Léon l'Isaurien,
empereur d'Orient, persécute les saintes images. — Rome et une partie de
l'Italie s'insurgent ; l'empereur envoie des troupes. — Luithprand, roi
lombard, marche au secours de Rome qu'il sauve du péril, mais qu'il veut
asservir à son profit. — Grégoire II implore l'aide de Charles-Martel ; le
héros franc meurt au moment où il se dispose à passer les Alpes. — Pepin est
proclamé roi. — Rachis et Astolphe menacent de nouveau Rome. — Le pape
Étienne II se rend à la cour des Francs. — Sacre de Pepin ; ce prince passe
les Alpes, châtie Astolphe et fait donation aux papes de l'exarchat et de la
Pentapole. — Vaines protestations de la cour d'Orient. — Mort de Pepin. —
Partage de ses États entre ses deux fils, Carloman et Charlemagne. — Résultat
de l'alliance des papes et des maires du palais.
Voici
ce qui s'est dit dans le vue siècle et ce que beaucoup d'écrivains ont répété
depuis : Un
marchand colporteur de mercerie, natif d'Isaurie et appelé Conon, fit un jour
la rencontre de deux juifs magiciens ; il leur demanda son horoscope ; on lui
prédit que s'il s'engageait dans les armées impériales, il deviendrait
empereur. On lui prédit en outre que son règne serait des plus heureux, s'il
promettait par serment de faire détruire toutes les images des saints honorés
par les chrétiens. Conon
prit du service dans les troupes de l'empire ; c'était l'époque où les
soldats poussaient la licence jusqu'à élire les empereurs, et imposaient aux
peuples des maîtres de leur choix. Conon joignait au don d'un brillant
extérieur, un caractère audacieux et propre à séduire, à entraîner la
multitude. La
prédiction des magiciens eut son effet ; l'heureux aventurier fut, sous le
nom de Léon l'Isaurien, proclamé empereur à la place de Théodose III[1]. Quand
Léon se vit affermi sur le trône, il se souvint de son serment, et ordonna
qu'on détruisît les images dans toutes les églises. Vainement saint Jean
Damascène s'éleva contre cette impiété[2]. Léon
publia de nombreux et véhéments édits dans toute l'étendue de l'empire :
plusieurs peuples d'Italie en furent émus et se révoltèrent. Les
sectateurs de cette erreur nouvelle furent appelés iconoclastes, de deux mots
grecs qui signifient briseurs d'images, ou iconomaques, dérivant aussi de
deux mots grecs et signifiant ennemis des images. Que la
rencontre de Conon et des deux juifs soit de l'histoire ou une fable, peu
importe. Ce qui est certain, c'est que Léon, à peine consolidé sur le trône,
voulut tout d'un coup enlever aux peuples les objets de leur culte ; qu'on
désobéit, qu'on se révolta, qu'il voulut punir et réprimer, qu'il persécuta,
et qu'il devint tyran pour soutenir une aveugle hérésie. Les
Lombards régnaient en souverains, depuis près de deux siècles, sur une grande
partie de la péninsule italique. Luithprand,
leur roi, prince ambitieux et habile politique, profitant des troubles
soulevés par le schisme de Léon, s'empare de l'exarchat de Ravenne, qu'il
érige en duché et qu'il donne à Hildeprand son neveu. Grégoire
II occupait à cette époque la chaire de saint Pierre ; sa piété gémit des
erreurs et des excès de Léon, mais la prudence du pontife redoute les
contre-coups de la colère de l'empereur. Les Vénitiens s'arment à sa prière,
fondent sur Ravenne, en chassent les Lombards, et y rétablissent l'exarchat
qui rentre sous la domination des Grecs. Certes
ce fut là un grand service rendu par le pape à la cour du Bosphore ; mais les
bons offices de l'homme que l'on hait pèsent plus qu'une injure. On les nie,
ou on les déprécie si on ne peut les nier, et la haine s'accroît de tout le
poids de la reconnaissance dont on eût payé le même service rendu par tout
autre qu'un ennemi. Il est des rois qui prennent plus de souci pour l'échec
d'une capricieuse idée, d'une fantaisie, d'une théorie folle, que pour la
perte d'une ou de plusieurs provinces. Ce Grégoire III, qui a rendu Ravenne à
Léon, n'est-il pas l'obstacle le plus redoutable que l'empereur rencontre
dans ses projets subversifs du dogme catholique ? Dès lors Léon ne voit plus
qu'un ennemi dans Grégoire. Prompte à discerner ce qu'a eu d'intéressé l'officieuse
démarche du chef de l'Église, cherchant, dans le secret mobile de cette
démarche, un prétexte pour refuser toute gratitude à son heureuse issue, sa
haine accuse le pontife d'avoir, dans cette circonstance, agi plus pour
lui-même que dans l'intérêt de l'empire. A
l'injustice, à l'ingratitude, vient se joindre la perfidie la plus noire ;
impuissante pour s'assouvir ouvertement par la force, cette haine implacable
ourdit dans l'ombre de lâches tentatives d'assassinat contre le pontife ;
mais les trames de Léon sont découvertes, elles échouent par le zèle des
Romains qui, révoltés de tant d'iniquités et se formant en république,
défèrent au pape Grégoire, sur la ville et le duché de Rome, une sorte de
surintendance qu'on regarde comme le principe de la souveraineté des papes[3]. L'empereur
envoie des troupes contre borne ; les Lombards, qui cependant ont eu de
récents motifs de plaintes contre le pape, marchent à son secours et le
sauvent du péril qui le menace. La
fureur de Léon, qu'exaspèrent tant d'obstacles, éclate en nouveaux édits ;
l'Italie répond à ces menaces par une insurrection nouvelle. On
brise les statues de l'empereur ; on chasse ses délégués ; on parle de
marcher jusqu'à sa capitale pour le renverser du trône : le pape parvient à
empêcher l'exécution de ce projet au moins téméraire[4]. Luithprand
met à profit ces désordres et tourne contre le Saint-Siège des armes qu'il
semble n'avoir prises d'abord que pour sa défense ; il réunit sous sa
domination une partie de la Romagne et de la marche d'Ancône ; son ambition
croissant avec le succès, il marche sur Rome, sous prétexte d'aider l'exarque
de Ravenne à faire rentrer les Romains sous l'obéissance des empereurs. Ses
troupes étaient déjà campées dans les prairies de Néron, situées entre le
Tibre et l'église de Saint-Pierre, vis-à-vis le château Saint-Ange, lorsque
le pontife, résolu à délivrer son peuple ou à s'immoler pour lui, sortit
courageusement au-devant du Lombard. Luithprand
se laisse toucher par les remontrances du pape, se prosterne à ses pieds, et
lui promet non seulement de retirer ses troupes de la Romagne, mais encore de
le protéger contre ses ennemis. A cette
nouvelle, le ressentiment de Léon ne connaît plus de bornes ; il confisque
les patrimoines que l'Église romaine possédait en Sicile, dans la Calabre et
dans les autres provinces de l'empire, et il menace Rome d'envoyer contre
elle une puissante armée. Sur ces
entrefaites, l'Église eut à déplorer la mort de Grégoire II. Le prêtre
Grégoire assistait aux funérailles du saint pontife, lorsque, comme par une
inspiration spontanée, le peuple romain l'enleva de force et le porta sur la
chaire apostolique[5]. C'était
un homme d'une rare science, d'une charité exemplaire, et qui, à la plus
angélique douceur, joignait une grande fermeté et la prudence d'un profond
politique. Léon
espérant rencontrer, dans le successeur de Grégoire II, un pontife plus
souple et plus prêt à se courber sous te caprice de ses erreurs ; peut-être
aussi ne se sentant pas en mesure, pour le moment, d'exécuter ses menaces
contre l'Italie, Se contenta de continuer, par des décrets violents et des
actes de vandalisme, la guerre contre les images et les confesseurs de la foi
romaine en Orient. Grégoire,
pour mettre un terme à ces persécutions, lui adressa des lettres remarquables
par la force du raisonnement aussi bien que par la dignité du langage, et
dont l'extrait qui suit trouverait, de nos jours encore, des occasions
fréquentes d'une juste application : «
Apprenez, écrivait à l'empereur le sage pontife, qu'il n'appartient pas aux
rois de décider en matière de religion, mais seulement aux évêques. Comme les
prélats qui sont préposés aux églises s'abstiennent des affaires politiques,
les princes du siècle doivent s'abstenir des affaires ecclésiastiques, et
chacun doit se borner à l'autorité qui lui a été com- mise par le ciel[6]. « Le
sanctuaire et le palais ont des ministres différents qui ne doivent pas même
porter leurs regards dans leurs districts séparés... C'est vous qui faites la
guerre que souffre l'Église ; tenez-vous en repos, elle sera en paix, et les
désordres finiront. « La
religion jouissait d'une paix profonde quand vous avez excité les combats et
les scandales... Vous croyez nous épouvanter en disant : J'enverrai à Rome
briser l'image de saint Pierre, et j'en ferai enlever le pape Grégoire chargé
de chaînes, comme autrefois le pape Martin ; mais ignorez-vous comment la
haine que vous portez à l'Église a soulevé tout l'Occident contre vous ? Vous
êtes moins pour nous un objet d'alarme que de pitié. Nous avons eu la douleur
de voir abattre vos portraits et de les voir fouler aux pieds. « Les
Lombards, les Sarmates et d'autres peuples du Nord ont fait des courses dans
la province de Ravenne, se sont emparés de cette ville, et ont chassé vos
officiers pour mettre les leurs. Ils veulent traiter de la même manière
celles de vos places qui sont les plus proches de nous, sans en excepter
Rome. Et quelles sont vos ressources pour les défendre ? Restez donc
convaincu que vos menaces ici n'ont rien de terrible. Les papes, au
contraire, sont devenus des médiateurs utiles pour vous entre l'Orient et
l'Occident[7]. » Le
prêtre Georges, chargé de' porter ces lettres à l'empereur, fut arrêté en
Sicile, avant même de parvenir à Constantinople. Un ordre de Léon le frappa
d'exil. Ainsi procèdent les despotes de tous les temps. Un message déplaît ;
s'ils ne peuvent atteindre celui de qui il émane, leur rage stupide poursuit
et frappe le messager. D'autres exhortations du pontife n'ont pas un plus
heureux résultat. L'empereur, toujours plus irrité, arme de nombreux
vaisseaux que les flots de l'Adriatique détruisent en vue de cette Italie
qu'ils sont venus menacer. Ce coup fut fatal à sa puissance en Occident. Luithprand,
dont l'ambitieuse politique s'est servie du zèle religieux des Italiens pour
affaiblir l'autorité des empereurs grecs, se sentant si bien secondé par
l'imprudent Léon, et par le récent désastre de sa flotte, croit le moment
venu enfin d'établir et d'étendre en Italie son autorité sur les débris du
pouvoir impérial. Des
motifs de querelles manquent rarement entre des États contigus. A défaut de
motifs fondés, la force et l'astuce savent au besoin se créer des prétextes.
Ainsi fait Luithprand en cette occasion : disons mieux, il reprend les armes
sans daigner chercher une excuse à son agression nouvelle ; quatre villes
dépendantes de l'État romain tombent en son pouvoir, et son armée reparaît
plus menaçante que jamais sous les murs de Rome. Le
péril était imminent : Léon, quand bien même il l'eût voulu, n'aurait pu
secourir le pontife ; le reste de l'Italie tremblait au seul nom du roi
lombard. Grégoire ne vit de salut que dans la protection du héros qui, à
cette époque, remplissait le monde du bruit de ses triomphes et de sa gloire. Charles-Martel,
sans porter en France le titre de roi, en avait toutes les prérogatives et
tout le pouvoir. Les exploits de ce prince avaient rendu redoutables au loin
le nom et les bannières de la France. Grégoire
III invoque son secours contre ce qu'il appelle, dans sa supplique, la
violence et l'avidité sacrilège de Luithprand. « Gardez-vous
d'ajouter foi aux propos artificieux des Lombards, ajoute le pontife. Pour
vous assurer de l'état des choses, envoyez ici quelque ministre fidèle qui
voye de ses propres yeux les excès de la tyrannie sous laquelle nous
gémissons, l'opprobre de l'Église, la spoliation des autels, les flots de
larmes et de sang des citoyens et des pèlerins. » Grégoire
conjure ensuite Charles-Martel de ne pas préférer l'amitié des rois lombards
à celle du chef de la chrétienté. Parmi
les titres dont il flatte sa puissance, on remarque celui de prince Très-Chrétien[8], que, pendant plus de dix
siècles, nos rois se sont transmis comme un des droits de la couronne de
France. Le zèle
et la politique de Charles-Martel se trouvèrent combattus par les
sollicitations du Pape. Éprouvé
par trente ans de règne, Luithprand, prince habile et d'une grande valeur,
avait rendu naguères à la France un service signalé. Les Sarrasins s'étant
emparés, peu de temps auparavant, d'Avignon, de Marseille et de quelques
autres villes de la France méridionale, Charles-Martel avait demandé contre
eux l'assistance de Luithprand ; le roi lombard s'était hâté de lui porter
secours. A l'approche des deux armées, les Sarrasins évacuèrent les contrées
qu'ils venaient d'envahir. C'est
peu de temps après le succès de cette coopération des Lombards que
Charles-Martel eut à répondre aux messages du pape. Les grands de la terre
gardent quelquefois la mémoire d'un bienfait reçu, mais jusqu'à l'heure
seulement où l'intérêt de leur politique leur en prescrit l'oubli et leur
commande l'ingratitude. Il est rare que cette heure tarde à sonner. Deux fois
Charles, alléguant des traités qui le lient avec Luithprand, renvoie au
Saint-Père, avec des présents magnifiques, mais sans aucune promesse de
secours armé, les légats qu'il lui a députés. Il prend toutefois le parti de
la négociation avec le roi lombard, et lui représente qu'un prince chrétien
ne peut, en honneur et conscience, tourmenter le père commun des fidèles et
s'emparer des biens de l'Église. Luithprand se montre sourd à ces
remontrances que n'appuie aucune démonstration menaçante. Grégoire,
que ne peuvent rebuter les hésitations de Charles, le supplie, pour la
troisième fois, de lui accorder un secours plus efficace : jugeant que le
plus s'Ir moyen de le déterminer est de flatter son ambition et son intérêt,
le plus fort des stimulants, il lui offre le consulat. Charles
se laisse enfin séduire par cette promesse et signe un traité avec Rome dont
il se déclare le protecteur ; il se disposait à passer avec une armée en
Italie, quand il fut attaqué d'une maladie qui le conduisit au tombeau. La
nouvelle seule du traité sauva Rome de ses dangers présents. En effet, dès
qu'il en avait eu avis, Luithprand s'était hâté de restituer au Saint-Siège
toutes les terres qu'il lui avait enlevées, et dont le revenu annuel
s'élevait à plus de trois mille livres d'or. L'issue
de ces querelles fut donc pour le moment bien pacifique ; mais elles eurent
pour effet immédiat d'attirer l'attention et les regards des princes francs
vers l'Italie, et, pour résultat final, de détruire, dans cette belle
contrée, la puissance non seulement des empereurs de Constantinople, mais
encore des rois lombards, qui se perdirent en voulant s'enrichir des
dépouilles de l'Orient et du Saint-Siège. Grégoire
III et Léon ne survécurent pas longtemps à Charles-Martel. Zacharie remplaça
Grégoire ; il réconcilia Luithprand avec la chaire de saint Pierre et en
obtint de grands avantages. Mais au
point où en étaient les choses, les raccommodements ne pouvaient être que des
trêves passagères. Trente années d'un règne tel que celui de Luithprand,
avaient donné aux événemens une impulsion contre laquelle Luithprand lui-même
eût vainement lutté. Qui
sait si, entrevoyant au moment de sa mort l'abîme creusé soue le trône
lombard, ce prince ne voulut pas, par cette réconciliation avec le
Saint-Siège et par ses tardives concessions, conjurer le péril et tracer une
nouvelle voie à ses successeurs. Mais la voie fatale était irrévocablement
ouverte aux empereurs pour compromettre en Italie un reste de dignité et
d'influence par la poursuite insensée d'une autorité qui ne devait plus leur
revenir, et aux rois lombards pour courir à une perte inévitable en poursuivant
un but décevant qu'ils ne devaient jamais atteindre. Ainsi
Rachis, d'abord duc de Frioul et puis roi de Lombardie, porte, à peine élevé
au trône, ses armes dans la Pentapole, et met le siège devant Pérouse. A la
vérité, vaincu par les supplications du pape Zacharie, qui va le trouver dans
son camp, ce prince dépose et glaive et couronne pour se retirer au
Mont-Cassin. Mais Astolphe, son frère et son successeur, se hâte d'envahir
l'exarchat de Ravenne, et de là se porte sur Rome, qu'il menace de
destruction si elle ne lui ouvre ses portes. Folles équipées, qui ne firent
qu'avancer l'heure de la domination des Francs. Charles-Martel,
en mourant, avait laissé deux fils[9], Carloman et Pepin ; il leur
transmit sa puissance, sans le nom de roi que, malgré l'éclat de sa gloire,
il n'avait osé prendre. Le
titre de roi, force et prestige des princes légitimes, est un fardeau plus
lourd que l'exercice réel de la toute-puissance pour quiconque n'a d'autre
titre à la domination que l'éclat du génie. Abri du sujet ambitieux qui
conspire à son ombre, le trône devient un péril pour le sujet couronné. Carloman,
l'aîné des fils de Charles, eut la Souabe, nommée depuis Allemagne,
l'Austrasie et la Thuringe, c'est à dire la France orientale, tant en deçà
qu'au-delà du Rhin. Pepin
eut le reste de la France, où l'on distinguait la Bourgogne, la Neustrie et
la Provence. Peu de temps après, Carloman, fatigué des grandeurs, prit
l'habit monastique et se retira au Mont-Soracte et plus tard au Mont-Cassin[10] ; Pepin resta seul maître des
vastes États que son père avait soumis à sa puissance. A force
de mollesse et d'incapacité, les fils dégénérés de Clovis s'étaient laissés
depuis longtemps effacer du trône par leurs puissants maires du palais ;
Charles-Martel, debout près de ce trône et rayonnant de gloire, avait vu la
couronne de France, pendant la longue période de ses triomphes, passer sur la
tête de quelques-uns de ces fantômes de rois, sans vouloir ou, répétons-le,
sans oser en décorer son propre front. Pepin
fut plus hardi que son père ; brillant lui-même de l'éclat de nombreuses
victoires, qui avaient encore reculé les limites du royaume de France, Pepin,
aussi sage dans le conseil qu'expérimenté à la guerre et vaillant dans les
combats, se montra tout à coup aux Francs, entouré de l'auréole de la gloire
paternelle et de ses propres exploits. Childéric,
qui gisait obscur et ignoré sur le trône, enveloppé, emporté dans le
tourbillon de l'irrésistible fortune de Pepin, laisse échapper le sceptre et
va mourir dans un cloître. La foule, toujours avide de commotions et de
changements, mais trouvant cette fois son excuse dans l'empire qu'exercent la
valeur et la victoire, porte le fils de Charles-Martel sur le pavois et lui
offre la couronne. Pepin
n'ose, sans consulter le pape, accepter la royauté. Grégoire
avait, dans de graves et récents perds, invoqué l'aide de Charles-Martel. Son
successeur Zacharie, toujours moins rassuré sur les intentions des rois
lombards, sent de quel secours pourrait lui être au besoin le prince franc en
qui réside la puissance effective ; n'ayant à opposer du reste que d'inutiles
doléances à un fait accompli, sorte de puissance fort en crédit à toutes les
époques, ce pape fait une réponse ambiguë que Pepin interprète dans un sens
favorable à son ambition[11]. Le maire du palais prend enfin
le périlleux titre de roi ; mais, comme si ses exploits passés ne lui
suffisaient plus pour autoriser son élévation, pour faire oublier la
déposition de Childéric et lui attirer le respect de ses sujets et de tous
les peuples, Pepin tente de nouvelles entreprises dont le succès augmente la
gloire de la nation[12] et achève de fasciner tous les
esprits. Sur ces
entrefaites, arrive au fils de Charles-Martel, comme pour lui fournir
l'occasion de s'entourer de plus de prestige encore, une supplique pressante
du pape Etienne III[13]. D'après ce message, Astolphe
marchait sur Rome qu'il menaçait d'envahir. Le pape invoquait l'assistance
des Francs, annonçait l'intention de venir lui-même plaider sa cause auprès
de Pepin, et demandait qu'une ambassade lui fût envoyée de France pour protéger
sa marche jusqu'au-delà des Alpes. Étienne espérait que son seul départ, sous
l'escorte de gens accrédités par un aussi puissant monarque, arrêterait les
exactions des troupes d'Astolphe. Le
génie de Pepin a bientôt sondé la portée d'une telle démarche ; il pressent
tout le parti qu'il pourra tirer, pour sa nouvelle royauté, de la présence à
sa cour d'un pontife de Rome ; et son ambition se promet, de la visite
d'Étienne III, des résultats bien autrement décisifs pour l'avenir de sa
dynastie, que la sanction lointaine et équivoque arrachée naguères à son
prédécesseur. Tout,
jusqu'au motif du voyage d'Etienne et aux faveurs qu'il vient lui demander,
tout dans ce projet flatte et seconde les vues de Pepin. Il a besoin des
papes, les papes ont besoin de lui : une ère nouvelle lui semble devoir
surgir de cette alliance qu'un intérêt réciproque va cimenter. Deux
ambassadeurs sont envoyés secrètement au pape Etienne pour l'inviter à les
suivre en France. Etienne,
avant de quitter l'Italie, veut tenter un dernier effort auprès d'Astolphe :
vainement le clergé et le peuple en larmes cherchent à combattre ce dangereux
dessein, le pontife se dirige la nuit vers le camp silencieux des Lombards et
se fait introduire dans la tente du monarque à qui il expose ses doléances,
ses griefs et ses vœux. Le roi accueille avec respect, écoute avec déférence
le chef de l'Église ; mais il rejette toutes ses demandes. « Seigneur, dit
alors le pape, puisque vous agissez de la sorte, je m'en vais en France
trouver le roi Pepin qui m'en a sollicité. » Ces
paroles sont un coup de foudre pour Astolphe, qui voit quel orage se forme
sur sa tête : prières, intrigues, menaces, tout est tenté par le prince
lombard pour empêcher ce voyage. Astolphe est près d'employer la violence,
mais les ambassadeurs de Pepin sont là : ils prennent le ton qui convient à
la puissance de leur maître, et demandent, pour le pape et sa suite, des
sauf-conduits qu'on n'ose pas leur refuser. Le
souverain pontife fut reçu en France avec les marques d'une profonde et
tendre vénération. La cour l'attendait à Ponthion, en Champagne. Le grand
chapelain s'était porté à la rencontre du Saint-Père jusqu'au pied des Alpes
; le fils aîné de Pepin, âgé de douze ans, et qui un jour devait être
Charlemagne, se rendit à plus de trente lieues au-devant d'Etienne. Le roi
vint le recevoir à une lieue[14]. A
l'approche du Saint-Père, le roi descend de cheval et se prosterne ; la
reine, ses enfants et toute la cour suivent son exemple. Le pontife est
conduit jusqu'à la ville processionnellement et en grande pompe. Le
lendemain, revêtu du cilice, couvert de cendres et suivi de son clergé,
Étienne vient se jeter aux pieds de Pepin ; il ne se relève qu'après avoir
obtenu la promesse sur serment que le roi des Francs emploiera sa puissance à
le délivrer, lui et le peuple romain, de la tyrannie des Lombards, et à chasser
Astolphe des places dont il s'est emparé contre la foi des traités. En vain
Carloman, sorti de sa retraite, vint en France, à la prière d'Astolphe, pour
traverser les desseins de son frère dans l'assemblée des grands qui, selon la
coutume[15], devait décider de la guerre ou
de la paix. Cette assemblée se tint à Crécy. Carloman y parla avec force en
faveur du roi des Lombards. Tout ce qu'il obtint, c'est qu'on aurait recours
une fois encore à la voie des négociations ; mais ce dernier moyen resta sans
effet, Pepin exigeant toujours que Ravenne et les autres places de l'exarchat
fussent évacuées par les Lombards, et qu'Astolphe promit de ne plus attenter
à l'indépendance de Rome. Tout espoir d'accommodement étant perdu, on se
prépare de part et d'autre à la guerre. Mais au
moment de prendre les armes pour les intérêts de Rome, Pepin juge que le
temps est venu de mettre à profit la présence d'un pontife romain à sa cour.
Les services qu'Etienne attend de son concours lui sont un sûr garant de
l'empressement du pape à reconnaître sa légitimité et à rehausser l'éclat de
sa couronne. Cette couronne pesait à Pepin parce qu'elle ne lui était pas
venue par le droit de sa naissance ; l'immense gloire de son père, ses
propres exploits, le vœu des grands et du peuple, l'assentiment de Zacharie
enveloppé de mystérieuses réticences, ne semblaient pas à ce prince justifier
assez son avènement au trône ; il lui fallait une plus puissante et plus
solennelle sanction, il voulait être sacré par les mains mêmes du chef de la
chrétienté, et voir sa domination ratifiée par les seigneurs Francs en
présence du pontife. Combien d'inquiétudes assiègent un trône fondé soit par
la violence, soit même par la gloire en l'absence du droit ! La violence
s'énerve d'elle-même par ses excès et n'a qu'un temps ; le prestige de la
gloire est personnel et passager comme l'amour et la faveur des peuples ; la
force du droit seule est permanente. Etienne sacra Pepin et la reine Bertrade
le 28 juillet de l'année 754. Mais l'onction sainte sur sa tête et sur celle
de sa femme ne parait pas encore à Pepin une garantie suffisante pour sa
postérité ; le prince obtient que ses fils Carloman et Charles, dont le
baptême a été différé jusqu'alors, seraient baptisés et couronnés des mains
du Saint-Père. Pour
s'assurer mieux encore l'appui du roi et de ses fils, Étienne confère en
outre à ces trois princes le titre de patrices des Romains[16]. On le
voit : le pape comble l'attente de Pepin. C'est au-delà des Alpes que Pepin
doit payer sa dette de reconnaissance envers le Saint-Siège. Ce prince passe
bientôt en Italie : la victoire y suit ses drapeaux. Astolphe, dont les
troupes n'ont pu résister au choc impétueux des Francs, se soumet aux
demandes de Rome, qu'il a si longtemps repoussées, et promet, par serment, de
ne plus molester ni l'Église ni ses dépendances. Pepin prend des otages et
retourne dans ses États ; mais à peine les Francs se sont-ils retirés que les
Lombards, au mépris des plus solennelles promesses, viennent de nouveau
mettre le siège devant Rome, et commettent les plus graves excès autour de
cette capitale. L'éminence
du danger dicta au pape Étienne cette épître fameuse que quelques écrivains
trouvent ridicule et qui nous parait habile, puisqu'elle émut ceux qu'on se
proposait d'émouvoir. Comme toutes les lois humaines qui changent selon les
temps, l'expérience ou les préjugés, les lois et les formes du langage ont
leurs époques. Cette
lettre était pour le roi des Francs ; le pontife y évoquait saint Pierre, la
vierge, les anges, les martyrs et les saints chéris du Très-Haut ; il y
faisait parler chacun à son tour, et puis ensemble toutes ces puissances du
ciel. « Tenez
pour certain, disait cette sainte cohorte, que nous sommes ici aussi
présents, nos très chers fils, que si vous nous voyiez des yeux du corps,
vivant et agissant en chair et os. » Cette
singulière éloquence produisit une impression profonde sur le roi Pepin et
tous les seigneurs de sa cour. Bientôt
l'Italie voit de nouveau flotter la bannière de France. Astolphe est chassé
de la Pentapole et de l'exarchat ; et Pepin, voulant enfin récompenser en roi
celui qui, par l'onction sacrée, vient d'ajouter un nouveau lustre à sa
couronne, fait une donation en forme de sa double conquête à Étienne et à
tous les papes à perpétuité[17]. Trop
absorbé par sa guerre acharnée contre les saintes images, pour prévenir
l'envahissement d'une partie des domaines dont il se dit le maître,
Constantin Copronyme envoie des ambassadeurs à Pepin ; ces émissaires
impériaux viennent représenter au roi des Francs, qu'il ne peut disposer d'un
bien qui ne lui appartient pas ; mais les remontrances, les plaintes d'un
prince que l'on sait incapable de les appuyer par les armes, ne sont qu'un
honteux aveu d'impuissance, ne lui attirent que le ridicule et le mépris, et
lui préparent de nouvelles insultes de la part de ceux qu'il poursuit de ses
menaces sans effet. Pepin
répond aux doléances de Constantin que, maître absolu d'une conquête qui est
le juste fruit de ses victoires, il en a disposé selon son bon vouloir. L'empereur,
perdant l'espérance d'intimider le fils de Charles-Martel, et craignant de
l'avoir irrité, change aussitôt de langage. De
nouveaux ambassadeurs arrivent du Bosphore, chargés de présents[18] pour le vainqueur d'Astolphe,
et ayant mission d'offrir pour époux à la princesse Giselle ou Ghisla, fille
de Pepin, le prince Léon, héritier présomptif du trône d'Orient. Ce vœu de
Constantin obtient le même accueil que ses remontrances et ses menaces. Pepin
répond sèchement qu'il ne croit pas, lui, bon catholique, pouvoir en
conscience donner sa fille au fils d'un prince ennemi déclaré du culte et de
la doctrine de l'Église romaine. Tandis
que le roi des Francs affecte ainsi, dans tous ses actes, d'unir ses intérêts
à ceux du Saint-Siège dont l'appui moral lui paraît chaque jour plus utile à
l'affermissement de sa dynastie, et aux progrès de son influence dans la
péninsule italique, les rois lombards obéissent à l'entraînement qui les
pousse dans une voie tout opposée. Astolphe,
dont les yeux n'ont pu se dessiller par le double et récent échec de ses
armes ; Astolphe, que le châtiment de son parjure n'a pu éclairer sur sa
propre faiblesse pas plus que sur l'inébranlable résolution et sur
l'irrésistible puissance du roi des Francs, Astolphe ose de nouveau
rassembler des troupes pour marcher contre Rome ; mais le sort réservait à un
autre que lui, à un autre roi lombard la triste tâche de compléter la ruine
de la cause lombarde : il mourut d'une chute de cheval, au moment de porter
le dernier coup à cette malheureuse cause, déjà si compromise par les écarts
de sa folle ambition. Desiderio
se présente pour lui succéder. Ce prince ayant promis d'exécuter le traité
consenti d'abord, puis violé par Astolphe, trouve un appui pour son élection
dans le pape Étienne III. Sur la demande du souverain pontife, Pepin promet
ses bonnes grâces à ce prétendant que les Lombards proclament roi, heureux
enfin de trouver en lui un monarque dont les vues pacifiques promettent à
l'avenir un peu de calme et de sécurité. Mais à
peine en possession de la couronne, Desiderio se montre atteint du même
vertige que Luithprand, Rachis et Astolphe. Ce protégé de Rome aspire à la
dominer, et le peuple lombard voit avec stupeur celui qui a conquis ses
suffrages par un langage de paix, donner, en saisissant le sceptre, le signal
des combats. Humbles prétendants de la veille, les rois, une fois sur le
trône, oublient trop le lendemain, comme le reste des hommes, qu'une
religieuse observation de la parole jurée avant de toucher le but et en vue
de l'atteindre, devient, après le succès, la meilleure sauvegarde contre les
revers, ces tristes et si fréquents retours de la fortune. Le pape
s'alarme des dispositions hostiles de Desiderio et se hâte d'en donner avis
au roi des Francs. En ce
moment Pepin était occupé à comprimer une révolte des Saxons. Vainqueur de ce
peuple indocile, c'est d'abord vers Rome qu'il tourne sa pensée. Le
triomphe des Francs au-delà du Rhin, avait coûté moins de temps et d'efforts
que ne l'avait espéré Desiderio. Le roi lombard, trompé dans son attente,
effrayé par l'attitude menaçante de Pepin, dépose le glaive, et, renonçant à
une guerre ouverte, se venge de la terreur qu'on lui inspire, par de sourdes
intrigues, par des menées plus ou moins déguisées qui jettent la perturbation
dans Rome et dans le royaume des Francs. Waifre,
duc d'Aquitaine, l'eut pour secret allié dans sa prise d'armes contre Pepin ;
rébellion qui coûta sept années de déchirements et de guerres intestines à la
France. Les
intrigues de Desiderio n'avaient pu rester ignorées ; Pepin savait que les
secours envoyés dans l'ombre par ce prince avaient prolongé la lutte où tant
de sang avait coulé ; maître de la révolte, il méditait le châtiment du roi
lombard ; mais la mort vint atteindre le vainqueur dans l'année même de son
triomphe, à l'âge de cinquante-quatre ans. Pepin succomba à une attaque
d'hydropisie, après avoir gouverné vingt-sept ans la France en vrai
souverain, mais seize ans seulement avec le titre de roi. Quelques
jours avant sa mort, ce prince, profitant du peu de temps qui lui restait à
vivre, crut détourner les troubles et déjouer les factions en partageant ses
États entre ses deux fils, dans une assemblée des seigneurs et prélats tenue
à Saint-Denis le 18 septembre[19]. Charles
eut la Neustrie, la Bourgogne et la Provence. L'Austrasie, avec ses
dépendances, fut le partage de Carloman. Le
premier de ces princes avait vingt-neuf ans ; le second n'en comptait que
dix-sept. Les
deux frères reçurent le même jour les insignes de la royauté. Pepin,
à force de vertus et de glorieux travaux, chercha toute sa vie à faire
oublier que, des descendants du fondateur de la monarchie, il avait fait
passer la couronne dans sa race. Cette révolution accomplie sans trouble et
sans effusion de sang, loin de faire perdre au trône rien de s'on prestige,
n'en fit que rehausser momentanément la puissance et la dignité, parce
qu'elle fut l'œuvre de la gloire. Préparée par Charles-Martel, exécutée par
Pepin, elle reçut du génie de Charlemagne sa dernière et définitive sanction.
Pepin fut le véritable fondateur de la grandeur temporelle des papes,
auxquels il voulut imprimer un certain caractère de souveraineté et
d'indépendance, en retour des bons offices qu'il en avait reçus. Son apparition en Italie vint apprendre aux empereurs du Bosphore que leur règne en Occident était fini ; elle aurait dû faire pressentir aux rois lombards le prochain anéantissement de leur puissance. |
[1]
Le R. P. PINCHINAT,
Dictionnaire sur l'origine de l'idolâtrie, art. Léon.
Voltaire dit qu'il est honteux qu'au XVIIIe siècle on
répète encore cette ancienne fable des deux juifs. « Les historiens qui croient
qu'on peut ainsi prédire l'avenir, ajoute l'écrie vain philosophe, sont bien
indignes d'écrire ce qui est passé. » (Essai sur l'histoire générale,
chap. X, Guerre civile pour les images.)
Le P. Pinchinat dit que les juifs avaient l'habitude de
prédire le pouvoir suprême à tous ceux qu'ils voyaient hardis et ambitieux :
cette prédiction aurait été faite aussi à Jesid Ier et à Jesid
II, califes des Sarrasins ; l'un et l'autre, ajoute le R. P., moururent peu de
temps après avoir donné leur édit contre les images.
[2]
Jean DAMASCÈNE,
au titre Christiano categori, sand heres., 130. — BURON, an 722, et BELLARM., lib. III, de
Sanctis, cités par Pinchinat.
[3]
Histoire de l'Église, par Bérault-Bercastel, t. IV, p. 76.
Puffendorff fait remarquer que les souverains pontifes
ne devinrent seigneurs de Rome que longtemps après, et que ce ne fut même pas
dans cette ville qu'ils obtinrent d'abord la souveraineté temporelle, mais bien
plutôt dans l'exarchat de Ravenne, dans le Pentapole (ou marche d'Ancône) et
dans le duché de Rome.
« Pendant cette espèce d'interrègne que les
Romains se procurèrent par leur rébellion, ajoute cet auteur, il y eut toujours
dans leur ville quelques officiers des empereurs grecs. » (PUFFENDORFF, Introduction
à l'Histoire de l'Univers, t. II, p. 63, édit. in-4°.)
[4]
Teop., an VII. PUFFENDORFF,
Introduction à l'Histoire de l'Univers, t. II, p. 61. — Histoire de
l'Église, par Bérault-Bercastel, t. IV, p. 77 et 78.
[5]
Histoire de l'Église, t. IV, p. 80.
[6]
Histoire de l'Église, par Bérault-Bercastel, t. IV, p. 81 ; t. VII,
Conc., p. 26.
[7]
Histoire de l'Église, par Bérault-Bercastel, t. IV, p. 81 et 82.
[8]
Gesta Pontif. rom., in-f°, t. Ier, page 360.
[9]
On parle aussi d'un troisième fils de Charles-Martel, Griffon, qu'il aurait eu
de Sénéchilde la Bavaroise. (Les deux autres étaient fils de Rollande
l'Austrasienne). L'exiguïté de l'apanage échu à Griffon, tandis que ses frères
avaient eu des royaumes en partage, fait douter de la légitimité du fils de
Sénéchilde. L'ambition de ce prince suscita quelques embarras à Pepin,
notamment dans la longue guerre du roi des Francs contre Gaifre ou Waifre, duc
d'Aquitaine, dont Griffon embrassa la cause. Mais des attentions trop marquées
pour la duchesse donnèrent de l'ombrage à Waifre, et Griffon fut obligé
d'abandonner l'Aquitaine. Il tourna alors du côté de l'Italie, et comme il s'y
rendait avec des troupes auprès d'Astolphe, roi des Lombards, il fut arrêté à
l'entrée de la vallée de Maurienne par celles que Pepin avait commises à la
garde des Alpes. Il y eut un combat, et Griffon y fut tué.
(Voyez ANQUETIL, Histoire de France, t. Ier, p. 348 et 358.)
[10]
Saint Benoît, suivi de quelques disciples, entr'autres Maur et Placide, se
retira, en 528, sur les frontières des Abruzzes et de la terre de Labour,
auprès de Cassino. Il trouva là le paganisme encore vivant, et le temple et la
statue d'Apollon debout sur le Mont-Cassin, colline qui domine la ville.
Benoît renversa le temple et la statue, extirpa le
paganisme, rassembla de nouveaux disciples et fonda un nouveau monastère. Ce
fut dans celui-ci, où il demeura et domina jusqu'à la fin de sa vie, qu'il
appliqua enfin dans son ensemble et publia sa Règle de la vie monastique. Elle
devint bientôt la loi générale et presque unique des moines d'Occident. C'est
par la règle de saint Benoît que l'institut monastique occidental a été
réformé, et qu'il a reçu sa forme définitive.
(GUIZOT,
Histoire de la Civilisation, t. Ier, leçon XIVe, pages 415 et 416.
Edition in-8°, 1840.)
[11]
Ce prince fut le premier roi de France qui fit précéder ses décrets de la
formule par la grâce de Dieu, en imitation sans doute des empereurs d'Orient
qui prenaient le titre de couronnés de Dieu.
[12]
PUFFENDORFF, Introduction
à l'Histoire de l'Univers, t. Ier, page 71.
[13]
Le pape Étienne II, successeur de Zacharie, était mort trois jours après son
avènement au trône pontificat ; Étienne III l'avait remplacé *.
Beaucoup d'historiens, à l'exemple d'Anastase,
attribuent à Étienne II les actes qui signalèrent le pontificat d'Étienne III.
* Gesta Pont. rom., t. Ier, page 371.
[14]
ANAAB. MET.,
753. Histoire de l'Église, par Bérault-Bercastel, t. IV, p. 131 et
suivantes.
[15]
ANQUETIL, Histoire
de France, t. Ier, p. 361 et 362.
[16]
« Le droit de créer un patrice des Romains, » dit M. Sismondi, dans son Histoire
des Républiques italiennes (t. Ier, p. 147), « n'appartenait pas plus au
pape que celui de transférer la couronne de France d'une maison à une autre. »
[17]
Le roi fit signer cette donation par ses deux fils, par les principaux
seigneurs et prélats de France.
L'exarchat, suivant le rapport de Sigonius, renfermait
alors les villes de Ravenne, Bologne, Imola, Faenza, Forlion-Popoli, Forli,
Cezena, Ferrare, Comacchio, Adria, Servia et Secchia ; toutes ces places
furent mises au pouvoir du pape, excepté Ferrare et Faenza.
La Pentapole ou marche d'Ancône comprenait Arimini,
Pezaro, Conca, Fano, Sinigaglia, Ancône, Osinw, Umana, aujourd'hui ruinée,
Jesi, Fossombrone, Montefeltro, Urbino, le territoire de Balni, Cagli,
Luccoli, Ugubio, avec tous les châteaux et les terres qui en dépendaient.
Telle est la description qu'en donna plus tard Louis-le-Débonnaire, dans le
privilége par lequel il confirma la donation de Pepin. — GIANNONE, PUFFENDORFF, Introduction
à l'Histoire de l'Univers, t. II, page 66.
Il est inutile d'ajouter que le pyrrhonisme de Voltaire
et de son école ne croit pas à cette donation et à celles des successeurs de
Pepin. (Voir l'Essai sur l'Histoire générale, chap. XIX.)
On lit dans l'Introduction au Manuel du Droit
français, par J.-B.-F. Pailliet, page 11 : « Baluze a donné comme
authentique le pacte de confirmation des prétendues donations faites au pape
Paschal, par Pepin et Charlemagne, en 817. La fabrication frauduleuse de cette
pièce est historiquement prouvée. »
L'édition de ce manuel est de 1837. Nous laisserons
répondre M. GUIZOT,
qui écrivait, en 1840 (Histoire de la civilisation en France, t. II,
page 317) :
« On a révoqué en doute, dit le savant historien,
l'authenticité de ces donations, et il est vrai que les actes originaux ne
subsistent plus ; cependant elles sont mentionnées par les écrivains
contemporains, directement ou indirectement ; une foule de chroniques et de
monuments divers les attestent ou les supposent. On peut disputer sur l'étendue
des terres ainsi concédées. Dans les siècles suivants, les papes, sans nul
doute, l'ont fort exagérée ; mais quant à la réalité des donations, je ne crois
pas qu'on la puisse raisonnablement contester.
« Elles n'ont rien d'ailleurs en soi que de fort
naturel et de parfaitement analogue à toute l'histoire du VIIIe siècle. Ce dont
il faudrait s'étonner serait qu'elles n'eussent pas eu lieu. »
[18]
Entre autres des orgues à jeux, les premières qui eussent encore paru dans le
royaume.
On lit dans l'Histoire de l'Église, déjà citée,
que ces orgues furent placées dans la chapelle du château de Compiègne, et non,
comme le dit Velly, dans l'église de S.-Corneille, qui ne fut bâtie que par
Charles-le-Chauve. t. IV, p. 141.
[19]
Année 763.