HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

CINQUIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914)

 

CHAPITRE IX. — LES ÉGLISES ET LES MŒURS DANS LA RÉGION LORRAINE DE 1812 À 1914.

 

 

Comme nous l'avons fait pour l'exposé du mouvement économique, nous distinguerons dans l'histoire des Églises deux périodes, séparées l'une de l'autre par l'année 1871, c'est-à-dire par le traité de Francfort, qui plaça une partie de la Lorraine sous la domination allemande.

 

PREMIÈRE PÉRIODE (1812-1871).

 

I. — L'ÉGLISE CATHOLIQUE.

Les circonscriptions. — Le clergé séculier. Les évêques. Le clergé paroissial. — Le clergé régulier. — Rapports des deux clergés. — Action et influence du clergé. — Le clergé lorrain et la papauté. — Le clergé lorrain et l'État.

 

Le Concordat conclu, en 1817, par Louis XVIII avec le pape Pie VII ne remplaça pas celui de 1801 ; dont les dispositions restèrent en vigueur, sauf toutefois en ce qui concerne le nombre et l'étendue des diocèses. En 1821 l'évêché de Metz perdit le département des Ardennes, qui fut rattaché à l'archidiocèse de Reims. De 1821 à 1823, l'ancien département des Forêts, redevenu le Luxembourg, passa de la juridiction de l'évêque de Metz à celle de l'évêque de Namur pour la plus grande, partie, et à celle de l'évêque de Trêves pour quelques localités, qui avaient été annexées à la Prusse. Le diocèse de Metz se trouvait ainsi réduit au seul département de la Moselle. Ce fut en 1823 que furent restaurés les diocèses de Saint-Dié et de Verdun, qui correspondent respectivement aux départements des Vosges et de la Meuse. Le département de la Meurthe formait désormais, à lui tout seul, le diocèse de Nancy. En 1854 le conseil général de la Meurthe demanda que les diocèses de Nancy, de Metz, de Verdun et de Saint-Dié fussent détachés de la métropole de Besançon, pour former une province ecclésiastique, dont Nancy serait la capitale. Bien que le conseil général de la Meurthe eût renouvelé ce vœu à plusieurs reprises, aucune satisfaction ne lui fut donnée.

 

Les évêques qui ont occupé les sièges des quatre diocèses lorrains appartenaient pour la plupart à la bourgeoisie, sauf Mgr Dupont des Loges. Mgr de Forbin-Janson, Mgr de Jerphanion, Mgr d'Àrbou, Mgr de Villeneuve-Esclapon. Deux d'entre eux, Mgr Jacquemin, évêque de Saint-Dié et Mgr Ilacquard, évêque de Verdun, étaient lorrains. Quatre de nos évoques, Mgr Menjaud, Mgr Darboy, Mgr Lavigerie et Mgr de Jerphanion devaient être promus archevêque, le premier à Bourges, le deuxième à Paris, le troisième en Alger et le dernier en Albi. Ces prélats n'ont pas tous eu la même valeur. Mgr de Forbin-Janson, l'un des fondateurs des Missions de France, mécontenta, par ses excès de zèle, les habitants de son diocèse. Se rendant compte de son impopularité, il dut, après la révolution de 1830, se réfugier à l'étranger. Le gouvernement de Juillet ne lui permit jamais de revenir à Nancy, où il aurait couru le risque d'être mal accueilli. Mgr Menjaud fut accusé de faiblesse. Mgr Lavigerie, malgré ses qualités éminentes, ne sut pas gagner les sympathies de son clergé, qui le trouvait trop autoritaire. Les prélats les plus remarquables de cette période sont à Metz Mgr Dupont des Loges, à Nancy Mgr Darboy et Mgr Lavigerie, à Saint-Dié Mgr de Jerphanion et Mgr Caverot, à Verdun Mgr Rossât. Ajoutons qu'un bref du pape Léon XII, en date du 20 février 1824, a autorisé Mgr de Forbin-Janson et ses successeurs à s'intituler évêques de Nancy et de Toul. Il était d'ailleurs très juste que le nom de l'ancienne capitale des Leuques fût joint à celui de Nancy dans le titre épiscopal du prélat qui avait cette dernière ville pour résidence. Lorsque furent reconstitués les diocèses de Saint-Dié et de Verdun, il fallut les doter d'un petit et d'un grand séminaire. Le petit séminaire du diocèse de Saint-Dié se trouva longtemps divisé entre Châtel-sur-Moselle et Senaide. Ce dernier établissement fut transféré à Autrey en 1860. Le petit séminaire de Pont-à-Mousson, fermé en 183I, ne rouvrit qu'en 1836. Mgr Dupont des Loges fit construire à Montigny, de 185I à 1854, un petit séminaire, qui remplaça celui de la rue des Trinitaires.

Le clergé paroissial des départements lorrains a compté, durant cette période, beaucoup de bons prêtres, instruits, pieux et pleins de zèle. Quelques-uns d'entre eux se sont fait un nom parleurs écrits ou par leurs œuvres. L'abbé Rohrbacher, de Langatte (1789-1856), d'abord professeur au grand séminaire de Nancy, puis directeur de cet établissement, est l'auteur d'une Histoire universelle de l'Église catholique, écrite, non plus dans l'esprit gallican, mais dans l'esprit dit ultramontain. Mgr Jager, de Grening (1790-1868), publia le texte grec de la version des Septante, professa pendant quelques années l'histoire ecclésiastique à la Faculté de théologie de Paris, publia vers la fin de sa vie une Histoire de l'Eglise catholique en France. Pie IX le nomma camérier secret. C'est par ses constructions que Mgr Trouillet, de Lixheim (1809-1887), mérite de vivre dans la mémoire des Lorrains. A Lunéville il fonda le collège Saint-Pierre-Fourier et bâtit l'église Saint-Maur, dont il devint ensuite curé. Transféré, en 1865, à la cure de Saint-Evre de Nancy, il acheva l'église que son prédécesseur venait de commencer. Grâce à lui, d'autres églises de Nancy et plusieurs établissements religieux furent restaurés, construits ou terminés. On a calculé que, dans le cours de sa longue carrière, 17 millions étaient passés par les mains de Mgr Trouillet, qui en avait dépensé 10 à Nancy. Mgr Trouillet recourait aux moyens les plus variés pour se procurer de l'argent ; l'empereur d'Autriche, François-Joseph, dont il avait su gagner les bonnes grâces, lui donna à plusieurs reprises des sommes considérables.

D'autres membres du clergé ont acquis quelque célébrité, non point pour leurs qualités, mais pour les écarts de leur conduite ecclésiastique. Mentionnons d'abord Jean-Baptiste L'Hôte, disciple de cet abbé Chatel, qui avait fondé l'Église catholique française. L'Hôte résida quelques mois à Nancy en 1832, avec le titre pompeux de primat-coadjuteur de la Lorraine ; mais n'ayant obtenu aucun succès, il finit par disparaître. C'est une physionomie bien curieuse que celle de Léopold Baillard, ce prêtre dont Barrés a fait le héros de son roman, La colline inspirée. Toutefois, on aurait tort de voir dans Baillard un personnage représentatif du clergé de notre pays. Homme de beaucoup d'imagination, de peu de sens pratique et même de bon sens, il n'avait rien du Lorrain. L'excès de son zèle le rendit impopulaire à Flavigny, paroisse dont il avait été curé sous la Restauration. Très actif, il s'efforça de remettre en honneur le pèlerinage de Mattaincourt en Lorraine et celui de Sainte-Odile en Alsace. Puis il s'occupa de Sion de 1837 à 1850, avec l'aide de ses frères François et Quirin. Mais ses talents d'administrateur n'égalaient pas son esprit d'entreprise. La situation financière embarrassée ou il se trouvait attira l'attention de l'autorité épiscopale. Ayant refusé de soumettre ses comptes à Mgr Menjaud, Baillard fut frappé de suspense. Cette mesure l'irrita et le décida à entrer en rapport avec un illuminé normand, Vintras, dont il embrassa et tenta de propager les doctrines. Mais ses efforts échouèrent. Avant de mourir, il reconnut ses erreurs et se réconcilia avec l'Église.

Quelques congrégations de femmes s'étaient reconstituées sous le premier Empire et avaient obtenu du gouvernement une autorisation régulière. De 1815 à 1870, des ordres et des congrégations qui existaient avant 1789 reparaîtront dans les diocèses lorrains, mais plusieurs d'entre eux n'obtiendront pas, ou pour mieux dire, ne solliciteront pas d'autorisation gouvernementale. Il se formera en outre plusieurs congrégations nouvelles, presque toutes congrégations de femmes. Ordres et congrégations, tant nouveaux qu'anciens, établis dans les diocèses lorrains, se consacraient, pour la plupart, soit à l'instruction de la jeunesse, soit au soin des malades.

Les chartreux rentrèrent à Bosserville en 1835. Le père Lacordaire, qui avait prêché à Nancy pendant l'hiver 18421843, fonda dans cette ville en 1843un couvent de son ordre. Il devait trouver dans le diocèse un disciple, l'abbé, plus tard le révérend père Jandel, que le pape Pie IX nomma en 1850 vicaire général des dominicains. Les jésuites s'établirent à Nancy et à Metz, où Mgr Dupont des Loges leur confia en 1862 la direction d'un pensionnat ecclésiastique, qui fut transféré à Saint-Clément en 1858. Les frères des Écoles chrétiennes ouvrirent des écoles libres ou furent chargés par des municipalités de diriger des écoles communales dans un certain nombre de villes et de villages lorrains.

Parmi les congrégations non lorraines, les unes se vouaient à la vie contemplative, comme les Visitandines et les carmélites, tandis que les dames du Sacré-Cœur et les dominicaines se consacraient à l'enseignement. D'autres congrégations enseignantes, nées au XVIIIe siècle en Lorraine, les Vatelottes ou sœurs de la Doctrine Chrétienne, les sœurs de la Providence de Portieux pour la Lorraine française, de Saint-Jean-de-Bassel pour la Lorraine allemande, se développèrent durant cette période. Il en fut de même de la congrégation, également lorraine, des sœurs hospitalières de Saint-Charles.

Nous n'avons à mentionner qu'une congrégation masculine nouvelle, celle des frères de la Doctrine Chrétienne, fondée par un ancien bénédictin, dom Fréchard.et autorisée par ordonnance royale du 22 juillet 1822.

Plus nombreuses sont les nouvelles congrégations de femmes. A Metz, sous l'épiscopat de Mgr Jauffret, furent fondées les sœurs de Sainte-Chrétienne, puis les sœurs de Sainte-Sophie, réunies en 1824 aux dames du Sacré Cœur de Paris. Les sœurs de la Providence transférèrent à Peltre, sous l'épiscopat de Mgr Besson, leur noviciat et leur maison-mère. Dans le diocèse de Nancy, la congrégation des religieuses de la Sainte-Enfance de Marie, qui eut pour fondateur l'abbé Donnot, date de 1823 ; les sœurs de la Sainte-Enfance se consacrent à l'enseignement et au soin des malades. La congrégation du Saint-Cœur de Marie, qui eut pour fondatrice la révérende mère Clara de Gondrecourt (1845), avait pour but d'instruire les jeunes filles et de leur apprendre la couture. Les sœurs de la Compassion de Saint-Firmin, fondées en 1854, et les sœurs grises, fondées en 1862, soignent les malades. La congrégation des sœurs de la Foi, réorganisées en 1874, dont la maison-mère est à Haroué, forme des servantes de ferme. Le diocèse de Saint-Dié nous offre la congrégation du Pauvre Enfant Jésus, fondée en 1857, dont les sœurs se vouaient à l'enseignement. Dans le diocèse de Verdun les sœurs de Saint-Joseph s'établissent à Verdun en 1852 ; leur maison fut déclarée mère l'année suivante et reconnue en 1861.

 

D'une façon générale, les évêques des diocèses lorrains ont favorisé la restauration des anciens ordres ou la création de congrégations nouvelles. Le clergé paroissial, à cette époque comme autrefois, tout en voyant avec quelque dépit la faveur dont jouissaient les religieux auprès des fidèles, ne s'en adressait pas moins à eux lorsqu'il s'agissait de prêcher les retraites ou les stations de carême.

 

Le clergé avait des moyens variés pour agir sur la-population, retraites, missions, pèlerinages, enseignement. Sous la Restauration les évêques, et surtout Mgr de Forbin-Janson, firent prêcher dans leurs diocèses des missions, qui ne produisirent pas tous les bons résultats que l'on en attendait. Les pèlerinages de la Lorraine ne recommencèrent à être fréquentés que durant le second tiers du XIXe siècle. Les Baillard, nous l'avons déjà dit, s'occupèrent de celui de Notre-Dame de Sion, dans le diocèse de Nancy ; après le départ des Baillard, la garde du sanctuaire fut confiée aux oblats de Marie-Immaculée. Léopold Baillard s'intéressa également au pèlerinage de Mattaincourt. On sait que les restes mortels de saint Pierre Fpurier reposent dans cette localité vosgienne, dont il avait été autrefois le pasteur. L'abbé Hadol, qui fut durant de longues années curé de Mattaincourt, fit reconstruire l'église de ce village ; lorsque l'édifice eut été terminé, le père Lacordaire vint y prononcer le panégyrique de Fourier. Dans le diocèse de Verdun Benoîte-Vaux fut réorganisé de 1837 à 1855 Là, comme à Sion, c'était la Sainte Vierge que l'on allait honorer.

Les collèges ecclésiastiques se développèrent également durant cette période. Nous avons, dans un autre chapitre, parlé de la Malgrange et de Saint-Clément.

L'influence catholique se faisait également sentir par des confréries, par des sociétés telles que les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, qui s'organisèrent dans plusieurs villes de la région lorraine un peu avant ou un peu après 184o. Citons encore la société catholique nancéienne pour l'alliance de la Foi et des Lumières, que l'on appelle d'habitude la société Foi et Lumières. Elle eut pour fondateur en 1837-1838 un homme d'initiative, le baron Guerrier de Dumast. Cette société devait grouper des membres du clergé et des laïques, : qui s'y entretiendraient des sujets les plus variés, feraient des conférences et qui, si la chose était possible, publieraient un bulletin. De nombreux adhérents répondirent à l'appel de Guerrier dé Dumast et de Vagner. Pendant quelques années la société connut une réelle prospérité, qui se manifesta par la publication en 1843 d'un volume, Foi et Lumières. Mais la décadence finit par se produire. Guerrier de Dumast donna sa démission de président en 1852, et l'année suivante, la société termina son existence.

L'influence du clergé n'a cessé de s'accroître durant cette période. Peut-être aurait-elle fait beaucoup plus de progrès, si le clergé s'était tenu davantage à l'écart des luttes politiques. Dans les villages les paysans voyaient généralement d'un mauvais œil leur curé chercher à diriger la commune et leur recommander une politique qu'ils jugeaient contraire à leurs intérêts. D'autre part, le clergé a fini par ramener à l'Eglise une bonne partie de la bourgeoisie, qui à l'époque de la Restauration était voltairienne ; le développement des collèges ecclésiastiques et les progrès des doctrines socialistes, dont la bourgeoisie redoutait le triomphe, n'ont pas peu contribué à ce résultat.

 

Nous n'aurions pas à parler des rapports du clergé lorrain avec la papauté, si le concile du Vatican n'avait proclamé en 187oledogmedel'infaillibilitépontificale, celle-ci d'ailleurs ne s'appliquant qu'aux décisions doctrinales prises par le pape dans certaines conditions déterminées. Sur le fonds même de la question il y avait, semble-t-il, unanimité dans le clergé de la région lorraine ; mais, en ce qui concernait l'opportunité de la promulgation de l'infaillibilité, l'accord cessait. Dans son ensemble, le clergé était pour la déclaration immédiate. L'évêque de Saint-Dié, Mgr Caverot, se prononça dans ce sens au concile du Vatican, tandis que les évêques de Metz, de Nancy et de Verdun, Mgr Dupont des Loges, Mgr Foulon et Mgr Hacquard votèrent avec la minorité du concile contre la proclamation immédiate du dogme. Bien entendu, tous se soumirent à la décision prise par le concile.

 

Les rapports entre le clergé lorrain et l'État ont varié de 1812 à 1870. L'Église catholique n'oubliait pas qu'elle avait possédé en France avant 1789 une situation privilégiée, et sans désirer la restauration complète de l'état de choses qu'avait aboli la Révolution, elle souhaitait d'être protégée par l'État et de recevoir de lui certains avantages. La liberté ne lui paraissait pas suffisante pour qu'elle pût vivre et prospérera D'autre part, elle attachait une très grande importance au maintien du pouvoir temporel du souverain pontife. Toutes ces considérations ont influé sur l'attitude observée par le clergé vis-à-vis du pouvoir civil. La Restauration se montra, on le sait, très favorable, on peut même dire trop favorable, à l'Église catholique, qui ne lui ménagea pas son dévouement. Mais cette union du trône et de l'autel fut aussi nuisible au catholicisme qu'à la royauté elle-même. Les membres les plus clairvoyants du clergé purent se rendre compte que l'Église avait plus à souffrir qu'à gagner du patronage de l'État et qu'en soutenant un gouvernement impopulaire elle s'aliénait bien des sympathies. Sous le règne de Louis-Philippe, les rapports entre l'Église et l'État furent en général corrects, plus cordiaux d'ailleurs vers la fin qu'au début du régime de Juillet. Le mouvement catholique libéral, dont Lamennais, Lacordaire et Montalembert avaient été les promoteurs en 1831, trouva de l'écho dans le département des Vosges, où un certain nombre de jeunes prêtres adoptèrent avec enthousiasme les idées que préconisait l'Avenir. Mais ce ne fut guère qu'un feu de paille, l'autorité religieuse et l'autorité civile s'étant montrées dans les Vosges hostiles aux idées nouvelles. Si, dans la région lorraine, comme dans presque toute la France, le clergé catholique témoigna en 1848 de la bienveillance à la seconde République, il travailla pourtant, en décembre 1848, pour Louis-Napoléon Bonaparte et en mai 184g pour les candidats monarchistes. Gomme Louis-Napoléon se proclamait le partisan de l'ordre et qu'il avait en 1849 rendu à Pie IX sa capitale, le clergé et la plupart des catholiques ne protestèrent pas contre le coup d'Etat du 2 décembre et ils se rallièrent à l'Empire. Le clergé parut oublier qu'au 2 décembre Louis-Napoléon avait violé le serment qu'il avait prêté trois ans auparavant. Cet empressement de l'épiscopat et du clergé à reconnaître le nouveau régime fut d'ailleurs sévèrement jugé par des catholiques plus scrupuleux et d'une conscience plus délicate. Un des évêques lorrains, Mgr Dupont des Loges, sut garder une attitude très digne vis-à-vis de Napoléon III ; en 1856 il fut un des très rares évêques qui n'assistèrent pas au baptême du prince impérial. A la suite de la guerre d'Italie et de la conquête par Victor-Emmanuel d'une partie des États pontificaux, les membres du clergé et les catholique s se refroidirent à l'égard de Napoléon III ; beaucoup d'entre eux passèrent même à l'opposition. Toutefois, quelques-uns des prélats lorrains, Mgr Darboy par exemple, restèrent dévoués à l'Empire.

 

II. — LES ÉGLISES PROTESTANTES.

 

Nous n'avons que peu de choses à dire des Églises protestantes durant cette période. Le consistoire, primitivement fixé à Metz, fut transféré à Nancy en 1850, la communauté protestante de cette dernière ville étant devenue plus importante que celle de sa rivale. Citons parmi les pasteurs de l'Église de Nancy Rodolphe Cuvier, cousin de l'illustre naturaliste et Charles-Frédéric Schmidt, qui répondit en termes très vifs à un sermon du père Lacordaire.

Auguste Monnier, neveu par sa mère du maréchal Ney et gendre du maréchal Molitor, embrassa le protestantisme, mais au lieu de se ralliera l'Église réformée de Nancy, il créa dans cette ville une chapelle évangélique, et il fit du prosélytisme dans les départements de la Meurthe et des Vosges. La propagande de ces « momiers » souleva une certaine émotion dans le clergé catholique et provoqua des polémiques, auxquelles prit part l'abbé Marchai, curé de Heillecourt.

 

III. — L'ÉGLISE ISRAÉLITE.

 

L'histoire de la communauté israélite dans la région lorraine ne présente durant cette période qu'un seul fait qui mérite d'être relevé. C'est au début du second Empire que furent enfin éteintes les dettes contractées sous l'Ancien Régime par les Juifs de Metz et des Trois-Évêchés.

 

DEUXIÈME PÉRIODE (1871-1914).

 

I. — LES ÉGLISES DANS LA RÉGION LORRAINE RESTÉE FRANÇAISE.

 

Le Concordat de 1801 fut abrogé, on le sait, en igo5 ; il faut par conséquent examiner séparément la période durant laquelle le Concordat resta en vigueur et celle où les Églises vécurent sous le régime de la séparation.

 

1° Les Églises de 1871 à 1905.

A. — L'Église catholique.
Les circonscriptions. — Le clergé séculier. — Le clergé régulier. — Action et influence du clergé. — Le clergé lorrain et l'Etat.

Le traité de Francfort devait avoir pour conséquence un nouveau remaniement des circonscriptions diocésaines. De nos jours en effet on n'admet pas que des populations restent soumises à un prélat d'une nationalité étrangère ; aussi l'article 6 du traité de Francfort prévoyait-il que les provinces ecclésiastiques et les diocèses touchés, au point de vue politique, par le traité recevraient de nouvelles délimitations. Seulement, ni l'Allemagne, engagée presque au lendemain delà guerre dans le Kulturkampf, ni la France, qui n'avait aucun intérêt à réclamer l'application de l'article 6, ne se pressèrent de procéder au règlement de cette question. Maisun incident allait décider les deux gouvernements à opérer les changements prévus par le traité de Francfort. Le 26 juillet 1873, Mgr Foulon, évêque de Nancy, lança une lettre pastorale dans laquelle, à propos dii couronnement de Notre-Dame de Sion, il déplorait l'annexion à l'Allemagne d'une partie du territoire français. Le gouvernement allemand fit poursuivre quelques-uns des curés des arrondissements de Sarrebourg et de Château-Salins, qui avaient lu cette lettre en chaire le 3 août. Mgr Foulon lui-même, cité devant le tribunal de Saverne, fut condamné, le 25 mars 1874, à deux mois de forteresse. Cet incident fit comprendre aux deux gouvernements qu'il était nécessaire de remanier les diocèses. La France engagea avec le Saint-Siège des négociations, qui aboutirent assez rapidement. Le pape Pie IX rendit, le 10 juillet 1874, un premier décret qui plaçait les arrondissements de Château-Salins et de Sarrebourg sous la juridiction de l'évêque de Metz et qui rattachait au diocèse de Nancy l'arrondissement de Briey. Un second décret, daté du i4 juillet, sépara les diocèses de Metz et de Strasbourg de la province ecclésiastique de Besançon et les soumit directement à l'autorité du souverain pontife. Le 7 octobre 1874, les décisions de Pie IX furent enregistrées et confirmées par une commission franco-allemande.

 

Un des évêques de cette période, Mgr de Briey, qui succéda en 1876 à Mgr Caverot, appartenait, à une famille de l'ancienne chevalerie lorraine. Plusieurs de nos évêques montèrent sur des sièges archiépiscopaux. Mgr Caverot devint en 1876 archevêque de Lyon et obtint un peu plus tard le chapeau de cardinal. Il eut pour successeur en 1886 un ancien évêque de Nancy, Mgr Foulon, devenu en 1882 archevêque de Besançon ; Mgr Foulon reçut également la pourpre cardinalice. Il avait été remplacé sur le siège de Nancy par Mgr Turinaz, auparavant évêque de Tarentaise, prélat d'un zèle ardent, qui se dépensait beaucoup, mais qui manquait parfois de mesure. Un prêtre du diocèse de Nancy, l'abbé Mathieu (1839-1908), qui avait attiré l'attention sur lui par une bonne thèse de doctorat ès lettres, devint successivement évêque d'Angers, archevêque de Toulouse et finalement cardinal de curie ; entre temps il avait été élu membre de l'Académie française[1].

Très peu de congrégations ont pris naissance au cours de cette période. Citons cependant les sœurs de la Compassion de Saint-Hilaire-en-Woëvre, au diocèse de Verdun, dont l'institut fut érigé canoniquement en 1879.

Beaucoup d'ordres et de congrégations s'étaient reconstitués en France, sans avoir obtenu ni même sollicité l'autorisation de l'Etat. Les conservateurs, qui avaient la majorité dans l'assemblée législative de 1849 et dans l'assemblée nationale de 1871, auraient pu assurer l'avenir du clergé régulier par une loi libérale sur les associations[2]. Mais ils s'en gardèrent bien, parce qu'une loi de cette nature aurait profité à leurs adversaires ; d'autre part ils n'osèrent pas prendre une mesure législative dont seules les congrégations religieuses auraient bénéficié. Celles-ci allaient payer chèrement les fautes commises par les conservateurs et par le clergé lui-même, qui s'était compromis en combattant la République, en s'associant au 24 mai et au 16 mai. Jules Ferry avait présenté aux Chambres un projet de loi, dont l'article 7 interdisait l'enseignement aux membres des congrégations non autorisées. Le Sénat repoussa l'article en question, mais le gouvernement mit les congrégations en demeure de solliciter l'autorisation, et comme celles-ci avaient refusé d'obtempérer à cette injonction, il rendit contre elles des décrets d'expulsion, qui furent exécutés à la fin de 1879, non sans provoquer dans le pays une assez vive agitation. Ce furent les congrégations d'hommes qu'atteignirent les décrets d'expulsion. Les congrégations de femmes, dont la plupart étaient autorisées, continuèrent d'exister sans être inquiétées. Toutefois, au bout de quelques années, les membres des congrégations chassées de France rentrèrent petit à petit dans leurs anciens couvents. Mais de nouvelles tribulations les attendaient. La chambre avait voté en 1902 une loi sur les associations, loi peu libérale, qui obligeait les congrégations à solliciter l'autorisation du gouvernement. Chacune des demandes devait être examinée séparément par les Chambres. En igo3 la Chambre des députés refusa de passer à l'examen de ces demandes ; en conséquence tous les ordres et les congrégations d'hommes, ainsi que les congrégations enseignantes de femmes, furent contraints encore une fois de quitter la France et de chercher un asile à l'étranger. Le gouvernement n'osa pas toutefois s'attaquer aux congrégations hospitalières de femmes, dont les services étaient jugés indispensables. C'est ainsi que furent maintenues les sœurs de Saint-Charles, les sœurs de Saint-Firmin et même les sœurs de la Doctrine Chrétienne, qui s'occupaient à la fois du soin des malades et de renseignement des enfants.

En 1897, le réformateur des chanoines réguliers de Saint-Augustin, Pierre Fourier, béatifié en 1730, fut mis au rang des saints. C'était la récompense bien méritée du zèle apostolique et des vertus de ce grand Lorrain, dans lequel ses compatriotes pouvaient admirer une image assez fidèle, mais très embellie, de leur caractère.

 

L'action du clergé restait ce qu'elle avait été antérieurement. Il y eut durant cette période des cérémonies solennelles, telles que le couronnement de la statue de Notre-Dame de Sion au mois de septembre 1873, et en. 1875 celui de la statue de Notre-Dame de Benoite-Vaux. L'enseignement donné par le clergé subit durant cette période de graves restrictions, du fait de la décision prise par l'Etat de ne plus admettre dans les écoles communales que des instituteurs et des institutrices laïques, de la dissolution ou de l'expulsion en igo3 de toutes les congrégations enseignantes, enfin de la pression exercée par le gouvernement sur les familles pour les empêcher de confier leurs enfants à des collèges ecclésiastiques.

Rien de plus attristant que l'histoire des rapports de l'Église avec la République. Le clergé à, semble-t-il, oublié les conditions dans lesquelles l'Eglise était née et s'était développée durant les premiers siècles de son existence. Le Christ n'avait pas estimé que la protection de l'Etat, ni que des privilèges de toutes sortes fussent nécessaires à la propagation de ses doctrines. Obsédé par le souvenir de la situation dont il avait joui avant 1789, le clergé a vu des ennemis dans les républicains, qui prétendaient lui enlever les quelques avantages qu'il possédait encore. Il faut dire, à la décharge du clergé, que beaucoup de républicains, non contents de combattre l'action politique de l'Église, s'attaquaient, à la religion elle-même. Ils perdaient de vue qu'elle est pour les croyants une consolation et un réconfort, qu'elle a suscité de tout temps des actes admirables de bienfaisance et de dévouement, qu'il y a des rapports étroits entre elle et là morale, et qu'affaiblir la première c'est paralyser la seconde. En outre, ils auraient dû se rappeler que la République est un régime de liberté et de justice. Lourde, à notre avis, est la responsabilité des membres du clergé qui ont combattu la République ; encore plus lourde est celle des républicains qui onl persécuté et spolié l'Église.

Comme nous l'avons déjà dit, l'Église devait supporter les conséquences de son intervention inopportune dans les luttes politiques. Les décrets d'expulsion de 1879, les lois scolaires, les expulsions, enfin les dissolutions de 1903 frappèrent surtout le clergé régulier ; mais le clergé séculier avait eu également à souffrir des tracasseries gouvernementales. Plusieurs ministres des cultes supprimèrent ou suspendirent le traitement de desservants qui avaient en chaire attaqué les personnes ou les actes du pouvoir. Des évêques furent également frappés de la même façon. Enfin le gouvernement de M. Combes se décida à déposer, en novembre 1904, un projet de loi qui séparait les Églises de l'État. C'était là une réforme que les radicaux réclamaient depuis longtemps, mais dont ne voulaient ni les modérés ni les conservateurs. Pour bien des raisons, qu'il n'y a pas lieu de rappeler ici, la séparation s'imposait. L'Église, qui était née et qui s'était développée sous ce régime durant plusieurs siècles, pouvait et devait même l'envisager sans crainte, à condition toutefois que la séparation fût opérée dans un esprit de justice et de liberté. Par malheur, la loi votée en igo5 s'inspirait de préoccupations mesquines et d'un esprit antireligieux incontestable. Les législateurs de igo5ne tinrent pas un compte suffisant, et ce fut un acte réfléchi de leur part, de la hiérarchie de l'Église catholique. Ils mirent en conséquence à la jouissance des églises et des fondations des conditions que l'épiscopat et la papauté ne crurent pas devoir accepter. De plus, la loi de séparation attribuait à l'État les biens des menses épiscopales et supprimait le budget des cultes, qui n'était pourtant qu'une indemnité donnée en dédommagement des domaines ecclésiastiques sécularisés en 1789. Ainsi elle avait, aux yeux de tout homme impartial, le caractère d'une mesure spoliatrice. Si l'Église se trouvait atteinte dans ses intérêts matériels, en revanche elle acquérait une liberté d'allures qui lui manquait sous le régime concordataire. Surtout la nomination des évêques ne devait plus dépendre de la bonne ou de la mauvaise volonté d'hommes politiques plus ou moins hostiles au catholicisme. C'était là, il faut le reconnaître, un sérieux avantage.

B. — Les Eglises protestantes. L'Eglise israélite.

Les événements de 1870-1871 ont amené dans la région lorraine un grand nombre d'Alsaciens appartenant à la confession luthérienne. Celle-ci, peu importante avant 1870, sévit considérablement accrue, particulièrement à Nancy, à Lunéville, à Épinal, à Remiremont et à Saint-Dié. A cet accroissement de la population protestante correspondit naturellement la création de nouveaux temples et la nomination de nouveaux pasteurs. Les Églises protestantes furent également atteintes par la loi de séparation.

Beaucoup d'israélites alsaciens, qui ne voulaient pas devenir allemands, vinrent s'établir soit à Nancy, soit dans d'autres villes de la région lorraine. L'Eglise israélite fut, comme les Églises chrétiennes, séparée de l'État par la loi de 1905.

 

II. — LES ÉGLISES SOUS LE RÉGIME DE LA SÉPARATION (1905-1914).

 

A. — L'Eglise catholique.

A partir de la séparation, l'État n'eut plus à intervenir dans la désignation des évêques, qui furent désormais choisis par le souverain pontife. Deux des évêques de Verdun, Mgr Dubois[3] et Mgr Chollet, furent appelés le premier sur le siège de Rouen, le second sur celui de Cambrai.

Le clergé paroissial eut, au début de cette période, à subir les tracasseries des inventaires, et ce fut en différentes localités l'occasion de troubles plus ou moins sérieux. Pour faire vivre leur clergé, les évêques ont créé le denier du culte et organisé des quêtes annuelles, dont ils répartissent le produit entre les prêtres chargés d'un ministère. Dans les trois diocèses lorrains, le denier du culte a donné à peu près l'équivalent de ce que le clergé recevait de l'État sous le régime concordataire.

Une des conséquences de la séparation a été de rattacher plus directement le clergé français à la papauté et d'augmenter encore l'influence de celle-ci, puisque désormais c'est le souverain pontife qui nomme archevêques et évêques, sans aucune intervention du gouvernement.

B. — Les Églises protestantes. L'Eglise Israélite.

Les Églises protestantes et l'Église israélite ont dû, comme l'Église catholique, demander à leurs fidèles l'argent nécessaire à l'entretien des pasteurs ou des rabbins. Les unes comme les autres ont trouvé sans peine les sommes nécessaires à assurer le traitement des ministres du culte.

 

LA FRANC-MAÇONNERIE DE 1812 À 1914.

 

La franc-maçonnerie a recruté, au XIXe siècle, d'assez nombreux adhérents dans la moyenne et dans la petite bourgeoisie de nos départements. Il n'y a pour ainsi dire pas de ville, si modeste soit-elle, qui ne possède sa loge. Tandis qu'avant la Révolution, ainsi que nous l'avons montré, la maçonnerie s'était montrée tolérante et respectueuse des croyances religieuses, elle a pris de nos jours un caractère nettement sectaire, hostile au christianisme. Les loges ont exercé une influence néfaste sur la politique religieuse de la troisième République. Ce sont elles, à ce qu'il semble, qui ont inspiré les tracasseries dont l'Église catholique a été victime.

 

LES MŒURS DE 1812 À 1914.

 

Si, au XIXe siècle, les progrès matériels et intellectuels ont été très grands, si, d'autre part, les collectivités, États et communes, ont mieux compris et mieux rempli leurs obligations, comme en témoignent par exemple, en ce qui concerne l'État, les lois sociales et les modifications apportées à la législation pénale, par contre, le niveau moral des individus ne s'est pas élevé. Qu'il s'agisse des devoirs de famille ou des devoirs professionnels, on est généralement d'accord pour constater une décadence. Relâchement des liens de la famille, désunion dans les ménages, insubordination des enfants, désir de s'enrichir le plus vite possible avec le minimum de travail et sans s'inquiéter des moyens, voilà ce que l'on remarque de plus en plus vers la fin du XIXe siècle. Les causes de cet affaissement moral sont nombreuses et variées. Il faut mettre en première ligne l'affaiblissement du^ sentiment religieux', on ne saurait trop le répéter, la morale est étroitement unie à la religion, et ceux qui s'imaginent qu'une morale dépourvue de base et de sanctions pourra se montrer efficace s'abandonnent à la plus dangereuse des illusions. D'autres causes sont intervenues pour agir dans le même sens. La loi du divorce, qui a contribué à la désorganisation des familles, l'exode des campagnards vers les villes, le développement de l'industrie et le service militaire obligatoire ont accéléré cette décadence morale, dont beaucoup de gens se plaignent et à laquelle on a jusqu'ici vainement cherché des remèdes.

 

II. — LES ÉGLISES DANS LA LORRAINE ANNEXÉE DE 1871 À 1914.

 

1° L’Église catholique.

Les circonscriptions. — Le clergé séculier. — Le clergé régulier. — Action et influence du clergé. — Le clergé et l'État.

 

Disons tout de suite que le Concordat français de 1801 est resté en vigueur en Alsace-Lorraine sous la domination allemande.

Nous avons déjà parlé des changements apportés aux circonscriptions diocésaines en 1874 et du détachement du diocèse de Metz de la métropole de Besançon. On peut constater à ce propos que le diocèse de Metz recouvra, dans les vallées delà Sarre et de la Seille, des paroisses qui lui avaient appartenu autrefois et qu'il avait perdues en 1790, lors du remaniement des circonscriptions ecclésiastiques par l'assemblée constituante.

 

Mgr Dupont des Loges conserva ses fonctions jusqu'à sa mort, arrivée en 1886. Il fut remplacé par son coadjuteur, Mgr Fleck, d'origine alsacienne. Après le décès de Mgr Fleck (27 octobre 1899), il y eut une longue vacance, le Saint-Siège et le gouvernement allemand ayant eu quelque peine à s'entendre sur le choix de son successeur. Finalement ce fut un bénédictin allemand de l'abbaye de Maria-Laach, Mgr Benzler, qui monta sur le siège de saint Clément (1901).

Le clergé paroissial du diocèse de Metz continua de se préparer dans le petit séminaire de Montigny et de se former au sacerdoce dans le grand séminaire de Metz.

 

Nous avons déjà vu que les jésuites avaient été expulsés de la Lorraine en 1872 ; il en avait été de même des rédemptoristes, des oblats, des frères des Ecoles chrétiennes et des dames du Sacré-Cœur. Toutefois, lorsque le Kulturkampf fut terminé, le gouvernement laissa rentrer les rédemptoristes et les frères des Ecoles chrétiennes. On trouve encore en Lorraine des franciscains. Les congrégations locales de femmes, sœurs de Sainte-Chrétienne, de la Providence de Peltre, de Saint-Jean de Bassel, du Bon-Pasteur, du Sacré-Cœur de Jésus, n'ont jamais été inquiétées.

 

L'action du clergé s'exerce toujours de la même façon. Eu ce qui concerne l'enseignement, elle se fait sentir davantage, l'école ayant un caractère confessionnel.

On a vu, dans le chapitre consacré à la Lorraine annexée, qu'un congrès eucharistique s'était tenu à Metz, en juillet 1907, sous la présidence du cardinal-légat Vanutelli et qu'en 1913 les catholiques allemands avaient choisi la ville de Metz comme lieu de leur congrès annuel.

 

En dépit du maintien, en Alsace-Lorraine, du Concordat de 1801, des conflits ont éclaté entre l'Etat et l'Église. Celle-ci eut à subir en Lorraine le contre-coup du Kulturkampf ; nous avons déjà parlé des expulsions de congrégations religieuses. En outre, l'autorité allemande supprima, à Metz, la société des jeunes ouvriers, souleva des difficultés à propos des écoles primaires libres, du petit séminaire et des collèges ecclésiastiques. Une loi d'Empire contraignit au service militaire les séminaristes. M. de Mœller suscita également des ennuis à Mgr Dupont des Loges, à l'occasion des fabriques, des prédicateurs étrangers, des prédications et des processions. Le président de la Lorraine supprima le mandement de Mgr Dupont des Loges pour le carême de 1875. Toutefois, à partir du moment où M. de Manteuffel devint Statthalter, la situation se modifia, et les tracasseries cessèrent. Le gouvernement témoigna même une certaine bienveillance aux membres du clergé, dont il augmenta les traitements. Il aurait voulu faire d'eux des instruments de germanisation, mais de ce côté il rencontra une très vive résistance. Les prêtres catholiques, à l'origine, n'éprouvaient aucune bienveillance à l'égard d'un gouvernement protestant, et ces dispositions défavorables ne firent que s'accentuer au moment du Kulturkampf. Plus tard, il est vrai, ces sentiments hostiles se modifièrent petit à petit, sous la triple influence d'un évêque allemand (Mgr Benzler), des avantages accordés par le gouvernement au clergé catholique, et de la politique combiste. Il y eut encore pourtant quelques conflits entre l'Eglise et l'État. Mgr Benzler s'attira même les censures du gouvernement, une première fois pour avoir Voulu empêcher l'inhumation d'un protestant dans un cimetière, plus tard pour avoir invité les instituteurs catholiques lorrains à ne pas entrer dans le deutscher Lehrerverein ; mais ce n'étaient là en somme que des querelles sans importance.

 

2° Les Eglises protestantes. L'Église israélite.

 

Une des conséquences de l'annexion fut d'amener dans la Lorraine un assez grand nombre d'Allemands appartenant à la confession d'Augsbourg. En 1914 on comptait plus de 60.000 protestants dans le pays. Metz possédait un consistoire pour les réformés, Sarreguemines un autre consistoire pour les luthériens. Quelques églises luthériennes de la Lorraine dépendaient du consistoire de Saar-Union. On trouvait également, surtout dans l'arrondissement de Sarrebourg, quelques anabaptistes.

Comme des Juifs allemands étaient venus résider en Lorraine, la communauté israélite s'élevait en 1914 à 7.000 personnes ; il y avait à Metz un consistoire israélite.

 

3° Les mœurs.

 

La décadence morale est peut-être moins sensible dans la Lorraine annexée que dans la Lorraine française, au moins dans les cantons agricoles, où l'influence du clergé s'exerce d'une façon plus effective. N'oublions pas d'autre part que les Allemands ont cherché à propager en Lorraine leurs habitudes d'espionnage et de délation.

 

 

RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE DE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914).

 

De 1812 à 1914, il ne s'est pas produit de transformations aussi profondes que pendant l'époque précédente ; nombreuses ont été cependant, au cours de cette période, les convulsions politiques, les guerres, les invasions et les annexions. Dans l'espace d'un siècle il n'y a pas eu moins de sept changements de gouvernement, dont trois en deux ans. Révolutions faites par le peuple de Paris, coup d'Etat exécuté par le chef du pouvoir exécutif, abdication imposée à un souverain par l'étranger, tels sont les spectacles auxquels nous assistons de 1812 à 1870. Nos ancêtres lorrains, qui n'avaient bien souvent pas souhaité ces événements, n'en acceptèrent pas moins les nouveaux régimes que d'autres avaient institués. S'ils ont vu tomber sans regrets la Restauration et la deuxième République, ils ont accueilli avec une faveur marquée le retour de l'île d'Elbe en 1815 et le coup d'État du 2 décembre 185i.Il faudra les désastres de 1870 pour détacher définitivement les Lorrains de la famille Bonaparte. Après avoir envoyé des républicains siéger à l'assemblée constituante de 1848, ils portèrent à la présidence de la République Louis-Napoléon Bonaparte, en attendant qu'ils approuvassent le 2 décembre et la restauration de l'Empire. Après le 4 septembre, la majorité des électeurs lorrains se prononça pour la République ; la famille d'Orléans, qui représentait la monarchie libérale, conserva pourtant chez nous des partisans fidèles. La région lorraine n'a fourni des hommes d'État de premier plan qu'à deux des régimes qui se sont succédé en France depuis 1814, la Restauration et surtout la troisième République.

Beaucoup plus graves et beaucoup plus grosses de conséquences pour la région lorraine que les révolutions et que les coups d'État, ont été les guerres du premier et du second Empire. Envahi à trois reprises, notre pays n'a pas eu seulement à souffrir des maux qu'amène toujours une occupation étrangère, il a été par deux fois, mais surtout en 1871, amputé d'une partie de son territoire, cédé soit à la Prusse, soit à l'Allemagne. La question lorraine s'est trouvée rouverte au XIXe siècle, alors qu'en France tout au moins on la croyait définitivement résolue. L'annexion à l'Allemagne de l'Alsace et d'un tiers de la Lorraine a eu pour notre pays, pour la France et pour l'Europe des conséquences désastreuses ; c'est elle qui a rendu nécessaire le régime dit de la paix armée, et c'est elle également qui a provoqué en partie la guerre de 1914. Cette annexion, faite contre la volonté des Lorrains et des Alsaciens, créait en effet dans l'Europe un malaise, d'où une guerre devait tôt ou tard nécessairement sortir.

Les institutions de la France n'ont pas cessé de se transformer, durant le XIXe siècle, dans un sens démocratique : droit de suffrage accordé à tous les citoyens, droit d'association, liberté delà presse ont été successivement accordés ou conquis. Si les membres des assemblées municipales et départementales sont nommés à l'élection comme ceux des assemblées politiques, le régime de centralisation institué par Napoléon Ier subsiste encore aujourd'hui dans ses grandes lignes, malgré les tentatives faites en Lorraine et ailleurs pour doter de pouvoirs plus étendus les assemblées locales, et pour grouper en régions les départements. Affranchir la province de la tutelle du pouvoir central et lui permettre de contrebalancer de façon plus efficace l'omnipotence de Paris, tel est le double but que poursuivent, sans se décourager, les partisans de la décentralisation et du régionalisme.

Séparés malgré eux de la France, les habitants de la Lorraine annexée ont, de 1871 à 1890, protesté contre la violence qui leur avait été faite. Le régime d'exception et les vexations auxquelles ils étaient soumis de la part de l'Allemagne n'étaient pas de nature à les réconcilier avec la domination germanique. Si, petit à petit, les manifestations protestataires devinrent, à partir de 1890, moins nombreuses et moins vives, il ne fallait voir là que de la lassitude, de la résignation, non un ralliement sincère à l'Allemagne.

L'agriculture n'a pas accompli dans la région lorraine autant de progrès que dans d'autres parties de la France. Les paysans s'y sont montrés défiants à l'égard des innovations, qu'il s'agît d'instruments agricoles, de semences ou d'engrais chimiques. Cependant les écoles d'agriculture n'ont jamais manqué à nos départements. La viticulture a particulièrement souffert dans notre pays ; les intempéries, les maladies cryptogamiques, enfin l'exode des paysans vers les villes ou vers les localités industrielles ont fait à nos vignes un tort irréparable. L'agriculture proprement dite, que la concurrence étrangère avait mise dans une situation très critique durant le dernier quart du XIXe siècle, s'est relevée petit à petit, grâce aux' tarifs protecteurs de 1892. Seulement, de plus en plus, elle souffre du manque de main-d'œuvre.

Tandis que l'agriculture, sous ses différentes formes, constituait, jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'occupation principale des habitants de la région lorraine, on constate déjà, sous le second Empire, le développement de l'industrie, plus spécialement de l'industrie métallurgique. Ce mouvement va s'accentuer à partir de 1871, l'annexion à l'Empire germanique de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine ayant amené dans les départements lorrains restés français un grand nombre d'industriels originaires des territoires devenus allemands. L'industrie cotonnière, celle des chapeaux de paille et surtout l'industrie métallurgique ont pris un prodigieux essor. L'application du procédé de déphosphoration Thomas-Gilchrist à nos minerais et la découverte de riches gisements sidérurgiques aux environs de Briey, ont activé les progrès de la métallurgie. Le département de Meurthe-et-Moselle est devenu le pays du fer, tandis que la partie orientale des Vosges se couvrait de filatures et de tissages. Différentes industries chimiques et des industries d'art, verreries ou fabriques de meubles, prennent également naissance dans la région lorraine. Notre pays a pu fournir des capitaux et des ingénieurs aux usines et aux fabriques nouvelles, mais c'est à l'étranger, en particulier à l'Italie, que ces établissements ont dû demander en grande partie la main-d'œuvre dont ils avaient besoin. Les conflits, qui ont éclaté à plusieurs reprises entre patrons et ouvriers, n'ont pas en général présenté autant de gravité que ceux d'autres régions de la France.

Les progrès de nos industries et de nos transactions commerciales ont été favorisés par le développement du réseau ferré, par la création de canaux. Ajoutons que d'importantes maisons de banque ont apporté aux industries du pays un concours précieux. Quelques-uns des produits de nos établissements industriels ont trouvé des acheteurs dans toute la France et dans beaucoup de pays étrangers.

Dans la Lorraine annexée les denrées agricoles se sont en général bien vendues, assurant l'aisance aux cultivateurs. Les industries et surtout la métallurgie ont atteint un grand développement et acquis une prospérité qui profit taitplus.il est vrai, aux Allemands, devenus propriétaires de nombreuses usines, qu'aux habitants du pays.

Nous avons vu, en étudiant les périodes précédentes, que la région lorraine était une des plus avancées de la France, en ce qui concerne la diffusion de l'instruction primaire. Les départements lorrains restèrent parmi ceux qui comptaient le moins d'illettrés, jusqu'au jour où l'obligation de l'instruction primaire eut mis à peu près sur le même pied tous les départements français. Au lycée de Nancy vint s'ajouter, sous le second Empire, celui de Bar-le-Duc. Longtemps dépourvue d'établissements d'enseignement supérieur, la région lorraine fut successivement dotée en 1854, en 1864 et en 1872, de Facultés, qui en 1896 constituèrent une Université. Des écoles primaires et des collèges libres ont été créés dans la région lorraine au cours du XIXe siècle, surtout depuis 1850.

Après 1871,1a partie de la Lorraine que le traité de Francfort avait annexée à l'Allemagne a vu ses collèges et ses écoles primaires organisés sur le modèle des établissements allemands similaires.

Sous le second Empire, le français avait fait de sérieux progrès dans les cantons de langue allemande de la Meurthe. L'annexion à l'Allemagne d'une partie des départements de la Moselle et de la Meurthe a non seulement arrêté la diffusion de notre langue, mais elle a fait gagner à l'allemand du terrain aux dépens du français et des patois tudesques.

La littérature et les arts ont évolué à plusieurs reprises en France, dans le cours du XIXe siècle. Le romantisme n'a que faiblement touché la Lorraine, dont le génie propre avait peu d'affinités avec ce mouvement littéraire. Pourtant le plus grand des romantiques, Victor Hugo, était d'origine lorraine. Quelque différents que soient les uns des autres les hommes de lettres lorrains, ils ont en général des tendances réalistes, mais ce réalisme n'a rien de brutal ni de grossier. L'école symboliste n'a trouvé en Lorraine que peu d'adeptes. Durant la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, notre pays a produit des écrivains de talent, comme jamais auparavant il n'en avait eu. Des Lorrains se sont illustrés à la même époque dans les sciences, surtout dans les sciences mathématiques. En art, comme en littérature, les Lorrains se sont en général montrés rebelles au romantisme. Quelques-uns des peintres lorrains du xix" siècle se sont fait un nom et ont exercé une influence considérable. L'art industriel a trouvé également un rénovateur qui, dans la verrerie et dans l'ameublement, a fait preuve d'une puissante originalité.

Il s'est produit en Lorraine, durant le deuxième quart du XIXe siècle, une intéressante renaissance religieuse. Des ordres nouveaux de femmes, voués à l'enseignement ou au soin des malades, ont été créés dans les diocèses lorrains, surtout avant 1870. A deux reprises, les membres des congrégations religieuses ont dû se disperser- et chercher un refuge à l'étranger. La séparation des Eglises et de l'Etat a troublé, elle aussi, notre pays, bien qu'on soit arrivé, sans trop de peine, à trouver les fonds nécessaires à l'entretien du clergé. Les communautés protestantes et israélites se sont développées à partir de 1871, bon nombre d'Alsaciens appartenant à ces confessions étant venus s'établir, après l'annexion, dans les départements lorrains restés français.

De son côté la Lorraine annexée a souffert du Kulturkampf. Par la suite la paix s'est faite entre l'Eglise et l'État, et le clergé lorrain, à la condition de ne pas témoigner de sympathies à la France, a pu, sans être gêné, s'acquitter de sa mission à l'église et même à l'école. Enfin, de nombreux immigrés sont venus grossir les communautés protestante et juive delà Lorraine annexée.

Sous l'action de causes multiples, que nous avons indiquées plus haut, le niveau moral des individus s'est abaissé. De plus en plus, on en prend à son aise avec les devoirs familiaux ou professionnels. Gagner beaucoup d'argent, le plus vite possible et par n'importe quels moyens, telle est la principale préoccupation d'un trop grand nombre de gens. Si la dernière guerre a vu se produire en Lorraine d'admirables actes d'héroïsme, de dévouement et d'abnégation, elle a fourni à de mauvais Français l'occasion d'étaler leur égoïsme ou leur cupidité, de se montrer uniquement soucieux, soit de préserver leur vie, soit d'exploiter sans pudeur l'État ou leurs concitoyens.

 

 

 



[1] Sur le cardinal Mathieu historien voir le chapitre précédent.

[2] En 1875 les conservateurs auraient encore pu, à l'imitation de ce qu'avaient fait les Belges, inscrire dans la constitution le droit d'association.

[3] Mgr Dubois est actuellement archevêque de Paris.