Rapprochements
historiques. — Charles — Louis XVI. — 830. — 1830. — Fautes de
Louis-le-Débonnaire. — Sujets de plainte de Lothaire contre l'empereur. —
Premiers ferments de sédition. — Le comte Bernard. — La révolte éclate. — On
dépose l'empereur. — Judith est forcée à prendre le voile. — Lothaire fait
regretter l'empereur déchu. — Le moine Gondebaud. — Scène de Nimègue. — Louis
ressaisit l'autorité. — Nouvelle prise d'armes. — Le pape Grégoire dans les
deux camps. — Détection dans les troupes impériales. — Seconde déposition de
Louis. — Partage de l'empire entre ses enfants. — Repentir de Walla.
De 824 à 833.
« L'histoire,
écrivait en 1820 M. de Chateaubriand[1], a fait, dans tous les siècles,
de tristes rapprochements qui ne prouvent rien, sinon la ressemblance des
adversités parmi les hommes. « Lorsqu'Henri
IV fut assassiné, on fit d'étranges calculs sur le nombre 14. « On
observa entr'autres, qu'il était né le 14 décembre ; qu'il avait gagné la
bataille d'Ivry le 14 mars. . . . . . . . . . . . . . . . « Qu'il
avait été tué le 14 mai ; que Ravaillac avait été exécuté 14 jours après la
mort du roi. . . . . . . . . . . . . . . . « Monseigneur
le duc de Berry, dernier prince des Bourbons, dans la ligne directe, ajoute
le grand écrivain, fut tué d'un coup de couteau comme le premier roi Bourbon.
Il expira le 14 février 1820, comme son aïeul le 14 mai 1610. Il était rentré
en France le 13 avril 1814 ; le poignard de Louvel le frappa le 13 février
1820. « Le
premier Condé avait été assassiné d'un coup de pistolet ; le dernier Condé a
été fusillé. » Quelques
années encore, et l'illustre publiciste aurait pu compléter ces
rapprochements, en nous disant comment finit le père de ce dernier des
Condés. Voici
un autre jeu de la destinée : un étranger se présente en Angleterre pour
proposer d'assassiner Bonaparte. Qui repousse le premier l'idée de cet
attentat ? Le grand-père du duc d'Enghien. Il
n'est peut-être pas toujours exact de dire que les rapprochements dans
l'histoire des peuples ne prouvent rien... Qu'on remonte au début de l'ère
constitutionnelle de l'Angleterre et de la France. Qu'on lise le procès des
deux monarques martyrs. Si la tête
de Charles Ier n'était pas tombée à Londres sous la hache du bourreau, le
sang de Louis XVI n'eût peut-être pas rougi l'échafaud à Paris. Les deux
révolutions ont voulu chacune, pour marchepied, une tête de roi. L'expulsion
de Jacques II, second roi Stuart après la restauration, a préparé peut-être,
pour ceux qui cherchent dans le passé des exemples plus ou moins heureux à
imiter, l'exil de Charles X, second roi Bourbon après la chute de Bonaparte. La
destinée bornera-t-elle à ces tristes rapprochements la ressemblance des
adversités dans ces deux maisons royales ? Épargnera-t-elle au dernier fils
de Louis XIV les infortunes du dernier des Stuarts ? L'avenir a de profonds
mystères pour tous, et toujours il se joue des prévisions humaines. Cromwell
et Napoléon, ces deux géants parmi les hommes, n'avaient-ils pas rêvé la
souveraine puissance pour leurs fils ? Parmi
les rapprochements de date les plus singuliers de l'histoire, l'événement de
1830, répondant, comme un écho terrible, après mille ans, aux déplorables
scènes qui marquèrent l'année 830, sous Louis-le-Débonnaire, n'est pas un des
moins étranges jeux de la fortune. Le
hasard peut amener dans les faits d'inexplicables rapprochements de dates ;
mais souvent aussi la logique produit, dans les événemens, de singulières
similitudes. Celles-ci, la réflexion peut quelquefois les pressentir, et la
saine raison sait toujours s'en rendre compte. Le
principe féodal, qui avait poussé au trône Pepin-le-Bref, devait, sous un
prince faible, conduire logiquement à l'explosion de 830. De même 1830 ne
fut, sous un autre prince faible, que la conséquence logique des victoires
antérieures des masses populaires sur la royauté. Ajoutons que 1830 eut aussi
son germe dans la charte de 1814, considérée moins comme un octroi
spontanément émané de la couronne, que comme une laborieuse conquête de la
démocratie. Ici,
les détails partiels propres aux diverses provinces formant l'ensemble du
vaste empire d'Occident, s'effacent et disparaissent devant la formidable
crise qui va absorber toutes les préoccupations, où vont se fondre tous les
intérêts, et devant laquelle la vie de chaque parcelle du grand empire semble
être en suspens, parce que le mal est au sommet de l'édifice, parce qu'il y a
ébranlement dans la base, parce que le cœur même de l'empire est attaqué. Cette
crise prend un intérêt de plus pour la Lombardie, par suite du rôle,
malheureusement trop en relief, qu'est appelé à y jouer son jeune souverain. Le vice
d'origine, que nous venons de signaler comme entachant la royauté des
carlovingiens, ne fut pas la seule cause des troubles qui furent si prompts à
éclater sous cette dynastie. La main
qui avait élevé à son plus haut point la puissance carlovingienne, en avait,
sans le vouloir, préparé les embarras et la ruine. Charlemagne, en morcelant
l'empire qu'il s'était créé et en le partageant entre ses fils, avait fécondé
le germe des tristes dissensions dont Bernard et après lui,
Louis-le-Débonnaire, furent les premières victimes. La spoliation des fils de
son frère Carloman n'avait-elle pas été aussi un triste exemple laissé par
Charlemagne à sa descendance ? De leur côté, les évêques, dont le concours
pour consolider le nouvel établissement dynastique, avait été acheté par la
concession d'envahissantes prérogatives et des richesses immenses, n'avaient
attendu que la mort du grand fondateur, pour prétendre à rivaliser
d'influence et d'éclat avec la couronne, et même à devenir l'arbitre du sort
des rois. Enfin, la nature même de la succession au trône, qui n'était
nettement ni élective, ni héréditaire, en ce qu'elle laissait flottants[2] le droit paternel, le droit des
héritiers et les droits de la nation, ne pouvait que jeter la confusion au
milieu de tant de germes et de causes de discordes. Le
successeur de Charlemagne vint, par ses fautes, ajouter aux embarras et aux
périls de cette déplorable situation. D'abord
Louis, ce prince appelé plus tard, le Débonnaire, Louis, que de brillants
exploits avaient illustré comme roi d'Aquitaine, ensanglanta les marches du
trône impérial en y montant. Il avait promis par serment à son père, le jour
de son couronnement, et puis, à l'heure suprême du grand monarque, d'avoir
pour ses sœurs, ses frères, ses neveux, une clémence sans bornes, indeficientem
misericordiam. Ses
sœurs, donnant lieu à quelque blâme par leur inconduite, il punit ces
désordres domestiques par un éclat déshonorant et dans le sang de leurs
complices. Bernard,
outragé comme roi par Louis, mais rebelle envers son oncle comme vassal et
sujet, vient, repentant de sa faute, implorer la clémence de l'empereur :
Louis fait crever les yeux à cet infortuné neveu, qui meurt, peu de jours
après, dans les plus affreuses tortures. Ce
n'est pas tout, Louis fait tondre et enfermer dans un cloître trois de ses
frères, par la crainte qu'un jour le sang de Charlemagne, trop respecté en
eux, ne suscite des révoltes. Ces cruautés, cette violation des droits du
sang et des promesses les plus solennelles révoltent tous les esprits. Bientôt
la noblesse lui fait ombrage : il lui retire ses emplois ; il appelle auprès
de lui des étrangers ; il élève des gens de néant, dont la cupidité lui
arrache tous les biens fiscaux, au détriment de l'État ; enfin il indispose
le clergé par des règlements rigides. Ce
prince, qui cependant ne manque ni de vertus ni de quelque lumière, mais que
pousse à l'injustice la secrète ambition de sa première épouse, à la cruauté
l'excès même de sa faiblesse, à un rigorisme inopportun l'excès du zèle
religieux, ce malheureux prince ajoute une nouvelle faute à celles qu'il veut
réparer. Il s'était déjà attiré la haine, il assume le mépris sur sa tête,
par l'expiation publique et solennelle d'Attigny. L'homme
se relève par le repentir et l'aveu public de ses fautes ; mais quand le
front qui s'humilie porte le diadème, une expiation, sans dignité comme sans
réserve devant ses propres sujets, ôte au roi repentant le mérite de
l'humilité et ne lui laisse que le poids de la royauté qu'il dégrade. Oncle
et frère barbare, novateur imprudent dans les choses touchant de trop près
aux intérêts de la noblesse et du clergé, il ne reste plus à ce monarque que
de froisser et de s'aliéner le cœur de ses enfants qu'il aime avec trop de
faiblesse. Le
projet avorté d'abdication, en éveillant des ambitions qui ne devaient pas
être de sitôt satisfaites, fut le premier germe de ces mécontentements qui
aboutirent à de si fatales collisions entre les enfants et le père. Trop
souvent des espérances déçues se changent en griefs contre celui qui, les ayant
fait naître, ne les a pas réalisées. L'homme, ainsi trompé dans ses vœux, ne
voit plus qu'un droit lésé dans chacun de ses mécomptes. Lothaire
fut, de tous les fils de Louis, celui qui dut souffrir le plus du brusque
changement survenu dans les projets de l'empereur ; et l'on doit penser
qu'avec une nature comme la sienne, ce ne fut pas, sans un vif sentiment
d'amertume, qu'il échangea cette puissance impériale qu'il se croyait si près
d'atteindre, contre la modeste couronne de Lombardie. Toutefois, nous l'avons
vu, grâce au concours de Walla, marquer les premières années de son règne
dans la Péninsule par des actes méritoires et par la publication de décrets
aussi sages qu'utiles. Mais la sagesse de Walla ne devait pas toujours
éclairer de sa lumière la voie difficile qu'avait à parcourir le jeune
monarque : tout devint ténèbres, tout devint obstacle et péril pour Lothaire,
dès que lui manqua, dans sa marche, le flambeau de ce guide qui, du reste,
devait, lui aussi, bientôt avoir ses jours d'erreur et de repentir. Louis
n'eut donc d'abord qu'à s'applaudir, aussi bien que la Lombardie, de la
pensée qui avait fait confier à Lothaire le gouvernement de ce royaume ; mais
l'heure du blâme et du regret ne se fit pas longtemps attendre. A des
décrets, qui avaient eu l'entière approbation de la cour d'Aquisgrana,
succédèrent bientôt en Lombardie des mesures que réprouvait ou la sagesse ou
la prudence, et que l'empereur Louis refusa de sanctionner. Lothaire
ayant publié, entr'autres règlements, un édit qui ordonnait la destruction
des églises reconnues inutiles ou qui ne seraient pas dotées et entretenues
par les habitants, plusieurs hommes irréligieux en avaient profité pour
donner une interprétation, forcée à cette disposition royale, et pour
commettre des désordres : l'empereur Louis crut devoir, pour arrêter le mal,
révoquer, ou au moins obliger Lothaire à modifier, par des dispositions plus
prudentes, ce décret, moins condamnable du reste, dans son but que dangereux
dans son application[3]. L'improbation
donnée par Louis à quelques autres règlements irréfléchis ou trop rigoureux
de son fils, et l'obligation où fut de nouveau le roi de Lombardie de les
révoquer ou de les amender, blessèrent encore profondément l'orgueil de
Lothaire. Les doléances des seigneurs italiens, qui supportaient toujours
avec plus d'irritation la dépendance[4] dans laquelle vivait leur
souverain, sous l'autorité du chef de l'empire, ne firent qu'accroître le
mécontentement du jeune monarque, que contint toutefois, pour quelque temps
encore, le souvenir de la trop récente disgrâce de Bernard. De
nouveaux sujets de plaintes ne se firent pas longtemps attendre. Une guerre
avait éclaté contre les Bulgares. Les troupes italiennes, chargées de
combattre ce peuple, éprouvèrent des revers. Louis, mécontent, et sans
daigner prendre l'avis de son fils, réunit une diète à Aquisgrana, destitua
de leurs emplois tous les officiers qui lui furent, à tort ou à raison,
signalés comme ayant manqué à leur devoir dans cette malheureuse expédition,
et il infligea le même châtiment au général en chef Balderico, duc de Frioul[5], dont le duché ou marquisat fut
démembré. Quatre comtes, indépendants les uns des autres, furent chargés
directement, par le vieil empereur, du gouvernement de cette marche, que
Balderico et ses prédécesseurs avaient jusqu'alors tenue sous l'autorité d'un
seul[6]. On se
souvient qu'il y a peu d'années, ce même Balderico avait comprimé, par de brillants
faits d'armes, la rébellion de Liutwide. Le souvenir de ce service signalé ne
put le sauver de la disgrâce ; un bien sévère châtiment fut infligé à sa
défaite... Auprès des grands de la terre comme auprès du reste des hommes,
des services, des succès passés sont rarement un motif d'excuse ou de pardon
pour un mécompte, pour un échec présents. Le
Frioul ressortait du royaume de Lombardie : Lothaire ne put donc que se
trouver blessé du même coup qui venait de frapper un de ses plus puissants
vassaux. Le roi de Lombardie, ne se sentant pas en mesure de protester seul
par les armes contre ce qu'il appelait, avec quelque fondement, des atteintes
à la dignité de sa couronne, attendit impatiemment l'heure favorable de tirer
vengeance des affronts reçus. L'empereur
Louis hâta lui-même ce moment, en ajoutant, aux causes personnelles de
l'aigreur et du mécontentement de Lothaire, des griefs qu'il rendit communs à
ses trois fils. L'empereur
avait eu un fils de Judith, sa seconde femme. Les
historiens s'accordent presque tous à dire que, trop faible pour Hermengarde,
il le fut pour Judith, qui ne pouvait se résoudre à voir sans diadème le seul
des quatre enfants de l'empereur qui fût né d'elle ; qu'obsédé par sa
nouvelle épouse, l'imprudent monarque osa revenir sur le partage fait à ses
trois fils aînés, partage confirmé par ses serments, par ceux de ses fils et
par le serment de ses seigneurs ; enfin que la foi promise et reçue, ce
premier rempart de toute autorité, surtout de celle qui ne sait pas user de
la puissance du glaive, fut violée par le souverain lui-même. Les royaumes
donnés furent démembrés, affaiblis pour faire une part au jeune Charles.
Le désordre fut dans la famille et la confusion dans l'État. Ce fut
un malheur sans doute, une imprudence, un fâcheux oubli de certaines formes
commandées par la sagesse et par la force des choses ; mais nous hésitons à
appeler injustice cet acte de Louis, qui ne tendait qu'à faire participer un
quatrième enfant aux faveurs départies à ses trois frères aînés ; nous
hésitons à appeler un parjure la modification apportée à des engagements que
la naissance d'un nouveau fils changeait de nature et soumettait, selon les
lois de l'équité, à une nouvelle appréciation. Quoi
qu'il en soit, les fils aînés de l'empereur en appelèrent au clergé qu'ils
investirent de droits inouïs jusqu'alors. Agobard, embrassant avec feu la
cause de ces jeunes rois, rappelle à Louis-le-Débonnaire les partages
antérieurs, la sainteté des serments qui les ont cimentés, et la punition
réservée aux parjures ; vainement il s'efforce d'invoquer les droits de
Lothaire, couronné empereur et roi à Rome, et à qui l'on enlève, pour la
formation de ce nouvel État, les passages les plus commodes et les plus importants
dans les Alpes : le vieil empereur se montre inflexible. Lothaire
avait plus de griefs à reprocher et était plus aigri que Louis et Pepin ; et
cependant, soit que l'artificieuse Judith parvint à le gagner par l'espérance
de faire prévaloir son crédit dans le gouvernement général, sur celui de ses
frères ; soit que le jeune roi de Lombardie, voyant se former un orage,
voulut prudemment le laisser éclater loin de lui, et se tenir prêt à en
exploiter les suites sans en affronter les périls, il fut sourd à la voix de
ses frères de Bavière et d'Aquitaine qui l'appelaient aux armes. Pendant
que la sédition s'ourdissait menaçante, le vieil empereur passait son temps à
chanter des psaumes, à conférer avec des évêques, à prescrire des jeûnes sur
la nouvelle d'une descente des Barbares, ou pour faire cesser la peste et la
famine qui désolaient quelques provinces de ce vaste empire ! Judith,
depuis quelque temps, avait prévu la crise qui allait agiter l'Occident ;
l'insuffisance de l'empereur pour s'en rendre maître, ne lui était que trop
démontrée, et elle avait jeté les yeux sur Bernard, comte de Barcelone, grand
homme de guerre, aussi heureux que hardi dans toutes ses entreprises. Seul,
il lui parut capable de triompher de tant de périls. On éleva Bernard à la
dignité de chambellan et de grand-maître du palais : faveurs, richesses,
pouvoir, tout fut remis aux mains du nouveau favori. On fit tant, que celui
qui devait conjurer la tourmente, en hâta l'explosion par sa hauteur, son
faste insolent, ses concussions et ses violences. Le
nombre des mécontents s'accroît de toutes parts. Des seigneurs, des prélats,
les abbés de Corbie et de Saint-Denis, s'unissent aux évêques de Vienne, de
Lyon, d'Amiens. Les rois d'Aquitaine et de Bavière se proclament les chefs de
la sédition. On accuse Judith et le comte Bernard d'adultère, et l'on impute
à ce ministre le dessein de faire périr l'empereur avec ses trois fils du
premier lit, pour épouser l'impératrice. Walla,
beau-frère du comte Bernard, dans ces temps où s'étouffaient les impressions
de la chair et la voix du sang ; Walla, réputé pour un des hommes les plus
vertueux et les plus sages de son siècle ; Walla, cet ancien et judicieux
ministre des rois d'Italie, et retiré dans un monastère depuis quelques
années, en sort dans ce fatal moment, pour se mêler à ces chefs de parti
qu'on a vus si souvent faire le mal en prêchant la vertu, et porter partout
le désordre par l'esprit ou le prétexte de la règle. On
invoque le bien public, le salut de l'État, les droits des grands et des
prélats violés par les empiètements et l'influence toujours crois-sans de
l'insolent favori ; enfin on prétexte le service même de l'empereur, pour
attirer à Compiègne, centre de la révolte, les prélats et les seigneurs les
plus influents qui ne se sont pas prononcés encore ; et des évêques ont
l'audace de déclarer rebelles à Dieu et à l'Église, ceux qui ne seraient pas
du parti des rois Louis et Pepin, dans cette révolte contre leur père. Le
vieil empereur, perdant la tête à ces démonstrations hostiles, renvoie, au
moment où il en a le plus besoin, le comte Bernard qu'il regarde comme la
cause de tous les désordres, et vient se mettre dans le foyer même des
factieux, à la merci de ses fils. S'étayant
de la déchéance du dernier des mérovingiens par la volonté des grands à qui
le chef de la seconde race doit la royauté, l'assemblée de Compiègne déclare,
de sa propre autorité, le fils de Charlemagne déchu du trône. Judith
est contrainte de prendre le voile ; on veut que l'empereur lui-même embrasse
la vie monastique ; mais comme Louis montre trop de répugnance à cet acte
désespéré, on l'entoure de gens chargés de l'y amener par voie de persuasion. Lothaire,
dont la secrète ambition triomphe de ces désordres auxquels nous l'avons vu
ne prendre aucune part apparente, pour les faire plus sûrement tourner à son
profit, Lothaire quitte la Lombardie dès que la nouvelle lui vient que
l'attentat est consommé. Il vole à Compiègne, affecte de plaindre son père,
de le traiter avec les plus grands égards ; mais il accepte le fait accompli,
il joint ses perfides instances aux efforts des hommes chargés d'insinuer à
l'empereur déchu de se vouer à la vie des cloîtres ; et, en attendant que sa
victime s'y décide, il prend en main les rênes de l'empire. Il se
trouvait au milieu de ces scènes de scandale un moine du nom de Gondebaud :
homme généreux, habile, résolu, qui, indigné du traitement subi par son
souverain, et de l'infâme conduite de ses fils, ose former le dessein de lui
rendre la puissance. Louis, à la première ouverture de ce hardi projet, le
repousse comme téméraire. Le moine insiste, lui parle de l'impératrice qui
gémit dans un cloître, et réveille, par la vibration de cette corde, le
courage du malheureux empereur. D'autre
part, la hauteur, la dureté du fils aîné de Louis n'avaient pas tardé à
irriter ses deux frères ; Gondebaud leur persuade sans peine que l'autorité
d'un père indulgent est moins lourde à supporter que le joug d'un frère
impérieux ; cet argument acquiert plus de poids encore par la perspective
d'une augmentation d'apanage en échange des bons offices qu'on attend de leur
zèle et de leur repentir. Les
seigneurs, les évêques, ces premiers instigateurs des désordres, ne tardent
pas non plus à gémir de leur faute. Gondebaud a su leur faire aussi
comprendre tout ce qu'il y a de contraste entre l'humeur intraitable de
Lothaire et la bonté de leur victime. Il laisse entrevoir aux plus ambitieux,
les effets d'une gratitude qui ne sera pas stérile. Bientôt, les rois de
Bavière et d'Aquitaine, la plupart des prélats et des seigneurs n'aspirent
plus qu'au moment de réparer leurs torts. Le
jeune roi de Lombardie, parvenu de fait à cet empire, objet de sa coupable et
impatiente ambition, est l'obstacle le plus sérieux à renverser. L'habileté
de Gondebaud tend à Lothaire, qui le croit tout à lui, un piège où sa crédule
présomption le fait tomber. A
l'instigation de ce moine rusé, le jeune empereur convoque un parlement à
Nimègue, pour faire légalement reconnaître son autorité en présence de son
père lui-même. A la vue du fils rayonnant de tout l'éclat de la puissance, et
du père plongé dans l'avilissement et l'abandon, il s'élèvera, lui dit
Gondebaud, une voix unanime pour déclarer de nouveau le vieil empereur
indigne d'exercer l'autorité souveraine, et pour remercier le ciel d'avoir
mis le sceptre impérial dans de jeunes et habiles mains !... Comment résister
à de si flatteuses insinuations ? L'empereur
Louis est conduit au milieu de cette assemblée où Lothaire lui réserve le
dernier outrage et la dernière humiliation. Les trois fils de Louis sont
présents... Le monarque déchu, que rassurent les dispositions secrètes de
deux de ses enfants et de la grande majorité de l'assemblée, prend tout à
coup l'air et le ton du maître, déconcerte l'audace de Lothaire par sa parole
fière et impérieuse, le fait tomber suppliant à ses pieds, se venge de
l'ingratitude de ses trois fils par la clémence, punit de l'exil quelques
chefs de la révolte, et fait déposer l'évêque d'Amiens par ses collègues dans
l'épiscopat. Toute
la vengeance que Louis tira de Lothaire fut de ne plus le traiter comme
empereur ; mais il lui rendit son royaume de Lombardie, où le jeune prince
alla cacher sa honte et ourdir de nouvelles trames. Quelques
scrupules firent un moment hésiter l'empereur Louis à rappeler l'impératrice,
parce qu'elle avait pris le voile. Les évêques et le souverain pontife
décidèrent que l'engagement forcé de Judith était nul. Judith vint à
Aquisgrana (en 831)
pour se justifier, devant une assemblée solennelle, des crimes qu'on lui
avait imputés : personne ne se portant son accusateur, elle fut reçue à se
purger par serment. Le comte Bernard offrit le duel : personne n'osa lutter
contre lui ; le serment lui fut aussi déféré et il demeura déchargé de
l'accusation ; mais il ne put recouvrer la faveur de Judith et de Louis : on
le renvoya dans son comté de Barcelone qu'il rendit le théâtre de nouvelles
violences et d'audacieuses exactions. Les
germes de la discorde n'étaient pas complètement étouffés ; on les vit
bientôt éclore de nouveau. L'indulgent pardon de Louis n'avait fait
qu'accroître l'audace de ses fils rebelles. De nouvelles fautes vinrent
soulever la lave qui couvait sous la cendre. Deux
ans s'étaient à peine écoulés depuis la réconciliation de Nimègue, quand
l'imprudente Judith, toujours préoccupée de cette couronne qu'elle voulait
affermir sur le front de son fils Charles, fit reprendre par le faible
monarque, pour les ajouter au royal apanage de ce fils, quelques-unes des
provinces qui avaient été le prix de la soumission des rois Louis et Pepin.
Aussitôt les deux jeunes rois se révoltent ; Lothaire, privé du titre
d'empereur, relégué dans son royaume de Lombardie dont les bornes sont trop
étroites pour son ambition, Lothaire n'est que trop disposé, cette fois, à
répondre ouvertement à l'appel de ses frères dont, en secret peut-être, il a
provoqué la prise d'armes. Affectant
de respecter leur père, protestant qu'ils n'en veulent point à l'empereur,
les trois fils de Louis proclament ne se liguer que contre l'impératrice
Judith qu'ils accusent d'être la cause de tous les maux, et de précipiter
l'empire et le prince leur père dans une ruine prochaine s'ils ne se hâtent
d'y porter remède. Détestable hypocrisie des rebelles de tous les temps ! En
830, ils n'en voulaient aussi qu'à Judith, qu'au comte Bernard, et la
révolte, une fois victorieuse, avait osé, de sa parricide main, découronner
le front du monarque lui-même. Lothaire,
pour mieux colorer sa nouvelle rébellion aux yeux des peuples, et pour en
assurer le succès, invoque le nom et le concours du pape Grégoire IV. Les
artificieuses insinuations de ce prince persuadent au souverain pontife que
sa présence, au milieu des armées prêtes à combattre, serait propre à
prévenir l'effusion du sang et à opérer une réconciliation entre les fils et
le père. Grégoire, dans l'espérance de rendre la paix à l'empire, passe en
France avec Lothaire et l'armée lombarde. Une
vaste plaine d'Alsace, entre Strasbourg et Bâle, était le rendez-vous des
trois frères. Les troupes coalisées couvrirent bientôt tout le pays.
L'empereur Louis, à la tête, lui aussi, d'une armée nombreuse, ne tarda pas à
se trouver en présence de ses fils révoltés. Voltaire,
avec cette précipitation qu'on lui connaît, d'adopter tout ce qui peut ternir
la tiare romaine, accuse le souverain pontife d'avoir, en cette occasion,
brouillé le père et les enfants, dans le but de les abaisser et de s'agrandir
sur leurs ruines. Dès son arrivée, le pape Grégoire, si l'on en croit cet
écrivain et quelques autres de son école, menace l'empereur de l'excommunier.
Les évêques du parti de l'empereur répondent : SI EXCOMMUNICATURUS VENIET,
EXCOMMUNICATUS ABIBIT
: S'il vient pour excommunier, il s'en retournera excommunié lui-même. « La
guerre tourne en négociation, dit Voltaire, le souverain pontife se rend
arbitre ; il va trouver l'empereur dans son camp ; il séduit ses troupes, ou
il souffre qu'elles soient séduites. Il trompe Louis ou il est trompé
lui-même par les rebelles au nom desquels il porte la parole. A peine le pape
est-il sorti du camp, que la nuit même, la moitié des troupes impériales
passe du côté de Lothaire, son fils. Cette désertion arriva près de Bâle, sur
les confins de l'Alsace, et la plaine OÙ LE PAPE AVAIT NÉGOCIÉ, s'appelle encore le Champ
du mensonge. » Malgré quelques expressions de doute, Voltaire veut,
cela est manifeste, faire peser sur le souverain pontife, l'odieux de ce
lâche embauchage. Nous
croyons, nous, avec Giulini et d'autres écrivains impartiaux, que Grégoire IV
ne se rendit sur le théâtre de ces déplorables débats que dans le but, non
d'opprimer, non d'humilier l'empereur, mais d'obtenir une réconciliation. Il
parla d'excommunier, non pas l'empereur lui seul, mais ceux qui refuseraient
la paix, quelle que fût leur bannière. Pourquoi les enfants rebelles
auraient-ils, dans les premiers jours, empêché le souverain pontife de se
rendre au camp de l'empereur Louis, si Grégoire avait été aussi hostile
contre leur père ? Or, l'histoire nous apprend que, dans un manifeste à ses
fils, Louis se plaignait de ce qu'ils s'opposaient à ce que le pape le vînt
trouver. Lothaire, sans nul doute, dupa le souverain pontife ; feignant de se
rendre à un vœu du vieil empereur, il laissa, après de longues hésitations,
la liberté au pape de passer dans le camp impérial. Louis, offensé d'une
visite aussi tardive, ne fit point rendre d'honneurs à Grégoire qui, entouré d'évêques,
entra dans les rangs de l'armée impériale, s'approcha de l'empereur, lui
donna sa bénédiction et lui dit, en réponse au reproche que lui adressait
Louis de ne point agir comme les papes ses prédécesseurs : « Sachez que nous
suivons le même esprit, et que nous respirons tous ensemble la paix que J. C.
nous a laissée. » Quelques jours se passèrent en négociations. Le pape
retourna au camp des coalisés, après avoir promis à l'empereur de revenir
pour conclure l'accord ; mais, pendant cette même visite où le pontife
s'était épuisé en paroles de pardon et de paix, Lothaire avait ourdi sa trame
; il avait corrompu et intimidé les troupes de son père ; il retint ensuite
Grégoire dans son camp, et la défection devint bientôt générale dans les
rangs impériaux. Grégoire,
désespéré d'avoir servi à précipiter la catastrophe qu'il s'était flatté de
détourner par son intervention, quitte aussitôt le camp des trois fils
parricides, et se hâte de retourner à Rome qu'il n'aurait jamais dû quitter. Cette
inutile et fâcheuse médiation d'un pape dans ces tristes débats dont on
donnait le scandaleux spectacle au monde, ce pitoyable rôle de dupe et de
crédule instrument de basses intrigues, motivent déjà trop le blâme, pour
que, sans preuve, on cherche à faire peser encore, sur la mémoire de ce
pontife, l'accusation d'une lâche et perfide duplicité. D'ailleurs il n'est
pas vrai qu'à cette époque les papes, comme le dit Voltaire, eussent intérêt
à troubler un empire qui, clans les périls, était leur seule sauvegarde, leur
seul appui, Quant à
la plupart des évêques francs, bavarois ou italiens, réunis dans le camp des
trois frères, et qui suivirent Grégoire au milieu des rangs de l'armée
impériale, nous ne chercherons pas à détourner d'eux la responsabilité ou au
moins la solidarité de ces indignes manœuvres. Le
malheureux empereur et plus malheureux père, abandonné de ses troupes, près
d'être assailli par les rebelles, dont les uns demandaient à grands cris sa
mort, d'autres sa déposition, fut contraint de se remettre lui-même, une
seconde fois, entre les mains de ses enfants, et de livrer à leur vengeance
l'impératrice Judith et son jeune fils. Charles. Les trois frères triomphants
se partagèrent entre eux l'empire paternel. Le père infortuné fut relégué
dans le monastère de Saint-Médard de Soissons. On envoya Judith en
exil à Tortone en Lombardie, et Charles fut renfermé dans un cloître du
diocèse de Trèves. A la
nouvelle de ce funeste dénouement, Walla, qui n'avait, pris que trop de part
au début de cette déplorable lutte, quitta sa patrie et alla honteux,
repentant et l'amertume au cœur, se renfermer dans le couvent de Bobbio[7] en Italie, où bientôt il
travailla avec succès à la réparation de sa faute et au rétablissement de son
malheureux souverain[8]. L'histoire moderne a eu ses champs du mensonge ; elle n'a pas toujours eu ses WALLA. |
[1]
Vie et mort de monseigneur le duc de Berry, p. 216.
[2]
Dans le partage fait d'abord par Pepin, entre Charles et Carloman, on voit deux
choses en quelque façon contraires, dis Montesquieu : qu'il fit ce partage du
consentement des grands, et qu'il le fit par un droit paternel.
Charlemagne, après avoir partagé l'empire entre ses
trois enfants, dit* :
« Que si un des trois frères a un fils tel que le
peuple veuille l'élire pour qu'il succède au royaume de son père, ses oncles y
consentiront. »
Cette même disposition se trouve dans les partages que
Louis-le-Débonnaire** fit entre ses trois enfants.
* Capit. 1er, an 806. Edit. de Baluze,
p. 439, art. 5.
** Dans GOLDAST, Constitutions Impériales, t.
II, p. 10, et Edit. de Baluze, p. 574, art. 14.
[3]
GIULINI.
[4]
Ce fut peut-être à cause de cette même dépendance que certains documents
italiens ne donnent pas à Lothaire et à ses successeurs le titre de rois d'Italie
ou de Lombardie ; ne les considérant sans doute ou feignant de ne les
considérer que comme des délégués des empereurs résidant en France.
[5]
GIULINI et MURATORI, année 828.
[6]
Ces quatre comtes eurent pour résidences les villes de Civita di Friuli,
Trévise, Padoue et Vicence. (Ann. Francor. Bertiniani. — ASTRONOMUS, in vita
Ludovi Piu par MURATORI,
t. IV, p. 475).
[7]
Le monastère de Bobbio fut fondé, en 612, par saint Colomban, moine
irlandais, prédicateur célèbre, qui avait été aussi fondateur du monastère de Luxeuil
en Bourgogne.
[8]
Histoire de l'Église, t. IV, page 348, année 833.