HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

PREMIÈRE ÉPOQUE. — LIVRE TROISIÈME

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

 

 

Complot de Compiègne. — Assemblée de Soissons. — Pénitence publique imposée à Louis-le-Débonnaire. — Barbarie de Lothaire envers le vieil empereur. — Louis recouvre le pouvoir suprême. — Repentir de Lothaire. — Sa rigueur envers ses complices. Entrevue de Lothaire et d'Angilberto. — Puissance des archevêques de Milan. — Mission d'Angilberto auprès de l'empereur Louis. — Vieille tradition sur une dent de saint Ambroise. Déclaration des évêques au sujet des actes de Compiègne et de Soissons. — Nouveaux torts de Lothaire. — Mort de Pepin, roi d'Aquitaine. — Partage de ses états. — Nouvelle prise d'armes contre l'empereur. — Mort de Louis-le-Débonnaire.

De 833 à 880.

 

Rarement l'usurpation se contente de la couronne qu'elle a ravie ; elle n'est satisfaite, si toutefois il lui est jamais donné de l'être, que lorsqu'elle peut déverser l'outrage sur, ceux qu'elle a dépouillés. Il est des triomphateurs dont la politique fera, à ceux qui ont eu la fortune contraire, plutôt grâce de la vie que de l'honneur, s'ils peuvent le ravir. Outrager le vaincu quel qu'il soit, c'est une lâcheté : Res est sacra miser ; mais quand le cri du sang s'élève entre l'oppresseur et la victime, quand c'est un fils qui foule aux pieds son bienfaiteur, son père... oh ! alors il n'y a pas de stigmate assez brûlant pour marquer le front ou charger la mémoire de l'infâme qui prodigue l'injure ou seulement qui souffre qu'on outrage !

Le jeune roi de Lombardie, Lothaire, non content d'avoir usurpé l'empire, veut humilier son père qu'il a dépouillé.

Il y avait, à cette époque, un abus introduit dans l'Église qui défendait de porter les armes et d'exercer les fonctions civiles, pendant le temps de pénitence publique. Il vint à l'esprit de Lothaire et- de ses complices, d'imposer au malheureux Louis cette peine infamante, sous le voile d'une humiliation volontaire, et de le dégrader pour toujours, en lui faisant infliger une pénitence perpétuelle. On cita l'exemple du roi visigoth déposé et soumis à cette expiation par le clergé d'Espagne, en 680[1]. « Ce fait fut rappelé, dit Voltaire[2], comme si un exemple pouvait justifier un attentat. »

Le fils parricide convoque à Compiègne un simulacre d'assemblée nationale. Les seigneurs laïques, les évêques, les abbés qui lui sont le plus aveuglément dévoués, accourent en foule pour prendre part à cette honteuse saturnale. Toutefois, au moment de consommer l'œuvre d'iniquité, le cœur allait faillir à quelques-uns, mais il se rencontra parmi les évêques un de ces génies audacieux jusqu'au cynisme, doués de ce caractère impérieux, de cette éloquence forte et entraînante qui imposent aux faibles, et font prévaloir l'illusion aux dépens de l'innocence qu'ils veulent opprimer.

Il fallait que tous les genres d'ingratitude vinssent marquer ces scènes de désordre. Ebbon, archevêque de Reims, né dans l'esclavage, joignait à un haut degré l'intrigue et les talents qui font que des hommes, quelqu'obscure que puisse être leur situation première, finissent par s'élever au-dessus de la foule et par l'éblouir, sinon pour toujours, du moins pour un temps. Louis, quand il n'était que roi d'Aquitaine, avait tiré Ebbon de la servitude et l'avait pourvu d'abbayes. Parvenu à l'empire, il confia l'important siège de Reims à ce prêtre courtisan, dont la souplesse perfide avait capté toute sa faveur, et qui, bientôt après, vendit sa fidélité à Lothaire, pour le prix sacrilège de la riche abbaye de Saint-Waast d'Arras[3].

Une partie de l'assemblée de Compiègne fut érigée en concile, sous la présidence d'Ebbon.

Le prélat factieux parvint à dissiper les terreurs des plus timides, et eut assez d'influence pour obtenir de ses lâches collègues la déposition de son bienfaiteur absent, et la condamnation de Louis à la pénitence pour le reste de ses jours.

Bientôt après, l'église de NOTRE-DAME de Soissons devint le théâtre d'un plus déplorable scandale (833). Louis était détenu dans le monastère de Saint-Médard ; Lothaire, suivi de trente évêques et d'une foule de chanoines et de seigneurs, part de Compiègne et se rend à Soissons. L'empereur Louis comparait dans l'église en présence de cette assemblée de rebelles et d'un immense concours de ce peuple que fait toujours accourir l'appât d'un supplice, quel qu'il soit. On fait étendre un cilice devant l'autel : Ebbon, qui préside à Soissons comme à Compiègne, ordonne à l'empereur d'ôter son baudrier, son épée, son manteau, et de se prosterner sous le cilice. L'amertume de cette humiliation ne paraissant pas suffisante, on contraint l'infortuné monarque à faire en public l'aveu de ses prétendus déportements ; on lui met en main un écrit qu'il lit à haute voix, et dans lequel il s'accuse de sacrilège, d'homicide, d'avoir fait marcher ses troupes en carême, et d'avoir indiqué un parlement, un jeudi saint. Louis, arrosant la terre de ses larmes, demande lui-même la pénitence publique, et reçoit l'habit de pénitent au milieu des sanglots de la multitude qui, si elle est toujours avide de spectacle, n'est pas toujours sans sympathie pour les victimes d'une injuste oppression.

Lothaire, le front serein ou plutôt radieux, jouissait de l'humiliation de son père, tandis qu'une partie des juges se repentaient déjà en secret d'avoir pris part à ces scènes odieuses. Procès-verbal fut dressé de cet acte dénaturé ; Louis, dans cette relation, monument encore existant d'audace et de lâcheté, ne reçut pas le titre d'empereur ; on l'y appelait : DOMINUS LUDIVICUS, noble homme, vénérable homme.

Lothaire espérait justifier son indigne conduite par la publication de ce procès-verbal, tissu mal ourdi d'impudents mensonges ; mais son attente fut trompée. La vérité se fit bientôt jour : on vit clair dans cette œuvre d'iniquité ; on en détesta les auteurs, et de toutes parts un cri de réprobation s'éleva contre d'aussi grands coupables. L'indignation publique s'accrut encore quand on vit Lothaire défendre hautement de publier dans tout l'empire un acte quelconque au nom de Louis comme empereur et roi, et pousser la démence au point de vouloir anéantir le passé, en cherchant à effacer même le souvenir de cette puissance qu'il venait de détruire ! En effet, toutes les fois qu'il ne pouvait éviter de mentionner Louis dans ses décrets, l'insensé affectait de ne le désigner que comme son père, et jamais comme empereur et roi ; titre que cependant, dans les mêmes actes, il prodiguait à son aïeul Charlemagne[4].

Tremblant qu'on ne lui arrachât sa proie à Soissons, Lothaire l'avait traînée à sa suite jusqu'à Aquisgrana. Là on sait bientôt les durs traitements qu'il fait subir à sa victime, l'isolement auquel il la condamne, en la privant des soins de ses plus intimes serviteurs, unique consolation que le vieux monarque demandât dans son infortune. Plus que jamais, les cœurs émus de pitié s'exaspèrent contre celui que n'a pu corriger une récente et sévère leçon, et qui, par sa hauteur impérieuse à l'égard de tous, rend son joug par trop intolérable, Ses frères, en qui le cri de la nature se fait entendre enfin, avec d'autant plus de force qu'il se mêle à la voix de l'intérêt, ses frères de Bavière et d'Aquitaine lui demandent plus d'égards et d'humanité pour le malheureux captif, à qui, tous les trois, ils doivent et le trône et la vie. Le roi de Bavière se rend lui-même auprès de l'usurpateur ; mais il en reçoit l'accueil le plus insultant. Louis et Pepin, outrés de tant d'orgueil et de barbarie, réunissent une armée formidable et se liguent contre Lothaire qui s'enfuit de la Germanie et vient à Paris avec l'empereur, son prisonnier.

La France toute entière se soulève enfin : on s'arme, on accourt de toutes parts : les évêques, les seigneurs se pressent en foule autour de leur vieux monarque, tombent à ses genoux, l'assurent, quelques-uns de leur repentir, tous de leur soumission, et remettent le sceptre dans ses mains encore chargées de fers. La clémence du monarque accueille tous les coupables repentants.

Lothaire ose prolonger un moment la révolte ; sa rage impuissante couvre de meurtres et de ruines des provinces dont l'enthousiasme, pour la restauration de l'empereur, est la plus sanglante réprobation de sa conduite ; mais, cerné de tous côtés, et prêt à mourir de famine avec son armée, il est contraint d'implorer à son tour la clémence d'un père si cruellement outragé. Louis oublie l'injure en voyant le coupable à ses pieds, et lui épargne l'aveu humiliant de ses forfaits : plus heureux de serrer dans ses bras un fils repentant que de recouvrer un empire, il se contente de le reléguer encore dans son royaume de Lombardie, avec ordre de n'en plus sortir sans son autorisation, et plus indulgent ou plus aveugle que pour la première faute de son fils, il lui rend le titre d'empereur.

Eh quoi ! se dira-t-on peut-être, pendant que ces scandales, ces rivalités, ces collisions lointaines agitaient la France, les Lombards, ces fiers et naguère si puissants dominateurs de l'Italie, ne tentèrent rien pour secouer le joug des descendants de Charlemagne !

L'ombre du grand monarque et la terreur que son nom inspirait encore, protégeaient, au milieu de toutes ces vicissitudes, l'empire que son bras puissant avait fondé. D'ailleurs les Lombards n'habitaient pas seuls le royaume de Lothaire. Les Francs, en rendant aux habitants primitifs de la haute Italie leur dignité d'hommes et de citoyens, telle du moins qu'on la comprenait dans ces temps reculés[5], les Francs, disons-nous, avaient gagné ces vieux Romains à leur cause. Les règnes de Pepin, de Bernard, et les sages décrets des premières années du règne de Lothaire, n'avaient fait que fortifier cette sympathie. Quant aux édits de ce dernier prince qui auraient pu refroidir les esprits, nous les avons vus amendés ou réformés par l'influence de Louis-le-Débonnaire.

Il ne devait donc rester en Italie que peu ou point de partisans de la cause lombarde, hormis quelques vieux lombards entêtés et demeurés hostiles au nouveau régime, mais trop impuissants pour remuer, pour agiter des masses qui se maintinrent dans le calme.

Nous pourrions sans doute trouver une cause encore à cette attitude pacifique, dans la précaution prise par les rois francs, de conduire à la guerre l'élite des populations vaincues, et de s'assurer ainsi, pendant leur absence, de la fidélité ou du moins de la soumission de ces contrées. Or, en cette occasion, Lothaire ne s'était pas fait faute d'une telle garantie, tant par ce motif de prudence, que pour plus sûrement arriver à ses fins parricides par le déploiement d'une force armée imposante.

Enfin, nous répèterons que, dans ce moment suprême, le coup porté au cœur de l'empire, engourdissait, paralysait les forces vitales des diverses parties de ce vaste corps. Partout on attendait avec stupeur l'issue du grand drame de Compiègne et de Soissons... Souvent une attente mêlée de trop d'anxiété suspend toutes les facultés de l'homme, tout jusqu'au sentiment de son être ; il en est de même pour les peuples.

Selon quelques auteurs, Lothaire, à peine de retour en Lombardie, se serait hâté de renvoyer à son père l'impératrice Judith, retenue, par ses ordres, prisonnière à Tor toue. D'autres historiens racontent au contraire, qu'à la nouvelle de la restauration de Louis, Rataldo, évêque de Vérone, et quelques autres seigneurs, envoyèrent à Tortone des agents sûrs et adroits qui parvinrent à délivrer Judith et à la ramener en France avant même que Lothaire fût de retour en Lombardie.

Le jeune prince, abattu par les revers, montra le plus grand repentir de sa faute qu'il rejeta sur de coupables conseillers, dont quelques-uns furent envoyés en exil et d'autres punis de mort. Il fut plus rigoureux pour ses complices que Louis ne l'avait été pour ses oppresseurs et ses geôliers.

Mais voici venir l'historien Andrea, avec un de ces récits des anciens temps qu'il est toujours bon de recueillir au passage pour mieux apprécier ce passé si loin de nous.

Andrea raconte que le jeune roi de Lombardie, croyant avoir surtout à se plaindre des conseils d'Angilberto, archevêque de Milan, mais n'osant sévir avec violence contre ce puissant prélat, lui envoya quelques illustres personnages de sa cour, avec la promesse du pardon, et l'ordre de comparaître devant lui.

Angilberto, se trouvant en présence de Lothaire, le salua avec quelques paroles de respect et en inclinant la tête. Lothaire voulait qu'il posât un genou à terre ; mais, ajoute le prêtre Andrea, Angilberto s'y refusa par respect pour la dignité ecclésiastique : propter reverentiam et honorem ecclesiarum.

« Tu agis, dit alors le roi, comme si tu étais saint Ambroise. »

— « Je ne suis pas saint Ambroise, répondit Angilberto, et tu n'es pas Dieu, le Seigneur. » Non ego sanctus Ambrosius, nec tu Dominus Deus. Lothaire resta un moment interdit et sans réplique à cette réponse hardie du prélat.

L'orgueilleuse attitude, les paroles austères d'Angilberto, en présence d'un prince aussi hautain que violent, auraient lieu de surprendre, et ont besoin d'être expliquées par une courte digression.

Depuis longtemps, les archevêques de Milan étaient comptés parmi les plus puissants prélats de la chrétienté. Ils présidaient la diète[6] qui se composait des évêques et des grands du royaume : cette prérogative avait été la principale origine de leur influence, qui allait toujours s'agrandissant à mesure que la diète devenait elle-même plus puissante ; elle le devint au point de s'arroger souvent par la suite, à la mort d'un roi de Lombardie, le droit de pourvoir à la vacance du trône.

Quelquefois même, nous le verrons bientôt, l'autorité du métropolitain de Milan osa se montrer indépendante et presque rivale de Rome.

« Milan, dit le comte Verry, avait été la résidence de plusieurs Césars et considérée comme la première ville de l'Italie après Rome. Elle fut ravagée par les Huns et par les Goths, changée en un monceau de ruines, et réduite à perdre quelque temps le titre de la capitale de la haute Italie : eh bien, au milieu de ces désordres et de tant de ruines, l'autorité du métropolitain de Milan resta seule debout, ne reçut aucune atteinte et alla toujours grandissant. » On conçoit que tant de puissance, jointe au caractère grave et impérieux d'Angilberto, dut maîtriser l'humeur fantasque et irritable d'un prince humilié par de récentes disgrâces, et bourrelé par la conscience de ne les avoir que trop méritées. Aussi, si l'on en croit Andrea, Lothaire, pour réponse au fier langage d'Angilberto, se borna-t-il à lui dire : « Allez auprès de mon père dont vous m'avez attiré le courroux, et faites-moi rentrer dans ses bonnes grâces. » ITE ad genitorem meum cujus odium me FECISTIS habere : REDUCITE me ad pristinam gratiam[7]. Angilberto s'empressa d partir pour la France, sans rien objecter au reproche de Lothaire, ce qui ferait supposer que le reproche était fondé. Il est possible que les mêmes motifs qui portèrent l'archevêque Anselmo à approuver la rébellion du roi Bernard, aient rendu Angilberto plus qu'indulgent pour celle de Lothaire ; seulement la conduite du dernier de ces métropolitains aurait été plus circonspecte et plus prudente.

Il fallait, en effet, qu'il y eût bien de la prudence et de l'adresse dans le caractère d'Angilberto pour que le jeune empereur osât le députer auprès de son père dans une circonstance aussi délicate, surtout pour ceux qui avaient été les conseillers ou les approbateurs de la révolte.

Lothaire avait à craindre que son père, trop justement irrité malgré le pardon dont il avait couvert ses fautes, ne se bornât à lui laisser le titre d'empereur avec la seule partie de l'Italie qu'il gouvernait déjà, et qu'il ne partageât le reste de l'empire entre ses autres enfants ; le jeune empereur avait donc un grand intérêt à rentrer complètement dans ses bonnes grâces.

La mission d'Angilberto ne fut pas sans heureux résultat. Voici comment Andrea continue son récit :

L'empereur Louis fit le plus bienveillant accueil au métropolitain de Milan et l'invita à dîner. « Bon archevêque, lui dit-il après le repas, comment l'homme doit-il traiter son ennemi ? » Angilberto, s'inspirant des paroles de Jésus-Christ, répondit : « Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous font du mal.

— « Et si je ne suivais pas ce précepte ? dit l'empereur.

— « Si vous n'agissez pas ainsi, reprit vivement l'archevêque, et si vous nourrissez des sentimens de haine jusqu'au lit de mort, vous n'aurez pas le paradis.

— « Faites en sorte, répliqua aussitôt l'empereur, de bien soutenir cette assertion. »

Le lendemain, une assemblée des hommes les plus doctes de la capitale fut convoquée à la cour pour assister à cette conférence.

« Étrange conférence pour un pays chrétien, s'écrie le comte Giulini : la religion catholique devait être bien mal enseignée et bien mal connue en France à cette époque, puisqu'on y mettait en question une doctrine évangélique si claire, si incontestable, et qui forme la base et le vrai caractère du christianisme[8]. »

Angilberto, continue Andrea, eut peu de peine à établir la vérité de ses paroles ; personne n'osa répondre à ses arguments. Louis, reconnaissant son erreur et posant ses mains à terre, en demanda pardon à Dieu et rendit toute son affection à son fils repentant.

Certes, les outrages de Compiègne, de Soissons, d'Aquisgrana, ne pouvaient rencontrer un vengeur de meilleure composition : il est vrai que la victime était un père, et que ce père outragé était Louis Ier, Louis-le-Débonnaire !

Angilberto, heureux du succès de sa pacifique mission, retourna en Lombardie, où, après avoir calmé les inquiétudes de Lothaire, il prit la sage résolution de laisser les choses du siècle pour ne plus s'occuper que de ses devoirs d'évêque. Il fonda de nouveaux monastères, rétablit, releva les anciens qui périssaient par l'oubli ou l'inobservance des règles monastiques, et notamment la célèbre abbaye de Saint-Ambroise, objet, depuis bien des siècles, de la vénération des Milanais.

Qu'on nous pardonne à ce propos une nouvelle halte en dehors de la gravité de l'histoire. Nous ne pouvons résister à la tentation de reproduire une de ces vieilles traditions où se caractérisent et se reflètent si bien l'esprit et les crédules superstitions d'une époque.

Le bel autel de l'église de St-Ambroise (à Milan) est dû à Angilberto : quatre colonnes de porphyre, s'élevant aux quatre angles, soutiennent la voûte qui le recouvre. Les bases de ces colonnes sont posées à deux brasses au-dessous des dalles, sur lesquelles Angilberto éleva l'autel ; ce qui fait penser que cet autel était primitivement plus bas et qu'il fut exhaussé ; on ne sait qui ordonna cet exhaussement. Les écrivains Fiamma et Puricelli l'attribuent à Angilberto, se fondant sur l'ancienne tradition que voici, et à laquelle Fiamma ajoute grande foi :

On raconte qu'Angilberto, ayant pris une dent de la bouche de saint Ambroise, dont les restes reposaient sous l'autel de la basilique, la portait fixée dans un anneau. Un jour, c'était le dimanche des Rameaux, la procession qui se faisait annuellement pour cette solennité, cheminait de l'église de San-Lorenzo vers celle de Saint- Ambroise. L'archevêque s'aperçut tout à coup que sa bague n'avait plus la sainte relique ; toutes les recherches pour la retrouver furent vaines. Grande était l'affliction du saint prélat quand il vit venir à lui une vieille femme qui lui dit : « Il ne faut pas, mon bon seigneur, chercher la dent de saint Ambroise à une autre place que celle où elle a été prise. »

Le prélat, interdit un moment, se prend bientôt à sourire du propos mystérieux de la vieille femme, et hochant la tête en signe de dérision, continue superbement sa marche vers la vieille basilique. Chemin faisant, sa mémoire est en défaut pour lui fournir un indice quelconque qui l'aide à retrouver le précieux trésor égaré... La procession finie, les vêpres dites, la bénédiction donnée, et l'enceinte sacrée rendue à son imposante et silencieuse solitude, le bon archevêque, que poursuit le souvenir de la mystérieuse rencontre, se fait, sous le prétexte d'un pieux devoir, ouvrir le cercueil du bienheureux Ambroise : quelle n'est pas sa surprise, quel saisissement n'éprouve-t-il pas, quand son œil aperçoit dans la bouche entr'ouverte du saint cadavre, la dent qu'un religieux larcin avait mise en son pouvoir, et que la tombe a ressaisie comme une de ses proies qu'on a profanées.

La même tradition ajoute que l'archevêque, pour éviter à l'avenir toute profanation de cette nature sur la sainte dépouille, la fit ensevelir à une grande profondeur dans la terre ; que, pour plus de sûreté, le terrain qui la recouvrait fut exhaussé, et que, par ses ordres, l'architecte Wolvinus éleva sur cet exhaussement l'autel qui se voit encore de nos jours.

Tandis que, comme pour expier la faute d'avoir pris part aux déplorables querelles qui venaient d'agiter l'empire, Angilberto se retirait de la scène politique et vouait les restes de sa vie aux seuls soins spirituels que lui imposait son sacré ministère, le clergé de France cherchait de son côté à réparer avec éclat le scandale qu'avaient donné plusieurs de ses membres. Tous les évêques, dans un concile convoqué par l'empereur Louis, déclarèrent solennellement que la déposition de leur souverain avait été un acte d'iniquité et de rébellion, ajoutant que la puissance ecclésiastique et la puissance séculière avaient chacune leur sphère distincte. « Nous estimons, dirent-ils en s'adressant à l'empereur, que le seul moyen d'écarter les désordres est que, maintenant religieusement les évêques dans la jouissance de tout le pouvoir spirituel que Jésus-Christ leur a donné, vous usiez de tout celui que vous tenez de Dieu dans l'ordre politique[9]. »

Les évêques les plus coupables et qui avaient cherché un refuge en Italie à la cour de Lothaire, rassurés par la clémence de l'empereur, vinrent abjurer publiquement leur erreur dans ce concile. Ebbon fut déposé[10] ; monté sur l'ambon, au milieu d'une messe solennelle où l'on couronna de nouveau Louis, il fut contraint de lire au peuple tous les écrits des évêques pour la justification et le rétablissement du monarque.

On le voit, si le clergé de France, ou plutôt si quelques membres les plus ambitieux de ce clergé fameux, se laissèrent un moment entrainer par le funeste précédent dont le roi Wamba avait été victime, moins imprudents que les évêques d'Espagne, ils s'efforcèrent au moins de réparer, presqu'aussitôt l'avoir commise, la faute grave dont le récit remplit une des pages les plus tristes de nos annales.

La santé de l'empereur Louis commençait à donner des inquiétudes. L'impératrice Judith, prévoyant que l'empire tomberait bientôt aux mains de Lothaire, s'efforça de calmer le ressentiment que ce prince devait nourrir contre elle et son jeune fils ; elle envoya à la cour de Lombardie des ambassadeurs choisis parmi les plus illustres personnages de France ; l'une de ces ambassades avait pour chef Walla[11], abbé de Bobbio, que Lothaire avait affectionné ; mais la part que cet homme illustre avait prise à la restauration de son vieux maître qui en avait fait depuis un de ses plus intimes conseillers, rendait ce choix inopportun et malencontreux ; aussi toutes ces négociations furent-elles vaines, et le jeune monarque irrité déclara qu'il ne se croyait même pas tenu à observer les anciennes promesses qu'il avait faites à son père[12].

Déjà, et même peu de temps après le pardon sans réserve qu'avait fait obtenir Angilberto, le roi de Lombardie, enhardi par l'infatigable indulgence de l'empereur Louis, s'était montré infidèle à ses engagements et avait osé, dès l'année 834[13], ne plus mentionner le nom de l'empereur Louis dans ses décrets et ses diplômes. On se rappelle que, pour complaire au Saint-Siège, Lothaire avait d'abord, avec l'agrément de l'empereur, daté son règne de l'époque de son couronnement à Rome, en 823 ; mais quelques différents s'étant élevés entre le pape et le jeune monarque, ce prince, de sa seule autorité, avançant cette date de cinq ans, l'avait fait remonter à l'année 818, époque de la mort de l'infortuné Bernard, comptant ainsi pour rien l'acte de munificence paternelle qui lui avait concédé le royaume de Lombardie, et qui ne datait que de l'année 821.

Une nouvelle rupture entre l'empereur Louis et Lothaire était éminente. Le vieux monarque, poussé par l'ambitieuse Judith, va, par une dernière imprudence, la rendre inévitable, en ajoutant de nouvelles provinces aux possessions du jeune Charles qu'il crée roi de Neustrie. Louis de Bavière, jaloux des préférences paternelles dont le jeune Charles est constamment l'objet, propose aussitôt au roi de Lombardie de recourir aux armes et de réunir de nouveau leurs forces. Lothaire était au moment d'embrasser ce parti, quand la mort de Pepin, roi d'Aquitaine, vint changer inopinément la face des choses.

Cette fois, les habiles intrigues de Judith triomphent du mécontentement de Lothaire. Louis, sous l'inspiration de l'impératrice, fait un nouveau partage de ses États. Par cet acte les fils de Pepin sont frustrés de leurs droits héréditaires.

On n'enlève rien aux États de Louis de Bavière, mais rien non plus n'y est ajouté.

Le reste de l'empire est partagé entre Lothaire et le jeune Charles. La Meuse sert de limite aux deux royaumes, et l'on tire, depuis sa source, une ligne jusqu'au Rhône par le comté de Bourgogne. Les possessions de Charles se trouvent enfermées entre la Meuse, le pays des Suisses, le Rhône et l'Océan ; on y ajoute ce que la France possède au-delà des Pyrénées.

Lothaire prend l'autre moitié, à l'exception de la Bavière[14], et continue à résider en Lombardie[15].

Le partage du royaume de Pepin entre Lothaire et Charles ne pouvait que faire éclater de nouvelles guerres. D'un côté, Louis, roi des Bavarois, mécontent de n'y avoir eu aucune part, marche contre son père à la tête d'une nombreuse armée. De l'autre, les deux fils de Pepin, dont l'aîné a été proclamé successeur de son père par les peuples d'Aquitaine, prennent aussi les armes contre leur aïeul. L'empereur court à la rencontre des Bavarois ; mais, attaqué à son départ d'une fluxion de poitrine, il perd entièrement ses forces en route, et est réduit à camper dans une île des environs de Mayence.

Le 5 mai de l'année 840 avait été marqué par une éclipse si forte, si complète, que presque toutes les étoiles, selon les historiens de l'époque, étaient devenues visibles. L'ignorance des temps avait trouvé dans ce phénomène une cause d'effroi et le présage de la mort prochaine de l'empereur Louis. Ce qui devait surtout faire pressentir cette fin, dit Giulini, c'étaient l'âge avancé de l'empereur, ses infirmités et les chagrins toujours renaissants que lui suscitait la parricide ambition de ses fils.

Louis-le-Débonnaire mourut, le 20 juin 840, dans la soixante-quatrième année de son âge et la vingt-septième de son empire.

Près d'expirer et pressé par ses courtisans de pardonner à Louis de Bavière : « Hélas, dit le vieil empereur d'une voix expirante, l'ingrat a semé mes derniers jours d'alarmes et de malheurs : je lui pardonne ; puisse le ciel lui pardonner de même ! »

Il ordonna à un de ses officiers de porter à Lothaire, aussitôt après sa mort, une couronne, une épée et un sceptre d'or enrichi de pierreries ; c'était le déclarer son successeur à l'empire que de lui adresser ces insignes ; mais il ne lui faisait ces présents qu'à condition qu'il maintiendrait Charles dans la possession des États qu'il lui avait donnés.

Louis avait promis à son père affection et indulgence pour ses frères, ses sœurs et ses neveux ; nous avons vu le cas qu'il avait fait de cet engagement solennel : quel respect devait-il attendre pour ses dernières volontés de la part de Lothaire, de ce fils tant de fois rebelle ?

Des princes pusillanimes, comme Louis-le-Débonnaire, sont, plus que les conquérants, des fléaux pour leur peuple. Impuissants de leur nature à fonder autour d'eux l'ordre, ce premier besoin de tout gouvernement, ils sont eux-mêmes une cause incessante de perturbations. Une politique incertaine et chancelante dans sa marche, de l'incohérence dans les actes, des rigueurs excessives, suites et conséquences de faiblesses non moins extrêmes, des démarches hardies rendues imprudentes par une déplorable insuffisance à les soutenir[16], des fautes engendrant, pour réparation, des fautes plus graves et aboutissant à des repentirs sans dignité et à de dégradantes humiliations : tel est le triste spectacle qu'offre le passage sur le trône de presque tous ces fantômes de rois dont on ose à peine déplorer les infortunes privées, tant ils attirent de calamités publiques.

On a dit de Louis Ier qu'il fut le bienfaiteur et la victime du clergé. On lui reproche avec plus ou moins de fondement d'avoir poussé la faiblesse à l'égard des papes, au point de souffrir qu'ils prissent possession du souverain pontificat sans attendre sa confirmation ; sur quoi Pasquier fait la remarque suivante :

« Les Italiens, qui, en s'agrandissant par l'effet de nos dépouilles, ne furent chiches de belles paroles, voulurent attribuer ceci à une piété, et pour cette cause l'honorèrent du mot latin pius[17], et les sages mondains de notre France, l'imputant à un manque de faute et de courage, l'appelèrent le Débonnaire, couvrant la pusillanimité du nom de débonnaireté. Sur ce propos, il me souvient que le roi Henri III disait, en ses communs devis, qu'on ne lui pouvait faire un plus grand dépit que de le nommer le Débonnaire, parce que cette parole impliquait sous soi je ne sais quoi du sot. »

« Henri III avait raison, dit le président Hénault, de craindre ce reproche : le malheur de ces deux princes a été de s'être trouvés dans des temps où le courage d'esprit leur eût été plus nécessaire que les autres qualités qui les rendaient estimables[18]. »

 

 

 



[1] On déposa Wamba pour couronner l'ambitieux Erwige, sous prétexte que le vieux souverain était devenu imbécile. Plus tard, Wamba ayant recouvré la raison, que lui avait momentanément ravie une boisson préparée à cette fin, dit-on, par Erwige (FERRERAS, Hist. d'Esp., IIIe part., siècle VII), les évêques, réunis en concile à Tolède, persistèrent dans leur rébellion et adhérèrent de nouveau à l'usurpation d'Erwige qui, de son côté, reconnut leur être redevable de la couronne.

[2] Histoire générale, chap. XIX.

[3] PLOD., liv. II, chap. XX. — Cité dans l'Histoire de l'Église, par B.-B., t. IV, page 349.

[4] Giulini cite, à l'appui de cette observation, un diplôme expédié d'Aquisgrana par Lothaire, en faveur d'un évêque d'Arezzo. Ce même historien ajoute, toutefois, qu'on maintint dans les chartes milanaises l'ancien usage de nommer l'un et l'autre empereur, et de désigner la date de l'un et l'autre règne ; sans doute, parce que l'usurpation eut à peine le temps de jouir de son criminel succès, et que le triomphe du bon droit dut, dans ces contrées éloignées, s'apprendre presqu'en même temps que le succès de la révolte.

[5] On comprend notre pensée : toutes les classes d'habitants ne furent pas et ne purent être admises alors à jouir de ce grand bienfait. La question de l'abolition de la servitude n'était, certes, pas encore parvenue à l'état de théorie, à une époque si rapprochée du berceau de la féodalité. Mais du moins il fut donné aux princes Francs, souverains de la Lombardie, de porter, par des décrets protecteurs, quelque adoucissement à la triste condition des serfs.

[6] Tout porte à croire que cette célèbre diète tenait ses séances dans le chœur de la basilique de Saint-Ambroise, à Milan.

On n'est point fixé sur le nombre exact des suffragants dont elle se composait*. Il est à présumer qu'on en comptait plus de vingt-quatre. On cite notamment les évêques de Vercelli, Novara, Lodi, Tortona, Asti, Turin, Aosta, Acqui, Gênes, Brescia, Bergame, Crémone, Vintimille, Savone, Albenga, Pavie, Plaisance, Côme, Coire, Ivrée, Alba (Comte VERRY, Storia di Milano, t. Ier, p. 76).

On sait que la juridiction ecclésiastique était basée sur la circonscription administrative et politique ; le grand nombre des suffragants de la métropole de Milan sert d'argument à plusieurs écrivains milanais, pour établir que Milan, dès le IVe siècle, dut être une ville d'une haute importance, et que sa décadence, comme première ville de l'Italie septentrionale, ne fut qu'accidentelle et momentanée.

Nous avons dit qu'en Lombardie les évêques étaient élus par le clergé de leur cité et le peuple, sauf quelques exceptions rares qui ne furent que des abus de l'autorité des rois. Ces excès de pouvoir donnèrent lieu à de constantes plaintes qui ne firent que mieux établir la règle et qui amenèrent la décision du concile de 869.

A Milan, les premiers ecclésiastiques qui concouraient à l'élection de l'archevêque s'appelaient les cardinaux de la sainte église de Milan.

« L'évêque suffragant, dit le comte Verry, dépendait du métropolitain de qui il avait reçu l'ordination. Le métropolitain était consacré par ses évêques suffragants. Le pape n'avait d'autre droit, dans ces élections, que d'autoriser l'ordination de l'élu ; droit que le clergé milanais sut éluder bientôt, en n'attendant même plus, pour cette consécration, la permission du Saint-Siège. »

* La partie du territoire occupée par les suffragants de l'évêque de Milan, dit Muratori (Annal. d'Ital., anno 794, t. IV, p. 300), s'appelait Liguria ; celle appelée par les suffragants de l'archevêque de Ravenne, Emilia ; le reste de l'Italie, savoir : les évêchés de Toscane, de Spoletti et d'autres cités italiennes, s'appelait Hespéria. — Les Lombards divisaient aussi en deux grandes portions les provinces soumises à leur puissance. La partie orientale de la Lombardie composée de la Vénitie et du Frioul s'appelait AUSTRIA, et la partie occidentale, NEUSTRIA.

[7] Ces expressions, comme l'observe Giulini, font voir que vers le milieu du IXe siècle, ou du moins dans le temps où vivait Andrea qui les rapporte, ou employait déjà quelquefois en latin le pluriel en parlant à une seule personne, usage inconnu chez les Grecs, aussi bien que dit temps de la bonne latinité, et qui s'est introduit dans la plupart des langues et des idiomes modernes.

[8] Il est à croire, si le fait est exact, que Louis provoqua cette conférence moins pour éclaircir un doute que pour fournir à Angilberto l'occasion de développer, dans une dissertation publique, son talent oratoire.

[9] Histoire de l'Église, par B.-B., t. IV, page 353, année 835.

[10] On lit, dans l'Histoire de la Civilisation, par M. GUIZOT, t. II, leçon XXVIII, page 341 : « Le siège de Reims était vacant (en 845) depuis neuf ans, par suite de la déposition de l'archevêque Ebbon, affaire compliquée et obscure, DANS LE DÉTAIL QIJELLE JE N'ENTRERAI PAS. »

[11] Histoire de l'Église, par B.-B., année 836.

[12] GIULINI, Storia di Milano, lib. IV.

[13] GIULINI, t. Ier.

[14] PUFFENDORFF, Introd. à l'Histoire de l'Univ., t. V. — Empire d'Allemagne.

[15] Giulini dit que ce fut dans cette même année (838) que Lothaire eut un fils à qui, pour flatter le vieil empereur, il donna le nom de Louis, et que son aïeul, comme témoignage de satisfaction, nomma, le jour même de sa naissance, roi de Lombardie. Ce fils naquit en 822 : nous ne contestons pas le reste de l'assertion de Giulini. Il est dit, dans l'épitaphe de ce fils de Lothaire, qui depuis fut le bienfaiteur de l'Italie sous le nom de Louis II, qu'il ne vécut pas un seul jour sans être roi.

[16] « Il n'y a rien de pire que les mesures folles prises par les hommes faibles. » M. DE BONALD.

[17] Les historiens d'Italie, entre autres Giulini et Muratori, n'appellent cet empereur que Ludovico Pio.

L'historien espagnol Ferreras le désigne sous le même surnom.

[18] Abrégé chronologique de l'Histoire de France : événements remarquables sous Louis Ier.