|
Comme
nous l'avons fait pour l'exposé du mouvement économique, nous distinguerons
dans l'histoire des Églises deux périodes, séparées l'une de l'autre par
l'année 1871, c'est-à-dire par le traité de Francfort, qui plaça une partie
de la Lorraine sous la domination allemande. PREMIÈRE PÉRIODE (1812-1871). I. — L'ÉGLISE CATHOLIQUE.
Les circonscriptions.
— Le clergé séculier. Les évêques. Le clergé paroissial. — Le clergé
régulier. — Rapports des deux clergés. — Action et influence du clergé. — Le
clergé lorrain et la papauté. — Le clergé lorrain et l'État.
Le
Concordat conclu, en 1817, par Louis XVIII avec le pape Pie VII ne remplaça
pas celui de 1801 ; dont les dispositions restèrent en vigueur, sauf
toutefois en ce qui concerne le nombre et l'étendue des diocèses. En 1821
l'évêché de Metz perdit le département des Ardennes, qui fut rattaché à
l'archidiocèse de Reims. De 1821 à 1823, l'ancien département des Forêts,
redevenu le Luxembourg, passa de la juridiction de l'évêque de Metz à celle
de l'évêque de Namur pour la plus grande, partie, et à celle de l'évêque de
Trêves pour quelques localités, qui avaient été annexées à la Prusse. Le
diocèse de Metz se trouvait ainsi réduit au seul département de la Moselle.
Ce fut en 1823 que furent restaurés les diocèses de Saint-Dié et de Verdun,
qui correspondent respectivement aux départements des Vosges et de la Meuse.
Le département de la Meurthe formait désormais, à lui tout seul, le diocèse
de Nancy. En 1854 le conseil général de la Meurthe demanda que les diocèses
de Nancy, de Metz, de Verdun et de Saint-Dié fussent détachés de la métropole
de Besançon, pour former une province ecclésiastique, dont Nancy serait la
capitale. Bien que le conseil général de la Meurthe eût renouvelé ce vœu à
plusieurs reprises, aucune satisfaction ne lui fut donnée. Les
évêques qui ont occupé les sièges des quatre diocèses lorrains appartenaient
pour la plupart à la bourgeoisie, sauf Mgr Dupont des Loges. Mgr de
Forbin-Janson, Mgr de Jerphanion, Mgr d'Àrbou, Mgr de Villeneuve-Esclapon.
Deux d'entre eux, Mgr Jacquemin, évêque de Saint-Dié et Mgr Ilacquard, évêque
de Verdun, étaient lorrains. Quatre de nos évoques, Mgr Menjaud, Mgr Darboy,
Mgr Lavigerie et Mgr de Jerphanion devaient être promus archevêque, le
premier à Bourges, le deuxième à Paris, le troisième en Alger et le dernier
en Albi. Ces prélats n'ont pas tous eu la même valeur. Mgr de Forbin-Janson,
l'un des fondateurs des Missions de France, mécontenta, par ses excès de
zèle, les habitants de son diocèse. Se rendant compte de son impopularité, il
dut, après la révolution de 1830, se réfugier à l'étranger. Le gouvernement
de Juillet ne lui permit jamais de revenir à Nancy, où il aurait couru le
risque d'être mal accueilli. Mgr Menjaud fut accusé de faiblesse. Mgr
Lavigerie, malgré ses qualités éminentes, ne sut pas gagner les sympathies de
son clergé, qui le trouvait trop autoritaire. Les prélats les plus
remarquables de cette période sont à Metz Mgr Dupont des Loges, à Nancy Mgr
Darboy et Mgr Lavigerie, à Saint-Dié Mgr de Jerphanion et Mgr Caverot, à
Verdun Mgr Rossât. Ajoutons qu'un bref du pape Léon XII, en date du 20
février 1824, a autorisé Mgr de Forbin-Janson et ses successeurs à
s'intituler évêques de Nancy et de Toul. Il était d'ailleurs très juste que
le nom de l'ancienne capitale des Leuques fût joint à celui de Nancy dans le
titre épiscopal du prélat qui avait cette dernière ville pour résidence.
Lorsque furent reconstitués les diocèses de Saint-Dié et de Verdun, il fallut
les doter d'un petit et d'un grand séminaire. Le petit séminaire du diocèse
de Saint-Dié se trouva longtemps divisé entre Châtel-sur-Moselle et Senaide.
Ce dernier établissement fut transféré à Autrey en 1860. Le petit séminaire
de Pont-à-Mousson, fermé en 183I, ne rouvrit qu'en 1836. Mgr Dupont des Loges
fit construire à Montigny, de 185I à 1854, un petit séminaire, qui remplaça
celui de la rue des Trinitaires. Le
clergé paroissial des départements lorrains a compté, durant cette période,
beaucoup de bons prêtres, instruits, pieux et pleins de zèle. Quelques-uns
d'entre eux se sont fait un nom parleurs écrits ou par leurs œuvres. L'abbé
Rohrbacher, de Langatte (1789-1856), d'abord professeur au grand séminaire de Nancy,
puis directeur de cet établissement, est l'auteur d'une Histoire
universelle de l'Église catholique, écrite, non plus dans l'esprit
gallican, mais dans l'esprit dit ultramontain. Mgr Jager, de Grening (1790-1868), publia le texte grec de la
version des Septante, professa pendant quelques années l'histoire
ecclésiastique à la Faculté de théologie de Paris, publia vers la fin de sa
vie une Histoire de l'Eglise catholique en France. Pie IX le nomma
camérier secret. C'est par ses constructions que Mgr Trouillet, de Lixheim (1809-1887), mérite de vivre dans la
mémoire des Lorrains. A Lunéville il fonda le collège Saint-Pierre-Fourier et
bâtit l'église Saint-Maur, dont il devint ensuite curé. Transféré, en 1865, à
la cure de Saint-Evre de Nancy, il acheva l'église que son prédécesseur
venait de commencer. Grâce à lui, d'autres églises de Nancy et plusieurs
établissements religieux furent restaurés, construits ou terminés. On a
calculé que, dans le cours de sa longue carrière, 17 millions étaient passés
par les mains de Mgr Trouillet, qui en avait dépensé 10 à Nancy. Mgr
Trouillet recourait aux moyens les plus variés pour se procurer de l'argent ;
l'empereur d'Autriche, François-Joseph, dont il avait su gagner les bonnes
grâces, lui donna à plusieurs reprises des sommes considérables. D'autres
membres du clergé ont acquis quelque célébrité, non point pour leurs
qualités, mais pour les écarts de leur conduite ecclésiastique. Mentionnons
d'abord Jean-Baptiste L'Hôte, disciple de cet abbé Chatel, qui avait fondé
l'Église catholique française. L'Hôte résida quelques mois à Nancy en 1832,
avec le titre pompeux de primat-coadjuteur de la Lorraine ; mais n'ayant
obtenu aucun succès, il finit par disparaître. C'est une physionomie bien
curieuse que celle de Léopold Baillard, ce prêtre dont Barrés a fait le héros
de son roman, La colline inspirée. Toutefois, on aurait tort de voir
dans Baillard un personnage représentatif du clergé de notre pays. Homme de
beaucoup d'imagination, de peu de sens pratique et même de bon sens, il
n'avait rien du Lorrain. L'excès de son zèle le rendit impopulaire à Flavigny,
paroisse dont il avait été curé sous la Restauration. Très actif, il
s'efforça de remettre en honneur le pèlerinage de Mattaincourt en Lorraine et
celui de Sainte-Odile en Alsace. Puis il s'occupa de Sion de 1837 à 1850,
avec l'aide de ses frères François et Quirin. Mais ses talents
d'administrateur n'égalaient pas son esprit d'entreprise. La situation
financière embarrassée ou il se trouvait attira l'attention de l'autorité
épiscopale. Ayant refusé de soumettre ses comptes à Mgr Menjaud, Baillard fut
frappé de suspense. Cette mesure l'irrita et le décida à entrer en rapport
avec un illuminé normand, Vintras, dont il embrassa et tenta de propager les
doctrines. Mais ses efforts échouèrent. Avant de mourir, il reconnut ses
erreurs et se réconcilia avec l'Église. Quelques
congrégations de femmes s'étaient reconstituées sous le premier Empire et
avaient obtenu du gouvernement une autorisation régulière. De 1815 à 1870,
des ordres et des congrégations qui existaient avant 1789 reparaîtront dans
les diocèses lorrains, mais plusieurs d'entre eux n'obtiendront pas, ou pour
mieux dire, ne solliciteront pas d'autorisation gouvernementale. Il se
formera en outre plusieurs congrégations nouvelles, presque toutes
congrégations de femmes. Ordres et congrégations, tant nouveaux qu'anciens,
établis dans les diocèses lorrains, se consacraient, pour la plupart, soit à
l'instruction de la jeunesse, soit au soin des malades. Les
chartreux rentrèrent à Bosserville en 1835. Le père Lacordaire, qui avait
prêché à Nancy pendant l'hiver 18421843, fonda dans cette ville en 1843un
couvent de son ordre. Il devait trouver dans le diocèse un disciple, l'abbé,
plus tard le révérend père Jandel, que le pape Pie IX nomma en 1850 vicaire
général des dominicains. Les jésuites s'établirent à Nancy et à Metz, où Mgr
Dupont des Loges leur confia en 1862 la direction d'un pensionnat
ecclésiastique, qui fut transféré à Saint-Clément en 1858. Les frères des
Écoles chrétiennes ouvrirent des écoles libres ou furent chargés par des
municipalités de diriger des écoles communales dans un certain nombre de
villes et de villages lorrains. Parmi
les congrégations non lorraines, les unes se vouaient à la vie contemplative,
comme les Visitandines et les carmélites, tandis que les dames du Sacré-Cœur
et les dominicaines se consacraient à l'enseignement. D'autres congrégations
enseignantes, nées au XVIIIe siècle en Lorraine, les Vatelottes ou sœurs de
la Doctrine Chrétienne, les sœurs de la Providence de Portieux pour la
Lorraine française, de Saint-Jean-de-Bassel pour la Lorraine allemande, se
développèrent durant cette période. Il en fut de même de la congrégation,
également lorraine, des sœurs hospitalières de Saint-Charles. Nous
n'avons à mentionner qu'une congrégation masculine nouvelle, celle des frères
de la Doctrine Chrétienne, fondée par un ancien bénédictin, dom Fréchard.et
autorisée par ordonnance royale du 22 juillet 1822. Plus
nombreuses sont les nouvelles congrégations de femmes. A Metz, sous
l'épiscopat de Mgr Jauffret, furent fondées les sœurs de Sainte-Chrétienne,
puis les sœurs de Sainte-Sophie, réunies en 1824 aux dames du Sacré Cœur de
Paris. Les sœurs de la Providence transférèrent à Peltre, sous l'épiscopat de
Mgr Besson, leur noviciat et leur maison-mère. Dans le diocèse de Nancy, la
congrégation des religieuses de la Sainte-Enfance de Marie, qui eut pour
fondateur l'abbé Donnot, date de 1823 ; les sœurs de la Sainte-Enfance se
consacrent à l'enseignement et au soin des malades. La congrégation du
Saint-Cœur de Marie, qui eut pour fondatrice la révérende mère Clara de
Gondrecourt (1845),
avait pour but d'instruire les jeunes filles et de leur apprendre la couture.
Les sœurs de la Compassion de Saint-Firmin, fondées en 1854, et les sœurs
grises, fondées en 1862, soignent les malades. La congrégation des sœurs de
la Foi, réorganisées en 1874, dont la maison-mère est à Haroué, forme des
servantes de ferme. Le diocèse de Saint-Dié nous offre la congrégation du
Pauvre Enfant Jésus, fondée en 1857, dont les sœurs se vouaient à
l'enseignement. Dans le diocèse de Verdun les sœurs de Saint-Joseph
s'établissent à Verdun en 1852 ; leur maison fut déclarée mère l'année
suivante et reconnue en 1861. D'une
façon générale, les évêques des diocèses lorrains ont favorisé la
restauration des anciens ordres ou la création de congrégations nouvelles. Le
clergé paroissial, à cette époque comme autrefois, tout en voyant avec
quelque dépit la faveur dont jouissaient les religieux auprès des fidèles, ne
s'en adressait pas moins à eux lorsqu'il s'agissait de prêcher les retraites
ou les stations de carême. Le
clergé avait des moyens variés pour agir sur la-population, retraites,
missions, pèlerinages, enseignement. Sous la Restauration les évêques, et
surtout Mgr de Forbin-Janson, firent prêcher dans leurs diocèses des
missions, qui ne produisirent pas tous les bons résultats que l'on en
attendait. Les pèlerinages de la Lorraine ne recommencèrent à être fréquentés
que durant le second tiers du XIXe siècle. Les Baillard, nous l'avons déjà
dit, s'occupèrent de celui de Notre-Dame de Sion, dans le diocèse de Nancy ;
après le départ des Baillard, la garde du sanctuaire fut confiée aux oblats
de Marie-Immaculée. Léopold Baillard s'intéressa également au pèlerinage de
Mattaincourt. On sait que les restes mortels de saint Pierre Fpurier reposent
dans cette localité vosgienne, dont il avait été autrefois le pasteur. L'abbé
Hadol, qui fut durant de longues années curé de Mattaincourt, fit
reconstruire l'église de ce village ; lorsque l'édifice eut été terminé, le
père Lacordaire vint y prononcer le panégyrique de Fourier. Dans le diocèse
de Verdun Benoîte-Vaux fut réorganisé de 1837 à 1855 Là, comme à Sion,
c'était la Sainte Vierge que l'on allait honorer. Les
collèges ecclésiastiques se développèrent également durant cette période.
Nous avons, dans un autre chapitre, parlé de la Malgrange et de
Saint-Clément. L'influence
catholique se faisait également sentir par des confréries, par des sociétés
telles que les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, qui s'organisèrent dans
plusieurs villes de la région lorraine un peu avant ou un peu après 184o.
Citons encore la société catholique nancéienne pour l'alliance de la Foi et
des Lumières, que l'on appelle d'habitude la société Foi et Lumières. Elle
eut pour fondateur en 1837-1838 un homme d'initiative, le baron Guerrier de
Dumast. Cette société devait grouper des membres du clergé et des laïques, :
qui s'y entretiendraient des sujets les plus variés, feraient des conférences
et qui, si la chose était possible, publieraient un bulletin. De nombreux
adhérents répondirent à l'appel de Guerrier dé Dumast et de Vagner. Pendant
quelques années la société connut une réelle prospérité, qui se manifesta par
la publication en 1843 d'un volume, Foi et Lumières. Mais la décadence
finit par se produire. Guerrier de Dumast donna sa démission de président en
1852, et l'année suivante, la société termina son existence. L'influence
du clergé n'a cessé de s'accroître durant cette période. Peut-être
aurait-elle fait beaucoup plus de progrès, si le clergé s'était tenu
davantage à l'écart des luttes politiques. Dans les villages les paysans
voyaient généralement d'un mauvais œil leur curé chercher à diriger la
commune et leur recommander une politique qu'ils jugeaient contraire à leurs
intérêts. D'autre part, le clergé a fini par ramener à l'Eglise une bonne
partie de la bourgeoisie, qui à l'époque de la Restauration était voltairienne
; le développement des collèges ecclésiastiques et les progrès des doctrines
socialistes, dont la bourgeoisie redoutait le triomphe, n'ont pas peu
contribué à ce résultat. Nous
n'aurions pas à parler des rapports du clergé lorrain avec la papauté, si le
concile du Vatican n'avait proclamé en
187oledogmedel'infaillibilitépontificale, celle-ci d'ailleurs ne s'appliquant
qu'aux décisions doctrinales prises par le pape dans certaines conditions
déterminées. Sur le fonds même de la question il y avait, semble-t-il,
unanimité dans le clergé de la région lorraine ; mais, en ce qui concernait
l'opportunité de la promulgation de l'infaillibilité, l'accord cessait. Dans
son ensemble, le clergé était pour la déclaration immédiate. L'évêque de
Saint-Dié, Mgr Caverot, se prononça dans ce sens au concile du Vatican,
tandis que les évêques de Metz, de Nancy et de Verdun, Mgr Dupont des Loges,
Mgr Foulon et Mgr Hacquard votèrent avec la minorité du concile contre la
proclamation immédiate du dogme. Bien entendu, tous se soumirent à la
décision prise par le concile. Les
rapports entre le clergé lorrain et l'État ont varié de 1812 à 1870. L'Église
catholique n'oubliait pas qu'elle avait possédé en France avant 1789 une
situation privilégiée, et sans désirer la restauration complète de l'état de
choses qu'avait aboli la Révolution, elle souhaitait d'être protégée par
l'État et de recevoir de lui certains avantages. La liberté ne lui paraissait
pas suffisante pour qu'elle pût vivre et prospérera D'autre part, elle
attachait une très grande importance au maintien du pouvoir temporel du
souverain pontife. Toutes ces considérations ont influé sur l'attitude
observée par le clergé vis-à-vis du pouvoir civil. La Restauration se montra,
on le sait, très favorable, on peut même dire trop favorable, à l'Église
catholique, qui ne lui ménagea pas son dévouement. Mais cette union du trône
et de l'autel fut aussi nuisible au catholicisme qu'à la royauté elle-même.
Les membres les plus clairvoyants du clergé purent se rendre compte que
l'Église avait plus à souffrir qu'à gagner du patronage de l'État et qu'en
soutenant un gouvernement impopulaire elle s'aliénait bien des sympathies.
Sous le règne de Louis-Philippe, les rapports entre l'Église et l'État furent
en général corrects, plus cordiaux d'ailleurs vers la fin qu'au début du régime
de Juillet. Le mouvement catholique libéral, dont Lamennais, Lacordaire et
Montalembert avaient été les promoteurs en 1831, trouva de l'écho dans le
département des Vosges, où un certain nombre de jeunes prêtres adoptèrent avec
enthousiasme les idées que préconisait l'Avenir. Mais ce ne fut guère
qu'un feu de paille, l'autorité religieuse et l'autorité civile s'étant
montrées dans les Vosges hostiles aux idées nouvelles. Si, dans la région
lorraine, comme dans presque toute la France, le clergé catholique témoigna
en 1848 de la bienveillance à la seconde République, il travailla pourtant,
en décembre 1848, pour Louis-Napoléon Bonaparte et en mai 184g pour les
candidats monarchistes. Gomme Louis-Napoléon se proclamait le partisan de
l'ordre et qu'il avait en 1849 rendu à Pie IX sa capitale, le clergé et la
plupart des catholiques ne protestèrent pas contre le coup d'Etat du 2
décembre et ils se rallièrent à l'Empire. Le clergé parut oublier qu'au 2
décembre Louis-Napoléon avait violé le serment qu'il avait prêté trois ans
auparavant. Cet empressement de l'épiscopat et du clergé à reconnaître le nouveau
régime fut d'ailleurs sévèrement jugé par des catholiques plus scrupuleux et
d'une conscience plus délicate. Un des évêques lorrains, Mgr Dupont des
Loges, sut garder une attitude très digne vis-à-vis de Napoléon III ; en 1856
il fut un des très rares évêques qui n'assistèrent pas au baptême du prince
impérial. A la suite de la guerre d'Italie et de la conquête par
Victor-Emmanuel d'une partie des États pontificaux, les membres du clergé et
les catholique s se refroidirent à l'égard de Napoléon III ; beaucoup d'entre
eux passèrent même à l'opposition. Toutefois, quelques-uns des prélats
lorrains, Mgr Darboy par exemple, restèrent dévoués à l'Empire. II. — LES ÉGLISES PROTESTANTES.
Nous
n'avons que peu de choses à dire des Églises protestantes durant cette
période. Le consistoire, primitivement fixé à Metz, fut transféré à Nancy en
1850, la communauté protestante de cette dernière ville étant devenue plus
importante que celle de sa rivale. Citons parmi les pasteurs de l'Église de
Nancy Rodolphe Cuvier, cousin de l'illustre naturaliste et Charles-Frédéric
Schmidt, qui répondit en termes très vifs à un sermon du père Lacordaire. Auguste
Monnier, neveu par sa mère du maréchal Ney et gendre du maréchal Molitor,
embrassa le protestantisme, mais au lieu de se ralliera l'Église réformée de
Nancy, il créa dans cette ville une chapelle évangélique, et il fit du
prosélytisme dans les départements de la Meurthe et des Vosges. La propagande
de ces « momiers » souleva une certaine émotion dans le clergé catholique et
provoqua des polémiques, auxquelles prit part l'abbé Marchai, curé de
Heillecourt. III. — L'ÉGLISE ISRAÉLITE.
L'histoire
de la communauté israélite dans la région lorraine ne présente durant cette
période qu'un seul fait qui mérite d'être relevé. C'est au début du second
Empire que furent enfin éteintes les dettes contractées sous l'Ancien Régime
par les Juifs de Metz et des Trois-Évêchés. DEUXIÈME PÉRIODE (1871-1914). I. — LES ÉGLISES DANS LA RÉGION LORRAINE RESTÉE FRANÇAISE.
Le
Concordat de 1801 fut abrogé, on le sait, en igo5 ; il faut par conséquent
examiner séparément la période durant laquelle le Concordat resta en vigueur
et celle où les Églises vécurent sous le régime de la séparation. 1° Les Églises de 1871 à 1905.
A. — L'Église catholique.
Les circonscriptions.
— Le clergé séculier. — Le clergé régulier. — Action et influence du clergé.
— Le clergé lorrain et l'Etat.
Le
traité de Francfort devait avoir pour conséquence un nouveau remaniement des
circonscriptions diocésaines. De nos jours en effet on n'admet pas que des
populations restent soumises à un prélat d'une nationalité étrangère ; aussi
l'article 6 du traité de Francfort prévoyait-il que les provinces
ecclésiastiques et les diocèses touchés, au point de vue politique, par le
traité recevraient de nouvelles délimitations. Seulement, ni l'Allemagne,
engagée presque au lendemain delà guerre dans le Kulturkampf, ni la France,
qui n'avait aucun intérêt à réclamer l'application de l'article 6, ne se
pressèrent de procéder au règlement de cette question. Maisun incident allait
décider les deux gouvernements à opérer les changements prévus par le traité
de Francfort. Le 26 juillet 1873, Mgr Foulon, évêque de Nancy, lança une
lettre pastorale dans laquelle, à propos dii couronnement de Notre-Dame de
Sion, il déplorait l'annexion à l'Allemagne d'une partie du territoire
français. Le gouvernement allemand fit poursuivre quelques-uns des curés des
arrondissements de Sarrebourg et de Château-Salins, qui avaient lu cette
lettre en chaire le 3 août. Mgr Foulon lui-même, cité devant le tribunal de
Saverne, fut condamné, le 25 mars 1874, à deux mois de forteresse. Cet
incident fit comprendre aux deux gouvernements qu'il était nécessaire de
remanier les diocèses. La France engagea avec le Saint-Siège des
négociations, qui aboutirent assez rapidement. Le pape Pie IX rendit, le 10
juillet 1874, un premier décret qui plaçait les arrondissements de
Château-Salins et de Sarrebourg sous la juridiction de l'évêque de Metz et
qui rattachait au diocèse de Nancy l'arrondissement de Briey. Un second
décret, daté du i4 juillet, sépara les diocèses de Metz et de Strasbourg de
la province ecclésiastique de Besançon et les soumit directement à l'autorité
du souverain pontife. Le 7 octobre 1874, les décisions de Pie IX furent
enregistrées et confirmées par une commission franco-allemande. Un des
évêques de cette période, Mgr de Briey, qui succéda en 1876 à Mgr Caverot,
appartenait, à une famille de l'ancienne chevalerie lorraine. Plusieurs de
nos évêques montèrent sur des sièges archiépiscopaux. Mgr Caverot devint en
1876 archevêque de Lyon et obtint un peu plus tard le chapeau de cardinal. Il
eut pour successeur en 1886 un ancien évêque de Nancy, Mgr Foulon, devenu en
1882 archevêque de Besançon ; Mgr Foulon reçut également la pourpre
cardinalice. Il avait été remplacé sur le siège de Nancy par Mgr Turinaz,
auparavant évêque de Tarentaise, prélat d'un zèle ardent, qui se dépensait
beaucoup, mais qui manquait parfois de mesure. Un prêtre du diocèse de Nancy,
l'abbé Mathieu (1839-1908),
qui avait attiré l'attention sur lui par une bonne thèse de doctorat ès
lettres, devint successivement évêque d'Angers, archevêque de Toulouse et
finalement cardinal de curie ; entre temps il avait été élu membre de
l'Académie française[1]. Très
peu de congrégations ont pris naissance au cours de cette période. Citons
cependant les sœurs de la Compassion de Saint-Hilaire-en-Woëvre, au diocèse
de Verdun, dont l'institut fut érigé canoniquement en 1879. Beaucoup
d'ordres et de congrégations s'étaient reconstitués en France, sans avoir
obtenu ni même sollicité l'autorisation de l'Etat. Les conservateurs, qui
avaient la majorité dans l'assemblée législative de 1849 et dans l'assemblée
nationale de 1871, auraient pu assurer l'avenir du clergé régulier par une
loi libérale sur les associations[2]. Mais ils s'en gardèrent bien,
parce qu'une loi de cette nature aurait profité à leurs adversaires ; d'autre
part ils n'osèrent pas prendre une mesure législative dont seules les
congrégations religieuses auraient bénéficié. Celles-ci allaient payer chèrement
les fautes commises par les conservateurs et par le clergé lui-même, qui
s'était compromis en combattant la République, en s'associant au 24 mai et au
16 mai. Jules Ferry avait présenté aux Chambres un projet de loi, dont
l'article 7 interdisait l'enseignement aux membres des congrégations non
autorisées. Le Sénat repoussa l'article en question, mais le gouvernement mit
les congrégations en demeure de solliciter l'autorisation, et comme celles-ci
avaient refusé d'obtempérer à cette injonction, il rendit contre elles des
décrets d'expulsion, qui furent exécutés à la fin de 1879, non sans provoquer
dans le pays une assez vive agitation. Ce furent les congrégations d'hommes
qu'atteignirent les décrets d'expulsion. Les congrégations de femmes, dont la
plupart étaient autorisées, continuèrent d'exister sans être inquiétées.
Toutefois, au bout de quelques années, les membres des congrégations chassées
de France rentrèrent petit à petit dans leurs anciens couvents. Mais de
nouvelles tribulations les attendaient. La chambre avait voté en 1902 une loi
sur les associations, loi peu libérale, qui obligeait les congrégations à
solliciter l'autorisation du gouvernement. Chacune des demandes devait être
examinée séparément par les Chambres. En igo3 la Chambre des députés refusa
de passer à l'examen de ces demandes ; en conséquence tous les ordres et les
congrégations d'hommes, ainsi que les congrégations enseignantes de femmes,
furent contraints encore une fois de quitter la France et de chercher un
asile à l'étranger. Le gouvernement n'osa pas toutefois s'attaquer aux
congrégations hospitalières de femmes, dont les services étaient jugés
indispensables. C'est ainsi que furent maintenues les sœurs de Saint-Charles,
les sœurs de Saint-Firmin et même les sœurs de la Doctrine Chrétienne, qui
s'occupaient à la fois du soin des malades et de renseignement des enfants. En
1897, le réformateur des chanoines réguliers de Saint-Augustin, Pierre
Fourier, béatifié en 1730, fut mis au rang des saints. C'était la récompense
bien méritée du zèle apostolique et des vertus de ce grand Lorrain, dans
lequel ses compatriotes pouvaient admirer une image assez fidèle, mais très
embellie, de leur caractère. L'action
du clergé restait ce qu'elle avait été antérieurement. Il y eut durant cette
période des cérémonies solennelles, telles que le couronnement de la statue de
Notre-Dame de Sion au mois de septembre 1873, et en. 1875 celui de la statue
de Notre-Dame de Benoite-Vaux. L'enseignement donné par le clergé subit
durant cette période de graves restrictions, du fait de la décision prise par
l'Etat de ne plus admettre dans les écoles communales que des instituteurs et
des institutrices laïques, de la dissolution ou de l'expulsion en igo3 de
toutes les congrégations enseignantes, enfin de la pression exercée par le
gouvernement sur les familles pour les empêcher de confier leurs enfants à
des collèges ecclésiastiques. Rien de
plus attristant que l'histoire des rapports de l'Église avec la République.
Le clergé à, semble-t-il, oublié les conditions dans lesquelles l'Eglise
était née et s'était développée durant les premiers siècles de son existence.
Le Christ n'avait pas estimé que la protection de l'Etat, ni que des
privilèges de toutes sortes fussent nécessaires à la propagation de ses
doctrines. Obsédé par le souvenir de la situation dont il avait joui avant
1789, le clergé a vu des ennemis dans les républicains, qui prétendaient lui
enlever les quelques avantages qu'il possédait encore. Il faut dire, à la
décharge du clergé, que beaucoup de républicains, non contents de combattre
l'action politique de l'Église, s'attaquaient, à la religion elle-même. Ils
perdaient de vue qu'elle est pour les croyants une consolation et un
réconfort, qu'elle a suscité de tout temps des actes admirables de
bienfaisance et de dévouement, qu'il y a des rapports étroits entre elle et
là morale, et qu'affaiblir la première c'est paralyser la seconde. En outre,
ils auraient dû se rappeler que la République est un régime de liberté et de
justice. Lourde, à notre avis, est la responsabilité des membres du clergé
qui ont combattu la République ; encore plus lourde est celle des
républicains qui onl persécuté et spolié l'Église. Comme
nous l'avons déjà dit, l'Église devait supporter les conséquences de son
intervention inopportune dans les luttes politiques. Les décrets d'expulsion
de 1879, les lois scolaires, les expulsions, enfin les dissolutions de 1903
frappèrent surtout le clergé régulier ; mais le clergé séculier avait eu
également à souffrir des tracasseries gouvernementales. Plusieurs ministres
des cultes supprimèrent ou suspendirent le traitement de desservants qui
avaient en chaire attaqué les personnes ou les actes du pouvoir. Des évêques
furent également frappés de la même façon. Enfin le gouvernement de M. Combes
se décida à déposer, en novembre 1904, un projet de loi qui séparait les
Églises de l'État. C'était là une réforme que les radicaux réclamaient depuis
longtemps, mais dont ne voulaient ni les modérés ni les conservateurs. Pour
bien des raisons, qu'il n'y a pas lieu de rappeler ici, la séparation
s'imposait. L'Église, qui était née et qui s'était développée sous ce régime
durant plusieurs siècles, pouvait et devait même l'envisager sans crainte, à
condition toutefois que la séparation fût opérée dans un esprit de justice et
de liberté. Par malheur, la loi votée en igo5 s'inspirait de préoccupations
mesquines et d'un esprit antireligieux incontestable. Les législateurs de
igo5ne tinrent pas un compte suffisant, et ce fut un acte réfléchi de leur
part, de la hiérarchie de l'Église catholique. Ils mirent en conséquence à la
jouissance des églises et des fondations des conditions que l'épiscopat et la
papauté ne crurent pas devoir accepter. De plus, la loi de séparation
attribuait à l'État les biens des menses épiscopales et supprimait le budget
des cultes, qui n'était pourtant qu'une indemnité donnée en dédommagement des
domaines ecclésiastiques sécularisés en 1789. Ainsi elle avait, aux yeux de
tout homme impartial, le caractère d'une mesure spoliatrice. Si l'Église se
trouvait atteinte dans ses intérêts matériels, en revanche elle acquérait une
liberté d'allures qui lui manquait sous le régime concordataire. Surtout la
nomination des évêques ne devait plus dépendre de la bonne ou de la mauvaise
volonté d'hommes politiques plus ou moins hostiles au catholicisme. C'était
là, il faut le reconnaître, un sérieux avantage. B. — Les Eglises protestantes. L'Eglise israélite.
Les
événements de 1870-1871 ont amené dans la région lorraine un grand nombre
d'Alsaciens appartenant à la confession luthérienne. Celle-ci, peu importante
avant 1870, sévit considérablement accrue, particulièrement à Nancy, à
Lunéville, à Épinal, à Remiremont et à Saint-Dié. A cet accroissement de la
population protestante correspondit naturellement la création de nouveaux
temples et la nomination de nouveaux pasteurs. Les Églises protestantes
furent également atteintes par la loi de séparation. Beaucoup
d'israélites alsaciens, qui ne voulaient pas devenir allemands, vinrent s'établir
soit à Nancy, soit dans d'autres villes de la région lorraine. L'Eglise
israélite fut, comme les Églises chrétiennes, séparée de l'État par la loi de
1905. II. — LES ÉGLISES SOUS LE RÉGIME DE LA SÉPARATION (1905-1914).
A. — L'Eglise catholique.
A
partir de la séparation, l'État n'eut plus à intervenir dans la désignation
des évêques, qui furent désormais choisis par le souverain pontife. Deux des
évêques de Verdun, Mgr Dubois[3] et Mgr Chollet, furent appelés
le premier sur le siège de Rouen, le second sur celui de Cambrai. Le
clergé paroissial eut, au début de cette période, à subir les tracasseries
des inventaires, et ce fut en différentes localités l'occasion de troubles
plus ou moins sérieux. Pour faire vivre leur clergé, les évêques ont créé le
denier du culte et organisé des quêtes annuelles, dont ils répartissent le
produit entre les prêtres chargés d'un ministère. Dans les trois diocèses
lorrains, le denier du culte a donné à peu près l'équivalent de ce que le
clergé recevait de l'État sous le régime concordataire. Une des
conséquences de la séparation a été de rattacher plus directement le clergé
français à la papauté et d'augmenter encore l'influence de celle-ci, puisque
désormais c'est le souverain pontife qui nomme archevêques et évêques, sans
aucune intervention du gouvernement. B. — Les Églises protestantes. L'Eglise Israélite.
Les
Églises protestantes et l'Église israélite ont dû, comme l'Église catholique,
demander à leurs fidèles l'argent nécessaire à l'entretien des pasteurs ou
des rabbins. Les unes comme les autres ont trouvé sans peine les sommes
nécessaires à assurer le traitement des ministres du culte. LA FRANC-MAÇONNERIE DE 1812 À 1914.
La
franc-maçonnerie a recruté, au XIXe siècle, d'assez nombreux adhérents dans
la moyenne et dans la petite bourgeoisie de nos départements. Il n'y a pour
ainsi dire pas de ville, si modeste soit-elle, qui ne possède sa loge. Tandis
qu'avant la Révolution, ainsi que nous l'avons montré, la maçonnerie s'était
montrée tolérante et respectueuse des croyances religieuses, elle a pris de
nos jours un caractère nettement sectaire, hostile au christianisme. Les
loges ont exercé une influence néfaste sur la politique religieuse de la
troisième République. Ce sont elles, à ce qu'il semble, qui ont inspiré les
tracasseries dont l'Église catholique a été victime. LES MŒURS DE 1812 À 1914.
Si, au
XIXe siècle, les progrès matériels et intellectuels ont été très grands, si,
d'autre part, les collectivités, États et communes, ont mieux compris et
mieux rempli leurs obligations, comme en témoignent par exemple, en ce qui
concerne l'État, les lois sociales et les modifications apportées à la
législation pénale, par contre, le niveau moral des individus ne s'est pas
élevé. Qu'il s'agisse des devoirs de famille ou des devoirs professionnels,
on est généralement d'accord pour constater une décadence. Relâchement des
liens de la famille, désunion dans les ménages, insubordination des enfants,
désir de s'enrichir le plus vite possible avec le minimum de travail et sans
s'inquiéter des moyens, voilà ce que l'on remarque de plus en plus vers la
fin du XIXe siècle. Les causes de cet affaissement moral sont nombreuses et
variées. Il faut mettre en première ligne l'affaiblissement du^ sentiment
religieux', on ne saurait trop le répéter, la morale est étroitement unie à
la religion, et ceux qui s'imaginent qu'une morale dépourvue de base et de
sanctions pourra se montrer efficace s'abandonnent à la plus dangereuse des
illusions. D'autres causes sont intervenues pour agir dans le même sens. La
loi du divorce, qui a contribué à la désorganisation des familles, l'exode
des campagnards vers les villes, le développement de l'industrie et le
service militaire obligatoire ont accéléré cette décadence morale, dont
beaucoup de gens se plaignent et à laquelle on a jusqu'ici vainement cherché
des remèdes. II. — LES ÉGLISES DANS LA LORRAINE ANNEXÉE DE 1871 À 1914.
1° L’Église catholique.
Les circonscriptions.
— Le clergé séculier. — Le clergé régulier. — Action et influence du clergé.
— Le clergé et l'État.
Disons
tout de suite que le Concordat français de 1801 est resté en vigueur en
Alsace-Lorraine sous la domination allemande. Nous
avons déjà parlé des changements apportés aux circonscriptions diocésaines en
1874 et du détachement du diocèse de Metz de la métropole de Besançon. On
peut constater à ce propos que le diocèse de Metz recouvra, dans les vallées
delà Sarre et de la Seille, des paroisses qui lui avaient appartenu autrefois
et qu'il avait perdues en 1790, lors du remaniement des circonscriptions
ecclésiastiques par l'assemblée constituante. Mgr
Dupont des Loges conserva ses fonctions jusqu'à sa mort, arrivée en 1886. Il
fut remplacé par son coadjuteur, Mgr Fleck, d'origine alsacienne. Après le
décès de Mgr Fleck (27 octobre 1899), il y eut une longue vacance, le Saint-Siège et le
gouvernement allemand ayant eu quelque peine à s'entendre sur le choix de son
successeur. Finalement ce fut un bénédictin allemand de l'abbaye de
Maria-Laach, Mgr Benzler, qui monta sur le siège de saint Clément (1901). Le
clergé paroissial du diocèse de Metz continua de se préparer dans le petit
séminaire de Montigny et de se former au sacerdoce dans le grand séminaire de
Metz. Nous
avons déjà vu que les jésuites avaient été expulsés de la Lorraine en 1872 ;
il en avait été de même des rédemptoristes, des oblats, des frères des Ecoles
chrétiennes et des dames du Sacré-Cœur. Toutefois, lorsque le Kulturkampf fut
terminé, le gouvernement laissa rentrer les rédemptoristes et les frères des
Ecoles chrétiennes. On trouve encore en Lorraine des franciscains. Les
congrégations locales de femmes, sœurs de Sainte-Chrétienne, de la Providence
de Peltre, de Saint-Jean de Bassel, du Bon-Pasteur, du Sacré-Cœur de Jésus,
n'ont jamais été inquiétées. L'action
du clergé s'exerce toujours de la même façon. Eu ce qui concerne
l'enseignement, elle se fait sentir davantage, l'école ayant un caractère
confessionnel. On a vu,
dans le chapitre consacré à la Lorraine annexée, qu'un congrès eucharistique s'était
tenu à Metz, en juillet 1907, sous la présidence du cardinal-légat Vanutelli
et qu'en 1913 les catholiques allemands avaient choisi la ville de Metz comme
lieu de leur congrès annuel. En
dépit du maintien, en Alsace-Lorraine, du Concordat de 1801, des conflits ont
éclaté entre l'Etat et l'Église. Celle-ci eut à subir en Lorraine le
contre-coup du Kulturkampf ; nous avons déjà parlé des expulsions de
congrégations religieuses. En outre, l'autorité allemande supprima, à Metz,
la société des jeunes ouvriers, souleva des difficultés à propos des écoles
primaires libres, du petit séminaire et des collèges ecclésiastiques. Une loi
d'Empire contraignit au service militaire les séminaristes. M. de Mœller
suscita également des ennuis à Mgr Dupont des Loges, à l'occasion des
fabriques, des prédicateurs étrangers, des prédications et des processions.
Le président de la Lorraine supprima le mandement de Mgr Dupont des Loges
pour le carême de 1875. Toutefois, à partir du moment où M. de Manteuffel
devint Statthalter, la situation se modifia, et les tracasseries cessèrent.
Le gouvernement témoigna même une certaine bienveillance aux membres du
clergé, dont il augmenta les traitements. Il aurait voulu faire d'eux des
instruments de germanisation, mais de ce côté il rencontra une très vive
résistance. Les prêtres catholiques, à l'origine, n'éprouvaient aucune
bienveillance à l'égard d'un gouvernement protestant, et ces dispositions
défavorables ne firent que s'accentuer au moment du Kulturkampf. Plus tard,
il est vrai, ces sentiments hostiles se modifièrent petit à petit, sous la
triple influence d'un évêque allemand (Mgr Benzler), des avantages accordés par le
gouvernement au clergé catholique, et de la politique combiste. Il y eut
encore pourtant quelques conflits entre l'Eglise et l'État. Mgr Benzler
s'attira même les censures du gouvernement, une première fois pour avoir
Voulu empêcher l'inhumation d'un protestant dans un cimetière, plus tard pour
avoir invité les instituteurs catholiques lorrains à ne pas entrer dans le
deutscher Lehrerverein ; mais ce n'étaient là en somme que des querelles sans
importance. 2° Les Eglises protestantes. L'Église israélite.
Une des
conséquences de l'annexion fut d'amener dans la Lorraine un assez grand
nombre d'Allemands appartenant à la confession d'Augsbourg. En 1914 on
comptait plus de 60.000 protestants dans le pays. Metz possédait un
consistoire pour les réformés, Sarreguemines un autre consistoire pour les
luthériens. Quelques églises luthériennes de la Lorraine dépendaient du
consistoire de Saar-Union. On trouvait également, surtout dans
l'arrondissement de Sarrebourg, quelques anabaptistes. Comme
des Juifs allemands étaient venus résider en Lorraine, la communauté
israélite s'élevait en 1914 à 7.000 personnes ; il y avait à Metz un
consistoire israélite. 3° Les mœurs.
La
décadence morale est peut-être moins sensible dans la Lorraine annexée que
dans la Lorraine française, au moins dans les cantons agricoles, où
l'influence du clergé s'exerce d'une façon plus effective. N'oublions pas
d'autre part que les Allemands ont cherché à propager en Lorraine leurs
habitudes d'espionnage et de délation. RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE DE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914). De 1812
à 1914, il ne s'est pas produit de transformations aussi profondes que
pendant l'époque précédente ; nombreuses ont été cependant, au cours de cette
période, les convulsions politiques, les guerres, les invasions et les
annexions. Dans l'espace d'un siècle il n'y a pas eu moins de sept
changements de gouvernement, dont trois en deux ans. Révolutions faites par
le peuple de Paris, coup d'Etat exécuté par le chef du pouvoir exécutif,
abdication imposée à un souverain par l'étranger, tels sont les spectacles
auxquels nous assistons de 1812 à 1870. Nos ancêtres lorrains, qui n'avaient
bien souvent pas souhaité ces événements, n'en acceptèrent pas moins les
nouveaux régimes que d'autres avaient institués. S'ils ont vu tomber sans
regrets la Restauration et la deuxième République, ils ont accueilli avec une
faveur marquée le retour de l'île d'Elbe en 1815 et le coup d'État du 2
décembre 185i.Il faudra les désastres de 1870 pour détacher définitivement
les Lorrains de la famille Bonaparte. Après avoir envoyé des républicains
siéger à l'assemblée constituante de 1848, ils portèrent à la présidence de
la République Louis-Napoléon Bonaparte, en attendant qu'ils approuvassent le
2 décembre et la restauration de l'Empire. Après le 4 septembre, la majorité
des électeurs lorrains se prononça pour la République ; la famille d'Orléans,
qui représentait la monarchie libérale, conserva pourtant chez nous des
partisans fidèles. La région lorraine n'a fourni des hommes d'État de premier
plan qu'à deux des régimes qui se sont succédé en France depuis 1814, la
Restauration et surtout la troisième République. Beaucoup
plus graves et beaucoup plus grosses de conséquences pour la région lorraine
que les révolutions et que les coups d'État, ont été les guerres du premier
et du second Empire. Envahi à trois reprises, notre pays n'a pas eu seulement
à souffrir des maux qu'amène toujours une occupation étrangère, il a été par
deux fois, mais surtout en 1871, amputé d'une partie de son territoire, cédé
soit à la Prusse, soit à l'Allemagne. La question lorraine s'est trouvée
rouverte au XIXe siècle, alors qu'en France tout au moins on la croyait
définitivement résolue. L'annexion à l'Allemagne de l'Alsace et d'un tiers de
la Lorraine a eu pour notre pays, pour la France et pour l'Europe des
conséquences désastreuses ; c'est elle qui a rendu nécessaire le régime dit
de la paix armée, et c'est elle également qui a provoqué en partie la guerre
de 1914. Cette annexion, faite contre la volonté des Lorrains et des
Alsaciens, créait en effet dans l'Europe un malaise, d'où une guerre devait
tôt ou tard nécessairement sortir. Les
institutions de la France n'ont pas cessé de se transformer, durant le XIXe
siècle, dans un sens démocratique : droit de suffrage accordé à tous les
citoyens, droit d'association, liberté delà presse ont été successivement
accordés ou conquis. Si les membres des assemblées municipales et
départementales sont nommés à l'élection comme ceux des assemblées
politiques, le régime de centralisation institué par Napoléon Ier subsiste
encore aujourd'hui dans ses grandes lignes, malgré les tentatives faites en Lorraine
et ailleurs pour doter de pouvoirs plus étendus les assemblées locales, et
pour grouper en régions les départements. Affranchir la province de la
tutelle du pouvoir central et lui permettre de contrebalancer de façon plus
efficace l'omnipotence de Paris, tel est le double but que poursuivent, sans
se décourager, les partisans de la décentralisation et du régionalisme. Séparés
malgré eux de la France, les habitants de la Lorraine annexée ont, de 1871 à
1890, protesté contre la violence qui leur avait été faite. Le régime
d'exception et les vexations auxquelles ils étaient soumis de la part de
l'Allemagne n'étaient pas de nature à les réconcilier avec la domination
germanique. Si, petit à petit, les manifestations protestataires devinrent, à
partir de 1890, moins nombreuses et moins vives, il ne fallait voir là que de
la lassitude, de la résignation, non un ralliement sincère à l'Allemagne. L'agriculture
n'a pas accompli dans la région lorraine autant de progrès que dans d'autres
parties de la France. Les paysans s'y sont montrés défiants à l'égard des
innovations, qu'il s'agît d'instruments agricoles, de semences ou d'engrais
chimiques. Cependant les écoles d'agriculture n'ont jamais manqué à nos
départements. La viticulture a particulièrement souffert dans notre pays ;
les intempéries, les maladies cryptogamiques, enfin l'exode des paysans vers
les villes ou vers les localités industrielles ont fait à nos vignes un tort
irréparable. L'agriculture proprement dite, que la concurrence étrangère
avait mise dans une situation très critique durant le dernier quart du XIXe
siècle, s'est relevée petit à petit, grâce aux' tarifs protecteurs de 1892.
Seulement, de plus en plus, elle souffre du manque de main-d'œuvre. Tandis
que l'agriculture, sous ses différentes formes, constituait, jusqu'au milieu
du XIXe siècle, l'occupation principale des habitants de la région lorraine,
on constate déjà, sous le second Empire, le développement de l'industrie,
plus spécialement de l'industrie métallurgique. Ce mouvement va s'accentuer à
partir de 1871, l'annexion à l'Empire germanique de l'Alsace et d'une partie
de la Lorraine ayant amené dans les départements lorrains restés français un
grand nombre d'industriels originaires des territoires devenus allemands.
L'industrie cotonnière, celle des chapeaux de paille et surtout l'industrie
métallurgique ont pris un prodigieux essor. L'application du procédé de
déphosphoration Thomas-Gilchrist à nos minerais et la découverte de riches gisements
sidérurgiques aux environs de Briey, ont activé les progrès de la
métallurgie. Le département de Meurthe-et-Moselle est devenu le pays du fer,
tandis que la partie orientale des Vosges se couvrait de filatures et de
tissages. Différentes industries chimiques et des industries d'art, verreries
ou fabriques de meubles, prennent également naissance dans la région
lorraine. Notre pays a pu fournir des capitaux et des ingénieurs aux usines
et aux fabriques nouvelles, mais c'est à l'étranger, en particulier à
l'Italie, que ces établissements ont dû demander en grande partie la
main-d'œuvre dont ils avaient besoin. Les conflits, qui ont éclaté à
plusieurs reprises entre patrons et ouvriers, n'ont pas en général présenté
autant de gravité que ceux d'autres régions de la France. Les
progrès de nos industries et de nos transactions commerciales ont été
favorisés par le développement du réseau ferré, par la création de canaux.
Ajoutons que d'importantes maisons de banque ont apporté aux industries du
pays un concours précieux. Quelques-uns des produits de nos établissements
industriels ont trouvé des acheteurs dans toute la France et dans beaucoup de
pays étrangers. Dans la
Lorraine annexée les denrées agricoles se sont en général bien vendues,
assurant l'aisance aux cultivateurs. Les industries et surtout la métallurgie
ont atteint un grand développement et acquis une prospérité qui profit
taitplus.il est vrai, aux Allemands, devenus propriétaires de nombreuses
usines, qu'aux habitants du pays. Nous
avons vu, en étudiant les périodes précédentes, que la région lorraine était
une des plus avancées de la France, en ce qui concerne la diffusion de
l'instruction primaire. Les départements lorrains restèrent parmi ceux qui
comptaient le moins d'illettrés, jusqu'au jour où l'obligation de
l'instruction primaire eut mis à peu près sur le même pied tous les
départements français. Au lycée de Nancy vint s'ajouter, sous le second
Empire, celui de Bar-le-Duc. Longtemps dépourvue d'établissements d'enseignement
supérieur, la région lorraine fut successivement dotée en 1854, en 1864 et en
1872, de Facultés, qui en 1896 constituèrent une Université. Des écoles
primaires et des collèges libres ont été créés dans la région lorraine au
cours du XIXe siècle, surtout depuis 1850. Après
1871,1a partie de la Lorraine que le traité de Francfort avait annexée à
l'Allemagne a vu ses collèges et ses écoles primaires organisés sur le modèle
des établissements allemands similaires. Sous le
second Empire, le français avait fait de sérieux progrès dans les cantons de
langue allemande de la Meurthe. L'annexion à l'Allemagne d'une partie des
départements de la Moselle et de la Meurthe a non seulement arrêté la
diffusion de notre langue, mais elle a fait gagner à l'allemand du terrain
aux dépens du français et des patois tudesques. La
littérature et les arts ont évolué à plusieurs reprises en France, dans le
cours du XIXe siècle. Le romantisme n'a que faiblement touché la Lorraine,
dont le génie propre avait peu d'affinités avec ce mouvement littéraire.
Pourtant le plus grand des romantiques, Victor Hugo, était d'origine
lorraine. Quelque différents que soient les uns des autres les hommes de
lettres lorrains, ils ont en général des tendances réalistes, mais ce
réalisme n'a rien de brutal ni de grossier. L'école symboliste n'a trouvé en
Lorraine que peu d'adeptes. Durant la seconde moitié du XIXe siècle et au
début du XXe, notre pays a produit des écrivains de talent, comme jamais
auparavant il n'en avait eu. Des Lorrains se sont illustrés à la même époque
dans les sciences, surtout dans les sciences mathématiques. En art, comme en
littérature, les Lorrains se sont en général montrés rebelles au romantisme.
Quelques-uns des peintres lorrains du xix" siècle se sont fait un nom et
ont exercé une influence considérable. L'art industriel a trouvé également un
rénovateur qui, dans la verrerie et dans l'ameublement, a fait preuve d'une
puissante originalité. Il
s'est produit en Lorraine, durant le deuxième quart du XIXe siècle, une
intéressante renaissance religieuse. Des ordres nouveaux de femmes, voués à
l'enseignement ou au soin des malades, ont été créés dans les diocèses
lorrains, surtout avant 1870. A deux reprises, les membres des congrégations
religieuses ont dû se disperser- et chercher un refuge à l'étranger. La
séparation des Eglises et de l'Etat a troublé, elle aussi, notre pays, bien
qu'on soit arrivé, sans trop de peine, à trouver les fonds nécessaires à
l'entretien du clergé. Les communautés protestantes et israélites se sont
développées à partir de 1871, bon nombre d'Alsaciens appartenant à ces
confessions étant venus s'établir, après l'annexion, dans les départements
lorrains restés français. De son
côté la Lorraine annexée a souffert du Kulturkampf. Par la suite la paix
s'est faite entre l'Eglise et l'État, et le clergé lorrain, à la condition de
ne pas témoigner de sympathies à la France, a pu, sans être gêné, s'acquitter
de sa mission à l'église et même à l'école. Enfin, de nombreux immigrés sont
venus grossir les communautés protestante et juive delà Lorraine annexée. Sous l'action de causes multiples, que nous avons indiquées plus haut, le niveau moral des individus s'est abaissé. De plus en plus, on en prend à son aise avec les devoirs familiaux ou professionnels. Gagner beaucoup d'argent, le plus vite possible et par n'importe quels moyens, telle est la principale préoccupation d'un trop grand nombre de gens. Si la dernière guerre a vu se produire en Lorraine d'admirables actes d'héroïsme, de dévouement et d'abnégation, elle a fourni à de mauvais Français l'occasion d'étaler leur égoïsme ou leur cupidité, de se montrer uniquement soucieux, soit de préserver leur vie, soit d'exploiter sans pudeur l'État ou leurs concitoyens. |