Mécontentement
d'Irène. — Révolution à Constantinople. — Guerre entre Pepin et Grimoald. —
Défaite des Sarrasins dans la Méditerranée. — Mort de Grimoald. — Bienfaits
du règne de Pepin. — Intrigues des cours de Pavie et d'Orient dans la
Veuille. — Expédition de Pepin contre Venise. — Origine de la corne ducale
des doges. — Mort de Pepin. — Charlemagne associe Louis à l'empire. —
Bernard, roi de Lombardie. — Il bat les Sarrasins. — Mort de Charlemagne. —
Bernard encourt la disgrâce de l'empereur Louis et obtient son pardon. — Il
sert efficacement Rome et l'empereur. — Haine d'Hermengarde contre ce prince.
— Prise d'armes de Bernard ; son supplice et sa mort.
De 800 à 818.
L'événement
de Rome qui du droit de la victoire faisait un droit divin, qui transformait
le patrice[1] et le roi en empereur, et la
conquête en souveraineté légitime, produisit une sensation profonde à
Constantinople. L'impératrice Irène, possédant encore la Sicile et une ombre
de pouvoir sur quelques points de l'Italie, s'efforça, pour ne pas compromettre
ce reste d'autorité, de dissimuler son irritation secrète. Elle
envoya à Charlemagne des ambassadeurs chargés de le complimenter, et de lui
faire hommage de magnifiques présents. Ces
envoyés eurent, dit-on, la mission délicate d'offrir au nouvel empereur la
main d'Irène, et de lui faire entrevoir la possibilité de réunir, par cette
union, sous le même sceptre, les deux empires d'Orient et d'Occident. Charles
était alors maître de toutes les Gaules, de la Germanie et des régions
nordiques où n'avait jamais pénétré l'aigle romaine. La Pannonie, une partie
de l'Espagne, la Lombardie, Rome enfin, cette ancienne maîtresse du monde, reconnaissaient
sa souveraineté. La
vaste ambition de Charlemagne s'émut un moment à l'idée de tenir sous sa loi
le double et gigantesque empire rêvé par Irène. On dit que l'ambassade
renvoyée par ce prince à Constantinople, eut lieu de flatter l'impératrice ;
mais Nicéphore, patrice et grand trésorier, soulevant tout à coup les
familles puissantes, blessées de ce qu'on diminuait les revenus de leurs
charges pour se ménager l'affection des peuples par la réduction des impôts,
mit fin à ces chimériques projets. Il se saisit de la couronne, fit arrêter
l'impératrice, et la relégua dans l'île de Lesbos où elle mourut peu de temps
après. Irène
avait régné seule pendant cinq ans : c'est la première femme qui ait occupé,
en son nom, le trône des Césars. Charlemagne,
après avoir passé l'hiver à Rome, se rendit à Spoletti[2] et à Ravenne, où, pour assurer
le bien-être des peuples d'Italie et réprimer bien des abus, il publia
quelques nouveaux décrets qui furent ajoutés au code des lois lombardes. Plusieurs
de ces édits ne mentionnent le concours ni d'un synode, ni de Pepin, que
l'empereur réduisait souvent à être plutôt roi de nom que de fait[3]. C'était
une faute : quand vous créez une dignité, une charge quelconque, si vous
voulez que celui qui en est investi impose aux hommes, aux peuples qui
ressortent de son autorité, commencez vous-même par ne pas empiéter sur ses
droits et ses prérogatives. Ne point agir ainsi peut quelquefois être sans
danger pour le moment, mais l'exemple est presque toujours funeste pour
l'avenir. Ce qui fut sans conséquence immédiate sous Charlemagne, devint
fatal sous Louis-le-Débonnaire qui voulut l'imiter. Charlemagne
retournait en France, quand il reçut à Vercelli des ambassadeurs que lui
envoyait Aaron, roi de Perse. « Les historiens du temps, » dit Giulini, « firent
plus de bruit d'un éléphant offert à l'empereur par les envoyés persans, que
de la guerre soutenue depuis si longtemps par le duc Grimoald contre le roi
Pepin. » Cette
indifférence des historiens et des peuples à suivre toutes les phases d'une
lutte trop prolongée et sans résultat décisif entre deux partis contraires ou
deux nations rivales, se retrouve fréquemment dans les annales de l'histoire. Et
cependant c'était un spectacle de quelque intérêt que cette lutte opiniâtre,
à chances glorieuses et diverses, entre deux jeunes princes, tous les deux ardents,
magnanimes, pleins de valeur et d'habileté, dont l'un disait à l'autre : « Ton
père Aréchis était le vassal du roi Desiderio, tu dois être mon vassal,
puisque j'occupe le trône du roi lombard. — « Je
suis né libre de père et de mère, répondait fièrement Grimoald, et j'ai la
confiance, Dieu aidant, de toujours rester libre. La
présence de Charlemagne en Italie ne fit que suspendre ces hostilités. Pepin
vint en 801 mettre le siège devant Chieti, dans les Abruzzes[4]. Ses attaques furent si
vigoureuses que la place et tous les châteaux qui en dépendaient, tombèrent
en son pouvoir. La ville, livrée à la licence des soldats lombards, fut le
théâtre des plus tristes excès et devint la proie des flammes. Roselmo, qui
en était le gouverneur pour le duc de Bénévent, fut chargé de chaînes et
envoyé à l'empereur qui l'exila loin de l'Italie. L'année
suivante, Pepin s'empara de la ville d'Ortona dans les Abruzzes ; il
força la place de Lucera ou Nocera, dans la Pouille, à se
rendre après un long siège ; il y plaça garnison lombarde, et la défense en
fut confiée à Guinechis, duc de Spoletti. A peine le jeune roi s'est-il
retiré de la Pouille que Grimoald se porte, en toute hâte, sur Nocera, qu'il
emporte d'assaut malgré la plus héroïque résistance ; Guinechis tombe aux
mains du duc de Bénévent qui, par les égards dont il comble son prisonnier,
lui adoucit l'amertume de la défaite et de la captivité[5]. Le
jeune duc de Bénévent s'apprêtait à soutenir de nouveau la lutte contre son
royal adversaire, quand une mort prématurée vint délivrer Charlemagne et
Pepin d'un ennemi intérieur, sinon bien redoutable pour le maintien de leur
puissance en Italie, au moins infatigable et toujours indompté. Grimoald, ce
jeune et brillant adversaire de Pepin, emporta dans la tombe les regrets de
son peuple dont il était l'orgueil et la gloire. Ni les efforts des Francs et
des Lombards, ni les tentatives des empereurs d'Orient qui, eux aussi, le
voulaient pour vassal, n'avaient pu un moment fléchir l'indomptable fierté de
ce prince ; jamais Grimoald ne subit le joug d'un maître. Il fut inhumé à
Salerne[6]. Comme
Grimoald, Pepin devait terminer à la fleur de l'âge sa brillante carrière ;
il le suivit de près au tombeau. Le père dut survivre au fils ! La Lombardie
entrevoyait de longs jours de calme et de prospérité sous ce sceptre
tutélaire, quand elle dut se couvrir de deuil et pleurer un jeune monarque
ravi à son amour dans l'éclat de nouveaux triomphes. Les
dernières années de Pepin ne furent ni moins remplies ni moins glorieuses que
celles qui les avaient précédées. Deux expéditions entreprises, l'une pour
l'utilité de l'Italie toute entière, l'autre plus particulièrement dans
l'intérêt de la domination des Francs dans la Péninsule[7], couronnèrent dignement cette
intéressante et noble vie. Dès
l'année 804., Alhacan, roi de Cordoue, encouragé par les riches captures que
faisaient ses vaisseaux dans les eaux de l'Océan, avait envoyé une flotte
dans la Méditerranée ; les mahométans avaient abordé en Corse, et se
livraient aux plus cruelles violences contre les malheureux insulaires. Pepin,
sur la prière de Léon III à qui Charlemagne en avait fait donation[8], s'était hâté d'envoyer contre
eux des troupes et des vaisseaux ; les hordes d'Alhacan, dès qu'elles
apprirent l'approche des Lombards, abandonnèrent la Corse, emportant tout
leur butin, et emmenant avec eux soixante moines qu'ils avaient fait esclaves
dans l'île de Pitorama. Ces religieux, vendus en Espagne dès l'arrivée des
barbares, furent bientôt rachetés par les ordres de Louis, roi d'Aquitaine.
Peu de temps après, la flotte d'Alhacan reparut dans la Méditerranée, et prit
terre dans l'île de Sardaigne, espérant s'y livrer aux mêmes dévastations que
dans l'île de Corse ; mais les insulaires, que l'exemple de la Corse avait
tenus en éveil, avertis à temps de leur approche, les reçurent les armes à la
main, et les forcèrent de se rembarquer avec une perte de plus de trois mille
hommes. Les
Sarrasins, battus en Sardaigne, se dirigent de nouveau vers la Corse ; la
mort de Grimoald, survenue en ce moment, amenait une trêve entre la Lombardie
et Bénévent. Les flottes combinées de Charlemagne et de son fils accourent au
secours des deux îles, sous la conduite du jeune roi et du connétable
Burcardo ; elles rencontrent les vaisseaux barbaresques avant qu'ils aient
atteint la Corse, les attaquent et les mettent en fuite après avoir capturé
treize voiles et tué beaucoup de monde[9]. Ce rude échec tint pour
quelque temps les Sarrasins loin des côtes de l'Italie, dont ils commençaient
à convoiter la conquête. Pepin
n'eut pas le temps de déposer les armes ; vainqueur sur la Méditerranée, il
dut, sans prendre de repos, porter sa tente guerrière sur les bords de
l'Adriatique, pour trancher par le glaive une question que les intrigues de
la politique avaient gravement compliquée. La cour
du Bosphore, voyant Charlemagne assis, dans toute sa force, sur le trône
impérial, avait cherché à traiter avec cette formidable puissance qu'elle se
sentait incapable d'ébranler, et à arrêter le progrès de ses envahissements
en demandant qu'une délimitation définitive réglât les frontières respectives
des deux empires. L'empereur
d'Occident avait accédé à ce vœu, et la démarcation entre les deux États
avait été fixée par un traité. Si l'on
en croit quelques historiens français, cette convention avait placé dans les
limites de l'empire d'Occident, les Vénitiens, que leurs anciennes habitudes
et les intérêts de leur commerce attachaient aux Grecs. Cette fausse
position, doublement contraire aux intérêts et aux sympathies des Vénitiens,
aurait amené des troubles sérieux fomentés par la cour d'Orient ; ces
troubles auraient nécessité, de la part de Pepin, de fréquentes prises
d'armes et des hostilités suivies de trêves mal gardées, qui prolongèrent
trop longtemps cette triste querelle. D'après
ce récit, tous les torts dans cette lutte seraient du côté de Venise et des
Grecs qui auraient voulu frustrer Pepin des droits que lui avaient acquis de
solennels traités. Il est
juste de dire que, d'après les auteurs vénitiens, et notamment Andrea Dandolo[10], la ville de Venise et les
villes maritimes de la Dalmatie auraient été réservées au profit de
l'empereur d'Orient par le traité passé en 803 entre Charlemagne et les
ambassadeurs de Nicéphore. A ce compte, la Vénitie sans Venise, et la
Dalmatie sans les villes maritimes, sembleraient être échues à l'empereur
d'Occident ; distinction qui ne pouvait manquer d'amener des querelles. Selon
les derniers historiens cités par nous, la cour d'Orient, comme celles
d'Aquisgrana (Aix-la-Chapelle) et de Pavie, supportait impatiemment cette convention ; la
première, en ce qui avait trait au reste du territoire de Venise et de
Dalmatie qu'on assignait à l'empire d'Occident ; les secondes, au sujet de la
souveraineté réservée aux Grecs sur quelques villes de Dalmatie et sur la
cité de Venise. Les Grecs cherchèrent bientôt à susciter des désordres dans
les provinces dalmates et vénitiennes ; de son côté, l'ambition de Pepin
convoitant Venise, tentait de s'y faire un parti contre Constantinople. Dès
804, le roi de Lombardie avait gagné à sa cause le doge Obelerius qui, ayant
échoué dans tous ses efforts pour entraîner ses concitoyens dans sa
défection, avait été banni comme traître par la république. Les amis du doge
exilé volèrent aux armes, et Venise fut, pendant quelque temps, livrée à des
collisions sanglantes qu'entretinrent sourdement les doubles intrigues des
cours de Constantinople et de Pavie. Les
Grecs, levant enfin le masque et ayant attaqué Comacchio, Pepin accourut au
secours de cette ville qu'il lui importait de conserver, et rendit inutiles
tous les efforts de l'ennemi pour s'en emparer. Venise
avait secondé les projets de la cour du Bosphore. Eginhart raconte que le
jeune roi marcha contre cette ville, l'assiégea par terre et par mer, et
qu'il la réduisit à demander merci. Voici
ce que le chevalier de Saint-Disdier, cité par Puffendorff[11], rapporte de cette guerre : « On
lit, dit-il, dans les Annales de Venise, que Pepin qui était souverain
de toutes ces provinces, et à qui la république de Venise payait un tribut
annuel en cette qualité, voulut visiter les îles maritimes qui étaient du
ressort de son domaine, et que le doge qui avait été élu à la place d'Obelerius,
lui en avait refusé l'entrée à cause des soupçons qu'il avait que le roi,
induit par les conseils de l'ancien doge chassé par les Vénitiens, n'eût le
dessein d'inquiéter la république. Pepin, indigné de ce refus, arma contre
ces peuples, ruina Eraclée[12] et alla d'un autre côté
attaquer Malamocco qui était alors l'île capitale ; mais l'ayant
trouvée abandonnée par le doge et tous les habitants qui s'étaient sauvés à
Rialto, il résolut de les y attaquer par mer. Les mêmes Annales de Venise
ajoutent, que Pepin ayant mis ses troupes sur des radeaux pour les faire
passer pendant la nuit à Rialto, il s'éleva une si furieuse tempête qu'elle
rompit tous les radeaux et submergea la plus grande partie de ses soldats, et
que ce mauvais succès changea le courage et la résolution du roi ; de sorte
qu'il fit dessein de laisser ces peuples en paix ; mais qu'ayant souhaité de
voir Rialto, il y fut reçu avec tant de démonstrations de joie et tant de
marques d'honneur, que, par un sentiment d'affection pour ces peuples, il
jeta son sceptre dans la mer avec cette imprécation : Ainsi périssent tous
ceux qui entreprendront de nuire à la République ! « Cependant,
ajoute le chevalier de Saint-Disdier, la suite de ces mêmes annales et le
témoignage de plusieurs auteurs dignes de foi, font clairement connaître que
Pepin fut reçu à Rialto en vainqueur généreux plutôt qu'en prince qui aurait
eu la fortune contraire, et que la république ne lui aurait pas accordé,
après la perte de son armée, ce qu'elle lui avait hautement refusé lorsqu'il
était en état de l'obtenir par force. En effet, le roi exerça tout acte de
souveraineté, et laissa des marques de sa libéralité au doge et au public,
remettant à la république le tribut qu'elle lui payait annuellement, et lui
donnant cinq milles d'étendue, en terre ferme, le long des bords des lagunes,
avec pleine liberté de trafiquer par terre et par mer. « On
ajoute encore que Pepin, voyant que le doge ne portait sur lui aucune marque
de sa dignité, détacha la manche d'une veste et la mit sur la tête du doge en
forme de bonnet, et c'est de là que la corne ducale tire son origine, ainsi
nommée à cause de la pointe que cette manche faisait sur la tête. C'est alors
que Venise prit naissance, puisque Pepin voulut encore que l'île de Rialto,
jointe aux autres îles voisines, portât le nom de Venise, qui alors était
celui de toute la province voisine des lagunes, et que ce lieu fût à l'avenir
la résidence des doges et le siège de la république. « Voilà,
dit Saint-Disdier en terminant, quels ont été les commencements et les
premiers progrès de la république de Venise, laquelle avoue qu'elle doit son
principal établissement et sa première grandeur à la magnanimité d'un roi
français. » Pepin,
ayant soumis Venise, faisait voile contre les côtes de la Dalmatie d'où
partaient tous les brandons de guerre qui troublaient ses États, lorsqu'il
reçut l'avis qu'une nouvelle flotte grecque menaçait l'Italie. Il revint en
toute hâte à Ravenne ; mais, atteint dans cette ville d'une maladie grave, il
se fit transporter à Milan où il mourut, admiré, regretté et pleuré de tous[13]. Comment
la Lombardie n'aurait-elle pas donné des larmes à la perte de ce noble prince
qui, si jeune, mena à heureuse fin des travaux qui eussent honoré et rempli
toute une longue vie de monarque ? Que de glorieux faits d'armes ont marqué
ce règne ! L'Italie dut à Pepin la retraite des Huns, battus dans cent
combats, et les premiers échecs éprouvés par les Sarrasins en vue de ses
côtes. Si la longue querelle avec Grimoald ne fut pas une constante occasion
de triomphes pour le jeune roi, elle lui servit du moins à déployer toutes
les ressources d'une énergique persévérance, et à conquérir l'estime et
l'affection de ses troupes en partageant leurs fatigues, leurs privations et
leurs périls. La résistance de Grimoald ne nuisit pas plus à sa gloire que la
longue lutte soutenue par Waifre ne ternit la gloire de Pepin-le-Bref. Remarquons
seulement, au sujet de cette double guerre de Bénévent et d'Aquitaine, quel
héroïque parti des âmes aussi fortement trempées que celles de Waifre et de
Grimoald, savent tirer d'une cause que d'autres auraient compromise et perdue
dès le premier choc d'un ennemi puissant. Au
moment où Pepin achevait son œuvre, et où une dernière expédition couronnée
de succès lui assurait la possession paisible, mais chèrement achetée d'un
beau royaume, au moment où toutes les préventions nationales des vieux
Lombards eux-mêmes tombaient devant l'éclat si pur de sa double gloire comme
législateur et comme guerrier, et où il allait enfin recueillir le fruit de
tant de travaux, la mort vint le frapper. La
consternation ne fut pas moins grande à la cour des Francs qu'en Lombardie à
cette triste nouvelle. Charlemagne,
qui perdait un fils, juste sujet d'orgueil, et en qui il fondait ses plus
chères espérances, en ressentit une profonde douleur ; il fit venir auprès de
lui et accueillit, avec les marques d'une tendre et vive affection, les trois
filles et un fils de Pepin, tous les quatre encore en bas âge[14]. Le
monarque ne pourvut que trois ans après à la vacance du trône en Lombardie. Certains
historiens attribuent ce retard à la violence de son affliction. Ne
pourrait-on pas croire aussi qu'il voulût laisser le roi, que sa pensée
secrète destinait à la Lombardie, acquérir quelques années de plus, et
atteindre cet âge où le fardeau d'une couronne n'est plus aussi lourd à
porter ? La
sollicitude de l'empereur n'en veilla pas moins, pendant cette espèce
d'interrègne, au bien-être d'un peuple dont les regrets et les larmes avaient
si sympathiquement répondu au cri de sa douleur. Le duc
de Bénévent, étant mort sans postérité masculine, avait eu pour successeur
son trésorier nommé, comme lui, Grimoald. Ce
nouveau prince, d'un caractère doux et pacifique, n'avait continué qu'à
regret la guerre soutenue, depuis trop longtemps, par son prédécesseur contre
Pepin ; il songeait à terminer cette lutte ruineuse pour les deux États, au
moment où la Lombardie eut à déplorer la perte de son roi. Grimoald
s'adresse aussitôt à Charlemagne et conclut avec lui un traité qui procure la
paix à ses peuples, moyennant un tribut qu'il consent à payer à l'empereur[15]. Depuis
ce temps, la principauté de Bénévent resta tributaire des empereurs
d'Occident comme rois en Italie, et cet État fut longtemps en paix avec la
Lombardie et les Francs. Chaque
jour raffermissait la couronne impériale sur le front de Charlemagne.
L'empereur Michel, absorbé par les dissensions religieuses qui déchiraient
l'Orient, avait dû reconnaître, comme Irène, comme Nicéphore, le nouvel
empire fondé par le grand monarque[16]. Force fut au successeur de
Michel, à Léon l'Arménien, de subir la même loi. Charlemagne
finit par dompter et pacifier la Saxe ; il incorpora par milliers ces peuples
indociles et remuants, avec diverses contrées des Gaules, de l'Allemagne et
de la France, et se vit enfin paisible possesseur du plus bel et du plus
grand empire du monde. Sentant que, pour prévenir les troubles auxquels cet
empire pouvait, être livré par sa mort prochaine, il fallait plus que la
garantie si chanceuse et trop souvent fatale d'un partage anticipé entre ses
enfants, il résolut de faire reconnaître, de son vivant, Louis, l'aîné de ses
fils, pour empereur. Une
assemblée d'évêques, d'abbés, de ducs et de comtes, est convoquée à
Aquisgrana. L'empereur communique son dessein, qu'une voix unanime accueille
comme une inspiration du ciel. Revêtu
de ses habits impériaux, et le front orné d'une riche couronne, Charlemagne
sort un dimanche de son palais, au milieu d'un brillant cortége, et s'avance
lentement vers l'église, appuyé sur son fils. Arrivé
près de l'autel, l'empereur dépose sa couronne, s'agenouille, et adresse des
paroles touchantes et de sages conseils à celui qui va devenir l'héritier de
sa formidable puissance. Louis, dont la voix émue trahit des larmes, répond,
qu'avec la grâce du Très-Haut il suivra inviolablement ses avis paternels. A
un signe de Charlemagne, le jeune roi d'Aquitaine prend sur l'autel la
couronne impériale, et la pose lui-même sur sa tête, pour marquer, dit un
historien de l'Église[17], que c'est de Dieu seul qu'il
reçoit l'empire ; aussitôt de vives acclamations de joie saluent les deux
empereurs. Les
transports d'un non moins vif enthousiasme avaient éclaté l'année précédente[18] en Lombardie, quand y apparut
un fils de Pepin, le jeune Bernard, que Charlemagne y envoyait comme roi. Le sage
Adelhard et Walla, son frère, doué comme lui de grandes lumières et d'une
rare intégrité, suivaient le jeune prince en qualité de ministres. La
Lombardie ne put que revoir avec amour le fils de ce Pepin dont le règne
avait laissé de si chers souvenirs. Une heureuse occasion de gloire vint
bientôt s'offrir à Bernard ; il se hâta de la saisir et se montra digne de
son père et de son aïeul. Malgré
sa défaite en 807, la flotte d'Alhacan avait reparu, trois ans après, dans la
Méditerranée ; les îles de Corse et de Sardaigne s'étaient cruellement
ressenties des nouvelles excursions des barbares : un traité de paix entre
Alhacan et Charlemagne avait suivi cette expédition, et semblait devoir enfin
promettre du repos à ces îles dévastées que tenait sous sa protection
l'empereur d'Occident. Cependant
les hordes dévastatrices reparurent dans la Méditerranée en 812 ; elles
s'étaient, divisées en deux escadres : l'une se dirigea vers l'île de Corse
qui fut ravagée comme les années précédentes ; l'autre fit voile vers l'île
de Sardaigne ; mais une flotte, commandée par le jeune roi de Lombardie, sous
la conduite du comte Walla, s'était armée en toute hâte ; elle atteignit les
vaisseaux mahométans avant qu'ils eussent pu toucher la terre de Sardaigne.
Un combat long et meurtrier s'engagea ; on déploya de part et d'autre un
indicible acharnement ; enfin la victoire resta au pavillon de Bernard, et
l'escadre mahométane fut réduite à s'enfuir après d'immenses pertes[19]. Le
retour de Bernard en Lombardie fut un véritable triomphe : il fallut peu de
temps au jeune roi, que dirigeaient les conseils de ses deux sages ministres,
pour faire entrevoir en lui un noble continuateur des glorieux travaux de son
père. Tout
souriait à l'aurore de ce règne placé sous la puissante égide de Charlemagne
; malheureusement la mort vint frapper le grand homme quand Bernard avait le
plus besoin des effets de sa tutélaire affection. Le 28
janvier 814, après sept jours d'une maladie dont il avait envisagé, dès le
principe, tout le péril avec le calme des grandes âmes, Charlemagne rendit le
dernier soupir en proférant, d'une voix forte, ces paroles du psalmiste :
Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. Il avait vécu soixante-douze
ans, en avait régné quarante-sept, et depuis quatorze ans il portait le titre
d'empereur. Jamais
aucun trône de l'univers ne fut occupé par un prince plus grand et plus
religieux ; sage législateur, habile capitaine, profond politique, expert
dans l'art de commander et de se faire obéir, il fut un de ces hommes que
l'on sert avec ce fanatique enthousiasme pour qui tout est possible et rien
n'est obstacle. Bon père jusqu'à la faiblesse, sûr et fidèle ami, vertu si
rare sur le trône, protecteur ardent et bienfaiteur généreux de l'Église,
juste appréciateur de II tous les genres de mérite, érudit lui-même, il
encouragea les lettres et combla de ses faveurs les hommes adonnés aux
sciences. Nul
abus n'échappa à ses sévères recherches ; d'admirables règlements opposèrent
de fortes digues aux désordres des grands, aux mœurs relâchées du clergé et à
ses penchants belliqueux ; il rétablit tout à la fois l'ordre politique et
l'ordre moral dans les vastes possessions qui formaient son empire[20]. Phare immense, il éclaire, par
l'éclat de son génie, ces temps d'ignorance et d'obscurité qui fussent
devenus le brillant début d'une ère nouvelle de réformation, si les peuples
et les successeurs du grand homme eussent été plus dignes de lui. Dix
siècles plus tard, la même année devait voir non mourir encore, mais tomber
un autre grand capitaine, un autre législateur profond, un autre conquérant
de l'Italie, dont le front avait ceint, dans la capitale de la Lombardie,
l'antique couronne de fer. Pourquoi
faut-il que d'obscurs nuages viennent assombrir les plus belles gloires ? Dans
mille ans on demandera, comme aujourd'hui, à l'un de ces deux grands hommes,
ce qu'il a fait du dernier fils des Condé ; de même, la voix sévère de
l'histoire demande à l'autre, après mille ans, et lui demandera, dans mille ans
encore, ce qu'il a fait des fils de Carloman. Hâtons-nous,
toutefois, d'ajouter qu'il y a, entre ces deux graves accusations où se mêle
du sang, l'immense distance d'un doute affreux à une épouvantable réalité. Tous
les actes de royauté, dès la première année du règne de Bernard, avaient été
promulgués en Lombardie au nom du jeune roi et de Charlemagne. Pepin, pendant
toute la durée de son règne, avait agi ainsi à l'égard de l'empereur, qui,
nous l'avons vu, n'usait pas toujours des mêmes ménagements envers son fils
ou son petit-fils, quoique pour des actes publics concernant le royaume
d'Italie. Bernard,
à la mort de Charlemagne, ayant imprudemment publié quelques décrets sans y
mentionner Louis ni comme empereur, ni comme roi, le nouvel empereur en
conçut de l'ombrage et somma Bernard de comparaître devant lui[21]. Le
jeune roi de Lombardie, par son empressement à exécuter cet ordre, désarma la
colère de Louis ; mais, pour le malheur de Bernard, l'empereur défendit à
Adelhard et à Walla, sur qui se reportait son ressentiment, de retourner à
Pavie et les frappa d'exil[22]. Quant au jeune roi, il le
combla de présents. Des
présents ! des trésors ! Belle compensation vraiment, pour un jeune roi que
l'on prive de ses plus sages conseillers ! En cette occasion, disons-le
toutefois, leur sagesse s'était démentie. Pourquoi laissèrent-ils à Bernard
la triste initiative des torts à l'égard d'un puissant monarque qui bientôt
sut prendre sa revanche ? Tristes jeux où le fort[23] n'est jamais en reste, et qui
finissent par la ruine du faible. Mais
avant d'entrer dans cette triste série de griefs que termine une sanglante
catastrophe, consacrons quelques lignes encore aux actes méritoires d'une vie
trop courte et qui s'annonçait devoir être si glorieuse. La
Lombardie, quant à son administration intérieure, s'aperçut à peine de
l'absence d'Adelhard et de Walla, tant l'impulsion donnée au char de l'État
était partie de mains habiles et sûres, tant le royal disciple s'était
pénétré des principes et des vues de ses deux grands ministres. Ce
royaume continuant à jouir d'un bien-être et d'un repos qui cicatrisaient les
plaies de l'invasion et de la guerre, Bernard fut en position, au premier
appel de l'empereur, de donner à Louis des preuves de son zèle et de son
dévouement, de réparer enfin ses torts envers la -couronne impériale. Rome et
le reste de l'Italie, intimidés par la puissance de Charlemagne, étaient
restés dans l'ordre et la soumission depuis le châtiment de Pascal et de
Campule ; mais tout changea de face à l'avènement de Louis ! Louis
qui, comme roi d'Aquitaine, s'était acquis un grand renom de sagesse et
d'équité, ne tarda pas à déchoir dans l'opinion des peuples. La rigueur
exercée contre les deux ministres de Bernard, loin de faire honneur à sa
justice et à sa fermeté, fut imputée à un naturel faible et à l'ascendant
d'impressions étrangères. On le disait indulgent et bon ; mieux connu, on ne
l'appela bientôt plus que Débonnaire. L'esprit de faction s'enhardit, et le
premier symptôme de ce retour au désordre, fut un nouvel attentat médité à
Rome contre le pape Léon III[24]. Quelques-uns
des principaux habitants de la ville, convaincus d'avoir formé le projet
d'assassiner le souverain pontife, furent arrêtés, condamnés et mis à mort,
selon toutes les rigueurs de la loi romaine, sans que Léon III pût interposer
cet esprit de clémence dont il donna tant de preuves dans sa longue vie. A la
nouvelle de ces sanglantes exécutions, l'empereur ordonne à Bernard d'aller
prendre connaissance de l'affaire. Le roi de Lombardie, secondé par le comte
Gérald, général de ses armées, se rend à Rome[25]. Le châtiment des coupables,
d'abord trouvé rigoureux par le faible fils de Charlemagne, est reconnu juste
à la cour impériale après le rapport de Bernard. Ce prince, par sa fermeté et
de salutaires rigueurs, comprime la rébellion prête à renaître. Croyant
l'avoir complètement réduite, il retourne à Pavie ; mais le volcan couvait
sous la cendre, la lave n'était qu'étouffée et non pas éteinte : une nouvelle
éruption ne se fit pas longtemps attendre. Quelques
mois après le départ du roi de Lombardie, Léon III fut atteint de la maladie
qui devait amener le terme d'une carrière toute de bienfaisance et de vertus[26]. Ses ennemis n'attendirent pas
sa mort pour jeter Rome dans de nouveaux troubles. Aux premiers bruits de la
maladie du pontife, ses terres furent dévastées, ses châteaux pillés et
démolis par des bandes furieuses ; les familles des coupables condamnés pour
le premier complot, rentrèrent violemment en possession de leurs biens
confisqués, sans attendre une réintégration légale. Bernard
subissait lui-même les atteintes d'une indisposition grave, quand il reçut
l'avis de ces nouveaux désordres ; il chargea aussitôt de les réprimer
Guinéchis, duc de Spoletti, qui, se portant sur Rome avec ses troupes, se
rendit complètement maître de la sédition. Léon III eut encore, avant de
mourir, la consolation de voir rentrer Rome dans le calme, grâce à cette
nouvelle intervention de Guinéchis et des princes Francs ; aussi le premier
acte d'Étienne IV, son successeur, fut-il, dès qu'il eut ceint la tiare,
d'exiger du peuple romain le serment de fidélité à Louis Ier, comme patrice
et protecteur de Rome, et en sa qualité d'empereur d'Occident. Le pontife,
accompagné du roi de Lombardie, se rend ensuite à Reims, donne de nouveau
l'onction sainte au fils de Charlemagne, et lui met sur la tête un riche
diadème qu'il a apporté de Rome. Un
autre monarque que Louis-le-Débonnaire se fût peut-être en ce moment souvenu
que, sur l'ordre de Charlemagne, il avait, trois ans auparavant, pris
lui-même sur l'autel la couronne impériale ! L'impératrice
Hermengarde fut, elle aussi, couronnée et proclamée Auguste par Étienne IV. Nous
venons de nommer l'impératrice Hermengarde ; c'est entrer dans la voie des
malheurs de Bernard. Louis,
jaloux d'abord de son autorité, n'avait employé ses fils qu'en qualité de
gouverneurs de provinces et les tenait éloignés de lui. La fière Hermengarde,
dont aucun fils ne portait une couronne de roi, nourrissait une envieuse haine
contre Bernard, qui, neveu seulement de l'empereur Louis, avait depuis
longtemps reçu l'onction royale. Le
ressentiment de la mère et de l'épouse eut bientôt accès au cœur du royal
époux. La soumission de Bernard, après sa première faute, avait désarmé la
colère de l'empereur ; mais la haine d'Hermengarde veillait, et l'amnistie ne
fut pas complète, et l'exil frappa deux hommes dont le concours aurait donné
trop d'éclat à une royauté condamnée à périr. Cette royauté, Charlemagne
l'avait créée, on n'osa pas d'abord la détruire ; mais, s'autorisant de
l'exemple dangereux du grand roi, on commença à la saper dans sa base en la
frappant de déconsidération, en la dépouillant de ses prérogatives, enfin en
réduisant le roi de Lombardie aux simples fonctions d'un gouverneur de
province. Bernard
ne supporta qu'avec impatience cet empiètement sur son autorité, qui ne lui
semblait devoir ainsi s'effacer que devant le puissant génie de son aïeul.
Brave, magnifique, adoré de son peuple, versé dans la connaissance des
besoins et des vœux de la Lombardie, capable et en voie d'y satisfaire,
Bernard se sentait roi non seulement par la volonté de Charlemagne, mais
encore par ses nobles qualités el par l'affection de ses sujets. Les deux
ministres qui avaient dirigé les premiers pas de sa jeune royauté, n'étaient
plus là près de lui ; entouré de conseils violents, peut-être perfides, le
fils de Pepin eut cependant assez de prudence pour ne pas éclater encore, et
pour dévorer en secret cette première injure, sans doute comme une
conséquence et un châtiment de son premier tort. Bientôt
l'avilissement de la royauté de Bernard ne fut plus assez pour la haine
jalouse d'Hermengarde : surmonter les ombrageuses appréhensions qu'inspirait
à son faible époux l'ambition de ses fils, avoir un roi dans chacun d'eux,
faire associer l'aîné à l'empire, porter enfin, par un nouvel outrage, le
dernier coup à la puissance de Bernard en Italie, tel fut le plan que se
traça, tel fut le but que voulut atteindre l'impératrice ; son habileté
choisit un moment où Louis, absorbé par les soins qu'il donnait aux réformes
ecclésiastiques, semblait prendre en dégoût les détails de la haute
administration de ses États. Une
diète générale est convoquée à Aquisgrana ; des prières et des jeûnes sont
prescrits pour que le ciel dirige l'empereur dans les résolutions qu'il va
prendre. Louis,
après trois jours d'une religieuse attente proclame son fils aîné Lothaire
associé à l'empire ; il nomme son autre fils, Pepin, roi d'Aquitaine, et
Louis, le plus jeune des trois, roi de Bavière. L'empereur
Louis déclare en outre[27] qu'à sa mort son fils Lothaire
sera roi d'Italie. Il ne fut fait aucune mention de Bernard[28] dans cette assemblée où l'on
disposa publiquement de son royaume. A la
nouvelle de ce sanglant affront, le jeune roi s'indigne ; toute la Lombardie
s'émeut et entoure son monarque : Rataldo, évêque de Vérone ; Suppone,
comte de Brescia ; Anselmo, archevêque de Milan, d'autres prélats et grands
seigneurs, la plupart d'Italie, exaltent son irritation ; il rassemble ses
troupes et proclame l'indépendance de sa royauté[29]. L'empereur,
à la tête d'une nombreuse armée, marche aussitôt vers l'Italie ; Bernard,
déconcerté à l'approche d'une force aussi redoutable, et affaibli par des
désertions multipliées, dépose le glaive sans combattre ; l'infortuné jeune
homme se remet à la miséricorde de son oncle. Le roi
de Lombardie et ses principaux adhérents, jetés dans des cachots, sont livrés
à des juges qui, après une longue procédure, condamnent le jeune monarque à
perdre la vue. On exécuta l'affreuse sentence avec une cruauté calculée, qui
entraîna la mort du malheureux petit-fils de Charlemagne peu de jours après
son supplice. Les
partisans du jeune prince, appartenant au haut clergé, furent dépossédés de
leurs sièges, de leurs seigneuries, et subirent en outre le châtiment de
l'exil. Les
laïques, impliqués dans le procès, furent condamnés à mort. Louis se contenta
de leur faire subir, mais avec moins de rigueur, le supplice infligé à leur
roi. Andrea
raconte autrement le malheur dont le fils de Pepin fut victime : cet
historien ne fait mention ni de l'outrage reçu à la diète d'Aquisgrana ni de
la révolte du roi de Lombardie. D'après
Andréa, Hermengarde, feignant de vouloir se réconcilier avec Bernard dont
elle s'était hautement proclamée l'ennemie, l'aurait fait solliciter de se
rendre à sa cour. Le jeune roi, trompé par les fallacieuses protestations des
émissaires d'Hermengarde, serait accouru en France, heureux de voir enfin
approcher le terme d'odieuses persécutions. L'impératrice, à l'insu de
l'empereur, aurait fait saisir et jeter dans les cachots le crédule fils de
Pepin, lui aurait fait crever les yeux dans sa prison, et le malheureux
prince serait mort peu de jours après cet affreux supplice. Les
historiens d'Italie se montrent assez portés à adopter cette version. De là,
cette incertitude, chez eux, sur l'époque de la mort de Bernard, puisqu'elle
n'aurait plus eu pour cause la révolte qui suivit la diète d'Aquisgrana.
Giulini, sans s'expliquer sur celui des deux récits qui lui paraîtrait le
plus vraisemblable, dit que les historiens français, en ne faisant aucune mention
du crime d'Hermengarde, rapporté par l'historien Andrea, ont voulu peut-être
épargner la mémoire d'une de leurs reines. « De
même, continue Giulini, on doit peu s'étonner que l'Italien Andrea ait omis
dans son récit ce qui est relatif à la rébellion de Bernard, roi d'Italie, et
de ses partisans, pour la plupart Italiens. » Il
faudrait peut-être ajouter aussi, pour mieux s'expliquer le silence d'Andrea
sur cette imprudente prise d'armes, que cet historien était prêtre ; or, nous
avons vu que Bernard comptait parmi ses plus zélés partisans plusieurs
membres du haut clergé. Nous
adoptons, sans hésiter, la version reproduite par les écrivains français,
version qui s'appuie sur des faits publics, un jugement, une longue
procédure, des supplices, des exils, puis des recours en grâce, ce qui
établirait au moins la présomption d'une faute grave commise par Bernard et
ses adhérents, ou, disons mieux, de quelque acte de leur part, attentatoire
aux droits plus ou moins contestables que s'arrogeait, sur la Lombardie, le
successeur de Charlemagne. D'ailleurs, comment concilier le supplice de
Bernard, victimé par les ordres d'Hermengarde à l'insu de Louis, avec cette amende
honorable et les remords publics dont nous allons bientôt voir ce faible
monarque donner le triste spectacle en expiation de la mort de son royal
neveu ? Quant
au motif attribué aux historiens français par Giulini, fondé sur les
ménagements dont ils auraient cru devoir user envers une reine de France,
nous nous permettrons de dire qu'une telle supposition nous paraît par trop
futile pour un aussi grave esprit. Quel besoin, en effet, d'altérer la véracité de l'histoire, pour un crime de plus ou de moins à décrire dans ces temps reculés si féconds en forfaits de tous genres ? |
[1]
Le titre de patrice des Romains emportait avec lui une espèce de vasselage,
souvent éludé, mais reconnu, toutefois, à l'égard des empereurs d'Orient, qui,
du reste, ne considéraient tous les rois de l'Europe que comme des patrices.
Ainsi Clovis lui-même n'avait été reconnu par la cour du Bosphore que
comme patrice des Gaules, et les rois lombards comme patrices de
Lombardie. D'après quelques historiens, cette supériorité que s'arrogeaient les
empereurs d'Orient, et que même on leur reconnaissait encore après la conquête
de Charlemagne, semblerait résulter, entre autres faits, de la fameuse mosaïque
posée, (avant l'année 800), par ordre de Léon III, dans le magnifique
triclinium du palais de Latran.
On voit, sur cette mosaïque, J.-C. présentant, de la
main droite, les clés à saint Pierre, et de la main gauche, l'étendard à
un prince couronné, avec l'inscription : CONSTANTIN V.
Sur un autre côté de la même mosaïque, on voit saint
Pierre présentant, de la main droite, les clés au pape (Léon III), et de
la main gauche, l'étendard à un prince portant la moustache, le manteau et
l'épée, avec l'inscription : D. N. CAROLO, REGI.
Ne pourrait-on pas aussi voir, dans ce dessein, la
pensée que voici :
Dieu donna l'étendard à l'empereur CONSTANTIN ; mais
plus tard saint Pierre, le représentant de Dieu, remit cet étendard à un plus
digne, à CHARLEMAGNE.
Avant 800, les rois des Francs, en écrivant aux
empereurs d'Orient, leur donnaient le titre de pères. Charlemagne et ses
descendants, les traitant en égaux, ne leur donnèrent plus que celui de frères,
à dater de 800. L'on vit aussi, par les actes publics passés à Rome et où se
datait le règne de Charlemagne, comme empereur, qu'une ère nouvelle venait de
commencer. Alors seulement, dit Théophane, in Francorum potestatem Roma
cessit.
[2]
Pendant le séjour de l'empereur à Spoletti, on ressentit, en Italie, les
secousses de ce fameux tremblement de terre qui, entre autres grands dommages,
occasionna la chute de presque toute la toiture de la basilique de Saint-Paul,
à Rome. Ce fut, selon plusieurs historiens, par suite de ces désastres et pour
calmer la colère céleste, que le pape Léon institua, à Rome, les Rogations,
pour les trois jours qui précèdent la fête de l'Ascension. Cette
cérémonie existait en France depuis le Ve siècle. Giulini en fait remonter
l'établissement aussi à cette époque pour Milan.
[3]
Il est même à remarquer que, dans la plupart de ces capitulaires, l'Italie
n'est considérée que comme une province de l'empire. Cunctis reipublicæ
ministris per provinciam Italiæ a nostra mansuetudine prœpositis.
[4]
Et non Rieti, ville du duché de Spoletti, connue le prétendent quelques
historiens. (MURATORI,
Ann. d'Ital., anno 801.)
[5]
MURATORI.
[6]
L'anonyme Salernitain* a conservé l'épitaphe gravée sur sa tombe. Il est
dit d'abord, qu'il était d'origine lombarde, et qu'il vainquit les Grecs.
Voici les vers qui terminent cette épitaphe :
PERTULIT ADVERSAS FRANCORUM SŒPE PHALANGES
SALVAVIT PATRIAM SED, BENEVENTE, TUAM ;
SED QUID PLURA FERAM ? GALLORUM FORTIA REGNA
NON VALUERE HUJUS SUBDERE COLLA
SIBI.
Il eut souvent à soutenir le choc des troupes
françaises ; mais il sauva la patrie. Oh ! Bénévent ! que dirons-nous de
plus ? Jamais la puissance formidable des Francs ne put parvenir à le
soumettre.
* P. 2, tom. II. Rev., ann. 806.
[7]
D'après le cardinal Baronius et Baluzius, le royaume de Pepin devait comprendre
:
La Lombardie, Venise, OU PLUTÔT LA VÉNITIE, la Bavière
et une partie de l'Allemagne.
Johannes Lucius* en fait aussi dépendre l'Istrie,
la Dalmatie, et une partie de la Pannonie et de l'Esclavonie.
Un historien des archevêques de Milan, du nom, ou qui a
pris le nom de Jean de Deis, raconte que le pape ayant été faire une
visite, en 804, à Charlemagne, l'évêque de Milan accompagna le souverain
pontife dans ce voyage, et que le métropolitain lombard obtint de l’empereur la
donation absolue de Milan, de ses murs et de son comté. L'historien cité fait
dater de cette époque les droits des archevêques de Milan à la souveraineté
absolue sur cette ville et sur son territoire ; il rapporte même l'acte de
donation que Giulini et d'autres judicieux historiens regardent comme apocryphe.
L'assertion de Jean de Deis est dénuée de toute
vraisemblance : certes Milan et son territoire étaient un assez important
fleuron de la couronne lombarde pour que l'empereur, s'il l'en avait détaché
pour en gratifier l'archevêque, en eût fait mention dans le partage de ses
États avant sa mort.
* Johannes LUCIUS, de regno Dalmat., lib. Ier. — MURATORI, Ann. d'It.,
t. IV, p. 199. anno 806.
[8]
Lettre 8e de Léon III à Charlemagne, au sujet de la descente des Maures en
Corse, 807. — LABBE,
Concilior, t. VII. — MURATORI, Ann. d'It., t. IV, p. 404, anno 807. — FERRERAS, Histoire
d'Espagne, siècle IXe, ann. 804.
[9]
FERRERAS, Histoire
générale d'Espagne, t. 2, part. siècle IXe, ann. 807 — EGINHARD, Annales
de LOISEL. — L’ANONYME,
dans la vie de Charlemagne. — Le MOINE, d'Angoulême.
[10]
DANDULUS, in
Chronic., t. VII, rer. Ital.
[11]
PUFFENDORFF, t.
II, p. 338.
[12]
Andrea Dandolo, lui-même, assure que ce ne fut pas le roi de Lombardie, niais
bien les Vénitiens qui dans le délire de leurs dissensions intestines,
détruisirent de fond en comble la ville d'Eraclée ou Héraclée. Cet acte de
vandalisme fut motivé sur ce que cette ville avait donné naissance aux deux
doges Giovanni et Maurizio, qu'on axait exilés pour les remplacer par Obelerius
ou Obelerio, qui venait de subir aussi la peine de l'exil et qui ne
tarda pas à y retourner*.
* DANDULUS, in Chronic., t. XII, rer. Ital. — MURATORI, Ann. d’Ital.,
p. 398, anno 805.
[13]
VERRY (t. Ier,
p. 105) dit que ce prince mourut en traversant Milan, et que le transport qu'on
dut faire de ses restes pour les ensevelir à Vérone dans l'église de
San-Zenone, donnerait à penser qu'il n'y avait pas, dans la première de ces
villes, de quoi lui faire des funérailles avec la pompe qui convenait à la
dignité royale.
[14]
Ces enfants n'étaient pas légitimes. — GIULINI, t. Ier, Storia di Milano. — ANQUETIL, Histoire
de France, t. Ier, 2e Rac., § Ier, ann. 810.
[15]
MURATORI, Ann.
d'Ital., t. IV, anno 811.
[16]
Cet empire eut décidément pour limites la mer Baltique, l'Océan et l'Èbre ; et
vers le midi, la Méditerranée, le Vulturne el les frontières orientales de la
Pannonie.
[17]
B.-B., Histoire de l'Église, t. IV, p. 277 et suiv.
[18]
GIULINI, Storia
di Milano, anno 812.
[19]
FERRERAS, Histoire
générale d'Espagne, t. II, part. IV, sect. IX. — Annales de LOISEL, et plusieurs
autres historiens.
[20]
Les Italiens durent à Charlemagne, comme nous le verrons plus tard, de rentrer
dans l'exercice de leurs droits de citoyens, dont les avait privés la
domination lombarde, Ce fut un immense bienfait ; mais il semblerait que son
œuvre eût été plus complète et qu'il eût évité bien des maux que nous aurons à
déplorer, s'il avait doté le nouveau royaume lombard, fondé par ses mains, du
bienfait de l'indépendance et de la nationalité. N'oublions pas, toutefois,
qu'entouré de princes jeunes, sans expérience, et de populations turbulentes et
difficiles à contenir, Charlemagne, cédant aux nécessités des circonstances,
peut avoir craint de compromettre le sort de tout l'empire par le complet
abandon d'une de ses parcelles en d'autres mains que les siennes.
[21]
Quelques historiens croient que Bernard nourrissait un secret ressentiment
contre Louis, depuis que son oncle avait été associé à l'empire par
Charlemagne. D'après ces historiens, Bernard, fils de Pepin, qui lui-même était
fils aîné de l'empereur, aurait regardé comme lésés, par cette élévation de
Louis, les droits qu'il tenait de son père et dont on l'aurait privé à cause de
sa trop grande jeunesse.
Nous avons dit que Bernard était fils illégitime de
Pepin. Bernard ne nous paraît donc pas avoir pu élever les prétentions dont on
parle ; il n'a donc pu éprouver contre Louis ce ressentiment jaloux qu'on
suppose avoir pris naissance du vivant de Charlemagne.
Le comte Walla fut exilé au couvent de Corbie.
[22]
Adelhard, abbé de Corbie, vit, par les ordres de l'empereur, se fermer devant
lui les portes de ce monastère qu'il regardait comme sa paisible et dernière
retraite, après l'accomplissement des devoirs imposés à son zèle par la
confiance de Charlemagne. On lui désigna Noirmoutier pour lieu de son exil ;
sept ans il y fut l'objet du respect et de l'édification publique.
[23]
On sent qu'un tel mot, quand il s'agit de Louis-le-Débonnaire, ne peut avoir
qu'une acception relative.
[24]
EGINHARD, anno
815.
[25]
Giulini croit que Bernard était malade à cette époque et que le comte Gérald se
rendit seul à Rome. Des documents, que nous croyons irrécusables, nous ont
convaincu que le roi de Lombardie fut de l'expédition ; Bernard ne fut malade
que lors de l'envoi de Guinéchis, l'année suivante.
[26]
Le glorieux pontificat de Léon III eut vingt-et-un ans et demi de durée.
[27]
GIULINI, t. Ier,
anno 817. — EGINHARD.
[28]
Quelques historiens en concluent que, non seulement ce prince n'assista pas à
la diète, mais encore que la diète ne se tint qu'après sa mort dont ils ne
savent pas préciser l'époque.
Ces historiens appuient leur opinion sur une
inscription existant encore dans la basilique de Saint-Ambroise à Milan, de
laquelle il semblerait résulter que Bernard mourut cinq ans après son avènement
au trône de Lombardie, et conséquemment après la tenue de la diète. L'historien
Sassi se prononce pour l'opinion qui résulterait de cette épitaphe.
Muratori cite contre cette version, un écrit trouvé
vers la fin du XVe siècle, du temps de l'historien Tristan Calchas, daté
du mois d'octobre 817, sixième année du règne de Bernard.
Giulini a vu et examiné cet écrit, qu'il prouve être
authentique. D'après ce judicieux auteur, la mort de Bernard n'aurait donc pas
précédé la diète tenue à Aquisgrana. Nos annales françaises s'accordent
généralement à faire dater la diète de l'année 817, et la mort de Bernard de
818. Nous avons adopté cette double date.
[29]
MURATORI. — GIULINI. — VERRY. — Histoire de
l'Église. — PUFFENDORFF.