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Les
événements de 1870-71 ont eu, pour la vie économique de la région lorraine,
une si grande importance que nous croyons nécessaire de diviser cette étude
en deux sections, dont la première se rapporte à la période qui a précédé le
traité de Francfort, tandis que la seconde concerne la période postérieure. I. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DE 1812 À 1870.
1° LA VIE MATÉRIELLE. - MALADIES, MISÈRE, ASSISTANCE PUBLIQUE.
Laissant
de côté ce qui a trait à l'alimentation, à l'habitation, à l'habillement, aux
distractions, toutes choses qui n'appellent guère d'observations
particulières, nous nous contenterons de parler des maladies et de
l'assistance publique. Durant
cette période, le choléra a visité à plusieurs reprises notre pays ; c'est en
1832 et en 1866 que cette terrible épidémie a fait le plus de victimes.
Durant l'année 1866 2.884 personnes sont mortes du choléra dans le seul,
département de la Moselle. Malgré
la facilité plus grande des communications et la possibilité pour les
céréales d'être transportées d'une partie de la France dans une autre, notre
pays a encore connu des famines ; les années 1816, 1817, 1846 et 1847 ont été
très dures pour les pauvres gens. De plus
en plus, on s'est ingénié à soulager les misères, de quelque nature qu'elles
fussent : les bureaux de bienfaisance et les sociétés de
Saint-Vincent-de-Paul viennent en aide aux indigents ; des hospices, créés
soit par les municipalités, soit par des particuliers ou par des
congrégations religieuses, recueillent les vieillards, les infirmes, les
enfants orphelins ou abandonnés. L'asile régional d'aliénés de Maréville près
de Nancy est réorganisé en 1842. L'abbé Gridel fonde à Nancy l'institut des
jeunes aveugles, M. Piroux celui des sourds-muets (1828). De nouveaux hôpitaux sont
créés à l'aide de fonds qu'ont fournis l'État, les départements, les communes
ou les particuliers ; les anciens hôpitaux reçoivent des améliorations
dictées par le souci de l'hygiène et du bien-être. 2° LA VIE ÉCONOMIQUE.
A. — L'agriculture.
Importance de la
population agricole. — Régime de la propriété. — Cultures. Arbres fruitiers
et vignes. — Prairies. Élevage. — Forêts. Chasse. Pèche. — Situation des
propriétaires, des fermiers, des domestiques et des manouvriers. — Progrès de
l'agriculture. Enseignement agricole.
Les
paysans constituent toujours l'élément le plus important de la population des
quatre départements lorrains, bien que, sous le second Empire, l'industrie
commence à lui enlever des travailleurs, surtout dans la Moselle. Les
moyennes et les petites propriétés, qui sont toujours les plus nombreuses,
ont souvent le désavantage d'être morcelées en une infinité de petites
parcelles. Si quelques propriétaires font valoir eux-mêmes leurs terres, la
plupart d'entre eux résident à la ville et confient leurs domaines à des
fermiers. Les
céréales continuent d'occuper la plus grande place dans les terres
labourables ; pourtant, grâce aux conseils et à l'exemple de Mathieu de
Dombasle, les plantes textiles, lin et chanvre, prennent de l'importance. Il
en est de même des graines oléagineuses, colza et navette. La culture du
houblon se développe également dans les arrondissements de Lunéville et de
Château-Salins, ainsi que dans le canton de Rambervillers. Les cultivateurs
du plateau lorrain restent fidèles au système de l'assolement triennal. Il
n'y a que sur les domaines vastes et d'un seul tenant que Ton peut
s'affranchir de cette coutume, et recourir à un meilleur mode de culture.
Dans la montagne vosgienne la rotation des cultures s'effectue sur un plus
grand nombre d'années. Pour amender les terres, on recourt au plâtre, à la
chaux et, dans les Vosges, aux cendres de bois. C'est à peu près
exclusivement avec du fumier que l'on engraisse les terres ; il n'est assez
abondant que dans la montagne, dont les habitants élèvent beaucoup de bovins
; on en manque dans le reste de la Lorraine, où le bétail pèche par la
quantité et par la qualité. L'outillage agricole s'améliore petit à petit :
la charrue qu'avait inventée Mathieu de Dombasle et d'autres instruments
perfectionnés se substituent lentement à ceux qui étaient autrefois en usage
dans le pays. On
plante des arbres fruitiers et de la vigne. Celle-ci prend possession de
terrains nouvellement défrichés ou enlevés à d'autres cultures ;
malheureusement, quelques-uns de ces terrains sont peu propres à la culture
de la vigne, et d'autre part on remplace les plants de petite race ou pineau
par ceux de grosse race ou gamay. Les
prairies naturelles, particulièrement dans la montagne vosgienne, sont
l'objet de soins assidus et intelligents ; des rigoles d'irrigation
permettent de leur fournir l'eau dont elles ont besoin. Les prairies
artificielles se développent de plus en plus ; le trèfle, la luzerne et le
sainfoin viennent s'ajouter au foin pour l'alimentation des chevaux et du
bétail. La race
des chevaux lorrains tend à disparaître ; on n'a pas réussi à l'améliorer par
des croisements. En ce qui concerne le gros bétail, il est généralement plus
beau dans la montagne vosgienne que sur le plateau lorrain. On procède
également à des croisements avec des reproducteurs venus de la Hollande, de
la Franche-Comté, de la Suisse et même de la Bretagne. Le nombre des moutons
continue de diminuer ; des efforts sont faits pour améliorer la racé ovine du
pays, dont la laine était assez grossière. En 1821 le gouvernement avait
établi à Rorthé (commune de Sionne, Vosges) une bergerie, qui fut ensuite
transférée à Lahayevaux (commune de Harchéchamp, même département), puis supprimée. Pour les
croisements, on s'adressa d'abord à la race mérinos, qui donne une laine
fine, plus tard à la race anglaise de Dishley, afin d'avoir des bêtes propres
à la boucherie. Les porcs, dont la viande entre pour une grande part dans l'alimentation
des paysans, sont toujours très nombreux. Quant aux chèvres, elles ont une
tendance à diminuer ; comme auparavant, c'est dans les Vosges qu'on en trouve
le plus. Les
forêts domaniales, très nombreuses dans les quatre départements lorrains,
sont l'objet de soins éclairés, depuis que la création à Nancy, en 1824,
d'une école forestière dote cet important service d'un personnel instruit.
Des défrichements, opérés surtout au détriment des forêts particulières,
diminuent, mais légèrement, la surface boisée de la région. A cette époque le
gibier abonde encore dans les bois et dans la plaine, et les cours d'eau sont
très poissonneux. Avant
comme après 1860, sous le régime de la protection, comme sous celui des
traités de commerce, les produits agricoles se vendent bien, n'ayant pas à
redouter la concurrence des produits similaires étrangers. Il en résulte que
les propriétaires peuvent louer leurs terres un bon prix, ou s'en défaire à
des conditions avantageuses. Les fermiers, tout en payant exactement leurs
canons, sont en mesure de faire des économies. Par contre, la situation des
domestiques de culture et des manouvriers reste assez précaire. Il faut
bien le reconnaître, l'agriculture n'a, durant cette période, accompli que
des progrès assez lents, et cela pour les raisons déjà signalées : esprit de
routine chez les paysans, défaut de capitaux, méthodes de culture arriérées,
insuffisance du bétail et par conséquent du fumier. Pourtant la Lorraine
avait eu la bonne fortune de donner naissance à un éminent agronome, Mathieu
de Dombasle, qui chercha, par ses conseils et par son exemple, à faire entrer
l'agriculture lorraine dans la voie du progrès. C'est à Mathieu de Dombasle
et à M. Antoine Bertier que l'on doit la création de l'enseignement agricole.
M. de Dombasle, qui avait affermé pour vingt ans le domaine de Roville,
appartenant à M. Bertier, créa, de concert avec le propriétaire, un institut
agricole, où 400 élèves reçurent un enseignement théorique et pratique. Il y
a lieu de regretter que la Lorraine n'ait fourni à l'institut agricole de
Roville qu'un petit nombre d'élèves. On doit à Mathieu de Dombasle un nouveau
modèle de charrue ; par ses Annales agricoles de Roville, il s'efforça de
répandre des idées nouvelles et plus justes en ce qui concerne les méthodes
de culture, les semences, les engrais et l'outillage agricole. En 1839, avant
que l'institut de Roville eût été fermé, un neveu de M. Bertier, M. A. Turck,
agriculteur intelligent et instruit, avait établi dans sa propriété de
Sainte-Geneviève (commune de Dommartemont, Meurthe) un institut agricole, qui forma, lui aussi, de
bons élèves. Un peu plus tard, une ferme-école fut établie en 1840, dans les
Vosges, à Lahayevaux, où elle remplaça la bergerie royale. Mentionnons enfin
la création, en 1867, à Nancy, de la Station agronomique de l'Est, par les
soins de M. Grandeau, professeur à la Faculté des sciences de cette ville. B.— L'industrie.
Industries
extractives. — Industries métallurgiques. — Verreries et faïenceries. —
Industries du vêtement. — Papeteries. Industries diverses. — Industries
alimentaires. — Organisation du travail. Situation des patrons et des
ouvriers. — Progrès de l'industrie. Enseignement industriel.
L'industrie
fait des progrès très lents durant la première moitié du XIXe siècle, plus
rapides depuis 1850, favorisée qu'elle est par la construction du canal de la
Marne au Rhin et des premières lignes du réseau ferré de l'Est. On
continue d'extraire de la pierre à bâtir des carrières d'Euville et de
Savonnières-en-Perthois (Meuse), de Jaumont (Moselle), du granit et du grès dans les Vosges, du sel dans
les vallées de la Seille, du Sanon et de la Meurthe. Si la saline de Château-Salins
fut fermée en 1826, celle de Moyenvic en 183i, de nouvelles concessions pour
l'exploitation du sel furent accordées plus tard dans le département de la
Meurthe, à Rosières (1845), à Saint-Nicolas (1855), à Art-sur-Meurthe et à Sommerviller (1858), enfin à Dombasle (1864). Les
tentatives faites pour trouver près de Forbach le prolongement du bassin
houiller de Sarrebrück aboutissent sous le second Empire. L'extraction
commence à Petite-Rosselle en 1856. La production du minerai de fer diminue
dans la Meuse et dans les Vosges ; elle finit même par cesser dans ce dernier
département. On la voit au contraire se développer dans la Moselle et naître
dans la Meurthe, où se constate, sous le règne de Louis-Philippe, l'existence
de bancs ferrugineux importants aux environs de Nancy. Durant cette période,
des concessions furent accordées dans la Meurthe à Champigneulles (1848), à Chavigny (1856), à Frouard et à Marbache (1858), à Bouxières-aux-Dames (1869), à Boudonville et à Maxéville (1864), dans la Moselle à Warnimont (1857), à Mont-Saint-Martin (1864), à Saulnes (1867), à Pulventeux (1867) et à Moulaine
(1869). En 1869 la Meurthe produisait
430.000 tonnes de minerai de fer et la Moselle 1.760.000. Petit à
petit les usines métallurgiques substituent la houille au bois, qui n'est
plus employé dans aucune des forges de la région à la fin delà période que
nous étudions. La décadence que l'on constate dans l'industrie métallurgique
delà Meuse et des Vosges s'explique tant par la réduction ou par la
disparition du minerai, que par la difficulté d'amener de la houille dans ces
départements. Les fers obtenus au bois ne peuvent plus, en raison de leur
prix élevé, soutenir la concurrence de ceux qui ont été produits à l'aide de
la houille ou du coke. Citons, parmi les établissements nés pendant cette
période, une fabrique de quincaillerie créée à Blâmont (Meurthe) en 1836, une forge à Commercy
en 1823, une fonderie de fonte d'art à Tusey, près de Vaucouleurs, en 1835.
Sous le second Empire, les de Wendel les puissants métallurgistes de Hayange
et de Moyeuvre, construisirent des forges à Styring, aux portes de Forbach,
près du bassin houiller de la Sarre. En 1835, la Moselle était classée le 5e
des départements français pour la production métallurgique, la Meuse le 10e,
les Vosges le 12e, la Meurthe le 63e. En 1870, la Meurthe, la Meuse et les
Vosges occupaient un rang très différent de celui qui leur était assigné
trente-cinq ans plus tôt. Les
industries du verre et de la faïence prospèrent ; ce sont toujours à peu près
les mêmes établissements que précédemment. La manufacture de Baccarat devient
une cristallerie en 1816 ; celle de Cirey, créée en 1806, s'unit en 1868 à Saint-Gobain.
Une mention particulière doit être accordée à la fabrique messine de vitraux
d'art, pour laquelle travaillait peintre Maréchal. Le
premier tissage mécanique de toiles de chanvre fut créé à Gérardmer en 1833.
Le tissage Salmon de Nancy date de 1844- Les industries de la broderie et de
la dentelle furent prospères en Lorraine, sous le second Empire, dans les
départements de la Meurthe et des Vosges. Nancy possédait, en 1863, 195
fabricants de broderies et 62 dessinateurs en broderie ; les Vosges auraient
compté en 1855 30.000 brodeuses ou dentellières. C'est Mirecourt qui reste
toujours le principal centre de fabrication de la dentelle. L'industrie
cotonnière se développe dans les arrondissements d'Épinal, de Remiremont et
de Saint-Dié. Filatures et tissages, souvent créés avec des capitaux venus
d'Alsace ou de Suisse, sont les auxiliaires de l'industrie cotonnière
alsacienne. On remarquera qu'il naît plus de tissages que de filatures ; une
partie des filés employés dans les tissages vosgiens vient de l'Alsace. Les
cours d'eau des Vosges fournissent la force motrice à la plupart de ces
établissements. Jusqu'en 1845 on n'utilisait que les chutes d'eau d'une
hauteur moyenne de 45 à 70 mètres ; puis on remonta, dans les vallées,
jusqu'à une altitude de 700 mètres. C'est toujours dans la Moselle que
l'industrie des lainages est le plus développée. On travaille pour l'armée à
Pierrepont, à Varize, à Moutiers. Mercy-le-Bas, Pierrepont,
Montigny-sur-Chiers possèdent d'autres manufactures de drap. La fabrication
des corsets sans coutures, inaugurée à Bar-le-Duc par un Suisse, M. Werly,
prospéra vers le milieu du siècle. Parmi les nombreuses manufactures de
flanelle, citons la maison Francin, créée à Metz en 1866. Le nombre des
fabriques de chapeaux diminue à Metz. Une fabrique de peluche avait été
fondée à Metz en 1829 ; nous en trouvons d'autres à Sarreguemines et à
Puttelange dans la Moselle. On fait des chapeaux de paille à Nancy, où la
maison Coanet est créée en 1819. Metz possédait avant la guerre six fabriques
de chaussures, dont les plus importantes étaient les maisons Herbin et
Legris. Les
papeteries sont surtout une industrie vosgienne, mais on en trouve également
dans la Meuse, à Jeand'heurs et dans la Moselle à Mainbottel, commune de Mercy-le-Bas. La
lutherie reste concentrée à Mirecourt. MM. Adt ont
créé à Forbach, sous le second Empire, une fabrique de cartons laqués. Nos
départements possèdent toujours de nombreux moulins, dont les plus importants
sont ceux de Nancy et de Metz. Grâce au développement de la culture de la
pomme déterre, les Vosges tiennent le premier rang parmi tous les
départements français pour la fabrication de la fécule. La Lorraine a
toujours de très nombreuses brasseries ; M. Tourtel
créa celle de Tantonville en 1839, M. Galland celle de Maxéville, près de
Nancy, dans les dernières années du second Empire. En
général, jusqu'à la fin de cette période, les fabriques et les usines
appartiennent à un patron ; il y a quelques sociétés en commandite et
quelques sociétés par actions, surtout dans l'industrie métallurgique. De
1812 à 1870, les patrons ont connu des périodes de prospérité et des crises,
qui n'ont d'ailleurs pas toujours coïncidé pour les différentes industries.
Les révolutions de 1830 et de 1848 ont provoqué un arrêt et un chômage. La
guerre de sécession aux Etats-Unis a fait naître une crise dans l'industrie
cotonnière, en diminuant et même en supprimant l'arrivée des cotons
d'Amérique. Mais, d'une façon générale, l'industrie prospéra jusqu'en 1860,
grâce au régime protectionniste. Les traités de commerce, conclus depuis 1860
par le gouvernement impérial, furent mal accueillis par la plupart des
industriels, surtout par les métallurgistes, qui eurent désormais à lutter
contre la concurrence des produits anglais. Les
ouvriers se trouvèrent dans une situation précaire tant qu'ils n'eurent
aucuns moyens légaux de défendre leurs intérêts. Certains patrons abusèrent
de leurs avantages pour imposer aux ouvriers qu'ils employaient des journées
de treize et de quatorze heures, tout en ne leur payant que de maigres
salaires. En 1848 le gouvernement provisoire fixe à 12 heures la durée maxima
de la journée de travail et accorde le droit de suffrage aux ouvriers. En
1864 ceux-ci obtiennent le droit de se coaliser, c'est-à-dire de faire grève.
Les salaires variaient suivant les industries et suivant les établissements.
Quelques chefs d'industrie avaient créé, en faveur de leurs ouvriers, des
œuvres d'assistance et même des caisses de retraite. C'était en particulier
le cas de la cristallerie de Baccarat. En somme, la condition des ouvriers
s'améliore, bien qu'avec lenteur. Les
différentes industries font, surtout à l'époque du second Empire, de réels
progrès. Partout la houille a remplacé le bois, on utilise de plus en plus
les chutes d'eau. L'outillage et les procédés de fabrication reçoivent aussi
des perfectionnements. Quant à l'enseignement industriel, il fait ses débuts
en 1844 à Nancy, avec l'école professionnelle de l'Est, créée par un
particulier, M. Loritz. C. — Le commerce.
Voies de
communication. — Banques. Traités de commerce. Exportation. — Situation des
commerçants.
Le
commerce a pu se développer, grâce à la création de nouvelles voies de
communication. Le canal de la Marne au Rhin, dont la construction avait été
décidée sous la Restauration, ne fut terminé qu'en 1853 ; il traversait la
région lorraine d'ouest en est, desservait les villes de Bar-le-Duc, de
Ligny, de Toul, de Nancy et de Sarrebourg. Ce canal fut complété, sous le
second Empire, à la demande des industriels de la Lorraine et de l'Alsace,
par le canal des houillères, construit de 1808 à 1868, qui s'embranchait sur
le précédent près de Sarrebourg et qui venait se terminer en Prusse à Sarrebrück.
On entreprend enfin la canalisation de la Moselle à partir de Frouard. Les
voies ferrées, dont la Lorraine fut dotée vers le milieu du XIXe siècle,
devaient rencontrer dans notre pays un adversaire, qui n'était autre qu'un
notaire de Nancy, le lotharingiste Noël ; il
écrivit une brochure intitulée : Les chemins de fer seront ruineux pour la
France et spécialement pour les villes qu'ils traverseront. On passa
outre à cette protestation, comme à toutes celles du même genre. La région
lorraine se trouvait comprise dans le réseau de la compagnie de l'Est. La
ligne Paris-Nancy, l'une des plus importantes, était terminée en 1850, de
même que celle qui réunissait Paris à Metz par Frouard ; le tronçon
Nancy-Strasbourg ne fut achevé qu'en 1852. Sous le second Empire d'autres
lignes furent construites, en particulier celles de Metz à Luxembourg et de
Nancy à Epinal. Quelques
banques, d'ailleurs de médiocre importance, se fondent à Nancy et à Metz.
Dans la première de ces villes citons la banque Husson, plus tard
Jambois-Husson, la banque Lévy-Bing, etc. Les traités de commerce conclus, de
1860 à 1870, par le gouvernement impérial avec l'Angleterre, la Belgique et
d'autres pays étrangers, firent baisser les prix de certains articles
manufacturés, ce qui, naturellement, mécontenta quelques industriels
lorrains. La
plupart des produits agricoles ou industriels de la région se vendent dans le
pays même ou en France ; très peu passent la frontière pour aller s'offrir
aux acheteurs étrangers ; l'exportation des vins de la Lorraine et du Barrois
cesse à peu près complètement sous la Restauration. Les
gros négociants et les magasins vastes et bien éclairés ne se rencontrent
qu'en petit nombre, même dans les grandes villes. Le
commerce ne fait en somme que peu de progrès durant cette période ; il a
quelque peine à sortir des voies où jusqu'alors il avait marché. D. — L'action de l'État.
Entretien
d'un haras, organisation des comices agricoles, fixation du maximum de la
journée de travail et octroi du droit de grève aux ouvriers, développement
des voies de communication, politique protectionniste jusqu'en 1860, et à
partir de cette date, conclusion de traités de commerce, qui ont permis à
certains articles manufacturés anglais devenir faire concurrence aux produits
de nos fabriques, voilà, en quelques mots, comment s'est manifestée l'action
de l'Etat dans le domaine économique. II. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DE 1871 A 1914.
PREMIÈRE SECTION. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DANS LA
LORRAINE FRANÇAISE.
1° LA VIE MATÉRIELLE. - LES DISTRACTIONS. - LES ÉPIDÉMIES. - L'ASSISTANCE
PUBLIQUE.
Nous
constatons de nouveaux progrès, plus lents dans les campagnes, plus rapides
dans les villes, en ce qui concerne l'alimentation, l'habillement et le
logement ; la consommation de la viande s'accroît, ainsi que celle du vin ;
les gens s'habillent plus confortablement et avec plus d'élégance. On doit
toutefois regretter l'abandon, par les femmes des campagnes, de l'ancien
costume du pays, auquel elles préfèrent les modes de Paris. Les maisons de
rapport construites à cette époque sont peu solides et mal aménagées. De plus
en plus la houille remplace le bois pour le chauffage des appartements. Tandis
que les théâtres de province périclitent sous l'action de causes multiples,
qu'il n'y a pas lieu d'énumérer ici, l'on constate le développement et la
prospérité des cafés-concerts et des cinémas. La
Lorraine a beaucoup souffert en 1889-1890 d'une épidémie de grippe, appelée
influenza, qui a fait dans la population de très nombreuses victimes. Les
pouvoirs publics et la charité privée ont fait de nouveaux efforts pour venir
en aide aux enfants abandonnés, aux indigents et aux malades pauvres. A.
Nancy, l'ancien hôpital Saint-Charles a été remplacé par un nouvel hôpital
civil, beaucoup plus vaste, beaucoup mieux aménagé, et qui fut construit avec
l'argent légué par M. de la Salle. L'ancien hospice Saint-Julien a été
transporté dans une autre partie de la ville, et, sous sa nouvelle forme, il
présente les meilleures conditions de salubrité et d'hygiène. Plusieurs
villes ont été dotées d'hôpitaux ou d'hospices, grâce à la générosité de
personnes bienfaisantes. 2° LA VIE ÉCONOMIQUE.
A. — L'agriculture.
Diminution de la
population agricole. — Régime de la propriété. — Cultures. Arbres fruitiers
et vignes. — Prairies. Elevage. — Forêts. Chasse et pêche. — Situation des
propriétaires, des fermiers, des domestiques et des manouvriers. — Progrès de
l'agriculture. Enseignement agricole.
Depuis
1871, l'industrie a fait à l'agriculture une redoutable concurrence dans la
Meurthe-et-Moselle et dans les Vosges ; seule la Meuse a gardé son caractère
de pays surtout agricole. La
population des campagnes n'a pas seulement diminué dans les régions
industrielles, où les usines ont enlevé à la terre de nombreux ouvriers,
attirés par l'appât d'un travail plus régulier et d'un salaire plus élevé ;
la Meuse et les arrondissements de Mirecourt et de Neufchâteau présentent le
même phénomène, quoique l'industrie n'y soit pas très développée. Une autre
cause entre ici enjeu, l'affaiblissement de la natalité. Ce sont
toujours la petite et la moyenne propriété qui prédominent. On constate que,
dans la Meurthe-et-Moselle et les Vosges, la petite propriété a fait des
progrès aux dépens de la grande et de la très petite. Au contraire elle
diminue dans la Meuse. Les
différentes propriétés dans le département de Meurthe-et-Moselle se
classaient ainsi en 1882 :
Le
rendement moyen à l'hectare est devenu plus élevé pour les céréales ; cette
amélioration est due à l'utilisation, devenue plus fréquente, d'engrais
chimiques, phosphates et superphosphates. L'emploi des machines agricoles
s'est également développé. Le système de l'assolement triennal est resté en
vigueur, sauf dans les grands domaines d'un seul tenant, où l'agriculteur est
plus libre de ses mouvements. La culture des graines oléagineuses, du lin et
du chanvre a diminué par suite delà concurrence des produits similaires
étrangers. On trouve encore des houblonnières dans l'arrondissement de
Lunéville et dans le canton de Rambervillers. Des trois départements
lorrains, la Meurthe-et-Moselle est le seul où le gouvernement autorise la
culture en grand du tabac. Durant
cette période on a planté bon nombre de mirabelliers et de pommiers à cidre
pour remplacer les vignes, qui disparaissaient petit à petit du sol de la
Lorraine. La décadence de notre vignoble est due aux intempéries, de plus en
plus fréquentes depuis 1904, ainsi qu'à de trop nombreuses maladies,
inconnues autrefois ; si le phylloxéra n'a fait que peu de ravages en
Lorraine, le mildiou, à partir de 1885, a été un adversaire contre lequel il
a fallu engager une lutte incessante et coûteuse. D'autres maladies,
l'oïdium, le blackrot, la cochyllis ont également
nui à nos vignes. Découragés par une série de mauvaises récoltes, les
vignerons sont allés travailler dans des usines, à moins qu'ils n'aient
remplacé la vigne par d'autres cultures. Voici
les chiffres qui indiquent la décadence de noire vignoble :
Les
rendements moyens à l'hectare ont également baissé :
S'il y
avait eu, jusqu'au début du XXe siècle, quelques vendanges fructueuses sous
le double rapport de la quantité et delà qualité, par exemple en 1874, 1878,
1884, 1893, 1896 et 1904, les années mauvaises se succédèrent ensuite, et
seule l'année 1911, particulièrement sèche, a donné des résultats
satisfaisants. Les
prairies artificielles se sont développées durant cette période et les
prairies naturelles ont été, d'une façon générale, mieux aménagées. Sauf
pour la race bovine, le nombre des animaux de ferme élevés dans les trois
départements lorrains est allé en décroissant. Nous avions déjà constaté la
diminution des moutons en étudiant le mouvement agricole de 1812 à 1870. De
nouveaux efforts ont été faits, depuis 1871, en vue d'améliorer les
différentes races d'animaux de ferme. Pour la race chevaline on s'est adressé
à des étalons ardennais, pour la race bovine à des taureaux hollandais,
montbéliardais ou suisses. Toutefois il reste encore à faire, de ce côté,
bien des progrès. L'amélioration des chevaux et des bovins serait plus
satisfaisante, si ces animaux étaient mieux nourris et si, d'autre part, on
ne les obligeait à fournir trop tôt un travail au-dessus de leurs forces. La
superficie des espaces boisés s'est accrue dans nos trois départements, comme
le prouve le tableau suivant :
Ces
progrès s'expliquent par les reboisements qu'ont opérés l'Etat, des
particuliers ou des sociétés comme celle des Amis des arbres. Toutefois les
forêts des Vosges ont eu à souffrir, à différentes reprises, soit de cyclones
qui ont ravagé certains cantons, soit de maladies qui frappaient les sapins
et les épicéas. Le
gibier des plaines et des forêts a beaucoup diminué par suite du braconnage,
qui n'est pas suffisamment réprimé. Des pétards de dynamite, lancés dans les
rivières, ou l'afflux d'eaux contaminées, provenant de certaines usines, ont
détruit d'énormes quantités de poissons. Une maladie, qu'il a été impossible
d'enrayer, a fait périr les écrevisses de la Meuse. Des sociétés de pêcheurs
à la ligne se sont d'ailleurs employées, avec un louable zèle, à repeupler les
cours d'eau de la région. L'agriculture,
très prospère sous le second Empire et au début de la troisième République, a
connu plus tard, sous l'influence de la concurrence étrangère, des jours
difficiles. Les produits agricoles de la Russie ou de l'Amérique
provoquèrent, en raison de leurs prix peu élevés, la baisse des produits
français et causèrent un grave préjudice à nos cultivateurs. Ceux-ci
réclamèrent et obtinrent des droits protecteurs, insérés dans les tarifs
douaniers de 1892. Il y eut alors un relèvement du prix de vente des
céréales. La mévente des produits agricoles avait entraîné la baisse des
fermages et celle de la valeur des terres ; tandis que, de 1871 à 1880,
l'hectare de terres labourables se louait encore en Meurthe-et-Moselle à peu
près 49 fr. 20 en moyenne, de 1881 à 1885, ce prix était tombé à 36 fr. 80,
en 18S7 à 25 fr. 70. Beaucoup de fermiers payaient irrégulièrement, ou même
ne payaient pas du tout leurs canons. Depuis 1892, la situation s'est
améliorée pour les propriétaires et pour les fermiers, mais pas autant qu'on
aurait pu le désirer, parce que la diminution du nombre des ouvriers
agricoles a fait hausser leurs salaires. En 1882, un garçon de ferme recevait
400 francs de gages par an, une servante 200 francs ; un journalier, nourri
par le cultivateur qu'il employait, avait 1 fr. 50 par jour, non nourri 2fr. 50.
Les salaires étaient respectivement de 1 franc et de 1 fr. 75 pour les
femmes. Depuis lors, les salaires des travailleurs de la terre n'ont pas
cessé de s'élever. D'une
façon générale, l'agriculture a, durant cette période, accompli de réels
progrès, en ce qui concerne les engrais chimiques, les machines, les outils,
les semences et les procédés de culture. Pour arriver à des résultats encore
meilleurs, il faudra faire disparaître le morcellement excessif des domaines
ruraux, rendre obligatoire par une loi le remembrement, qui n'a encore été
opéré que dans un petit nombre de communes. Les syndicats agricoles, dont le
nombre s'est accru, ont rendu de grands services pour les achats de semences,
d'engrais et de machines. L'Union des syndicats agricoles lorrains, fondée en
1901, a été réorganisée en 1905. Mentionnons encore les caisses régionales de
crédit agricole, les mutuelles-bétail et les mutuelles-incendies fondées dans
la région lorraine. Le
développement de l'enseignement agricole a contribué aux progrès de
l'agriculture. En Meurthe-et-Moselle, nous pouvons citer l'école pratique
d'agriculture Mathieu de Dombasle, créée à Tomblaine, près de Nancy, en 1879.
Plus récemment, la Faculté des sciences de Nancy a créé, sous la direction de
M. Gain, un institut agricole. Un ancien député, M. Millon, avait fondé en
1874 à Merchines, commune de Lisle-en-Barrois (Meuse), une école d'agriculture, qui
fut supprimée en 1897. Mais le conseil général de la Meuse a créé en 1883, à
Ménil-la-Horgne, une école primaire d'agriculture, grâce à un legs de 400.000
francs que lui avait fait M. Descontes, ancien
maire de la commune. Dans les Vosges, la ferme-école créée à Lahayevaux, en
184g. fut transférée en 1879 au Beaufroy, près de Mirecourt, où elle existe
encore aujourd'hui. Une école pratique d'agriculture et de laiterie, dite
école Claude des Vosges, du nom de son fondateur, s'est ouverte en 1885 à
Saulxures-sur-Moselotte. Citons enfin la Société centrale d'agriculture, qui
complète les institutions agricoles de nos départements lorrains. B. — L'Industrie.
Développement de
l'industrie. — Industries extractives. — Industries métallurgiques. —
Verreries et faïenceries. — Industries du bâtiment. — Industries du vêtement
—Papeteries et imprimeries. —Industries chimiques. — Industries diverses. —
Industries alimentaires. — Importance de l'industrie lorraine. — L'exposition
de 1909. — Rapports des patrons et des ouvriers. — Situation des industriels,
des employés et des ouvriers. — Résultats du développement de l'industrie
lorraine. — Enseignement industriel.
Depuis
1871, l'industrie a pris, dans les départements de la Meurthe-et-Moselle et
des Vosges, un essor merveilleux, qui est en grande partie la conséquence du
traité de Francfort ; un certain nombre de métallurgistes et de fabricants de
chapeaux de paille de la Moselle, de filateurs et de tisseurs du Haut-Rhin,
qui ne voulaient pas devenir Allemands, ont quitté leur pays pour venir
s'établir, les uns dans la Meurthe-et-Moselle, les autres dans les Vosges. Us
apportaient leur intelligence, leur expérience, leurs capitaux, et ils
amenaient avec eux quelques-uns de leurs contremaîtres et de leurs ouvriers.
L'arrivée de ces nouveaux venus devait d'ailleurs être un stimulant pour les
industriels établis dans le pays avant 1870. La découverte d'un procédé de déphosphoration
du minerai de fer et celle d'un important gisement de ce minerai dans
l'arrondissement de Briey ont activé les progrès de l'industrie métallurgique
; celle-ci a été également favorisée par le développement du réseau ferré et
des voies navigables. Il faut
à l'industrie des capitaux, de la main-d'œuvre et des ingénieurs. Les
différentes industries de notre région ont trouvé dans le pays la plupart des
capitaux dont elles avaient besoin, et cela grâce aux banques régionales,
Banque d'Alsace et de Lorraine, Société nancéienne, Banque Renauld, Banque
nancéienne, etc. L'industrie cotonnière des Vosges a trouvé sur place la
main-d'œuvre nécessaire. Moins favorisées, l'industrie minière et l'industrie
métallurgique de Meurthe-et-Moselle ont dû, surtout dans l'arrondissement de
Briey, faire appel aux étrangers. La Lorraine annexée, l'Alsace, le
Luxembourg, la Belgique, l'Allemagne et surtout l'Italie ont fourni à l'une
et à l'autre d'importants contingents de travailleurs ; c'est ainsi qu'au 1er
juillet 1913 on trouvait, dans le seul arrondissement de Briey, 76.000
étrangers, dont 46.700 Italiens, 12.000 Belges, 4.000 Luxembourgeois, 2.500
Alsaciens-Lorrains et 6.500 Allemands. Enfin les instituts chimique et
électro-technique, ainsi que l'école de brasserie, ont fourni à nos
industries bon nombre d'ingénieurs. L'exploitation
des carrières est actuellement entre les mains de quelques grandes sociétés :
la société Civet, Pommier et C'e, pour les carrières de pierres de taille de
la Meuse ; la société des granits des Vosges et la société de Saulxures-sur-Moselotte,
ainsi que la société des granits d'Abainville clans la Meuse, la société H.
Ramu et Cie, devenue en 1906 la société anonyme des carrières de trapp et de
granit, sont parmi les plus importantes. L'extraction
du sel s'est également beaucoup développée. 17 concessions nouvelles ont été
accordées par l'État depuis 1871 ; la plus récente, celle de Tonnoy, date de
1901. 17 ou 18 compagnies possèdent les concessions actuellement exploitées ;
toutes les salines, sauf celle de Tonnoy, se sont groupées pour la vente de
leurs produits, qui est assurée par le comptoir de vente des sels de l'Est.
En 1913, la production du sel en Meurthe-et-Moselle aurait été de 179.600.000
tonnes pour le sel raffiné et de 116.000.000 de tonnes pour le sel gemme. Il y
avait lieu de supposer que le bassin houiller de Sarrebrück se continuait non
seulement dans la Lorraine annexée, niais jusque dans la partie restée
française de la province. Les 19 sondages opérés de 1904 à 1907 firent
constater, à une assez grande profondeur, des filons de bouille, en général
assez minces, près de Pont-à-Mousson et dans plusieurs communes du canton de
Nomeny, Eply, Atton, Abaucourt. L'Etat n'a pas encore accordé l'autorisation
nécessaire à l'exploitation de ce bassin houiller. Aux
gisements sidérurgiques des bassins de Longwy et de Nancy vinrent s'ajouter,
vers 1880, ceux de Briey, formés de bancs de minette, minerai phosphoreux,
dont rien n'avait jusqu'alors fait soupçonner l'existence. C'était justement
l'époque où le procédé de déphosphoration des minerais, découvert par Thomas
et Gilchrist, allait permettre d'utiliser les richesses sidérurgiques de la
Meurthe-et-Moselle. Depuis 1871, le gouvernement a accordé les concessions de
mines suivantes : dans le bassin de Nancy, celles de Maron et du Val de Fer (1874-1875), de Faulx (1883), de Pompey (1884) ; dans le bassin de Longwy,
celles de Micheville (1874), de Hussigny (1874), de Godbrange (1878), de Crusne (1886), d'Errouville (1895) ; dans le bassin de Briey, celles de Jœuf (1875), d'Auboué, d'Homécourt et de
Moutiers (1884), de Valleroy (1886), de Joudreville-la-Mourière et
de Pienne (1899).
Le bassin de Briey se prolonge dans le département de la Meuse, où deux
concessions ont été accordées, à Amermont et à Baroncourt. Une
partie de notre minerai de fer est transformée en fonte ou en acier dans le
département de Meurthe-et-Moselle ; le reste est transporté soit dans le nord
et dans le centre de la France, soit en Belgique et en Allemagne. La
production du minerai de fer, qui était, en 1873, dans le département de
Meurthe-et-Moselle, de 975.000 tonnes, était montée en 1909 à 10.673.000 et
en 1910 à 19.813.000, valant 92.619.000 fr. Les anciens gisements de la
Meuse, qui en 1871 produisaient encore 80.000 tonnes, ne donnaient plus rien
vingt ans après. L'industrie
métallurgique s'est naturellement beaucoup développée, surtout depuis la mise
en valeur du bassin de Briey en 1890. Quelques-unes des sociétés
métallurgiques de Meurthe-et-Moselle possèdent dans la région des concessions
minières, des hauts-fourneaux, des forges ou des aciéries. Ce sont, dans le
bassin de Nancy, les aciéries de Pompey qui se trouvaient, avant la guerre de
1870, à Ars-sur-Moselle, les hauts fourneaux et fonderies de Pont-à-Mousson,
qui ont la spécialité des tuyaux de fonte. Dans le bassin de Longwy, nous
trouvons les hauts fourneaux et les forges de Jœuf, qui appartiennent aux de
Wendel, les aciéries de Micheville, les aciéries de Longwy, la société
métallurgique d'Auberive-Villerupt. D'autres sociétés n'ont dans la région
que des concessions de mines et des hauts fourneaux[1] ; c'est ailleurs que sont les
usines où elles transforment la fonte. Ainsi, dans le bassin de Nancy, les
hauts fourneaux de Neuves-Maisons appartiennent à la société des forges de Châtillon-Commentry-Neuves-Maisons,
ceux de Jarville à la société des forges et aciéries du nord et de l'est,
ceux de Maxéville à une société fondée par des maîtres de forges de la Meuse
et de la Haute-Marne, enfin ceux de Frouard à la société de Montataire. Dans
le bassin de Longwy, nous trouvons la société Marc Raty et Cie à Saulnes, la
société de Saintignon et Cie à Longwy et à la Sauvage. Dans le bassin de Briey,
les hauts fourneaux d'Homécourt dépendent de la compagnie des forges et
aciéries d'Homécourt. Enfin, il y a, dans le département de
Meurthe-et-Moselle, des établissements métallurgiques qui n'ont ni
concessions de mines, ni hauts fourneaux. Ce sont à Nancy la grande
chaudronnerie lorraine, la société anonyme des anciens établissements Louis
Perbal à Dombasle sur-Meurthe, la société lorraine des anciens établissements
Dietrich à Lunéville, la société Gouvy et Cie à Dieulouard, la Compagnie
générale électrique à Nancy, les établissements Fabius-Henrion à Pagny-sur-Moselle.
Dans la Meuse, outre la fonderie de Tusey, près de Vaucouleurs, la société
des forges et aciéries de Commercy, les établissements de
Cousances-aux-Forges, citons la manufacture française d'outils de
Tronville-en-Barrois. Le département des Vosges possède à Golbey, près
d'Épinal, les établissements Singrün, à Saint-Dié les usines Bayer frères et
la société des établissements Gantois, ainsi que les toiles métalliques et
tréfileries A. Delouter et Cie. La
production des hauts fourneaux de Meurthe-et-Moselle, qui n'atteignait en
1873 que 275.000 tonnes de fonte et 285 d'acier, était montée en 1909, pour
la fonte, à 2.428.000 tonnes et pour l'acier à 1.439.000, en 1913 pour la
fonte à 3.588.000 et pour l'acier à 2.289.000 tonnes. Les établissements du
bassin de Longwy ont constitué en 1876 le comptoir métallurgique de Longwy,
qui leur a rendu l'es plus grands services, en assurant la vente de leurs
produits. Les
verreries dont nous avons déjà fait mention ont continué de fonctionner. Vallérysthal et Portieux appartiennent depuis 1871 à la même société. L'art du verre a été rénové par un Nancéien, Emile Galle ; ses œuvres, aux formes originales,
offrent une riche décoration, dont les motifs sont empruntés en général à la flore du pays lorrain. MM. Daum frères, qui avaient fondé à Nancy, après la guerre de 1870-1871, une importante
verrerie, ont fini par suivre l'exemple que Galle leur avait donné. Maréchal et M. Champigneulles avaient
transporté de Metz à Bar-Le-Duc leur fabrique de vitraux artistiques, qui a
été fermée avant la grande guerre. Aux anciennes faïenceries de Lunéville, de
Pexonne, de Longwy, de Bellevue, près de Toul, sont venues s'ajouter les
fabriques de faïences et de poteries vernissées de Raon-l’Etape, la société
anonyme des produits céramiques de Rambervillers. Les frères Mougin, de
Nancy, fabriquent des poteries artistiques. Mentionnons encore la tuilerie de
Jeandelaincourt et la société anonyme des carrelages de Foug. On
fabrique à Xeuilley de la chaux hydraulique, à Pagny-sur-Meuse du ciment. A côté
d'innombrables scieries, que font marcher des chutes d'eau, il existe
quelques scieries à vapeur, en particulier la maison Frientz
frères, à Saint-Dié. La
tonnellerie est représentée à Nancy par la société française des
établissements de tonnellerie mécanique Frühinsholz,
qui a envoyé à l'exposition de 1900 un foudre de
433.500 litres. Ce sont encore la société anonyme de tonnellerie lorraine à
Jarville et la grande tonnellerie mécanique de l'Est à Charmes. Emile
Gallé a rénové le meuble comme le verre ; c'est à la nature lorraine qu'il a
emprunté ses motifs d'ornement. Les frères Majorelle de Nancy et d'autres
fabricants de meubles se sont, à la suite de Galle, engagés dans la voie de
l'art moderne. Vallin, un Nancéien, lui aussi, a trouvé pour le meuble des
formes nouvelles. A Ligny, dans la Meuse, se trouve la grande manufacture
d'ameublement de l'Est. Deux communes vosgiennes, Liffol-le-Grand et Saint-Ouen-lès-Parey,
fabriquent des meubles. La
vannerie a ses principaux centres dans l'arrondissement de Lunéville en
Meurthe-et-Moselle, à Ligny et à Vaux-lès-Palameix dans la Meuse. La
fabrication des toiles de lin reste concentrée dans la montagne vosgienne.
Aux tissages mécaniques Garnier-Thiébaut sont venues s'ajouter la société la Jamagne à Gérardmer, la société anonyme des
établissements Colson à Julienrupt et d'autres
maisons au Tholy, à Lépange
et à Saulcy. L'industrie cotonnière s'est beaucoup développée dans les Vosges
; depuis 1871 il s'est créé sur le plateau lorrain de nombreux établissements
; les principales maisons, anciennes ou modernes, sont celles de Géliot et
fils à Plainfaing et à Fraize, la société Vincent, Pounier
et Cie à Senones, la société française des cotons à coudre à Celles-sur-Plaine,
la maison Aucel-Seilz à Grange, la maison Febvrel
frères à Jarménil ; la société cotonnière des Vosges à Rupt et à Remiremont,
à Vincey la société cotonnière de l'Est, les établissements de Cornimont et
de Saulxures, enfin la société cotonnière de Mirecourt. En
1872, les filateurs et les tisseurs des Vosges ont créé à Thaon la société
anonyme de blanchisserie et de teinturerie. Mentionnons encore à Epinal la
société d'impression des Vosges et de Normandie, qui fabrique des tissus
imprimés. Au début de 1914, le département des Vosges comptait 65.000 métiers
et 3.000.000 de broches. Dans la Meurthe-et-Moselle on trouve à Nancy les
établissements des fils d'Emmanuel Lang, à Saint-Nicolas la société anonyme
de filatures et tissages, à Val et Châtillon la société cotonnière lorraine,
à Lunéville la filature de l'Est, etc., etc. Le
syndicat cotonnier de l'Est n'est pas un comptoir de vente. L'industrie
delà draperie n'a pas reçu les mêmes développements que celle des cotonnades.
L'arrondissement de Briey possède encore des fabriques de drap pour l'armée.
A Laneuveville-les-Raon la maison Amos fabrique des chaussons fourrés. On
trouve à Archettes la maison Jean Althofer, à Golbey une manufacture de
draps. L'industrie
de la broderie a retrouvé quelque prospérité au cours de ces dernières années
; on estimait qu'en 1909 il y avait dans la région lorraine de 35.000 à 40.000
brodeuses, dont la plupart travaillaient à domicile. Les brodeuses sur tulle
sont nombreuses dans l'arrondissement de Lunéville. Mirecourt est resté le
grand centre de la fabrication de la dentelle. L'industrie
barrisienne des corsets sans coutures est tombée en décadence. Nancy
possède quelques manufactures de pèlerines, de vêtements de chasse et de
vêtements ordinaires. Nancy
et Lunéville ont des fabriques de chapeaux de paille, en particulier des
succursales de la maison fondée autrefois par les de Langenhagen
à Saar-Union. La
plupart des petites tanneries ont disparu ; le plus important établissement
de la région lorraine est la maison Luc de Nancy. Le
nombre des manufactures de chaussures s'est beaucoup accru depuis 1871 ; on
n'en comptait pas moins de 26 à Nancy en 1913. C'est
toujours dans les Vosges que l'on trouve les papeteries les plus nombreuses
et les plus importantes. Quelques établissements nouveaux se sont créés
depuis 1871 ; celui des Chatelles, près de Raon-l'Étape,
celui du Kertoff près de Gérardmer. Arches possède
encore, à côté d'installations modernes, des cuves où l'on fait du-papier
avec des chiffons ; partout ailleurs, ceux-ci ont été remplacés par de la
pâte de bois. La société anonyme des établissements Adt, de Pont-à-Mousson,
fabrique des articles en carton laqué. Nancy
possède quelques imprimeries importantes : d'abord la maison Berger-Levrault,
qui s'est transportée de Strasbourg à Nancy après la guerre de 1870 ; ce sont
encore les Imprimeries réunies et l'Imprimerie des arts graphiques modernes. La
maison Pellerin d'Épinal fabrique toujours des images ; M. Bergeret avait
créé à Nancy une imprimerie, qui a produit, en quantités énormes, des cartes
postales illustrées. Elle s'est fondue plus tard dans les Imprimeries
réunies. Le
département de Meurthe-et-Moselle possède trois fabriques de carbonate de
soude, dont la plus importante, celle de Dombasle-sur-Meurthe, a été créée en
1872 par M. Solvay ; la société Marcheville, Daguin et Cie est propriétaire
de la soudière de la Madeleine, commune de Laneuveville-devant-Nancy. Une
troisième soudière appartient à la société Chauny, Saint-Gobain, Cirey. La
production delà soude, qui n'était en 1876 quede2.400 tonnes, s'est élevée en
1912a 300.000. La société anonyme de Bouxwiller, en Alsace, a créé, à
Laneuveville-devant-Nancy, une fabrique de prussiate de potasse ; à Champigneulles,
la société générale des produits chimiques de l'Est fabrique de l'extrait de
Javel et d'autres produits. Les
luthiers de Mirecourt livrent au commerce des violons, des violoncelles, des
contre basses, etc., ainsi que des étuis pour quelques-uns de ces
instruments. A
Ligny-en-Barrois la société des lunetiers et la manufacture générale d'optique
fabriquent des verres d'optique. C'est également dans cette ville que se
trouve la fabrique de compas Michaud-Quantin et Gle. L'industrie
électrique a fait, depuis le début du XXe siècle, des progrès qui
s'expliquent par les emplois de plus en plus variés de l'énergie électrique.
Celle-ci est fournie par la Compagnie lorraine d'électricité, par la société
Marcel Vilgrain et Cie, par la société des usines Jeanmaire
et Cie, par la société Énergie-Éclairage, etc. Nancy possède une manufacture
nationale de tabac, qui a commencé de fonctionner en 1871. Il
existe également dans la région lorraine deux fabriques de jouets, l'une à Champigneulles,
l'autre à Lunéville. La
plupart des petits moulins à eau ont disparu. Les plus importantes minoteries
de la région sont celles de M. Vilgrain, qui a réuni aux grands moulins de
Nancy ceux de Tomblaine, les maisons Aubry de Toul et Couten
de Verdun. La
féculerie est restée une des grandes industries vosgiennes ; dans cette
industrie se constate également la disparition de beaucoup de petits
établissements. On
fabrique de la choucroute à Nancy, ainsi que des pâtés de foie gras ; les
macarons de Nancy, les madeleines de Commercy, les confitures de groseilles
de Bar-le-Duc, les dragées de Verdun et les chanoinesses de Remiremont ont
continué, comme autrefois, d'être appréciées des gourmets. Nos brasseries
livrent à la consommation des bières à fermentation basse. Les grandes brasseries,
les seules qui subsistent, sont celles de Nancy, de Maxéville, de
Tantonville, de Champigneulles, de Vézelise et de Jamy en Meurthe-et-Moselle
; de Bar-le-Duc dans la Meuse ; de Charmes, de Vittel, de Xertigny et de Dommartin-lès-Remiremont
dans les Vosges. La production de la bière a été, dans la région lorraine, de
1.020.000 hectolitres en 1911. Il est
bon de donner ici quelques chiffres pour faire comprendre l'importance qu'a
prise l'industrie dans les trois départements lorrains : de 1908 à 1913 le
capital des sociétés par actions est monté, pour la Meurthe-et-Moselle, de
449.000.000 de francs à 682.000.000, et pour la Meuse, de 31.000 000 à 43.000.000
; par contre, il serait tombé, pour les Vosges, de 147.000.000 à 143.000.000.
Passons maintenant à la consommation de la houille :
Depuis
1884 les houilles du nord de la France et delà Belgique ont, en partie,
remplacé la houille allemande. La force motrice s'est naturellement
développée dans les mêmes proportions ; la voici exprimée en chevaux-vapeur.
Usines
et manufactures ont dû, à plusieurs reprises, renouveler leurs procédés de
fabrication et leur outillage. La ruine et la faillite ont frappé ceux des
chefs d'industries qui se sont obstinés à travailler d'après les errements du
passé. De 1871
à 1914 la grande industrie n'a cessé, dans la région lorraine, de se
développer aux dépens de la moyenne et de la petite. Celte évolution se
remarque en particulier dans la métallurgie, la tannerie, la meunerie, la
féculerie et la brasserie. Un
autre phénomène, qu'il convient de relever, est la transformation en sociétés
anonymes, d'industries, dont les unes appartenaient à un propriétaire unique,
tandis que les autres étaient auparavant des sociétés en nom collectif, ou
des sociétés en commandite. L'importance
de l'industrie de la région lorraine s'est affirmée en 1909, lors de
l'exposition régionale organisée à Nancy par les soins de la municipalité de
cette ville. Le directeur de l'exposition, le regretté Louis Laffitte,
secondé par la municipalité, par la Chambre de commerce de
Meurthe-et-Moselle, par la société industrielle de l'Est, fit des prodiges.
Celte exposition, en même temps qu'elle présentait un grand intérêt pour les
spécialistes, manifestait dans son ensemble la puissante vitalité industrielle
de la région lorraine. Les dépenses, qui s'élevèrent à 2.712.000 francs,
furent en grande partie couvertes par les recettes, qui montèrent à 2.492.000. Les
rapports entre patrons et ouvriers ont été, semble-t-il, moins tendus dans la
région lorraine que dans d'autres parties delà France. Il y a eu des grèves
provoquées par des questions de salaire, de durée des heures de travail,
d'économats, quelquefois aussi par l'emploi d'ouvriers étrangers. Elles n'ont
eu qu'exceptionnellement un réel caractère de gravité. Cela tient pour une
part à la modération naturelle des ouvriers lorrains, pour une autre, aux
efforts faits par quelques industriels, en vue d'améliorer le sort de leur
personnel. Avant que le Parlement eût voté les lois sur l'assistance et sur
les retraites, différentes sociétés ou différents industriels avaient déjà
établi des caisses de retraites, des caisses de secours, construit des cités
ouvrières, etc. Citons en particulier la blanchisserie de Thaon, la maison
Relier et Guérin de Lunéville, les établissements Solvay de Dombasle, la
société Gouvy et Cie de Dieulouard, la société des fonderies de Pont-à-Mousson,
la société des aciéries de Longwy. Toutefois, les industriels lorrains, non
plus d'ailleurs que leurs confrères du reste de la France, ne semblent pas
avoir compris que l'acquisition par les ouvriers du droit de vote, du droit
de grève, du droit d'association, devait entraîner des modifications
profondes dans les rapports entre patrons et employés, et que ceux-ci
désormais avaient le droit d'être entendus quand il s'agissait de fixer les
salaires ou la durée de la journée de travail. S'ils avaient conclu avec leur
personnel des accords relatifs à ces questions, ils auraient peut-être évité
le vote par les Chambres de lois industrielles gênantes, rigides et
d'application difficile. Il y a
eu de grosses fortunes faites ou des bénéfices considérables réalisés dans la
métallurgie, l'industrie cotonnière, la meunerie et la brasserie ; par
contre, on a vu des patrons et des sociétés péricliter ou faire faillite. La
situation des employés et des ouvriers n'a pas cessé de s'améliorer, tant au
point de vue moral qu'au point de vue matériel. Nous relevions tout à l'heure
les droits acquis par les ouvriers de 1848 à 1884. Depuis cette dernière
date, le Parlement a voté des lois sur les accidents de travail, sur les
retraites, etc. On constate également, en ce qui concerne les salaires, une
hausse qui a été toutefois en partie atténuée par l'élévation du prix de la
vie. En outre, il faut bien reconnaître que les ouvriers, dont l'éducation
économique était bien peu avancée, n'ont pas su tirer des lois sociales tout
le parti possible. La plupart sont restés en dehors des syndicats, et ceux
qui y sont entrés se sont parfois laissé mener par des agitateurs
révolutionnaires. La loi sur les retraites ouvrières n'a pas trouvé auprès
des intéressés un accueil favorable. On a
vu, par ce que nous venons de dire, quels progrès considérables a faits
l'industrie dans la région lorraine. Le développement qu'elle a pris n'a-t-il
produit que de bons résultats ? Nous ne le pensons pas. Si les usines et les
fabriques ont fourni" à l'agriculture des consommateurs pour ses
produits, elles lui ont enlevé de nombreux ouvriers. On ne peut contester
qu'elle a enrichi beaucoup de commerçants et fait
monter les recettes de la compagnie de l'Est. D'autre part, au point de vue
moral, les conséquences de l'essor industriel n'ont pas toujours été
heureuses. Dans les fabriques qui emploient des travailleurs des deux sexes,
ni les patrons ni les familles n'ont compris qu'une surveillance s'imposait. La
faculté des sciences de Nancy, nous l'avons montré, a beaucoup l'ait pour les
industries lorraines en créant divers instituts, d'où sont sortis des
ingénieurs ou des contremaîtres. Nous devons encore citer l'école nationale
industrielle et commerciale d'Épinal, l'école théorique et pratique de
filature et de tissage delà même ville, fondée en grande partie par le
syndicat cotonnier de l'Est. Enfin les écoles primaires supérieures des
départements lorrains et l'école professionnelle de l'Est, de Nancy, ont
également fourni des contremaîtres aux industries du pays. C. — Le commerce.
Voies de
communication. — Banques. — Prix des denrées. — Tarifs douaniers. Exportation.
— Grands magasins et coopératives. — Progrès du commerce. Enseignement
commercial.
Les
voies de communication se sont beaucoup développées dans la région lorraine
depuis 1871. Au canal de la Marne au Rhin, dont une partie se trouvait dans
les territoires annexés à l'Allemagne, va s'ajouter le canal de l'Est, créé
de 1874 à 1882. Cette voie navigable fait communiquer la Meuse et la Moselle
avec la Saône. L'exécution du canal de la Chiers ou du Nord-Est, qui relierait
l'arrondissement de Briey au bassin houiller du nord de la France, s'est
jusqu'alors heurtée à l'opposition intéressée des compagnies de chemins de
fer. Le réseau de l'Est, amputé, lui aussi, par le traité de Francfort, a
pris dans la Lorraine restée française une très grande extension.
Quelques-unes des lignes nouvelles n'ont dû leur création qu'à des
considérations stratégiques. D'autre part, l'autorité militaire s'est opposée
à la construction de lignes qui auraient pu faciliter l'invasion de la région
lorraine par les Allemands. Ajoutons que les communications sont devenues
plus faciles et plus rapides entre les principales villes de l'Est de la
France. En dehors du réseau de l'Est, il existe des chemins de fer à voie
étroite en Meurthe-et-Moselle (tramways suburbains), dans la Meuse (compagnie
meusienne des chemins de fer) et dans les Vosges (compagnie des tramways des Vosges). Quelques-unes
des grandes sociétés parisiennes de crédit, le Comptoir d'escompte, le Crédit
lyonnais, la Société générale, ont établi des succursales dans les
principales villes de la région lorraine. Les anciennes banques locales se
sont d'autre part développées ; il s'en est créé de
nouvelles, telles que la Banque d'Alsace-Lorraine, la Société nancéienne et
la Banque de Nancy. Ces établissements locaux ou régionaux ont, nous l'avons
déjà dit, favorisé les progrès de l'industrie lorraine, à laquelle ils ont
fourni la plupart des capitaux dont elle avait besoin. À cet égard, les
banques de la région lorraine ont bien mérité du pays. Les
prix des produits de toute nature ont subi, de 1871 à 1914, des variations
sensibles. Ceux des denrées agricoles ont, aux environs de 1890, subi une
baisse importante, due à la concurrence étrangère ; les tarifs douaniers de
1892 en ont amené le relèvement. Voici ce que coûtaient en 1913 différents
produits dans les trois départements lorrains :
La
politique protectionniste, presque prohibitionniste, inaugurée en 1892, en
provoquant des représailles, a eu sa répercussion sur l'exportation des
produits de la Lorraine. Nos éleveurs trouvaient durant les dernières années
un débouché pour leur bétail en Alsace-Lorraine et en Allemagne. L'étranger
nous achetait surtout du minerai de fer, des produits métallurgiques, des
cristaux, des verres, des cotonnades, des broderies, des dentelles, des
chapeaux de paille et des chaussures. Nous étions tributaires de différents
pays pour la houille, le coke, le coton, les machines, etc. Si l'on
tend à une spécialisation déplus en plus grande de la main-d'œuvre, en ce qui
concerne la fabrication des produits de l'industrie, pour leur vente, au
contraire, c'est la concentration que l'on constate. Le nombre des bazars
s'est accru ; les Magasins Réunis de Nancy rappellent le Louvre et le Bon
Marché. Dans l'alimentation, on constate aussi la création de sociétés qui
ont de nombreux magasins de vente ; citons la Société nancéienne
d'alimentation et les Épiciers réunis. Le mouvement coopératif ne s'était
pas, avant 1914, développé suffisamment dans la région lorraine. Le
commerce a fait, dans la région lorraine, les mêmes progrès que dans le reste
de la France. Il existe à Nancy une École supérieure de commerce, reconnue
par l'Etal en 1896. Un peu avant la guerre de 1914, l'Université a fondé un
Institut commercial. D. — L'action
de l'Etat.
Au
point de vue économique, l'Etat est intervenu par l'établissement de droits
protecteurs, par le développement des voies de communication, par la création
d'écoles. Il s'est efforcé d'autre part d'améliorer par des lois
d'assistance, par la loi sur les retraites, la situation des travailleurs.
Toutefois, quelques-unes de ces mesures n'ont pas toujours été bien comprises
par ceux au profit de qui elles avaient été établies. DEUXIÈME SECTION. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DANS LA LORRAINE
ANNEXÉE DE 1871 À 1914.
L'annexion
a profondément modifié la vie matérielle et la vie économique des pays que le
traité de Francfort avait rattachés à l'Allemagne. Celle-ci avait un autre
genre de vie, d'autres habitudes, qui se sont, dans une certaine mesure,
imposés aux Alsaciens-Lorrains. Il en est résulté, pour la population du
Reichsland, de la gêne, des souffrances et du mécontentement. 1° LA VIE MATÉRIELLE. LES DISTRACTIONS. L'ASSISTANCE PUBLIQUE.
En
matière d'alimentation et d'habillement, les habitants de la Lorraine annexée
ont dû substituer des produits allemands aux produits français, précédemment
en usage. Ce sont
surtout des acteurs allemands qui ont donné des représentations au théâtre de
Metz. Pourtant la troupe du théâtre de Nancy avait l'autorisation de jouer
une fois par semaine à Metz. L'assistance
publique a été réorganisée dans le pays d'après la législation allemande,
plus minutieuse et plus stricte que celle qui était en vigueur en France. 2° LA VIE ÉCONOMIQUE.
A. — L'agriculture.
Diminution de la
population agricole. — Régime de la propriété. — Cultures. Arbres fruitiers
et vignes. — Prairies. Elevage — Forêts, chasse et pêche. — Situation des
cultivateurs. — Progrès de l'agriculture. Enseignement agricole.
Si la
population de la Lorraine s'est beaucoup accrue de 1871 à 1914, montant
de489.000 à 655.000 habitants, les campagnes se sont dépeuplées. La
population du cercle de Boulay est tombée, en 40 ans, de 47.735 à 41.825
habitants, celle du cercle de Château-Salins de 52.800 à 45.300. Malgré
la création de quelques grands domaines par les Allemands, ce n'en est pas
moins le régime de la moyenne et delà petite propriété qui domine toujours.
Voici d'ailleurs quelques chiffres. On trouvait eu Lorraine, à la veille de
la guerre : 58.812
domaines de moins de 2 hect., formant un total de 39.008
hect. 17.551
domaines de 2 à 5 hect., formant un total de 61.692 hect. 12.808
domaines de 5 à 20 hect., formant un total de
134.674 hect. 2.904
domaines de 20 à 100 hect., formant un total de
128.128 hect. 317
domaines de plus de 100 hect., formant un total de
48.550 hect. Les
cultures sont toujours les mêmes. Quoique le système de l'assolement triennal
ait persisté, des améliorations ont pourtant été apportées dans les procédés
de culture, dans l'outillage, dans la fumure des terres. Le gouvernement
allemand a obligé les cultivateurs à construire des fosses à purin. Voici
quels étaient, pour quelques-unes des principales cultures, les rendements à
l'hectare, exprimés en quintaux, vers la fin de la période allemande : Blé : 16 q. 06 Seigle : 15 q. 09 Avoine : 14 q. 08 Orge : 16 q. 07 Pommes de terre : 157 q. Les
arbres fruitiers sont toujours une des richesses du pays. Les fraisiers et
les mirabelliers, en particulier, donnent, durant les bonnes années,
d'abondantes récoltes. En 1912, les gares de Metz et de Woippy ont expédié
1.109 tonnes de fraises, celle de Metz 47g tonnes de mirabelles. La
vigne en Lorraine a été favorisée par les droits de douane assez élevés qui
frappaient l'entrée en Allemagne des vins étrangers. Toutefois, la
viticulture lorraine a été éprouvée par les maladies cryptogamiques, et elle
a eu à souffrir également du manque de main-d'œuvre. En igi2 la superficie du
territoire planté en vignes était d'environ 5.200 hectares. Le rendement
moyen à l'hectare a varié de 100 à 3 hectolitres. En 1911 les vignes de la
Lorraine ont produit 133.369 hectolitres, estimés 6.937.434 marks. Une partie
des raisins de la Lorraine était achetée par des fabricants allemands de vin
de Champagne. Il y
avait en 1912 71.000 hectares de prairies naturelles et 38.500 de prairies
artificielles. A cet égard on constate également de sérieux progrès. Le
nombre des chevaux, des bœufs et des porcs, qui avait augmenté pendant plus
de trente années, a subi une baisse au cours des derniers temps de la
domination allemande. Les moutons ont diminué, les chèvres aussi. Le tableau
suivant donnera d'ailleurs une idée du mouvement du bétail, de 1871 à 1912 :
Dans la
Lorraine annexée, comme dans la Lorraine française, on s'est efforcé
d'améliorer les races indigènes. Pour les chevaux, on s'est adressé à des
étalons belges ou ardennais ; en ce qui concerne la race bovine, la Lorraine
occidentale a cherché des reproducteurs en Frise orientale, tandis que la
Lorraine orientale allait prendre les siens en Suisse dans le Simmenthal. Les
forêts domaniales, communales ou particulières de la Lorraine couvraient une
superficie d'environ 160.000 hectares. Il semble qu'elles aient eu à souffrir
du régime forestier allemand, différent de celui qui est en vigueur chez
nous. L'Allemagne a organisé dans les Vosges des chemins de fer à voie
étroite, pour l'exploitation des forêts. Le
gibier de terre et d'eau est bien protégé en Lorraine, comme dans toute
l'Allemagne, par la législation ; le braconnage et le bribage
sont réprimés avec une rigueur inconnue en France. Les établissements de
pisciculture de Basse-Barville, près d'Abreschwiller, de Wasperwiller, dans
la haute vallée de la Sarre, de Mouterhouse dans le pays de Bitche,
fournissent en abondance différentes espèces de poissons, mais surtout de la
truite. Quant aux étangs de la région de la Seille, ils donnent toujours de
la carpe et du brochet ; celui de Lindre est le seul que l'on continue de
mettre alternativement en eau et en culture ; les autres restent toujours
remplis d'eau. Les
produits agricoles du pays annexé n'ont pas subi la même baisse que ceux de
la Lorraine française. Aussi les propriétaires ont-ils touché régulièrement
leurs fermages ; les fermiers et les petits cultivateurs qui exploitent
eux-mêmes leurs terres sont dans l'aisance. Garçons de ferme et manouvriers
ont vu leurs salaires s'élever progressivement ; ils ont d'ailleurs bénéficié
de la législation allemande sur les accidents de travail et sur les
retraites. Il faut
le reconnaître, l'agriculture a fait en Lorraine, depuis 1871, des progrès
sérieux, progrès auxquels le gouvernement allemand n'a pas été étranger. Il
existe des écoles d'agriculture d'hiver à Metz (1903), à Château-Salins, à
Sarrebourg, à Sarreguemines et à Thionville. Une succursale de la station
d'essai de Golmar a été établie à Metz en 1907 ; enfin plus de 100 caisses
d'épargne et de prêt Raiffeissen ont été établies dans la Lorraine et ont
contribué à faciliter dans le pays les progrès de l'agriculture. Il s'est
constitué également dans la Lorraine de nombreux syndicats agricoles. B. — L'industrie.
Contre-coup de
l'annexion sur l'industrie lorraine. — Industries extractives. — Industries
métallurgiques. — Verreries et faïenceries. — Industries du bâtiment. —
Industries chimiques. — Industries du vêtement. Industries diverses. —
Industries alimentaires. — Organisation du travail. — Situation des patrons
et des ouvriers. — Progrès de l'industrie. Enseignement industriel.
Bien
que le traité de Francfort fit bénéficier les
produits de l'Allemagne, et par conséquent ceux de l'Alsace-Lorraine, du
régime de la nation la plus favorisée, les industriels lorrains se sont vu
fermer — ou peu s'en faut — le marché français, qui avant l'annexion leur
était librement ouvert. Cette situation devait s'aggraver encore, à la suite
du vote, par les Chambres françaises, des tarifs protecteurs de 1892. Force
fut aux industriels lorrains, qui ne pouvaient se contenter du marché local,
de se chercher d'autres débouchés. Ils n'en trouvaient qu'un médiocre dans
l'empire germanique. Celui-ci possédait des industries de même nature que
celles de la Lorraine ; les produits de ses usines et de ses manufactures, de
moins bonne qualité, mais moins coûteux que ceux des établissements lorrains,
suffisaient à la population allemande. Les industriels lorrains réussirent
pourtant, grâce à leur énergie patiente, à trouver des clients dans d'autres
pays européens et jusqu'en Amérique. L'annexion avait en outre amené l'exode
d'un certain nombre de patrons, d'ingénieurs, de contremaîtres et d'ouvriers,
qui avaient opté pour la nationalité française. Des Allemands et des étrangers
prirent la place des émigrés. En ce
qui concerne la métallurgie, des sociétés allemandes, luxembourgeoises ou
belges vinrent s'installer en Lorraine, à côté de quelques maîtres de forges
indigènes, demeurés dans le pays. L'Allemagne, le Luxembourg et la Belgique
fournirent également des ingénieurs et des ouvriers. L'Italie envoya de forts
contingents de travailleurs dans les mines de fer et dans les établissements
métallurgiques de la Lorraine. Par
contre, les faïenceries et les verreries lorraines restèrent la propriété de
sociétés indigènes ou françaises, qui continuèrent d'employer des ingénieurs,
des contremaîtres et des ouvriers originaires du pays. Près de
3.000 ouvriers étaient employés en 1913 à extraire soit la pierre à bâtir des
carrières de Jaumont, soit la pierre calcaire, destinée à des emplois
industriels, soit le grès rouge ou le grès bigarré dans des carrières
voisines de Phalsbourg et d'Arschwiller. Il existe actuellement huit salines,
dont quatre à Sarralbe et une dans chacune des localités suivantes : Dieuze, Chambrey,
Salées-Eaux et Château-Salins. Tandis qu'en 1872 les six salines alors
exploitées donnaient 28.037 tonnes de sel, la production montait en 1892,
pour huit salines, à 50.008 tonnes et en 1912 à 72.541 tonnes. Il existe en
Lorraine, pour l'extraction de la houille, trois grandes concessions : celles
de Petite-Rosselle à MM. de Wendel, de Kreutzwald-la-Houve à une société
indigène, de Merlebach et de l'Hôpital à la société allemande
Sarre-et-Moselle. La production de la houille a progressé de la façon
suivante : 1871-1872 :
290.206 tonnes ; 1901-1902 : 1.309.918 ; 1912-1913 :
3.538.951 ; 1913-1914 : 3.850.000. La
moitié de cette houille est consommée dans le pays même. C'est
surtout l'extraction du minerai de fer qui a pris en Lorraine une très grande
extension, à partir du moment où le procédé Thomas-Gilchrist a permis de
débarrasser la minette lorraine du phosphate qui, jusqu'alors, en rendait
l'emploi difficile. Le tableau suivant indique les progrès de l'extraction du
minerai de fer : 1871-1872 :
678.000 tonnes ; 1891-1892 : 2.571.000 ; 1901-1902 :
8.783.000 ; 1912-1913 : 21.136.000. Les
20.000.000 de tonnes extraites en 1911-1912 étaient estimées 61 millions de
marks. 10.775.000 tonnes ont été travaillées dans les usines de la Lorraine,
468.000 exportées en France. Les
établissements sidérurgiques de la Moselle, à l'exception de ceux de
l'arrondissement de Briey, devinrent allemands en 1871 ; c'était en
particulier le cas des forges de Hayange et de Moyeuvre, propriété delà
famille de Wendel. Comme nous l'avons déjà dit, de nouveaux établissements
furent créés par des Allemands, des Belges ou des Luxembourgeois. La
plupart des 54 hauts fourneaux qui fonctionnaient en 1913 dans la Lorraine
annexée étaient situés entre la Moselle et la frontière française, le long
des vallées de l'Orne et de la Fentsch ; on trouve
des hauts fourneaux à Maizières-lès-Metz — une société belge et une société
allemande —, à Hagondange — société bruxelloise des mines de Pierrevillers —,
à Algrange — société lorraine —, à Ottange — deutsch-luxemburgische
Aktiengesellschaft —, à Fontoy (Lothringer Hüttenverein
—, à Audun-le-Tiche — société des aciéries belges d'Angleur et Gelsenkirchen Bergwerke Actiongessellschaft —.
Il y a des hauts fourneaux et des aciéries à Hagondange, appartenant au grand
métallurgiste allemand Thyssen, à Knutange — Lothringer Hüttenverein —, à
Uckange — Stumm frères et Dillinger Hüttenwerke), à Bombas — Rombacher Hüttenwerke —, à
Thionville, où se trouve la Carlshütte, propriété
des frères Röchling. La famille de Wendel a conservé, après l'annexion, et
développé ses établissements métallurgiques de Moyeuvre et de Hayange, hauts
fourneaux, laminoirs, tréfileries, etc. Les
mines, les hauts fourneaux et les aciéries de la Lorraine, qui appartenaient
à des Allemands, ont été mis en 1919 sous séquestre par le gouvernement
français, puis adjugés par le tribunal de Metz à des sociétés françaises. Les
chiffres suivants donneront une idée de l'importance de ces établissements :
les mines et les usines de Hagondange (Thyssen) ont été adjugées pour 150.000.000 de francs
; celles de Rombas pour 125.000.000 : celles de Knutange pour 107.000.000 ;
celles d'Uckange pour 50.000.000 ; celles de la Gelsenkirchen B. A. G. pour
38.500.000 ; celles de la Karlshütte (frères
Rœchling) pour
33.000.000. Nous
résumons dans le tableau suivant les progrès de la production de la fonte et
de l'acier :
Voici
maintenant des chiffres pour quelques établissements particuliers : A
Rombas, en 1913, on a produit 769.000 tonnes de fonte et 5go.000 d'acier ;
les usines de Knutange et de Fontoy, appartenant au Lothringer Hüttenverein,
ont produit, en 1913, 680.000 tonnes de fonte, 594.000 d'acier brut et 603.000
d'acier laminé. Parlons
maintenant des établissements métallurgiques du reste de la Lorraine annexée.
A Bouzonville on fabrique des cylindres, de slaminoirs
; à Hombourg-l'Évêque, de la quincaillerie ; à Sarreguemines, des
coffres-forts ; à Mouterhouse, dans le pays de Bitche, des bandages pour les
roues de chemins de fer. Ces derniers établissements appartiennent toujours à
la famille de Dietrich. Il y a des fabriques de ressorts de montres près de
Sarrebourg, à Bellevue et à Maladrie. Les forges de
Styring-Wendel ont été réduites en 1877 et
définitivement fermées 20 ans plus tard. À Münzthal (Saint-Louis) on continue de faire de la cristallerie artistique
; Gœtzenbrück produit des verres de lunettes et des
verres de montres, Meisenthal des verres à boire, Trois-Fontaines, unies
depuis 1909 à une verrerie de Sarrebrück, des verres démontres, Vallerysthal,
unie depuis 1871 à Portieux, fabrique du demi-cristal. Malgré la bonne
qualité de leurs produits et le caractère artistique des cristaux de
Saint-Louis, ces établissements ont quelque peine à lutter contre la
concurrence étrangère. La verrerie de Saint-Quirin a été fermée en 1888 et
transférée à Cirey. M. Thiria a repris à Metz, pour
les vitraux d'art, les traditions de Maréchal. A Niederwiller, on continue de
fabriquer de la faïencerie commune ; à Sarreguemines, la grande maison Utzschneider, qui occupe près de 3.000 ouvriers, fabrique
des poteries ordinaires et de la faïence artistique ; elle a créé en France,
à Digoin, une succursale. On
trouve toujours dans la Lorraine en grand nombre des fours à chaux et des
fours à plâtre, cinq cimenteries, à Heming, à Hagondange, à Rombas, à
Diesdorf et à Thionville, ainsi que plusieurs tuileries, dont la plus
importante est celle de M. Couturier à Forbach. A
Dieuze on fabrique, outre du sel, de l'acide sulfhydrique, de l'acide
azotique et divers autres produits chimiques. Il existe des fabriques de
carbonate de soude à Château-Salins, à Dieuze et à Sarralbe ; ce dernier
établissement appartient aux Solvay. Lorquin
est le principal centre de l'industrie delà broderie sur blanc, qui emploie
environ 2.000 ouvrières ; il y en a de 600 à 700 qui font de la broderie sur
perles. Les unes et les autres travaillent à domicile. L'abandon du chapeau
haut de forme a porté un grave préjudice à l'industrie de la peluche de soie,
qui avait pour centres principaux Sarreguemines et Puttelange. De nombreux
ouvriers et ouvrières travaillent à domicile pour les fabriques de chapeaux
de paille de Sarralbe et de Saar-Union. Il y a
dans la haute, vallée de la Sarre, sur la Moselle et à Forbach, de nombreuses
scieries, dont les plus importantes marchent à la vapeur. La fabrique de
carton laqué des frères Adt à Forbach emploie près de 1.000 ouvriers. Les
petits moulins de la Lorraine annexée, comme ceux de la Lorraine française,
ont progressivement disparu. Il existe encore 9 établissements importants,
dont 2 à Metz, les autres à Sarreguemines, à Faulquemont, à Remilly, etc. Les
quatre fabriques de conserves créées à Metz depuis 1871, et dont la
principale est la maison Moitrier, ont vendu en
1912 pour 2 millions de marchandises. A Boulay, on continue de fabriquer des
macarons renommés. Il existe six grandes brasseries, qui produisent environ
200.000 hectolitres de bière par an, dont 70 000 pour celle de
Devant-les-Ponts. Les autres brasseries sont celles de Lauvallières,
Sablon, Fontoy, Sarrebourg et Saint-Avold. Les
industries de l'a Lorraine appartiennent en majorité à des sociétés par
actions. Toutefois, on trouve encore de grands patrons comme les de Wendel, Thyssen,
les Adt et Utzscheinder. En
général les patrons, surtout dans la métallurgie, ont réalisé d'importants
bénéfices. Les ouvriers ont vu également leurs salaires s'élever, et ils ont
bénéficié de la législation allemande, protectrice du travail. Ils sont en
Lorraine mieux payés qu'en Allemagne. Avant la guerre de 1914, un bouilleur
touchait de 5 marks 50 à 6 marks, un mineur employé dans les mines de fer 1
mark de plus. Les
différentes industries de la Lorraine ont accompli d'importants progrès
techniques depuis 1871 : L'exploitation du bassin ferrugineux s'est
développée d'une façon merveilleuse ; les établissements métallurgiques, qui
transforment le minerai en fonte ou en acier, ont reçu tous les
perfectionnements nécessaires, et l'on pourrait faire la même observation à
propos des autres manufactures ou fabriques. Il existe à Metz une école
technique d'apprentissage depuis 1907 et une école industrielle de perfectionnement
pour femmes (1889). C. — Le
commerce.
Voies de communication.
— Banques. Prix des denrées. Exportation. — Situation des commerçants Enseignement commercial.
Les
voies de communication par eau, dans la Lorraine, se sont très peu
développées. La Moselle a été canalisée entre Novéant et Metz, sur une
longueur de seize kilomètres, de 1871 à 1876. Quoique la canalisation de la
Moselle, au-dessous de Metz, ait été réclamée par les cercles industriels et
commerciaux delà Lorraine, par les chambres de commerce de Trêves et de Coblentz,
le gouvernement prussien a refusé de l'entreprendre, à l'instigation des
métallurgistes westphaliens, qui redoutaient la concurrence de leurs
confrères lorrains. Par
contre, le réseau des chemins de fer lorrains est passé, plus encore pour des
raisons stratégiques que pour des motifs d'ordre économique, de 743
kilomètres en 1871, à 1.143 en 1880 et à 1.897 en 1912. Les chemins de fer de
la Lorraine, détachés du réseau de l'Est, sont devenus la propriété de
l'Empire allemand, qui en a confié l'exploitation à une société placée sous
le contrôle de l'Etat. On
trouvait à Metz, comme établissements bancaires, le Crédit coopératif de la
Lorraine, la Metzer Bank, ainsi que des succursales de la Société générale
d'Alsace, de la Banque d'Alsace-Lorraine, de la Rheinische
Bank, de la Reichsbank et de la Banque
internationale de Luxembourg. Le prix
de certaines denrées s'est élevé depuis l'annexion, en particulier celui du
vin, tandis que beaucoup d'autres objets de consommation ont vu leurs prix
baisser d'une façon plus ou moins sensible. En
dépit de certaines clauses du traité de Francfort, le marché français a été
en grande partie fermé, depuis le 1er janvier 1873, aux produits du Reichsland.
Aussi agriculteurs et industriels lorrains ont-ils dû chercher de nouveaux
débouchés soit en Allemagne, soit au dehors. D'une façon générale les denrées
agricoles, vins, fruits, légumes, ont trouvé dans l'Empire germanique un
écoulement facile. Les industriels ont eu plus de peine à placer leurs
produits. Un
certain nombre de commerçants allemands sont venus s'installer à Metz, ainsi
que dans les principales villes de la Lorraine. Pendant les premières anuées
qui ont suivi l'annexion, beaucoup de ces commerçants, qui ne disposaient pas
de capitaux suffisants, ont fait faillite ; plus tard il en est venu
d'autres, plus sérieux, qui ont pu prospérer. Metz
possède, depuis 1904, une école commerciale de perfectionnement, à l'usage
des apprentis et des commis jusqu'à 18 ans. D. — L'action de l'Etat.
L'intervention
de l'Etat allemand a été plus active encore peut-être que celle du
gouvernement français. Par des tarifs douaniers protecteurs, par le
développement du réseau ferré, par la création d'écoles, par des lois
d'assistance, par des lois sur les retraites, par des règlements minutieux,
les pouvoirs publics ; impériaux ou régionaux, se sont appliqués, avec un
zèle et un esprit de suite dignes d'éloges, à faire avancer et prospérer
l'agriculture et l'industrie du Reichsland, dans la mesure tout au moins où
les progrès de la vie économique de l'Alsace-Lorraine ne devaient pas nuire
aux intérêts des pays allemands proprement dits. III. — LE MOUVEMENT DE LA POPULATION DE 1812 À 1914.
On
constate dans les départements lorrains les mêmes phénomènes démographiques
que dans le reste de la France. La natalité est faible chez les familles de
bourgeois ou de paysans aisés ; depuis le milieu du XIXe siècle, la
population s'accroît dans les grandes villes et dans les centres industriels,
elle diminue dans les localités purement agricoles. Le développement des
industries minières, métallurgiques et textiles, l'annexion de l'Alsace et
d'une partie de la Lorraine à l'Allemagne, le renforcement des garnisons de
l'Est, ont amené dans les trois départements lorrains restés français de
nouveaux habitants, dont les uns n'ont fait que passer dans le pays, tandis
que d'autres y ont élu domicile. Aussi la population s'est-elle
considérablement accrue dans les départements industriels de la
Meurthe-et-Moselle et des Vosges, tandis qu'elle diminuait dans la Meuse,
restée vouée à l'agriculture.
D'ailleurs,
les deux arrondissements agricoles des Vosges, ceux de Mirecourt et de Neufchâteau,
ont vu décroître le nombre de leurs habitants. La
population de plusieurs villes s'est accrue notablement en moins d'un
demi-siècle.
Le
développement rapide de plusieurs villages de l'arrondissement de Briey
rappelle celui des cités-champignons de l'Amérique du Nord. Tels Homécourt et
Jœuf, qui ont passé l'un de 284 à 7.006 habitants, le second de 236 à 9.589.
Beaucoup, parmi les ouvriers des mines ou de la métallurgie, sont des
étrangers. C'est l'Italie qui nous a fourni le contingent le plus
considérable de travailleurs. Nous avons vu, en étudiant l'histoire delà Lorraine annexée, que ce pays prêtait à des observations de même nature. L'émigration de nombreux habitants, en 1871-1872, a été compensée par l'immigration d'Allemands et d'Italiens. La population diminuait dans les districts agricoles[2], tandis qu'elle augmentait dans la région industrielle de Metz et surtout de Thionville. La croissance de quelques villages a été aussi rapide que celle de Jœuf ou d'Homécourt. Ainsi Algrange est passé de 367 habitants en 1871 à 9.476 en 1910 ; Stahlheim, une localité de création récente, qui n'avait que 93 habitants en 1895, en comptait 4.194 quinze ans plus tard. |
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