HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

CINQUIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914)

 

CHAPITRE III. — LA. RÉGION LORRAINE SOUS LE RÉGIME DU SUFFRAGE UNIVERSEL (1848-1870).

 

 

Brusquement la France allait passer delà monarchie constitutionnelle à la République, du régime censitaire au régime du suffrage universel. Si, comme nous le disions plus haut, l'élite intellectuelle et morale du pays s'était trouvée, de 1815 à 1848, en grande partie écartée de la politique, elle allait, par le fait de l'établissement du suffrage universel être noyée dans les masses peu instruites, crédules et nullement préparées à s'acquitter de leurs devoirs civiques. Les fluctuations et les caprices des électeurs, les imprudences commises par les élus favoriseront l'ambition du président de la République, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, et lui permettront d'exécuter le coup d'Etat du 2 décembre 1851, qui prépara la restauration-de l'Empire, opérée l'année suivante. Tandis que les électeurs lorrains se détachèrent de la République aussi rapidement qu'ils l'avaient acceptée, ils restèrent, en grande majorité, fidèles à l'Empire, qu'ils avaient acclamé lors de sa résurrection. Il faudra la catastrophe de 1870 pour leur ouvrir les yeux sur les vices d'un régime dans lequel ils avaient eu longtemps une confiance aveugle.

La secondé République et le second Empire conserveront l'organisation administrative que leur avaient léguée les régimes précédents. Si la chose se comprend de la part du neveu de Napoléon Ier, on s'explique moins que les républicains de 1848 ne se soient pas empressés de doter la France d'institutions en harmonie avec les principes d'une démocratie et capables de mettre la République à l'abri d'un coup d'État. Cette faute, ajoutée à beaucoup d'autres, devait leur être fatale. On peut faire observer ici que, de 1848 à 1870, les hommes politiques lorrains n'ont joué qu'un rôle secondaire dans les affaires de la France. A ce point de vue, la période que nous allons étudier -ressemble à celle qui l'a immédiatement précédée.

 

I. — LA SECONDE RÉPUBLIQUE (FÉVRIER 1848-DÉCEMBRE 1848)

La politique de la seconde République. — Les événements. — L'opinion publique et les élections. — Députés et ministres lorrains. — Les Lorrains hors de France. — Le coup d'Etat du 3 décembre 1851.

 

Tandis que, du jour au lendemain, les institutions politiques avaient été transformées, la centralisation était maintenue, et le seul changement apporté par les nouveaux maîtres du pays au régime administratif consistait dans le remplacement des préfets par les commissaires de la République[1]. Il est vrai qu'au bout de quelques mois ces commissaires disparaîtront et céderont la place aux préfets ressuscites. La deuxième République, née d'une insurrection parisienne, acceptée tout d'abord par la masse des provinciaux, toujours prêts à emboîter le pas derrière les habitants de la capitale, trompera bientôt les espérances que l'on avait mises en elle. L'insurrection parisienne de juin 1848 effraiera bourgeois et paysans, les dégoûtera delà République, et la seule question qui se posera sera de savoir si elle aura pour héritier un Bourbon ou un Bonaparte. Ces fluctuations, que l'on constate un peu partout en France, nous les observerons également dans la région lorraine.

Peu d'événements à signaler dans la région lorraine de février 1848 à décembre 1851. Nous savons pourtant comment le nouveau régime fut instauré dans les villes où il existait un parti républicain. A Metz, d'après Woirhaye, la proclamation de la République fut bien accueillie, et tout se passa dans le calme le plus parfait. Pour Nancy, nous possédons le récit d'un témoin oculaire, Dauné, un commerçant qui était l'un des membres actifs du parti républicain. Le 26 février, au matin, Dauné et quelques-uns de ses amis politiques, Louis, Vincenot, Laflize, Saint-Ouen, se réunirent, et se fondant sur les nouvelles, d'ailleurs assez vagues, qui leur étaient arrivées de Paris, ils se rendirent à l'hôtel de ville, où ils proclamèrent la République. On ne sait ce qu'il y a de plus extraordinaire de l'audace de ces hommes sans mandat qui prétendaient imposer à leurs concitoyens le régime de leur choix, ou de l'inertie, pour ne pas dire plus, des partisans de la monarchie et surtout des autorités constituées, qui n'opposèrent aucune résistance aux républicains. Le préfet, le maire, un ancien colonel d'artillerie du premier Empire et le général commandant la subdivision laissèrent le champ libre à la commission provisoire, nommée par les chefs du parti républicain, commission qui prit aussitôt en mains la direction des affaires. Reconnaissons d'ailleurs qu'elle fit preuve de fermeté et qu'elle sut réprimer les tentatives de désordre. Dans les autres villes de la région les autorités administratives ou militaires ne tentèrent pas plus qu'à Nancy d’enrayer la chute de la Monarchie de Juillet. Une fois de plus, on pouvait constater les effets déplorables de la centralisation. La victoire de l'émeute dans la capitale entraînait l'effondrement du régime établi, qui ne trouvait en province aucune institution capable de lui offrir un point d'appui.

Nous avons déjà dit que le gouvernement provisoire avait remplacé les préfets par des commissaires de la République. Léoutre et Charles de Ludres avaient été chargés conjointement de la Meurthe et de la Meuse. Quand Léoutre eut pris le parti de limiter son action à la Meuse, le gouvernement adjoignit à de Ludres Lorentz, qui finit par exercer seul les fonctions de commissaire. Billaudel et Léon Turck reçurent respectivement la mission d'administrer le premier la Moselle et le second les Vosges.

Il y eut en mars une tentative timide faite pour grouper les quatre départements lorrains sous l'autorité d'un commissaire général, qui n'était autre que Billaudel. L'arrêté de nomination, en claie du 20 mars, porte que le nouveau commissaire général « surveillera les opérations des commissaires ou sous-commissaires, les révoquera, au besoin exercera leurs pouvoirs ou les remplacera. Les autorités civiles ou militaires sont placées sous ses ordres ; il les requerra pour toutes Jes mesures de salut public et fera tout ce que les circonstances nécessiteront, tant pour le maintien de l'ordre que pour le triomphe des principes républicains ». Il ne semble pas d'ailleurs que Billaudel ait eu l'occasion d'exercer les pouvoirs que lui conférait l'arrêté du 20 mars. Son action ne dépassa pas les limites de la Moselle.

Au mois d'août 1850, le président delà République, Louis-Napoléon Bonaparte, fit un voyage dans l'Est de la France ; les habitants de Lunéville, de Nancy et de Metz l'accueillirent aux cris de Vive la République !

La révision de la constitution, que désirait L.-N. Bonaparte, fut réclamée en 1850 par les conseils généraux de la Meurthe et de la Meuse, l'année suivante par 50.000 (?) pétitionnaires de la Meuse et par 16.000 de la Moselle, puis par les quatre conseils généraux de la région lorraine. D'ailleurs, cette question fut l'objet de débats très vifs en 1850 dans l'assemblée départementale de la Meurthe, en 1851 dans celles de la Moselle et des Vosges. Plusieurs conseillers généraux républicains de la Moselle n'hésitèrent pas à déclarer que le véritable but de nombreux révisionnistes était de renverser la République au profit d'un Bourbon ou de L.-N. Bonaparte.

La République fut acceptée sans opposition par nos ancêtres, qui, pour la plupart, ne l'avaient ni désirée ni prévue. Au lendemain de la révolution de Février, chacun ne s'en déclara pas moins républicain. Ce beau zèle, qui n'était pas toujours sincère, ne tardera pas à se refroidir.

De 1848 à 1851, le pays fut consulté à trois reprises. ; il eut à élire successivement la Constituante, le président de la République, enfin l'assemblée législative[2].

Ce fut le 23 avril 1848 qu'on nomma les membres de la Constituante. Tout Français âgé de 21 ans était électeur ; on votait, non dans la commune où l'on résidait, mais au chef-lieu du canton. Des comités se formèrent en vue des élections. Dans la Moselle, où le parti républicain était bien organisé, il ne présenta qu'une seule liste aux électeurs du département. Il en alla autrement dans la Meurthe, où différentes listes se trouvèrent en présence. Toutefois, certains noms figuraient à la fois sur deux ou sur trois listes. Tous les candidats étaient ou se disaient — avec plus ou moins de sincérité — républicains.

La Restauration et la Monarchie de Juillet ne s'étaient pas fait faute d'intervenir dans les élections législatives. Quelques circulaires de Ledru-Rollin, en particulier celle du 12 mars, prouvaient que les nouveaux gouvernants ne répudiaient pas complètement toutes les pratiques de leurs prédécesseurs. Les conseils du ministre de l'intérieur devaient être suivis dans une partie au moins de la région lorraine.

Le 13 avril, le commissaire Lorenlz invitait les instituteurs de la Meurthe à faire de la propagande en faveur des candidats portés sur une des listes qui se présentaient aux suffrages des citoyens du département. Celte ingérence abusive du représentant du pouvoir central provoqua des protestations de deux comités électoraux, l'Union agricole et la Société démocratique. La réponse justificative de Lorentz ne détruisit pas entièrement le mauvais effet de la circulaire malencontreuse qu'il avait envoyée aux instituteurs.

Voici comment l'on vota, le 23 avril, dans les quatre départements lorrains.

Inscrits

Votants

Premier élu

Dernier élu

Meurthe

110.000

100.000

Marchal

97.856

d'Adelsward

42.123

Meuse

88.835

74.964

Launois

47.597

Buvignier

29.960

Moselle

111.334

97.423

Woirhaye

94.294

Antoine

69.795

Vosges

106.755

85.950

Doublat

83.336

Braux

37.614

On remarquera que les électeurs des quatre départements lorrains avaient voté en grand nombre Dans la Meurthe, la Moselle et les Vosges, le premier élu avait réuni sur son nom la presque totalité des suffrages exprimés, lien allait autrement dans la Meuse. Partout, mais plus spécialement dans la Meurthe et dans les Vosges, il y avait un écart de voix considérable entre le premier et le dernier des élus.

Si tous les députés étaient des gens honorables, beaucoup d'entre eux avaient des illusions et une inexpérience qui entraîneront pour le pays de fâcheuses conséquences. Parmi les élus il y avait des hommes de droite, d'Adelsward de la Meurthe, Salmon de la Meuse, Boulay (de la Meurthe) et Buffet des Vosges. A la gauche modérée appartenaient Charles de Ludres et Eugène Ferry de la Meurthe, Launois de la Meuse, Poncelet et Woirhaye de la Moselle, Doublai et Braux des Vosges. Plus avancés étaient Laflize et Viox de la Meurthe, Buvignier de la Meuse, Jean Reynaud el Tolain de la Moselle, enfin Léon Turck des Vosges. Quelques-uns de ces représentants, comme Boulay de la Meurthe, de Ludres et Doublai avaient déjà siégé, sur les bancs de l'opposition, dans les Chambres de la Monarchie de Juillet. La plupart des députés appartenaient à la bourgeoisie. Beaucoup d'entre eux exerçaient la profession d'avocat. L'un d'entre eux était un écrivain connu, Jean Reynaud ; Tolain était un ouvrier.

Au cours de l'année 1848, l'opinion publique fut soumise à des fluctuations, que des élections municipales ou des élections législatives partielles permettent de constater. Beaucoup d'électeurs se désintéressent des affaires publiques et s'abstiennent de voter. D'autres, qui semblent ne pas avoir d'opinions très arrêtées, donnent leur voix tantôt à un parti tantôt à un autre. Le décret du 18 mars, par lequel le gouvernement provisoire ajoutait un impôt extraordinaire de 45 centimes au principal des contributions directes, fit beaucoup de mécontents. L'émeute parisienne du 15 mai et la terrible insurrection ouvrière de juin effrayèrent les bourgeois et les paysans, qui se détachèrent de la République ou qui se désintéressèrent des affaires politiques. Les élections municipales qui eurent lieu à Nancy, une première fois le 28 avril, une seconde le 30 juillet, nous fournissent la preuve du changement qui s'opéra en trois mois dans les dispositions des habitants de celte ville. Tandis que Favier-Gervais arrivait, le 28 avril, en tête de la liste avec 6.399 voix, il n'était plus, le 30 juillet, que le 29e avec 1.764 suffrages ; Brice ne descendait que du deuxième au troisième rang, mais le nombre de ses voix tombait de 6.027 à 2.264, Le dix-septième des élus du 28 avril, Monet, avait obtenu 3.625 voix ; il n'en avait plus que 2.326, le 30 juillet, bien que venant en tête de la liste. En définitive, c'étaient les mêmes noms qui sortaient des unies le 28 avril et le 30 juillet, mais beaucoup d'électeurs qui avaient volé la première fois s'étaient abstenus trois mois plus tard.

Nous pouvons faire, à propos d'élections législatives partielles dans la Moselle, des observations non moins intéressantes. Un des députés de ce département, Dornès, mourut en juillet des suites d'une blessure qu'il avait reçue le mois précédent en marchant à l'attaque d'une barricade. Louis-Napoléon Bonaparte posa sa candidature dans la Moselle à l'élection qui eut lieu le 17 septembre pour remplacer Dornès. Il fut nommé, mais seulement par 17.800 voix, alors que, le 23 avril, le moins favorisé des candidats élus, Antoine, avait obtenu plus de 69.000 suffrages. Louis-Napoléon ayant donné sa démission de député de la Moselle, un nouveau scrutin devint nécessaire. Le 26 novembre, un républicain modéré, Rolland, fut élu par 17.960 voix contre le colonel Ney, l'un des fils du maréchal, qui n'en recueillit que 11.374. Quelque curieuses que soient ces fluctuations, elles n'ont pourtant pas l'importance de celles que l'élection présidentielle va nous permettre de constater.

L'assemblée constituante, bien mal inspirée en la circonstance, avait attribué au peuple l'élection du président de la République. Trois des cinq candidats qui briguèrent les suffrages des citoyens, Lamartine, dont la popularité s'était évanouie, Ledru-Rollin et Raspail, n'avaient aucune chance d'être élus. La question ne se posait vraiment qu'entre le général Cavaignac, chargé du pouvoir exécutif, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte, fils du roi de Hollande et d'Hortense de Beauharnais. Le premier semblait devoir triompher, ayant à son actif de beaux états de services militaires, la fermeté de ses convictions républicaines, son respect de la légalité et son amour de l'ordre. Quels étaient les titres de Louis-Napoléon ? Il était le neveu de Napoléon Ier, mais le régime impérial n'évoquait-il pas le souvenir d'un despotisme écrasant, de guerres sans cesse renouvelées et, en ce qui concernait la région lorraine, celui de deux invasions étrangères et d'une mutilation du territoire ? Personnellement le prince n'avait à faire valoir, et c'était vraiment peu de chose, que les échauffourées de Strasbourg (1836) et de Boulogne (1840). Malheureusement, si, dans la région lorraine, la plupart des députés et des comités électoraux soutinrent Cavaignac, ils ne se remuèrent pas assez pour assurer le succès de leur candidat ; pourtant une propagande active eût été bien nécessaire pour combattre celle que l’on faisait en faveur de Louis-Napoléon. Celui-ci pouvait compter sur les anciens soldats de son oncle ; dans les campagnes, chose à peine croyable, le nom de Napoléon était resté populaire. Il est possible, probable même, que dans notre pays les images d'Épinal, plus encore que les chansons de Béranger, aient contribué à créer et à développer la légende napoléonienne.

En outre, les conservateurs, mécontents de la République, s'imaginaient que Louis-Napoléon serait un instrument docile entre leurs mains. La médiocrité apparente du prince devait être pour lui une cause de succès. Voici comment se répartirent les voix dans trois des départements lorrains, le 10 décembre 1848, entre Cavaignac et Louis-Napoléon Bonaparte.

Cavaignac

L.-N. Bonaparte

Meurthe

20.933

74.872

Moselle

19.660

75.142

Vosges

13.279

72.899

Que de réflexions inspire la comparaison du scrutin du 23 avril avec celui du 10 décembre ! Le nombre des votants est considérable dans les deux cas, mais quel revirement dans les opinions des électeurs ! Quelle condamnation de l'imprévoyance des hommes politiques qui avaient accordé le droit de suffrage à tous les Français sans distinction et de ceux qui avaient confié à ces électeurs inexpérimentés la nomination du chef de l'Etat !

Les votes de la Moselle méritent d'attirer tout particulièrement notre attention. Alors que, le 17 septembre, moins de 18.000 électeurs de ce département avaient envoyé Louis-Napoléon siéger à la Constituante, il s'en trouva plus de 76.000, le 10 décembre, pour le juger digne d'occuper la première magistrature delà République !

Cinq mois plus tard, le 13 mai 1849 eurent lieu les élections à l'assemblée législative. Les conservateurs qui, l'année précédente, s'étaient tenus à l'écart, affrontèrent cette fois la lutte, sous l'étiquette de « parti de l'ordre ». Les républicains étaient divisés en constitutionnels et en montagnards. Les uns et les autres étaient soutenus par des comités et par des journaux. Presque tous les députés sortants de nos départements se représentaient au suffrage de leurs concitoyens. Le gouvernement et le clergé intervinrent en faveur des candidats du parti de l'ordre.

Voici les résultats du scrutin du 13 mai :

Inscrits

Votants

Premier élu

Dernier élu

Meurthe

122.416

85.081

Vatry (de)

51.321

Viard

21.407

(84.134)

Meuse

93.490

59.869

Etienne

40.760

Raulin

31.719

Moselle

110.444

76.540

Ney

68.237

Hunolsten (d')

37.776

Vosges

116.982

71.000

Buffet

43.442

Forel

18.435

C'étaient les conservateurs qui l'emportaient complètement dans la Meuse et dans la Moselle. Un montagnard avait réussi à passer dans la Meurthe, un autre dans les Vosges. Ce qu'il y a de curieux, c'est que Salmon, le seul républicain nommé par la Meurthe, n'appartenait pas au groupe des députés sortants. La plupart des conservateurs élus étaient des royalistes ; pourtant on comptait parmi eux des bonapartistes avoués ou cachés : M. Viard de la Meurthe, M. Chadenet de la Meuse, le général Achard, le colonel Ney, MM de Ladoucette et de Wendel de la Moselle. Le nombre des volants avait été sensiblement moindre que le 20 avril et le 10 décembre 1848. L'écart des voix restait encore très sensible entre le premier et le dernier élu dans la Meurthe et dans les Vosges ; il l'était moins dans la Moselle et surtout dans la Meuse. On est frappé du chiffre relativement faible des suffrages obtenus dans la Meurthe et dans la Moselle par les députés républicains sortants Ainsi Marchai tombait de 97.866 à moins de 20.000 voix et Vosgien, qui arrivait le dernier, ne réunissait qu'un peu moins de 8.000 suffrages. Dans la Moselle c'était Rolland qui venait en tête avec 16.000 voix, alors qu'au mois de septembre il en avait recueilli de 17 à 18.000 ; Tolain descendait à un peu moins de 10.000. Ces résultats n'avaient pas lieu de surprendre les observateurs attentifs. L'échec de Cavaignac présageait celui des députés républicains qui avaient soutenu sa candidature.

Des fluctuations dans l'opinion publique se produisirent encore après les élections de mai 184g. Celte fois, c'est le département des Vosges qui nous permet de les constater. Si, le 8 juillet 1849, lors d'une élection partielle, un monarchiste, M. de Ravinel, fut élu par 17.582 suffrages, le 24 mars 1850, nous voyous un républicain, M. Guilgot, l'emporter par 33.544 voix sur un conservateur, le général Raoul, qui n'en obtint que 26.720.

 

Aucun des représentants de la région lorraine n'a joué un rôle de premier plan à l'époque de la seconde République. Le 8 mai 1848, deux députés de la Moselle, Dornès et Jean Reynaud, auxquels se joignit un de leurs collègues, Trélat, firent voter par la Constituante un décret portant que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie, et qu'il serait formé une commission exécutive. On sait que la question de la présidence de la République souleva dans la Chambre des débats très vifs. Seuls de nos députés, Buvignier de la Meuse, Hingray et Turck des Vosges volèrent pour l'amendement Grévy, d'après lequel le président du conseil des ministres devait remplir les fonctions de président de la République. L'amendement Leblond, qui attribuait à la Constituante l'élection du président, repoussé, comme le précédent, par l'assemblée, reçut des députés lorrains un accueil plus favorable : Laflize, Leclerc, de Ludres et Marchai de la Meurthe, Launois de la Meuse, Espagne et Poncelet de la Moselle, Braux, Doublat, Falatieux, Forel, Hingray, Houel, Huot et Turck des Vosges se prononcèrent en faveur de l'amendement Leblond. Enfin Charles de Ludres demanda qu'il fût interdit aux membres des familles qui avaient jadis régné en France de poser leur candidature à la présidence de la République. Tout ce que nous savons de cet amendement, c'est qu'il fut repoussé à la presque unanimité des voix.

En 1850, l'assemblée législative vota deux lois importantes. Celle du 15 mars supprimait le monopole universitaire et établissait enfin la liberté de l'enseignement. Trois seulement de nos députés, d'Adelsward et Salmon de la Meurthe, Forel des Vosges, se prononcèrent contre celte loi. D'Adelsward appartenait à la droite, mais en qualité de protestant, il trouvait sans doute la loi trop favorable à 1 Église catholique. Buffet des Vosges collabora à la loi du 3i mai, qui restreignait le droit de suffrage. Nous ne trouvons parmi les opposants que Salmon de la Meurthe. La proposition présentée, le 30 janvier 1851, par d'Adelsward, et portant que le président de la Chambre aurait le droit de requérir la force armée, ne semble pas avoir été l'objet d'un vote. Le 17 novembre 1851, les questeurs de l'assemblée lui soumirent un projet, qui reproduisait en partie celui de M. d'Adelsward. A ce moment tous les gens clairvoyants se rendaient compte que le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, préparait un coup d'Etat. Pourtant la proposition des questeurs fut repoussée par une majorité qui comprenait Fabvier, Salmon, de Vatry et Viard delà Meurthe, la totalité de la députation meusienne, presque tous les représentants de la Moselle, sauf du Coëtlosquet et de Faultrier et la majeure partie de ceux des Vosges, à l'exception de Houel et de Ravinel. Non seulement tous les députés à tendances bonapartistes, mais des royalistes et trois républicains, Salmon, de la Meurthe, Forel et Guilgot, des Vosges, avaient rejeté la proposition des questeurs et rendu possible ainsi le coup d'Etat du 2 Décembre.

Deux Lorrains furent ministres de la seconde République. M. Buffet fut chargé du portefeuille de l'agriculture et du commerce, d'abord dans le cabinet du 29 décembre 1848, puis dans celui du 10 avril 1851. Le même ministère eut pour titulaire, du 20Janvierau 10 avril 1851, M. E. Schneider, originaire de la Lorraine allemande, mais qui ne représentait pas un de nos départements ; c'est le fondateur du Creusot. La Constituante, qui avait confié au suffrage universel l'élection du président de la République, s'était réservé la nomination du vice-président. Le 20 janvier 1849, elle élut un député des Vosges, Boulay de la Meurthe, fils de l'homme d'État de la Révolution et de l'Empire. Boulay ne joua d'ailleurs aucun rôle politique durant sa vice-présidence.

Les républicains, qui avaient reproché à Louis-Philippe la timidité de sa politique extérieure, n'intervinrent pas plus que ne l'avait faille Gouvernement de Juillet dans les affaires européennes La seule campagne entreprise hors de France eut pour résultat de détruire la république romaine et de restaurer le pouvoir temporel de Pie IX. Le corps expéditionnaire avait pour chef le général Oudinot, fils aîné du célèbre maréchal. Un autre Lorrain, le général Charles Thiry, commanda l'artillerie au siège de Rome.

 

Avant ou après le 2 décembre, quelques-uns des députés lorrains se rallièrent à Louis Napoléon ; c'étaient Fabvier et Viard de la Meurthe, Chadenet de la Meuse, le général Achard, le colonel Ney, MM. de Ladoucette et de Wendel de la Moselle. Lors du coup d'Etal, les autres représentants de nos départements se tinrent à l'écart ou protestèrent. D'Adelsward fut envoyé à Mazas. Monel, de la Meurthe, lut au commandant de gendarmerie Saucerotte, qui avait envahi la salle des délibérations de la Chambre, l'article 18 de la constitution, qui qualifiait de haute trahison l'acte de violence commis par cet officier. Les députés de la droite, qui s'étaient réunis au nombre de 220 à la mairie du Xe arrondissement, pour prononcer la déchéance de Louis-Napoléon Bonaparte, avaient confié au général Oudinot le commandement des forces militaires de la capitale. Mais Oudinot ne put accomplir sa mission. Non seulement le général Forey 7, qui se présenta à la mairie du Xe arrondissement, refusa de lui obéir, mais il le fil arrêter et conduire à Vincennes.

La République terminait ainsi une existence, qui avait duré moins de quatre années. Si Louis-Napoléon Bonaparte avait pu arriver à ses fins, il y avait été puissamment aidé par les républicains et par les royalistes. Le gouvernement provisoire et la majorité de l'assemblée constituante avaient commis une série de fautes graves, dont la principale avait été peut-être de faire élire, au suffrage universel, le président de la République. Les excès de langage et les violences des socialistes avaient effrayé bourgeois et paysans, qui n'avaient vu le salut que dans l'organisation d'un pouvoir fort. Les monarchistes, qui avaient eu l'imprudence de soutenir la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, avaient de plus mécontenté près de trois millions de citoyens, auxquels ils avaient enlevé le droit de suffrage. Enfin ceux des républicains et des royalistes qui s'étaient joints aux bonapartistes, le 17 novembre 51, pour rejeter la proposition des questeurs, avaient, avec une fatale imprévoyance, lait le jeu du neveu de Napoléon Pr et rendu possible un nouveau 18 brumaire.

 

II. — LA RÉGION LORRAINE SOUS LE SECOND EMPIRE (1851-1870).

Caractères de la politique impériale. — Les événements. — L'opinion publique elles élections. — Députés et ministres lorrains. — Les Lorrains hors de France. — La révolution du 4 septembre 1870.

 

Louis-Napoléon Bonaparte avait, le 2 décembre, rendu le droit de suffrage aux citoyens qui en avaient été privés par l'assemblée législative ; le suffrage universel était donc rétabli ; mais les ministres et les fonctionnaires du prince-président et de l'empereur sauront le domestiquer. La France sera soumise au régime du gouvernement personnel jusqu'en 1860. À partir de cette date une détente se produira, et différentes mesures viendront modifier la physionomie plus encore que le fonds même des institutions. C'est l'époque de l'Empire libéral, si toutefois il est permis de rapprocher l'un de l'autre ces deux mots, qui jurent de se trouver réunis. La France jouit alors, on ne peut le contester, d'une réelle prospérité matérielle. Napoléon III obtint au début de son règne des succès militaires-et diplomatiques, qui consolidèrent à l'intérieur son trône et qui firent de lui l'arbitre de l'Europe. Les imprudences qu'il commit plus tard, les aventures dans lesquelles il se lança finiront par entraîner sa chute. Avec plus de prévoyance et de décision, Napoléon III aurait pu empêcher la Prusse d'expulser l'Autriche de l'Allemagne et par suite éviter la catastrophe de 1870.

 

Si, dans quelques départements, le coup d'Etat du 2 Décembre provoqua des résistances armées, il n'en fut pas de même dans la région lorraine. Les manifestations dont Metz et Nancy furent le théâtre n'eurent aucune importance. Quelques républicains prirent d'eux-mêmes le chemin de l'exil ; d'autres furent condamnés par les commissions mixtes à la déportation en Algérie ou en Guyane.

En janvier 1858, Nancy devint le chef-lieu d'un des cinq grands commandements militaires qui venaient d'être créés. Au mois de juillet suivant, Napoléon III et le comte de Cavour, premier ministre du roi de Sardaigne Victor-Emmanuel II, se rencontrèrent à Plombières. Du traité secret conclu, le 21 juillet, dans cette ville d'eaux devait sortir l'année suivante la guerre d'Italie. En 1861 s'ouvrit à Metz une exposition régionale des produits de l'agriculture, de l'industrie, de l'horticulture et des beaux-arts.

L'événement le plus important qui se soit passé dans la région lorraine est la publication, en 1865, du programme de décentralisation de Nancy. Depuis longtemps déjà les hommes sincèrement libéraux se rendaient compte qu'il fallait modifier le régime administratif de la France. En 1836 le baron Guerrier de Dumast faisait paraître sa Résurrection des provinces, ha question, après avoir sommeillé, fut de nouveau débattue dans des brochures et dans des articles de journaux, à Metz et à Nancy, lorsque l'Empire eut commencé de prendre une physionomie libérale. Enfin dix-neuf Nancéiens, appartenant aux divers partis d'opposition, se réunirent pour rédiger un programme qui ne créait pas de région, mais qui supprimait en revanche les cantons. Les conseils généraux, dont le projet accroissait considérablement les attributions, auraient à régler les affaires du département ; de plus, l'exécution des mesures qu'ils auraient arrêtées serait confiée non plus au préfet mais à une commission nommée par le conseil lui-même et recrutée parmi ses membres. Ce projet reçut l'adhésion d'hommes appartenant à tous les groupes de l'opposition, orléanistes comme M. Guizot, le duc et le prince de Broglie, légitimistes comme Berryer et M. de la Boulie, catholiques libéraux comme Montalembert, républicains comme Jules Favre, Jules Ferry et Eugène Pelletan. Beaucoup de ces hommes arriveront dans la suite au pouvoir, et cependant nous attendons encore aujourd'hui que le programme de Nancy devienne une réalité.

Épinal célébra par des fêtes brillantes, non en 1866, mais en 1864, le quatre centième anniversaire de son union au duché de Lorraine.

Au mois de juillet 1866, on commémora avec solennité le centenaire de la réunion de la Lorraine et du Barrois à la France. L'empereur, retenu à Paris par les graves événements dont l'Europe centrale était alors le théâtre, chargea sa femme et son fils de le représenter à ces fêtes. L'impératrice et le prince impérial ne firent à Bar-le-Duc et à Toul que des arrêts de courte durée. L'ancienne capitale de la Lorraine, où ils arrivèrent le 15 juillet, devait les garder plus longtemps. Une foule nombreuse, formée de Nancéiens et de gens venus de toute la région lorraine, fit à la souveraine et à son fils un accueil chaleureux. L'impératrice reçut avec son amabilité et sa bonne grâce habituelle les hommages des fonctionnaires et des habitants. Les personnages officiels qui prirent la parole protestèrent de leur dévouement et de celui de la population au régime impérial, dont ils vantèrent la gloire et les bienfaits. Qui aurait pu prévoir alors que quatre ans plus tard, l'Empire s'effondrerait dans une guerre malheureuse et qu'une partie de la Lorraine, arrachée à la France, serait annexée au nouvel empire allemand ?

L'année suivante, l'empereur d'Autriche François-Joseph s'arrêta à Nancy, en se rendant à Paris, où il allait voir l’exposition universelle. Il descendit dans les caveaux de la Chapelle Ronde, où reposent les restes mortels de ses ancêtres. La population nancéienne fit un accueil respectueux au descendant de ses anciens souverains, qui avait déjà subi tant de revers de fortune et qui venait de perdre, quelques mois auparavant, son frère Maximilien, empereur du Mexique, fusillé à Queretaro[3].

 

Les habitants de la région lorraine resteront jusqu'au bout en grande majorité fidèles à Napoléon III. On ne verra pas se produire chez eux de revirements d'opinion tels que ceux dont la seconde République nous avait fourni l'exemple. Toutefois, le nombre des opposants ne cesse de faire des progrès depuis 1860, si bien qu'aux élections de 1869 les candidats officiels ne triomphent de leurs concurrents dans quelques collèges électoraux qu'à de très faibles majorités. L'opposition était d'ailleurs divisée, formée qu'elle était d'orléanistes, de légitimistes et de républicains, qui ne parvenaient pas toujours à s'entendre. Le gouvernement intervenait dans les élections beaucoup plus encore que les précédents, recommandant, par des affiches sur papier blanc, les candidats qui lui étaient agréables, exerçant une pression sur les fonctionnaires et, par l'intermédiaire de ceux-ci, sur les citoyens eux-mêmes. Tandis que toute liberté était laissée aux journaux bonapartistes, les feuilles de l'opposition étaient soumises à un régime de rigueur. En ce qui concernait la propagande électorale, il y avait également deux poids el deux mesures. Ajoutons que l'administration ne se faisait aucun scrupule de violer le secret du vote et de falsifier les résultats du scrutin. On comprend qu'avec de tels procédés le gouvernement impérial ait souvent assuré le succès des candidats officiels.

De 1851 à 1870, il y eut trois plébiscites et quatre élections générales[4]. Le premier plébiscite, qui eut lieu les 20 et 21 décembre 1851, avait pour but de faire sanctionner par les électeurs le coup d'Etat du 2 décembre. Voici comment se répartirent les votes dans les quatre départements lorrains :

Oui

Non

Meurthe

101.968

5.137

Meuse

81.049

2.927

Moselle

93.167

3.737

Vosges

93.304

3.738

On remarquera le grand nombre des votants et des approbateurs du coup d'Etat.

Un an plus tard, les 21 et 22 novembre 1852, eut lieu un deuxième plébiscite. Cette fois les électeurs avaient à se prononcer sur le rétablissement de l'Empire. Dans trois de nos départements, comme l'indique le tableau suivant, les oui furent plus nombreux et les non plus rares qu'au plébiscite de l'année précédente.

Oui

Non

Meurthe

103.845

3.535

Meuse

79.414

2.268

Moselle

94.032

1.681

Vosges

96.504

2.497

Entre ces deux plébiscites avaient eu lieu, le 29 février, les élections au corps législatif. Tous les députés étaient des bonapartistes, à l'exception d'un seul, qui d'ailleurs ne devait pas tarder à se rallier à l'Empire. Les uns furent élus sans opposition, les autres obtinrent des majorités énormes.

Les élections législatives de 1857 n'amenèrent aucun changement, au point de vue des opinions, dans la représentation des départements lorrains. Un député officiel de la Meuse, de Ségur, dont l'élection avait été contestée, crut devoir donner sa démission, mais il se représenta et fut réélu en 1858.

A partir du moment où l'Empire prit des allures libérales, l'opposition devint plus forte ; elle se grossit des mécontents qu'avait faits parmi les conservateurs catholiques la politique italienne de Napoléon III. Un peu avant les élections du 31 mai et du 1er juin 1863, républicains, orléanistes, légitimistes et catholiques formèrent l'Union libérale, qui engagea vigoureusement la lutte contre les candidats officiels. Ceux-ci l'emportèrent, mais, dans les villes de Nancy et de Metz, ils furent mis en minorité, et, d'une façon générale, leurs majorités furent moindres que lors des élections précédentes. Ainsi, dans la Meurthe, le baron Buquet n'obtenait plus que 19.606 voix contre 9.024 à M. d'Adelsward. Dans la Moselle le colonel Hennocque passait avec plus de 17.331 voix, mais trois candidats de l'opposition en réunissaient à eux tous environ 12.000. Dans une circonscription des Vosges le député sortant, M. Bourcier de Villers, était réélu avec 14.524 suffrages contre 14.334 donnés à M. Buffet. Seulement de graves irrégularités ayant été constatées, M. Bourcier de Villers fut invalidé. Une nouvelle élection eut lieu, et cette fois M. Buffet triompha, avec 18.324 voix, de son concurrent, qui n'en réunit plus que 13.478. Les différents groupes d'opposition commirent la faute de ne pas s'unir pour les élections générales de 1869 ; aussi n'arrivèrent-ils pas à triompher des députés bonapartistes sortants. Pourtant l'opposition fit encore des progrès. Dans la Meurthe, le baron Buquet n'était élu que par 15.455 suffrages, alors que 15.102 allaient à M. Viox, républicain, ancien représentant du peuple. Dans la Moselle, M. de Bouteiller, député sortant, était élu par 19.298 voix contre 15.000 voix données à trois candidats d'opposition. M. Buffet passa dans les Vosges à une majorité écrasante[5].

Enfin les citoyens français furent encore une fois consultés le 8 mai 1870. Ce plébiscite était destiné à sanctionner les modifications apportées par Napoléon III, l'année précédente, aux institutions impériales. On constate qu'il y eut cette fois plus d'abstentions, moins de oui et plus de non que lors des plébiscites de 1851 et de 1852. Encore convient-il de ne pas oublier que beaucoup de ceux qui, le 8 mai 1870, mirent dans l'urne un bulletin oui entendaient moins consolider l'Empire qu'approuver la nouvelle orientation libérale du régime.

Plébiscite du 8 mai 1870 :

Oui

Non

Meurthe

82.857

13.404

Meuse

72.680

5.095

Moselle

82.510

14.074

Vosges

70.899

18.416

Les députés de la région lorraine appartenaient à la noblesse ou à la bourgeoisie aisée. On trouvait parmi eux des propriétaires, des industriels, d'anciens officiers ; quelques-uns de ces députés étaient les fils ou les neveux de généraux ou de fonctionnaires du premier Empire. C'était même pour plusieurs d'entre eux le seul titre qu'ils eussent à faire valoir auprès des électeurs. Assurément le vicomte Drouot n'aurait jamais été député delà Meurthe, s'il n'avait été le neveu de l'illustre général dont il portait le nom.

Nos députés ne jouèrent qu'un rôle très effacé, ne prenant que rarement la parole, et se contentant d'approuver les actes du gouvernement. Pourtant un député de la Meurthe, M. Chevandier de Valdrôme, fut le rapporteur de la loi qui décidait qu'une exposition universelle s'ouvrirait à Paris en 1867. Un député de la Meuse, le baron de Benoist, s'occupa des questions agricoles et militaires. Il protesta en 1870 contre une réduction des effectifs, qu'il estimait dangereuse dans les circonstances critiques où se trouvait alors le pays. M. Buffet, des Vosges, intervint à plusieurs reprises, à propos des finances ou de l'armée. Il entra dans le tiers-parti, qui se constitua en 1864. En mars 1866 il présenta, avec 43 de ses collègues, un amendement à l'adresse, qui réunit 63 voix. M. Buffet et le vicomte Drouot furent les seuls députés lorrains qui repoussèrent le projet de loi militaire présenté par le maréchal Niel ; le corps législatif le vota le i4 janvier 1868. Au mois de juillet 1869, M. Buffet, M. Chevandier de Valdrôme et deux députés de la Moselle, MM. Liégeard et de Bouteiller, firent partie de ce groupe des 116, qui invita le gouvernement à faire de nouvelles concessions libérales. Au mois de décembre 1869, M. Buffet constituait le centre gauche. On sait que, dans la séance du 15 juillet 1870, Jules Favre présenta une proposition par laquelle le corps législatif demandait au gouvernement de lui communiquer les dépêches qu'il avaitrecues.de son ambassadeur auprès du roi de Prusse. M. Buffet vola cette proposition, que repoussèrent tous les autres députés de la région.

La politique extérieure de la France fut dirigée, pendant plus de deux années, par M. Thouvenel, qui était né à Verdun en 1818. Après avoir représenté la France à Athènes, à Munich, à Constantinople, il reçut de l'empereur, le 4 janvier 1860, le portefeuille des affaires étrangères. Il négocia la cession de Nice et de la Savoie à la France et il s'efforça par deux fois, mais sans aucun succès, de réconcilier la papauté avec le nouveau royaume d'Italie. Lorsque Thouvenel vil que l'empereur se refroidissait à l'égard de Victor-Emmanuel et cherchait une union plus intime avec Pie IX, il donna sa démission, le 15 octobre 1862. Napoléon III perdait en lui un bon serviteur, trop sage et trop clairvoyant pour commettre les fautes irréparables, qui seront fatales à l'Empire et à la France elle-même.

Lorsque le chef du tiers-parti, Emile Ollivier, eut constitué, le 2 janvier 1870, un cabinet à tendances libérales, il prit pour collègues à l'intérieur M. Chevandier de Valdrôme, aux finances M. Buffet. Celui-ci eut le temps de préparer le projet de budget de 1871, mais il donna sa démission au mois d'avril, quelque temps avant le plébiscite, qu'il désapprouvait. M. Chevandier conserva son portefeuille jusqu'à la chute du cabinet Ollivier, en août 1870. Un homme politique d'origine lorraine, dont nous avons déjà parlé, Eugène Schneider, fut nommé en 1867 par Napoléon III président du corps législatif.

 

Il n'y a pas lieu de revenir sur la carrière diplomatique de M. Thouvenel, que nous avons retracée plus haut. Si la Lorraine fournit à l'armée impériale des officiers et des généraux, aucun de ceux-ci, à l'exception d'Exelmans, n'obtint le bâton de maréchal de France. Le général Augustin Thiry commanda l'artillerie au siège de Sébastopol. Deux autres généraux d'origine lorraine, Clinchant et Margueritte, se distinguèrent durant les guerres du second Empire, soit en Europe, soit en Algérie.

 

On sait que, le 4 septembre 1870, le peuple de Paris renversa l'Empire, dispersa le corps législatif et confia le pouvoir à ses propres députés, qui proclamèrent aussitôt la République[6]. Le gouvernement de la Défense Nationale, c'est le titre que prirent les nouveaux maîtres de la France, n'était à aucun degré le gouvernement national que réclamait la situation critique du pays. Un gouvernement, où seraient entrés des représentants de la province et des différents partis d'opposition, aurait eu beaucoup plus d'autorité, soit pour donner des ordres à la France, soit pour négocier avec l'ennemi.

 

 

 



[1] Les sous-préfets se transformèrent en sous-commissaires.

[2] Le scrutin de liste, substitué par le gouvernement provisoire au scrutin d'arrondissement, resta en vigueur de 1848 à 1851.

[3] Le journaliste Victor Noir, qui fut assassiné, le 10 janvier 1870, par le prince Pierre Bonaparte, était né au village d'Attigny, dans le département des Vosges. Son frère Louis, romancier fécond, a trouvé quelque faveur auprès d'un certain public.

[4] Napoléon fit rétablit le scrutin uninominal pour les élections législatives.

[5] Une des circonscriptions parisiennes élut député un Vosgien, Jules Ferry, qui venait d'attirer l'attention sur lui en publiant les Comptes fantastiques d'Haussmann.

[6] Jules Ferry, qui était député de Paris, fit partie du gouvernement de la Défense Nationale.