HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

PREMIÈRE ÉPOQUE. — LIVRE TROISIÈME

 

CHAPITRE TROISIÈME.

 

 

Collision entre les fils et petits-fils de Louis-le-Débonnaire. — Bataille de Fontenay. — Démembrement de l'empire. — On commence à donner aux Francs le nom de Français. — Désordre et confusion dans l'État. — Les Normands et les Sarrasins. — Les Sarrasins appelés en Italie par les ducs de Salerne et de Bénévent. — Mort de Grégoire IV. — Élection de Sergius. — Empiètement de Rome sur les droits de l'empereur. — Louis II va demander satisfaction à Rome. — On révise et on confirme l'élection de Sergius. — Serment prêté à l'empereur et refusé au roi de Lombardie. — Sacre de Louis II à Rome. — Il reçoit l'hommage du duc de Salerne. — Révolte du comte Bernard. — Sa mort.

De 840 à 844.

 

« Après la mort du fils de Charlemagne, son empire éprouva ce qui était arrivé à celui d'Alexandre, et qui fut, bientôt après, la destinée de celui des califes. Fondé avec précipitation, il s'écroula de même : les guerres intestines le divisèrent.

« Il n'est pas étonnant que des princes, qui avaient détrôné leur père, se soient voulu exterminer l'un l'autre c'était à qui dépouillerait son frère. »

C'est Voltaire qui dit ces paroles que l'on peut appliquer à bien des phases de l'histoire des nations.

Lothaire était en Lombardie quand il reçut la nouvelle de la mort de son père ; il passe aussitôt les Alpes avec une armée nombreuse, marche contre le roi de Bavière, qui déjà s'était emparé de quelques provinces, lui enlève une grande partie de ses nouvelles et faciles conquêtes, signe un traité de paix avec lui, se jette sur le jeune Charles et le dépouille de la plus grande partie de ce royaume, dont la fondation a coûté à l'impératrice Judith tant d'efforts, de soins et d'intrigues. Le jeune prince n'a d'autres moyens, pour sauver le peu de provinces qui lui restent, que de demander une trêve et d'abandonner les possessions que Lothaire vient de lui ravir.

Ebbon vint trouver Lothaire au milieu de ses triomphes. L'empereur rétablit dans son siège ce coupable prélat ; l'acte de rétablissement fut signé par vingt évêques et six archevêques, la plupart Italiens et tous dévoués à Lothaire.

L'année suivante (841), le jeune Charles prit de nouveau les armes et unit ses forces à celles de Louis de Bavière. Lothaire appela à lui son neveu Pepin, fils de Pepin, mort roi d'Aquitaine. Les armées des deux partis se trouvèrent en présence près d'Auxerre, au mois de juin de l'an 841. Louis et Charles étaient considérablement les plus forts, et cependant ils hésitèrent à livrer une bataille où allait couler le plus beau sang de l'empire. Ils tentèrent des propositions d'arrangement que l'intraitable Lothaire repoussa avec hauteur.

Le -lendemain de la Saint-Jean, le samedi, vingt-cinquième jour de juin, Charles et Louis ayant déclaré qu'ils s'en remettaient au jugement du Dieu des armées, la bataille se donna près de Fontenay. Elle fut opiniâtre, sanglante[1], longtemps disputée. Enfin la fortune se déclara contre Lothaire. Les deux rois vainqueurs arrêtèrent le carnage, s'opposèrent à la poursuite des fuyards, firent enterrer les morts et panser les blessés sans distinction des rangs où ils avaient combattu, et l'on donna la liberté aux prisonniers : exemple de modération dans les guerres civiles, bien remarquable pour l'époque où il fut donné et rare dans tous les temps.

Lothaire, après sa défaite, au lieu de retourner dans la Lombardie qui n'était plus qu'une province de son empire, se rendit à Aquisgrana pour réparer ses pertes ; mais il ne lui fut plus possible de recouvrer son ancienne supériorité sur ses frères.

Enfin, après tant de sang répandu, après de longues et irritantes conférences, des traités de paix furent signés à Verdun (en 843) entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, et l'empire de Charlemagne fut pour jamais démembré.

Charles-le-Chauve eut la France, moins quelques provinces ; Louis le royaume de Germanie, et en prit le nom de Germanique ; Lothaire eut, avec le titre d'empereur, la Provence, le Dauphiné, le Languedoc, la Suisse, la Lorraine, l'Alsace, la Flandre, la Lombardie et ses dépendances, enfin, et en termes exprès, la ville de Rome[2].

Cette paix ne fut qu'une trêve pour l'effusion du sang ; les trois fils de Louis-le-Débonnaire, aussi méchants rois que frères dénaturés, ne pouvant s'exterminer l'un l'autre, continuèrent la guerre entre eux, en se faisant anathématiser et déposer tour à tour par des assemblées d'évêques, assez faibles ou assez lâches pour décider du droit des rois, selon le plus ou moins d'obsession ou de menaces dont on les poursuivait. Tandis que Charles-le-Chauve obtenait des prélats la déclaration que Lothaire était déchu de son droit à la couronne, tandis qu'il se faisait octroyer par eux le royaume de son frère, d'autres prélats, pour complaire à Louis-le-Germanique, déposaient ce même Charles-le-Chauve de son royaume de France. Ces sentences ridicules n'avaient d'autre effet que d'ajouter de nouveaux scandales aux désolations de l'Europe.

Les provinces, en Lombardie, en France et dans toute l'étendue de l'empire, ne surent plus un moment à quel maître obéir. On vit l'autorité des rois s'effacer devant celle plus immédiate des ducs, des comtes et même des officiers d'un ordre inférieur, à qui l'administration, au milieu de tant de désordres, fut livrée sans contrôle comme sans frein ; partout on profita de l'affaiblissement de la royauté, pour rendre héréditaires dans les familles des titres qui, jusque-là, n'avaient été possédés qu'à vie : partout les peuples eurent à souffrir de l'ambition ou de l'avarice de ces mille despotes subalternes, dont plusieurs, l'exemple des souverains, se prirent à ensanglanter le pays pour soutenir les uns contre les autres leurs propres querelles, qu'en d'autres temps les rois, moins méprisés et plus puissants, auraient terminées par leur arbitrage suprême. A défaut d'une épée royale pour trancher ces déplorables différents, ou plutôt dans le but de s'affranchir de cette tutelle, au cas où la royauté recouvrerait sa force, des ducs ambitieux osèrent appeler sur le sol de l'empire des auxiliaires, dont la présence fut un effroyable malheur ajouté à tant d'autres. Tandis que ce nouveau fléau fondait sur l'Italie, évoqué par le coupable appel de ducs italiens, les discordes, qui déchiraient et affaiblissaient le reste de l'empire, attiraient sur un autre point une non moins grande calamité qui allait avancer l'œuvre de destruction si fatalement commencée par tant de fautes et de désordres.

Reportons un moment nos regards en arrière pour voir se former vers le Nord et vers l'Orient méridional, puis s'étendre, puis enfin éclater, le double orage qui faillit envelopper dans sa tourmente toute l'Europe chrétienne.

Ce double fléau fut l'éruption des Normands et des Arabes. L'un et l'autre peuple prirent une si grande part aux événemens qui ont marqué cette époque, que nous ne pouvons nous dispenser de leur consacrer quelques pages et de remonter, pour le récit de leur vie aventureuse, vers des temps antérieurs à la phase historique qui nous occupe. Nous parlerons d'abord des Normands.

Les Francs, les Goths, les Lombards, les Mains, les Huns, les Hérules, quand ils vinrent chercher de nouvelles terres dans les contrées méridionales, furent remplacés, dans les pays nordiques, par d'autres hordes de peuples barbares. Toutes ces nations, à l'exemple de celles qui les avaient précédées, formaient une sorte d'association libre, assez faiblement cimentée par des intérêts et des entreprises de même nature. Le pillage sur le continent et la piraterie sur mer leur étaient nécessaires comme le carnage aux bêtes féroces. Ces barbares, trop nombreux, n'avaient chez eux à cultiver que des terres stériles ; ils manquaient de manufactures ; ils étaient privés des arts : celui de la guerre seul avait fait quelques progrès... La destruction est le premier instinct de l'homme ! D'ailleurs, trois siècles d'hostilités contre l'empire romain les avaient initiés à cette science fatale, et ils avaient appris de ces conquérants à employer, pour l'attaque, des armes et des machines à effets destructifs. Quelques planches surmontées d'ouvrages d'osier et recouvertes de peaux avaient été longtemps les navires où ces intrépides aventuriers affrontaient l'Océan pour chercher les périls et recueillir des dépouilles. Mais, dès le Ve siècle, leurs vaisseaux de guerre (chiules)[3] avaient déjà la plus formidable apparence ; ils portaient de nombreux guerriers et étaient construits avec de solides et durables matériaux.

Les expéditions des premiers barbares, d'abord torrents dévastateurs, s'étaient changées en conquêtes durables ; la colonisation avait succédé au pillage, et les mêmes hommes qui avaient dépeuplé l'Europe, l'avaient plus tard, en grande partie, repeuplée.

Quand la vieille Europe méridionale et ces myriades de barbares se furent mêlés et confondus, les peuples qui habitaient la Scandinavie et les bords de la mer Baltique, songèrent à suivre l'exemple de leurs devanciers et à venir leur disputer leur belle et riche proie. L'évêque de Clermont, l'éloquent Sidoine[4] a décrit avec une énergique vérité l'effroi qu'inspiraient ces dévastateurs. Comme Lingard, nous citerons ce passage remarquable :

« Nous n'avons pas », dit Sidoine, dont le témoignage est confirmé par toutes les anciennes autorités, « de plus cruels et de plus dangereux ennemis que les barbares du Nord. Ils triomphent de tous ceux qui ont le courage de s'opposer à eux ; ils surprennent tous les imprudents qui n'ont pas su se préparer à leur attaque. Poursuivent-ils, ils atteignent infailliblement ; sont-ils poursuivis, ils échappent avec facilité. Ils méprisent le danger, ils sont habitués aux naufrages, ils poursuivent leur proie avec ardeur, même au péril de leur vie. Les tempêtes qui nous remplissent de terreur sont pour eux des sujets de réjouissance. La tourmente est leur protection, quand ils sont pressés par l'ennemi, et le voile qui les couvre, quand ils méditent une attaque. Avant de quitter leurs rivages, ils vouent à leurs dieux la dixième partie de leurs principaux captifs ; quand ils sont sur le point du retour, ils se partagent les lots avec une affectation d'équité et ils accomplissent leurs vœux impies[5]. »

Ce portrait que Sidoine nous donne des Saxons, peuples descendants des Goths[6], caractérise, à peu de chose près, toutes les hordes sauvages venues avant et après eux des froides régions de la Germanie, et même toutes les peuplades nomades, répandues de nos jours encore sur le globe, quelle que puisse être d'ailleurs leur origine[7].

L'Océan, vers la moitié du IXe siècle, fut de nouveau couvert de ces flottes aventureuses. A cette époque, on donna généralement et sans distinction, aux barbares qui les montaient, le nom de Normands (hommes du Nord).

La valeur et l'habileté d'Egbert forcèrent en 835 des envahisseurs venus du Danemark, à quitter les côtes de l'Angleterre que la rébellion des Bretons leur avait livrées, et à chercher un refuge sur leur flotte. Plus tard, Ethelwulf, fils d'Egbert, parviendra, par une opiniâtre résistance, à décourager ces pirates qui, pendant dix ans, abandonneront la Bretagne pour y reparaître en 851, et y essuyer, à la bataille d'Okeley, ce fameux et grand revers qui leur fera respecter les rivages de l'Angleterre pour tout le reste du règne d'Ethelwulf[8].

L'Espagne, livrée au fléau qu'avait vomi l'Orient, et qu'à son tour nous allons bientôt suivre dans son développement et dans sa marche redoutable, l'Espagne voit aussi ses côtes infestées par les vaisseaux des barbares du Nord. Les terres de la Corogne sont ravagées par eux ; mais les comtes et les généraux de don Ramire, roi des Asturies, étant accourus au secours de cette province, leur livrent bataille et les taillent en pièces : la flotte dévastatrice devient, en grande partie, la proie des flammes peu de navires échappent à ce désastre, et pour longtemps les côtes septentrionales de l'Espagne sont délivrées de ces funestes irruptions.

D'autres Normands attaquent et dévastent le Portugal : Abdérame, roi de Cordoue, les met en pièces, et va lui-même être attaqué, l'année suivante (845), par ces bandes furieuses, qui pilleront et ravageront Cadix, Medina-Sidonia, Algésiras, jusqu'à ce que le grand échec de Tablada les rejette sur leurs vaisseaux et les fasse fuir loin des côtes qu'ils venaient de désoler.

Ces barbares ne reparaîtront plus en Espagne qu'en 859[9] ; battus de nouveau en Galice, ils porteront en Andalousie le fer et le feu ; ils passeront de là en Afrique et aux îles de la Méditerranée, où ils commettront les mêmes excès.

Tandis que l'Angleterre et l'Espagne repoussent avec vigueur les attaques des brigands du Nord, et en purgent pour longtemps leur territoire, nous avons vu la France, devenue le théâtre de discordes intestines, offrir une proie plus facile à la cupidité de ces bandes dévastatrices. Aux flots de sang français dont la guerre civile, dans ses fureurs, inonde les plaines de 4Fonteitay, viennent se joindre les massacres, les pillages, toutes les calamités que traîne à sa suite l'apparition des barbares qui pénètrent en France par les embouchures de la Loire et de la Seine. Rouen, la Bretagne, la Touraine sont dévastés ; les hommes, les femmes, les filles, partagés entre les envahisseurs, sont emmenés en esclavage. On vend sur une côte ce que l'on a pillé sur une autre. Tout ce butin, en tentant la cupidité de ceux qui n'ont point encore quitté leurs froides retraites, grossit le nombre de ces forbans dont les chefs hardis ont pris le nom de Rois de la mer.

Bientôt un de ces chefs, à qui les historiens donnent le nom de Régnier, va remonter la Seine avec cent vingt voiles. Une seconde fois Rouen sera pillé ; il envahira et brûlera Paris. Charles-le-Chauve, retranché à Saint-Denis, avec trop peu de troupes pour oser opposer de la résistance, achètera (845) honteusement la retraite des Normands au moyen de quatorze mille marcs d'or. Sacrifice honteux qui, affaiblissant pour le roi les ressources de la défense, ne fera qu'augmenter l'audace des pirates et leurs moyens de faire la guerre.

Nous approchons du moment où la France ne sera plus qu'une vaste curée pour ces avides envahisseurs et où un autre descendant de Charlemagne, Pepin, roi d'Aquitaine, s'unira lâchement à eux pour désoler le continent.

Nous venons de voir les Normands aux prises, en Espagne, avec les sectateurs de l'islamisme que le fond de l'Arabie et les rivages africains avaient jetés sur l'Europe. Déjà nous avons dû prononcer le nom et parler des sanglantes excursions de ces bandes méridionales du temps de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne. Jusqu'à ce jour nous avons vu ces pirates dévaster les îles de la Méditerranée sans oser encore aborder le sol de l'Italie ; mais l'Italie va s'offrir elle-même à la cupidité de ces redoutables corsaires ; leur présence dans la Péninsule va devenir sa plaie la plus dévorante et l'occasion de nobles efforts pour quelques-uns des descendants de Charlemagne. Nous allons bientôt voir les Maures y apparaître sanglants, gorgés de rapines et de meurtres, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, et renaissant toujours alors qu'on les croit anéantis... Tout est bizarre et merveilleux, mœurs, caractère, invasion, marche, progrès dans ce peuple qui marque d'une manière si fatale et si brillante à la fois dans l'histoire de ces temps reculés.

L'empire romain existait encore, et sa partie occidentale était dévastée par les Huns, les Goths et d'autres peuples nomades du Nord, quand Mahomet jeta, dans les déserts de l'Arabie, les fondements de la religion et de la puissance musulmane. Deux siècles à peine avaient passé sur les cendres de cet habile imposteur, que déjà les sectateurs de sa croyance étendaient leur domination sur les trois Arabies, l'Égypte, la Syrie, la Perse, la Mésopotamie, l'île de Crète, toute la côte septentrionale d'Afrique, l'Espagne, la France méridionale, et avaient même porté le fer et la dévastation jusque dans les plaines de la Bourgogne et de la Champagne.

Les victoires de Charles-Martel avaient délivré la France de ces flots de barbares ; mais leurs défaites et leurs sanglantes discordes, tout en les affaiblissant, ne les avaient pas anéantis ! Peuple étrange, fanatique pour la foi religieuse aussi bien que pour la conquête ; austère et voluptueux à la fois comme son prophète ; généreux et cruel comme lui ; hospitalier et se gorgeant de rapines ; ami de la poésie, passionné pour les arts et livrant aux flammes les livres précieux amoncelés, depuis des siècles, dans les dépôts de la science humaine. Dans ces temps de gloire et de conquêtes, il passa sur l'Europe comme un de ces brillants météores qui éclairent un moment, qui éblouissent et qui laissent après eux des ruines.

Tels furent les Arabes en Europe ; et tandis qu'ils la ravageaient, cette pauvre Europe, tandis qu'ils la disputaient aux barbares des régions nordiques, d'autres Arabes faisaient, en Asie, revivre l'âge d'or sous la race des Abassides, vainqueurs des grossiers Ommiades ; Giaffar fondait Bagdad ; Al-Raschild rendait sa cour l'asile des sciences et des arts, bannis depuis longtemps du reste de l'univers, et aidait Charlemagne à les ressusciter en Occident : sans lui le grand roi les eût vainement évoqués sur leur tombe.... A Al-Raschild succédait Mammon son fils, le plus juste, le plus généreux des princes qui aient occupé le trône des califes. Les mœurs des musulmans d'Asie contractaient, sous la race abasside, une douceur, une aménité qui en faisaient le peuple le plus hospitalier et le plus généreux de la terre.

Ainsi, cet âge que la férocité et les dévastations des Arabes rendirent si calamiteux pour l'Europe, fut, grâce aux Arabes, l'âge le plus beau, le plus glorieux pour l'Orient.

Disons-le toutefois pour être juste : des monuments empreints de poésie, de grandeur et d'élégance attestent qu'en Europe tout ne fut pas dévastation et barbarie sous la domination de ce peuple extraordinaire. Fatigué de ses demeures d'un jour sous tous les climats de la terre, il a, lui aussi, voulu que sa civilisation prît, place parmi les civilisations européennes, et qu'il en restât d'éclatants vestiges, même parmi les peuples de la chrétienté. La Sicile, l'Italie, le midi de la France conservent quelques-unes de ces brillantes traces dont l'Afrique et l'Asie sont couvertes ; la mosquée de Cordoue, la giralda, l'alcazar de Séville, l'alhambra de Grenade sont encore de merveilleux et fantastiques joyaux pour la couronne d'Espagne.

La noble ambition de Charlemagne n'avait cherché à emprunter aux Arabes, pour le faire briller sur tout l'Occident, que le flambeau de la science et de la civilisation.... Jadis, les fils de Vitiza, dans leur ambition aveugle, et le comte Julien, poussé par son ressentiment contre Rodrigue, avaient invoqué le fatal secours de leurs armes et attiré sur l'Espagne, leur malheureuse patrie, la dévastation et la mort.

Les ducs de Bénévent et de Salerne vont faire contre l'Italie ce que, deux cent treize ans avant eux, le comte Julien et ses complices avaient fait contre l'Espagne.

Jamais, hormis dans les premières années qui suivirent la mort du brillant Grimoald, jamais les ducs de Bénévent n'avaient été complètement soumis à la domination française ; el ils n'eussent pas attendu, pour se montrer plus dociles, le moment où les vicissitudes de la France déchirée et morcelée par ses princes, envahie et ravagée par les Normands, retenaient loin d'eux celui qui eût eu le droit de leur parler en maître.

Les ducs ou princes de Salerne avaient, puis quelque temps, acquis une non moins grande importance, et nourrissaient un espoir égal de secouer l'autorité des descendants de Charlemagne.

A cette époque Radelchis[10] était duc de Bénévent ; Salerne avait pour duc Sigenulfe[11]. Tous les deux étaient animés, l'un contre l'autre, d'une haine implacable, et se faisaient, depuis quelque temps, une guerre acharnée. Lothaire, s'il eût été moins préoccupé de ses propres querelles en deçà des Alpes, et moins affaibli par ses revers, aurait pu profiter de cette lutte pour combattre séparément les deux ducs rivaux, les réduire et s'assurer de leur complète soumission. Eh bien ! cet empereur d'Occident, ce roi d'Italie, ce petit-fils de Charlemagne, ne fut pas même appelé, comme arbitre, pour terminer ce différend élevé dans son empire. Radelchis et Sigenulfe, après avoir épuisé toutes les ressources que le plus aveugle ressentiment pouvait tirer de leur propre puissance, tous les deux à la tête d'un parti également décimé et affaibli, tous les deux animés d'une égale fureur, eurent en même temps la pensée fatale, pour l'Italie entière, d'appeler les Sarrasins à leur aide, plutôt que de recourir au souverain arbitrage d'un prince qu'ils méprisaient comme homme, et dont l'un et l'autre se plaisaient à braver l'autorité comme souverain. Radelchis s'adresse aux mahométans d'Afrique ; Sigenulfe à ceux d'Espagne. Abdérame envoie à ce dernier un corps de troupes considérable. Radelchis et ses auxiliaires, après de vaillants efforts et quelques succès balancés dans divers combats, sont complètement défaits sur un terrain marqué par un grand échec de la vieille Rome, et qu'a rendu à jamais célèbre l'affront des fourches caudines[12]. Le duc de Bénévent perd dans cette sanglante lutte l'élite de son armée, une grande étendue de pays et bon nombre de places fortes. Le général, chargé par Abdérame de la conduite de cette expédition, se nommait Alphonse[13] ; d'où il y a lieu de croire, observe Ferreras, que c'était quelque seigneur chrétien qui vivait dans les états du roi de Cordoue. Ainsi, des princes chrétiens appelèrent, et un général chrétien conduisit en Italie ces hordes de mahométans depuis si longtemps la désolation de la chrétienté, et qui vinrent assiéger, sous les murs de Rome, le souverain pontife du catholicisme.

Les deux princes rivaux, pour apaiser la soif d'or qui dévorait leurs dangereux auxiliaires, mirent d'abord au pillage, l'un, les églises de Bénévent, l'autre, celles de Salerne ; et quand ces dépouilles ne suffirent plus à la dévorante avidité des Maures, Sigenulfe jeta sa meute de barbares sur le Mont-Cassin[14], ce célèbre monastère que tout l'Occident vénérait comme la source de la perfection religieuse. Puis on se rua sur la campagne de Rome qui fut dévastée... L'église de Saint-Pierre se trouvait à cette époque hors de l'enceinte des murs de la ville : on la dépouilla de ses reliques et de ses trésors les plus précieux.

Le pape Grégoire IV occupait encore, en ce moment, le siège pontifical. Il mourut peu de temps après cette dévastation, le 11 janvier de l'année 844. Le chagrin que lui firent éprouver les déprédations des Maures, appelés, conduits et soudoyés par des princes chrétiens, avança peut-être le terme de sa vie. Peu de jours après, le 27 du même mois, on ordonna pape l'archiprêtre Sergius, sans attendre la confirmation de l'empereur.

Lothaire, à qui un moment de trêve dans le Nord laisse le loisir de jeter un regard sur ce qui se passe en Italie, s'alarme de la double atteinte portée à ses prérogatives d'empereur d'Occident, d'un côté par le peuple et le clergé de Rome, de l'autre par les ducs de Bénévent et de Salerne, qui ont appelé une autre intervention que la sienne dans leurs différents. Confiant au temps le soin de lui fournir une occasion de venger le premier outrage et de conjurer le danger résultant, pour l'Italie, de la présence des Maures dans cette Péninsule, il cède au besoin, plus facile à satisfaire, de protester contre ce qui s'est fait à Rome, et il demande compte à Sergius de cette hâte à s'affranchir des usages consacrés par des décrets, des conventions et des serments solennels, enfin de cet oubli des prérogatives impériales.

Quelquefois on se rend sciemment coupable d'une illégalité qu'on sait devoir profiter à celui qui la commet : puis on y cherche une excuse, on la déplore, on la désavoue ; en attendant, le fait n'en est pas moins accompli et devient, par la suite, un précédent qu'on invoque au besoin. Ce n'est pas que nous prétendions positivement qu'on ait eu ces arrière-pensées à Rome en consacrant Sergius sans l'approbation de l'empereur[15] ; mais, nous devons le confesser, notre esprit n'a pu se défendre de ce soupçon. Voici, dans tous les cas, les raisons et les excuses que les envoyés du Saint-Siège s'empressèrent de porter au pied du trône impérial.

Le diacre Jean, dirent ces légats, avait ameuté la populace pour disputer la tiare à Sergius. A sa voix, des mains armées avaient enfoncé les portes du palais de Latran ; l'Église était menacée de tous les malheurs, de tous les scandales d'un schisme, la noblesse se réunit aussitôt en armes ; elle disperse l'émeute, et Jean, renfermé dans une étroite prison, est heureux encore de ne pas perdre une vie que lui sauvent les pressantes sollicitations de Sergius. Dans le trouble amené par ces collisions, au milieu de l'exaltation générale et dans ce péril éminent d'un schisme, un devoir sacré est mis en oubli : on consacre, on intronise Sergius sans l'approbation de l'empereur ; ce fut une faute sans doute : Rome, le clergé et, plus que tous, le saint pontife, la déplorent ; mais une nécessité pressante fit seule accomplir ce fait que, du reste, semblerait justifier, en quelque sorte, la formule du serment prêté par le pape Étienne et ses successeurs, serment libre et avec la réserve du bien public et de l'intérêt commun. Or, ajoute-t-on, l'intérêt commun, le bien public, avaient exigé cette hâte extrême dans la consécration du nouveau pape.

Lothaire est peu satisfait de ces explications de Rome. Des rapports lui viennent en même temps, sur la déplorable gestion des agents divers, à qui, pendant son absence, a été confiée l'administration des provinces du royaume lombard. Il résulte, de ces rapports, que tous les fonctionnaires, soit lombards, soit italiens, soit francs, semblent s'entendre pour détruire en peu d'années, par des malversations de tous genres et des actes multipliés du plus brutal despotisme, tout le bien qu'ont fait à ces contrées les règnes de Pepin, de Bernard, et les premières années de la royauté de Lothaire.

Comme Charlemagne, comme Louis Ier ce monarque comprend enfin à son tour tout le péril auquel son absence prolongée expose la puissance des Français en Italie. Dans l'impossibilité de s'y rendre lui-même, il jette, pour le bonheur de la Péninsule, son regard sur Louis son fils aîné, que nous avons vu, le jour même de sa naissance, décoré, par son aïeul, du titre de roi de Lombardie. Drogon, évêque de Metz et oncle de l'empereur, accompagne le nouveau monarque que précèdent au-delà des Alpes des commissaires royaux ! La seule apparition de Louis II met un terme aux abus scandaleux qui souillaient l'administration du royaume[16]. Par quelques actes d'une juste rigueur, et pour empêcher le retour d'aussi honteux désordres, on frappe les fonctionnaires les plus compromis ; cela fait, le fils de Lothaire se dirige vers Rome.

Si l'on en croit Anastase, une armée nombreuse, composée de Lombards et de Français, aurait précédé, dans les États romains, la marche du jeune roi, l'éclairant à la lueur des torches et de l'incendie, et laissant partout, sur son passage, des traces de rapine et de meurtres. Louis II serait arrivé sous les murs de Rome, à la suite de cette sanglante avant-garde[17]. Ce récit nous paraît d'autant plus exagéré, que de telles rigueurs, aussi barbares qu'intempestives, s'accorderaient mal avec la vieille expérience et la haute sagesse bien connues de Drogon qui, nous l'avons dit, accompagnait le jeune roi. Un grand nombre de seigneurs, tant Français qu'Italiens, auxquels vinrent se joindre Angilberto, archevêque de Milan, Grégoire, archevêque de Ravenne, et quelques autres prélats d'Italie, entouraient aussi le fils de Lothaire à son arrivée à Rome.

Sergius II fit recevoir ce prince avec une grande pompe, et l'attendit au haut des degrés de l'église de Saint-Pierre dont les portes restaient fermées. Anastase raconte que lorsque Louis II fut arrivé au pied du perron de la basilique, le pontife osa, malgré la présence d'une armée formidable sous les murs de Rome[18], lui adresser ces paroles hautaines : « Si vous venez ici pour le bien de l'État et de l'Église, je vous ferai ouvrir les portes ; sinon je ne le permettrai pas... » Nous ne pouvons ne pas voir, dans ce propos de Sergius, l'intention de faire sentir que cette Rome, comprise dans le lot échu à Lothaire, était moins soumise à la souveraineté absolue de l'empereur que confiée à sa protection... Le roi ayant protesté qu'il n'avait que des pensées de paix, les portes de Saint-Pierre et de Rome lui furent ouvertes.

Malgré son langage fier et hardi, Sergius dut subir la révision de son élection par une assemblée de vingt-trois évêques italiens et de sept comtes, dont la présidence fut déférée à Drogon, quoique évêque français, mais en qui on voulut honorer la qualité d'archichapelain et d'oncle de l'empereur. Le pontife, appelé à se justifier, eut peu de peine à faire valider le vote qui l'avait porté au siège de Saint-Pierre. Un ancien annaliste[19] fait entendre, du reste, que l'affaire se termina selon les vues du prince Louis : on admit l'excuse, mais au moins on maintint et on proclama le droit de l'empereur[20].

Un singulier incident marqua cette espèce de procédure. A peine la validité de l'élection fut-elle reconnue, que le pape se porta juge de ses propres juges. Selon Anastase, tous les prélats qui avaient fait partie de l'assemblée furent réprimandés par Sergius pour avoir osé se rendre à Rome sans l'autorisation du Saint-Siège. Les évêques, d'abord irrités des reproches inattendus de Sergius, se reconnurent coupables sur cet étrange chef d'accusation. Giulini dit qu'Angilberto fit comme ses collègues[21], et qu'il se soumit à cette censure.

Le fils de Lothaire fut sacré, le 25 du mois de juin, roi de Lombardie par le pape qui le couronna[22] et le ceignit de l'épée royale. Louis ayant demandé le serment des Romains en sa qualité de roi de Lombardie, le pape s'y refusa formellement, déclarant qu'on ne le prêterait qu'à l'empereur Lothaire : distinction juste et raisonnable qui ne fit que mieux établir les droits de l'empereur. Ce serment, qui n'était dû qu'à Lothaire, fut prêté dans l'église de Saint-Pierre par le pape, par le roi Louis II, par les prélats et seigneurs de tous les rangs, tant français que lombards et romains, et par le peuple.

Louis se rendit ensuite de Rome à Pavie. On fait dater l'époque de son règne du jour de son couronnement à Rome : toutefois, sans qu'on puisse s'en expliquer le motif, les actes publics, en Lombardie, ne se firent en son nom que deux ans après, en 846[23]. Dans cet intervalle le nom de Lothaire y fut seul mentionné.

Louis II était encore à Rome quand il reçut la visite de Sigenulfe, que nous avons vu remporter de grands avantages de guerre sur le duc de Bénévent.

Ce que Lothaire, quoique empereur, mais absent, n'avait pu obtenir ni de ce prince, ni de Radelchis, le jeune roi de Lombardie, par sa présence dans la Péninsule et par l'attitude menaçante de ses 'troupes, l'obtint de celui des deux rivaux que la fortune avait favorisé.

D'après le récit d'Erchemperto[24], Guy, duc de Spoletti[25], beau-frère de Sigenulfe, et Français d'origine, avait promis au prince de Salerne, dont l'ambition s'était accrue par ses récentes victoires, de le faire investir de la totalité du duché de Bénévent, s'il consentait à payer — on ne dit pas si c'est au roi ou à l'officieux négociateur — la somme de cinquante mille écus d'or, et à reconnaître le roi de Lombardie pour son souverain.

Cujus tunc consilio consentiens, ajoute Erchemperto, Romam adiit, aureos tribuit, sacramentum dedit, jusjurandum accepit : nihil pro ficiens, inanis abscessit. Ce qui, selon nous, veut dire que, séduit par les promesses de Guy, Sigenulfe s'achemina vers Rome, paya la somme convenue, prêta le serment, reçut[26] en retour la parole royale, et, sans autre profit, s'en retourna les mains vides.

Mais que signifiait cette parole royale qui ne devait être que la simple investiture du duché de Bénévent, sans le secours des armées lombardes et françaises pour le conquérir ? Or, ce secours était devenu nécessaire à Sigenulfe, car son rival avait eu le temps de réparer ses pertes ; un renfort de Sarrasins lui était venu ; le nouveau duc de Bénévent, paré d'un vain titre, rencontra, dès son retour, plus d'obstacles et de résistance qu'il ne s'y attendait. Louis, en se rendant aux vœux de Sigenulfe, ne fit donc qu'envenimer la haine des deux princes rivaux : ce qui, dans l'intérêt de la domination des Français, pouvait n'être pas une faute. La guerre recommença dans le Bénévent, plus active, plus acharnée que jamais.

En attendant les résultats de cette lutte nouvelle, qui ne pouvaient que profiter à sa cause, Louis venait de faire courber sous son autorité le front d'un de ces ducs altiers, prenait acte de cet hommage à la souveraineté de la couronne de Lombardie, et préparait la voie qui, un jour, devait conduire ces deux grands ennemis à le subir, comme arbitre de leurs sanglants démêlés.

Ce règne, comme on le voit, a un brillant début. En peu de temps, Louis réprime les désordres de l'administration publique en Lombardie ; un duc puissant, rebelle, victorieux, fléchit le genou devant l'autorité royale qu'il a trop longtemps bravée ; et le droit des empereurs d'Occident, d'intervenir dans la consécration des papes, est de nouveau reconnu et proclamé, en présence du jeune roi, par le peuple romain, par le clergé et le pape lui-même.

Les ducs de Salerne et de Bénévent n'avaient pas été les seuls, dans ces temps de calamités, à suivre l'exemple du comte Julien, exemple funeste qui aura plus tard d'autres imitateurs encore.

En même temps que Sigenulfe et Radelchis appelaient l'intervention des Musulmans en Italie, un vieil ambitieux, première cause ou premier prétexte de tous les maux qui avaient fondu sur l'empire depuis quelques années, le comte Bernard, regrettant la faveur que l'impératrice Judith lui avait acquise à la cour de l'empereur Louis, cabalait en secret pour ressaisir en France son ancien pouvoir à l'aide des mêmes auxiliaires que les deux ducs italiens.

Le roi Charles trouvait une vive opposition dans l'Aquitaine et la Gaule narbonnaise. Le comte Bernard se ligue, non seulement avec les rebelles, mais encore avec les Sarrasins qui brûlent du désir de ravager de nouveau les terres de France. Charles, feignant de tout ignorer, vient en personne dans le Languedoc, et convoque les États près de Toulouse, pour se mettre en paisible possession des provinces révoltées. Suivant une vieille chronique manuscrite d'Odo Ariberti, publiée par Baluze, le roi de France y mande le comte Bernard, et lui fait assurer qu'il peut s'y rendre sans aucune crainte.

Bernard, qui se reconnaît trop faible pour se maintenir dans l'indépendance, se rend au monastère de Saint-Sernin à Toulouse, dans le but d'y faire sa soumission. Charles, en ce moment, sur son trône, se lève pour l'embrasser. Le duc de Septimanie se prosterne à genou pour baiser la main du roi qui, pendant que Bernard se dispose à se relever, le saisit de la main gauche et tire de la droite un poignard qu'il lui enfonce dans le sein. « Malheur à toi ! » s'écrie le farouche monarque tout ensanglanté, et en foulant aux pieds le corps du duc rebelle, « Malheur à toi, qui as osé souiller le lit de mon père et de mon seigneur ! »

D'après la même chronique, Charles aurait commis, dans cet acte féroce, un assassinat et un parricide, ses traits de ressemblance avec Bernard trahissant en quelque sorte le commerce criminel de ce duc avec l'impératrice Judith.

D'autres historiens racontent que Bernard ayant refusé de se rendre aux États, le roi Charles envoya quelques troupes qui se saisirent de sa personne, l'emmenèrent en sa présence, et que ce comte rebelle fut condamné à mort dans l'assemblée des grands du royaume[27].

Nous devons ajouter que les plus habiles historiens n'ont pas fait difficulté d'admettre, comme la plus digne de foi, la version d'Odo Ariberti.

La fin tragique du comte Bernard, bien qu'étrangère au cadre que nous nous sommes tracé, nous a paru ne pouvoir être passée sous silence, après le rôle qu'on lui a vu jouer au début des troubles qui ont si tristement agité l'empire d'Occident.

 

 

 



[1] Plusieurs historiens prétendent qu'il y périt cent mille hommes.

[2] Voltaire fait observer qu'à cette époque les savants dans l'histoire commencent à donner le nom de Français aux Francs.

« Ce fut alors, dit-il, que l'Allemagne eut ses lois particulières : ce fut l'origine de son droit public et en même temps l'origine de la haine entre les Français et les Allemands. »

Florus, diacre de Lyon sous Louis-le-Débonnaire et Charles-le-Chauve, a déploré ce démembrement de l'empire dans une sorte de complainte dont M. GUIZOT, Histoire de la Civilisation, leçon XX, page 246, nous donne la traduction qui suit :

« Un bel empire florissait sous un brillant diadème, il n’y avait qu'un prince et qu'un peuple ; toutes les villes avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles fréquents ; les jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints, et l'esprit des enfants se formait à l'étude des lettres. L'amour d'un côté, de l'autre la crainte, maintenaient partout le bon accord. Aussi la nation franque brillait-elle aux yeux du monde entier.

« Les royaumes étrangers, les Grecs, les Barbares et le sénat du Latium, lui adressaient des ambassades. La race de Romulus, Rome elle-même, la mère des royaumes, s'était soumise à cette nation ; c'était là que son chef, soutenu de l'appui du Christ, avait reçu le diadème par le don apostolique. Heureux s'il eût connu son bonheur, l'empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clé du ciel pour fondateur.

« Déchue maintenant, cette grande puissance a perdu à la fois son éclat et le nom d'empire ; le royaume, naguère si bien uni est divisé en trois lots ; il n'y a plus personne qu'on puisse regarder comme empereur ; au lieu de roi, on voit un roitelet, et au lieu de royaume, un morceau de royaume. Le bien général est annulé, chacun s'occupe de ses intérêts ; on songe à tout : Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur, habitués à se réunir, ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d'une telle division. Il n'y a plus d'assemblée du peuple, plus de lois ; c'est en vain qu'une ambassade arriverait là où il n'y a point de cour. Que vont devenir les peuples voisins du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô ? Tous, anciennement unis par les liens de la concorde, maintenant que l'alliance est rompue, seront tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux ? A peine est-il quelqu'un qui y songe avec effroi, qui médite sur ce qui se passe et s'en afflige : on se réjouit plutôt du déchirement de l'empire, et l'on appelle paix un ordre de choses qui n'offre aucun des biens de la paix. »

M. Guizot, après cette citation, se demande comment s'opéra ce démembrement.

« On a donné de ce problème, dit le docte professeur, une foule de solutions insuffisantes. On s'en est pris, de la décadence de l'empire de Charlemagne, à l'incapacité de ses successeurs, de Louis-le-Débonnaire, de Charles-le-Chauve, de Charles-le-Gros, de Charles-le-Simple ; s'ils avaient eu le génie et le caractère du fondateur de l'empire, l'empire, a-t-on dit, aurait glorieusement subsisté. D'autres ont imputé sa chute à l'avidité des ducs, des comtes, vicomtes, bénéficiers et autres officiers royaux de toute sorte ; ils ont voulu se rendre indépendants, souverains, ils ont usurpé le pouvoir, démembré l'état. Selon d'autres, ce sont les Normands qui doivent répondre de sa ruine : la continuité de leurs invasions et la misère où sont tombés les peuples ont fait tout le mal. »

« Explications évidemment étroites et puériles, » s'écrie M. Guizot.

Etroites, oui, si, comme semblerait l'insinuer ce savant historien, des auteurs avaient exclusivement attribué à l'une de ces causes la décomposition de l'empire : ce que nous n'avons vu nulle part.

Puériles, nous ne pouvons nous rendre compte de cette qualification. Ces explications ne se produisent pas, à la vérité, enveloppées du voile nébuleux sous lequel s'abritent le vague et le vaporeux de certaines théories prétentieusement abstraites, de certains systèmes hasardeux où s'entrechoquent des mots à effet, et d'on trop souvent les pensées vraies sont absentes : elles sont l'énonciation simple et claire de faits positifs, matériels, incontestables.

De toutes les explications données jusqu'à ce jour, seule paraît à M. Guizot avoir plus de valeur et mériter un sérieux examen : c'est celle qu'a récemment développée M. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur l'Histoire de France. Cette explication, à laquelle M. Guizot croit devoir, en la reproduisant, donner une forme plus précise, plus systématique qu'elle n'a dans les lettres de son savant collègue, c'est que le démembrement de l'empire de Charlemagne a été amené par la diversité des races.

Cette idée est moins remarquable par le fond que par la rare sagacité avec laquelle elle est développée : M. Thierry y fait preuve d'une grande érudition et d'une profonde étude des mœurs de l'époque ; mais son système trop exclusif paraît avec raison incomplet à M. Guizot.

Voici maintenant un autre système, celui de M. Guizot qui voit la vraie cause du démembrement de l'empire d'Occident dans l'impossibilité d'un grand état à cette époque et dans la naissance progressive des sociétés locales qui ont fourni la confédération germanique. Ne pourrait-on pas considérer à son tour cette explication, donnée dans un sens trop absolu, comme insuffisante ?

A ces deux causes, la diversité des races, invoquée par M. Thierry, et le progrès des sociétés locales, allégué par NI. Guizot, se rattachent, en s'y confondant et en les développant, toutes celles que ce dernier qualifie d'étroites et de puériles : le partage de l'empire entre les fils de Louis-le-Débonnaire ; l'insuffisance des successeurs de Charlemagne ; les querelles de ses petits-fils, qui ont dû rendre plus saillante la diversité des races ; l'ambition des grands qui, en affaiblissant la royauté et s'isolant d'elle, ont en quelque sorte constitué les sociétés locales aux dépens de l'unité de l'empire ; les coups portés à la royauté dans sa dignité et son influence par le clergé, trop souvent mêlé aux affaires de ce monde ; les invasions successives des Normands et autres barbares ; enfin, et surtout, cette cause que déjà nous avons signalée, l'absence d'une loi fixe et précise pour l'hérédité de la couronne.

Chacune de ces causes, prise isolément, ne peut qu'être étroite et insuffisante, et leur réunion est indispensable pour expliquer la prompte destruction de la grande œuvre de Charlemagne.

[3] Le docteur LINGARD, Histoire d'Angleterre, t. Ier, chap. 2, Anglo-Saxons.

Le traducteur de cet historien fait observer que le mot de CHIULES est encore employé sur le Tyne et sur le Were. Les anciens écrivains, dit-il, l'ont traduit par vaisseaux longs et larges. Voyez BED., I, 15. — Trad., d'Alfred. — Ibid., Chron. saxone, 12. — GILDAS, chap. XXIII.

[4] Sidoine Apollinaire vivait vers la fin du Ve siècle.

M. Guizot considère le recueil des lettres de ce prélat comme le monument le plus curieux et en même temps le plus authentique des mœurs de ce temps. Histoire de la Civilisation, IIIe leçon, p. 90.

[5] SIDON., VIII, 6.

[6] LINGARD, Histoire d'Angleterre, t. Ier, chap. 2.

[7] « On pourrait placer, presque toujours à côté de la moindre assertion de Tacite sur les Germains, une assertion analogue de quelque voyageur ou historien moderne sur quelqu'une des peuplades de barbares, aujourd'hui dispersées sur la surface du globe. » (M. Guizot, Histoire de la civilisation, leçon 7, p. 225.)

[8] LINGARD, Histoire d'Angleterre, t. Ier, chap. III. — ETHELWULF, de 836 à 853.

[9] FERRERAS, Histoire générale d'Espagne, IVe partie, IXe siècle, année 844 à 845.

[10] Ou Radelgise, et Radelgario, selon Muratori.

[11] Selon quelques historiens, entre autres Muratori, Siconulfe : ce prince tenait, sous sa loi, Salerne, Capoue, Aggerenza, Conza et Amalfi.

[12] MURATORI, Ann. d'Ital., t. V, p. 8, an. 843.

[13] Histoire de L'ANONYME DE CAZIN, imprimée par Pelligrini et cité par FERRERAS, Histoire générale d'Espagne.

[14] On raconte qu'une première tentative avait été faite par les Maures, contre ce monastère fameux ; mais qu'un petit ruisseau, prodigieusement enflé par une inondation subite, arrêta leur course, ce que les moines regardèrent comme un miracle.

Sigenulfe prit soin de détromper ces bons religieux, et de leur prouver que la protection du ciel n'allait pas jusqu'à les préserver du pillage.

On fait état de 130 livres d'or et de 865 livres d'argent emportées dans différentes exactions par ce duc, en croix, couronnes, vases et autres ornements sacrés, et de 32.000 sous d'or en monnaie.

Dans ce compte n'est pas comprise une couronne d'or, ornée d'émeraudes, estimée plus de 5.000 écus d'or.

[15] N'oublions pas que, dans le dernier partage de l'empire entre les fils de Louis Ier, on avait compris expressément la ville de Rome dans le lot de Lothaire. Y aurait-il trop de témérité à présumer qu'en cette occasion, les Romains se plurent à tirer vengeance d'un acte aussi ouvertement attentatoire à leurs prétentions d'indépendance ?

[16] GIULINI, Storia di Milano, t. Ier.

[17] ANASTASE, In vita Sergii II. L'emportement avec lequel nous verrons bientôt ce jeune monarque prendre la cause de son frère de Lorraine contre Rome, semble, à la vérité, venir à l'appui de cette assertion ; mais nous remarquons que Sergius ne dit pas un mot de ces prétendus excès, dans sa hautaine allocution à Louis II.

[18] Le pape avait signifié qu'il n'admettrait pas cette armée dans Rome. Elle campa dans les environs de la cité, qu'elle dévasta, si l'on en croit Anastase.

[19] Annal., BERTIN, cité par B. B., Histoire de l'Église, ann. 844.

[20] Selon quelques historiens, ce fut à cette occasion que Lothaire fit cette célèbre et inutile ordonnance prescrivant qu'à l'avenir, pour éviter les séditions trop fréquentes à Rome, le pape ne serait plus élu par le PEUPLE, et que l'on avertirait l'empereur de la vacance du Saint-Siège.

[21] PURICELLI. — SASSI. — GIULINI. Nous relevons cette conduite d'Angilberto à dessein, quelques auteurs ayant sans fondement affirmé que ce prélat ne voulut pas, à tort ou à raison, se reconnaître en faute, qu'il sépara dès ce jour l'Église milanaise de l'Église romaine, et commença un schisme qui aurait duré deux siècles.

[22] Giulini et Muratori font observer, au sujet du couronnement de Louis dans la capitale de la chrétienté, qu'il ne résulte d'aucune relation contemporaine et authentique, que cette solennité ait été renouvelée, soit à Milan, soit à Pavie : les métropolitains de Milan élevèrent plus tard celle prétention et voulurent, eux aussi, ceindre de la couronne le front des rois de Lombardie, même après le sacre conféré par les pontifes romains. Nous les verrons, dans la suite disposer de cette couronne avant et malgré le Saint-Siège.

[23] GIULINI.

[24] ERCHEMPERTUS, Hist., cap. XVIII. — MURATORI, t. V, page 15.

[25] Il résulte d'une pièce authentique citée par Adrien de Valois, dans ses notes sur le panégyrique de Bérenger, qu'un prince du nom de Bérenger, époux d'Hellétrude, fille de l'empereur Lothaire, était, à la date de cet acte (843), depuis six ans, duc de Spoletti. « Peut-être, dit Muratori, existait-il deux duchés de Spoletti : l'un appelé proprement de Spoletti, l'autre de Camerino. Guy avait probablement le premier de ces duchés, et l'autre le second. » C'étaient deux états dans le même étal : ce qui s'est plusieurs fois reproduit dans le duché de Spoletti et dans beaucoup d'antres. Il ne faut pas confondre le prince Bérenger dont il vient d'être question avec les Bérenger, durs de Frioul, rivaux et ennemis des ducs de Spoletti.

[26] Nous traduisons ainsi sacramentum dedit, jusjurandum accepit.

Muratori traduit ces mots par : diede il segreto, prese il giuramento. Notre interprétation nous paraît pouvoir être motivée par l'assertion d'Anastase, qui dit que Louis accorda au prince de Salerne ce qu'il était venu lui demander.

[27] LECOINTE. — Les Annales de Saint-Bertin, citées par FERRERAS, ann. 844.