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I. — LA GUERRE DE 1914-1918. 1° Causes de la guerre.
Ce
n'est pas le lieu de rechercher les causes de la guerre européenne, qui a
éclaté en 1914. L'une d'elles est sans contredit l'annexion de
l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne. Le désir qu'avaient les empires centraux
d'accroître leur territoire ou leur hégémonie, tant industrielle que
politique, devait contribuer également à provoquer le formidable conflit qui
a bouleversé notre continent. Les
pays que menaçait la politique austro-allemande, France, Russie, Angleterre,
s'étaient rapprochés les uns des autres, avaient conclu des accords en vue de
se défendre contre les projets des empires centraux. Malgré l'évidence du
danger, beaucoup d'hommes politiques, en France et en Angleterre, se
berçaient de l'espérance chimérique que les guerres étaient devenues
impossibles. C'est à peine si les terribles événements de 1914 ont ouvert les
yeux des plus aveugles. Ce fut
l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand, héritier de son oncle
François-Joseph, qui servit de prétexte au déclenchement des hostilités (28 juin 1914). Le 23 juillet,
l'Autriche-Hongrie adressait un ultimatum à la Serbie, qu'elle semblait
déclarer responsable du meurtre de François-Ferdinand. Bien que la Serbie,
sous la pression de la France et de la Russie, qui manifestèrent une fois de
plus leurs intentions pacifiques, eût accepté presque toutes les clauses de
l'ultimatum, l'Autriche-Hongrie rompit avec elle et prit ses dispositions
pour l'envahir. L'Allemagne, qui avait peut-être donné au gouvernement
austro-hongrois le conseil de trouver un prétexte pour déchaîner le conflit,
déclara le 1er août la guerre à la Russie, le 3 à la France, en alléguant, ce
qui était faux et absurde, que des avions français avaient survolé Nuremberg.
Puis c'était l'Angleterre qui déclarait, le 4, la guerre à l'Allemagne,
celle-ci ayant refusé de retirer ses troupes de la Belgique, dont elle avait
commencé l'invasion. Le 2 août le grand-duché de Luxembourg avait été occupé
par les troupes allemandes. 2° Forces et plan de campagne des belligérants.
Si l'on
compare dans leur ensemble les ressources des belligérants, on est frappé de
l'énorme supériorité des puissances de l'Entente sur celles de la Double
Alliance. L'Angleterre, la France et la Russie étaient beaucoup plus peuplées
que l'Allemagne et que l'Autriche-Hongrie. Les produits de leurs territoires
européens et de leurs colonies étaient infiniment plus abondants et plus
variés que ceux des empires centraux. Enfin, grâce à la supériorité de la
marine britannique, elles possédaient la maîtrise des mers. Mais l'Allemagne
compensait cette infériorité par quelques avantages d'une réelle valeur ;
elle était militairement mieux préparée que n'importe laquelle des puissances
de l'Entente ; elle avait un matériel plus considérable, ses réseaux ferrés étaient
admirablement développés ; la situation centrale de l'Allemagne et de
l'Autriche était également pour elles un grand avantage. Il y avait en outre
unité de direction, l'Allemagne imposant ses volontés à son alliée[1]. Enfin l'Allemagne devait mener
la guerre avec le plus parfait mépris des règles posées par les conventions
internationales et même des lois de l'humanité. Les Allemands se rendront
coupables des actes les plus criminels, sans que bien souvent l'on puisse
invoquer pour les justifier la chaleur du combat. Plus d'une fois des ordres
barbares seront prescrits de sang-froid par les chefs de l'armée et exécutés
par les sous-ordres avec la docilité propre aux Allemands. Quelque mauvaise
opinion que l'on eût des Allemands avant 1914, on n'aurait jamais supposé que
leur niveau moral fût tombé aussi bas. Une chose manque aux Allemands, le
respect de la personne humaine ; ils n'ont ce sentiment ni pour eux-mêmes, ni
pour autrui. Les
puissances de l'Entente devaient se trouver, malgré la supériorité de leur
population et de leurs ressources, en état d'infériorité vis-à-vis des
Allemands pour les causes que nous venons d'indiquer et pour d'autres encore.
L'Entente a fréquemment donné des preuves de désaccord. L'Angleterre, la
France et la Russie avaient beaucoup de peine à coordonner leur action
diplomatique et militaire. Elles mettaient une lenteur extrême à prendre des
décisions, puis à les exécuter. N'ont-elles pas attendu jusqu'au printemps de
1918 pour créer l'unité de commandement, qui, si elle avait fonctionné plus
tôt, aurait assuré à l'Entente une victoire plus rapide et moins sanglante ? Le
grand état-major français était persuadé que l'attaque allemande prendrait
comme base l'Alsace-Lorraine ; il rejetait l'idée qu'elle se produirait par
la Belgique, parce que la violation de la neutralité belge devait avoir pour
conséquence l'entrée en scène de l'Angleterre. Aussi était-ce le long de la
frontière d'Alsace-Lorraine que les principales forces de la France étaient
massées au début de la campagne, et bien que les troupes allemandes eussent
pénétré en Belgique dès le 4 août, le grand état-major ne modifia que
lentement ses dispositions primitives. Craignant de se heurter à des
obstacles insurmontables, si elle essayait d'envahir la Lorraine française,
l'Allemagne avait décidé de porter son offensive plus au nord, en traversant
la Belgique par les vallées de la Meuse et de la Sambre, puis de continuer
l'attaque en se dirigeant sur Paris. Lorsque
la lutte commença, voici quelle était dans la région lorraine la situation
militaire des belligérants. Du côté français la première armée, commandée par
le général Dubail, forte des 6e, 8e, 13e, 14e et 21e corps, occupait le
territoire de Belfort et le département des Vosges. A la gauche de cette
armée venait la 2e, forte des 20e[2], 9e, 15e et 16e corps,
commandée par le général de Castelnau ; elle s'étendait des Vosges jusqu'à la
Moselle. Plus au nord était la 3e armée, dont le chef, le général Ruffey,
avait sous ses ordres les 6e, 10e et 17e corps. Ces armées s'appuyaient sur
les camps retranchés de Belfort et d'Épinal[3], de Toul et de Verdun ;
ceux de Belfort et d'Épinal, ainsi que ceux de Toul et de Verdun étaient
reliés par des forts détachés. Entre le camp retranché d'Epinal et celui de
Toul s'ouvrait la trouée de Charmes, en avant de laquelle s'élevait le fort
de Manonviller el en arrière le fort de Bourlémont. A chacune des trois
armées françaises les Allemands en opposaient une ; c'était en allant du sud
au nord la 7e armée, commandée par le général von Heeringen, partie en
Alsace, partie en Lorraine, puis, dans cette dernière province, la 6e armée,
qui avait à sa tête le Kronprinz Rupprecht de Bavière ; dans la Lorraine, le
grand-duché de Luxembourg et le Luxembourg belge se trouvait la 5e armée,
sous les ordres du Kronprinz allemand, fils de Guillaume II. Entre les camps
retranchés de Metz et de Strasbourg existait une trouée, qui correspondait en
quelque sorte à celle de Charmes. 3° Les opérations militaires.
La guerre en 1914. —
Los combats autour de Verdun (1916-1917). — La reprise de Saint-Mihiel et de
l'Argonne en 1918. — Le rôle militaire des Lorrains.
Au
début d'août, les Allemands pénétrèrent en territoire français, occupèrent,
pillèrent et incendièrent Nomeny sur la Seille, Cirey et Blâmont sur la
Vezouse et Badonviller sur la Verdurette. Nos troupes prirent ensuite
l'offensive. L'armée Dubail, qui engagea la première les opérations,
s'empara, entre le 7 et le 14 août, des cols des Vosges méridionales et du
massif du Donon ; le 15 elle commença la marche sur Sarrebourg, reprenant sur
sa route Badonviller, Cirey et Blâmont. Le 20 Dubail rencontra, près de
Sarrebourg, une partie des troupes du général von Heeringen ; la bataille
resta indécise, et le général Dubail aurait probablement repris la lutte, si
les mauvaises nouvelles qu'il avait reçues de l'armée Castelnau ne l'avaient
déterminé à battre en retraite. Castelnau, qui avait pris l'offensive le 14
août, occupa successivement, et sans rencontrer beaucoup de résistance, Vie,
Moyenvic et Dieuze, mais il se heurta, le 20, à des positions très fortes,
que les troupes du prince Rupprecht occupaient près de Morhange. Mal
préparée, l'attaque fut repoussée ; elle aurait échoué, même si les troupes
du Midi avaient été aussi entraînées que le 20e corps. Castelnau dut en
conséquence ordonner la retraite. Ce fut seulement le 22 août que l'armée
Ruffey s'ébranla ; elle avait pour objectif la ville belge de Neufchâteau.
Ici encore un corps d'armée du Midi, le 17e, eut une attitude médiocre, et
nos troupes furent contraintes de se replier lentement du 23 au 26. Le
général Maunoury, qui commandait l'armée de Lorraine, constituée les 19 et 20
août avec des divisions de réserve, exécuta le 25, sur le flanc gauche de
l'armée du Kronprinz, une contre-attaque qui aurait pu donner les plus
heureux résultats, si les événements qui se passaient vers le nord n'avaient
décidé le grand quartier général à disloquer dès le 26 l'armée Maunoury et
obligé le général Ruffey à se retirer sur la rive gauche de la Meuse. Ainsi
nos troupes avaient dû partout se replier, laissant l'ennemi pénétrer sur
notre territoire. Les Allemands s'emparèrent de Longwy le 26 août et de
Manonviller le 27. Les armées du prince Rupprecht et de Heeringen,
poursuivant leurs succès, cherchaient à séparer l'armée Dubail de l'armée
Castelnau, à passer entre elles et à venir menacer l'aile droite de Joffre. Du 21
au 26 août, l'armée Dubail fut en butte aux attaques répétées des troupes de
la 7e armée allemande. Le 26 août, la ville de Saint-Dié tombait au pouvoir
de l'ennemi. Depuis ce jour jusqu'au 4 septembre, Allemands et Français se
disputèrent, dans de sanglants combats, la possession du col de la Chipote,
qui met en communication les vallées de la Meurthe et de la Mortagne. Mais la
lutte ne tarda pas à perdre de son intensité. Du côté français, comme du côté
allemand, on allait transporter sur d'autres parties du front quelques-uns
des corps d'armée qui se battaient dans les Vosges. Le 3 septembre le 21e
corps français partait pour la Marne ; le 6 septembre le 15e corps allemand
était envoyé en Champagne. A partir de ce moment, les Allemands ralentirent
leurs attaques, puis ils battirent en retraite, abandonnant une partie du
terrain qu'ils avaient conquis. Le n septembre nos troupes reprenaient
possession de Saint-Dié. Pourtant l'ennemi resta maître de Senones, ainsi que
de la haute vallée de la Plaine. Les
opérations des Allemands contre l'armée du général de Castelnau peuvent se
subdiviser en deux phases. A la fin d'août ils se proposent de passer entre
Dubail et Castelnau, de traverser la Moselle, pour aller menacer l'arrière de
l'aile droite de Joffre. Du 21 au 25 août, les troupes du prince Rupprecht
occupent Lunéville, Gerbéviller, qu'elles incendient et où elles massacrent
une partie delà population, puis elles livrent, près de Rozelieures, une
bataille à laquelle prennent part l'aile droite de l'armée Castelnau et
l'aile gauche de l'armée Dubail. Arrêtés dans leur marche en avant après des
luttes opiniâtres, les Allemands reculèrent lentement jusqu'à la Mortagne. Du
4 au 12 septembre, l'effort des Allemands allait se porter sur Nancy ; c'est
la bataille dite du Grand-Couronné[4]. Le 4 l'offensive commença à se
dessiner. Amance, occupé par nos troupes, fut soumis, de la part des
Allemands, à un feu des plus violents ; on se battit avec acharnement dans la
forêt de Champenoux. Le 6 septembre, Guillaume II arrivait à Metz et se rendait
ensuite dans la vallée delà Seille, espérant faire bientôt dans Nancy une
entrée triomphale. Le même jour, les troupes allemandes occupaient
Pont-à-Mousson et attaquaient la forte position de Sainte-Geneviève,
héroïquement défendue par le commandant de Montlebert, du 314e. Y eut-il à ce
moment certaines hésitations dans le haut commandement de la 2e armée ?
Castelnau songea-t-il à se replier sur la forêt de Haye ? Pourtant, il
continua la lutte sur le Grand-Couronné, avec des alternatives de succès et
de revers. Le 9 au soir, les Allemands réussirent à envoyer sur Nancy 70 obus
de 105, qui causèrent dans la ville une panique. Ce fut probablement la
défaite infligée sur la Marne à quelques-unes des armées allemandes qui
décida le prince Rupprecht à battre en retraite le 12 septembre ; la ville de
Lunéville fut alors évacuée par l'ennemi. Celui-ci d'ailleurs allait
s'installer jusqu'à la fin de la guerre sur des positions assez rapprochées
de Nancy et de Lunéville, sans que nos troupes fussent en mesure de le
rejeter dans la Lorraine annexée. Les armées Dubail et Castelnau se
disloquèrent alors ; tandis que les corps actifs étaient envoyés sur d'autres
points du front, on constituait une armée formée surtout de divisions de
réserve et occupant le territoire compris entre les Vosges et la Moselle[5]. La 3e
armée, désormais commandée par le général Sarrail, formait l'aile droite du
groupe qui se trouvait sous les ordres de Joffre, et lui servait de pivot
dans le mouvement de retraite qu'il exécutait. Sarrail resta pour ainsi dire
accroché à Verdun, laissant son centre et son aile gauche se replier
lentement vers Bar-le-Duc. Du 6 au n septembre, l'armée Sarrail eut à
soutenir de rudes combats contre celle du Kronprinz allemand. Celui-ci dut, à
la suite de l'échec subi par les armées de von Kluck et de von Bulow, battre
en retraite, abandonnant les territoires compris entre Bar-le-Duc et
Montfaucon. Mais, durant la seconde quinzaine de septembre, ses troupes,
reprenant l'offensive, nous enlevèrent Varennes et Vauquois, et
s'installèrent solidement dans l'Argonne, où elles se maintinrent pendant
près de quatre ans. Sarrail fut en outre obligé de résister à d'autres
attaques venues de Metz. Le fort de Troyon repoussa d'abord victorieusement
une tentative allemande. Dans la seconde quinzaine de septembre, le général
von Strantz, parti de Metz, se porta contre la Haye et les Côtes de Meuse. Du
21 au 26 septembre, il parvint à forcer les Côtes de Meuse, arriva dans la
vallée de la Meuse, réduisit le fort du Camp des Romains et occupa
Saint-Mihiel. Poussant plus loin son offensive, il se dirigeait vers l'Aire,
quand il fut arrêté par le 8e corps d'armée français. En 1915
nos troupes firent à plusieurs reprises des tentatives pour reprendre, dans
les Côtes de Meuse, les positions perdues en septembre 1914 et pour obliger
les Allemands à évacuer Saint-Mihiel. Les combats livrés dans la forêt des
Eparges coûtèrent la vie à des milliers d'hommes, sans donner d'ailleurs de
résultats satisfaisants. Après
avoir conquis la Serbie et la Pologne russe en 1915, les Allemands résolurent
de frapper un grand coup sur le front occidental, en s'emparant de Verdun. La
mission de prendre cette grande place fut confiée au Kronprinz allemand, dont
cependant l'incapacité militaire ne faisait de doute pour personne. Pour
assurer le succès de l'entreprise, le grand quartier général allemand mita la
disposition du prince un matériel énorme et des troupes nombreuses. Il n'y
eut pas moins de 42 divisions allemandes engagées dans la bataille de Verdun
en 1916. La
place était défendue par des forts détachés, en avant desquels nos troupes
avaient creusé des lignes de tranchées, d'ailleurs insuffisantes. Le général
Herr, qui commandait la place, n'avait au début sous ses ordres que 9
divisions. Tant au point de vue de la force numérique des troupes que des défenses,
Verdun ne semblait pas en état de résister victorieusement à une attaque
aussi formidable que celle qui allait fondre sur elle. Il fallut l'héroïsme
de nos soldats pour que la place ne tombât pas au pouvoir de l'ennemi. Tout
d'abord, et pendant près de 15 jours, l'effort des Allemands fut concentré
sur la rive droite de la Meuse. Le 21 février commença un bombardement
intense des positions occupées par nos troupes. Bientôt les Allemands
attaquèrent avec rage nos lignes de tranchées, dont ils devinrent maîtres,
malgré la résistance héroïque de nos soldats. Le 25 ils arrivaient à
s'emparer du fort de Douaumont. La situation de Verdun paraissait bien
compromise, quand ce jour même le général Pétain reçut le commandement des troupes
chargées de défendre la place. La confiance qu'il inspirait à tous, généraux,
officiers et soldats, les renforts en hommes et en artillerie qui lui furent
envoyés, allaient lui permettre de tenir tête aux Allemands et de leur
interdire l'accès de Verdun. Cependant, le 6 mars, le Kronprinz commençait
l'offensive sur la rive gauche de la Meuse et faisait reculer nos troupes. Un
mois plus tard, le 9 avril, une nouvelle offensive était déclenchée par les
Allemands à l'est et à l'ouest de la Meuse. Dans le courant de mai, l'ennemi
occupait sur la rive gauche le Mort-Homme et la cote 304. Le 9 juin le fort
de Vaux, malgré la défense héroïque du commandant Raynal, tombait au pouvoir
des Allemands. Le 22 et le 23 juin, le fort de Souville, sur la rive droite,
était l'objet d'une violente attaque, qui échoua finalement, devant la
résistance opiniâtre de nos soldats. L'offensive franco-britannique de la
Somme, qui se produisit en juillet, obligea les Allemands à rappeler une
partie des troupes du Kronprinz. Verdun était sauvée. Seulement, comme elle
avait été, dès le début de l'attaque allemande, soumise à un bombardement
intense, l'autorité militaire avait immédiatement fait partir ceux des
habitants qui n'avaient pas encore quitté la ville. Les Allemands
continuèrent d'envoyer de gros obus sur Verdun, dont presque toutes les
maisons étaient en ruines, lorsque la guerre prit fin. Après
un arrêt de près de trois mois, la lutte recommença au nord de Verdun, mais
cette fois ce fut l'armée française qui prit l'offensive. Le général Mangin
enleva, le 24 octobre, le fort de Douaumont, et réoccupa le 2 novembre celui
de Vaux. Le 15 décembre, il reprenait aux Allemands le village de Bezonvaux.
L'offensive française se continua en août 1917 ; le général Guillaumat
reconquit, du 20 au 26 août, le Mort-Homme et la cote 304 sur la rive gauche,
la côte de Talou et la cote 344 sur la rive droite. Les Allemands perdaient
ainsi une partie du terrain dont ils avaient acheté en 1916 la possession, au
prix des plus énormes sacrifices. Sur le
reste du front de Lorraine, il n'y avait eu d'offensive sérieuse ni du côté
français, ni du côté allemand. A l'ouest de la Moselle, dans le Bois le
Prêtre, des combats très meurtriers furent livrés de 1915 à 1918, mais sans
modifier de façon appréciable les positions respectives des belligérants.
Entre la Moselle et les Vosges les lignes de tranchées restèrent à peu près
sans changements, tant du côté français que du côté allemand. En
1918, les efforts successifs des Allemands ne se portèrent pas sur la
Lorraine ; celle-ci ne servit pas non plus de base à notre contre-offensive.
En septembre seulement le secteur nord-ouest de la Lorraine commença à se
réveiller, et ce furent les troupes américaines, secondées par des divisions
françaises, qui donnèrent le signal de ce retour à la vie. Du 12 au 15
septembre, elles chassèrent les Allemands de Saint-Mihiel et leur reprirent
une partie de la Woëvre. A partir du 26 septembre, nos alliés se mirent en
mouvement au nord de Verdun. Tout d'abord ils déblayèrent la rive gauche de
la Meuse, en liaison avec le général Gouraud ; ils s'emparèrent de Montfaucon
et chassèrent l'ennemi de l'Argonne. Sur la rive droite, la marche en avant
des Américains commença plus tard et se heurta à une opiniâtre résistance
delà part des Allemands. Ce fut seulement à la veille de l'armistice que nos
alliés arrivèrent près de Stenay et qu'ils occupèrent des hauteurs, d'où ils
menaçaient la voie ferrée Sedan-Montmédy-Longuyon, dont la possession avait
pour l'ennemi une importance considérable. Entre,
la Moselle et les Vosges, le grand quartier général français avait massé des
troupes nombreuses, qui allaient envahir la Lorraine annexée, lorsque
l'armistice du 11 novembre mit fin aux opérations militaires. Au
moment où la guerre cessa, une partie du territoire lorrain français était
encore au pouvoir de l'ennemi, qui ne l'évacua qu'après la signature de
l'armistice. Les
Lorrains ont joué un rôle très honorable dans les opérations militaires de la
Grande Guerre. Indépendamment des hommes qui, par leur âge, appartenaient à
l'active, à la réserve ou à la territoriale, notre pays a fourni à l'armée de
nombreux engagés volontaires, dont la plupart étaient des citadins, fils de bourgeois
ou d'ouvriers. Seulement, beaucoup d'ouvriers ont été retirés du front pour
aller travailler dans les usines de guerre ; les jeunes gens instruits ont
été affectés à des états-majors ou à des bureaux. Aussi, en fin de compte,
est-ce la population rurale qui a subi les plus lourdes pertes. Plusieurs
généraux, originaires de la région lorraine, se sont illustrés de 1914 à 1918.
Citons en particulier Mangin, de Sarrebourg, Micheler, de Phalsbourg,
d'Urbal, de Sarreguemines, Hirschauer, de Saint-Avold, de Maud'huy, de Metz
et de Mitry, du Ménil-Mitry. 4° La vie dans la région lorraine de 1914 à 1918.
La région lorraine
française non occupée par les Allemands. — La région lorraine française au
pouvoir de l'ennemi. — La Lorraine annexée. — Les crimes commis par les
Allemands.
Le pays
fut, durant la guerre, soumis au régime de l'état de siège. Pour cette raison
et pour d'autres encore, la vie des habitants fut en somme très pénible,
surtout dans la zone voisine du front. Partout l'on eut à subir des
restrictions tant au point de Yue des aliments que de l'éclairage et du
chauffage ; naturellement le prix des denrées n'avait pas tardé à subir une
hausse assez forte. On ne pouvait se déplacer sans être muni d'un passeport.
L'autorité militaire ne sut pas arriver promptement, pour les laissez-passer,
à un régime intelligemment conçu. En cela, comme en beaucoup d'autres choses,
chacun a pu constater des hésitations, des incohérences et des absurdités.
Les habitants avaient perdu la liberté d'exprimer leurs idées, de faire
connaître les faits tels qu'ils s'étaient passés réellement. Ils vivaient
sous le régime de la censure, qui se montrait souvent aussi favorable à la
diffusion des erreurs et des mensonges qu'hostile à la divulgation de la
vérité. Les
régiments retirés du front et envoyés au repos étaient cantonnés dans les
communes rurales de la région. Les paysans retirèrent de la présence des
troupes dans leurs villages des avantages incontestables ; l'on a même pu
parfois leur reprocher d'écorcher les soldats. Ces cantonnements prolongés
constituaient à d'autres égards pour les habitants une charge assez lourde et
une véritable gêne, sans parler des graves inconvénients moraux qui en
résultaient. Les troupes étaient rarement logées dans les villes, qui
recevaient en revanche les différents services militaires. Les villes, ainsi
que les localités industrielles de la région lorraine, eurent beaucoup à
souffrir des bombardements par zeppelins ou par avions, que, sans aucun souci
des conventions internationales, les Allemands dirigèrent contre elles. Ils
installèrent également, sur quelques points de la Lorraine annexée, de
grosses pièces à longue portée, qui envoyèrent d'énormes obus sur Lunéville,
sur Dombasle, sur Nancy et sur Pompey. Bombes, torpilles et obus ne causèrent
pas seulement de grands dommages matériels, ils firent également dans la
population civile de nombreuses victimes. La vie
collective continuait, mais bien entendu, avec des modifications profondes.
D'abord les autorités civiles qui avaient été maintenues restaient soumises
aux autorités militaires. Il y avait quelquefois des tiraillements et même
des heurts entre généraux d'une part, préfets, sous-préfets et maires de
l'autre. Les corps élus restèrent constitués tels qu'ils l'étaient au moment
où la guerre fut déclarée. Il n'y eut durant cette période d'élections d'aucune
sorte, et il ne pouvait y en avoir, puisqu'une moitié des citoyens avait été
appelée sous les drapeaux. La tâche des autorités ne laissa pas que d'être
très difficile et très pénible. Il leur fallait prendre, en particulier, des
mesures pour assurer l'alimentation de la population civile et pour protéger
celle-ci, par des moyens divers, contre les bombardements. Dans certaines
villes, à Nancy par exemple, on reprochait à la municipalité de ne pas
s'occuper assez activement de la question des subsistances et de ne mettre
aucune hâte à faire construire des abris, où la population pût, en cas de
bombardement, trouver un refuge. La crainte des bombardements décida bon
nombre d'habitants des villes à émigrer dans le centre, l'ouest et le midi de
la France. Il y eut à Nancy une série d'exodes en août et en septembre 1914
et durant les premiers mois de 1916. En février-mars ig18 le gouvernement
ferma l'Université, le lycée et un certain nombre d'écoles de Nancy ; les
habitants furent invités à quitter la ville, sans y être pourtant obligés. La
population de Nancy tomba alors au-dessous de 4o.000 âmes. La justice, les
services financiers et l'enseignement continuèrent de fonctionner tant bien
que mal avec un personnel réduit. Durant la guerre, dans toutes les villes
d'une certaine importance, le lycée, les collèges et quelquefois des maisons
particulières furent transformés en hôpitaux auxiliaires. On recruta un
personnel d'infirmiers, d'infirmières et d'auxiliaires variés dans la
population féminine et parmi les hommes que leur âge ou leurs infirmités
retenaient dans leurs foyers. Beaucoup de gens firent preuve d'un dévouement
et d'une abnégation qui méritent les plus grands éloges. Malheureusement
d'autres, obéissant à des préoccupations intéressées, ne cherchaient que les
moyens de faire fortune au détriment de l'Etat, des soldats ou de leurs
concitoyens. Il y eut dans la région lorraine, comme partout en France, des
profiteurs de la guerre. Beaucoup plus coupables encore sont les traîtres,
qui se laissèrent acheter par l'ennemi et qui se livrèrent à l'espionnage.
Pour quelques-uns qui furent découverts, arrêtés et exécutés, d'autres, plus
heureux, restèrent ignorés, échappant ainsi au châtiment qu'ils avaient
mérité. Fonctionnaires et habitants de la région lorraine ont pour la plupart
fidèlement observé l'Union Sacrée, que le gouvernement avait proclamée dès le
début de la guerre. A cet égard M. Mirman, nommé en août 1914, préfet de
Meurthe-et-Moselle et M. Grillon, sous-préfet de Verdun, se sont conduits
avec une correction qui mérite les plus grands éloges. Si
l'existence des habitants de la Lorraine française située on deçà de nos
lignes était bien précaire, elle n'en était pas moins un objet d'envie pour
ceux de nos compatriotes qui eurent le malheur de voir leur territoire occupé pendant un temps plus ou moins
long par l'ennemi. Nous reviendrons un peu plus loin sur les crimes que les
Allemands ont commis. Bien entendu, ils soumirent au régime de l'état de siège les localités qui restèrent en leur pouvoir ; ils exigèrent des habitants des réquisitions en argent et en
nature, leur firent payer, outre les impôts ordinaires, des contributions
extraordinaires ; enfin ils leur infligèrent des amendes sous les plus légers
prétextes. Les habitants eurent, naturellement, à subir un régime très dur de
restrictions alimentaires, à loger les troupes allemandes mises en
cantonnement. Pour diminuer le nombre des bouches à nourrir, les Allemands
évacuèrent un certain nombre de villages lorrains, dont les habitants furent
ramenés en France par l'Alsace et par la Suisse. Les appartements et les
maisons qu'avaient abandonnés les évacués furent soumis de la part des
Allemands à un pillage en règle. Pourtant la population de la partie de la
Lorraine française qui fut occupée par l'ennemi semble avoir moins souffert
que celle du nord de la France. Les sous-préfets de Briey et de Montmédy,
ainsi que la plupart des fonctionnaires, avaient quitté le pays. Les
Allemands gardèrent les municipalités existantes, qui, malgré leur bonne
volonté, se trouvèrent souvent impuissantes à protéger leurs concitoyens
contre les actes arbitraires et barbares de l'autorité allemande. Les
tribunaux de première instance de Briey, de Montmédy et de Saint-Mihiel
furent maintenus en principe, mais ils n'eurent que rarement l'occasion de
fonctionner. C'étaient les tribunaux militaires allemands qui jugeaient les
infractions aux, règlements édictés par les généraux ennemis. La
population civile eut plus d'une fois à souffrir des bombardements dirigés
par des avions français ou anglais contre des centres industriels ou contre
des cantonnements allemands. Dans la
Lorraine annexée le gouvernement allemand fit tout de suite arrêter et
transporter en Allemagne un certain nombre d'habitants, dont les sympathies
pour la France étaient connues[6]. Quelques-uns des indigènes qui
figuraient sur les listes noires de l'ennemi furent assez heureux pour gagner
la France. Beaucoup de jeunes gens, qui devaient à la mobilisation rejoindre
un régiment allemand, réussirent à traverser la frontière et vinrent
s'engager dans la légion étrangère. La population de la Lorraine annexée fut,
elle aussi, soumise au régime de l'état de siège, elle eut à supporter les
restrictions alimentaires, les logements militaires, la formalité des
passeports. Mais les Allemands lui infligèrent d'autres tracasseries ; elle
fut en butte à l'espionnage, à la délation, à des perquisitions
domiciliaires. Défense fut faite aux habitants, sous peine de prison ou
d'amende, d'employer en public la langue française. Les noms restés français
des communes et des hameaux furent germanisés en 1915 et en 1916. L'autorité
épiscopale, secondant la politique du gouvernement, restreignait en 1915 le
nombre des paroisses où le curé avait le droit de prêcher en français.
D'autre part, en 1917, la plupart des cloches étaient enlevées pour être
fondues. Une pression était exercée sur les habitants en vue de les obliger à
verser leur or ou à souscrire aux emprunts d'Etat. Enfin l'autorité militaire
ennemie fil évacuer en 1918 quelques-unes des communes situées près de la
ligne du front ; la population alla chercher un refuge à l'intérieur. Le
gouvernement impérial, qui savait qu'il ne pouvait compter sur le loyalisme
des annexés, avait songé, durant la guerre, à enlever au Reichsland son
autonomie et à le disloquer : l'Alsace aurait été attribuée à la Bavière, la
Lorraine à la Prusse. En outre, il fut question d'exproprier, sans les
indemniser, les Français qui possédaient des terres ou des usines dans le
pays d'Empire, d'établir en Lorraine des colons venus d'Outre-Rhin et
d'interdire complètement aux indigènes l'usage du français. Quelques-uns
des centres industriels de la Lorraine annexée reçurent à plusieurs reprises
la visite d'avions français ou anglais, dont les bombes et les torpilles
firent quelques victimes dans la population civile. Les
villes et les villages où l'on s'est battu pendant la guerre ont
naturellement été très éprouvés ; les obus y ont tué beaucoup d'habitants et
détruit nombre de maisons. Ce sont là des malheurs qu'entraînent toujours les
opérations militaires. Mais les localités que l'envahisseur a occupées en
août et en septembre 1914 ont eu cruellement à souffrir de la barbarie
allemande. Sans aucun motif, sous un prétexte futile, des généraux ou des
officiers ennemis ont ordonné de sang-froid le pillage, l'incendie de maisons
ou même de villages entiers, le massacre enfin de civils inoffensifs, de tout
âge, de tout sexe, de toute condition, vieillards, femmes, enfants, maires,
curés, instituteurs, bourgeois, ouvriers ou paysans. C'est à peine si un
volume nous suffirait pour relater les innombrables méfaits, véritables
crimes de droit commun, dont les Allemands se sont rendus coupables dès le
début des hostilités. En Meurthe-et-Moselle, les Bavarois se sont distingués
de façon particulière. Ce sont eux qui ont complètement incendié Nomeny et
tué à coups de fusil une partie de la population de ce bourg. Quelques
personnes, qui avaient cherché un refuge dans la cave de M. Vassé, finissent
par en sortir, pour ne pas être asphyxiées par la fumée ; les Bavarois tirent
sur elles et en abattent plusieurs. M. Adam est jeté vivant dans un brasier.
A Maixe, M. Démange, blessé, est brûlé dans sa maison. Les Allemands
incendient le village de Mazerulles et la maison du général Lyautey à Crévic.
Cent douze maisons de Baccarat sont la proie des flammes. Le village de
Saint-Maurice est réduit en cendres, beaucoup de ses habitants massacrés. Les
Bavarois détruisent par le feu trois cents maisons de Gerbéviller et tuent
dans ce bourg cinquante personnes. Le département de la Meuse n'a pas été
mieux traité. Des soldats de la garnison de Montmédy, qui s'étaient rendus,
sont massacrés sans pitié par les Allemands à Bandeville. Les Wurtembergeois
détruisent Clermont-en-Argonnes, et une partie de la population de celte
petite ville tombe sous leurs coups. Auzéville et Laheycourt sont livrés aux
flammes ; Triaucourt a le même sort et beaucoup de ses habitants sont
égorgés. A Sommeilles, une mère de famille, ses quatre enfants et deux autres
personnes périssent victimes de la cruauté allemande. A Stenay, un chirurgien
allemand coupe sans nécessité la jambe d'un blessé français. Des habitants de
Saint-Dié (Vosges)
sont obligés par les Allemands de s'asseoir sur des chaises dans des rues
balayées par le feu de nos soldats, et plusieurs d'entre eux tombent, frappés
par des balles françaises. Il nous serait facile de mentionner quantité
d'autres forfaits ; d'odieuses violences ont été en maints endroits exercées
par les Allemands sur des femmes et même sur des fillettes. Le pays, dont les
officiers et les soldats ont commis tous ces crimes, n'a vraiment plus le
droit d'être rangé parmi les nations civilisées. II. — LE TRAITÉ DE VERSAILLES (28 JUIN 1919). Longueur des
négociations. — Clauses du traité. — Insuffisance et inexécution du traité. —
M. Raymond Poincaré et l'Allemagne.
Il ne
s'écoula pas moins de sept mois et demi entre l'armistice (11 novembre
1918) et le traité
de Versailles (28 juin 1919).
Les divergences de vues entre les alliés et la résistance opposée par
l'Allemagne devaient faire durer plus que de raison les négociations.
Celles-ci furent menées, du côté de l'Entente, par les premiers ministres
français et anglais et par le président de la République des Etats-Unis ;
mais ni le docteur Clemenceau, ni le procureur Lloyd Georges, ni le
professeur de droit Wilson n'étaient préparés à s'acquitter de la tâche
difficile qu’ils avaient eu la présomption d'assumer. Aucun d'eux n'avait du
passé une connaissance suffisante. Deux d'entre eux, l'Anglais et
l'Américain, ne se rendaient pas compte de ce qu'était la mentalité
allemande. L'esprit d'utopie dominait Wilson, tandis que Lloyd Georges se
laissait guider par des préoccupations mercantiles. Clemenceau eut à lutter
souvent contre le premier anglais et contre le président des Etats-Unis, qui
opposaient une fin de non-recevoir aux demandes de la France. Si Clemenceau
triompha parfois du mauvais vouloir de ses collègues de l'Entente, il dut par
contre leur faire bien des concessions, préjudiciables à nos intérêts et à
notre sécurité. Aussi le traité de Versailles présente-t-il de graves lacunes
et contient-il des dispositions dont on a justement critiqué l'insuffisance. L'Alsace-Lorraine
était purement et simplement restituée à la France, sans que la population
fût appelée à manifester sa volonté par un plébiscite. Mais la France aurait
voulu qu'on lui rendît Landau, Sarrelouis et les villages lorrains qu'elle avait
perdus en 1814 et en 1815. Ses alliés s'y opposèrent et ne lui accordèrent
qu'une demi-satisfaction. Le traité créa, sous le nom de pays de la Sarre, un
territoire comprenant les villes de Sarrelouis et de Sarrebruck, ainsi que
toute la région houillère et industrielle de celte partie de la vallée de la
Sarre. Ces territoires furent séparés de la Prusse ou de la Bavière et soumis
à l'autorité d'une commission administrative, dont les membres furent nommés
par les puissances de l'Entente. Après quinze années de ce régime, la
population décidera de son sort par un plébiscite. Elle dira si elle veut
redevenir allemande, être incorporée à la France ou continuer de former un
État autonome. Les houillères de la Sarre devinrent propriété de l'État
français, qui les fit exploiter à son profit. Si le pays de la Sarre
redevenait allemand, le Reich serait tenu de racheter les houillères à la
France. Quant
au reste des territoires de la rive gauche du Rhin, rien n'était changé en
principe à leur situation. Ils devaient continuer à dépendre respectivement
de la Prusse, de la Bavière ou de la Hesse-Darmstadt. Ainsi, l'Entente
victorieuse laissait à la Prusse, outre le Holstein, le Hanovre, la
Westphalie, la Hesse-Cassel et le Nassau, les pays de la rive gauche du Rhin,
c'est-à-dire des provinces sur lesquelles elle n'avait en définitive aucun
droit. On manqua ainsi l'occasion d'affaiblir la Prusse, de l'empêcher de
dominer l'Allemagne et de préparer une guerre de revanche. Il aurait fallu
rendre à ces pays l'autonomie qu'ils avaient possédée autrefois, en faire des
États du Reich, comme la Bavière ou le Wurtemberg. On aurait même très bien
compris que la rive gauche du Rhin, morceau de la terre franque, de
l'ancienne Austrasie, fût détachée de l'Allemagne et qu'elle reconquît
l'indépendance dont elle avait joui autrefois[7]. Quant
au grand-duché de Luxembourg, qui, avant 1914, était englobé dans le
Zollverein allemand, et dont le réseau ferré était en partie exploité par la
compagnie allemande des chemins de fer d'Alsace-Lorraine, il était, par le
traité de Versailles, complètement libéré de la tutelle économique de l'Allemagne.
Le grand-duché recouvrait ainsi sa pleine liberté d'action. Le
traité de Versailles n'imposait à l'Allemagne aucun paiement d'indemnité de
guerre, mais elle était tenue de réparer les dommages que ses troupes avaient
causés aux personnes et aux propriétés françaises, et d'assurer le service
des pensions payées aux officiers, soldats ou civils blessés durant la guerre
ou aux familles de tous ceux qui avaient trouvé la mort du fait de l'ennemi.
Ces indemnités pouvaient d'ailleurs être payées soit en argent, soit en
nature. À des titres divers toutes ces stipulations intéressaient la région
lorraine. Une commission, dite des réparations, était chargée d'évaluer les
dégâts commis en territoire français par les Allemands et de prendre toutes
les mesures nécessaires en vue d'obliger le Reich à s'acquitter de ses
obligations. Il
fallait naturellement prendre des précautions à l'égard de l'Allemagne pour
être assuré qu'elle paierait les indemnités. La rive gauche du Rhin et
quelques têtes de pont sur la rive droite du fleuve devaient être occupées
par les troupes de l'Entente, durant 5, 10 ou 15 ans. Même après le départ
des soldats alliés, il était interdit à l'Allemagne d'entretenir des troupes,
de garder ou d'élever des forteresses, non seulement à l'ouest du Rhin, mais
sur la rive droite du fleuve, dans une bande de territoire large de 5o
kilomètres. L'effectif de l'armée allemande serait réduit à 100.000 hommes,
recrutés à l'aide d'engagements de longue durée. Enfin l'Allemagne devait
livrer la plus grande partie de ses canons, de ses fusils, de ses
sous-marins, de ses avions et de ses munitions. Si la
guerre avait duré plus de quatre années, si elle avait exigé de l'Entente
d'énormes sacrifices, et cela en raison des fautes commises par les
puissances alliées, celles-ci n'avaient pas voulu ou n'avaient pas su tirer
de leur victoire tout le parti possible. Sous l'influence de considérations
humanitaires, de préoccupations mercantiles, les Etats-Unis et l'Angleterre
avaient adouci les conditions que la France aurait voulu imposer à
l'Allemagne. Le traité de Versailles ne garantissait pas à notre pays, d'une
façon absolument certaine, la réparation des dommages de guerre qu'il avait
subis, ni la sécurité pour l'avenir. Il eût fallu disloquer la Prusse, lui
enlever toutes les provinces qu'elle s'était indûment appropriées. Il aurait
été en outre nécessaire de stipuler que l'occupation de la rive gauche du
Rhin se prolongerait tant que l'Allemagne n'aurait pas satisfait complètement
à toutes les obligations que lui imposait le traité de Versailles. Faute
d'avoir pris toutes les précautions nécessaires, la situation restait
précaire. Elle l'est devenue bien davantage encore en 1920 et en 1921, nos
alliés, et plus spécialement l'Angleterre, ayant, semble-t-il, pris à tâche
de contrecarrer la France, de l'empêcher d'obtenir les réparations et la
sécurité auxquelles elle a droit. Nous avons dû plusieurs fois consentir des
concessions très préjudiciables à nos intérêts. La politique britannique a eu
d'autres conséquences, qui ne se sont pas fait attendre. Les désaccords qui
ont surgi entre les alliés ont encouragé l'Allemagne à se montrer
récalcitrante, à ne pas s'acquitter de ses obligations en ce qui concernait
le désarmement ou les réparations. Les pangermanistes, relevant la tête,
prêchaient l'annulation du traité de Versailles et une guerre de revanche. La
situation devenait de plus en plus inquiétante, lorsqu'en janvier 1922 M.
Raymond Poincaré, qui avait résigné, deux ans auparavant, ses fonctions de
chef de l'Etat, prit, avec la présidence du conseil, le portefeuille des
affaires étrangères. Les destinées de la France se trouvaient désormais entre
les mains d'un homme aussi ferme que clairvoyant. L'occupation de la Ruhr, au
mois de janvier i923, a prouvé à l'Allemagne comme à l'Angleterre, qui
désapprouvait notre initiative, que le temps des atermoiements et des
concessions avait pris fin et que la France entendait contraindre les vaincus
à tenir leurs engagements. Cette politique aurait produit d'importants
résultats, si elle avait obtenu, sinon l'appui matériel, du moins
l'approbation de l'Angleterre et de l'Italie. Il n'en a malheureusement pas
été ainsi ; seule, la Belgique s'est associée à la France pour l'occupation
delà Ruhr. Le gouvernement du Reich, après avoir annoncé en septembre que la
résistance dite passive allait prendre fin, a continué par la suite de
soulever des objections et de mettre des entraves à la reprise d'une vie
économique normale dans la région westphalienne. D'autre part la situation
intérieure de l'Allemagne demeure incertaine, troublée ; on redoute une
restauration des Hohenzollern et des Wittelsbach. Dans ces conditions il faut
souhaiter que M. Poincaré garde assez longtemps le pouvoir pour obliger nos
ennemis à payer leurs dettes et pour les empêcher de préparer une nouvelle
guerre. Après la formidable secousse d'où l'Europe est sortie meurtrie, elle
a besoin d'une longue période de paix et de tranquillité. CONCLUSION La
région lorraine, par là j'entends les territoires des Médiomatriques, des
Leuques et des Verdunois, qui ont formé en 1790 les quatre départements de la
Meurthe, de la Meuse, de la Moselle et des Vosges, a été occupée aux
différentes époques de l'histoire, et surtout aux plus anciennes, par des
populations variées, Néolithiques, Ligures et Belges. Il ne s'établit que
très peu de colons romains dans le pays, mais les invasions germaniques
laissèrent sur le sol de la région lorraine des représentants, dont les uns
se perdirent dans l'ancienne population indigène, tandis que les autres
furent assez nombreux pour absorber celle-ci ; c'est ce qui explique la
différence de langue entre le nord-est de la Lorraine et le reste du
territoire. Notre
pays fut soumis, durant le premier siècle avant notre ère, à la domination
romaine. Ses habitants finirent, sans que la force les y contraignît, par
adopter la langue et les institutions de Rome. En butte, pendant plus de deux
cents ans, aux invasions des Germains, ils reconnurent, vers la fin du Ve
siècle, l'autorité de Clovis, roi des Francs. Sous les successeurs de Clovis,
et plus tard sous la dynastie nationale des Carolingiens, notre pays, qui
porta successivement les noms d'Austrasie, puis de France centrale, jouit
d'une tranquillité qu'il n'avait pas connue auparavant et qu'il ne retrouvera
plus dans la suite. Il forma même le centre de l'empire fondé par les
premiers Carolingiens. Le
traité de Verdun (843),
qui démembre cet empire, marque le commencement d'une ère nouvelle, dont nous
n'avons peut-être pas encore vu la fin. Déchue de sa situation prépondérante,
la région mosellane n'arrive même pas à sauvegarder son indépendance.
Ballottée entre les rois de la France occidentale et ceux de la France
orientale, c'est-à-dire de la Germanie, elle finit, au Xe siècle, par être
soumise à ces derniers. Incorporée plus tard au Saint-Empire, elle sera,
depuis le XIIIe siècle, de moins en moins mêlée à la vie de cet Empire. Sous
l'influence de causes multiples, le pays se disloque, se morcelle en un grand
nombre de principautés laïques ou ecclésiastiques, dont les luttes
remplissent la dernière période du Moyen Age. Au XVe siècle, le duché qui
porte le nom de Lorraine réussira, non sans peine, à maintenir son
indépendance contre les Valois de Bourgogne ; c'est alors que s'opérera
l'union de la Lorraine et du Barrois. Mais au siècle suivant, les Valois de
France prennent pied dans la région, en occupant les villes de Metz, de Toul
et de Verdun. Après de terribles luttes pour conserver son indépendance, la
Lorraine sera, au XVIIIe siècle, annexée à la France. La
Révolution modifiera profondément les institutions et la vie dans la région
lorraine, comme dans toute la France. C'est à ce moment que les habitants du
pays deviendront vraiment français. Toutefois la France ne saura pas toujours
préserver notre pays des invasions étrangères. L'ambition jamais assouvie de
Napoléon 1er et la politique aventureuse de Napoléon III provoqueront, à
trois reprises, l'occupation de la région lorraine par l'ennemi et des
amputations plus ou moins importantes de son territoire. Le traité signé à
Versailles en 1919 a simplement restitué à la France l'Alsace et le morceau
de la Lorraine que lui avait fait perdre en 1871 le traité de Francfort. Les
habitants de la région lorraine étaient divisés en classes dans l'antiquité,
au Moyen Age et durant la période moderne. Au cours des mêmes époques, les
institutions avaient un caractère monarchique et aristocratique. La
Révolution française a eu le mérite de supprimer les distinctions sociales
fondées sur la naissance, et de proclamer le principe de l'égalité des
citoyens devant la loi, devant l'impôt et celui de leur admissibilité à
toutes les fonctions publiques. Ces principes ont inspiré la législation des
assemblées révolutionnaires et de presque tous les régimes qui se sont
succédé depuis 1799. Au point de vue politique, la France a connu les régimes
les plus divers, que les Lorrains ont tour à tour acceptés ou subis. Ils ont
fini par se rallier en immense majorité à la République, devenue en 1875 le
gouvernement légal du pays. Avant
la guerre de 1870-1871, c'est à l'agriculture que s'adonnaient la plupart des
habitants de la région lorraine. Le sol était d'une fertilité moyenne, le
climat assez rude ; qu'on ajoute à cela l'esprit traditionaliste et même
routinier des habitants, les guerres incessantes, et l'on comprendra que
l'agriculture n'ait fait pendant des siècles que très peu de progrès. Bien
que la Lorraine eût dans ses gisements de sel, dans ses mines de fer, ainsi
que dans ses forêts, les éléments de plusieurs industries, celles-ci, qui
avaient connu pourtant à différentes époques, en particulier au XVIe et au XVIIIe
siècles, une certaine prospérité, ne se sont vraiment développées que depuis
1871. Nous avons vu pourquoi l'annexion avait eu pour la partie de la
Lorraine restée française des conséquences favorables. D'autres facteurs sont
intervenus pour hâter cet essor industriel. Les industries métallurgiques et
textiles, l'industrie du sel, celles de la verrerie, de la faïencerie, de la
féculerie, de la brasserie, du mobilier comptent, surtout les deux premières,
parmi les plus importantes de la région. Même pour la métallurgie, la
Lorraine tenait le premier rang parmi les régions françaises. Tant que
l'agriculture et l'industrie n'ont fait que des progrès médiocres, le
commerce a eu peu d'importance. Il en a été tout autrement à partir du jour
où l'essor industriel du pays, ainsi que la création de voies ferrées et de
canaux ont complètement changé les conditions de la vie économique de la
région lorraine. Les
industries minière et métallurgique de la Lorraine annexée ne se sont pas
moins développées que celles du bassin de Briey ; il en a été de même du
réseau ferroviaire du Reichsland. Notre
pays a compté des écoles florissantes à toutes les époques ; l'instruction y
a toujours été répandue. La création, au XVIe siècle, de l'Université de
Pont-à-Mousson a exercé une heureuse influence sur le développement
intellectuel du pays. Durant
le XIXe siècle, mais surtout depuis 1871, une série de lois a favorisé les
progrès de l'instruction publique. Lorsque la Grande Guerre a éclaté, la
région lorraine possédait une Université, des lycées, des collèges et des
écoles primaires, dont la prospérité ne laissait rien a désirer. Il a
fallu un contact intime avec la France pour que la Lorraine donnât naissance
à des écrivains de talent. C'est surtout au XIXe siècle que des littérateurs
lorrains se sont placés au premier rang des écrivains français. Au contraire,
la Lorraine a de tout temps produit des artistes : architectes, sculpteurs,
peintres ou graveurs. De la renaissance carolingienne, qui avait eu dans le
pays quelques-uns de ses foyers, est sortie au XIe siècle une école d'art
roman originale. L'influence française a dominé durant les derniers siècles
du Moyen Age. Au temps de la Renaissance l'Italie attirera nos artistes,
tandis qu'à partir du XVIIIe siècle l'action de la France redeviendra
prépondérante. Nos
ancêtres, d'abord païens, ne se convertirent au christianisme que du IIIe au
Ve siècle. Le pays se subdivisa en trois diocèses, correspondant aux cités de
Metz, de Toul et de Verdun. De nombreuses abbayes s'élevèrent dans la région
du VIe au XIIIe siècle. Quelques-unes d'entre elles ont joué un rôle
considérable, ont été non seulement des centres religieux, mais des foyers de
vie intellectuelle et de vie économique. Celles des Vosges ont donné
naissance à des villes d'une certaine importance. Seulement évêques et abbés,
devenus de grands propriétaires, puis des fonctionnaires, ensuite, à l'époque
de la féodalité, de grands seigneurs, se recrutèrent de plus en plus parmi
les cadets des familles nobles, et ceux-ci s'occupèrent beaucoup plus de
leurs intérêts temporels que des affaires spirituelles dont ils avaient la
direction. Le clergé paroissial était médiocrement instruit et de mœurs
relâchées. Bien que les nombreux abus dont souffrait l'Église eussent choqué
quelques-uns des habitants du pays, la Réforme protestante, qui se propagea
au XVIe siècle dans une partie de l'Europe, ne rencontra, sauf à Metz, que
peu d'adhérents dans notre pays. Il est vrai que les ducs de Lorraine se
montrèrent nettement hostiles aux idées nouvelles. Les réformes apportées par
le concile de Trente et plus tard la Révolution française ont amené la
disparition de la plupart des abus dont l'Église avait souffert durant le
Moyen Age et la période moderne. La paix
religieuse, troublée à plusieurs reprises depuis 1789, a été de nouveau
gravement compromise par la séparation des Églises et de l'État, mesure
nécessaire, mais à laquelle on a procédé de façon maladroite et brutale,
ainsi que par différentes dispositions législatives dirigées surtout contre
les congrégations enseignantes. Les
mœurs ont été longtemps rudes, très rudes même, dans le pays, et le
christianisme n'a réussi qu'avec beaucoup de peine et de lenteur à les
adoucir. Il s'en faut d'autre part que la moralité se soit améliorée durant
les cinquante dernières années. On a l'impression, à l'heure actuelle, qu'en
ce-qui concerne les devoirs tant familiaux que professionnels il y a non
point progrès, mais bien plutôt recul ; à cet égard la dernière guerre a eu
des conséquences déplorables. Qu'est-ce
que l'avenir réserve à la région lorraine ? Je me garderai bien ici de
prophétiser. Mais qu'il me soit permis d'exprimer en terminant deux souhaits
: le premier est que la France, enfin guérie des illusions du pacifisme et du
goût des aventures, sache, par une politique vigilante et ferme, mettre notre
pays à l'abri des invasions, qui depuis un siècle et quart l'ont si
profondément troublé ; le second que les quatre départements de la
Meurthe-et-Moselle, de la Meuse, de la Moselle et des Vosges sortent de leur
isolement et se groupent en une région qui ait, en ce qui concerne ses
intérêts locaux, le droit de s'administrer elle-même. FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME
|
[1]
Ajoutons que, si le 75 français était supérieur au 77 allemand, l'ennemi était
mieux pourvu que nous de mitrailleuses et d'artillerie lourde de campagne.
[2]
Le 20e corps était commandé par Foch, le futur généralissime.
[3]
Epinal était devenu le chef-lieu du 21e corps d'armée.
[4]
Des officiers, des hommes politiques et des journalistes avaient demandé à
plusieurs reprises, mais sans obtenir satisfaction, que l'on fît de Nancy,
devenu le chef-lieu du 20e corps, un camp retranché. Le gouvernement s'était
contenté de faire amorcer quelques travaux de fortification de campagne sur les
hauteurs qui s'élèvent au nord-est, à l'est et au sud-est de Nancy ; ce sont
ces hauteurs qui forment le Grand-Couronné.
[5]
Cette armée porta pendant un certain temps le nom de détachement d'armée de
Lorraine.
[6]
Il y en eut plusieurs internés à Ehrenbreitstein, près de Coblentz.
[7]
Au moment où nous corrigeons les épreuves de ce volume, nous voyons un
mouvement autonomiste et même séparatiste se dessiner sur la rive gauche du
Rhin ; puisse-t-il réussir !