Défaite des Saxons. —
Révolte de quelques ducs d'Italie. — Charles passe les Alpes. — Châtiment du
duc de Frioul. — Anecdote sur Charlemagne. — Synode pour la confection des
lois. — Sacre de Pepin comme roi de Lombardie. — Alcuin. — Nouveaux troubles
et coalition fomentés par Irène. — Charlemagne comprime la sédition, il bat
les Bavarois et les Huns. — Le IXe siècle a son
Vincent-de-Paul. — Nouvelle victoire de Pepin sur les Huns. — Guerre avec
Grimoald, duc de Bénévent. — Mort d'Adrien Ier. — Irène fait assassiner
Constantin son propre fils. — Attentat contre Léon Ill. — Charles se rend à
Rome. — Condamnation des coupables. — Couronnement de Charles comme empereur.
De 714 à 800.
Les
Saxons, ce peuple turbulent, toujours prêt à prendre les armes ou à les
déposer, selon que l'éloignement ou la présence de Charles encourageait ou
comprimait leur audace, les Saxons avaient, en 774, levé de nouveau
l'étendard de la révolte. A cette
nouvelle, nous avons vu le roi des Francs se hâter de quitter Pavie. On
raconte[1] qu'avant le retour de Charles
leurs bandes sanguinaires avaient pénétré en Hesse sur les terres des Francs
; mais qu'ayant vu ou imaginé voir deux anges combattant pour les chrétiens,
elles s'enfuirent avec effroi. On ajoute que ces barbares revinrent quelque
temps après, qu'ils virent ou crurent voir encore deux boucliers flamboyants
et agités au-dessus de l'église d'Eresbourg, et que
la même terreur leur fit de nouveau prendre la fuite. L'épée de Charles vint
compléter, pour le moment, l'œuvre qu'avaient commencée les superstitieuses
terreurs de ce peuple ; mais à peine maître de la révolte dans le Nord, le
roi dut reprendre en toute hâte le chemin de l'Italie. Profitant
des embarras suscités aux Francs par leur guerre contre les Saxons, les ducs
de Frioul, de Spoletti et de Bénévent avaient formé le projet de secouer le
joug que le triomphe de Charles leur avait imposé. Rodgause
ou Rodgaud, duc de Frioul, fut le premier à prendre les armes. Charles
franchit les Alpes, l'attaqua et le mit en fuite : Rodgause, tombé au pouvoir
du vainqueur, eut la tête tranchée. Charles
réunit le Frioul à son royaume d'Italie, et il établit là, comme en
Lombardie, des comtes pour gouverner les villes qui en dépendaient. Ce duché,
le premier qu'Alboin eût créé, fut le premier que Charles supprima[2]. Une
nouvelle guerre à soutenir contre les Sarrasins fit retarder le châtiment des
autres chefs révoltés, que la terreur, imprimée par la fin tragique de
Rodgause, maintint, du reste, pour quelque temps dans le devoir. Selon
Giulini, Charles, avant de repartir, aurait quitté le titre de roi des
Lombards pour celui de roi d'Italie ou plutôt de rex in Italia[3], sans doute pour mieux faire
comprendre l'étendue de sa puissance aux ducs révoltés. Une
anecdote, racontée par un ancien moine de San Gallo, qui a écrit la vie de
Charlemagne, nous semble trouver ici sa place ; elle fait ressortir le bon
esprit et la sagesse du monarque. D'après
le récit de cet historien, quand Charles vint dans le Frioul pour châtier
Rodgause, plusieurs grands seigneurs lombards crurent devoir accourir dans
cette province pour rendre hommage au vainqueur. Le hasard voulut que
plusieurs négociants fussent arrivés en ce moment à Pavie avec des
marchandises du Levant qui, comme le fait observer Giulini, pour les modes et
la galanterie, était la France de ces temps-là. De riches étoffes, des tissus
d'une extrême finesse, de précieuses broderies, des plumes, des fourrures
d'une rare beauté, furent enlevées à l'envi par les plus élégants seigneurs,
qui, tout fiers de leur parure, se rendirent un dimanche à la cour du roi. Ce
jour-là le temps était froid et pluvieux : Charles, selon sa coutume, était
couvert de peaux de castor fort ordinaires. Au sortir de la messe, le roi
invita tous ces brillants visiteurs à une partie de chasse : personne n'osa
et ne put refuser ; l'orage ne tarda pas à éclater ; la boue, la pluie, les
ronces, les branches d'arbres firent si bon compte de ces fastueuses parures,
que bientôt il ne fut plus possible de les reconnaître. Les
pauvres seigneurs lombards, trempés de pluie et transis de froid, au retour
de la chasse, coururent en toute hâte se blottir auprès du feu ; leur
mésaventure n'en fut que plus complète : la chaleur de l'âtre ruina ce qui
restait encore de présentable dans leurs vêtements. Le roi
se fit un malin plaisir de les mander auprès de lui ; et les voyant aussi
honteux de leur étrange accoutrement que chagrins d'avoir perdu des objets
d'une si grande valeur : « Fous que vous êtes, leur dit-il, quelle est
maintenant la pelisse la plus précieuse, la mienne qui m'a coûté un sou, ou
la vôtre pour laquelle vous avez prodigué tant d'argent et d'or ? » Giulini
qui, d'après le moine de San Gallo, raconte ce fait, en conclut que le goût
d'un luxe effréné et la préférence donnée aux modes venant de l'étranger, ne
sont pas choses nouvelles pour son pays, que le mal est vieux, et
conséquemment plus difficile à guérir. Que ne disait-il que cette maladie a
tenu de tous temps et tient encore tous les peuples, et qu'elle est incurable
! Bien
qu'occupé, de ce côté des Alpes, par son interminable guerre contre les
Saxons, et par une expédition nouvelle contre les Sarrasins, auxquels il
enleva[4] la Navarre et les meilleures
provinces en deçà de l'Ebre, Charles ne perdait pas un moment de vue ses
conquêtes en Italie. Un synode fut convoqué en France ; le roi y appela des
évêques et les premiers seigneurs italiens pour faire participer leur patrie
au bienfait de ces lois immortelles qui, sous le nom de Capitulaires, sont un
des plus glorieux monuments de ce grand règne. La
sagesse de ces institutions, si belles pour l'époque où elles furent
promulguées, la gloire de Charles, toujours croissante comme sa puissance, la
terreur que des victoires multipliées, mais le plus souvent lointaines pour
l'Italie, semblaient devoir attacher à son nom ; enfin la surveillance de ses
comtes pris, pour la plupart, parmi ses plus
dévoués serviteurs, ne suffisaient pas pour lui soumettre complètement la
Lombardie et les peuples que ses armes avaient réunis à ce royaume. Un reste
mal étouffé des anciennes rébellions minait sourdement son autorité ; enfin,
de secrètes intrigues, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, entretenaient cet
esprit de soulèvement qu'encourageaient et souvent justifiaient la morgue et
les exactions d'un grand nombre de gouverneurs. Charles
sentit tout le dommage que son absence portait à sa royauté en Italie. Ne
pouvant, lui qui sans doute rêvait déjà cet empire d'Occident dont il saisit
bientôt après le sceptre, prendre pour résidence une capitale italienne, il
résolut de placer sur le front d'un de ses fils la couronne arrachée aux
successeurs d'Alboin. Dans ce but, Charles conduit à Rome son fils Carloman,
le fait tenir sur les fonts baptismaux par le pape Adrien, qui le sacre et le
proclame roi d'Italie (rex in Italia), sous le nom de Pepin[5]. Louis,
autre fils du monarque, l'avait suivi à Rome : Charles le fait couronner par
le souverain pontife comme roi d'Aquitaine. Il retourne ensuite à
Milan, où, pour flatter cette ville et, sans doute aussi, pour lui faire
oublier l'interdit dont il avait voulu frapper le rit ambroisien, il fait
baptiser, selon ce même rit, sa fille Ghisla[6], et lui donne pour parrain
Thomas, archevêque métropolitain de Milan. Charles,
après avoir installé le jeune Pepin à Pavie, retourne en France, où il
ramène, comme trophée de sa pacifique expédition à Rome, des maîtres de
grammaire, de mathématiques et de plusieurs autres sciences, plus fier et
plus heureux d'un tel cortége que d'une fastueuse escorte de dépouilles
opimes et de guerriers vaincus. Ce fut
à cette époque que Charles, qui possédait à un rare degré l'art de connaître
les hommes et d'apprécier le mérite, fit, à Rome, la rencontre d'Alcuin[7]. Alcuin
était un des plus savants hommes de l'Angleterre ; né d'une famille illustre
et opulente, il s'était formé aux sciences dans le monastère de la cathédrale
d'York : remarquable par sa vaste érudition, mais plus encore par sa modestie
et son humilité, il n'aspirait qu'à ensevelir son génie dans la solitude ; le
roi des Francs le retint quelque temps auprès de lui ; il voulut qu'à son
exemple, les grands seigneurs de sa suite se fissent un honneur d'être les
disciples d'Alcuin, et il établit une école dans son palais même d'Aquisgrana. Sous cet habile maître, le roi fit un cours
de rhétorique, de dialectique et d'astronomie ; mais Alcuin, que tant
d'honneur ne pouvait éblouir, ne perdait rien de son goût pour la retraite.
Vaincu par ses instances, Charles lui permit enfin de se dérober aux pompes
de la cour, et lui fit accepter l'abbaye du monastère de Tours qui devint,
sous la direction d'Alcuin, une des plus célèbres écoles de l'Europe[8]. D'autres
écoles se formèrent dans l'empire, sur le modèle de celle de Tours. La
Lombardie ne tarda pas à recevoir aussi une heureuse impulsion des efforts
réunis de Charles, d'Alcuin et de son jeune roi. Le
monastère du Mont-Cassin, déjà si célèbre, acquit un nouvel éclat par les
hommes de science dont le dota la munificence du roi des Francs, qu'Alcuin
éclairait dans ses choix ; et un moine irlandais, d'une érudition profonde,
fut nommé abbé du monastère de Saint-Augustin, à Pavie, pour servir de guide
et de maître aux jeunes Lombards jaloux d'acquérir de l'instruction. Ainsi
Pavie joignit à l'honneur d'être la capitale des rois, l'honneur non moins
grand de devenir l'émule du Mont-Cassin, comme centre et foyer des sciences
en Lombardie. Trop
souvent la conquête apporte une mort anticipée aux nations vaincues et efface
leur nom du livre des peuples ; on voit qu'elle n'est pas toujours
meurtrière, que quelquefois elle les vivifie et leur ouvre la voie à de
nouvelles prospérités. Le soin
que Charles mit dans le choix des ministres de son fils Pepin, ne fut pas le
moindre des bienfaits dont lui fut redevable sa nouvelle conquête. Deux
élèves d'Alcuin, hommes éclairés et sages, d'une fermeté inébranlable et
d'une incorruptible justice, Angilbert[9], abbé de Riquier, et Adelhard[10], abbé de Corbie, furent envoyés
comme conseillers au jeune monarque. Pepin était fait pour comprendre son
père et de tels ministres. Aidé par les inspirations du génie de l'un, et par
la haute expérience des deux autres, ce prince seconda puissamment, au-delà
des Alpes, les nobles efforts de Charles pour la renaissance des lettres ;
l'ordre se rétablit dans toutes les branches de l'administration publique,
une austère équité régla enfin les différends entre les villes, les
communautés et les individus ; de sages institutions, modelées sur les
Capitulaires du roi des Francs, vinrent cimenter la fusion, cette fois
réelle, des trois peuples, Franc, Lombard et Romain, en leur imprimant un
élan simultané vers le progrès et le bien-être. Il fallut peu de temps au
jeune roi pour se montrer digne du héros qui lui avait donné le jour et la
couronne ; il fallut peu de temps à son peuple pour l'apprécier et l'entourer
de son affection. Malgré
la présence de Pepin en Italie, malgré les bienfaits multipliés de son
administration, peut-être même à cause de tous ces titres des rois francs à
l'amour et au respect des Italiens, la Péninsule vit éclater bientôt de
nouveaux troubles. La guerre fut, comme la paix, une occasion de gloire pour
Pepin. Le duc
de Bavière, Tassillon, et Aréchis[11], duc de Bénévent, tous deux
gendres du roi Desiderio, oubliant le supplice de Rodgause, osèrent encore
tenter la révolte. Tout,
cette fois, semblait les seconder. Charles venait de subir à Roncevaux un
échec dont on avait étrangement exagéré l'importance[12]. Ses généraux avaient éprouvé
contre les Saxons, conduits par leur roi Witikind, des revers qui exaltaient
le courage de ces peuples indomptés ; les Huns et les Hongrois, qui
habitaient la Pannonie à l'orient, avaient deux armées prêtes contre le roi
des Francs, l'une pour soutenir l'attaque de Tassillon, l'autre pour appuyer
le fils de Desiderio, Adelchis, qui, avec une flotte qu'armait pour lui
Constantinople, devait aborder sur les côtes du duché de Bénévent. Aréchis
avait un double motif de seconder ce projet : la vengeance d'abord, comme
gendre du dernier roi lombard ; puis l'ambition[13] : la cour d'Orient avait promis
à ce duc le titre de patrice ou stratice de
Naples et de Sicile. Ambitieux
subalternes dans ce grand conflit, Aréchis, Tassillon, Adelchis lui-même,
n'étaient que les dociles instruments d'une ambition plus vaste, d'une
rivalité plus digne de s'attaquer au colosse dont les bras victorieux
allaient étreindre l'Occident tout entier. Irène
régnait alors en maîtresse absolue dans l'empire d'Orient, dont le trône
était occupé par son jeune fils Constantin V, triste fantôme couronné. Cette
princesse, veuve de Léon Chazare, successeur de Constantin Copronyme, était
d'une naissance obscure, mais tous les prestiges de l'esprit et de la beauté
l'avaient élevée jusqu'au trône des Césars. Les vices et les grandes qualités
qu'elle déploya dans l'exercice de la souveraine puissance, rendent Irène
remarquable parmi les femmes que le sort a placées à la tête des empires. L'astucieuse
impératrice ne s'était pas abusée sur les véritables causes du démembrement
de l'empire d'Orient en Italie, et son audace avait formé le projet difficile
de réparer ce fatal résultat de tant de folies et de fautes. L'hérésie
des iconoclastes avait été le premier coup porté à la puissance des empereurs
de la Péninsule ; Irène, par un conseil œcuménique, frappa de flétrissure ce
schisme désastreux. Léon Chazare avait profané par l'impiété des objets
vénérés comme sacrés par l'Église de Rome ; sa veuve, revêtue des ornements
impériaux et avec une solennité proportionnée à la grandeur de la faute,
s'était empressée, en s'emparant de la puissance, de réparer le scandale. Un
moment Irène avait eu la pensée de marier son fils à une fille de Charles, la
princesse Rothrude, espérant par cette alliance faire rentrer l'Italie sous
sa domination. Le roi des Francs avait accueilli avec bienveillance les
premières ouvertures relatives à ce projet ; mais, soit qu'elle eût trouvé
Charles peu disposé à abandonner sa nouvelle proie, soit que l'avènement de
Pepin au trône de Lombardie lui eût ôté ses dernières illusions à cet égard,
soit enfin, comme le disent quelques historiens, que sa passion du
commandement lui fît redouter de tirer par une alliance auguste le faible
Constantin de la dépendance où le tenait une mère impérieuse, Irène rompit le
mariage arrêté. Cet affront, loin de blesser Charles, soulagea le cœur du
monarque que tourmentait la pensée de se séparer de sa fille. Mais
l'impératrice crut avoir créé, par cet éclat, un nouveau motif d'hostilités
entre les cours rivales de France et de Constantinople, et sa politique ne
fut que plus ardente à susciter des obstacles et des ennemis à la seule
puissance qui lui parut alors digne de lui inspirer des craintes sérieuses el
de l'envie. Gagner
le Saint-Siège par un retour à l'orthodoxie, armer les Sarrasins contre les
Francs, encourager l'esprit hostile des Huns et des Hongrois, ranimer le
courage abattu des Saxons, flatter l'ambition de quelques ducs puissants en
Italie, se servir du besoin de vengeance que nourrissait le fils de
Desiderio, pousser à une aventureuse expédition cet instrument facile à
briser ensuite, même en cas de réussite, et toujours moins à craindre pour
elle que les Francs et surtout que leur monarque : tel avait été le plan de
cette habile reine, qui peut-être eût atteint le but de son ambition, si
l'ennemi à combattre et à renverser n'avait été Charlemagne ! Désormais
ce nom va remplacer celui de Charles : c'est ainsi que le monde, ébloui de sa
gloire et de l'éclat de son génie, l'appela depuis cette époque. La
grande âme du monarque ne perdit rien de son énergique puissance dans un
péril aussi pressant. Nous
avons vu Charles attaquer les Sarrasins, les vaincre et leur enlever
plusieurs provinces sur le bord de l'Èbre. Le malheur de Roncevaux, échec
partiel, ne ternit en rien, nous l'avons dit, l'éclat de ses triomphes, et ne
put même nuire à ses importuns résultats. L'héroïsme
des guerriers qui périrent dans ce fatal défilé ne fit que rehausser la
gloire des armes françaises. Les
généraux de Charlemagne venaient d'échouer contre les Saxons, le roi marche
lui-même pour réduire les révoltés qui se soumettent après trois défaites
sanglantes. Witikind, leur principal chef, tombé au pouvoir des Francs,
abjure l'idolâtrie, embrasse le christianisme et se retire en France. Des
milliers de familles saxonnes reçoivent le baptême à son exemple. La paix, ou
au moins une trêve faite à propos avec ces peuples turbulents et les
Sarrasins, déjoue une partie des trames d'Irène el laisse à Charlemagne
toutes les ressources de sa puissance pour disputer l'Italie à qui ose tenter
de lui en arracher la conquête. Il
franchit de nouveau les Alpes à la tête d'une armée formidable ; Pepin, son
fils, le rejoint avec des troupes lombardes. Tous deux marchent sur le duché
de Bénévent. Aréchis, qui maintenant se souvient du sort de Rodgause,
s'effraie à l'approche menaçante des deux rois, et fait humblement acte de
soumission. Charlemagne
agrée ses excuses pour éviter le malheur des populations, la ruine des
églises et des monastères ; il le laisse en possession du duché de Bénévent,
moyennant un tribut annuel de sept mille sous d'or[14] ; et il emmène en otage douze
principaux seigneurs, parmi lesquels se trouve Grimoald ou Grimwald, fils d'Aréchis. Le roi
vainqueur se rend à Rome avant de repasser les Alpes, et ajoute à sa première
donation en faveur du Saint-Siège, les villes qu'il vient d'enlever au duc de
Bénévent, et dont Capoue est la plus importante. Le duc
de Bavière alarmé, lui aussi, mais trop tard, des conséquences de son
imprudente levée de boucliers, cherche, par des protestations de soumission
où perce le défaut de franchise, à conjurer l'orage qui le menace. Charlemagne
repousse les instances de Tassillon ; il envoie ses généraux en Bavière, et
les fait précéder d'une bulle foudroyante où le pape déclare — et c'est la
première déclaration pontificale de cette nature[15] —, que l'armée des Francs et
son roi ne seraient point comptables des maux d'une guerre suscitée par la
félonie du duc de Bavière. Les lieutenants
de Charlemagne battirent les Bavarois et les Huns leurs auxiliaires. Le duc,
fait prisonnier, fut conduit en France et condamné à mort comme traître. Le
roi se contenta de le faire tondre et de le renfermer dans l'abbaye de Jumièges[16]. Le duc
de Bénévent était soumis, Tassillon était vaincu que l'on croyait encore, à
Constantinople, Charlemagne occupé contre les Saxons. Aussi,
quand Aréchis parut sur les côtes d'Italie avec les vaisseaux grecs, grande
fut sa surprise de voir flotter des bannières ennemies partout où il avait
espéré trouver des auxiliaires. Irène lui avait accordé quelques troupes ; le
fils de Desiderio osa débarquer et tenter la fortune des combats ; mais,
battu et poursuivi sans relâche, il fut contraint de remonter sur ses
vaisseaux et de retourner à Constantinople, honteux d'une malencontreuse
expédition dont le triste résultat lui ferma plus que jamais toute voie au
trône des Lombards. Le
prestige de l'exil, une silencieuse et patiente résignation dans les jours
mauvais, servent quelquefois un prétendant au trône, une entreprise téméraire
et avortée compromet les meilleures causes, et souvent les ruine sans retour. Détournons
un instant nos regards du théâtre ensanglanté de la guerre ; aussi bien, les
victoires de Charlemagne ont imposé une trêve, bien courte il est vrai, aux
invasions et aux révoltes. Qu'un
moment l'éclat du conquérant s'efface pour nous laisser suivre dans l'ombre
où il semble se cacher, un humble prêtre, dont le nom, s'il nous avait été
transmis, brillerait parmi les bienfaiteurs les plus vénérés de l'humanité. Si le
nom du bienfaiteur nous manque, gardons au moins la mémoire du bienfait. On lit,
dans un document qui date de la fin du VIIIe siècle[17], de touchantes doléances
échappées au cœur attristé d'un archiprêtre de l'église métropolitaine de
Milan. Le sort des enfants illégitimes et abandonnés éveille toute la
sollicitude du saint prêtre. Ces
pauvres créatures, dit-il, dans ce modeste monument d'une sublime
miséricorde, sont impitoyablement vouées aux souffrances et à la mort ; on
les noie dans les rivières, on les jette sur des tas de fumier, on les
délaisse dans des cloaques impurs ; et, chose abominable, privées des eaux du
baptême, elles sont précipitées en enfer : absque
baptismatis lavacro
parvulos ad Tartara mittunt. Le
pieux ecclésiastique ne borne pas l'élan de sa commisération à des plaintes
stériles, il achète, de ses propres deniers, des maisons près de l'église, et
il en fonde, pour les enfants abandonnés, un hospice qu'il dote
généreusement. Aux termes de l'acte public transcrit par Muratori, tout
enfant exposé dans l'église sera désormais, grâce à la générosité du
bienfaiteur, recueilli, baptisé et confié à une nourrice ; on lui fournira
les vêtements nécessaires et la nourriture, et on lui apprendra un état. A l'âge
de sept ans l'enfant sera libre et maître d'aller habiter le lieu le plus à
sa convenance. On voit
que le vice et la débauche avaient, à cette époque, les mêmes débordements et
les mèmes résultats que de nos jours ; on voit aussi que la religion du
Christ avait, dans ces siècles de barbarie, son Vincent de Paul[18] ! Un an
s'était à peine écoulé depuis la défaite de Tassillon, lorsque les Huns,
furieux des revers essuyés contre les armées de Charlemagne, marchèrent vers
l'Italie. Le
grand roi ordonne aussitôt qu'on relève les fortifications de Vérone, en
partie ruinées, et qu'on en reconstruise les murs et les tours. D'après ses
ordres, les abords de la ville sont en outre protégés par une bonne et forte
palissade[19]. Charles confie la défense de
cette place à son fils Pepin et à Bérenger, son lieutenant, qui,
probablement, ainsi que l'observe Muratori, fut un des aïeux de Bérenger que
nous verrons, dans la suite, roi et empereur. L'impatiente
ardeur de Pepin ne lui permet pas d'attendre l'ennemi derrière les remparts
de la place ; le jeune roi court à la rencontre des Huns, les attaque avec
ses valeureuses troupes de Lombardie, met les barbares en complète déroute
dans plusieurs rencontres, et les poursuit l'épée aux reins jusqu'aux
frontières de ses États. Les Huns ne se découragent pas, ils fuient, mais
l'œil toujours fixé sur cette Lombardie dont ils convoitent les richesses :
chez eux l'appât de l'or et de la rapine comprime la terreur de la défaite. Leurs
bandes sauvages, après deux ans d'un repos employé à réparer d'immenses
pertes, menacent de nouveau le nord de l'Italie ; Pepin, toujours en éveil,
marche à eux avec ses phalanges lombardes et un renfort de Francs ; rien ne
résiste au choc de cette armée qu'exaltent le souvenir de récents triomphes
et la bouillante valeur du jeune roi. Les Huns cèdent de toutes parts et
rentrent en désordre au fond de leurs retraites ; Pepin les y poursuit deux
fois[20], car ces infatigables
aventuriers osent en sortir encore pour recommencer une lutte qui toujours
leur est fatale. Le roi
vainqueur revient en Italie, traînant à sa suite un énorme butin et des
milliers d'esclaves qui, peu d'années après, recouvrèrent leur liberté par
l'intercession du savant Alcuin. C'est
dans cette expédition que les évêques d'Italie commencèrent à paraître à la
tête des armées et dans la mêlée des batailles[21]. Giulini
dit, à propos de cette humeur belliqueuse qui s'empara du clergé italien sous
la domination des Francs : « En avançant dans l'étude de l'histoire, nous
trouvons, pendant plusieurs siècles, des princes dans nos archevêques
; mais nous ne rencontrons plus de saints. » Aréchis,
délivré[22] de la terreur qu'inspirait à
tous la présence de l'armée des Francs, et voyant Pepin incessamment aux
prises avec les Huns, toujours battus jamais soumis, avait secrètement repris
ses négociations avec la cour de Constantinople ; la mort vint mettre un
terme à ses projets d'une nouvelle révolte. Le seul fils qu'il eût laissé
était en otage auprès de Charlemagne ; les Bénéventins envoient prier le roi
des Francs de le leur accorder pour duc. Ignorant
encore la nouvelle ligue hostile qu'avait méditée Aréchis, le roi investit
sans difficulté Grimoald du duché de Bénévent[23]. Les seules conditions qu'il
imposa par le traité, furent que Grimoald obligerait ses sujets à se raser la
barbe selon la coutume des Francs ; que dans les actes publics et sur les
monnaies on emploierait d'abord le nom du roi, puis celui de Grimoald ; enfin,
que les murs des villes de Salerne, d'Acerenza et
de Consa seraient démolis. Ceci se
passait en 788, au moment où Pepin pourchassait les Huns de victoire en
victoire. Grimoald
se hâta d'aller prendre possession du duché de Bénévent. Conformément au
traité, le nom de Charlemagne fut, avant le sien, inscrit dans les actes
publics et gravé sur ses monnaies ; mais, conservant au fond du cœur les
mêmes desseins qu'Aréchis son père, il eut garde de démolir les remparts de
Salerne et de ses autres places fortes. Bientôt,
son audace croissant avec les embarras suscités aux rois francs par la
turbulence des Huns, il fit disparaître le nom de Charles des actes publics
et des monnaies de Bénévent. Enfin, ne gardant plus de mesure envers celui à
qui il devait la puissance, Grimoald épousa Wansa, nièce de l'empereur grec,
cet ennemi naturel des Francs. Dans
l'intervalle de deux expéditions contre les Huns[24], et tandis que Charlemagne est
occupé par de nouvelles guerres au-delà des Alpes, Pepin entreprend de
châtier lui-même le jeune duc ; il pénètre avec son armée dans la principauté
de Bénévent, et ses premiers pas sont signalés par des succès qui intimident
Grimoald. Le fils d'Aréchis, pour apaiser le jeune roi, répudie Wansa, sous
prétexte qu'elle est stérile, et la fait reconduire à Constantinople. Sur ces
entrefaites, Louis, roi d'Aquitaine, s'était hâté, par l'ordre de
Charlemagne, de passer en Italie[25] pour seconder son frère. Pepin,
comptant peu sur la sincérité des promesses de soumission prodiguées par
Grimoald, continua sa marche agressive. Aréchis
soutint avec courage une guerre que les autres préoccupations belliqueuses du
roi de Lombardie et de son père laissèrent traîner en longueur ; cette lutte
fut marquée par de glorieux efforts de part et d'autre ; les chances s'y
balancèrent également ; des places furent successivement prises et reprises
avec une égale intrépidité ; suspendue par des trêves, entravée par d'autres
soins, par d'autres périls plus menaçants pour la domination française en
Italie, elle n'eut de fin que plusieurs années après (806), à la mort de Grimoald. Pendant
ces luttes meurtrières et toujours renaissantes, le pape Adrien Ier vint à
mourir[26] ; il avait occupé le trône
pontifical vingt-trois ans dix mois et seize jours ; la mémoire de ce pontife
est justement vénérée ; son règne fut des plus glorieux. Le jour même de sa
sépulture, le lendemain de sa mort, un prêtre du titre de sainte Suzanne,
d'une grande réputation de science et de sainteté, lui succéda sous le nom de
Léon III. Le nouveau pape envoya des légats à Charlemagne pour lui faire part
de son élection, et lui remettre les clés de la confession de saint Pierre
avec l'étendard de la ville. Le roi
fut en outre invité à venir recevoir, en sa qualité de patrice et de
protecteur des Romains, le serment de fidélité et d'obéissance. Le sage
et brillant conseiller de Pepin, Angilbert, fut chargé d'aller complimenter
Léon III, au nom du roi des Francs, et de lui remettre une lettre de Charles[27] où l'on remarque ce passage : « Ayant
reçu avec vos lettres le décret de votre élection, nous avons ressenti la
plus vive joie de l'unanimité avec laquelle on l'a faite, comme aussi de ce
qu'on nous rend la fidélité et l'obéissance qui nous sont dues. » A cette
lettre étaient jointes des instructions secrètes qui prouvent que rien
n'échappait à la prévoyante sollicitude de cette vaste tête occupée du
gouvernement de la moitié du monde[28]. Nous
avons vu que les armées de Charlemagne et de Pepin avaient rapporté de la
Pannonie, après le sac et le pillage de la capitale des Huns, de riches
trésors. Angilbert offrit au pape, de la part des deux rois, une partie de
l'immense butin. Cet acte de munificence servit aux libéralités qui
marquèrent le règne de ce grand pontife. Pendant
que Charlemagne, par ses victoires et la sagesse de sa politique, élevait peu
à peu ce trône d'Occident, dont le marchepied était à Rome, la cour d'Orient,
par de nouveaux scandales que suscitait l'ambition d'Irène, servait
merveilleusement les vastes desseins du monarque franc. La
débauche, l'adultère, le parricide, voilà le spectacle qu'offrait alors au
monde cette cour éhontée. Irène, importunée même de l'ombre de pouvoir
laissée à son fils qu'elle trompait par de feintes promesses et de
fallacieuses soumissions, fomenta longuement une trame régicide contre le
faible Constantin : l'exécution en fut prompte. On arrête l'empereur à
l'improviste, on lui crève les yeux ; le malheureux fils d'Irène meurt
bientôt par suite de ce cruel traitement ; et sa mère, qui feint le plus grand
désespoir, qui jure de punir ce crime odieux, la mère parricide est proclamée
impératrice. Son premier soin, pour gagner le peuple, fut de le décharger de
tout impôt ; mesure d'un moment et de circonstance, comme toutes celles de ce
genre qui servent à se jouer d'une foule crédule, toujours plus avide d'être
dupée. Quelqu'empressement que pût mettre l'impératrice à réparer les maux
occasionnés à l'Église par les persécutions de Copronyme, et à se montrer
protectrice des défenseurs de la foi catholique en Orient, Rome ne fut pas
moins indignée de l'atroce attentat qui avait livré le pouvoir aux mains
d'Irène ; toute l'Italie fut émue par le même sentiment d'horreur. Charlemagne,
à qui l'impératrice avait envoyé des ambassadeurs, qui disculpèrent mal leur
souveraine, vit dans cette odieuse révolution un crime qu'il laissa à
d'autres le soin de punir, mais dont sa politique se promit de profiter. Un
événement inattendu, qui jeta le trouble sur les bords du Tibre, vint hâter
le dénouement que rêvait en secret son ambition. Deux
prêtres, Pascal et Campule, primicier, l'autre trésorier de l'Église romaine,
tous deux neveux d'Adrien et soutenus par quelques seigneurs mécontents,
avaient osé répandre dans Rome et transmettre au roi des Francs, un libelle
contenant les plus graves accusations contre l'administration temporelle de
Léon III. Leurs
calomnies n'ayant pas produit à la cour de Charlemagne l'effet qu'ils en
attendaient, ils attaquent, avec une troupe de scélérats, le souverain
pontife sorti à cheval du palais de Latran[29], le jettent à terre,
l'accablent de coups, poussent enfin la rage jusqu'à tenter de lui arracher
la langue et à lui crever les yeux[30]. Les lâches assassins traînent
ensuite leur victime, ainsi meurtrie et mutilée, au monastère de
Saint-Sylvestre. Le duc de Guinechis[31] étant accouru au secours de
Léon avec des troupes fidèles, parvient bientôt après à arracher le saint
pontife de sa prison. Une
ambassade de Charlemagne vint porter à Léon III des consolations et des
offres de secours. Le pape, qui ne se trouvait pas en sûreté à Rome, se hâte
de venir à la cour de France, où le roi, son fils Pepin de Lombardie, le
clergé, les seigneurs et le peuple, l'accueillirent avec les marques du plus
vif intérêt et de la vénération la plus profonde. Cependant
Pascal et Campule, furieux de s'être vu arracher leur victime, cherchent à
fomenter de nouveaux troubles dans Rome, et renouvellent leurs calomnies
contre le Saint-Père. Charlemagne,
sur la demande de Léon lui-même, envoie à Rome sept évêques et trois comtes,
chargés de prendre une connaissance juridique de l'affaire. Le chef
de cette mission délicate était l'archevêque Arnon, homme de haute science,
d'une éminente vertu, et propre aux plus importantes négociations. Le
résultat de l'enquête fut ce qu'il devait être, une éclatante justification
de Léon III, qui rentra bientôt en triomphe dans la capitale de la
chrétienté. Pendant
ce temps, Charlemagne, puissamment secondé par son fils Pepin, terminait
contre les Huns une guerre glorieuse. Il
passe l'année suivante en Italie, à la prière du jeune roi, qui a repris sa
lutte contre Grimoald sans pouvoir le réduire[32]. Mais
cette guerre de Bénévent préoccupe moins la pensée du monarque que les
sollicitations nouvelles de Léon qui le presse de visiter Rome pour la
quatrième fois. Il s'y rend avec le roi de Lombardie : l'entrée du grand
monarque est un triomphe ; à son approche, et sur son passage, s'élèvent des
louanges à sa gloire et des vivats d'enthousiasme dans toutes les langues de
l'univers, car le monde entier a retenti du bruit de ses victoires, et chaque
nation eut de tous les temps quelques-uns de ses citoyens dans la première
des cités chrétiennes. Quelques
jours après, l'église de Saint-Pierre fut témoin d'une imposante solennité
permise par Charlemagne, moins pour sa propre conviction que pour
l'édification publique. Le pape
et les deux rois, assis sous les voûtes de la grande basilique, étaient
entourés des évêques et des abbés qu'ils avaient fait asseoir ; les prêtres,
la noblesse de France, de Lombardie et de Rome, assistaient debout à cette
solennité le peuple remplissait les avenues et l'enceinte de l'église. Tout
individu qui aurait à porter plainte contre le pontife, fut invité à
comparaître et à soutenir les inculpations : aucune voix accusatrice ne se
fit entendre. Les prélats appelés à prononcer, refusèrent de s'ériger en
juges du chef de l'Église de Rome, juge suprême et chef de toutes les
églises. Le
lendemain, dans la même enceinte, en présence de la même assemblée, le pape
prit entre ses mains le livre des Évangiles, monta sur l'ambon et dit avec un
accent qui émut tout l'auditoire : « Moi,
Léon, pontife de la sainte Église romaine, de mon propre mouvement et de ma
pleine volonté, je jure devant Dieu qui lit dans mon âme, en présence de ses
anges, du bien- heureux apôtre saint Pierre, et de vous tous qui m'entendez,
que je n'ai fait ni fait faire les actions
criminelles qu'on m'impute. J'en atteste le Juge éternel, au tribunal de qui nous
devons tous paraître, et sous les yeux duquel nous sommes en ce moment ; ce
que je fais, sans y être obligé par aucune loi, et sans prétendre que mon exemple
tire à conséquence pour mes successeurs. » Pascal
et Campule furent traduits devant des juges qui, sur les aveux de ces deux
fourbes s'accusant mutuellement avec de violents reproches, les condamnèrent
à mort : le pape Léon intercéda pour eux, et Charlemagne commua la peine de
mort en exil. Les
effets de la gratitude du Saint-Père envers le grand roi ne se firent pas
longtemps attendre. Le jour
de Noël de l'an 800, le roi s'était rendu à l'office divin dans la basilique
de Saint-Pierre, portant l'habit de patrice[33] de Rome pour flatter le peuple
de cette ville. A sa vue, de longues et bruyantes acclamations avaient éclaté
de toutes parts. Le roi,
dès son entrée dans l'église, s'était mis à genoux ; ses fils, Charles[34] et Pepin[35], roi de Lombardie, les
princesses ses filles, entouraient le monarque : l'armée, un peuple immense,
les seigneurs des trois cours, tout le clergé, étaient là, émus comme dans
l'attente d'un grand événement. Tout à
coup le pape, revêtu de ses habits pontificaux, se lève, s'approche du
monarque, et lui met[36] sur la tête une couronne
éblouissante de pierreries ; la voûte du temple saint, toutes les avenues et
tous les quartiers de Rome retentissent de ce cri mille fois répété. VIE ET VICTOIRE A CHARLES-AUGUSTE, GRAND ET PACIFIQUE
EMPEREUR DES ROMAINS,
COURONNÉ DE LA MAIN DE DIEU ! Charlemagne[37] reçoit au même instant l'onction sainte des mains du pape qui, se prosternant à son tour devant le nouvel empereur, lui rend, le premier, son hommage[38]. |
[1]
Annal., LOISEL,
ad ann. 774.
[2]
PUFFENDORFF, t.
II, page 69.
[3]
Il existe cependant plusieurs actes publics, d'une date postérieure, qui
commencent ainsi :
« Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs et des
Lombards, patrice des Romains, fils et défenseur de l'Église. »
On peut voir, entre autres, la lettre écrite en 794,
par ce monarque, à Elipand, métropolitain de Tolède, à Félix d'Urgel et aux
autres évêques d'Espagne, au sujet de leur invention du Christ adoptif. (t. VIII, conc., page 2049 et suivantes.)
Il est, du reste, à croire que Charles prit
indistinctement, dans divers actes, le titre de rex Longobardorum
et de rex in Italia, ce qui, dans tous les cas, ne signifie pas roi
d'Italie. Nous devons faire remarquer que si rex in Italia dit plus
que rex Longobardorum, cela dit moins que rex
Italicarum ou roi d'Italie.
[4]
Jean DE FERRERAS, Histoire
d'Espagne, t. II, ann. 778.
[5]
Pepin, comme le fait remarquer Giulini, paraît être le premier prince qui ait
reçu du pape la couronne du royaume de Lombardie.
[6]
Ou Giselle.
[7]
Quelques historiens pensent que cette première rencontre eut lieu à Pavie,
d'autres à Parme. (Histoire de la Civilisation, GUIZOT, t. II, leçon XXII, page 184.)
[8]
Les plus renommées de ces écoles furent celles de Corbie, de Prom, de Lyon, de Fulde, de Saint-Gal, de Saint-Denis, de
Saint-Germain, de Paris, d'Auxerre, d'Orléans, de Ferrières et d'Aniane.
On y enseignait la théologie, la grammaire, la
rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et
l'astronomie.
[9]
Angilbert était encore jeune et tenait à une famille illustre. Il avait reçu, à
la cour de France, pour les grâces et l'étendue de son érudition, le surnom d'Homère.
[10]
Adelhard était fils d'un prince Bernard, frère de Pepin, père de Charlemagne.
Il avait été élevé à la cour avec les enfants du roi, son oncle. Mécontent de
la conduite de Charles, à l'égard des fils de Carloman et du divorce de ce
prince avec la fille de Desiderio, Adelhard s'était retiré, dès l'âge de vingt
ans, dans le monastère de Corbie. Le roi, qui avait apprécié ses hautes vertus
et ses lumières, l'arracha à sa retraite pour lui confier la tutelle de son
fils Pepin. On l'appelait saint Augustin pour son éloquence, et saint Antoine
pour son éminente vertu. (Histoire de l'Église, t. IV.) Sa réputation de
sagesse passa jusqu'en Orient, et l'on disait de lui que c'était un ange
descendu du ciel pour le bonheur des hommes. (MURATORI.)
[11]
Ou Arégise.
[12]
J. DE FERRERAS, Histoire
d'Espagne, t. II, siècle VIIIe.
[13]
Aréchis, à qui le titre de duc ne suffisait plus, avait pris, depuis quelque
temps, la qualité de souverain, se couvrant d'un manteau royal, portant le
sceptre, ceignant sa tête d'une couronne ; il s'était fait sacrer par les
évêques, selon les usages de France. La justice ne s'administrait plus qu'en
son nom ; on frappait monnaie à son coin : enfin il s'était attribué tous les
droits de la royauté.
[14]
EGINHARD, Annal.,
ad annum 814.
Erchempert affirme qu'Aréchis fut obligé d'acheter
cette paix par l'abandon immédiat d'un trésor considérable qu'il tenait en
réserve, et que Charles exigea pour couvrir les frais de la guerre*.
* Erchempert cité par Muratori, Ann. d’Hal., tom. IV, p. 338, anno
787.
[15]
Histoire de l'Église, B.-B., t. IV, p. 227 et 228.
[16]
EGINHARD, anno 788.
Il résulte, du recueil de Baluze (t. Ier, coll. XXVI), que des lettres
de grâce furent dans la suite accordées à Tassillon. (Capitul.
anno 794, Assemblée de
Francfort, article Ier.)
[17]
MURATORI (Antiq.
med. œvi.,
t. III, page 587), donne le texte de cet acte, qui porte la date du 22 février
787.
[18]
Vincent de Paul ! Ce nom fait revivre malgré nous, dans notre pensée, de
douloureuses préoccupations. Il est triste, deux siècles après l'apparition de
ce saint homme, providence des orphelins, de voir la sceptique philanthropie de
nos modernes économistes détruire l'œuvre de la piété et de la charité
chrétienne : on supprime les tours dans les hospices ! funeste mesure qui ne
laisse à la honte que les inspirations du crime. Aussi les enfants, qui naguère
trouvaient là un tutélaire asile, meurent aujourd'hui abandonnés sur la voie
publique, ou jetés au fond de quelque cloaque infâme, ou étouffés sur le sein
qui les porta.
[19]
Il s'éleva, lors de la reconstruction des remparts de Vérone, une singulière
difficulté.
Le clergé devait-il participer pour le tiers ou pour le
quart aux frais des travaux que nécessitait la défense de la cité ? Telle était
la question qui devint un véritable débat. On ne put tomber d'accord, et l'on
eut recours à l'épreuve ou jugement de la croix. L'État fut représenté
par un certain Aregao, et l'évêque, par un nommé Pacifico, jeunes
gens robustes, dont, plus tard, le premier devint archiprêtre et le second
archidiacre de l'Église majeure ; les deux champions se posèrent immobiles, les
mains étendues en croix, devant l'autel où commença l'office divin, et où l'on
fit lecture de la Passion, de saint Mathieu.
On n'était pas arrivé à la moitié de la passion
qu'Aregao, manquant de force, se laissa tomber sur les marches du sanctuaire ;
Pacifico résista jusqu'à la fin : il fut proclamé vainqueur, et le clergé ne
supporta que le quart de la charge dont on voulait lui imposer le tiers. MURATORI cite ce fait (Ann.
anno 788) : il l'a extrait
d'un document véronais, publié par Panvinius, et,
après lui, par Ughelli.
[20]
MURATORI, Ann.
d’It., anno 791 et 93. — GIULINI, Storia
di Milano, id.
[21]
Charlemagne, dans une lettre à Frastrade, sa
troisième femme, parle avec éloge de la valeur déployée par plusieurs de ces
prélats pendant la guerre contre les Huns.
[22]
PUFFENDORFF, Introduction
à l'Histoire de l'Universelle, t. II, livre II, chap. II, pages 70 et 71.
[23]
D'après le récit de l'anonyme de Salerne*, le roi fit venir le jeune
prince et lui annonça la mort de son père. Grimoald ne parut pas croire d'abord
à cette nouvelle, mais comme le roi insista : « Seigneur, dit le fils
d'Aréchis, depuis que je suis auprès de vous, je n'ai plus pensé ni à mon père,
ni à ma mère, ni aux autres membres de ma famille, votre bonté m'ayant tenu
lieu de tout. » Cette étrange réponse plut, dit-on, à Charlemagne.
* Anonim. Saternit., t. II, p. II.
[24]
MURATORI, Ann.
791 et 793.
[25]
L'auteur anonyme de la Vie de Louis-le-Débonnaire. — DUCHESNE, t. II, Rer. Franc. Hist. — ERCHEMPERT, Menc.
5. — GIANONE, Stor. civ. di Nap., liv. V, ch. IV.
[26]
Histoire de l'Église, par B.-B., t. IV, 25 décembre 795.
[27]
ALCUIN, Ep. 84.
— Cité par B.-B., t. IV, p. 236 et 237.
[28]
ALCUIN, Ep. 82.—
Histoire de l'Église, par B.-B., t. IV, p. 236 et 237.
[29]
ANAST., in
Leo III, anno 799. — EGINHARD. — LOISEL, ann.
799. — THÉOPH., ann. 7. — CONST., cités par B.-B., Histoire de l'Église, t. IV, page
241.
[30]
PUFFENDORFF, Introduction
à l'Histoire de l'Universelle, t. II, liv. II, chap. II, page 11.
[31]
Ou Guinegise ou Minegise.
[32]
PUFFENDORFF, Introduction
à l'Histoire de l'Universelle, t. II, liv. II, chap. II, page 71.
[33]
Ce costume consistait en une longue tunique et un manteau traînant, dont un pan
retroussé était attaché sur l'épaule droite.
[34]
Histoire de l'Eglise, par B.-B.
[35]
MURATORI.
[36]
Quelques historiens assurent que Charlemagne ne fut couronné que par surprise.
D'après Eginhard*, ce monarque aurait dit que s'il eût su le dessein du
pape, il ne se serait pas rendu à l'église de Saint-Pierre. On ne nous
persuadera pas que Charlemagne ignorât ce dessein. Quant aux paroles que lui
attribue Eginhard, nous n'en contesterons ni l'exactitude ni la vraisemblance.
« Ce propos du nouvel empereur, » dit un historien
allemand**, « était fondé sur ce que, bien loin que cette cérémonie lui
donnât quelques avantages, c'était, à ce qui pouvait paraître, lui faire tenir
en quelque sorte, de l'élection des Romains et du pape, ce qu'il ne devait qu'à
son épée. »
Ne pourrait-on pas dire aussi que l'habile monarque
pensait que de semblables paroles retentiraient jusqu'à la cour de
Constantinople, dont il voulait ménager, autant que possible, l'ombrageuse
susceptibilité ?
* EGINHARD, Vie de Charlemagne. Cet historien attribue ce
mot de Charlemagne à la répugnance que lui inspira, dans les premiers temps, le
titre d'empereur ! On nous permettra de croire que si ce titre eût répugné à
Charlemagne, ce prince ne l'aurait ni accepté ni porté.
** DE HEISS.,
Histoire d'Allemagne, cité par Puffendorff. t. V, liv. V, chap. II.
[37]
MURATORI (Ann.
d'It., t. IV, page 379), dit que Pepin fut couronné de nouveau comme roi de
Lombardie.
[38]
Un prince que la persécution tint éloigné douze ans de l'Angleterre, et qui mit
à profit l'exil pour apprendre du grand roi l'art de régner et de vaincre,
Egbert avait suivi Charlemagne à Rome. Il lui vit ceindre la couronne
impériale. L'empereur, quand Egbert le quitta pour reconquérir l'Angleterre et
détruire l'hydre de l'heptarchie, lui donna son épée : « Elle a vaincu mes
ennemis, » lui dit-il, « elle vaincra les vôtres. »
Egbert s'en servit comme l'eût fait Charlemagne ; il
vérifia la prédiction. L'Angleterre l'honore comme l'un de ses meilleurs et de
ses plus grands rois* !
* GAILLARD, Histoire de la rivalité de la France et de
l'Angleterre, t. I, introd.