HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE LOMBARDIE PAR CHARLEMAGNE

TOME PREMIER

 

AVANT-PROPOS.

 

 

A mille ans de distance l'une de l'autre, deux puissances formidables se prirent à menacer la vieille couronne des rois en Europe.

Vers la fin du VIIIe siècle, ce fut la féodalité. Les dernières années du XVIIIe siècle ont frémi au choc sanglant de la démocratie.

La chute de la race mérovingienne fut une première victoire des grands sur la royauté. Une nouvelle race de rois supplanta la première dynastie, et refoula, par le génie de ses premiers chefs, le flot qui l'avait portée au trône, mais qui, brisant ses digues, finit par submerger les trop faibles successeurs de ces grands hommes.

Le VIIIe siècle vit, à son déclin, rayonner l'astre de Charlemagne, comme le XVIIIe, près de sa fin, salua, mille ans après, l'étoile de Napoléon.

Napoléon, s'élevant sur les débris de la vieille monarchie capétienne renversée par les passions populaires, obtint sur la démocratie qui lui avait servi de piédestal, le triomphe que le fils de Pepin avait obtenu sur les grands vassaux.

Charlemagne laissa à sa dynastie la lourde tâche de lutter contre le principe qui avait fait sa puissance et qui finit par triompher de la faiblesse de ses successeurs.

Napoléon, le premier et le dernier roi de sa dynastie, a légué le péril de cette grande lutte à des dynasties plus anciennes ou plus récentes que la sienne.

Parmi les rapprochements qui semblent lier les deux extrémités de cette large période de mille ans, il n'en est pas de plus saillant que la conquête de l'Italie qui termine le VIIIe et le XVIIIe siècles, et que l'avènement au trône impérial des deux héros de ces deux époques, solennité qui ouvre si majestueusement les siècles IXe et XIXe.

La grande figure de Charlemagne vivait au fond de la pensée du jeune et brillant élève de Brienne, quand celui-ci donnait à une de ses immortelles victoires[1] le nom d'une des royales résidences en Italie du vainqueur du roi Didier, et lorsque la circonscription administrative qui renfermait la vieille capitale des rois lombards et francs[2], recevait aussi, du vainqueur de Marengo, le nom d'un autre de ces palais de plaisance d'où se dataient les décrets impériaux de Charlemagne et de ses successeurs.

L'Italie de Charlemagne eut ses ducs d'Istrie, de Padoue, de Tarente, ses princes de Bénévent ; ces titres ont reparu dans l'Italie de Napoléon, sinon aussi puissants, au moins environnés d'une égale auréole de gloire.

Charlemagne fut le réparateur des maux éprouvés par l'Église ; Napoléon releva les autels renversés par une révolution délirante. Le premier persévéra dans son zèle pieux ; on sait que le second ne conserva pas dans toute sa pureté la gloire de restaurateur du culte de nos pères.

L'un et l'autre, peut-être, ne firent en cela que suivre l'impulsion de leur siècle.

Le IXe siècle, quant à la puissance de l'idée religieuse, était en progrès en Europe et s'acheminait vers l'époque des pèlerinages armés, auxquels on donna le nom de Croisades.

On ne sait pas, pour les idées religieuses, ce qui se cache dans l'avenir ; mais ce que nous savons, c'est que le XIXe siècle fut précédé d'un philosophisme dangereux, dont 93 fut une sanglante conséquence, et qui, entrant dans les convictions de Bonaparte, fit que la mesure réparatrice adoptée par lui, fut moins une inspiration de sa conscience qu'un moyen de mieux saisir le pouvoir et de l'affermir dans ses mains ; car le grand homme sentait que, sans l'idée religieuse, tout peut bien se détruire, mais rien s'édifier.

Son puissant génie, tout en muselant ce civique scepticisme qui croyait qu'on peut violemment ôter aux peuples les lois divines, comme on abroge les codes humains, lui a donné parfois de déplorables gages de ses sympathies secrètes, et a laissé l'esprit désorganisateur essayer de miner la société, d'abord par le doute, plus tard par l'indifférence.

Charlemagne eut ses capitulaires, Napoléon ses codes immortels. Tous les deux tentèrent de rendre uniformes les lois de leur vaste empire ; tous les deux ne voulurent qu'un poids et une mesure dans toute l'étendue de leurs États ; tous les deux créèrent des royaumes et des rois, et ne virent, dans ces rois de leur façon, que des délégués de leur souveraine puissance.

L'un subit lui-même les conséquences de cette faute ; l'autre les légua à ses fils et petits-fils qui en furent les victimes.

Napoléon à Milan prit sur l'autel la couronne de fer et se la posa sur la tête.

Charlemagne reçut, à la vérité, des mains du pape le diadème impérial, mais il voulut qu'on pensât qu'il n'avait été posé sur son front que par surprise, et nous le verrons exiger de son fils, à Aquisgrana, qu'il s'en couronne lui-même, comme venant de Dieu seul.

Ce souvenir se révèle tout vivant et se résume dans le mot de Napoléon qui retentit sous la voûte du dôme de Milan :

« Dieu me la donne, malheur à qui oserait y toucher. »

Même sobriété dans les repas, même recherche de simplicité dans leur mise habituelle ; même puissance, même entraînement sur l'esprit du reste des hommes ; une égale ambition avec des moyens inégaux de la satisfaire ; car n'ayant qu'à suivre la voie agrandie par son génie, mais déjà tracée par son père et son aïeul, Charlemagne n'eut pas besoin, pour se créer une puissance et enchaîner la fortune à son char, d'autant d'efforts de génie que l'homme qui, d'abord seul, sans appui, sans nom, et devenu bientôt, par la victoire, maître de la moitié de l'Europe, fut surpris s'écriant avec amertume et comme prévoyant l'éclipse de son étoile :

« Que ne suis-je mon petit-fils ! »

Enfin Charlemagne descendit dans la tombe en 814. L'année 1814 vit Napoléon, vaincu, déposer la couronne impériale.

Quant à la double conquête de l'Italie par ces deux grands hommes, si l'une fut plus durable, l'autre fut plus glorieuse.

Il fallut peu de peine à Charlemagne pour se rendre maître d'un peuple qui, abandonnant son roi, se livrait lui-même à l'heureux triomphateur, appelé au-delà des Alpes par le souverain pontife ; tandis que l'imagination s'étourdit au détail des premières campagnes qui rendirent Bonaparte, malgré Vienne, Rome et l'Europe, arbitre du sort de l'Italie : prodigieuses conceptions, faits immenses que l'on voit s'accomplir sans les comprendre, monument d'orgueil national qui survit à la conquête, qui console du revers, et qui reste, pour tous les peuples et pour tous les âges à venir, comme le type et la limite de ce que peut concevoir, de ce que peut effectuer de grand et d'audacieux le génie guerrier de l'homme.

On connaît, dans toutes ses glorieuses circonstances, ce drame récent et rapide qui, un moment, a semblé faire renaître pour l'Italie l'empire des Francs, fondé par Charlemagne : drame dont l'issue a bientôt fait rentrer la Lombardie sous l'autorité des empereurs d'Autriche.

On ne connaît pas autant les vicissitudes qui ont amené la conquête de la Péninsule par le chef des carlovingiens ; on ne connaît pas autant les phases de cette domination française qui, d'une occupation étrangère, ce fléau des nations, fit, cette fois, un bienfait pour le peuple subjugué ; on connaît aussi peu les événemens, les crimes, les fautes qui, jetant l'Italie sous la puissance germanique, ont créé des droits invoqués depuis dix siècles, et soutenus avec un succès presque toujours constant par le premier et le plus puissant souverain d'Allemagne.

C'est sur cette période historique, restée obscure, que nous allons chercher à répandre quelques clartés.

 

 

 



[1] Bataille de Marengo.

[2] MILAN fut le chef-lieu du département d'Olonne, du nom d'une ancienne résidence impériale près de Pavie ; de même qu'ALEXANDRIE fut le chef-lieu du département de Marengo.