HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

CINQUIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914)

 

CHAPITRE VII. — LA VIE MATÉRIELLE, LA VIE ÉCONOMIQUE ET LE MOUVEMENT DE LA POPULATION DANS LA RÉGION LORRAINE DE 1812 À 1914.

 

 

Les événements de 1870-71 ont eu, pour la vie économique de la région lorraine, une si grande importance que nous croyons nécessaire de diviser cette étude en deux sections, dont la première se rapporte à la période qui a précédé le traité de Francfort, tandis que la seconde concerne la période postérieure.

 

I. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DE 1812 À 1870.

1° LA VIE MATÉRIELLE. - MALADIES, MISÈRE, ASSISTANCE PUBLIQUE.

 

Laissant de côté ce qui a trait à l'alimentation, à l'habitation, à l'habillement, aux distractions, toutes choses qui n'appellent guère d'observations particulières, nous nous contenterons de parler des maladies et de l'assistance publique.

Durant cette période, le choléra a visité à plusieurs reprises notre pays ; c'est en 1832 et en 1866 que cette terrible épidémie a fait le plus de victimes. Durant l'année 1866 2.884 personnes sont mortes du choléra dans le seul, département de la Moselle.

Malgré la facilité plus grande des communications et la possibilité pour les céréales d'être transportées d'une partie de la France dans une autre, notre pays a encore connu des famines ; les années 1816, 1817, 1846 et 1847 ont été très dures pour les pauvres gens.

De plus en plus, on s'est ingénié à soulager les misères, de quelque nature qu'elles fussent : les bureaux de bienfaisance et les sociétés de Saint-Vincent-de-Paul viennent en aide aux indigents ; des hospices, créés soit par les municipalités, soit par des particuliers ou par des congrégations religieuses, recueillent les vieillards, les infirmes, les enfants orphelins ou abandonnés. L'asile régional d'aliénés de Maréville près de Nancy est réorganisé en 1842. L'abbé Gridel fonde à Nancy l'institut des jeunes aveugles, M. Piroux celui des sourds-muets (1828). De nouveaux hôpitaux sont créés à l'aide de fonds qu'ont fournis l'État, les départements, les communes ou les particuliers ; les anciens hôpitaux reçoivent des améliorations dictées par le souci de l'hygiène et du bien-être.

 

2° LA VIE ÉCONOMIQUE.

A. — L'agriculture.
Importance de la population agricole. — Régime de la propriété. — Cultures. Arbres fruitiers et vignes. — Prairies. Élevage. — Forêts. Chasse. Pèche. — Situation des propriétaires, des fermiers, des domestiques et des manouvriers. — Progrès de l'agriculture. Enseignement agricole.

 

Les paysans constituent toujours l'élément le plus important de la population des quatre départements lorrains, bien que, sous le second Empire, l'industrie commence à lui enlever des travailleurs, surtout dans la Moselle.

Les moyennes et les petites propriétés, qui sont toujours les plus nombreuses, ont souvent le désavantage d'être morcelées en une infinité de petites parcelles. Si quelques propriétaires font valoir eux-mêmes leurs terres, la plupart d'entre eux résident à la ville et confient leurs domaines à des fermiers.

 

Les céréales continuent d'occuper la plus grande place dans les terres labourables ; pourtant, grâce aux conseils et à l'exemple de Mathieu de Dombasle, les plantes textiles, lin et chanvre, prennent de l'importance. Il en est de même des graines oléagineuses, colza et navette. La culture du houblon se développe également dans les arrondissements de Lunéville et de Château-Salins, ainsi que dans le canton de Rambervillers. Les cultivateurs du plateau lorrain restent fidèles au système de l'assolement triennal. Il n'y a que sur les domaines vastes et d'un seul tenant que Ton peut s'affranchir de cette coutume, et recourir à un meilleur mode de culture. Dans la montagne vosgienne la rotation des cultures s'effectue sur un plus grand nombre d'années. Pour amender les terres, on recourt au plâtre, à la chaux et, dans les Vosges, aux cendres de bois. C'est à peu près exclusivement avec du fumier que l'on engraisse les terres ; il n'est assez abondant que dans la montagne, dont les habitants élèvent beaucoup de bovins ; on en manque dans le reste de la Lorraine, où le bétail pèche par la quantité et par la qualité. L'outillage agricole s'améliore petit à petit : la charrue qu'avait inventée Mathieu de Dombasle et d'autres instruments perfectionnés se substituent lentement à ceux qui étaient autrefois en usage dans le pays.

On plante des arbres fruitiers et de la vigne. Celle-ci prend possession de terrains nouvellement défrichés ou enlevés à d'autres cultures ; malheureusement, quelques-uns de ces terrains sont peu propres à la culture de la vigne, et d'autre part on remplace les plants de petite race ou pineau par ceux de grosse race ou gamay.

Les prairies naturelles, particulièrement dans la montagne vosgienne, sont l'objet de soins assidus et intelligents ; des rigoles d'irrigation permettent de leur fournir l'eau dont elles ont besoin. Les prairies artificielles se développent de plus en plus ; le trèfle, la luzerne et le sainfoin viennent s'ajouter au foin pour l'alimentation des chevaux et du bétail.

La race des chevaux lorrains tend à disparaître ; on n'a pas réussi à l'améliorer par des croisements. En ce qui concerne le gros bétail, il est généralement plus beau dans la montagne vosgienne que sur le plateau lorrain. On procède également à des croisements avec des reproducteurs venus de la Hollande, de la Franche-Comté, de la Suisse et même de la Bretagne. Le nombre des moutons continue de diminuer ; des efforts sont faits pour améliorer la racé ovine du pays, dont la laine était assez grossière. En 1821 le gouvernement avait établi à Rorthé (commune de Sionne, Vosges) une bergerie, qui fut ensuite transférée à Lahayevaux (commune de Harchéchamp, même département), puis supprimée. Pour les croisements, on s'adressa d'abord à la race mérinos, qui donne une laine fine, plus tard à la race anglaise de Dishley, afin d'avoir des bêtes propres à la boucherie. Les porcs, dont la viande entre pour une grande part dans l'alimentation des paysans, sont toujours très nombreux. Quant aux chèvres, elles ont une tendance à diminuer ; comme auparavant, c'est dans les Vosges qu'on en trouve le plus.

 

Les forêts domaniales, très nombreuses dans les quatre départements lorrains, sont l'objet de soins éclairés, depuis que la création à Nancy, en 1824, d'une école forestière dote cet important service d'un personnel instruit. Des défrichements, opérés surtout au détriment des forêts particulières, diminuent, mais légèrement, la surface boisée de la région. A cette époque le gibier abonde encore dans les bois et dans la plaine, et les cours d'eau sont très poissonneux.

Avant comme après 1860, sous le régime de la protection, comme sous celui des traités de commerce, les produits agricoles se vendent bien, n'ayant pas à redouter la concurrence des produits similaires étrangers. Il en résulte que les propriétaires peuvent louer leurs terres un bon prix, ou s'en défaire à des conditions avantageuses. Les fermiers, tout en payant exactement leurs canons, sont en mesure de faire des économies. Par contre, la situation des domestiques de culture et des manouvriers reste assez précaire.

 

Il faut bien le reconnaître, l'agriculture n'a, durant cette période, accompli que des progrès assez lents, et cela pour les raisons déjà signalées : esprit de routine chez les paysans, défaut de capitaux, méthodes de culture arriérées, insuffisance du bétail et par conséquent du fumier. Pourtant la Lorraine avait eu la bonne fortune de donner naissance à un éminent agronome, Mathieu de Dombasle, qui chercha, par ses conseils et par son exemple, à faire entrer l'agriculture lorraine dans la voie du progrès. C'est à Mathieu de Dombasle et à M. Antoine Bertier que l'on doit la création de l'enseignement agricole. M. de Dombasle, qui avait affermé pour vingt ans le domaine de Roville, appartenant à M. Bertier, créa, de concert avec le propriétaire, un institut agricole, où 400 élèves reçurent un enseignement théorique et pratique. Il y a lieu de regretter que la Lorraine n'ait fourni à l'institut agricole de Roville qu'un petit nombre d'élèves. On doit à Mathieu de Dombasle un nouveau modèle de charrue ; par ses Annales agricoles de Roville, il s'efforça de répandre des idées nouvelles et plus justes en ce qui concerne les méthodes de culture, les semences, les engrais et l'outillage agricole. En 1839, avant que l'institut de Roville eût été fermé, un neveu de M. Bertier, M. A. Turck, agriculteur intelligent et instruit, avait établi dans sa propriété de Sainte-Geneviève (commune de Dommartemont, Meurthe) un institut agricole, qui forma, lui aussi, de bons élèves. Un peu plus tard, une ferme-école fut établie en 1840, dans les Vosges, à Lahayevaux, où elle remplaça la bergerie royale. Mentionnons enfin la création, en 1867, à Nancy, de la Station agronomique de l'Est, par les soins de M. Grandeau, professeur à la Faculté des sciences de cette ville.

 

B.— L'industrie.
Industries extractives. — Industries métallurgiques. — Verreries et faïenceries. — Industries du vêtement. — Papeteries. Industries diverses. — Industries alimentaires. — Organisation du travail. Situation des patrons et des ouvriers. — Progrès de l'industrie. Enseignement industriel.

 

L'industrie fait des progrès très lents durant la première moitié du XIXe siècle, plus rapides depuis 1850, favorisée qu'elle est par la construction du canal de la Marne au Rhin et des premières lignes du réseau ferré de l'Est.

On continue d'extraire de la pierre à bâtir des carrières d'Euville et de Savonnières-en-Perthois (Meuse), de Jaumont (Moselle), du granit et du grès dans les Vosges, du sel dans les vallées de la Seille, du Sanon et de la Meurthe. Si la saline de Château-Salins fut fermée en 1826, celle de Moyenvic en 183i, de nouvelles concessions pour l'exploitation du sel furent accordées plus tard dans le département de la Meurthe, à Rosières (1845), à Saint-Nicolas (1855), à Art-sur-Meurthe et à Sommerviller (1858), enfin à Dombasle (1864).

Les tentatives faites pour trouver près de Forbach le prolongement du bassin houiller de Sarrebrück aboutissent sous le second Empire. L'extraction commence à Petite-Rosselle en 1856. La production du minerai de fer diminue dans la Meuse et dans les Vosges ; elle finit même par cesser dans ce dernier département. On la voit au contraire se développer dans la Moselle et naître dans la Meurthe, où se constate, sous le règne de Louis-Philippe, l'existence de bancs ferrugineux importants aux environs de Nancy. Durant cette période, des concessions furent accordées dans la Meurthe à Champigneulles (1848), à Chavigny (1856), à Frouard et à Marbache (1858), à Bouxières-aux-Dames (1869), à Boudonville et à Maxéville (1864), dans la Moselle à Warnimont (1857), à Mont-Saint-Martin (1864), à Saulnes (1867), à Pulventeux (1867) et à Moulaine (1869). En 1869 la Meurthe produisait 430.000 tonnes de minerai de fer et la Moselle 1.760.000.

 

Petit à petit les usines métallurgiques substituent la houille au bois, qui n'est plus employé dans aucune des forges de la région à la fin delà période que nous étudions. La décadence que l'on constate dans l'industrie métallurgique delà Meuse et des Vosges s'explique tant par la réduction ou par la disparition du minerai, que par la difficulté d'amener de la houille dans ces départements. Les fers obtenus au bois ne peuvent plus, en raison de leur prix élevé, soutenir la concurrence de ceux qui ont été produits à l'aide de la houille ou du coke. Citons, parmi les établissements nés pendant cette période, une fabrique de quincaillerie créée à Blâmont (Meurthe) en 1836, une forge à Commercy en 1823, une fonderie de fonte d'art à Tusey, près de Vaucouleurs, en 1835. Sous le second Empire, les de Wendel les puissants métallurgistes de Hayange et de Moyeuvre, construisirent des forges à Styring, aux portes de Forbach, près du bassin houiller de la Sarre. En 1835, la Moselle était classée le 5e des départements français pour la production métallurgique, la Meuse le 10e, les Vosges le 12e, la Meurthe le 63e. En 1870, la Meurthe, la Meuse et les Vosges occupaient un rang très différent de celui qui leur était assigné trente-cinq ans plus tôt.

 

Les industries du verre et de la faïence prospèrent ; ce sont toujours à peu près les mêmes établissements que précédemment. La manufacture de Baccarat devient une cristallerie en 1816 ; celle de Cirey, créée en 1806, s'unit en 1868 à Saint-Gobain. Une mention particulière doit être accordée à la fabrique messine de vitraux d'art, pour laquelle travaillait peintre Maréchal.

 

Le premier tissage mécanique de toiles de chanvre fut créé à Gérardmer en 1833. Le tissage Salmon de Nancy date de 1844- Les industries de la broderie et de la dentelle furent prospères en Lorraine, sous le second Empire, dans les départements de la Meurthe et des Vosges. Nancy possédait, en 1863, 195 fabricants de broderies et 62 dessinateurs en broderie ; les Vosges auraient compté en 1855 30.000 brodeuses ou dentellières. C'est Mirecourt qui reste toujours le principal centre de fabrication de la dentelle. L'industrie cotonnière se développe dans les arrondissements d'Épinal, de Remiremont et de Saint-Dié. Filatures et tissages, souvent créés avec des capitaux venus d'Alsace ou de Suisse, sont les auxiliaires de l'industrie cotonnière alsacienne. On remarquera qu'il naît plus de tissages que de filatures ; une partie des filés employés dans les tissages vosgiens vient de l'Alsace. Les cours d'eau des Vosges fournissent la force motrice à la plupart de ces établissements. Jusqu'en 1845 on n'utilisait que les chutes d'eau d'une hauteur moyenne de 45 à 70 mètres ; puis on remonta, dans les vallées, jusqu'à une altitude de 700 mètres. C'est toujours dans la Moselle que l'industrie des lainages est le plus développée. On travaille pour l'armée à Pierrepont, à Varize, à Moutiers. Mercy-le-Bas, Pierrepont, Montigny-sur-Chiers possèdent d'autres manufactures de drap. La fabrication des corsets sans coutures, inaugurée à Bar-le-Duc par un Suisse, M. Werly, prospéra vers le milieu du siècle. Parmi les nombreuses manufactures de flanelle, citons la maison Francin, créée à Metz en 1866. Le nombre des fabriques de chapeaux diminue à Metz. Une fabrique de peluche avait été fondée à Metz en 1829 ; nous en trouvons d'autres à Sarreguemines et à Puttelange dans la Moselle. On fait des chapeaux de paille à Nancy, où la maison Coanet est créée en 1819. Metz possédait avant la guerre six fabriques de chaussures, dont les plus importantes étaient les maisons Herbin et Legris.

 

Les papeteries sont surtout une industrie vosgienne, mais on en trouve également dans la Meuse, à Jeand'heurs et dans la Moselle à Mainbottel, commune de Mercy-le-Bas.

La lutherie reste concentrée à Mirecourt. MM. Adt ont créé à Forbach, sous le second Empire, une fabrique de cartons laqués.

 

Nos départements possèdent toujours de nombreux moulins, dont les plus importants sont ceux de Nancy et de Metz. Grâce au développement de la culture de la pomme déterre, les Vosges tiennent le premier rang parmi tous les départements français pour la fabrication de la fécule. La Lorraine a toujours de très nombreuses brasseries ; M. Tourtel créa celle de Tantonville en 1839, M. Galland celle de Maxéville, près de Nancy, dans les dernières années du second Empire.

 

En général, jusqu'à la fin de cette période, les fabriques et les usines appartiennent à un patron ; il y a quelques sociétés en commandite et quelques sociétés par actions, surtout dans l'industrie métallurgique. De 1812 à 1870, les patrons ont connu des périodes de prospérité et des crises, qui n'ont d'ailleurs pas toujours coïncidé pour les différentes industries. Les révolutions de 1830 et de 1848 ont provoqué un arrêt et un chômage. La guerre de sécession aux Etats-Unis a fait naître une crise dans l'industrie cotonnière, en diminuant et même en supprimant l'arrivée des cotons d'Amérique. Mais, d'une façon générale, l'industrie prospéra jusqu'en 1860, grâce au régime protectionniste. Les traités de commerce, conclus depuis 1860 par le gouvernement impérial, furent mal accueillis par la plupart des industriels, surtout par les métallurgistes, qui eurent désormais à lutter contre la concurrence des produits anglais.

Les ouvriers se trouvèrent dans une situation précaire tant qu'ils n'eurent aucuns moyens légaux de défendre leurs intérêts. Certains patrons abusèrent de leurs avantages pour imposer aux ouvriers qu'ils employaient des journées de treize et de quatorze heures, tout en ne leur payant que de maigres salaires. En 1848 le gouvernement provisoire fixe à 12 heures la durée maxima de la journée de travail et accorde le droit de suffrage aux ouvriers. En 1864 ceux-ci obtiennent le droit de se coaliser, c'est-à-dire de faire grève. Les salaires variaient suivant les industries et suivant les établissements. Quelques chefs d'industrie avaient créé, en faveur de leurs ouvriers, des œuvres d'assistance et même des caisses de retraite. C'était en particulier le cas de la cristallerie de Baccarat. En somme, la condition des ouvriers s'améliore, bien qu'avec lenteur.

 

Les différentes industries font, surtout à l'époque du second Empire, de réels progrès. Partout la houille a remplacé le bois, on utilise de plus en plus les chutes d'eau. L'outillage et les procédés de fabrication reçoivent aussi des perfectionnements. Quant à l'enseignement industriel, il fait ses débuts en 1844 à Nancy, avec l'école professionnelle de l'Est, créée par un particulier, M. Loritz.

 

C. — Le commerce.
Voies de communication. — Banques. Traités de commerce. Exportation. — Situation des commerçants.

 

Le commerce a pu se développer, grâce à la création de nouvelles voies de communication. Le canal de la Marne au Rhin, dont la construction avait été décidée sous la Restauration, ne fut terminé qu'en 1853 ; il traversait la région lorraine d'ouest en est, desservait les villes de Bar-le-Duc, de Ligny, de Toul, de Nancy et de Sarrebourg. Ce canal fut complété, sous le second Empire, à la demande des industriels de la Lorraine et de l'Alsace, par le canal des houillères, construit de 1808 à 1868, qui s'embranchait sur le précédent près de Sarrebourg et qui venait se terminer en Prusse à Sarrebrück. On entreprend enfin la canalisation de la Moselle à partir de Frouard.

Les voies ferrées, dont la Lorraine fut dotée vers le milieu du XIXe siècle, devaient rencontrer dans notre pays un adversaire, qui n'était autre qu'un notaire de Nancy, le lotharingiste Noël ; il écrivit une brochure intitulée : Les chemins de fer seront ruineux pour la France et spécialement pour les villes qu'ils traverseront. On passa outre à cette protestation, comme à toutes celles du même genre. La région lorraine se trouvait comprise dans le réseau de la compagnie de l'Est. La ligne Paris-Nancy, l'une des plus importantes, était terminée en 1850, de même que celle qui réunissait Paris à Metz par Frouard ; le tronçon Nancy-Strasbourg ne fut achevé qu'en 1852. Sous le second Empire d'autres lignes furent construites, en particulier celles de Metz à Luxembourg et de Nancy à Epinal.

 

Quelques banques, d'ailleurs de médiocre importance, se fondent à Nancy et à Metz. Dans la première de ces villes citons la banque Husson, plus tard Jambois-Husson, la banque Lévy-Bing, etc. Les traités de commerce conclus, de 1860 à 1870, par le gouvernement impérial avec l'Angleterre, la Belgique et d'autres pays étrangers, firent baisser les prix de certains articles manufacturés, ce qui, naturellement, mécontenta quelques industriels lorrains.

La plupart des produits agricoles ou industriels de la région se vendent dans le pays même ou en France ; très peu passent la frontière pour aller s'offrir aux acheteurs étrangers ; l'exportation des vins de la Lorraine et du Barrois cesse à peu près complètement sous la Restauration.

 

Les gros négociants et les magasins vastes et bien éclairés ne se rencontrent qu'en petit nombre, même dans les grandes villes.

Le commerce ne fait en somme que peu de progrès durant cette période ; il a quelque peine à sortir des voies où jusqu'alors il avait marché.

 

D. — L'action de l'État.

 

Entretien d'un haras, organisation des comices agricoles, fixation du maximum de la journée de travail et octroi du droit de grève aux ouvriers, développement des voies de communication, politique protectionniste jusqu'en 1860, et à partir de cette date, conclusion de traités de commerce, qui ont permis à certains articles manufacturés anglais devenir faire concurrence aux produits de nos fabriques, voilà, en quelques mots, comment s'est manifestée l'action de l'Etat dans le domaine économique.

 

II. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DE 1871 A 1914.

PREMIÈRE SECTION. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DANS LA LORRAINE FRANÇAISE.

1° LA VIE MATÉRIELLE. - LES DISTRACTIONS. - LES ÉPIDÉMIES. - L'ASSISTANCE PUBLIQUE.

 

Nous constatons de nouveaux progrès, plus lents dans les campagnes, plus rapides dans les villes, en ce qui concerne l'alimentation, l'habillement et le logement ; la consommation de la viande s'accroît, ainsi que celle du vin ; les gens s'habillent plus confortablement et avec plus d'élégance. On doit toutefois regretter l'abandon, par les femmes des campagnes, de l'ancien costume du pays, auquel elles préfèrent les modes de Paris. Les maisons de rapport construites à cette époque sont peu solides et mal aménagées. De plus en plus la houille remplace le bois pour le chauffage des appartements.

Tandis que les théâtres de province périclitent sous l'action de causes multiples, qu'il n'y a pas lieu d'énumérer ici, l'on constate le développement et la prospérité des cafés-concerts et des cinémas.

 

La Lorraine a beaucoup souffert en 1889-1890 d'une épidémie de grippe, appelée influenza, qui a fait dans la population de très nombreuses victimes. Les pouvoirs publics et la charité privée ont fait de nouveaux efforts pour venir en aide aux enfants abandonnés, aux indigents et aux malades pauvres. A. Nancy, l'ancien hôpital Saint-Charles a été remplacé par un nouvel hôpital civil, beaucoup plus vaste, beaucoup mieux aménagé, et qui fut construit avec l'argent légué par M. de la Salle. L'ancien hospice Saint-Julien a été transporté dans une autre partie de la ville, et, sous sa nouvelle forme, il présente les meilleures conditions de salubrité et d'hygiène. Plusieurs villes ont été dotées d'hôpitaux ou d'hospices, grâce à la générosité de personnes bienfaisantes.

 

2° LA VIE ÉCONOMIQUE.

A. — L'agriculture.
Diminution de la population agricole. — Régime de la propriété. — Cultures. Arbres fruitiers et vignes. — Prairies. Elevage. — Forêts. Chasse et pêche. — Situation des propriétaires, des fermiers, des domestiques et des manouvriers. — Progrès de l'agriculture. Enseignement agricole.

 

Depuis 1871, l'industrie a fait à l'agriculture une redoutable concurrence dans la Meurthe-et-Moselle et dans les Vosges ; seule la Meuse a gardé son caractère de pays surtout agricole.

La population des campagnes n'a pas seulement diminué dans les régions industrielles, où les usines ont enlevé à la terre de nombreux ouvriers, attirés par l'appât d'un travail plus régulier et d'un salaire plus élevé ; la Meuse et les arrondissements de Mirecourt et de Neufchâteau présentent le même phénomène, quoique l'industrie n'y soit pas très développée. Une autre cause entre ici enjeu, l'affaiblissement de la natalité.

 

Ce sont toujours la petite et la moyenne propriété qui prédominent. On constate que, dans la Meurthe-et-Moselle et les Vosges, la petite propriété a fait des progrès aux dépens de la grande et de la très petite. Au contraire elle diminue dans la Meuse.

Les différentes propriétés dans le département de Meurthe-et-Moselle se classaient ainsi en 1882 :

au-dessous de 1 hectare

51%

de 1 à 9 hectares

40%

de 10 à 39 hectares

7%

au-dessus de 40 hectares

2%

Le rendement moyen à l'hectare est devenu plus élevé pour les céréales ; cette amélioration est due à l'utilisation, devenue plus fréquente, d'engrais chimiques, phosphates et superphosphates. L'emploi des machines agricoles s'est également développé. Le système de l'assolement triennal est resté en vigueur, sauf dans les grands domaines d'un seul tenant, où l'agriculteur est plus libre de ses mouvements. La culture des graines oléagineuses, du lin et du chanvre a diminué par suite delà concurrence des produits similaires étrangers. On trouve encore des houblonnières dans l'arrondissement de Lunéville et dans le canton de Rambervillers. Des trois départements lorrains, la Meurthe-et-Moselle est le seul où le gouvernement autorise la culture en grand du tabac.

Durant cette période on a planté bon nombre de mirabelliers et de pommiers à cidre pour remplacer les vignes, qui disparaissaient petit à petit du sol de la Lorraine. La décadence de notre vignoble est due aux intempéries, de plus en plus fréquentes depuis 1904, ainsi qu'à de trop nombreuses maladies, inconnues autrefois ; si le phylloxéra n'a fait que peu de ravages en Lorraine, le mildiou, à partir de 1885, a été un adversaire contre lequel il a fallu engager une lutte incessante et coûteuse. D'autres maladies, l'oïdium, le blackrot, la cochyllis ont également nui à nos vignes. Découragés par une série de mauvaises récoltes, les vignerons sont allés travailler dans des usines, à moins qu'ils n'aient remplacé la vigne par d'autres cultures.

Voici les chiffres qui indiquent la décadence de noire vignoble :

Meurthe-et-Moselle

Meuse

Vosges

hectares

1873

17.568

13.455

5.179

1913

7.054

4.120

1.382

Les rendements moyens à l'hectare ont également baissé :

Meurthe-et-Moselle

Meuse

Vosges

hectolitres

1875

74,57

41,88

60,00

1913

3,00

7,00

2,00

S'il y avait eu, jusqu'au début du XXe siècle, quelques vendanges fructueuses sous le double rapport de la quantité et delà qualité, par exemple en 1874, 1878, 1884, 1893, 1896 et 1904, les années mauvaises se succédèrent ensuite, et seule l'année 1911, particulièrement sèche, a donné des résultats satisfaisants.

 

Les prairies artificielles se sont développées durant cette période et les prairies naturelles ont été, d'une façon générale, mieux aménagées.

Sauf pour la race bovine, le nombre des animaux de ferme élevés dans les trois départements lorrains est allé en décroissant. Nous avions déjà constaté la diminution des moutons en étudiant le mouvement agricole de 1812 à 1870. De nouveaux efforts ont été faits, depuis 1871, en vue d'améliorer les différentes races d'animaux de ferme. Pour la race chevaline on s'est adressé à des étalons ardennais, pour la race bovine à des taureaux hollandais, montbéliardais ou suisses. Toutefois il reste encore à faire, de ce côté, bien des progrès. L'amélioration des chevaux et des bovins serait plus satisfaisante, si ces animaux étaient mieux nourris et si, d'autre part, on ne les obligeait à fournir trop tôt un travail au-dessus de leurs forces.

 

La superficie des espaces boisés s'est accrue dans nos trois départements, comme le prouve le tableau suivant :

Meurthe-et-Moselle

Meuse

Vosges

hectares

1873

97.263

158.771

203.386

1913

137.213

185.052

216.342

Ces progrès s'expliquent par les reboisements qu'ont opérés l'Etat, des particuliers ou des sociétés comme celle des Amis des arbres. Toutefois les forêts des Vosges ont eu à souffrir, à différentes reprises, soit de cyclones qui ont ravagé certains cantons, soit de maladies qui frappaient les sapins et les épicéas.

Le gibier des plaines et des forêts a beaucoup diminué par suite du braconnage, qui n'est pas suffisamment réprimé. Des pétards de dynamite, lancés dans les rivières, ou l'afflux d'eaux contaminées, provenant de certaines usines, ont détruit d'énormes quantités de poissons. Une maladie, qu'il a été impossible d'enrayer, a fait périr les écrevisses de la Meuse. Des sociétés de pêcheurs à la ligne se sont d'ailleurs employées, avec un louable zèle, à repeupler les cours d'eau de la région.

 

L'agriculture, très prospère sous le second Empire et au début de la troisième République, a connu plus tard, sous l'influence de la concurrence étrangère, des jours difficiles. Les produits agricoles de la Russie ou de l'Amérique provoquèrent, en raison de leurs prix peu élevés, la baisse des produits français et causèrent un grave préjudice à nos cultivateurs. Ceux-ci réclamèrent et obtinrent des droits protecteurs, insérés dans les tarifs douaniers de 1892. Il y eut alors un relèvement du prix de vente des céréales. La mévente des produits agricoles avait entraîné la baisse des fermages et celle de la valeur des terres ; tandis que, de 1871 à 1880, l'hectare de terres labourables se louait encore en Meurthe-et-Moselle à peu près 49 fr. 20 en moyenne, de 1881 à 1885, ce prix était tombé à 36 fr. 80, en 18S7 à 25 fr. 70. Beaucoup de fermiers payaient irrégulièrement, ou même ne payaient pas du tout leurs canons. Depuis 1892, la situation s'est améliorée pour les propriétaires et pour les fermiers, mais pas autant qu'on aurait pu le désirer, parce que la diminution du nombre des ouvriers agricoles a fait hausser leurs salaires. En 1882, un garçon de ferme recevait 400 francs de gages par an, une servante 200 francs ; un journalier, nourri par le cultivateur qu'il employait, avait 1 fr. 50 par jour, non nourri 2fr. 50. Les salaires étaient respectivement de 1 franc et de 1 fr. 75 pour les femmes. Depuis lors, les salaires des travailleurs de la terre n'ont pas cessé de s'élever.

 

D'une façon générale, l'agriculture a, durant cette période, accompli de réels progrès, en ce qui concerne les engrais chimiques, les machines, les outils, les semences et les procédés de culture. Pour arriver à des résultats encore meilleurs, il faudra faire disparaître le morcellement excessif des domaines ruraux, rendre obligatoire par une loi le remembrement, qui n'a encore été opéré que dans un petit nombre de communes. Les syndicats agricoles, dont le nombre s'est accru, ont rendu de grands services pour les achats de semences, d'engrais et de machines. L'Union des syndicats agricoles lorrains, fondée en 1901, a été réorganisée en 1905. Mentionnons encore les caisses régionales de crédit agricole, les mutuelles-bétail et les mutuelles-incendies fondées dans la région lorraine.

Le développement de l'enseignement agricole a contribué aux progrès de l'agriculture. En Meurthe-et-Moselle, nous pouvons citer l'école pratique d'agriculture Mathieu de Dombasle, créée à Tomblaine, près de Nancy, en 1879. Plus récemment, la Faculté des sciences de Nancy a créé, sous la direction de M. Gain, un institut agricole. Un ancien député, M. Millon, avait fondé en 1874 à Merchines, commune de Lisle-en-Barrois (Meuse), une école d'agriculture, qui fut supprimée en 1897. Mais le conseil général de la Meuse a créé en 1883, à Ménil-la-Horgne, une école primaire d'agriculture, grâce à un legs de 400.000 francs que lui avait fait M. Descontes, ancien maire de la commune. Dans les Vosges, la ferme-école créée à Lahayevaux, en 184g. fut transférée en 1879 au Beaufroy, près de Mirecourt, où elle existe encore aujourd'hui. Une école pratique d'agriculture et de laiterie, dite école Claude des Vosges, du nom de son fondateur, s'est ouverte en 1885 à Saulxures-sur-Moselotte. Citons enfin la Société centrale d'agriculture, qui complète les institutions agricoles de nos départements lorrains.

 

B. — L'Industrie.
Développement de l'industrie. — Industries extractives. — Industries métallurgiques. — Verreries et faïenceries. — Industries du bâtiment. — Industries du vêtement —Papeteries et imprimeries. —Industries chimiques. — Industries diverses. — Industries alimentaires. — Importance de l'industrie lorraine. — L'exposition de 1909. — Rapports des patrons et des ouvriers. — Situation des industriels, des employés et des ouvriers. — Résultats du développement de l'industrie lorraine. — Enseignement industriel.

 

Depuis 1871, l'industrie a pris, dans les départements de la Meurthe-et-Moselle et des Vosges, un essor merveilleux, qui est en grande partie la conséquence du traité de Francfort ; un certain nombre de métallurgistes et de fabricants de chapeaux de paille de la Moselle, de filateurs et de tisseurs du Haut-Rhin, qui ne voulaient pas devenir Allemands, ont quitté leur pays pour venir s'établir, les uns dans la Meurthe-et-Moselle, les autres dans les Vosges. Us apportaient leur intelligence, leur expérience, leurs capitaux, et ils amenaient avec eux quelques-uns de leurs contremaîtres et de leurs ouvriers. L'arrivée de ces nouveaux venus devait d'ailleurs être un stimulant pour les industriels établis dans le pays avant 1870. La découverte d'un procédé de déphosphoration du minerai de fer et celle d'un important gisement de ce minerai dans l'arrondissement de Briey ont activé les progrès de l'industrie métallurgique ; celle-ci a été également favorisée par le développement du réseau ferré et des voies navigables.

Il faut à l'industrie des capitaux, de la main-d'œuvre et des ingénieurs. Les différentes industries de notre région ont trouvé dans le pays la plupart des capitaux dont elles avaient besoin, et cela grâce aux banques régionales, Banque d'Alsace et de Lorraine, Société nancéienne, Banque Renauld, Banque nancéienne, etc. L'industrie cotonnière des Vosges a trouvé sur place la main-d'œuvre nécessaire. Moins favorisées, l'industrie minière et l'industrie métallurgique de Meurthe-et-Moselle ont dû, surtout dans l'arrondissement de Briey, faire appel aux étrangers. La Lorraine annexée, l'Alsace, le Luxembourg, la Belgique, l'Allemagne et surtout l'Italie ont fourni à l'une et à l'autre d'importants contingents de travailleurs ; c'est ainsi qu'au 1er juillet 1913 on trouvait, dans le seul arrondissement de Briey, 76.000 étrangers, dont 46.700 Italiens, 12.000 Belges, 4.000 Luxembourgeois, 2.500 Alsaciens-Lorrains et 6.500 Allemands. Enfin les instituts chimique et électro-technique, ainsi que l'école de brasserie, ont fourni à nos industries bon nombre d'ingénieurs.

 

L'exploitation des carrières est actuellement entre les mains de quelques grandes sociétés : la société Civet, Pommier et C'e, pour les carrières de pierres de taille de la Meuse ; la société des granits des Vosges et la société de Saulxures-sur-Moselotte, ainsi que la société des granits d'Abainville clans la Meuse, la société H. Ramu et Cie, devenue en 1906 la société anonyme des carrières de trapp et de granit, sont parmi les plus importantes.

L'extraction du sel s'est également beaucoup développée. 17 concessions nouvelles ont été accordées par l'État depuis 1871 ; la plus récente, celle de Tonnoy, date de 1901. 17 ou 18 compagnies possèdent les concessions actuellement exploitées ; toutes les salines, sauf celle de Tonnoy, se sont groupées pour la vente de leurs produits, qui est assurée par le comptoir de vente des sels de l'Est. En 1913, la production du sel en Meurthe-et-Moselle aurait été de 179.600.000 tonnes pour le sel raffiné et de 116.000.000 de tonnes pour le sel gemme.

Il y avait lieu de supposer que le bassin houiller de Sarrebrück se continuait non seulement dans la Lorraine annexée, niais jusque dans la partie restée française de la province. Les 19 sondages opérés de 1904 à 1907 firent constater, à une assez grande profondeur, des filons de bouille, en général assez minces, près de Pont-à-Mousson et dans plusieurs communes du canton de Nomeny, Eply, Atton, Abaucourt. L'Etat n'a pas encore accordé l'autorisation nécessaire à l'exploitation de ce bassin houiller.

Aux gisements sidérurgiques des bassins de Longwy et de Nancy vinrent s'ajouter, vers 1880, ceux de Briey, formés de bancs de minette, minerai phosphoreux, dont rien n'avait jusqu'alors fait soupçonner l'existence. C'était justement l'époque où le procédé de déphosphoration des minerais, découvert par Thomas et Gilchrist, allait permettre d'utiliser les richesses sidérurgiques de la Meurthe-et-Moselle. Depuis 1871, le gouvernement a accordé les concessions de mines suivantes : dans le bassin de Nancy, celles de Maron et du Val de Fer (1874-1875), de Faulx (1883), de Pompey (1884) ; dans le bassin de Longwy, celles de Micheville (1874), de Hussigny (1874), de Godbrange (1878), de Crusne (1886), d'Errouville (1895) ; dans le bassin de Briey, celles de Jœuf (1875), d'Auboué, d'Homécourt et de Moutiers (1884), de Valleroy (1886), de Joudreville-la-Mourière et de Pienne (1899). Le bassin de Briey se prolonge dans le département de la Meuse, où deux concessions ont été accordées, à Amermont et à Baroncourt.

Une partie de notre minerai de fer est transformée en fonte ou en acier dans le département de Meurthe-et-Moselle ; le reste est transporté soit dans le nord et dans le centre de la France, soit en Belgique et en Allemagne. La production du minerai de fer, qui était, en 1873, dans le département de Meurthe-et-Moselle, de 975.000 tonnes, était montée en 1909 à 10.673.000 et en 1910 à 19.813.000, valant 92.619.000 fr. Les anciens gisements de la Meuse, qui en 1871 produisaient encore 80.000 tonnes, ne donnaient plus rien vingt ans après.

 

L'industrie métallurgique s'est naturellement beaucoup développée, surtout depuis la mise en valeur du bassin de Briey en 1890. Quelques-unes des sociétés métallurgiques de Meurthe-et-Moselle possèdent dans la région des concessions minières, des hauts-fourneaux, des forges ou des aciéries. Ce sont, dans le bassin de Nancy, les aciéries de Pompey qui se trouvaient, avant la guerre de 1870, à Ars-sur-Moselle, les hauts fourneaux et fonderies de Pont-à-Mousson, qui ont la spécialité des tuyaux de fonte. Dans le bassin de Longwy, nous trouvons les hauts fourneaux et les forges de Jœuf, qui appartiennent aux de Wendel, les aciéries de Micheville, les aciéries de Longwy, la société métallurgique d'Auberive-Villerupt. D'autres sociétés n'ont dans la région que des concessions de mines et des hauts fourneaux[1] ; c'est ailleurs que sont les usines où elles transforment la fonte. Ainsi, dans le bassin de Nancy, les hauts fourneaux de Neuves-Maisons appartiennent à la société des forges de Châtillon-Commentry-Neuves-Maisons, ceux de Jarville à la société des forges et aciéries du nord et de l'est, ceux de Maxéville à une société fondée par des maîtres de forges de la Meuse et de la Haute-Marne, enfin ceux de Frouard à la société de Montataire. Dans le bassin de Longwy, nous trouvons la société Marc Raty et Cie à Saulnes, la société de Saintignon et Cie à Longwy et à la Sauvage. Dans le bassin de Briey, les hauts fourneaux d'Homécourt dépendent de la compagnie des forges et aciéries d'Homécourt. Enfin, il y a, dans le département de Meurthe-et-Moselle, des établissements métallurgiques qui n'ont ni concessions de mines, ni hauts fourneaux. Ce sont à Nancy la grande chaudronnerie lorraine, la société anonyme des anciens établissements Louis Perbal à Dombasle sur-Meurthe, la société lorraine des anciens établissements Dietrich à Lunéville, la société Gouvy et Cie à Dieulouard, la Compagnie générale électrique à Nancy, les établissements Fabius-Henrion à Pagny-sur-Moselle. Dans la Meuse, outre la fonderie de Tusey, près de Vaucouleurs, la société des forges et aciéries de Commercy, les établissements de Cousances-aux-Forges, citons la manufacture française d'outils de Tronville-en-Barrois. Le département des Vosges possède à Golbey, près d'Épinal, les établissements Singrün, à Saint-Dié les usines Bayer frères et la société des établissements Gantois, ainsi que les toiles métalliques et tréfileries A. Delouter et Cie.

La production des hauts fourneaux de Meurthe-et-Moselle, qui n'atteignait en 1873 que 275.000 tonnes de fonte et 285 d'acier, était montée en 1909, pour la fonte, à 2.428.000 tonnes et pour l'acier à 1.439.000, en 1913 pour la fonte à 3.588.000 et pour l'acier à 2.289.000 tonnes. Les établissements du bassin de Longwy ont constitué en 1876 le comptoir métallurgique de Longwy, qui leur a rendu l'es plus grands services, en assurant la vente de leurs produits.

 

Les verreries dont nous avons déjà fait mention ont continué de fonctionner. Vallérysthal et Portieux appartiennent depuis 1871 à la même société. L'art du verre a été rénové par un Nancéien, Emile Galle ; ses œuvres, aux formes originales, offrent une riche décoration, dont les motifs sont empruntés en général à la flore du pays lorrain. MM. Daum frères, qui avaient fondé à Nancy, après la guerre de 1870-1871, une importante verrerie, ont fini par suivre l'exemple que Galle leur avait donné. Maréchal et M. Champigneulles avaient transporté de Metz à Bar-Le-Duc leur fabrique de vitraux artistiques, qui a été fermée avant la grande guerre. Aux anciennes faïenceries de Lunéville, de Pexonne, de Longwy, de Bellevue, près de Toul, sont venues s'ajouter les fabriques de faïences et de poteries vernissées de Raon-l’Etape, la société anonyme des produits céramiques de Rambervillers. Les frères Mougin, de Nancy, fabriquent des poteries artistiques. Mentionnons encore la tuilerie de Jeandelaincourt et la société anonyme des carrelages de Foug.

 

On fabrique à Xeuilley de la chaux hydraulique, à Pagny-sur-Meuse du ciment.

A côté d'innombrables scieries, que font marcher des chutes d'eau, il existe quelques scieries à vapeur, en particulier la maison Frientz frères, à Saint-Dié.

La tonnellerie est représentée à Nancy par la société française des établissements de tonnellerie mécanique Frühinsholz, qui a envoyé à l'exposition de 1900 un foudre de 433.500 litres. Ce sont encore la société anonyme de tonnellerie lorraine à Jarville et la grande tonnellerie mécanique de l'Est à Charmes.

Emile Gallé a rénové le meuble comme le verre ; c'est à la nature lorraine qu'il a emprunté ses motifs d'ornement. Les frères Majorelle de Nancy et d'autres fabricants de meubles se sont, à la suite de Galle, engagés dans la voie de l'art moderne. Vallin, un Nancéien, lui aussi, a trouvé pour le meuble des formes nouvelles. A Ligny, dans la Meuse, se trouve la grande manufacture d'ameublement de l'Est. Deux communes vosgiennes, Liffol-le-Grand et Saint-Ouen-lès-Parey, fabriquent des meubles.

La vannerie a ses principaux centres dans l'arrondissement de Lunéville en Meurthe-et-Moselle, à Ligny et à Vaux-lès-Palameix dans la Meuse.

 

La fabrication des toiles de lin reste concentrée dans la montagne vosgienne. Aux tissages mécaniques Garnier-Thiébaut sont venues s'ajouter la société la Jamagne à Gérardmer, la société anonyme des établissements Colson à Julienrupt et d'autres maisons au Tholy, à Lépange et à Saulcy. L'industrie cotonnière s'est beaucoup développée dans les Vosges ; depuis 1871 il s'est créé sur le plateau lorrain de nombreux établissements ; les principales maisons, anciennes ou modernes, sont celles de Géliot et fils à Plainfaing et à Fraize, la société Vincent, Pounier et Cie à Senones, la société française des cotons à coudre à Celles-sur-Plaine, la maison Aucel-Seilz à Grange, la maison Febvrel frères à Jarménil ; la société cotonnière des Vosges à Rupt et à Remiremont, à Vincey la société cotonnière de l'Est, les établissements de Cornimont et de Saulxures, enfin la société cotonnière de Mirecourt.

En 1872, les filateurs et les tisseurs des Vosges ont créé à Thaon la société anonyme de blanchisserie et de teinturerie. Mentionnons encore à Epinal la société d'impression des Vosges et de Normandie, qui fabrique des tissus imprimés. Au début de 1914, le département des Vosges comptait 65.000 métiers et 3.000.000 de broches. Dans la Meurthe-et-Moselle on trouve à Nancy les établissements des fils d'Emmanuel Lang, à Saint-Nicolas la société anonyme de filatures et tissages, à Val et Châtillon la société cotonnière lorraine, à Lunéville la filature de l'Est, etc., etc.

Le syndicat cotonnier de l'Est n'est pas un comptoir de vente.

L'industrie delà draperie n'a pas reçu les mêmes développements que celle des cotonnades. L'arrondissement de Briey possède encore des fabriques de drap pour l'armée. A Laneuveville-les-Raon la maison Amos fabrique des chaussons fourrés. On trouve à Archettes la maison Jean Althofer, à Golbey une manufacture de draps.

L'industrie de la broderie a retrouvé quelque prospérité au cours de ces dernières années ; on estimait qu'en 1909 il y avait dans la région lorraine de 35.000 à 40.000 brodeuses, dont la plupart travaillaient à domicile. Les brodeuses sur tulle sont nombreuses dans l'arrondissement de Lunéville. Mirecourt est resté le grand centre de la fabrication de la dentelle.

L'industrie barrisienne des corsets sans coutures est tombée en décadence.

Nancy possède quelques manufactures de pèlerines, de vêtements de chasse et de vêtements ordinaires.

Nancy et Lunéville ont des fabriques de chapeaux de paille, en particulier des succursales de la maison fondée autrefois par les de Langenhagen à Saar-Union.

La plupart des petites tanneries ont disparu ; le plus important établissement de la région lorraine est la maison Luc de Nancy.

Le nombre des manufactures de chaussures s'est beaucoup accru depuis 1871 ; on n'en comptait pas moins de 26 à Nancy en 1913.

 

C'est toujours dans les Vosges que l'on trouve les papeteries les plus nombreuses et les plus importantes. Quelques établissements nouveaux se sont créés depuis 1871 ; celui des Chatelles, près de Raon-l'Étape, celui du Kertoff près de Gérardmer. Arches possède encore, à côté d'installations modernes, des cuves où l'on fait du-papier avec des chiffons ; partout ailleurs, ceux-ci ont été remplacés par de la pâte de bois. La société anonyme des établissements Adt, de Pont-à-Mousson, fabrique des articles en carton laqué.

Nancy possède quelques imprimeries importantes : d'abord la maison Berger-Levrault, qui s'est transportée de Strasbourg à Nancy après la guerre de 1870 ; ce sont encore les Imprimeries réunies et l'Imprimerie des arts graphiques modernes.

La maison Pellerin d'Épinal fabrique toujours des images ; M. Bergeret avait créé à Nancy une imprimerie, qui a produit, en quantités énormes, des cartes postales illustrées. Elle s'est fondue plus tard dans les Imprimeries réunies.

 

Le département de Meurthe-et-Moselle possède trois fabriques de carbonate de soude, dont la plus importante, celle de Dombasle-sur-Meurthe, a été créée en 1872 par M. Solvay ; la société Marcheville, Daguin et Cie est propriétaire de la soudière de la Madeleine, commune de Laneuveville-devant-Nancy. Une troisième soudière appartient à la société Chauny, Saint-Gobain, Cirey. La production delà soude, qui n'était en 1876 quede2.400 tonnes, s'est élevée en 1912a 300.000. La société anonyme de Bouxwiller, en Alsace, a créé, à Laneuveville-devant-Nancy, une fabrique de prussiate de potasse ; à Champigneulles, la société générale des produits chimiques de l'Est fabrique de l'extrait de Javel et d'autres produits.

 

Les luthiers de Mirecourt livrent au commerce des violons, des violoncelles, des contre basses, etc., ainsi que des étuis pour quelques-uns de ces instruments.

A Ligny-en-Barrois la société des lunetiers et la manufacture générale d'optique fabriquent des verres d'optique. C'est également dans cette ville que se trouve la fabrique de compas Michaud-Quantin et Gle.

L'industrie électrique a fait, depuis le début du XXe siècle, des progrès qui s'expliquent par les emplois de plus en plus variés de l'énergie électrique. Celle-ci est fournie par la Compagnie lorraine d'électricité, par la société Marcel Vilgrain et Cie, par la société des usines Jeanmaire et Cie, par la société Énergie-Éclairage, etc. Nancy possède une manufacture nationale de tabac, qui a commencé de fonctionner en 1871.

Il existe également dans la région lorraine deux fabriques de jouets, l'une à Champigneulles, l'autre à Lunéville.

 

La plupart des petits moulins à eau ont disparu. Les plus importantes minoteries de la région sont celles de M. Vilgrain, qui a réuni aux grands moulins de Nancy ceux de Tomblaine, les maisons Aubry de Toul et Couten de Verdun.

La féculerie est restée une des grandes industries vosgiennes ; dans cette industrie se constate également la disparition de beaucoup de petits établissements.

On fabrique de la choucroute à Nancy, ainsi que des pâtés de foie gras ; les macarons de Nancy, les madeleines de Commercy, les confitures de groseilles de Bar-le-Duc, les dragées de Verdun et les chanoinesses de Remiremont ont continué, comme autrefois, d'être appréciées des gourmets. Nos brasseries livrent à la consommation des bières à fermentation basse. Les grandes brasseries, les seules qui subsistent, sont celles de Nancy, de Maxéville, de Tantonville, de Champigneulles, de Vézelise et de Jamy en Meurthe-et-Moselle ; de Bar-le-Duc dans la Meuse ; de Charmes, de Vittel, de Xertigny et de Dommartin-lès-Remiremont dans les Vosges. La production de la bière a été, dans la région lorraine, de 1.020.000 hectolitres en 1911.

 

Il est bon de donner ici quelques chiffres pour faire comprendre l'importance qu'a prise l'industrie dans les trois départements lorrains : de 1908 à 1913 le capital des sociétés par actions est monté, pour la Meurthe-et-Moselle, de 449.000.000 de francs à 682.000.000, et pour la Meuse, de 31.000 000 à 43.000.000 ; par contre, il serait tombé, pour les Vosges, de 147.000.000 à 143.000.000. Passons maintenant à la consommation de la houille :

Meurthe-et-Moselle

Meuse

Vosges

tonnes

1872

711.000

140.000

90.000

1913

6.834.000

304.000

582.000

Depuis 1884 les houilles du nord de la France et delà Belgique ont, en partie, remplacé la houille allemande. La force motrice s'est naturellement développée dans les mêmes proportions ; la voici exprimée en chevaux-vapeur.

Meurthe-et-Moselle

Meuse

Vosges

chevaux-vapeur

1871

4.468

2.342

4.923

1913

277.000

24.000

110.000

Usines et manufactures ont dû, à plusieurs reprises, renouveler leurs procédés de fabrication et leur outillage. La ruine et la faillite ont frappé ceux des chefs d'industries qui se sont obstinés à travailler d'après les errements du passé.

De 1871 à 1914 la grande industrie n'a cessé, dans la région lorraine, de se développer aux dépens de la moyenne et de la petite. Celte évolution se remarque en particulier dans la métallurgie, la tannerie, la meunerie, la féculerie et la brasserie.

Un autre phénomène, qu'il convient de relever, est la transformation en sociétés anonymes, d'industries, dont les unes appartenaient à un propriétaire unique, tandis que les autres étaient auparavant des sociétés en nom collectif, ou des sociétés en commandite.

 

L'importance de l'industrie de la région lorraine s'est affirmée en 1909, lors de l'exposition régionale organisée à Nancy par les soins de la municipalité de cette ville. Le directeur de l'exposition, le regretté Louis Laffitte, secondé par la municipalité, par la Chambre de commerce de Meurthe-et-Moselle, par la société industrielle de l'Est, fit des prodiges. Celte exposition, en même temps qu'elle présentait un grand intérêt pour les spécialistes, manifestait dans son ensemble la puissante vitalité industrielle de la région lorraine. Les dépenses, qui s'élevèrent à 2.712.000 francs, furent en grande partie couvertes par les recettes, qui montèrent à 2.492.000.

 

Les rapports entre patrons et ouvriers ont été, semble-t-il, moins tendus dans la région lorraine que dans d'autres parties delà France. Il y a eu des grèves provoquées par des questions de salaire, de durée des heures de travail, d'économats, quelquefois aussi par l'emploi d'ouvriers étrangers. Elles n'ont eu qu'exceptionnellement un réel caractère de gravité. Cela tient pour une part à la modération naturelle des ouvriers lorrains, pour une autre, aux efforts faits par quelques industriels, en vue d'améliorer le sort de leur personnel. Avant que le Parlement eût voté les lois sur l'assistance et sur les retraites, différentes sociétés ou différents industriels avaient déjà établi des caisses de retraites, des caisses de secours, construit des cités ouvrières, etc. Citons en particulier la blanchisserie de Thaon, la maison Relier et Guérin de Lunéville, les établissements Solvay de Dombasle, la société Gouvy et Cie de Dieulouard, la société des fonderies de Pont-à-Mousson, la société des aciéries de Longwy. Toutefois, les industriels lorrains, non plus d'ailleurs que leurs confrères du reste de la France, ne semblent pas avoir compris que l'acquisition par les ouvriers du droit de vote, du droit de grève, du droit d'association, devait entraîner des modifications profondes dans les rapports entre patrons et employés, et que ceux-ci désormais avaient le droit d'être entendus quand il s'agissait de fixer les salaires ou la durée de la journée de travail. S'ils avaient conclu avec leur personnel des accords relatifs à ces questions, ils auraient peut-être évité le vote par les Chambres de lois industrielles gênantes, rigides et d'application difficile.

 

Il y a eu de grosses fortunes faites ou des bénéfices considérables réalisés dans la métallurgie, l'industrie cotonnière, la meunerie et la brasserie ; par contre, on a vu des patrons et des sociétés péricliter ou faire faillite. La situation des employés et des ouvriers n'a pas cessé de s'améliorer, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel. Nous relevions tout à l'heure les droits acquis par les ouvriers de 1848 à 1884. Depuis cette dernière date, le Parlement a voté des lois sur les accidents de travail, sur les retraites, etc. On constate également, en ce qui concerne les salaires, une hausse qui a été toutefois en partie atténuée par l'élévation du prix de la vie. En outre, il faut bien reconnaître que les ouvriers, dont l'éducation économique était bien peu avancée, n'ont pas su tirer des lois sociales tout le parti possible. La plupart sont restés en dehors des syndicats, et ceux qui y sont entrés se sont parfois laissé mener par des agitateurs révolutionnaires. La loi sur les retraites ouvrières n'a pas trouvé auprès des intéressés un accueil favorable.

 

On a vu, par ce que nous venons de dire, quels progrès considérables a faits l'industrie dans la région lorraine. Le développement qu'elle a pris n'a-t-il produit que de bons résultats ? Nous ne le pensons pas. Si les usines et les fabriques ont fourni" à l'agriculture des consommateurs pour ses produits, elles lui ont enlevé de nombreux ouvriers. On ne peut contester qu'elle a enrichi beaucoup de commerçants et fait monter les recettes de la compagnie de l'Est. D'autre part, au point de vue moral, les conséquences de l'essor industriel n'ont pas toujours été heureuses. Dans les fabriques qui emploient des travailleurs des deux sexes, ni les patrons ni les familles n'ont compris qu'une surveillance s'imposait.

 

La faculté des sciences de Nancy, nous l'avons montré, a beaucoup l'ait pour les industries lorraines en créant divers instituts, d'où sont sortis des ingénieurs ou des contremaîtres. Nous devons encore citer l'école nationale industrielle et commerciale d'Épinal, l'école théorique et pratique de filature et de tissage delà même ville, fondée en grande partie par le syndicat cotonnier de l'Est. Enfin les écoles primaires supérieures des départements lorrains et l'école professionnelle de l'Est, de Nancy, ont également fourni des contremaîtres aux industries du pays.

 

C. — Le commerce.
Voies de communication. — Banques. — Prix des denrées. — Tarifs douaniers. Exportation. — Grands magasins et coopératives. — Progrès du commerce. Enseignement commercial.

 

Les voies de communication se sont beaucoup développées dans la région lorraine depuis 1871. Au canal de la Marne au Rhin, dont une partie se trouvait dans les territoires annexés à l'Allemagne, va s'ajouter le canal de l'Est, créé de 1874 à 1882. Cette voie navigable fait communiquer la Meuse et la Moselle avec la Saône. L'exécution du canal de la Chiers ou du Nord-Est, qui relierait l'arrondissement de Briey au bassin houiller du nord de la France, s'est jusqu'alors heurtée à l'opposition intéressée des compagnies de chemins de fer. Le réseau de l'Est, amputé, lui aussi, par le traité de Francfort, a pris dans la Lorraine restée française une très grande extension. Quelques-unes des lignes nouvelles n'ont dû leur création qu'à des considérations stratégiques. D'autre part, l'autorité militaire s'est opposée à la construction de lignes qui auraient pu faciliter l'invasion de la région lorraine par les Allemands. Ajoutons que les communications sont devenues plus faciles et plus rapides entre les principales villes de l'Est de la France. En dehors du réseau de l'Est, il existe des chemins de fer à voie étroite en Meurthe-et-Moselle (tramways suburbains), dans la Meuse (compagnie meusienne des chemins de fer) et dans les Vosges (compagnie des tramways des Vosges).

 

Quelques-unes des grandes sociétés parisiennes de crédit, le Comptoir d'escompte, le Crédit lyonnais, la Société générale, ont établi des succursales dans les principales villes de la région lorraine. Les anciennes banques locales se sont d'autre part développées ; il s'en est créé de nouvelles, telles que la Banque d'Alsace-Lorraine, la Société nancéienne et la Banque de Nancy. Ces établissements locaux ou régionaux ont, nous l'avons déjà dit, favorisé les progrès de l'industrie lorraine, à laquelle ils ont fourni la plupart des capitaux dont elle avait besoin. À cet égard, les banques de la région lorraine ont bien mérité du pays.

 

Les prix des produits de toute nature ont subi, de 1871 à 1914, des variations sensibles. Ceux des denrées agricoles ont, aux environs de 1890, subi une baisse importante, due à la concurrence étrangère ; les tarifs douaniers de 1892 en ont amené le relèvement. Voici ce que coûtaient en 1913 différents produits dans les trois départements lorrains :

Meurthe-et-Moselle

Meuse

Vosges

francs

Blé

quintal

27,15

27,50

27,00

Avoine

21,20

22,39

19,25

Farine

38,52

38,20

37,50

Foin

7,69

7,38

6,90

Bois

12,44

9,30

9,05

Houille

4,34

4,73

5,50

Pain

kilo,

0,40

0,38

0,40

Bœuf

1,87

1,77

1,85

Veau

2,50

2,36

2,25

Mouton

2,67

2,52

2,35

Porc

2,44

2,23

2,15

La politique protectionniste, presque prohibitionniste, inaugurée en 1892, en provoquant des représailles, a eu sa répercussion sur l'exportation des produits de la Lorraine. Nos éleveurs trouvaient durant les dernières années un débouché pour leur bétail en Alsace-Lorraine et en Allemagne. L'étranger nous achetait surtout du minerai de fer, des produits métallurgiques, des cristaux, des verres, des cotonnades, des broderies, des dentelles, des chapeaux de paille et des chaussures. Nous étions tributaires de différents pays pour la houille, le coke, le coton, les machines, etc.

 

Si l'on tend à une spécialisation déplus en plus grande de la main-d'œuvre, en ce qui concerne la fabrication des produits de l'industrie, pour leur vente, au contraire, c'est la concentration que l'on constate. Le nombre des bazars s'est accru ; les Magasins Réunis de Nancy rappellent le Louvre et le Bon Marché. Dans l'alimentation, on constate aussi la création de sociétés qui ont de nombreux magasins de vente ; citons la Société nancéienne d'alimentation et les Épiciers réunis. Le mouvement coopératif ne s'était pas, avant 1914, développé suffisamment dans la région lorraine.

Le commerce a fait, dans la région lorraine, les mêmes progrès que dans le reste de la France. Il existe à Nancy une École supérieure de commerce, reconnue par l'Etal en 1896. Un peu avant la guerre de 1914, l'Université a fondé un Institut commercial.

 

D. L'action de l'Etat.

 

Au point de vue économique, l'Etat est intervenu par l'établissement de droits protecteurs, par le développement des voies de communication, par la création d'écoles. Il s'est efforcé d'autre part d'améliorer par des lois d'assistance, par la loi sur les retraites, la situation des travailleurs. Toutefois, quelques-unes de ces mesures n'ont pas toujours été bien comprises par ceux au profit de qui elles avaient été établies.

 

DEUXIÈME SECTION. — LA VIE MATÉRIELLE ET LA VIE ÉCONOMIQUE DANS LA LORRAINE ANNEXÉE DE 1871 À 1914.

 

L'annexion a profondément modifié la vie matérielle et la vie économique des pays que le traité de Francfort avait rattachés à l'Allemagne. Celle-ci avait un autre genre de vie, d'autres habitudes, qui se sont, dans une certaine mesure, imposés aux Alsaciens-Lorrains. Il en est résulté, pour la population du Reichsland, de la gêne, des souffrances et du mécontentement.

 

1° LA VIE MATÉRIELLE. LES DISTRACTIONS. L'ASSISTANCE PUBLIQUE.

 

En matière d'alimentation et d'habillement, les habitants de la Lorraine annexée ont dû substituer des produits allemands aux produits français, précédemment en usage.

Ce sont surtout des acteurs allemands qui ont donné des représentations au théâtre de Metz. Pourtant la troupe du théâtre de Nancy avait l'autorisation de jouer une fois par semaine à Metz.

 

L'assistance publique a été réorganisée dans le pays d'après la législation allemande, plus minutieuse et plus stricte que celle qui était en vigueur en France.

 

2° LA VIE ÉCONOMIQUE.

A. — L'agriculture.
Diminution de la population agricole. — Régime de la propriété. — Cultures. Arbres fruitiers et vignes. — Prairies. Elevage — Forêts, chasse et pêche. — Situation des cultivateurs. — Progrès de l'agriculture. Enseignement agricole.

 

Si la population de la Lorraine s'est beaucoup accrue de 1871 à 1914, montant de489.000 à 655.000 habitants, les campagnes se sont dépeuplées. La population du cercle de Boulay est tombée, en 40 ans, de 47.735 à 41.825 habitants, celle du cercle de Château-Salins de 52.800 à 45.300.

 

Malgré la création de quelques grands domaines par les Allemands, ce n'en est pas moins le régime de la moyenne et delà petite propriété qui domine toujours. Voici d'ailleurs quelques chiffres. On trouvait eu Lorraine, à la veille de la guerre :

58.812 domaines de moins de 2 hect., formant un total de 39.008 hect.

17.551 domaines de 2 à 5 hect., formant un total de 61.692 hect.

12.808 domaines de 5 à 20 hect., formant un total de 134.674 hect.

2.904 domaines de 20 à 100 hect., formant un total de 128.128 hect.

317 domaines de plus de 100 hect., formant un total de 48.550 hect.

Les cultures sont toujours les mêmes. Quoique le système de l'assolement triennal ait persisté, des améliorations ont pourtant été apportées dans les procédés de culture, dans l'outillage, dans la fumure des terres. Le gouvernement allemand a obligé les cultivateurs à construire des fosses à purin. Voici quels étaient, pour quelques-unes des principales cultures, les rendements à l'hectare, exprimés en quintaux, vers la fin de la période allemande :

Blé : 16 q. 06

Seigle : 15 q. 09

Avoine : 14 q. 08

Orge : 16 q. 07

Pommes de terre : 157 q.

Les arbres fruitiers sont toujours une des richesses du pays. Les fraisiers et les mirabelliers, en particulier, donnent, durant les bonnes années, d'abondantes récoltes. En 1912, les gares de Metz et de Woippy ont expédié 1.109 tonnes de fraises, celle de Metz 47g tonnes de mirabelles.

La vigne en Lorraine a été favorisée par les droits de douane assez élevés qui frappaient l'entrée en Allemagne des vins étrangers. Toutefois, la viticulture lorraine a été éprouvée par les maladies cryptogamiques, et elle a eu à souffrir également du manque de main-d'œuvre. En igi2 la superficie du territoire planté en vignes était d'environ 5.200 hectares. Le rendement moyen à l'hectare a varié de 100 à 3 hectolitres. En 1911 les vignes de la Lorraine ont produit 133.369 hectolitres, estimés 6.937.434 marks. Une partie des raisins de la Lorraine était achetée par des fabricants allemands de vin de Champagne.

 

Il y avait en 1912 71.000 hectares de prairies naturelles et 38.500 de prairies artificielles. A cet égard on constate également de sérieux progrès.

Le nombre des chevaux, des bœufs et des porcs, qui avait augmenté pendant plus de trente années, a subi une baisse au cours des derniers temps de la domination allemande. Les moutons ont diminué, les chèvres aussi. Le tableau suivant donnera d'ailleurs une idée du mouvement du bétail, de 1871 à 1912 :

1871

1907

1912

Chevaux

63.707

72.482

71.951

Bœufs

137.216

193.612

183.077

Moutons

109.216

44.155

27.522

Porcs

146.857

251.500

210.318

Chèvres

32.793

27.791

28.170

Dans la Lorraine annexée, comme dans la Lorraine française, on s'est efforcé d'améliorer les races indigènes. Pour les chevaux, on s'est adressé à des étalons belges ou ardennais ; en ce qui concerne la race bovine, la Lorraine occidentale a cherché des reproducteurs en Frise orientale, tandis que la Lorraine orientale allait prendre les siens en Suisse dans le Simmenthal.

 

Les forêts domaniales, communales ou particulières de la Lorraine couvraient une superficie d'environ 160.000 hectares. Il semble qu'elles aient eu à souffrir du régime forestier allemand, différent de celui qui est en vigueur chez nous. L'Allemagne a organisé dans les Vosges des chemins de fer à voie étroite, pour l'exploitation des forêts.

Le gibier de terre et d'eau est bien protégé en Lorraine, comme dans toute l'Allemagne, par la législation ; le braconnage et le bribage sont réprimés avec une rigueur inconnue en France. Les établissements de pisciculture de Basse-Barville, près d'Abreschwiller, de Wasperwiller, dans la haute vallée de la Sarre, de Mouterhouse dans le pays de Bitche, fournissent en abondance différentes espèces de poissons, mais surtout de la truite. Quant aux étangs de la région de la Seille, ils donnent toujours de la carpe et du brochet ; celui de Lindre est le seul que l'on continue de mettre alternativement en eau et en culture ; les autres restent toujours remplis d'eau.

Les produits agricoles du pays annexé n'ont pas subi la même baisse que ceux de la Lorraine française. Aussi les propriétaires ont-ils touché régulièrement leurs fermages ; les fermiers et les petits cultivateurs qui exploitent eux-mêmes leurs terres sont dans l'aisance. Garçons de ferme et manouvriers ont vu leurs salaires s'élever progressivement ; ils ont d'ailleurs bénéficié de la législation allemande sur les accidents de travail et sur les retraites.

 

Il faut le reconnaître, l'agriculture a fait en Lorraine, depuis 1871, des progrès sérieux, progrès auxquels le gouvernement allemand n'a pas été étranger. Il existe des écoles d'agriculture d'hiver à Metz (1903), à Château-Salins, à Sarrebourg, à Sarreguemines et à Thionville. Une succursale de la station d'essai de Golmar a été établie à Metz en 1907 ; enfin plus de 100 caisses d'épargne et de prêt Raiffeissen ont été établies dans la Lorraine et ont contribué à faciliter dans le pays les progrès de l'agriculture. Il s'est constitué également dans la Lorraine de nombreux syndicats agricoles.

 

B. — L'industrie.
Contre-coup de l'annexion sur l'industrie lorraine. — Industries extractives. — Industries métallurgiques. — Verreries et faïenceries. — Industries du bâtiment. — Industries chimiques. — Industries du vêtement. Industries diverses. — Industries alimentaires. — Organisation du travail. — Situation des patrons et des ouvriers. — Progrès de l'industrie. Enseignement industriel.

 

Bien que le traité de Francfort fit bénéficier les produits de l'Allemagne, et par conséquent ceux de l'Alsace-Lorraine, du régime de la nation la plus favorisée, les industriels lorrains se sont vu fermer — ou peu s'en faut — le marché français, qui avant l'annexion leur était librement ouvert. Cette situation devait s'aggraver encore, à la suite du vote, par les Chambres françaises, des tarifs protecteurs de 1892.

Force fut aux industriels lorrains, qui ne pouvaient se contenter du marché local, de se chercher d'autres débouchés. Ils n'en trouvaient qu'un médiocre dans l'empire germanique. Celui-ci possédait des industries de même nature que celles de la Lorraine ; les produits de ses usines et de ses manufactures, de moins bonne qualité, mais moins coûteux que ceux des établissements lorrains, suffisaient à la population allemande. Les industriels lorrains réussirent pourtant, grâce à leur énergie patiente, à trouver des clients dans d'autres pays européens et jusqu'en Amérique. L'annexion avait en outre amené l'exode d'un certain nombre de patrons, d'ingénieurs, de contremaîtres et d'ouvriers, qui avaient opté pour la nationalité française. Des Allemands et des étrangers prirent la place des émigrés.

En ce qui concerne la métallurgie, des sociétés allemandes, luxembourgeoises ou belges vinrent s'installer en Lorraine, à côté de quelques maîtres de forges indigènes, demeurés dans le pays. L'Allemagne, le Luxembourg et la Belgique fournirent également des ingénieurs et des ouvriers. L'Italie envoya de forts contingents de travailleurs dans les mines de fer et dans les établissements métallurgiques de la Lorraine.

Par contre, les faïenceries et les verreries lorraines restèrent la propriété de sociétés indigènes ou françaises, qui continuèrent d'employer des ingénieurs, des contremaîtres et des ouvriers originaires du pays.

 

Près de 3.000 ouvriers étaient employés en 1913 à extraire soit la pierre à bâtir des carrières de Jaumont, soit la pierre calcaire, destinée à des emplois industriels, soit le grès rouge ou le grès bigarré dans des carrières voisines de Phalsbourg et d'Arschwiller. Il existe actuellement huit salines, dont quatre à Sarralbe et une dans chacune des localités suivantes : Dieuze, Chambrey, Salées-Eaux et Château-Salins. Tandis qu'en 1872 les six salines alors exploitées donnaient 28.037 tonnes de sel, la production montait en 1892, pour huit salines, à 50.008 tonnes et en 1912 à 72.541 tonnes. Il existe en Lorraine, pour l'extraction de la houille, trois grandes concessions : celles de Petite-Rosselle à MM. de Wendel, de Kreutzwald-la-Houve à une société indigène, de Merlebach et de l'Hôpital à la société allemande Sarre-et-Moselle. La production de la houille a progressé de la façon suivante :

1871-1872 : 290.206 tonnes ; 1901-1902 : 1.309.918 ; 1912-1913 : 3.538.951 ; 1913-1914 : 3.850.000.

La moitié de cette houille est consommée dans le pays même.

C'est surtout l'extraction du minerai de fer qui a pris en Lorraine une très grande extension, à partir du moment où le procédé Thomas-Gilchrist a permis de débarrasser la minette lorraine du phosphate qui, jusqu'alors, en rendait l'emploi difficile. Le tableau suivant indique les progrès de l'extraction du minerai de fer :

1871-1872 : 678.000 tonnes ; 1891-1892 : 2.571.000 ; 1901-1902 : 8.783.000 ; 1912-1913 : 21.136.000.

Les 20.000.000 de tonnes extraites en 1911-1912 étaient estimées 61 millions de marks. 10.775.000 tonnes ont été travaillées dans les usines de la Lorraine, 468.000 exportées en France.

 

Les établissements sidérurgiques de la Moselle, à l'exception de ceux de l'arrondissement de Briey, devinrent allemands en 1871 ; c'était en particulier le cas des forges de Hayange et de Moyeuvre, propriété delà famille de Wendel. Comme nous l'avons déjà dit, de nouveaux établissements furent créés par des Allemands, des Belges ou des Luxembourgeois.

La plupart des 54 hauts fourneaux qui fonctionnaient en 1913 dans la Lorraine annexée étaient situés entre la Moselle et la frontière française, le long des vallées de l'Orne et de la Fentsch ; on trouve des hauts fourneaux à Maizières-lès-Metz une société belge et une société allemande —, à Hagondange — société bruxelloise des mines de Pierrevillers —, à Algrange — société lorraine —, à Ottange — deutsch-luxemburgische Aktiengesellschaft —, à Fontoy (Lothringer Hüttenverein —, à Audun-le-Tiche — société des aciéries belges d'Angleur et Gelsenkirchen Bergwerke Actiongessellschaft —. Il y a des hauts fourneaux et des aciéries à Hagondange, appartenant au grand métallurgiste allemand Thyssen, à Knutange — Lothringer Hüttenverein —, à Uckange — Stumm frères et Dillinger Hüttenwerke), à Bombas — Rombacher Hüttenwerke —, à Thionville, où se trouve la Carlshütte, propriété des frères Röchling. La famille de Wendel a conservé, après l'annexion, et développé ses établissements métallurgiques de Moyeuvre et de Hayange, hauts fourneaux, laminoirs, tréfileries, etc.

Les mines, les hauts fourneaux et les aciéries de la Lorraine, qui appartenaient à des Allemands, ont été mis en 1919 sous séquestre par le gouvernement français, puis adjugés par le tribunal de Metz à des sociétés françaises. Les chiffres suivants donneront une idée de l'importance de ces établissements : les mines et les usines de Hagondange (Thyssen) ont été adjugées pour 150.000.000 de francs ; celles de Rombas pour 125.000.000 : celles de Knutange pour 107.000.000 ; celles d'Uckange pour 50.000.000 ; celles de la Gelsenkirchen B. A. G. pour 38.500.000 ; celles de la Karlshütte (frères Rœchling) pour 33.000.000.

Nous résumons dans le tableau suivant les progrès de la production de la fonte et de l'acier :

Fonte puddlée

Fonte Thomas

Fonte d'affinage et acier

Acier Thomas

tonnes

1881-1882

287.000

32.410

180.000

1910-1911

36.627

2.389.848

1.365.000

1912-1913

3.146.000

2.100.000

Voici maintenant des chiffres pour quelques établissements particuliers :

A Rombas, en 1913, on a produit 769.000 tonnes de fonte et 5go.000 d'acier ; les usines de Knutange et de Fontoy, appartenant au Lothringer Hüttenverein, ont produit, en 1913, 680.000 tonnes de fonte, 594.000 d'acier brut et 603.000 d'acier laminé.

Parlons maintenant des établissements métallurgiques du reste de la Lorraine annexée. A Bouzonville on fabrique des cylindres, de slaminoirs ; à Hombourg-l'Évêque, de la quincaillerie ; à Sarreguemines, des coffres-forts ; à Mouterhouse, dans le pays de Bitche, des bandages pour les roues de chemins de fer. Ces derniers établissements appartiennent toujours à la famille de Dietrich. Il y a des fabriques de ressorts de montres près de Sarrebourg, à Bellevue et à Maladrie. Les forges de Styring-Wendel ont été réduites en 1877 et définitivement fermées 20 ans plus tard.

 

À Münzthal (Saint-Louis) on continue de faire de la cristallerie artistique ; Gœtzenbrück produit des verres de lunettes et des verres de montres, Meisenthal des verres à boire, Trois-Fontaines, unies depuis 1909 à une verrerie de Sarrebrück, des verres démontres, Vallerysthal, unie depuis 1871 à Portieux, fabrique du demi-cristal. Malgré la bonne qualité de leurs produits et le caractère artistique des cristaux de Saint-Louis, ces établissements ont quelque peine à lutter contre la concurrence étrangère. La verrerie de Saint-Quirin a été fermée en 1888 et transférée à Cirey. M. Thiria a repris à Metz, pour les vitraux d'art, les traditions de Maréchal. A Niederwiller, on continue de fabriquer de la faïencerie commune ; à Sarreguemines, la grande maison Utzschneider, qui occupe près de 3.000 ouvriers, fabrique des poteries ordinaires et de la faïence artistique ; elle a créé en France, à Digoin, une succursale.

 

On trouve toujours dans la Lorraine en grand nombre des fours à chaux et des fours à plâtre, cinq cimenteries, à Heming, à Hagondange, à Rombas, à Diesdorf et à Thionville, ainsi que plusieurs tuileries, dont la plus importante est celle de M. Couturier à Forbach.

 

A Dieuze on fabrique, outre du sel, de l'acide sulfhydrique, de l'acide azotique et divers autres produits chimiques. Il existe des fabriques de carbonate de soude à Château-Salins, à Dieuze et à Sarralbe ; ce dernier établissement appartient aux Solvay.

 

Lorquin est le principal centre de l'industrie delà broderie sur blanc, qui emploie environ 2.000 ouvrières ; il y en a de 600 à 700 qui font de la broderie sur perles. Les unes et les autres travaillent à domicile. L'abandon du chapeau haut de forme a porté un grave préjudice à l'industrie de la peluche de soie, qui avait pour centres principaux Sarreguemines et Puttelange. De nombreux ouvriers et ouvrières travaillent à domicile pour les fabriques de chapeaux de paille de Sarralbe et de Saar-Union.

Il y a dans la haute, vallée de la Sarre, sur la Moselle et à Forbach, de nombreuses scieries, dont les plus importantes marchent à la vapeur. La fabrique de carton laqué des frères Adt à Forbach emploie près de 1.000 ouvriers.

 

Les petits moulins de la Lorraine annexée, comme ceux de la Lorraine française, ont progressivement disparu. Il existe encore 9 établissements importants, dont 2 à Metz, les autres à Sarreguemines, à Faulquemont, à Remilly, etc. Les quatre fabriques de conserves créées à Metz depuis 1871, et dont la principale est la maison Moitrier, ont vendu en 1912 pour 2 millions de marchandises. A Boulay, on continue de fabriquer des macarons renommés. Il existe six grandes brasseries, qui produisent environ 200.000 hectolitres de bière par an, dont 70 000 pour celle de Devant-les-Ponts. Les autres brasseries sont celles de Lauvallières, Sablon, Fontoy, Sarrebourg et Saint-Avold.

 

Les industries de l'a Lorraine appartiennent en majorité à des sociétés par actions. Toutefois, on trouve encore de grands patrons comme les de Wendel, Thyssen, les Adt et Utzscheinder.

En général les patrons, surtout dans la métallurgie, ont réalisé d'importants bénéfices. Les ouvriers ont vu également leurs salaires s'élever, et ils ont bénéficié de la législation allemande, protectrice du travail. Ils sont en Lorraine mieux payés qu'en Allemagne. Avant la guerre de 1914, un bouilleur touchait de 5 marks 50 à 6 marks, un mineur employé dans les mines de fer 1 mark de plus.

 

Les différentes industries de la Lorraine ont accompli d'importants progrès techniques depuis 1871 : L'exploitation du bassin ferrugineux s'est développée d'une façon merveilleuse ; les établissements métallurgiques, qui transforment le minerai en fonte ou en acier, ont reçu tous les perfectionnements nécessaires, et l'on pourrait faire la même observation à propos des autres manufactures ou fabriques. Il existe à Metz une école technique d'apprentissage depuis 1907 et une école industrielle de perfectionnement pour femmes (1889).

 

C. Le commerce.
Voies de communication. — Banques. Prix des denrées. Exportation. Situation des commerçants Enseignement commercial.

 

Les voies de communication par eau, dans la Lorraine, se sont très peu développées. La Moselle a été canalisée entre Novéant et Metz, sur une longueur de seize kilomètres, de 1871 à 1876. Quoique la canalisation de la Moselle, au-dessous de Metz, ait été réclamée par les cercles industriels et commerciaux delà Lorraine, par les chambres de commerce de Trêves et de Coblentz, le gouvernement prussien a refusé de l'entreprendre, à l'instigation des métallurgistes westphaliens, qui redoutaient la concurrence de leurs confrères lorrains.

Par contre, le réseau des chemins de fer lorrains est passé, plus encore pour des raisons stratégiques que pour des motifs d'ordre économique, de 743 kilomètres en 1871, à 1.143 en 1880 et à 1.897 en 1912. Les chemins de fer de la Lorraine, détachés du réseau de l'Est, sont devenus la propriété de l'Empire allemand, qui en a confié l'exploitation à une société placée sous le contrôle de l'Etat.

 

On trouvait à Metz, comme établissements bancaires, le Crédit coopératif de la Lorraine, la Metzer Bank, ainsi que des succursales de la Société générale d'Alsace, de la Banque d'Alsace-Lorraine, de la Rheinische Bank, de la Reichsbank et de la Banque internationale de Luxembourg.

Le prix de certaines denrées s'est élevé depuis l'annexion, en particulier celui du vin, tandis que beaucoup d'autres objets de consommation ont vu leurs prix baisser d'une façon plus ou moins sensible.

En dépit de certaines clauses du traité de Francfort, le marché français a été en grande partie fermé, depuis le 1er janvier 1873, aux produits du Reichsland. Aussi agriculteurs et industriels lorrains ont-ils dû chercher de nouveaux débouchés soit en Allemagne, soit au dehors. D'une façon générale les denrées agricoles, vins, fruits, légumes, ont trouvé dans l'Empire germanique un écoulement facile. Les industriels ont eu plus de peine à placer leurs produits.

 

Un certain nombre de commerçants allemands sont venus s'installer à Metz, ainsi que dans les principales villes de la Lorraine. Pendant les premières anuées qui ont suivi l'annexion, beaucoup de ces commerçants, qui ne disposaient pas de capitaux suffisants, ont fait faillite ; plus tard il en est venu d'autres, plus sérieux, qui ont pu prospérer.

Metz possède, depuis 1904, une école commerciale de perfectionnement, à l'usage des apprentis et des commis jusqu'à 18 ans.

 

D. — L'action de l'Etat.

 

L'intervention de l'Etat allemand a été plus active encore peut-être que celle du gouvernement français. Par des tarifs douaniers protecteurs, par le développement du réseau ferré, par la création d'écoles, par des lois d'assistance, par des lois sur les retraites, par des règlements minutieux, les pouvoirs publics ; impériaux ou régionaux, se sont appliqués, avec un zèle et un esprit de suite dignes d'éloges, à faire avancer et prospérer l'agriculture et l'industrie du Reichsland, dans la mesure tout au moins où les progrès de la vie économique de l'Alsace-Lorraine ne devaient pas nuire aux intérêts des pays allemands proprement dits.

 

III. — LE MOUVEMENT DE LA POPULATION DE 1812 À 1914.

 

On constate dans les départements lorrains les mêmes phénomènes démographiques que dans le reste de la France. La natalité est faible chez les familles de bourgeois ou de paysans aisés ; depuis le milieu du XIXe siècle, la population s'accroît dans les grandes villes et dans les centres industriels, elle diminue dans les localités purement agricoles. Le développement des industries minières, métallurgiques et textiles, l'annexion de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine à l'Allemagne, le renforcement des garnisons de l'Est, ont amené dans les trois départements lorrains restés français de nouveaux habitants, dont les uns n'ont fait que passer dans le pays, tandis que d'autres y ont élu domicile. Aussi la population s'est-elle considérablement accrue dans les départements industriels de la Meurthe-et-Moselle et des Vosges, tandis qu'elle diminuait dans la Meuse, restée vouée à l'agriculture.

1872

1913

Meurthe-et-Moselle

366.080

564.730

Meuse

301.653

277.955

Vosges

397.98

433.914

D'ailleurs, les deux arrondissements agricoles des Vosges, ceux de Mirecourt et de Neufchâteau, ont vu décroître le nombre de leurs habitants.

La population de plusieurs villes s'est accrue notablement en moins d'un demi-siècle.

1872

1913

Nancy

52.978

119.949

Lunéville

12.369

26 687

Verdun

10.738

21.701

Épinal

11.870

30.042

Saint-Dié

10.432

23.108

Le développement rapide de plusieurs villages de l'arrondissement de Briey rappelle celui des cités-champignons de l'Amérique du Nord. Tels Homécourt et Jœuf, qui ont passé l'un de 284 à 7.006 habitants, le second de 236 à 9.589. Beaucoup, parmi les ouvriers des mines ou de la métallurgie, sont des étrangers. C'est l'Italie qui nous a fourni le contingent le plus considérable de travailleurs.

Nous avons vu, en étudiant l'histoire delà Lorraine annexée, que ce pays prêtait à des observations de même nature. L'émigration de nombreux habitants, en 1871-1872, a été compensée par l'immigration d'Allemands et d'Italiens. La population diminuait dans les districts agricoles[2], tandis qu'elle augmentait dans la région industrielle de Metz et surtout de Thionville. La croissance de quelques villages a été aussi rapide que celle de Jœuf ou d'Homécourt. Ainsi Algrange est passé de 367 habitants en 1871 à 9.476 en 1910 ; Stahlheim, une localité de création récente, qui n'avait que 93 habitants en 1895, en comptait 4.194 quinze ans plus tard.

 

 

 



[1] Il y avait en 1912 72 hauts fourneaux en Meurthe-et-Moselle.

[2] Voir ce que nous avons dit plus haut des districts de Boulay et de Château-Salins.