HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

PREMIÈRE ÉPOQUE. — LIVRE PREMIER

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

 

 

La protection de la France devient la sauvegarde de l'Italie contre l'ambition des Lombards. — Intrigues de Desiderio. — Les deux fils de Pepin épousent les filles de ce prince. — Charlemagne divorce l'année suivante. — Charles s'empare de la succession de Carloman. — Tentatives de Desiderio contre Rome. — Le pape Adrien Ier invoque le secours des Francs. — Négociations sans effet. — Charles passe les Alpes : sièges de Vérone, de Pavie et de Brescia. — Le vainqueur se rend à Rome. — Il confirme les donations de Pepin au Saint-Siège. — Reddition de Pavie. — Mort d'Hunoald. — Captivité et mort de Desiderio. — Charles retourne dans ses États.

De 763 à 774.

 

Les Lombards[1], sortis de la Pannonie en 558, occupaient en maîtres le nord de l'Italie, depuis près de deux cents ans, quand Desiderio monta sur le trône laissé vacant par la mort d'Astolphe. Leur domination avait fini par s'étendre sur presque toute la péninsule italique. Quelques établissements vénitiens en terre ferme, l'exarchat de Ravenne, quelques villes maritimes de la grande Grèce et les États Romains s'étaient soustraits seuls à leur soif de domination.

Nous avons vu que la souveraineté des empereurs d'Orient en Italie n'était plus qu'un vain titre, dont ils décoraient leurs décrets de Constantinople ; trop affairés sur les bords de leur Bosphore, et incapables de soutenir par la force une puissance que tout minait en Occident, ils voyaient à regret se flétrir et tomber ce beau fleuron de leur couronne impériale.

Le mécontentement et les menaces de Constantinople, pour qui l'ambition des Lombards était depuis longtemps un juste sujet d'ombrage, n'avaient plus même l'honneur d'être comptés parmi les obstacles sérieux que pouvaient rencontrer ces hardis envahisseurs. Les foudres du Vatican étaient contre eux des armes impuissantes ; le reste de l'Italie, qui ne les reconnaissait pas encore pour maîtres, était hors d'état de leur résister ; tout donc semblait devoir y subir leur joug ; mais un obstacle s'était élevé puissant, infranchissable par la violence, et cet obstacle, ce bouclier tutélaire pour l'Italie, c'était la protection des Francs que la cour de Rome venait de se ménager.

Desiderio, en prenant l'héritage d'Astolphe, avait secrètement hérité de l'ambition de ses prédécesseurs. Le premier essai tenté pour intimider les papes, au moment où Pepin, occupé par sa guerre contre les Saxons, semblait hors d'état de la secourir, avait échoué par la rapidité des victoires de ce grand monarque.

Contraint de renoncer à la force, Desiderio eut recours à l'intrigue pour s'assurer la domination dans Rome et fomenter, comme nous l'avons vu, des discordes en France. Le siège pontifical était devenu vacant par la mort de Paul, successeur d'Etienne III ; Desiderio ose concevoir la pensée d'y faire appeler un simple laïque, sa créature, Constantin, frère de Toton, duc de Neppi. Toton, poussé par le roi de Lombardie, se porte sur Rome avec une armée que viennent renforcer des populations tumultueuses gagnées à sa cause. La trahison ouvre les portes de la cité aux agresseurs ; on proclame Constantin pape, au mépris de toutes les règles canoniques, et l'on force, par des menaces de mort, Georges, évêque de Préneste, à consacrer l'intrus. Un an plus tard, Desiderio, mécontent de l'indocilité qu'il rencontre dans celui qui ne devait être à ses yeux qu'un instrument passif de son ambition, suscite à Constantin un rival pour qui son or trouve des partisans et des armes. Le sang coule dans Rome ; la mort du duc de Neppi, tué d'un coup de lance dans la mêlée, est le signal de la perte de Constantin, qu'on accable d'outrages et qui meurt dans les tortures ainsi qu'un grand nombre de ses adhérons. Un moine, du nom de Philippe, est à son tour proclamé pape, sans plus de respect pour les lois de l'Église que lors de la consécration de Constantin.

Mais le clergé, les grands, le peuple de Rome, s'indignent enfin de subir de tels scandales. A la voix de Cristoforo, primicier de l'Église romaine, Philippe est chassé du Vatican ; Etienne IV est élu et consacré pape dans toutes les formes voulues par les canons ; un synode, réuni à Rome, flétrit et annule la double élection de Constantin et de Philippe.

Desiderio, furieux de voir échouer ainsi tous les moyens tentés d'établir son influence sur les papes dans Rome même, cherche à les blesser au dehors par des atteintes à leurs droits et à leurs prérogatives.

Il fomente dans les villes faisant partie des donations de Pepin au Saint-Siège, des troubles qui nécessitent son intervention et la présence des troupes de Lombardie dans leurs murs. Il dispose à son gré des sièges épiscopaux ; son avarice fait un trafic de chaque vacance. Ainsi, à la mort de Sergius, évêque de Ravenne, Desiderio vend la mitre à un nommé Michel[2], qui dépouille l'Église épiscopale, de ses trésors les plus précieux, pour payer sa dette de reconnaissance au roi lombard.

Etienne ne peut supporter plus longtemps d'aussi criants abus ; sur sa prière[3], la France intervient par des ambassadeurs ; Michel est déposé, et le roi de Lombardie se trouve, par l'aveuglement de son ambition, avoir rappelé l'attention des Francs sur l'Italie.

Dès les premières négociations entamées au nom des deux jeunes monarques francs, Desiderio sentit toute la grandeur du péril dans lequel l'avaient jeté ses imprudentes démarches ; il eut recours à la politique pour le conjurer. Aidé par la reine Berthe, veuve de Pepin, il obtint que Charles et Carloman épouseraient ses deux filles Hermengarde et Gerberge[4]. Toutes les instances, toutes les menaces du pape Etienne IV furent vaines pour empêcher cette double alliance : « Y songez-vous, écrivait le Saint-Père, mais ce peuple lombard est corrompu jusqu'à la moelle des os ; il est pétri d'un sang infecté qui ne produit que des lépreux, et il est indigne, à tous égards, de s'allier au sang illustre et pur des Francs[5]. »

Pour faire plus d'impression encore, Etienne, avant d'envoyer sa lettre, l'avait déposée sur la confession de Saint-Pierre, en y célébrant la messe ; à cette époque, on en usait ordinairement ainsi dans les affaires de haute gravité.

En dépit du pontife et de ses doléances, le mariage de Charles s'effectua ; celui de Carloman l'avait précédé.

Charles n'avait consenti qu'avec une répugnance extrême à devenir le gendre de Desiderio : aussi se sépara-t-il d'Hermengarde l'année suivante, après avoir fait déclarer cette princesse incapable de lui donner de la postérité. Il épousa, peu de temps après, Hildegarde, de la première noblesse des Suèves.

Selon quelques auteurs, ce divorce aurait été conseillé au roi par les évêques eux-mêmes : si l'exactitude de cette assertion était incontestée[6], on serait tenté d'entrevoir, sous ce conseil des évêques, la secrète influence de Rome.

Carloman était mort le 4 décembre 771 ; les grands de la nation avaient reconnu, pour seul maître, le roi Charles, au détriment des fils de son frère.

Il se rencontre trop souvent dans l'histoire des plus grands hommes des pages qu'on voudrait pouvoir en déchirer ; cette injuste spoliation de ses neveux est une tache dans la grande et belle vie de Charlemagne. Qui sait si l'outrageuse répudiation dont fut victime Hermengarde, pour avoir peut-être plaidé secrètement auprès du monarque la cause des fils de sa sœur Gerberge, ne fut pas la conséquence de cette première faute ?

Gerberge vint, avec ses deux enfants, chercher un refuge chez son père et implorer sa protection.

Desiderio avait à venger une double injure ; l'occasion d'ailleurs s'offrait belle à lui de jeter le désordre dans la monarchie des Francs, dont le chef était aux prises de nouveau avec les Saxons révoltés.

Le roi lombard employa promesses, flatteries, menaces même, auprès du pape, pour obtenir que ses deux petits-fils fussent sacrés et proclamés rois des Francs[7].

Adrien Ier, fils de Théodule, duc de Rome[8], occupait le trône pontifical ; ce pape, trop clairvoyant pour se laisser prendre au piège, répond aux envoyés de Pavie : « Je désire avoir la paix avec tous les chrétiens, et principalement avec votre roi ; mais quelle foi puis-je accorder aux promesses de celui qui, ayant juré à mon prédécesseur Etienne, sur le corps du bienheureux saint Pierre, de reconnaître et de respecter tous les droits de l'Église, a failli à sa promesse ?[9] »

Adrien se hâte d'informer secrètement Charles des démarches hostiles du roi des Lombards. Avant que cet avis parvint au roi des Francs, Desiderio, irrité de la résistance d'Adrien, avait pénétré dans l'exarchat, s'était emparé de Ferrare, de Commachio et de Faënza ; bientôt Sinigaglia[10], Urbino et plusieurs autres villes du patrimoine de saint Pierre, furent saccagées par ses troupes.

Charles venait de faire les premiers essais de sa puissance contre les Saxons, quand il reçut ces désastreuses nouvelles. Il retournait vainqueur, après avoir été détruire à Eresbourg[11] le temple d'Irminsul et brisé l'idole de ce dieu de la guerre chez les vieux Germains. Comme celle de Pepin, cette expédition avait eu une plus rapide issue que ne l'avait espéré Desiderio.

Tout triomphant qu'il est, le roi des Francs hésite à porter ses armes en Italie ; il tente d'abord la voie des négociations[12] auprès du roi lombard, soit qu'il éprouve de la répugnance à combattre celui qu'il a doublement et si cruellement outragé comme père, soit qu'il veuille cacher sous le manteau du désintéressement sa satisfaction secrète de voir l'Italie s'offrir elle-même à son ambition.

Desiderio avait associé son fils Adelchis[13] au trône de Lombardie.

Tout moyen de conciliation proposé par Charles, sans doute avec le désir de n'être point écouté, ayant été imprudemment repoussé par les deux rois, l'armée des Francs fut bientôt au pied des Alpes.

Le passage des Alpes était fermé au val de Suza, dont une position conserve encore aujourd'hui le nom de Chiusa, par une ligne de murailles, de bastions et de tours qui s'étendait depuis le mont Porcarino jusqu'au bourg de Chiavri. (Ad vicum Cabrium)[14].

Desiderio et son fils avaient restauré et fortifié cette importante position ; ils accoururent pour la défendre. D'après quelques historiens, la résistance fut si grande[15] que Charlemagne, désespérant de pouvoir forcer le passage, songea un moment à retourner en France. Déjà son armée s'ébranlait pour la retraite, quand un diacre, nommé Martin, envoyé par Léon, archevêque de Ravenne, fit connaître au roi des Francs un sentier ignoré pour descendre en Italie[16].

Charles, profitant de l'avis du diacre, aurait, d'après les mêmes historiens, fait gravir ces chemins inconnus et escarpés ù l'élite de ses troupes qui, se précipitant tout à coup sur le flanc des Lombards, aurait jeté parmi eux l'épouvante et le désordre[17].

Tout s'enfuit ; Charles n'a plus qu'à avancer avec le reste de son armée dans le défilé dont les soldats démoralisés de Desiderio ont abandonné la défense ; il franchit ainsi, sans autres obstacles, ces Alpes, immense boulevard de l'Italie ; la plaine n'offre aucune résistance[18], et l'heureux fils de Pepin n'arrête sa course triomphale que sous les murs de Pavie, capitale des rois lombards, où Desiderio a cherché un dernier refuge. Charles met le siège devant cette place, et envoie en même temps investir Vérone, où Adelchis s'est enfermé avec la veuve et les deux fils de Carloman ; le reste des vaincus se disperse, jette ses armes, et va, dans ses foyers, attendre les effets de la clémence ou de la sévérité du vainqueur.

Adelchis, désespérant bientôt de défendre Vérone, s'échappe de nuit, s'enfuit à Constantinople, et laisse sa sœur et ses jeunes neveux à la discrétion de l'ennemi. Gerberge, ainsi abandonnée de son frère, sort de la ville, et va se jeter avec ses fils aux pieds de Charles dont elle implore la pitié.

Les fils de Carloman et leur mère furent, dit-on, renvoyés en France. L'histoire se tait sur le sort ultérieur de ces malheureux princes. A nos yeux, ce triste mystère pèse sur la mémoire de Charlemagne.

Vérone se rendit : les villes qui appartenaient aux Lombards se hâtèrent, à l'exemple de cette place, d'ouvrir leurs portes au vainqueur.

Brescia et Pavie seules résistaient. Pote, neveu de Desiderio, et son frère Answaldo, évêque de ce diocèse, avaient exalté le courage des habitants de Brescia. Ismondo fut envoyé contre eux. La défense fut d'abord vigoureuse ; mais bientôt les habitants, effrayés des rigueurs exercées contre ceux des leurs qui tombaient aux mains d'Ismondo, contraignirent les deux frères à capituler[19].

Comme le siège de Pavie traînait en longueur, Charles se rendit à Rome pour les fêtes de Pâques ; il y fut accueilli en libérateur[20], salué roi des Francs et des Lombards, et y reçut les hommages publics en qualité de patrice[21].

Les magistrats de Rome se portèrent à sa rencontre jusqu'à trente milles ou dix lieues de Rome ; quand il ne fut plus qu'à un mille, le cortège royal trouva toutes les troupes formées en double haie. Les enfants des écoles marchaient en tête, chantant des hymnes en l'honneur de Charles ; leurs mains agitaient des palmes et des rameaux d'olivier.

Charles avait alors trente-deux ans ; sa taille était avantageuse et bien prise, sa physionomie noble et majestueuse ; il avait le front élevé, le nez aquilin ; ses yeux étaient grands, vifs et perçants ; à une expression de noble et mâle fierté venaient se joindre dans toute sa personne une grâce séduisante et une inexprimable douceur. Tous ces avantages étaient rehaussés par le plus irrésistible de tous, celui qui fascine, qui enivre et les grands et la multitude, le prestige de la victoire.

Les Romains, à sa vue, laissent éclater le plus vif enthousiasme ; le monarque, sitôt qu'il aperçoit les croix qu'on porte à sa rencontre, met pied à terre avec le nombreux cortége de comtes, de ducs et autres seigneurs qui l'accompagnent, et s'avance à pied jusqu'à l'église de Saint-Pierre.

Le pape et son clergé l'attendaient au haut des degrés de la basilique. Le roi embrasse le pontife et le prend par la main, aux acclamations du clergé et de la foule enthousiaste qui entonnent le chant sacré de Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.

Adrien sut mettre à profit le séjour de Charles à Rome. L'historien Bérault, se basant sur le récit d'Anastase[22], dit qu'il obtint non seulement la ratification de la donation de Pepin, mais de nouvelles libéralités qui auraient ajouté aux États romains une partie de la rivière de Gênes, la Corse, les villes de Bardi, Reggio, Mantoue, la Vénitie, l'Istrie, Ravenne, les duchés de Spoletti et de Bénévent.

Puffendorff dit au contraire[23] que Charles mit le pape en possession de l'exarchat de Ravenne, de la Pentapole et du duché de Rome dont il avait retenu les droits de souveraineté, et qu'il se réserva pour lui, et à titre de royaume, la Ligurie, l'Émélie, la Vénitie, la Toscane, les Alpes Cottiennes — aujourd'hui le mont Genève et le mont Cenis —, qui forment, ajoutent Puffendorff, cette partie de l'Italie improprement appelée Lombardie.

Charles, toujours d'après l'auteur allemand, conserva aux ducs de Frioul, de Bénévent et de Spoletti, les mêmes droits, pouvoirs et prérogatives dont ils avaient joui sous les rois lombards ; seulement il exigea de ces ducs qu'ils le reconnussent comme roi et qu'ils lui prêtassent serment de fidélité.

La double opinion émise par Puffendorff nous parait la plus vraisemblable et concorde mieux avec la suite des faits que nous aurons à rapporter.

On le voit, ce fut, comme l'avait pressenti Pepin, toute une ère nouvelle qui surgit de cette alliance entre les papes et les maires du palais devenus rois des Francs.

Le pouvoir naissant des carlovingiens, que déjà étayaient la gloire et en quelque sorte le vœu de la nation toute entière, trouva une nouvelle force dans la sanction intéressée de la papauté.

De leur côté, les évêques de Rome recueillirent d'autres fruits que cette puissance temporelle qu'ils durent aux libéralités de Pepin-le-Bref et de son fils. L'épée des conquérants, en s'inclinant un moment devant la papauté comme devant le premier des symboles divins, n'en put que rehausser l'éclat et le prestige.

Depuis longtemps les papes délaissés, mais plus souvent persécutés par la cour du Bosphore, avaient à lutter contre des schismes toujours renaissants qu'encourageaient, que proclamaient contre l'Église de Rome, des empereurs en qui elle n'aurait dû trouver que des appuis.

Les évêques d'Occident, entraînés par leur propre ambition dans le courant fatal : où semblait devoir s'abîmer la puissance spirituelle des successeurs de saint Pierre, travaillaient, eux aussi, à s'affranchir chaque jour davantage du joug de la vieille suprématie de Rome. L'Occident, à la vérité., n'avait embrassé aucune des hérésies violentes que l'Orient eut tant à déplorer ; mais il fut un moment où, sans secousse comme sans lutte retentissante, l'évêque de Rome put à peine, à l'égard des autres évêques de la chrétienté, s'appeler primus inter pares.

Il était temps qu'une royauté nouvelle communiquât à cette puissance languissante un peu de sa jeune et vigoureuse sève.

La papauté qu'avaient vue naître les empereurs romains, n'ayant jamais pu exercer sur ces maîtres du monde plus anciens qu'elle, l'influence qu'elle pressentait devoir acquérir sur un pouvoir de plus récente date et comme fondé par son concours, se hâta d'associer sa fortune à la fortune des carlovingiens. Tout concourut dès lors à relever l'influence spirituelle du chef de l'Église. Dans tous les actes de la dynastie nouvelle on peut reconnaître combien était étroite cette alliance.

La présence des rois aux conciles ecclésiastiques, pour rétablir dans l'Église l'ordre, la règle, la hiérarchie, fut moins considérée par la papauté comme un empiétement du pouvoir laïque sur ses prérogatives, qu'un moyen de plus d'asseoir solidement l'autorité de Rome par trop méconnue.

La gratitude des carlovingiens ne se borna pas à des concessions de territoire et à la promulgation de décrets protecteurs du Saint-Siège : à ces décrets vint se joindre la menace de toutes les voies de coercition, de la contrainte par la force, du châtiment par les armes, contre quiconque méconnaîtrait les droits et l'autorité du chef de l'Église.

Il est rare que l'établissement d'une dynastie nouvelle, surtout dans un grand État, ne tourne pas, au moins pour les premiers temps, au profit de quelques-unes des grandes puissances qui aspirent à régir le monde. Un nouvel ordre de choses a besoin d'une sanction, d'un appui que, dans leurs rivalités jalouses, d'autres États lui font chèrement acheter. Trop souvent, en ces conjonctures, un peuple voit sacrifier ses intérêts généraux à l'intérêt privé de celui ou de ceux qui ont saisi le pouvoir.

Cette fois, le double intérêt national et carlovingien put se confondre dans l'abandon, en faveur des papes, de quelques-unes des contrées récemment conquises, et dans l'appui qui leur fut accordé par la dynastie nouvelle, en ce sens que cette consécration de la suprématie et de l'unité de la puissance religieuse réagit contre la féodalité en faveur de l'unité et de la puissance monarchique.

Remarquons d'ailleurs qu'aucune des prérogatives de la couronne, aucun intérêt de la nation franque, ne furent sacrifiés dans ces concessions de Pepin-le-Bref et de Charlemagne.

Bien mieux, en élevant les papes, en se réservant une sorte de droit d'investiture pour leur élection, en les dotant d'un pouvoir temporel soumis, sous quelque rapport, à leur souveraineté, les carlovingiens, loin de rien sacrifier à la papauté, donnèrent un éclat nouveau à la couronne des rois francs[24].

Nous venons de dire que les rois qui avaient doté les papes d'un pouvoir temporel, avaient fait réserve, au moins implicitement, pour eux-mêmes, du droit de souveraineté. On a vu que telle est l'opinion de Puffendorff, tel est aussi l'avis de la plupart des historiens.

Cette assertion a rencontré des contradicteurs ; cependant que de faits nous aurons à citer à l'appui !

L'élection du pape soumise à la sanction des empereurs d'Occident.

Le serment de fidélité que prêtaient aux empereurs, les grands, le clergé, le peuple de Rome et les souverains pontifes ; Rome leur envoyant sa bannière et les clés de Saint-Pierre.

L'intervention des empereurs dans les troubles de Rome, comme pacificateurs, comme arbitres, et quelquefois comme juges des papes eux-mêmes.

La présence des missi dominici à Rome, comme dans les autres provinces de l'Italie soumises à la domination des Francs ; la nature même de quelques plaintes formulées par certains papes contre ces commissaires, non pas sur leur mission en elle-même, mais seulement à raison de leur manière trop souvent abusive de la remplir.

Certes toutes ces prérogatives ne pouvaient ressortir du seul titre de patrice qu'avaient accepté les rois francs avant leur conquête, et au-dessus duquel, comme nous le verrons, s'élevait encore l'autorité suprême de quelque souverain à qui le patrice rendait hommage.

Au surplus ces droits, réservés ou non, eurent le sort de tant d'autres droits plus ou moins équivoques, respectés quand la force est là pour les soutenir, éludés ou enfreints ouvertement quand ils n'ont pour appui que la faiblesse ou l'impuissance.

Bientôt on fit plus que de contester la souveraineté aux successeurs dégénérés des monarques de qui émanait le pouvoir temporel de l'Église ; nous verrons les papes, nous verrons les évêques eux-mêmes, enhardis par les fautes et la faiblesse des rois, lancer leurs anathèmes sur des têtes couronnées, prononcer des déchéances, et pourvoir, selon leur volonté, rarement exempte de passions, à la vacance des trônes. Objectait-on que, comme vicaires de Jésus-Christ, les papes, pas plus que les évêques, n'avaient aucun droit réel sur les biens temporels de ce monde, les partisans de cette domination nouvelle prétendaient alors trouver son origine dans les concessions de Pepin et dans la consécration de sa royauté par les papes.

« Or, s'écrie à ce propos un célèbre historien d'Allemagne[25], comment admettre que ce monarque, en leur donnant ces biens, ait jamais eu l'intention de les élever au-dessus de lui, de leur attribuer une puissance séculière supérieure à la sienne et à celle de ses successeurs au trône. La prétention contraire est aussi mal fondée par les lois humaines que par les lois divines. »

Quant aux sacres successifs de Pepin et de Charles, sur lesquels on s'est fondé aussi pour attribuer un pouvoir exorbitant à la papauté, voici ce que dit le même historien.

« Tout ce à quoi les papes ont contribué pour faire prendre à ces princes la qualité ou de roi ou d'empereur, n'a proprement été qu'une cérémonie pour leur faire ajouter le nom à la chose qu'ils possédaient déjà. »

Nous ajouterons toutefois que cette solennité, mêlant le nom de Dieu et les rites de son Église au prestige de la victoire, fut plus qu'une vaine et stérile cérémonie. De nos jours encore, les rois par le droit de la naissance, aussi bien que les rois par le seul droit de la victoire, sentent, tout raffermis qu'ils puissent se croire sur le trône, qu'une onction divine rend leur front plus auguste et leur puissance plus respectée. L'octroi ou le refus de cette onction peut consolider ou affaiblir le pouvoir, mais, du reste, ne crée ni ne détruit le droit.

Revenons à Charles et suivons le progrès de sa conquête.

Après quelques mois de séjour à Rome, le roi des Francs reparaît sous les murs de Pavie, dont le siège traîne en longueur, tandis que depuis long - temps la Lombardie toute entière s'est courbée sous sa loi. Pavie, le centre du royaume et le but de tous les efforts, Pavie résiste seul à cette armée envahissante qui, presque sur tous les autres points, n'a eu qu'à se montrer pour tout soumettre.

Qui donc, à défaut de patriotisme, inspire tant d'énergie et de constance aux défenseurs de Pavie ? D'où leur vient cet enthousiasme qui étonne et décourage l'attaque ? Desiderio, leur roi, est au milieu d'eux ; le prestige de cette couronne, prête à se briser, agirait-il sur ces âmes ardentes ? un roi abandonné de la fortune inspire-t-il donc de pareils dévouements ? Il faut, dans ces moments solennels, plus que l'influence d'un roi et d'un malheur auguste, plus que l'éclat pâlissant d'un diadème qui se brise, il faut un homme de tête, de cœur, d'action, pour remuer, pour enflammer la multitude ; mais pour nourrir, pour entretenir longtemps le feu que ses mains ont allumé, il faut à cet homme plus que du dévouement à une cause qu'il croit bonne et juste, il lui faut quelque profonde haine à satisfaire, quelque outrage à laver, quelque implacable vengeance à assouvir.

Il se trouvait dans les murs de Pavie, lors de l'invasion des Francs, un cœur doué de cette forte trempe, une tête travaillée de toutes ces fougueuses passions. Cet homme, que la plupart des historiens se bornent, sans plus de détail, à appeler chef de faction, âme de la guerre, cet homme, c'était Hunoald[26].

Un tel nom et les vicissitudes qui s'y rattachent, méritent de fixer un moment notre attention. Nous allons reprendre les choses de plus haut.

Hunoald était fils du fameux Eudes, duc d'Aquitaine, qui avait partagé la gloire du vainqueur des Maures, dans l'immortelle journée de Poitiers. Charles Martel, quand tout pliait sous sa puissance, quand tous les grands favorisaient l'essor de son ambition, avait rencontré Eudes, seul, debout et menaçant, comme un obstacle au triomphe complet de ses desseins.

Le superbe usufruitier de la royauté mérovingienne attaque ce prince audacieux, met son armée en déroute et ruine son duché. Eudes, battu et non soumis, meurt dévoré de ressentiment et de honte.

Son fils et son successeur Hunoald, cédant un moment à l'orage, subit la loi de la victoire.

Mais à la mort de Charles, le jeune duc ose protester les armes à la main contre Pepin-le-Bref, qui aspire ouvertement à se ceindre le front du diadème de ses vieux rois.

L'Aquitaine devient de nouveau le théâtre de collisions sanglantes ; après les plus vaillants efforts, Hunoald voit aboutir à la défaite cette levée de boucliers que l'on a appelée depuis révolte, et qu'on eût attribuée à un héroïque dévouement s'il eût arrêté l'essor de l'ambitieux que lui, sujet et vassal fidèle des mérovingiens, appelait usurpateur.

Les murs d'un cloître s'offrirent pour seul refuge au prince vaincu.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Waifre son fils, duc d'Aquitaine comme Eudes et Hunoald, rallumer la guerre contre Pepin. Waifre, dans l'aveuglement de sa haine, contracte des alliances avec l'étranger, extrémité souvent dangereuse, toujours condamnable, dans des discordes civiles.

Tassillon, duc de Bavière, Desiderio, roi de Lombardie, les Maures eux-mêmes, ces barbares que son aïeul a vaillamment combattus à Poitiers, trouvent dans Waifre de coupables sympathies et un auxiliaire contre le roi des Francs.

L'impétueux Pepin entre en Aquitaine, y promène le fer et la flamme, chasse les Sarrasins de France par la prise de Narbonne, arrache ainsi à Waifre ses plus puissants alliés, et réduit le jeune duc à lui demander merci. On signe la paix ; mais bientôt Waifre reprend les armes, et Pepin reparaît aussitôt dans ses États. Le roi des Francs renverse de fond en comble ou démantèle toutes les villes qui tombent en son pouvoir[27].

Pendant sept années, Waifre soutient une lutte désespérée, ruinant ses propres forteresses pour éviter qu'elles deviennent un point d'appui à l'ennemi vainqueur ; changeant à l'improviste et toujours avec une nouvelle énergie, les moyens d'attaque et de défense aussi bien que le théâtre de la guerre, qu'il porte successivement en Auvergne, dans la Saintonge, le Quercy, le Berry et le Périgord, qui n'offrent plus qu'un monceau de ruines et des restes d'incendie.

Grâce à la diversion de cette longue lutte, le roi Desiderio échappait aux menaces de Pepin, et la chute de la puissance des Lombards en Italie en était retardée.

Un homme voué aux austérités du cloître, un moine, spectateur muet et oublié, suivait du fond de sa cellule, avec plus d'anxiété encore que le roi de Lombardie, les phases diverses de ce drame terrible ; son âme bondissait de joie à chaque succès de Waifre, et l'annonce d'un revers l'affectait profondément. Dans cet homme revêtu du cilice, dans ce moine ridé plus par la fougue des passions que par l'âge et les rigueurs du monastère, qui ne reconnaît Hunoald ? Un jour, lui vient la nouvelle de la mort de Waifre : les uns racontent que le duc d'Aquitaine a glorieusement perdu la vie dans une bataille ; d'autres que ses propres soldats l'ont immolé comme la cause d'une guerre sans terme ; d'autres, enfin, que Pepin n'est pas étranger à ce meurtre. Hunoald, furieux, quitte le cloître, échange le froc contre l'épée et appelle autour de lui les partisans les plus chaleureux de la cause de son fils.

Pepin venait de suivre Waifre au tombeau. Charles, son successeur, court au-devant d'Hunoald, l'attaque, disperse ses troupes, le fait poursuivre à outrance de forêts en forêts, de cavernes en cavernes. Enfin le duc téméraire tombe aux mains du vainqueur qui le fait plonger dans un cachot. Mais Hunoald parvient à corrompre ses gardes ou à tromper leur surveillance ; il brise ses fers, échappe à sa prison, et, ne trouvant partout que les traces de la complète destruction de son parti, il cherche un refuge à la cour de Desiderio, où il voit éclore contre Charles les germes d'une guerre prochaine. Bientôt, sous l'inspiration de sa haine, la cour lombarde devint plus audacieuse, et les négociations, entamées avec le roi des Francs, furent rompues.

Nous avons vu Charles traverser les Alpes et soumettre la Lombardie. Pavie seul résiste ; Desiderio y a cherché son dernier asile. Hunoald est l'âme de son conseil : Hunoald a allumé, au cœur de la population toute entière, la flamme du plus noble enthousiasme ; il en soutient l'ardeur par sa parole et son exemple, s'exposant à tous les périls, endurant toutes les privations, supportant toutes les souffrances, le premier à l'attaque, toujours le dernier dans les retraites ; harcelant, fatiguant l'ennemi, ne lui laissant aucun repos, l'assiégeant dans son propre camp, et transformant ainsi la défense en agression !... Vous êtes de la nation des Francs, duc d'Aquitaine, et les hommes qui s'arment à votre voix sont des Lombards, et les guerriers dont les rangs s'éclaircissent sous vos coups forcenés sont des Francs ! !... Laissons venir la justice de Dieu !

L'armée conquérante s'est enfin réunie toute entière sous les murs de Pavie. On parle de la venue prochaine du roi des Francs, de Charles l'invincible. Tandis qu'à cette annonce Hunoald sent s'accroître son énergie et sa soif de vengeance, décimés par les rigueurs d'un long siège, dévorés par les maladies, livrés aux horreurs de la famine, exposés à toutes les conséquences d'un dernier assaut, les habitants de Pavie sentent faiblir leur constance : ils éclatent en plaintes contre l'étranger qui cherche en eux les instruments de sa vengeance personnelle. Les plaintes sont bientôt suivies de menaces. Hunoald oppose un front serein aux rumeurs de la multitude. On court aux portes de la ville pour les livrer aux Francs ; le duc d'Aquitaine tente un dernier effort pour arrêter la foule délirante qui, un moment, s'apaise sous la fascination de sa parole et de son regard ; mais, après cet éclair d'hésitation, l'orage populaire recommence à gronder avec plus de force ; des femmes échevelées[28], et l'on en voit toujours serpenter dans les émeutes, poussent des rugissements de mort contre celui à qui elles imputent tous les maux de la cité : le tumulte s'accroît, les cris redoublent ; la rage, le désespoir arment des bras homicides. On se rue de toutes parts sur Hunoald, qui, tombant percé de mille coups, semble heureux de mourir, lui fils d'Eudes, lui père de Waifre, avant qu'un dernier triomphe assure l'entière conquête de la Lombardie au petit-fils de Charles-Martel, au fils de Pepin, à Charles dont il fut le vaincu et le captif.

Telle fut la fin tragique de ce prince, qui, sous l'inspiration de sa haine héréditaire et privée, arma l'étranger contre son pays.

Tel est le sort de presque tous les hommes qui, pour servir leurs passions fougueuses, veulent remuer et maîtriser la multitude. Jeu terrible ! les masses qu'ils osent soulever retombent ! bientôt sur ces Sisyphes d'un jour et les écrasent.

Hunoald, mort, emporta dans sa tombe toute l'énergie de Desiderio qui, se hâlant de livrer sa capitale au roi des Francs, se rendit sans condition.

Sur ces entrefaites, une nouvelle révolte des Saxons vient appeler Charles loin de l'Italie. Le roi vainqueur, avant de quitter sa récente conquête, et pour mieux s'assurer de sa soumission, confie l'administration de toutes les villes à des gouverneurs francs, sous la dénomination de comtes[29], changeant ainsi celle de duc, qui distinguait les gouverneurs lombards. Il fixe les limites des villes et des provinces pour prévenir toutes contestations à ce sujet, détermine les tributs à payer, et règle toutes les affaires avec cet esprit de sagesse et de prévoyance qui fut le cachet de tout son règne.

Pour la contrée vaincue, Charles est un nouveau maître, mais non un vainqueur irrité : la Lombardie, dont il se déclare résolu à respecter les coutumes et les lois, a bientôt deviné le grand homme, et pressenti, dans celui qui l'a domptée, le génie de la civilisation : l'élan sympathique de tout le peuple vers le roi des Francs est la dernière sanction de sa victoire.

Charles, que la prudence n'abandonne pas dans l'ivresse de ce triomphe, ne quitte Pavie qu'après avoir mis cette capitale et les autres principales villes de la haute Italie, sous la garde d'une partie de ses troupes. Il conduit en France le roi vaincu, qui, enfermé dans le couvent de Corbie, y mourut bientôt oublié.

Ainsi finit la puissance des Lombards en Italie, au moment où leur ambition rêvait à soumettre la Péninsule toute entière. Leur domination comptait deux cent six ans de durée, à dater de leur sortie de la Pannonie, sous la conduite d'Alboin ; elle fit place à la domination française.

 

 

 



[1] Langobardi ou Longohardi.

[2] Gesta Pont. rom., t. Ier, page 383 et suivantes.

[3] Gesta Pont. rom., t. Ier, page 383 et suivantes.

[4] Quelques auteurs l'appellent Berthe, d'autres Gerberghe.

Anquetil*, nous ne savons d'après quelle autorité, dit qu'Hermengarde était sœur de Desiderio. — L'Histoire de l'Église, Anastase, Giulini, Muratori, disent qu'elle était sa fille. — PALLATIO (Gesta Pont. rom., t. Ier, pages 383 et 386) le dit formellement. — Anquetil ne paraît pas non plus penser que Gerberge, veuve de Carloman, fût fille de Desiderio. Il la fait se retirer d'abord chez le duc de Bavière Tassillon**, cousin de son mari, « et de là chez Desiderio, dont Charlemagne, avait répudié la sœur, persuadé sans doute que le ressentiment qui devait rester au roi des Lombards, de l'affront fait à sa sœur, lui procurerait à elle-même un asile plus sûr dans son royaume. » Il nous est démontré qu'Anquetil a commis une double erreur.

* Histoire de France, t. Ier, § Ier, p. 372.

** Tassillon était fils d'une fille de Charles-Martel.

[5] Code Car., page 45.

[6] Histoire de l'Église, par BÉRAULT-BERCASTEL, t. IV, page 178. Cette opinion est aussi celle de Fleury et de plusieurs autres historiens. Muratori la combat vivement dans ses annales ; Mansoni* pense comme Muratori. On lit, du reste, dans l'Histoire des Papes, (Gesta Pont. rom., t. Ier, page 383) : Aliam causam indignationis sua, Desiderius opponebat Romanis, nuptias scilicet filiæ suœ a Stephano papa impeditas cum Carolo Francorum rege, coque invito muas, sed eo procurante dissolutas.

* Discours historique à la suite de la tragédie d'Adelchis, de Mansoni, p. 331 et 332. Edit. de Florence, année 1823.

[7] HEGEWISCH, Histoire de Charlemagne, traduit de l'allemand, page 116. — PUFFNEDORFF, Histoire générale. — Histoire de l'Église, par BÉRAULT-BERCASTEL. — Giulini. — Mansoni.

[8] ANASTASE, In Adrian.

[9] Gesta Pont. rom., t. Ier page 386.

[10] PUFFENDORFF, Histoire de l'Univers, t. II, page 67.

[11] Aujourd'hui Stadberg, en Westphalie.

[12] PUFFENDORFF dit le contraire :

D'après cet historien, Desiderio se serait empressé d'envoyer à Charles des ambassadeurs pour détruire les accusations portées contre lui par le pape, et pour donner l'assurance au roi des Francs qu'il était prêt à faire la paix avec le Saint-Siège, mais que Charles ne voulut rien entendre. (Histoire de l'Univers, t. II, page 68.)

Les autres historiens que nous avons lus et dont l'assertion se retrouve chez plusieurs historiens français, affirment que Charles employa la voie des négociations et que Desiderio la repoussa. — GIULINI, t. Ier, livre Ier. — MURATORI, Annales.

[13] Appelé, par les chroniques et les historiens, Adelgise, Atalgise, Algise, et dans les actes publics, comme le fait observer Mansoni, Adelchis.

[14] ANASTASE, page 134. — Chronic. noval., lib. III, cap. IX. — Rerum ital., t. II, page 2, col. 717. Cette chronique est écrite par un moine anonyme qui, d'après Muratori, vivait vers la moitié du XIe siècle. (Notes historiques de MANSONI, déjà citées, page 177.)

[15] FRODOARD, de Pont. rom. rerum, t. V, page 463. Frodoard, chanoine de Reims, vivait dans le XIe siècle. (ANASTASE, page 177.)

[16] AGNELLO, Raven. Pont. rerum, Ital., t. II, pages 1 et 117. Manzoni cite cet auteur, qui vivait vers la moitié du IXe siècle et qui avait connu personnellement le diacre Martin. Ce diacre, plus tard, devint lui-même archevêque de Ravenne.

[17] Chronique de MOISSAC, Rerum Franc., t. V, p. 69, citée par Manzoni, page 179. Cette chronique, d'un auteur inconnu, finit à l'année 818.

La route suivie par l'avant-garde de l'armée des Francs n'est pas bien déterminée par ceux qui ont accrédité cette version. Ce qui paraîtrait certain, d'après la chronique novalaise déjà citée, c'est que les troupes de Charles avaient pénétré jusqu'au bourg de Giaveno (Gavensis), et que de là elles se seraient jetées, par le Val de Viù, sur les Lombards.

[18] Godefroy de Viterbe dit, avec d'autres historiens, qu'une victoire sanglante, dans les plaines de la Lombardie, put seule ouvrir aux Francs le chemin de la capitale. Des chroniques parlent d'un siège soutenu, à cette époque, par la ville de Milan, alors Mediolanium ou Mediolanum.

Le comte Giulini traite cette dernière assertion de fable et de roman. (Storia di Milano, t. Ier, lib. Ier.)

Quant à la victoire dont parle Godefroy de Viterbe, il est établi qu'il n'y eut d'autre rencontre jusqu'à Pavie, entre les Lombards et les Francs, qu'au défilé du Val de Suza, et cette rencontre ne fut point un combat, mais le signal de la fuite des Lombards, dont quelques chefs, si l'on en croit certains historiens, étaient vendus au roi des Francs.

[19] Chronic., RIDOLFI, Notarii. — Hist. apud Bienni, 1749. — Storia di Brescia, t. II. Citée par Mansoni, qui croit que Ridolfi vivait au XIe siècle, page 180.

[20] ANASTASE, page 185 et suivantes. — Histoire de l'Église, BÉRAULT-BERCASTEL, t. IV, page 181.

[21] PUFFENDORFF, Histoire de l'Univers, t. II, page 68. On voit que Charlemagne n'attendit pas d'avoir réduit la capitale des Lombards et de s'être rendu maître de leur souverain, pour prendre le titre de roi de Lombardie.

Quelques historiens affirment qu'il fut proclamé par l'archevêque de Milan, qui lui aurait posé sur la tête la couronne de fer, faite, disent-ils, dans le VIe siècle, par ordre de la reine lombarde Théodelinde, pour couronner Agilulphe, son second mari*. Tout nous porte à penser, avec Giulini, que Charlemagne se dispensa de la cérémonie du couronnement et qu'il s'adjugea lui-même, par le droit de la conquête, le titre de roi de Lombardie.

* Nous verrons plus tard que les rois lombards ne recevaient point de couronne à leur avènement.

[22] ANASTASE, In Adrian, ann. 177. — BÉRAULT-BERCASTEL, t. IV, page 182.

[23] Histoire de l'Univers, t. II, pages 68 et 69.

[24] Parmi les engagements contractés par Charles, à l'égard du Saint-Siège, il en est un (et c'est le seul) qui faillit porter quelque perturbation dans une partie de ses États, comme froissant des croyances ou au moins des usages séculaires.

Le pape, ayant obtenu de ce monarque, la promesse de ne tolérer que le rit romain dans toutes ses possessions, Charles tenta d'abolir le rit ambroisien, suivi, depuis le IVe siècle, à Milan et dans quelques villes lombardes. Il ordonna de jeter au feu tous les livres enseignant ce rit. Des troubles graves agitèrent aussitôt Milan et auraient gagné toute la Lombardie, si le roi, mieux avisé, n'eût retiré ses ordres. Le pape n'osa plus insister auprès du monarque pour la stricte exécution de sa promesse. Le rit ambroisien continua à être toléré. Milan le suit encore aujourd'hui et le conserve sans altération depuis quatorze siècles.

[25] DE HEISS, Histoire d'Allemagne. — PUFFENDORFF, Histoire universelle, t. V. — Emp. d'Allemagne, liv. V, chap. II.

[26] Ou Hunauld.

[27] ANQUETIL, Histoire de France, t. Ier, page 367.

[28] ANQUETIL, Histoire de France, t. Ier, page 375.

[29] GIULINI, Storia di Milano, t. Ier. Nous verrons, plus tard, reparaitre le titre de duc.