrées de ces funestes irruptions. D'autres
Normands attaquent et dévastent le Portugal : Abdérame, roi de Cordoue, les
met en pièces, et va lui-même être attaqué, l'année suivante (845), par ces bandes furieuses, qui
pilleront et ravageront Cadix, Medina-Sidonia, Algésiras, jusqu'à ce
que le grand échec de Tablada les rejette sur leurs vaisseaux et les fasse
fuir loin des côtes qu'ils venaient de désoler. Ces
barbares ne reparaîtront plus en Espagne qu'en 859[9] ; battus de nouveau en Galice,
ils porteront en Andalousie le fer et le feu ; ils passeront de là en Afrique
et aux îles de la Méditerranée, où ils commettront les mêmes excès. Tandis
que l'Angleterre et l'Espagne repoussent avec vigueur les attaques des
brigands du Nord, et en purgent pour longtemps leur territoire, nous avons vu
la France, devenue le théâtre de discordes intestines, offrir une proie plus
facile à la cupidité de ces bandes dévastatrices. Aux flots de sang français
dont la guerre civile, dans ses fureurs, inonde les plaines de 4Fonteitay,
viennent se joindre les massacres, les pillages, toutes les calamités que
traîne à sa suite l'apparition des barbares qui pénètrent en France par les
embouchures de la Loire et de la Seine. Rouen, la Bretagne, la Touraine sont
dévastés ; les hommes, les femmes, les filles, partagés entre les
envahisseurs, sont emmenés en esclavage. On vend sur une côte ce que l'on a
pillé sur une autre. Tout ce butin, en tentant la cupidité de ceux qui n'ont point
encore quitté leurs froides retraites, grossit le nombre de ces forbans dont
les chefs hardis ont pris le nom de Rois de la mer. Bientôt
un de ces chefs, à qui les historiens donnent le nom de Régnier, va
remonter la Seine avec cent vingt voiles. Une seconde fois Rouen sera pillé ;
il envahira et brûlera Paris. Charles-le-Chauve, retranché à Saint-Denis,
avec trop peu de troupes pour oser opposer de la résistance, achètera (845) honteusement la retraite des
Normands au moyen de quatorze mille marcs d'or. Sacrifice honteux qui,
affaiblissant pour le roi les ressources de la défense, ne fera qu'augmenter
l'audace des pirates et leurs moyens de faire la guerre. Nous
approchons du moment où la France ne sera plus qu'une vaste curée pour ces
avides envahisseurs et où un autre descendant de Charlemagne, Pepin,
roi d'Aquitaine, s'unira lâchement à eux pour désoler le continent. Nous
venons de voir les Normands aux prises, en Espagne, avec les sectateurs de
l'islamisme que le fond de l'Arabie et les rivages africains avaient jetés
sur l'Europe. Déjà nous avons dû prononcer le nom et parler des sanglantes
excursions de ces bandes méridionales du temps de Charles-Martel, de Pepin et
de Charlemagne. Jusqu'à ce jour nous avons vu ces pirates dévaster les îles
de la Méditerranée sans oser encore aborder le sol de l'Italie ; mais
l'Italie va s'offrir elle-même à la cupidité de ces redoutables corsaires ;
leur présence dans la Péninsule va devenir sa plaie la plus dévorante et
l'occasion de nobles efforts pour quelques-uns des descendants de
Charlemagne. Nous allons bientôt voir les Maures y apparaître sanglants,
gorgés de rapines et de meurtres, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, et
renaissant toujours alors qu'on les croit anéantis... Tout est bizarre et
merveilleux, mœurs, caractère, invasion, marche, progrès dans ce peuple qui
marque d'une manière si fatale et si brillante à la fois dans l'histoire de
ces temps reculés. L'empire
romain existait encore, et sa partie occidentale était dévastée par les Huns,
les Goths et d'autres peuples nomades du Nord, quand Mahomet jeta, dans les
déserts de l'Arabie, les fondements de la religion et de la puissance
musulmane. Deux siècles à peine avaient passé sur les cendres de cet habile
imposteur, que déjà les sectateurs de sa croyance étendaient leur domination
sur les trois Arabies, l'Égypte, la Syrie, la Perse, la Mésopotamie, l'île de
Crète, toute la côte septentrionale d'Afrique, l'Espagne, la France
méridionale, et avaient même porté le fer et la dévastation jusque dans les
plaines de la Bourgogne et de la Champagne. Les
victoires de Charles-Martel avaient délivré la France de ces flots de
barbares ; mais leurs défaites et leurs sanglantes discordes, tout en les
affaiblissant, ne les avaient pas anéantis ! Peuple étrange, fanatique pour
la foi religieuse aussi bien que pour la conquête ; austère et voluptueux à
la fois comme son prophète ; généreux et cruel comme lui ; hospitalier et se
gorgeant de rapines ; ami de la poésie, passionné pour les arts et livrant
aux flammes les livres précieux amoncelés, depuis des siècles, dans les
dépôts de la science humaine. Dans ces temps de gloire et de conquêtes, il
passa sur l'Europe comme un de ces brillants météores qui éclairent un
moment, qui éblouissent et qui laissent après eux des ruines. Tels
furent les Arabes en Europe ; et tandis qu'ils la ravageaient, cette pauvre
Europe, tandis qu'ils la disputaient aux barbares des régions nordiques,
d'autres Arabes faisaient, en Asie, revivre l'âge d'or sous la race des
Abassides, vainqueurs des grossiers Ommiades ; Giaffar fondait Bagdad ;
Al-Raschild rendait sa cour l'asile des sciences et des arts, bannis depuis
longtemps du reste de l'univers, et aidait Charlemagne à les ressusciter en
Occident : sans lui le grand roi les eût vainement évoqués sur leur tombe....
A Al-Raschild succédait Mammon son fils, le plus juste, le plus généreux des
princes qui aient occupé le trône des califes. Les mœurs des musulmans d'Asie
contractaient, sous la race abasside, une douceur, une aménité qui en
faisaient le peuple le plus hospitalier et le plus généreux de la terre. Ainsi,
cet âge que la férocité et les dévastations des Arabes rendirent si
calamiteux pour l'Europe, fut, grâce aux Arabes, l'âge le plus beau, le plus
glorieux pour l'Orient. Disons-le
toutefois pour être juste : des monuments empreints de poésie, de grandeur et
d'élégance attestent qu'en Europe tout ne fut pas dévastation et barbarie
sous la domination de ce peuple extraordinaire. Fatigué de ses demeures d'un
jour sous tous les climats de la terre, il a, lui aussi, voulu que sa
civilisation prît, place parmi les civilisations européennes, et qu'il en
restât d'éclatants vestiges, même parmi les peuples de la chrétienté. La
Sicile, l'Italie, le midi de la France conservent quelques-unes de ces
brillantes traces dont l'Afrique et l'Asie sont couvertes ; la mosquée de
Cordoue, la giralda, l'alcazar de Séville, l'alhambra de Grenade sont encore
de merveilleux et fantastiques joyaux pour la couronne d'Espagne. La
noble ambition de Charlemagne n'avait cherché à emprunter aux Arabes, pour le
faire briller sur tout l'Occident, que le flambeau de la science et de la
civilisation.... Jadis, les fils de Vitiza, dans leur ambition aveugle, et le
comte Julien, poussé par son ressentiment contre Rodrigue, avaient invoqué le
fatal secours de leurs armes et attiré sur l'Espagne, leur malheureuse
patrie, la dévastation et la mort. Les
ducs de Bénévent et de Salerne vont faire contre l'Italie ce que, deux cent
treize ans avant eux, le comte Julien et ses complices avaient fait contre
l'Espagne. Jamais,
hormis dans les premières années qui suivirent la mort du brillant Grimoald,
jamais les ducs de Bénévent n'avaient été complètement soumis à la domination
française ; el ils n'eussent pas attendu, pour se montrer plus dociles, le
moment où les vicissitudes de la France déchirée et morcelée par ses princes,
envahie et ravagée par les Normands, retenaient loin d'eux celui qui eût eu
le droit de leur parler en maître. Les
ducs ou princes de Salerne avaient, puis quelque temps, acquis une non moins
grande importance, et nourrissaient un espoir égal de secouer l'autorité des descendants
de Charlemagne. A cette
époque Radelchis[10] était duc de Bénévent ; Salerne
avait pour duc Sigenulfe[11]. Tous les deux étaient animés,
l'un contre l'autre, d'une haine implacable, et se faisaient, depuis quelque
temps, une guerre acharnée. Lothaire, s'il eût été moins préoccupé de ses
propres querelles en deçà des Alpes, et moins affaibli par ses revers, aurait
pu profiter de cette lutte pour combattre séparément les deux ducs rivaux,
les réduire et s'assurer de leur complète soumission. Eh bien ! cet empereur
d'Occident, ce roi d'Italie, ce petit-fils de Charlemagne, ne fut pas même
appelé, comme arbitre, pour terminer ce différend élevé dans son empire.
Radelchis et Sigenulfe, après avoir épuisé toutes les ressources que le plus
aveugle ressentiment pouvait tirer de leur propre puissance, tous les deux à
la tête d'un parti également décimé et affaibli, tous les deux animés d'une
égale fureur, eurent en même temps la pensée fatale, pour l'Italie entière,
d'appeler les Sarrasins à leur aide, plutôt que de recourir au souverain
arbitrage d'un prince qu'ils méprisaient comme homme, et dont l'un et l'autre
se plaisaient à braver l'autorité comme souverain. Radelchis s'adresse aux
mahométans d'Afrique ; Sigenulfe à ceux d'Espagne. Abdérame envoie à ce
dernier un corps de troupes considérable. Radelchis et ses auxiliaires, après
de vaillants efforts et quelques succès balancés dans divers combats, sont
complètement défaits sur un terrain marqué par un grand échec de la vieille
Rome, et qu'a rendu à jamais célèbre l'affront des fourches caudines[12]. Le duc de Bénévent perd dans
cette sanglante lutte l'élite de son armée, une grande étendue de pays et bon
nombre de places fortes. Le général, chargé par Abdérame de la conduite de
cette expédition, se nommait Alphonse[13] ; d'où il y a lieu de croire,
observe Ferreras, que c'était quelque seigneur chrétien qui vivait dans les
états du roi de Cordoue. Ainsi, des princes chrétiens appelèrent, et un
général chrétien conduisit en Italie ces hordes de mahométans depuis si longtemps
la désolation de la chrétienté, et qui vinrent assiéger, sous les murs de
Rome, le souverain pontife du catholicisme. Les
deux princes rivaux, pour apaiser la soif d'or qui dévorait leurs dangereux
auxiliaires, mirent d'abord au pillage, l'un, les églises de Bénévent,
l'autre, celles de Salerne ; et quand ces dépouilles ne suffirent plus à la
dévorante avidité des Maures, Sigenulfe jeta sa meute de barbares sur le
Mont-Cassin[14], ce célèbre monastère que tout
l'Occident vénérait comme la source de la perfection religieuse. Puis on se
rua sur la campagne de Rome qui fut dévastée... L'église de Saint-Pierre se
trouvait à cette époque hors de l'enceinte des murs de la ville : on la
dépouilla de ses reliques et de ses trésors les plus précieux. Le pape
Grégoire IV occupait encore, en ce moment, le siège pontifical. Il mourut peu
de temps après cette dévastation, le 11 janvier de l'année 844. Le chagrin
que lui firent éprouver les déprédations des Maures, appelés, conduits et
soudoyés par des princes chrétiens, avança peut-être le terme de sa vie. Peu
de jours après, le 27 du même mois, on ordonna pape l'archiprêtre Sergius,
sans attendre la confirmation de l'empereur. Lothaire,
à qui un moment de trêve dans le Nord laisse le loisir de jeter un regard sur
ce qui se passe en Italie, s'alarme de la double atteinte portée à ses
prérogatives d'empereur d'Occident, d'un côté par le peuple et le clergé de
Rome, de l'autre par les ducs de Bénévent et de Salerne, qui ont appelé une
autre intervention que la sienne dans leurs différents. Confiant au temps le
soin de lui fournir une occasion de venger le premier outrage et de conjurer
le danger résultant, pour l'Italie, de la présence des Maures dans cette
Péninsule, il cède au besoin, plus facile à satisfaire, de protester contre
ce qui s'est fait à Rome, et il demande compte à Sergius de cette hâte à
s'affranchir des usages consacrés par des décrets, des conventions et des serments
solennels, enfin de cet oubli des prérogatives impériales. Quelquefois
on se rend sciemment coupable d'une illégalité qu'on sait devoir profiter à
celui qui la commet : puis on y cherche une excuse, on la déplore, on la
désavoue ; en attendant, le fait n'en est pas moins accompli et devient, par
la suite, un précédent qu'on invoque au besoin. Ce n'est pas que nous
prétendions positivement qu'on ait eu ces arrière-pensées à Rome en
consacrant Sergius sans l'approbation de l'empereur[15] ; mais, nous devons le
confesser, notre esprit n'a pu se défendre de ce soupçon. Voici, dans tous
les cas, les raisons et les excuses que les envoyés du Saint-Siège
s'empressèrent de porter au pied du trône impérial. Le
diacre Jean, dirent ces légats, avait ameuté la populace pour disputer
la tiare à Sergius. A sa voix, des mains armées avaient enfoncé les portes du
palais de Latran ; l'Église était menacée de tous les malheurs, de tous les
scandales d'un schisme, la noblesse se réunit aussitôt en armes ; elle
disperse l'émeute, et Jean, renfermé dans une étroite prison, est heureux
encore de ne pas perdre une vie que lui sauvent les pressantes sollicitations
de Sergius. Dans le trouble amené par ces collisions, au milieu de
l'exaltation générale et dans ce péril éminent d'un schisme, un devoir sacré
est mis en oubli : on consacre, on intronise Sergius sans l'approbation de
l'empereur ; ce fut une faute sans doute : Rome, le clergé et, plus que tous,
le saint pontife, la déplorent ; mais une nécessité pressante fit seule
accomplir ce fait que, du reste, semblerait justifier, en quelque sorte, la
formule du serment prêté par le pape Étienne et ses successeurs, serment
libre et avec la réserve du bien public et de l'intérêt commun. Or,
ajoute-t-on, l'intérêt commun, le bien public, avaient exigé cette hâte
extrême dans la consécration du nouveau pape. Lothaire
est peu satisfait de ces explications de Rome. Des rapports lui viennent en
même temps, sur la déplorable gestion des agents divers, à qui, pendant son
absence, a été confiée l'administration des provinces du royaume lombard. Il
résulte, de ces rapports, que tous les fonctionnaires, soit lombards, soit
italiens, soit francs, semblent s'entendre pour détruire en peu d'années, par
des malversations de tous genres et des actes multipliés du plus brutal
despotisme, tout le bien qu'ont fait à ces contrées les règnes de Pepin, de
Bernard, et les premières années de la royauté de Lothaire. Comme
Charlemagne, comme Louis Ier ce monarque comprend enfin à son tour tout le
péril auquel son absence prolongée expose la puissance des Français en
Italie. Dans l'impossibilité de s'y rendre lui-même, il jette, pour le
bonheur de la Péninsule, son regard sur Louis son fils aîné, que nous avons
vu, le jour même de sa naissance, décoré, par son aïeul, du titre de roi
de Lombardie. Drogon, évêque de Metz et oncle de l'empereur, accompagne
le nouveau monarque que précèdent au-delà des Alpes des commissaires
royaux ! La seule apparition de Louis II met un terme aux abus scandaleux
qui souillaient l'administration du royaume[16]. Par quelques actes d'une juste
rigueur, et pour empêcher le retour d'aussi honteux désordres, on frappe les
fonctionnaires les plus compromis ; cela fait, le fils de Lothaire se dirige
vers Rome. Si l'on
en croit Anastase, une armée nombreuse, composée de Lombards et de
Français, aurait précédé, dans les États romains, la marche du jeune roi,
l'éclairant à la lueur des torches et de l'incendie, et laissant partout, sur
son passage, des traces de rapine et de meurtres. Louis II serait arrivé sous
les murs de Rome, à la suite de cette sanglante avant-garde[17]. Ce récit nous paraît d'autant
plus exagéré, que de telles rigueurs, aussi barbares qu'intempestives,
s'accorderaient mal avec la vieille expérience et la haute sagesse bien
connues de Drogon qui, nous l'avons dit, accompagnait le jeune roi. Un grand
nombre de seigneurs, tant Français qu'Italiens, auxquels vinrent se joindre
Angilberto, archevêque de Milan, Grégoire, archevêque de Ravenne, et quelques
autres prélats d'Italie, entouraient aussi le fils de Lothaire à son arrivée
à Rome. Sergius
II fit recevoir ce prince avec une grande pompe, et l'attendit au haut des
degrés de l'église de Saint-Pierre dont les portes restaient fermées.
Anastase raconte que lorsque Louis II fut arrivé au pied du perron de la
basilique, le pontife osa, malgré la présence d'une armée formidable sous les
murs de Rome[18], lui adresser ces paroles
hautaines : « Si vous venez ici pour le bien de l'État et de l'Église, je
vous ferai ouvrir les portes ; sinon je ne le permettrai pas... » Nous ne
pouvons ne pas voir, dans ce propos de Sergius, l'intention de faire sentir
que cette Rome, comprise dans le lot échu à Lothaire, était moins soumise à
la souveraineté absolue de l'empereur que confiée à sa protection... Le roi
ayant protesté qu'il n'avait que des pensées de paix, les portes de
Saint-Pierre et de Rome lui furent ouvertes. Malgré
son langage fier et hardi, Sergius dut subir la révision de son élection par
une assemblée de vingt-trois évêques italiens et de sept comtes, dont la
présidence fut déférée à Drogon, quoique évêque français, mais en qui on
voulut honorer la qualité d'archichapelain et d'oncle de l'empereur. Le
pontife, appelé à se justifier, eut peu de peine à faire valider le vote qui
l'avait porté au siège de Saint-Pierre. Un ancien annaliste[19] fait entendre, du reste, que
l'affaire se termina selon les vues du prince Louis : on admit l'excuse, mais
au moins on maintint et on proclama le droit de l'empereur[20]. Un
singulier incident marqua cette espèce de procédure. A peine la validité de
l'élection fut-elle reconnue, que le pape se porta juge de ses propres juges.
Selon Anastase, tous les prélats qui avaient fait partie de l'assemblée
furent réprimandés par Sergius pour avoir osé se rendre à Rome sans
l'autorisation du Saint-Siège. Les évêques, d'abord irrités des reproches
inattendus de Sergius, se reconnurent coupables sur cet étrange chef
d'accusation. Giulini dit qu'Angilberto fit comme ses collègues[21], et qu'il se soumit à cette
censure. Le fils
de Lothaire fut sacré, le 25 du mois de juin, roi de Lombardie par le pape
qui le couronna[22] et le ceignit de l'épée royale.
Louis ayant demandé le serment des Romains en sa qualité de roi de Lombardie,
le pape s'y refusa formellement, déclarant qu'on ne le prêterait qu'à
l'empereur Lothaire : distinction juste et raisonnable qui ne fit que mieux
établir les droits de l'empereur. Ce serment, qui n'était dû qu'à Lothaire,
fut prêté dans l'église de Saint-Pierre par le pape, par le roi Louis II, par
les prélats et seigneurs de tous les rangs, tant français que lombards et
romains, et par le peuple. Louis
se rendit ensuite de Rome à Pavie. On fait dater l'époque de son règne du
jour de son couronnement à Rome : toutefois, sans qu'on puisse s'en expliquer
le motif, les actes publics, en Lombardie, ne se firent en son nom que deux
ans après, en 846[23]. Dans cet intervalle le nom de
Lothaire y fut seul mentionné. Louis
II était encore à Rome quand il reçut la visite de Sigenulfe, que nous avons
vu remporter de grands avantages de guerre sur le duc de Bénévent. Ce que
Lothaire, quoique empereur, mais absent, n'avait pu obtenir ni de ce prince,
ni de Radelchis, le jeune roi de Lombardie, par sa présence dans la Péninsule
et par l'attitude menaçante de ses 'troupes, l'obtint de celui des deux
rivaux que la fortune avait favorisé. D'après
le récit d'Erchemperto[24], Guy, duc de Spoletti[25], beau-frère de Sigenulfe, et
Français d'origine, avait promis au prince de Salerne, dont l'ambition
s'était accrue par ses récentes victoires, de le faire investir de la
totalité du duché de Bénévent, s'il consentait à payer — on ne dit pas si
c'est au roi ou à l'officieux négociateur — la somme de cinquante mille écus
d'or, et à reconnaître le roi de Lombardie pour son souverain. Cujus
tunc consilio consentiens, ajoute Erchemperto, Romam adiit, aureos tribuit, sacramentum
dedit, jusjurandum accepit : nihil pro ficiens, inanis abscessit. Ce qui,
selon nous, veut dire que, séduit par les promesses de Guy, Sigenulfe
s'achemina vers Rome, paya la somme convenue, prêta le serment, reçut[26] en retour la parole royale,
et, sans autre profit, s'en retourna les mains vides. Mais
que signifiait cette parole royale qui ne devait être que la simple
investiture du duché de Bénévent, sans le secours des armées lombardes et
françaises pour le conquérir ? Or, ce secours était devenu nécessaire à
Sigenulfe, car son rival avait eu le temps de réparer ses pertes ; un renfort
de Sarrasins lui était venu ; le nouveau duc de Bénévent, paré d'un vain
titre, rencontra, dès son retour, plus d'obstacles et de résistance qu'il ne
s'y attendait. Louis, en se rendant aux vœux de Sigenulfe, ne fit donc
qu'envenimer la haine des deux princes rivaux : ce qui, dans l'intérêt de la
domination des Français, pouvait n'être pas une faute. La guerre recommença
dans le Bénévent, plus active, plus acharnée que jamais. En
attendant les résultats de cette lutte nouvelle, qui ne pouvaient que
profiter à sa cause, Louis venait de faire courber sous son autorité le front
d'un de ces ducs altiers, prenait acte de cet hommage à la souveraineté de la
couronne de Lombardie, et préparait la voie qui, un jour, devait conduire ces
deux grands ennemis à le subir, comme arbitre de leurs sanglants démêlés. Ce
règne, comme on le voit, a un brillant début. En peu de temps, Louis réprime
les désordres de l'administration publique en Lombardie ; un duc puissant,
rebelle, victorieux, fléchit le genou devant l'autorité royale qu'il a trop
longtemps bravée ; et le droit des empereurs d'Occident, d'intervenir dans la
consécration des papes, est de nouveau reconnu et proclamé, en présence du
jeune roi, par le peuple romain, par le clergé et le pape lui-même. Les
ducs de Salerne et de Bénévent n'avaient pas été les seuls, dans ces temps de
calamités, à suivre l'exemple du comte Julien, exemple funeste qui aura plus
tard d'autres imitateurs encore. En même
temps que Sigenulfe et Radelchis appelaient l'intervention des Musulmans en
Italie, un vieil ambitieux, première cause ou premier prétexte de tous les
maux qui avaient fondu sur l'empire depuis quelques années, le comte Bernard,
regrettant la faveur que l'impératrice Judith lui avait acquise à la cour de
l'empereur Louis, cabalait en secret pour ressaisir en France son ancien
pouvoir à l'aide des mêmes auxiliaires que les deux ducs italiens. Le roi
Charles trouvait une vive opposition dans l'Aquitaine et la Gaule
narbonnaise. Le comte Bernard se ligue, non seulement avec les rebelles, mais
encore avec les Sarrasins qui brûlent du désir de ravager de nouveau les
terres de France. Charles, feignant de tout ignorer, vient en personne dans
le Languedoc, et convoque les États près de Toulouse, pour se mettre en
paisible possession des provinces révoltées. Suivant une vieille chronique
manuscrite d'Odo Ariberti, publiée par Baluze, le roi de France y
mande le comte Bernard, et lui fait assurer qu'il peut s'y rendre sans aucune
crainte. Bernard,
qui se reconnaît trop faible pour se maintenir dans l'indépendance, se rend
au monastère de Saint-Sernin à Toulouse, dans le but d'y faire sa soumission.
Charles, en ce moment, sur son trône, se lève pour l'embrasser. Le duc de
Septimanie se prosterne à genou pour baiser la main du roi qui, pendant que
Bernard se dispose à se relever, le saisit de la main gauche et tire de la
droite un poignard qu'il lui enfonce dans le sein. « Malheur à toi ! »
s'écrie le farouche monarque tout ensanglanté, et en foulant aux pieds le
corps du duc rebelle, « Malheur à toi, qui as osé souiller le lit de mon
père et de mon seigneur ! » D'après
la même chronique, Charles aurait commis, dans cet acte féroce, un assassinat
et un parricide, ses traits de ressemblance avec Bernard trahissant en
quelque sorte le commerce criminel de ce duc avec l'impératrice Judith. D'autres
historiens racontent que Bernard ayant refusé de se rendre aux États, le roi
Charles envoya quelques troupes qui se saisirent de sa personne, l'emmenèrent
en sa présence, et que ce comte rebelle fut condamné à mort dans l'assemblée
des grands du royaume[27]. Nous
devons ajouter que les plus habiles historiens n'ont pas fait difficulté
d'admettre, comme la plus digne de foi, la version d'Odo Ariberti. La fin tragique du comte Bernard, bien qu'étrangère au cadre que nous nous sommes tracé, nous a paru ne pouvoir être passée sous silence, après le rôle qu'on lui a vu jouer au début des troubles qui ont si tristement agité l'empire d'Occident. |
[1]
Plusieurs historiens prétendent qu'il y périt cent mille hommes.
[2]
Voltaire fait observer qu'à cette époque les savants dans l'histoire commencent
à donner le nom de Français aux Francs.
« Ce fut alors, dit-il, que l'Allemagne eut ses lois
particulières : ce fut l'origine de son droit public et en même temps l'origine
de la haine entre les Français et les Allemands. »
Florus, diacre de Lyon sous Louis-le-Débonnaire et
Charles-le-Chauve, a déploré ce démembrement de l'empire dans une sorte de
complainte dont M. GUIZOT,
Histoire de la Civilisation, leçon XX, page 246, nous donne la
traduction qui suit :
« Un bel empire florissait sous un brillant diadème, il
n’y avait qu'un prince et qu'un peuple ; toutes les villes avaient des juges et
des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles fréquents ; les
jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints, et l'esprit des enfants se
formait à l'étude des lettres. L'amour d'un côté, de l'autre la crainte,
maintenaient partout le bon accord. Aussi la nation franque brillait-elle aux
yeux du monde entier.
« Les royaumes étrangers, les Grecs, les Barbares et le
sénat du Latium, lui adressaient des ambassades. La race de Romulus, Rome
elle-même, la mère des royaumes, s'était soumise à cette nation ; c'était là
que son chef, soutenu de l'appui du Christ, avait reçu le diadème par le don
apostolique. Heureux s'il eût connu son bonheur, l'empire qui avait Rome pour
citadelle et le porte-clé du ciel pour fondateur.
« Déchue maintenant, cette grande puissance a perdu à
la fois son éclat et le nom d'empire ; le royaume, naguère si bien uni est
divisé en trois lots ; il n'y a plus personne qu'on puisse regarder comme
empereur ; au lieu de roi, on voit un roitelet, et au lieu de royaume, un
morceau de royaume. Le bien général est annulé, chacun s'occupe de ses intérêts
; on songe à tout : Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur, habitués à
se réunir, ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d'une telle division.
Il n'y a plus d'assemblée du peuple, plus de lois ; c'est en vain qu'une
ambassade arriverait là où il n'y a point de cour. Que vont devenir les peuples
voisins du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô ? Tous, anciennement
unis par les liens de la concorde, maintenant que l'alliance est rompue, seront
tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu
fera-t-elle suivre tous ces maux ? A peine est-il quelqu'un qui y songe avec
effroi, qui médite sur ce qui se passe et s'en afflige : on se réjouit plutôt
du déchirement de l'empire, et l'on appelle paix un ordre de choses qui n'offre
aucun des biens de la paix. »
M. Guizot, après cette citation, se demande comment
s'opéra ce démembrement.
« On a donné de ce problème, dit le docte professeur,
une foule de solutions insuffisantes. On s'en est pris, de la décadence de
l'empire de Charlemagne, à l'incapacité de ses successeurs, de
Louis-le-Débonnaire, de Charles-le-Chauve, de Charles-le-Gros, de
Charles-le-Simple ; s'ils avaient eu le génie et le caractère du fondateur de
l'empire, l'empire, a-t-on dit, aurait glorieusement subsisté. D'autres ont
imputé sa chute à l'avidité des ducs, des comtes, vicomtes, bénéficiers et
autres officiers royaux de toute sorte ; ils ont voulu se rendre indépendants,
souverains, ils ont usurpé le pouvoir, démembré l'état. Selon d'autres, ce sont
les Normands qui doivent répondre de sa ruine : la continuité de leurs
invasions et la misère où sont tombés les peuples ont fait tout le mal. »
« Explications évidemment étroites et puériles, »
s'écrie M. Guizot.
Etroites, oui, si, comme semblerait l'insinuer
ce savant historien, des auteurs avaient exclusivement attribué à l'une de ces
causes la décomposition de l'empire : ce que nous n'avons vu nulle part.
Puériles, nous ne pouvons nous rendre compte de
cette qualification. Ces explications ne se produisent pas, à la vérité,
enveloppées du voile nébuleux sous lequel s'abritent le vague et le vaporeux de
certaines théories prétentieusement abstraites, de certains systèmes hasardeux
où s'entrechoquent des mots à effet, et d'on trop souvent les pensées vraies
sont absentes : elles sont l'énonciation simple et claire de faits positifs,
matériels, incontestables.
De toutes les explications données jusqu'à ce jour,
seule paraît à M. Guizot avoir plus de valeur et mériter un sérieux examen :
c'est celle qu'a récemment développée M. Augustin Thierry, dans ses Lettres
sur l'Histoire de France. Cette explication, à laquelle M. Guizot croit
devoir, en la reproduisant, donner une forme plus précise, plus systématique
qu'elle n'a dans les lettres de son savant collègue, c'est que le démembrement
de l'empire de Charlemagne a été amené par la diversité des races.
Cette idée est moins remarquable par le fond que par la
rare sagacité avec laquelle elle est développée : M. Thierry y fait preuve
d'une grande érudition et d'une profonde étude des mœurs de l'époque ; mais son
système trop exclusif paraît avec raison incomplet à M. Guizot.
Voici maintenant un autre système, celui de M. Guizot
qui voit la vraie cause du démembrement de l'empire d'Occident dans
l'impossibilité d'un grand état à cette époque et dans la naissance progressive
des sociétés locales qui ont fourni la confédération germanique. Ne pourrait-on
pas considérer à son tour cette explication, donnée dans un sens trop absolu,
comme insuffisante ?
A ces deux causes, la diversité des races, invoquée par
M. Thierry, et le progrès des sociétés locales, allégué par NI. Guizot, se
rattachent, en s'y confondant et en les développant, toutes celles que ce
dernier qualifie d'étroites et de puériles : le partage de l'empire entre les
fils de Louis-le-Débonnaire ; l'insuffisance des successeurs de Charlemagne ;
les querelles de ses petits-fils, qui ont dû rendre plus saillante la diversité
des races ; l'ambition des grands qui, en affaiblissant la royauté et s'isolant
d'elle, ont en quelque sorte constitué les sociétés locales aux dépens
de l'unité de l'empire ; les coups portés à la royauté dans sa dignité et son
influence par le clergé, trop souvent mêlé aux affaires de ce monde ; les
invasions successives des Normands et autres barbares ; enfin, et surtout,
cette cause que déjà nous avons signalée, l'absence d'une loi fixe et précise
pour l'hérédité de la couronne.
Chacune de ces causes, prise isolément, ne peut qu'être
étroite et insuffisante, et leur réunion est indispensable pour expliquer la
prompte destruction de la grande œuvre de Charlemagne.
[3]
Le docteur LINGARD,
Histoire d'Angleterre, t. Ier, chap. 2, Anglo-Saxons.
Le traducteur de cet historien fait observer que le mot
de CHIULES est
encore employé sur le Tyne et sur le Were. Les anciens écrivains,
dit-il, l'ont traduit par vaisseaux longs et larges. Voyez BED., I, 15. — Trad.,
d'Alfred. — Ibid., Chron. saxone, 12. — GILDAS, chap. XXIII.
[4]
Sidoine Apollinaire vivait vers la fin du Ve siècle.
M. Guizot considère le recueil des lettres de ce prélat
comme le monument le plus curieux et en même temps le plus authentique des
mœurs de ce temps. Histoire de la Civilisation, IIIe leçon, p. 90.
[5]
SIDON., VIII, 6.
[6]
LINGARD, Histoire
d'Angleterre, t. Ier, chap. 2.
[7]
« On pourrait placer, presque toujours à côté de la moindre assertion de
Tacite sur les Germains, une assertion analogue de quelque voyageur ou
historien moderne sur quelqu'une des peuplades de barbares, aujourd'hui
dispersées sur la surface du globe. » (M. Guizot, Histoire de la
civilisation, leçon 7, p. 225.)
[8]
LINGARD, Histoire
d'Angleterre, t. Ier, chap. III. — ETHELWULF, de 836 à 853.
[9]
FERRERAS, Histoire
générale d'Espagne, IVe partie, IXe siècle, année 844 à 845.
[10]
Ou Radelgise, et Radelgario, selon Muratori.
[11]
Selon quelques historiens, entre autres Muratori, Siconulfe : ce prince
tenait, sous sa loi, Salerne, Capoue, Aggerenza, Conza et Amalfi.
[12]
MURATORI, Ann.
d'Ital., t. V, p. 8, an. 843.
[13]
Histoire de L'ANONYME
DE CAZIN,
imprimée par Pelligrini et cité par FERRERAS, Histoire générale d'Espagne.
[14]
On raconte qu'une première tentative avait été faite par les Maures, contre ce
monastère fameux ; mais qu'un petit ruisseau, prodigieusement enflé par une
inondation subite, arrêta leur course, ce que les moines regardèrent comme un
miracle.
Sigenulfe prit soin de détromper ces bons religieux, et
de leur prouver que la protection du ciel n'allait pas jusqu'à les préserver du
pillage.
On fait état de 130 livres d'or et de 865 livres
d'argent emportées dans différentes exactions par ce duc, en croix, couronnes,
vases et autres ornements sacrés, et de 32.000 sous d'or en monnaie.
Dans ce compte n'est pas comprise une couronne d'or,
ornée d'émeraudes, estimée plus de 5.000 écus d'or.
[15]
N'oublions pas que, dans le dernier partage de l'empire entre les fils de Louis
Ier, on avait compris expressément la ville de Rome dans le lot de Lothaire. Y
aurait-il trop de témérité à présumer qu'en cette occasion, les Romains se
plurent à tirer vengeance d'un acte aussi ouvertement attentatoire à leurs
prétentions d'indépendance ?
[16]
GIULINI, Storia
di Milano, t. Ier.
[17]
ANASTASE, In
vita Sergii II. L'emportement avec lequel nous verrons bientôt ce jeune
monarque prendre la cause de son frère de Lorraine contre Rome, semble, à la
vérité, venir à l'appui de cette assertion ; mais nous remarquons que Sergius
ne dit pas un mot de ces prétendus excès, dans sa hautaine allocution à Louis
II.
[18]
Le pape avait signifié qu'il n'admettrait pas cette armée dans Rome. Elle campa
dans les environs de la cité, qu'elle dévasta, si l'on en croit Anastase.
[19]
Annal., BERTIN,
cité par B. B., Histoire de l'Église, ann. 844.
[20]
Selon quelques historiens, ce fut à cette occasion que Lothaire fit cette
célèbre et inutile ordonnance prescrivant qu'à l'avenir, pour éviter les
séditions trop fréquentes à Rome, le pape ne serait plus élu par le PEUPLE, et que l'on
avertirait l'empereur de la vacance du Saint-Siège.
[21]
PURICELLI. — SASSI. — GIULINI. Nous relevons
cette conduite d'Angilberto à dessein, quelques auteurs ayant sans fondement
affirmé que ce prélat ne voulut pas, à tort ou à raison, se reconnaître en
faute, qu'il sépara dès ce jour l'Église milanaise de l'Église romaine, et
commença un schisme qui aurait duré deux siècles.
[22]
Giulini et Muratori font observer, au sujet du couronnement de Louis dans la
capitale de la chrétienté, qu'il ne résulte d'aucune relation contemporaine et
authentique, que cette solennité ait été renouvelée, soit à Milan, soit à Pavie
: les métropolitains de Milan élevèrent plus tard celle prétention et
voulurent, eux aussi, ceindre de la couronne le front des rois de Lombardie,
même après le sacre conféré par les pontifes romains. Nous les verrons, dans la
suite disposer de cette couronne avant et malgré le Saint-Siège.
[23]
GIULINI.
[24]
ERCHEMPERTUS, Hist.,
cap. XVIII. — MURATORI,
t. V, page 15.
[25]
Il résulte d'une pièce authentique citée par Adrien de Valois, dans ses
notes sur le panégyrique de Bérenger, qu'un prince du nom de Bérenger, époux
d'Hellétrude, fille de l'empereur Lothaire, était, à la date de cet acte (843),
depuis six ans, duc de Spoletti. « Peut-être, dit Muratori,
existait-il deux duchés de Spoletti : l'un appelé proprement de Spoletti,
l'autre de Camerino. Guy avait probablement le premier de ces duchés, et
l'autre le second. » C'étaient deux états dans le même étal : ce qui s'est plusieurs
fois reproduit dans le duché de Spoletti et dans beaucoup d'antres. Il ne faut
pas confondre le prince Bérenger dont il vient d'être question avec les
Bérenger, durs de Frioul, rivaux et ennemis des ducs de Spoletti.
[26]
Nous traduisons ainsi sacramentum dedit, jusjurandum accepit.
Muratori traduit ces mots par : diede il segreto,
prese il giuramento. Notre interprétation nous paraît pouvoir être motivée
par l'assertion d'Anastase, qui dit que Louis accorda au prince de Salerne ce
qu'il était venu lui demander.
[27]
LECOINTE. — Les
Annales de Saint-Bertin, citées par FERRERAS, ann. 844.