HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

QUATRIÈME PARTIE (suite) — LIVRE DEUXIÈME (suite)

DEUXIÈME SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1789 À 1812

 

CHAPITRE VIII. — LES ÉGLISES ET LES MŒURS DE 1789 A 1812.

 

 

I. — L'EGLISE CATHOLIQUE

 

Nous avons vu précédemment de quels maux souffrait l'Eglise à la fin de l'Ancien Régime, maux qui remontaient pour la plupart au Moyen Age, mais dont quelques-uns s'étaient aggravés, malgré les réformes opérées par le concile de Trente.

L'examen des cahiers de doléances nous a prouvé que, si le clergé, la noblesse et le tiers état se rendaient compte qu'il existait des abus dans l'Église, ils différaient parfois sur les remèdes à employer. Les membres du clergé étaient eux-mêmes divisés, suivant qu'ils appartenaient par leur naissance à l'aristocratie, à la bourgeoisie ou au peuple.

Aucun de nos cahiers ne réclamait ni la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ni une organisation ecclésiastique semblable à celle que la Constituante tentera d'établir. Seule, la ville de Neufchâteau se prononçait en faveur delà liberté des cultes. Quelques communautés de paroisses, d'ailleurs en très petit nombre, semblaient désirer une sécularisation totale des biens ecclésiastiques.

En matière de religion, la Révolution et l'Ancien Régime ne diffèrent pas autant l'un de l'autre qu'on le croit d'habitude. La monarchie avait adopté une politique d'intervention, protégeant le catholicisme, persécutant les protestants et les jansénistes. La Révolution, qui avait proclamé la liberté de conscience, avait le devoir de respecter toutes les croyances, de s'interdire toute ingérence dans un domaine qui n'était pas le sien. Elle s'est immiscée au contraire dans les affaires religieuses ; on la voit créer et protéger successivement l'Eglise constitutionnelle, le culte de la Raison, celui de l'Etre suprême et, après avoir établi la séparation, le culte décadaire ; le catholicisme orthodoxe n'a pas cessé, depuis 1792, d'être en butte aux persécutions des divers gouvernements qui se sont succédé en France. La Révolution a donc suivi les mêmes errements que la royauté, avec ces deux circonstances aggravantes qu'elle se mettait en contradiction avec les principes qu'elle avait proclamés et qu'en persécutant les catholiques elle s'attaquait à une forte minorité de la population. Les fautes qu'elle a commises ont eu des conséquences désastreuses, dont nous ressentons encore aujourd'hui les effets.

 

1° Les réformes religieuses de la Constituante et les persécutions jusqu'au régime dès la séparation.

A. — Les réformes religieuses de la Constituante.
Sentiments de la Constituante en matière religieuse. — Sécularisation des biens ecclésiastiques. — Suppression des ordres religieux —Constitution civile du clergé. — Insermentés et assermentés.

 

Les sentiments des membres de la Constituante à l'égard de l'Eglise étaient très partagés. Beaucoup de bourgeois et quelques nobles, imbus d'idées philosophiques, se montraient hostiles à la religion ; d'autres, restés chrétiens, étaient gallicans ou jansénistes, pleins de défiance à l'égard de la papauté. On rencontrait aussi des gallicans et des jansénistes parmi les membres du bas clergé.

La Constituante donnera satisfaction à quelques-uns des vœux qu'avaient exprimés nos ancêtres, elle ira beaucoup au-delà de quelques autres, elle opérera enfin des réformes que nos cahiers n'avaient pas souhaitées.

 

Après avoir supprimé les dîmes le 11 août, la Constituante aborda le problème des biens ecclésiastiques. A qui appartenaient-ils ? Les discussions de l'assemblée prouvent que la plupart de ses membres n'avaient sur la question que des notions vagues et inexactes. Il faut, en la matière, distinguer Je droit elle fait. Si nous nous reportons aux actes de donation qui ont constitué la propriété ecclésiastique, nous constatons que les biens dont elle se composait ont été attribués non point à l'Église en général, ni à l'Église de France en particulier, mais à telle église ou à telle abbaye. Souvent même, surtout dans le haut Moyen Age, le donataire est le saint protecteur de l'église ou de l'abbaye. Le clergé attaché à l'église, les moines de l'abbaye ne sont en réalité ni les propriétaires, ni même les usufruitiers de ces domaines, ils n'en sont que les intendants, avec droit, il est vrai, de prélever, pour leur entretien, une partie des revenus. Ajoutons que la plupart des donations sont faites en toute propriété, sans réserve ni restriction. Voilà pour le droit. En fait, nous voyons de bonne heure les souverains disposer des biens ecclésiastiques comme de ceux du domaine royal. Charles Martel est le premier qui ait opéré une sécularisation ; au siècle suivant, Lothaire Ier et Lothaire II ont distribué à leurs fidèles des biens appartenant à des églises ou à des monastères. Au IXe et au Xe siècle, les Carolingiens mettent des laïcs à la tête d'importantes abbayes. Plus tard, le droit de régale et le droit de nommer des abbés commendataires sont d'autres manifestations des prétentions des rois de France sur les terres de l'Église.

La Constituante ne se prononça pas sur la question de droit, elle ne déclara pas qui, suivant elle, était propriétaire des biens du clergé ; elle se contenta de décider, le 2 novembre 1789, que ces biens étaient mis à la disposition de la nation. C'était là, on ne peut en disconvenir, une grave atteinte au droit de propriété. Toutefois, l'assemblée avait promis que l'État payerait une indemnité au clergé ainsi dépouillé. La sécularisation présentait à la fois des avantages et des inconvénients pour l'Église. Les dignités ecclésiastiques, privées de leurs revenus, n'excitèrent plus les convoitises d'ambitieux sans vocation. Mais, d'autre part, comme l'indemnité promise se traduisit par un traitement, les membres du clergé, devenus de simples fonctionnaires, se trouvèrent plus dépendants de l'État qu'ils ne l'étaient avant 1789.

Nous n'avons pas à revenir sur la vente des biens ecclésiastiques, que nous avons déjà étudiée. Dans la région lorraine, la sécularisation ne rencontra pas de sérieuse résistance de la part du clergé.

 

La Constituante allait voter d'autres mesures encore plus graves, car elles portaient atteinte à la liberté de conscience.

C'est aux ordres religieux qu'elle s'attaqua tout d'abord. Les décrets qu'elle vota le 28 octobre 89 et le 13 février go interdirent les vœux monastiques et défendirent aux abbayes et aux couvents de recevoir des novices. Un inventaire devait être dressé des biens des couvents et des monastères par les soins des municipalités ; enfin, les religieux elles religieuses auraient à déclarer s'ils voulaient rester fidèles à la vie commune ou reprendre leur liberté. Les religieux désireux de continuer la vie monastique seraient groupés dans des couvents désignés à cet effet ; les religieuses resteraient provisoirement dans leurs maisons. La disposition qui permettait aux moines et aux nonnes de rentrer dans le siècle avait sa raison d'être, un certain nombre d'entre eux ayant été contraints par leurs familles d'embrasser la vie monastique. L'assemblée avait le droit de déclarer que l'État n'attacherait plus aucune valeur légale aux vœux monastiques, mais elle n'avait pas à aller plus loin. L'Ancien Régime obligeait religieux et religieuses à respecter leurs vœux ; c'était un abus de pouvoir. Prétendre interdire les vœux en était un autre. Dans les deux cas il y avait atteinte à la liberté.

Ce fut dans le courant de mai 1790 que les municipalités procédèrent à l'inventaire des biens des abbayes et des couvents et qu'elles demandèrent aux religieux et aux religieuses s'ils voulaient garder la vie monastique. En ce qui concerne les inventaires, la plupart des communautés déclarèrent ce qu'elles possédaient. Il y eut pourtant des résistances, par exemple à Épinal et à Remiremont, où les chanoines ses refusèrent d'obéir au décret du 13 février. Comme à Remiremont la municipalité et le district trouvaient des prétextes pour ne pas contraindre les chanoinesses à faire leur déclaration, le directoire du département des Vosges dut envoyer deux de ses membres procéder à l'inventaire.

Pour ce qui est de l'attachement ou de la renonciation à la vie monastique, il y a des distinctions à faire. Presque tous les chartreux et les prémontrés déclarèrent qu'ils entendaient rester fidèles à leurs vœux. Les bénédictins se prononcèrent à Nancy et à Saint-Vanne pour la vie commune ; ce fut le contraire à Lunéville, à Saint-Mihiel, à Saint-Vincent .et à Saint-Symphorien de Metz, à Longeville et à Saint-Avold. Les cordeliers, les capucins et les carmes se partagèrent également. Les chanoines réguliers de la Congrégation de Notre-Sauveur se montrèrent partout, si ce n'est à Saint-Pierremont, disposés en majorité à ne plus vivre en communauté ; il en fut de même des moines augustins, sauf à Bitche.

Dans les couvents de femmes, à quelque congrégation qu'elles appartinssent, presque toutes les religieuses déclarèrent vouloir continuer la vie commune. On peut s'étonner de cette quasi-unanimité, bon nombre de religieuses n'étant entrées au couvent que pour obéir aux ordres de leurs parents.

Les corps constitués appliquèrent, dans le pays, le décret du 13 février 90, les uns avec ménagements, les autres avec rigueur, suivant les sentiments que leur inspiraient les couvents auxquels ils avaient affaire. D'une façon générale, les municipalités témoignèrent de la bienveillance aux maisons religieuses dont les membres tenaient un collège ou se montraient charitables. C'est ainsi que les chanoines réguliers de Bouquenom, les capucins de Sarreguemines, les augustins de Bitche et de Thionville, ainsi que les chartreux de Rettel, se virent soutenus par les municipalités, qui demandèrent leur maintien. La municipalité de Rettel eut l'appui du district de Thionville et du département de la Moselle. Le directoire de la Moselle protégea en outre les récollets de Sierck, qui donnaient l'instruction, et défendit les capucins de Longwy contre le directoire du district. Enfin il se compromit gravement, à propos de Wadgasse. Les moines de cette abbaye prétendaient, en s'appuyant sur la convention du 15 février 1766, qui les avait cédés à la France, que le décret du 13 février 1790 ne leur était pas applicable. Le directoire de la Moselle, faisant droit à leurs réclamations, décida, par une série d'arrêtés pris en go et en 91, qu'il serait sursis à la vente des biens de Wadgasse. Mais, le 14 avril 92, la Législative ordonna, après avoir entendu un rapport de Couturier, député de la Moselle, que les biens de cette abbaye seraient vendus. Le directoire de la Moselle n'en prit pas moins un nouvel arrêté, par lequel il maintint ses décisions antérieures. Cette désobéissance aux ordres de la Législative, ainsi qu'une protestation contre l'insurrection parisienne du 20 juin, devaient coûter cher aux membres du directoire et du conseil général de la Moselle. Si quelques-uns d'entre eux eurent le temps de se réfugier à l'étranger, d'autres, moins heureux, furent arrêtés, traduits devant le tribunal révolutionnaire et guillotinés en 1794.

Le directoire de la Moselle est le seul qui ait fait preuve d'une pareille indépendance.

 

La réforme, dont l'Église de France avait un besoin urgent, devait être l'œuvre combinée de l'Église et de l'État, au cas où les deux pouvoirs resteraient unis l'un à l'autre. La Constituante commit la faute irréparable de prétendre l'exécuter à elle seule. Ramener l'Église aux temps primitifs, relâcher les liens qui l'unissaient à la papauté, aggraver la dépendance du clergé, salarié par l'État, vis-à-vis du gouvernement, voilà ce que se proposait l'assemblée, lorsqu'elle vota, le 12 juillet 90, la Constitution civile du clergé, que le roi sanctionna le 24 août suivant. Mgr de La Fare avait combattu cette mesure, tandis que Grégoire et Rœderer s'étaient prononcés en sa faveur ; comment des représentants de notre région ont-ils défendu ou accepté des dispositions qu'aucun des cahiers lorrains ou évêchois n'avait réclamées ? Non contente de remanier les circonscriptions ecclésiastiques, l'assemblée décidait que tous les membres du clergé qui recevaient un traitement de l'État, évêques, curés, vicaires, aumôniers d'hôpitaux, professeurs de collèges, seraient désormais nommés par les électeurs ; elle réglait en outre les rapports que le clergé entretiendrait avec le souverain pontife. Sourde aux conseils de quelques-uns de ses membres, qui avaient réclamé soit la réunion d'un concile national, soit l'ouverture de négociations avec le pape, en vue de modifier le Concordat de I5I6, l'assemblée s'était obstinée à trancher de sa seule autorité des questions qui n'étaient pas de sa compétence exclusive ; elle portait atteinte à la liberté de conscience des fidèles, en imposant à ceux-ci des pasteurs qu'ils pouvaient regarder comme des schismatiques ; elle allait profondément troubler le pays et jeter dans l'opposition des prêtres et des laïques, qui avaient accueilli avec faveur les réformes politiques et sociales qu'elle avait opérées.

L'épiscopat fut à peu près unanime à protester contre la Constitution civile ; de très nombreux membres du bas clergé se joignirent à lui. Ces protestations n'éclairèrent pas la Constituante, qui, bien loin de reconnaître son erreur, s'y enfonça plus avant. Le 27 novembre 90, elle décida que tous les prêtres fonctionnaires prêteraient un serment, qui semblait impliquer la reconnaissance de la Constitution civile ; des peines étaient édictées contre ceux qui refuseraient ou qui rétracteraient ce serment. A la séance du 27 décembre, Grégoire monta à la tribune et prêta le serment, en ayant soin de spécifier qu'il se soumettait aux dispositions arrêtées par l'assemblée en matière religieuse. Son exemple fut suivi par Aubry, député du clergé du bailliage de Bar. Le 4 janvier 91, l'assemblée décida que le serment devait être prêté sans réserve ni restriction.

Quel accueil la Constitution civile allait-elle recevoir dans la région lorraine ? Elle fut appliquée sans protestation par les départements, par les districts et par les municipalités, bien que plusieurs de ces dernières fassent hostiles à la nouvelle organisation religieuse.

L'épiscopat de la province de Trêves fut unanime à refuser de reconnaître la légalité delà Constitution civile. Dès le 26 novembre 90, l'archevêque de Trêves protesta contre le démembrement de sa province ecclésiastique et de son archidiocèse. Ses cinq suffragants refusèrent le serment et prirent le chemin de l'étranger. Mgr de La Fare partit dans la nuit du 7 au 8janvier gi, Mgr Desnos le 21 du même mois, le cardinal de Montmorency-Laval le 22 février et Mgr de La Galaizière dans la nuit du 19 au 20 mars. Avant de partir, les évêques écrivirent soit à la municipalité de leur ville épiscopale, soit au directoire du département, pour expliquer leur attitude. Mgr de Champorcin, tout en refusant le serment, resta en France plus longtemps que ses collègues.

Que penser de ces prélats qui abandonnent ainsi leur clergé et leurs fidèles ? Ils ressemblent, non point au bon pasteur qui donne sa-vie pour ses brebis, mais au mercenaire qui, dès qu'il voit le loup, laisse là son troupeau et s'enfuit. C'est d'une véritable désertion que se sont rendus coupables les cinq évêques de la région lorraine.

Cependant le pape, après avoir longtemps gardé le silence, se décida enfin, le 10 mars 91, à condamner par un bref la Constitution civile du clergé et le 13 avril à interdire par un autre bref le serment civique. Ces décisions pontificales furent portées à la connaissance du clergé et des fidèles le 30 avril par Mgr de La Galaizière, le 10 mai par les évêques de Metz, de Nancy et de Verdun, qui rédigèrent une lettre collective, le 7 juin seulement par Mgr de Champorcin.

Si l'attitude des évêques lorrains détermina beaucoup de leurs prêtres à refuser le serment, d'autres membres du bas clergé consentirent à le prêter ; quelques-uns de ces derniers ne le firent qu'avec des restrictions, essayant de concilier leurs devoirs de prêtres et leurs obligations de citoyens. Comment expliquer l'attitude des ecclésiastiques qui acceptèrent de jurer et qui reconnurent ainsi la validité des dispositions votées par la Constituante ? Du côté catholique, on s'est montré à leur égard d'une sévérité voisine de l'injustice. C'était assurément un monde très mêlé que celui du clergé constitutionnel, mais il s'y trouvait des hommes d'une piété sincère, d'une haute valeur morale, dont la soumission à la Constitution civile ne peut s'expliquer par des mobiles intéressés. Si des considérations de cet ordre ont dicté à bon nombre d'assermentés leur conduite, d'autres ont obéi soit à un sentiment patriotique respectable, soit aux instances de leurs paroissiens, qui tenaient à les conserver. Ils ont pu aussi se faire l'illusion que le serment visait simplement la constitution politique de la France. Enfin, et ceci n'a pas moins d'importance, Pie VI n'a condamné la Constitution civile que le 10 mars 1791, cinq ou six semaines après la cérémonie de la prestation du serment. Le tableau suivant indique quelles furent, dans les quatre départements lorrains, les proportions des jureurs et des réfractaires. Toutefois, les chiffres qui concernent la Meurthe peuvent seuls être considérés comme exacts ; pour ce qui regarde les trois autres départements, nous devons faire les plus expresses réserves.

Insermentés

Assermentés

Meurthe

55%

45%

Meuse

18%

82%

Moselle

54%

46%

Vosges

32%

68%

Si les curés et les vicaires d'Épinal prêtèrent le serment, ceux de Nancy, de Lunéville, de Saint-Mihiel, de Sarreguemines, de Thionville, de Saint-Dié, de Rambervillers le refusèrent. Le curé de Remiremont et d'assez nombreux curés de campagne ne le prêtèrent qu'avec des restrictions. Des prêtres séculiers et des religieux, que la loi n'astreignait pas au serment, puisqu'ils ne remplissaient aucunes fonctions publiques, le prêtèrent spontanément. Ce fut le cas d'un certain nombre de bénédictins, de moines mendiants et de chanoines réguliers de Notre-Sauveur.

Les évêques et les prêtres qui avaient refusé le serment ceux qui ne l'avaient prêté qu'avec des restrictions furent considérés comme démissionnaires, et l'on procéda à leur remplacement, en commençant par les évêques. Les nouveaux prélats furent nommés, en février ou en mars 91, par les électeurs du département réunis au chef-lieu. Le13 mars, ceux de la Meurthe désignèrent un prêtre toulois, M. Châtelin, homme d'un âge assez avancé, qui n'accepta son poste qu'après de longues hésitations et qui donna sa démission dès le 18 avril. En conséquence, une nouvelle élection épiscopale eut lieu le 8 mai ; le père Lalande, un oratorien de Paris, étranger au pays, fut nommé évêque de la Meurthe. Dans la Meuse, le choix des électeurs se porta, le 22 février, sur Aubry, curé de Véel, représentant du clergé du bailliage de Bar-le-Duc ; le curé de Kœnigsmacher, Francin, fut élu le 3 mars évêque de la Moselle. Il y eut deux élections successives dans les Vosges comme dans la Meurthe ; Démange, curé d'Escles, élu le 27 février, refusa aussitôt, ne voulant pas, disait-il, prendre la place de son bienfaiteur, Mgr de La Galaizière ; le 1er mars, les électeurs désignèrent, pour le remplacer, Maudru, curé d'Aydoilles.

Les électeurs de district, réunis au chef-lieu, nommèrent soit en mars, soit en avril, les nouveaux curés et les nouveaux vicaires. Parmi les élus on trouvait d'anciens aumôniers, d'anciens chanoines, d'anciens religieux.

Quels rapports le clergé constitutionnel allait-il entretenir avec le clergé insermenté ? Quelle serait l'attitude des corps constitués, celle des fidèles ?

Les évêques constitutionnels trouvaient place nette, puisque leurs prédécesseurs avaient quitté la France. Ce n'est pas à dire que leur tâche ait toujours été facile. M. Lalande, le nouvel évêque de la Meurthe, ne tarda pas à s'en apercevoir. Installé le 5 juin 91, il lança le 29 son premier mandement, auquel répliquèrent des prêtres insermentés. Lalande crut, devoir riposter. Mais l'opposition du clergé réfractaire devint si vive que Lalande, découragé, partit en novembre pour Paris, d'où il envoya, le 21 décembre, sa démission au directoire de la Meurthe. On parvint à la lui faire retirer, et Lalande revint à Nancy, en janvier 1792. Le séminaire qu'il avait fondé ne recruta qu'un petit nombre d'élèves. Aubry fit, le 19 mars, son entrée solennelle à Verdun, publia le 29 sa première lettre pastorale et commença ensuite la visite de son diocèse. L'opposition qu'il rencontra fut moins vive que celle dont Lalande avait été l'objet dans la Meurthe, le clergé insermenté étant bien moins nombreux dans la Meuse. Aubry tenta, lui aussi, de fonder un séminaire, mais peu d'élèves répondirent à son appel. Francin fit une entrée solennelle à Metz, lança un mandement et parcourut son diocèse. L'opposition était assez forte, particulièrement dans la Lorraine allemande. Le plus actif des quatre évêques constitutionnels était celui des Vosges. Maudru fit, le 3 avril, son entrée à Saint-Dié, publia un mandement, entreprit une tournée pastorale, ouvrit enfin un séminaire, où il n'entra pas vingt élèves.

La situation du clergé paroissial officiel n'était pas la même partout. Lorsque le curé constitutionnel était l'ancien pasteur, il vivait en bonne ou en mauvaise intelligence avec les fidèles de sa paroisse, suivant qu'il avait prêté le serment sur leurs instances ou contre leur gré. Si le constitutionnel était un nouveau venu, les habitants l'accueillaient bien s'ils ne regrettaient pas l'insermenté, mal dans le cas contraire. Il y eut des paroisses où l'ancien curé ne s'en alla pas et continua d'officier ; au début le réfractaire et le jureur entretinrent des rapports courtois, mais peu à peu la brouille se produisit et Ton en vint à une lutte ouverte* dans laquelle les fidèles intervinrent parfois. C'est ainsi que les partisans de l'ancien curé troublèrent à Rambervillers la tranquillité publique ; à Mirecourt ce furent les amis du curé constitutionnel. Il y eut des communes où les habitants chassèrent l'assermenté ; dans d'autres villages, les choses n'allèrent pas aussi loin, mais la situation du curé jureur n'en était pas moins très difficile. Ces déboires, ainsi que les brefs pontificaux du 10 mars et du 13 avril, firent réfléchir bon nombre de jureurs, qui rétractèrent leur serment.

Les directoires de départements et de districts s'étaient partout montrés favorables au clergé constitutionnel. Us recevaient avec honneur évêques et curés, lors de leur entrée solennelle, assistaient aux offices qu'ils célébraient dans les grandes circonstances, répandaient les brochures où l'on défendait la Constitution civile, prenaient même des mesures contre les réfractaires. C'est ainsi que les directoires des Vosges et de la Meuse promulguèrent, le premier le 21 avril, le second le 10 juin, des arrêtés prescrivant aux insermentés de s'éloigner de la paroisse qu'ils avaient autrefois desservie. Quant aux municipalités, elles se montraient ici favorables aux constitutionnels, ailleurs aux réfractaires, comme ce fut le cas à Rambervillers, ainsi que dans beaucoup de communes de la Lorraine allemande.

La Constituante avait rendu, le 7 mai 91, un décret qui autorisait les catholiques orthodoxes à louer des édifices, pour y faire célébrer le culte par des prêtres non jureurs. Nous ignorons quelle application cette mesure a reçue dans la région lorraine.

Le décret du 7 mai 91, qu'inspirait un réel esprit libéral, n'était qu'un palliatif tout à fait insuffisant pour mettre un terme à la crise qu'avait fait naître la Constitution civile. Quelques-uns des députés qui l'avaient votée commençaient à se rendre compte de la faute qu'ils avaient commise. Peut-être, s'ils avaient continué de siéger, auraient-ils tenté de rendre à la France la paix religieuse.

 

B. — Les persécutions religieuses au temps de la Législative.

 

Par malheur, les membres de la Législative étaient, en grande majorité, animés d'un esprit d'intolérance qui ne tarda pas à se manifester. Sur la proposition de François de Neufchâteau, la Législative vota, le 29 novembre 91, un décret qui ordonnait aux prêtres réfractaires de prêter le serment civique, faute de quoi ils seraient considérés comme suspects ; Louis XVI opposa son veto. Le roi fit de même, quand l'assemblée eut rendu, le 27 mai 92, un autre décret qui prescrivait la déportation des insermentés. Si les prêtres réfractaires échappèrent aux mesures générales préparées contre eux, en bien des endroits ils furent l'objet de tracasseries et même de poursuites judiciaires. En novembre gi la municipalité de Nancy avait frappé d'une amende M. Mollevaut, qui avait tenu à Boudonville, dans une propriété particulière, une réunion à laquelle assistaient trois cents fidèles. L'année suivante, le district de Lunéville condamnait à la prison deux prêtres réfractaires, qui avaient dit la messe et confessé à Essey-la-Côte. Le 12 avril 92, le directoire de la Meurthe interdisait toute réunion cultuelle dans le département. Le 29 juillet, la populace nancéienne allait manifester contre les prêtres internés à Maréville A Metz l'abbé de Ficquelmont, suspect de menées contre-révolutionnaires, fut massacré par la populace le 15 mai 1792, au moment où on l'emmenait en prison. Dans les Vosges, la municipalité de Bains chassa un insermenté le 24 mars ; celle de Remiremont en expulsa quatre le 19 mai.

Un bref de Pie VI, du 19 mars 92, qui condamnait de nouveau la Constitution civile, fut porté à la connaissance du clergé et des fidèles, le 22 avril, par une lettre collective des évêques de Metz, de Toul et de Nancy, le 30 par une lettre pastorale de Mgr de La Galaizière. Par contre, l'évêque constitutionnel de la Meurthe, Lalande, crut devoir attaquer dans un écrit le bref pontifical. Francin, évêque constitutionnel de la Moselle, ordonna, le 29 avril, des prières publiques pouf le succès des armes françaises ; le 20 mai, il fit célébrer une messe par le premier vicaire épiscopal, à propos de la plantation d'un arbre de la liberté.

Cependant l'agitation religieuse persistait ; des conflits éclataient soit entre les membres des deux clergés, soit entre eux et les fidèles. De nouvelles rétractations de prêtres insermentés se produisirent au cours de l'année 92.

La journée du 10 août devait entraîner, au point de vue religieux, de graves conséquences. N'ayant plus à redouter le veto de Louis XVI, la Législative put donner libre cours à ses sentiments antireligieux. Le 14 août, elle imposait aux membres du clergé un nouveau serment, le 17 elle ordonnait la fermeture des abbayes et des couvents, le 18 la suppression de toutes les congrégations, la vente de leurs biens, l'interdiction du port du costume ecclésiastique ; le 26 août, un nouveau décret de l'assemblée enjoignait aux anciens fonctionnaires ecclésiastiques non assermentés de quitter la France munis d'un passeport ; ceux qui resteraient seraient déportés à la Guyane, ceux qui rentreraient condamnés à dix ans de détention. L'assemblée exceptait de cette mesure les prêtres âgés ou malades.

Les corps constitués de la région appliquèrent docilement les décrets de la Législative. Une partie des prêtres insermentés partit pour l'étranger, après s'être fait délivrer un passeport ; d'autres s'en allèrent, mais sans aucuns papiers ; ceux enfin qui restèrent en France furent obligés de se cacher pour échapper à la déportation. L'exécution des décrets du 18 et du 19 août, concernant les religieux et les religieuses, se poursuivit en août et en septembre, sauf toutefois dans les districts de Longwy, de Thionville et de Verdun, où, par suite de l'invasion étrangère, elle fut renvoyée au mois d'octobre.

L'occupation de Verdun par les Prussiens obligea Aubry à s'enfuir, permit à Mgr Desnos et à de nombreux réfractaires de rentrer dans la ville, où le culte catholique fut restauré. Mais, quand l'ennemi s'en alla, Mgr Desnos et les insermentés durent le suivre dans sa retraite, tandis qu'Aubry rentrait à Verdun.

Rappelons que trois prêtres ou religieux lorrains furent, massacrés au couvent parisien des Carmes en septembre 92.

A ce moment, le clergé constitutionnel paraissait maître du terrain. Ceux des réfractaires qui n'avaient pas cherché un asile à l'étranger étaient réduits à se cacher, pour exercer le saint ministère. Mais ce triomphe des constitutionnels n'aura qu'une durée éphémère.

 

C. — Les persécutions religieuses au temps de la Convention.
Décrets contre les prêtres insermentés. — Attitude et situation du clergé constitutionnel. — Exécution et déportation de prêtres catholiques.

 

La majorité des conventionnels était hostile non seulement au catholicisme et au christianisme, mais, d'une façon générale, aux religions révélées. Seulement, les graves questions politiques, qui absorbèrent au début l'assemblée, l'empêchèrent de manifester tout de suite ses vrais sentiments.

 

La rentrée en France de Mgr Desnos et de nombreux insermentés à la suite des Austro-Prussiens avait accru l'hostilité des patriotes à l'égard des réfractaires, qui avaient paru faire cause commune avec les ennemis de la France. Toutefois les corps constitués ne déployèrent pas partout le même zèle à poursuivre ceux des prêtres catholiques qui étaient restés dans le pays. Ainsi l'administration départementale de la Meurthe montra plus de tiédeur que celles de la Moselle et des Vosges. Quand les représentants Couturier, Dentzel et Rûhl arrivèrent dans la Meurthe, à la fin de décembre 92, des patriotes leur racontèrent qu'il y avait sept cents messes dites chaque jour à Nancy par des insermentés. Influencés par ces dénonciations, les représentants invitèrent le directoire de la Meurthe à sévir ; il rendit, le 6 février 93, un arrêté contre les non-jureurs et, un peu plus tard, il fit sortir de Maréville les insermentés qui s'y trouvaient internés.

La Convention, faisant trêve aux querelles, des partis, s'occupa au printemps de la question religieuse. Le 18 mars et le 23 avril, elle rendit des décrets qui frappaient de mort ceux des fonctionnaires ecclésiastiques insermentés qui étaient restés en France et qui, d'après le décret du 16 août, étaient passibles de la déportation ; la même peine était prononcée contre les insermentés partis pour l'étranger qui rentreraient en France. Quant aux insermentés non fonctionnaires ils seraient déportés à la Guyane, ou internés en France, suivant qu'ils auraient moins ou plus de soixante ans. Les constitutionnels qui n'avaient pas de fonctions pouvaient rester en France sans exercer de ministère.

 

Le clergé assermenté, qui jusqu'alors avait pu compter sur la bienveillante protection du gouvernement, allait, après le triomphe de la Montagne, se trouver en butte aux tracasseries et aux persécutions. L'assemblée entreprit la lutte contre le christianisme et contre ses ministres, quels qu'ils fussent. Le 19 juillet 93, la Convention menaçait de la déportation ceux des évêques constitutionnels qui s'opposeraient au mariage des membres de leur clergé. Le 17 septembre et le 20 octobre 93, elle décida que la même peine frapperait les prêtres assermentés que six citoyens accuseraient d'incivisme. Par contre, elle décrétait en novembre que les prêtres mariés ne pourraient être déportés.

Ces mesures, ainsi que l'établissement du culte de la Raison, effrayèrent les timides du clergé constitutionnel, qui jugèrent prudent de renoncer à leurs fonctions et même à leur caractère sacerdotal. Le 7 novembre 98, Lalande, évoque constitutionnel de la Meurthe, abdiqua l'épiscopal ; le 3 décembre suivant, l'évêque de la Meuse. Aubry, remit ses lettres d'ordination à la municipalité de Verdun. Plusieurs prêtres assermentés suivirent l'exemple de leurs évêques ; quelques-uns même l'avaient précédé. Le 20 novembre 93, soixante et onze prêtres de la Meurthe déposèrent leurs lettres de prêtrise entre les mains des corps constitués ; huit firent de même à Verdun en novembre et en décembre, dix-huit à Remiremont. Dans le district dont celte dernière ville était le chef-lieu, treize prêtres se contentèrent de ne plus exercer leur ministère. Quelques-uns des constitutionnels défroqués allèrent encore plus loin, ils se marièrent. Un ex-chanoine de Toul, M. de Valory, qui avait pris femme dès le mois de mai 92, trouva d'assez nombreux imitateurs à la fin de 93 et en 94. Citons, dans la Meurthe, Henriot, Lapoule, Mauvais, qui avait été curé constitutionnel de Leyr, dans la Moselle Dupleit, ancien curé de Saint-Martin de Metz, qui avait célébré dans son église, au mois d'août 93, un service en l'honneur de Marat et qui avait prononcé en chaire l'oraison funèbre de l'Ami du peuple, dans les Vosges Mathiot, aumônier de l'hôpital de Remiremont.

Les abdications amenèrent parfois des protestations de la part des paroissiens. Ce fut le cas à Houdelmont (Meurthe), où le curé constitutionnel, Lallemand, fut obligé par les habitants de reprendre ses fonctions sacerdotales. Dénoncé pour ce fait, il fut arrêté, traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné à mort et guillotiné le 20 avril 1794.

Si l'établissement du culte de la Raison décida un certain nombre de prêtres assermentés à se séculariser, il provoqua d'autre part des conflits entre les pouvoirs publics et des membres du clergé constitutionnel, résolus à continuer l'exercice de leur ministère. La société populaire de Metz avait fait circuler une pétition demandant que la cathédrale fut transformée en temple de la Raison ; l'évêque Francin, ayant refusé de la signer, fut arrêté sur l'ordre des représentants Lacoste et Baudot et incarcéré à Clermont-Ferrand. Il eut la faiblesse d'abdiquer, le 15 juillet 1794. Maudru, arrêté lui aussi et emprisonné à la Conciergerie, ne plia pas devant l'orage.

Toutefois, le culte constitutionnel était encore célébré dans quelques communes. Les habitants de Bayon, d'Haussonville, de Loro avaient demandé et obtenu le maintien de leur curé constitutionnel. A Bruyères le curé constitutionnel, Sibile, président de la société populaire et patriote ardent, continuait l'exercice de son ministère. Ailleurs, on réclamait la liberté ou le rétablissement du culte, comme à Commercy, à Dun, à Stenay, à Bains et dans plusieurs villages du district de Bruyères.

 

Cependant la persécution sévissait de plus en plus sur le clergé catholique. Le 18 octobre 1793, M. Collot, ancien curé de Voinemont, fut guillotiné à Nancy. D'autres réfractaires furent exécutés à Verdun, à Mirecourt et surtout à Paris. Les représentants rivalisaient entre eux d'intolérance. Le 17 janvier 94, B. Faure ordonnait l'enlèvement de tous les emblèmes extérieurs du culte. Mallarmé, lors de sa mission dans la Meuse et dans la Moselle, édictait des mesures contre les prêtres qui avaient refusé de prêter le serment de fidélité à la République ou qui l'avaient rétracté. Le 15 avril 94, un arrêté de ce représentant prescrivait la translation de tous les prêtres aux chefs-lieux de district. Mais cet arrêté n'avait pas l'approbation du représentant Duquesnoy, qui demandait en mai que tous les prêtres non fonctionnaires de Metz et des places fortes de la Meuse et de la Moselle fussent incarcérés dans la citadelle de Verdun. Beaucoup de prêtres arrêtés furent déportés ou envoyés sur les pontons ; quelques-uns d'entre eux moururent.

Nous avons déjà dit que l'on expulsa ou même que l'on emprisonna les religieuses hospitalières qui refusaient de prêter le serment civique.

Les édifices consacrés au culte n'étaient pas mieux traités que les prêtres eux-mêmes. Fermés par ordre des autorités locales, dépouillés de leur mobilier, qui fut détruit, brûlé ou porté à la Monnaie de Metz pour être fondu, privés des signes extérieurs du culte, en vertu de l'arrêté de B. Faure, ils furent parfois transformés en temples de la Raison ou de l'Etre suprême.

A la veille du 9 thermidor, le culte catholique avait disparu, et le culte constitutionnel n'était plus célébré publiquement que dans un petit nombre de communes rurales.

 

2° Le régime de la séparation.

La Convention vote la séparation. — Attitude des insermentés et des constitutionnels. — Détente en l'an V. — Reprise des persécutions, après le 18 fructidor. — Détente après le 18 brumaire.

 

Une détente se produisit après le 9 thermidor ; si la législation relative aux cultes ne subit aucune modification, les persécutions devinrent plus rares, moins violentes.

Enfin au début de 95, la Convention décréta le régime de la séparation des Eglises et de l'Etat. La loi du 21 février 95 portait que l'État ne reconnaissait et ne salariait aucun culte, que tous les cultes étaient libres ; d'ailleurs elle soumettait la célébration du culte à des restrictions nombreuses. Le 30 mai 95, la Convention fit un pas de plus. Par la loi votée ce jour-là, elle décida que les églises seraient remises aux communes, qui auraient le droit de les prêter aux ministres ou aux fidèles d'une religion. Les prêtres qui voudraient exercer leur ministère devraient prêter serment aux lois de la République. Mais la Convention n'abrogea aucune des lois qu'elle-même ou que la Législative avaient votées contre les prêtres insermentés.

L'agitation provoquée par les décrets qui décidaient que les deux tiers des membres des conseils seraient pris parmi les conventionnels, amena ceux-ci à voter une série de lois réactionnaires. Le 6 et le 28 septembre 95, ils déclarèrent punissables du bannissement les insermentés qui rentreraient en France, d'incarcération les prêtres qui ne prêteraient pas un nouveau serment, par lequel ils reconnaissaient la souveraineté du peuple. Enfin le 24 octobre, ils remirent expressément en vigueur toutes les lois votées en 92 et en 93 contre les réfractaires. On voit combien était restreinte et précaire la liberté des cultes accordée en 95 par la Convention.

Nous savons que, d'une façon générale, la population lorraine se montra satisfaite des lois du 21 février et du 30 mai 95. Dès le 28 février, le représentant Mazade expliquait la loi votée huit jours auparavant par la Convention ; le 14 mars, il écrivait au comité de salut public qu'on bénissait la Convention pour avoir pris cette mesure. Vers la même époque, il ordonnait d'informer contre un ex-administrateur de la Moselle, Louis, qui avait tenté d'entraver la liberté des cultes. Dans le discours qu'il prononça en prenant possession de la mairie de Metz, Barbé-Marbois célébra, lui aussi, la loi du 21 février.

 

Comment les deux clergés allaient-ils tirer parti du nouveau régime ? Les insermentés se trouvaient dans une situation beaucoup moins favorable que leurs rivaux. Peu nombreux étaient ceux qui ne tombaient pas sous le coup des lois persécutrices non abrogées par celles du 21 février et du 30 mai, remises en vigueur par celle du 24 octobre. De plus, il fallait, pour exercer le ministère sacerdotal, prêter un serment, de caractère simplement politique, il est vrai. Cette formalité n'obtint pas l'agrément de Mgr de La Fare, tandis que Mgr de Champorcin et Mgr de La Galaizière autorisèrent les prêtres de leur diocèse à la remplir. Les prêtres catholiques ne se conformèrent pas toujours aux prescriptions de leur évêque. Dans tous les diocèses nous trouvons des prêtres qui prêtèrent le serment, des « soumissionnaires », et d'autres qui le refusèrent. Ce désaccord, ce manque d'union était une cause de faiblesse. Cependant les évêques jugèrent nécessaire de se faire représenter par des mandataires munis de pleins pouvoirs ; Mgr de La Fare nomma deux provicaires, M. Jacquemin et M. Mollevaut, Mgr de Champorcin six provicaires et Mgr de La Galaizière un vicaire général, M. de Thumery.

Le clergé constitutionnel ne montra naturellement pas les mêmes hésitations à l'égard du nouveau serment exigé par la Convention. Des trois évêques qui avaient abdiqué, Francin fut le seul qui reprit l'exercice de sa dignité, non sans se heurter à de sérieuses difficultés, qui avaient sa démission pour origine. Il fit pourtant des tournées pastorales. Dès que Maudru fut sorti de la Conciergerie, il revint dans les Vosges et reprit ses fonctions. Il publia un règlement pour l'administration de son diocèse et tenta, au début de 1796, de fonder à Senones un pensionnat. L'activité qu'il déployait mécontenta l'administration centrale des Vosges, qui le dénonça au Directoire, le 28 février 96. Francin et Maudru avaient adhéré à l'encyclique publiée le 15 mars 95 par leur collègue Grégoire.

Cependant de nombreuses églises s'étaient rouvertes, et le culte y était de nouveau célébré, le plus souvent par des prêtres constitutionnels. Telles étaient, par exemple, les cathédrales de Nancy et de Toul, l'église Saint-Jacques de Lunéville, la cathédrale de Verdun, l'église de Commercy, la cathédrale de Metz, l'église de Mirecourt.

 

Ala suite des élections de l'an V, il s'était formé dans les, conseils une majorité d'esprit plus libéral, qui comprenait qu'elle consoliderait la République en mettant fin aux persécutions religieuses. Les mesures intolérantes furent abrogées par une loi que votèrent les Cinq-Cents le 15 juillet 97 et les Anciens le 24 août. Avant que cette loi eût été votée, une détente s'était produite dans la région lorraine, les élections de l'an V ayant modifié dans un sens libéral la plupart des administrations départementales et des municipalités cantonales. Dans la Meurthe, la Meuse et la Moselle, on laissa dormir les lois persécutrices et l'on ferma les yeux sur la rentrée de plusieurs insermentés dans le pays. Par contre, l'esprit d'intolérance continua d'animer les pouvoirs locaux du département des Vosges.

 

Le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 97) vint par malheur ruiner les espérances qu'avait fait naître la loi libérale du 24 août. Dès le 19 fructidor (5 septembre), les conseils épurés votaient une loi qui abrogeait celle du 24 août, qui remettait en vigueur les décrets persécuteurs, et qui même prescrivait de nouvelles tracasseries. Les sonneries de cloches et le port du costume ecclésiastique étaient interdits, on ne devait célébrer que le décadi les fêtes religieuses ; enfin les ministres du culte étaient tenus de prêter un serment de haine à la royauté et à l'anarchie.

Cette question du serment allait encore diviser évêques et prêtres catholiques. Condamné par Mgr de La Fare, admis par Mgr de La Galaizière, il fut prêté par un certain nombre de prêtres. Parmi ceux qui le refusèrent, les uns prirent ou reprirent le chemin de l'étranger, d'autres restèrent dans le pays. Les autorités locales, stimulées par le Directoire, firent procéder, en 98 et en 99, à des perquisitions qui donnèrent plus d'une fois des résultats. Au mois d'août 99, neuf prêtres furent arrêtés à Nancy, alors qu'ils donnaient la communion à des enfants. Quelques-uns des prêtres arrêtés furent déportés à la Guyane ou entassés à Rochefort sur des pontons. Il y eut encore des exécutions capitales ; en 98 on guillotina à Nancy le père Lottinger, de Blâmont, dont la ferme attitude et la mort courageuse firent sur la population une impression profonde ; on le considéra comme un saint. Il restait quand même des réfractaires dans toute la région, particulièrement dans la Lorraine allemande. Saulnier, commissaire du Directoire dans la Meurthe, reconnaissait lui-même, en 98 et en 99, que le département renfermait de nombreux insermentés, sur lesquels on ne pouvait mettre la main. En différents endroits il se produisit de curieuses manifestations religieuses catholiques, que l'autorité s'efforça de réprimer.

Les constitutionnels avaient espéré profiter des difficultés auxquelles se trouvait en butte le clergé catholique. Grégoire, devenu en quelque sorte le chef de l'Église constitutionnelle, avait cru nécessaire en 97 de convoquer un concile national, auquel assistèrent les évêques et les délégués du clergé. Des synodes se tinrent dans chaque diocèse. La Meurthe n'ayant plus d'évêque, ce fut le presbytère, c'est-à-dire un conseil formé de cinq prêtres constitutionnels, qui réunit en juillet le synode de la Meurthe. Celui delà Moselle, convoqué et présidé par Francin en juillet, comptait 84 prêtres. Il y en eut 60 à celui des Vosges, que Grégoire lui-même vint présider, à la demande de Maudru. Ce dernier, ainsi que Francin, assistèrent au concile national, qui ne se sépara qu'au mois de novembre, après avoir rédigé une lettre synodique. La publication par Maudru de cette lettre allait lui attirer de nouveaux désagréments. L'administration départementale des Vosges le fit traduire devant le tribunal criminel, qui le condamna, en mars 98, à l'amende et à la prison. Toutefois, grâce à l'intervention de François de Neufchâteau, l'évêque ne fut pas incarcéré. Celle même année Maudru fit une nouvelle tentative pour créer un séminaire. L'administration des Vosges, dont l'esprit d'intolérance ne désarmait pas, le dénonça au Directoire comme un homme dangereux. Le Directoire rendit contre Maudru, le 24 février 99, un arrêté de déportation, qui ne fut pas exécuté. En 99 Maudru quitta Saint-Dié, pour aller s'établir à Mirecourt, où de nouvelles difficultés l'attendaient ; les autorités locales refusèrent de lui reconnaître le titre d'évêque.

En définitive, ni le clergé catholique, malgré la bonne volonté d'une partie de la population, ni le clergé constitutionnel, qui ne groupait autour de lui qu'un petit nombre de fidèles, n'arrivaient à reconstituer une Église qui fonctionnât de façon normale et régulière.

 

Après le 18 brumaire, les lois portées contre les réfractaires ne furent pas abrogées, mais Bonaparte en suspendit ou en adoucit l'application. Il laissa rentrer en France les insermentés qui en firent la demande et qui prêtèrent serment à la constitution de l'an VIII (28 décembre 1799). Mgr de La Fare condamna ce nouveau serment, qu'autorisa Mgr de La Galaizière, fidèle, comme son collègue, à sa précédente ligne de conduite. Beaucoup de prêtres de nos quatre diocèses se soumirent à celte formalité ; les uns étaient restés, en se cachant, dans le pays ; les autres, réfugiés à l'étranger, avaient reçu l'autorisation de rentrer en France. C'est ainsi que le clergé catholique se reforma.

Les constitutionnels prêtèrent sans hésitation le serment exigé par les consuls. Ils déployaient une grande activité, avec l'espoir secret que le gouvernement leur reconnaîtrait une situation officielle. En 1800 ceux de la Meurthe se donnèrent un nouvel évoque en la personne du curé Nicolas, l'un des membres les plus actifs du presbytère. Dans la Meuse Aubry reprit ses fonctions d'évêque. Cependant Grégoire et quelques-uns de ses collègues avaient jugé nécessaire la réunion d'un nouveau concile national, que préparèrent des synodes diocésains, convoqués par les évêques. Celui de la Meurthe réunit 32 prêtres, sous la présidence de Nicolas, celui de la Moselle 60, sous celle de Franchi, celui des Vosges 32, sous celle de Maudru. Francin et Maudru prirent part aux délibérations du concile national. Mais Bonaparte, qui avait autorisé ce concile, avec l'arrière-pensée de s'en servir pour peser sur la curie romaine pendant les négociations qu'il avait ouvertes avec elle, en prononça la dissolution, dès qu'il eut signé le Concordat. Ce fut l'arrêt de mort de l'Eglise constitutionnelle.

 

3° Le régime du Concordat.

Le Concordat de 1801. — Diocèse de Nancy. — Diocèse de Metz. —Rupture entre Napoléon et Pie VII.

 

Si Bonaparte s'était décidé à mettre fin à l'anarchie religieuse dans laquelle était plongée la France et à restaurer le catholicisme orthodoxe, c'était d'abord par goût de l'ordre, de la régularité, de l'unité, mais il voulait en outre satisfaire une partie importante de la population ; enfin il espérait faire du catholicisme un instrument qu'il emploierait à la consolidation de son propre pouvoir.

Le Concordat, signé le 15 juillet 1801, ratifié le 10 septembre suivant, adopté le 5 avril 1802 par le corps législatif, fut promulgué, en même temps que les Articles, organiques, le 8 avril suivant. Pie VII, après avoir expliqué, par un bref du 13 août 1801, les motifs pour lesquels il avait signé le Concordat, invita, par une bulle du 15 août, les anciens évêques à donner leur démission. Tandis que Mgr de Champorcin et Mgr de La Galaizière y consentaient, Mgr de La Fare et Mgr de Montmorency-Laval s'y refusaient, guidés surtout, semble-t-il, par des considérations politiques. Quant à Mgr Desnos, il était mort en 1793. Les quatre évêques constitutionnels remirent leur démission entre les mains du premier consul.

 

Le Concordat de 1801 avait réduit considérablement le nombre des diocèses. Celui de Nancy comprenait la Meurthe, la Meuse et les Vosges, avec Nancy pour chef-lieu ; il dépendait delà métropole de Besançon. Un cousin de Joséphine, Mgr d'Osmond, évêque de Comminges avant 1789, démissionnaire en 1801, fut placé par Bonaparte à la tête du diocèse de Nancy. Mgr d'Osmond, arrivé à Nancy le 10 juin 1802, songea bientôt à donner sa démission, tant étaient grandes les difficultés auxquelles il se heurtait. Les unes venaient du gouvernement consulaire, qui entendait qu'une large place fût faite aux membres du clergé constitutionnel et qui ne voulait pas que l'évêque leur imposât de rétractation. Les préfets, avec lesquels l'évêque devait collaborer, ne se montraient pas toujours très conciliants, témoin Marquis. Les municipalités péchaient quelquefois par mauvaise volonté, le plus souvent par inertie. Il n'était pas non plus facile de satisfaire les fidèles de certaines paroisses. Les deux clergés donnaient également du souci à l'évêque. Quelques prêtres insermentés refusèrent d'accepter le Concordat et continuèrent de regarder Mgr de La Fare comme le seul évêque légitime du diocèse ; ils formèrent la « petite Église ». Du côté des constitutionnels il y avait de la réserve, sinon de l'hostilité. Beaucoup d'entre eux n'entendaient pas faire amende honorable. Maudru avait écrit au pape, en mai 1802, une lettre de soumission en son nom et au nom des prêtres constitutionnels des Vosges ; Mgr d'Osmond ayant, dans une lettre à ses vicaires généraux, parlé de la rétractation de Maudru et de ses prêtres, quelques-uns de ceux-ci protestèrent.

Si Mgr d'Osmond put, sans trop de peine, organiser, avec le concours des préfets, les nouvelles circonscriptions curiales, cures cantonales et succursales, beaucoup plus laborieuse et plus délicate fut la nomination des curés, des desservants et dés vicaires. L'évêque eut à subir la pression gouvernementale en faveur des assermentés, écouter les prières de personnages influents, qui lui recommandaient tel ou tel prêtre, tenir compte des demandes que lui adressaient les municipalités, les habitants, les prêtres eux-mêmes. Mgr d'Osmond fut obligé, bon gré mal gré, d'introduire des assermentés dans son chapitre cathédral, d'en nommer aussi aux cures cantonales, dix dans la Meurthe sur vingt-neuf, treize dans la Meuse sur vingt-neuf, quinze dans les Vosges sur trente. Les désignations faites, l'évêque vit affluer les plaintes ; beaucoup de curés et de desservants étaient mécontents de la paroisse qu'il leur avait attribuée, les habitants de certaines localités ne voulaient pas du pasteur qu'il leur avait donné.

La situation matérielle des desservants préoccupait Mgr d'Osmond. Ceux des paroisses urbaines, comme les curés cantonaux eux-mêmes, recevaient un traitement de l'Etat. Il en allait tout autrement des desservants des paroisses rurales. Ces derniers auraient dû, il est vrai, être choisis parmi les prêtres auxquels l'État allouait une pension en vertu de la Constitution civile du clergé. Seulement, comme beaucoup de prêtres insermentés, nommés à des succursales, ne se trouvaient pas dans ce cas, ils couraient le risque de mourir de faim, si les communes ne leur accordaient pas une indemnité ; mais certaines d'entre elles étaient mal disposées, le plus grand nombre dépourvues de ressources. Force fut donc à l'évêque de faire appel au gouvernement, qui finit, en 1804, par allouer un traitement de cinq cents francs aux desservants des paroisses pauvres ; trois cent soixante-treize prêtres bénéficièrent de cette mesure dans la Meurthe. En 1807 le gouvernement prit le parti de payer tous les desservants, mais il réduisit le nombre des succursales, qui tomba dans la Meurthe de cinq cent six à quatre cent soixante-six.

Les églises délabrées, privées de leur mobilier, de leurs ornements sacerdotaux, réclamaient également toute la sollicitude de l'évêque. Il leur aurait fallu de larges crédits pour se restaurer et se meubler. Or, les fabriques n'avaient que peu de ressources, l'Etat et les communes se montraient parcimonieux. Mgr d'Osmond devait penser en outre à l'avenir, former des prêtres pour remplacer, au fur et à mesure qu'ils disparaîtraient, ceux qui étaient en exercice. Un séminaire fut créé par ses soins à Nancy pour tout le diocèse. Le gouvernement lui accorda un certain nombre de bourses (400 francs) et de demi-bourses (200 francs), destinées à subvenir à l'entretien des séminaristes pauvres. Il ne put, comme il l'aurait voulu, fonder un petit séminaire. Mais, dans quelques paroisses du diocèse, des prêtres instruits groupèrent autour d'eux quelques jeunes gens et les préparèrent à entrer un jour au séminaire. Le Concordat n'avait rien stipulé en faveur des congrégations, dont Bonaparte se défiait Toutefois, il permit à celles qui se vouaient à l'instruction des enfants et au soin des malades de se reconstituer et d'exercer leur ministère. C'est ainsi que, dans le diocèse de Nancy, les Vatelottes furent autorisées en 1804, les sœurs de Saint-Charles en 1803.

L'événement le plus notable de l'épiscopat de Mgr d'Osmond, jusqu'à la rupture de Pie VII et de Napoléon Ier, fut l'enterrement de l'ancien évêque constitutionnel de la Meurthe, Nicolas, mort en 1807. Mgr d'Osmond défendit de placer les ornements épiscopaux sur le cercueil du défunt ; on voulut passer outre, et il s'ensuivit une véritable bagarre le jour même des funérailles.

 

Les départements de la Moselle, des Ardennes et des Forêts[1] constituèrent le diocèse de Metz, qui fut compris, comme celui de Nancy, dans la province ecclésiastique de Besançon. Son premier évêque concordataire, Mgr Bienaimé, était un ancien chanoine d'Evreux, que des liens de parenté unissaient au général Junot. Sacré le 9 mai 1802, il fit, le 27 juin, son entrée à Metz. Mgr Bienaimé se trouva, lui aussi, aux prises avec toutes sortes de difficultés, qui durent paraître presque insurmontables à un homme de 65 ans. Pourtant les constitutionnels, lui causèrent moins de souci qu'à son confrère de Nancy. Francin, qui avait fait sa soumission au pape, et qui avait été pourvu de la cure de Notre-Dame, mourut le 24 août 1802. Mgr Bienaimé, plus tolérant, ou plus politique que Mgr d'Osmond, permit que le cercueil de l'ancien évêque de la Moselle fût décoré des ornements épiscopaux La question des desservants préoccupa Mgr Bienaimé, comme son collègue de Nancy. En 1804, sur quatre cent cinquante succursales que comptait le département de la Moselle, trois cents devinrent impériales, c'est-à-dire que leurs desservants reçurent un traitement de l'Etat. En 1807, quand le gouvernement eut décidé de payer tous les desservants, trente-deux succursales furent supprimées. Mgr Bienaimé, qui avait fondé un grand séminaire, avait de la peine à trouver des prêtres en nombre suffisant ; beaucoup de succursales n'avaient pas de pasteur.

Mgr Bienaimé mourut le g février 1806, à l'âge de 69 ans ; Napoléon lui donna pour successeur Mgr Jauffret.

 

Cependant la bonne harmonie avait cessé de régner entre Napoléon Ier et Pie VII. L'empereur faisait occuper Rome en février 1808, décrétait, le 17 mai 1809, l'annexion de cette ville à ses États. Pie VII répondait, le 20 juin, en fulminant l'excommunication contre l'empereur. Celui-ci ripostait, le 6 juillet suivant, en faisant arrêter le pape, qui fut interné, d'abord à Savone, plus tard à Fontainebleau. Ces graves événements inquiétèrent et mécontentèrent le clergé et une partie des fidèles. Riouffe, préfet de la Meurthe, affirmait que la masse du clergé était devenue hostile au gouvernement, bien que la crainte de Napoléon empêchât cette opposition de se manifester. Quant à l'épiscopat, il continuait de se montrer docile. Mgr d'Osmond consentit, en 1810, à occuper le siège archiépiscopal de Florence, Mgr Jauffret celui d'Aix ; l'année suivante M Gostaz, curé de la Madeleine, fut envoyé à Nancy, M. Laurent à Metz. Ni l'un ni l'autre ne reçurent la consécration épiscopale.

 

II. — LES CULTES PROTESTANTS ET ISRAÉLITE.

Cultes protestants. — Culte israélite.

 

Le24 décembre 89, l'assemblée constituante avait accordé aux protestants les mêmes droits qu'aux catholiques ; le 10 juillet de l'année suivante, elle décida qu'ils rentreraient en possession des biens dont ils avaient été dépouillés, etc., etc. Mais elle laissa de côté l'organisation des cultes protestants. Couturier, député de la Moselle, fit voter en 98 par les conseils une loi, qui prescrivait la vente des biens du clergé protestant.

Les Articles organiques du 8 avril 1802 contenaient des dispositions relatives aux cultes protestants. En ce qui concernait l'Eglise réformée (calviniste), chacune des villes de Metz et de Nancy reçut un consistoire et un pasteur. Il y avait alors un peu moins de six cents protestants à Metz. Les luthériens se rencontraient dans le pays de langue allemande. Quatre oratoires furent institués dans la Meurthe ; Bœrenthal, dans la Moselle, fut do lé d'un consistoire et d'un pasteur. Rotbau et Waldersbach, deux communes alsaciennes rattachées au département des Vosges, reçurent chacune un pasteur. L'État allouait un traitement aux ministres et, approuvait leur nomination.

 

La question des Juifs était beaucoup plus compliquée. Tandis que les Juifs de Bordeaux s'étaient européanisés et francisés, ceux de la Lorraine, des Trois-Évêchés et de l'Alsace restaient à un degré inférieur de civilisation ; comme beaucoup d'entre eux s'adonnaient à l'usure, ils étaient détestés de la population rurale. Nous avons vu qu'en ce qui concernait les Juifs nos cahiers avaient proposé des solutions variées. L'assemblée constituante, où les avis étaient très partagés, n'arriva qu'avec peine à résoudre le problème. Grégoire, qui avait déjà pris avant 89 la défense des Juifs, parla en leur faveur le 3 août 89. Les Juifs de l'Alsace, de la Lorraine et des Trois-Évêchés adressèrent, en septembre 89, à la Constituante une pétition, où ils demandaient d'être admis aux droits de citoyens ; le 16 octobre un Juif de Nancy, Berr Isaac Berr, présenta à la barre delà Constituante la pétition de ses coreligionnaires, que Mgr de La Fare combattit. La Constituante décida, le 28 janvier 90, que les Juifs de Bordeaux seraient déclarés citoyens français. Les villes de l'Alsace et delà Lorraine allemande, soutenues par quelques députés de ces provinces, s'agitaient pour que l'assemblée n'accordât pas la même faveur aux Juifs qui résidaient dans les anciennes généralités de Colmar, de Nancy et de Metz. La municipalité de Nancy refusa d'admettre les Juifs parmi les citoyens actifs. Ce fut seulement le 23 septembre 91 que la Constituante conféra la qualité de citoyens aux Juifs de l'Alsace, de la Lorraine et des Trois-Évêchés ; ils devaient toutefois prêter un serment de fidélité à la constitution de la France.

Durant la Terreur, les Juifs furent encore l'objet de quelques tracasseries. En septembre et en octobre 93, les sociétés populaires de Nancy et de Toul demandèrent l'expulsion des Juifs agioteurs. En mars 94, la société populaire de Lunéville fit fermer la synagogue de cette ville.

Napoléon Ier ne s'occupa qu'en 1806 de régler la question juive. Il convoqua d'abord un conseil de notables, puis une assemblée connue sous le nom de grand sanhédrin, qui réunissait les délégués de toutes les communautés juives de l'Empire. On y vit siéger Berr Isaac Berr et Moïse Lévy, de Nancy, Mardochée Gahen, rabbin de Verdun, Jacob Berr, de Metz. Les résolutions votées par le grand sanhédrin furent sanctionnées par un décret impérial du 2 mars 1807 ; les Juifs étaient désormais tenus de prendre un nom de famille. D'autres décrets, du 17 mars et du 11 décembre 1808, organisèrent le culte israélite ; les rabbins devaient être payés par les Juifs et non par l'État. Des synagogues furent établies dans différentes villes de la région, en particulier à Nancy, à Verdun et à Melz.

 

III. — LES CULTES RÉVOLUTIONNAIRES.

Culte de la Raison. — Culte de l'Être suprême. — Culte décadaire.

 

Le culte de la Raison, prôné dès le mois de novembre 93 par les hébertistes, avait trouvé des adeptes parmi des conventionnels qui n'appartenaient pas à cette faction. Le 10 novembre 93, B. Faure fit célébrer à Nancy une fête en l'honneur de la Raison. Il s'efforça ensuite de propager le nouveau culte dans la Moselle. Mallarmé fit de même dans la Meuse. Plusieurs sociétés populaires montrèrent beaucoup de zèle à seconder les représentants, celle de Metz par exemple. De novembre 93 à février 94 bon nombre d'églises furent transformées en temples de la Raison. On célébra des fêles en l'honneur de la nouvelle déesse, personnifiée par une jeune femme ou par une jeune fille, appartenant, autant que possible, à une famille honorable ; quand on n'en trouvait pas, on se rabattait, comme à Saint-Avold, sur une fille publique. La chute des hébertistes entraîna la décadence et la disparition de ce culte.

 

Le culte de l'Etre suprême eut Robespierre pour promoteur. Le 7 mai 94, la Convention rendit le décret célèbre, par lequel elle déclarait que « le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme ». Le culte de l'Etre suprême prit dès lors un caractère officiel. Les églises subirent alors une transformation nouvelle, devinrent des temples de l'Etre suprême et reçurent des inscriptions reproduisant le décret du 7 mai ; on peut lire encore ces inscriptions sur le portail de la cathédrale de Nancy, sur ceux des églises de Briey, de Longuyon, de Saint-Avold et de Vic. La fête de l'Etre suprême fut célébrée partout en France le 8 juin. Après le 9 thermidor, ce culte ne tarda pas à disparaître.

 

Le terme de culte décadaire, souvent employé, n'est pas exact. La Convention avait substitué, par les décrets des 5 et 6 octobre et du 24 novembre 93, au calendrier grégorien le calendrier républicain. Il y avait dans la pensée des conventionnels une intention hostile au christianisme : les dimanches et les jours de fête étaient supprimés et remplacés par le décadi. Le 3 brumaire an IV (26 octobre 1795), l'assemblée décida que l'on célébrerait chaque année des fêtes en l'honneur de la jeunesse, de la vieillesse, des époux, de la reconnaissance, du travail, des saisons. A plusieurs reprises, surtout après le 18 fructidor, le Directoire, qui persistait dans sa politique antichrétienne, rendit des arrêtés, ou fit voter des lois pour rappeler la célébration de ces fêtes (3 avril 98), l'obligation de chômer le décadi (4 août 98) ou pour inviter les municipalités à réunir les citoyens le décadi et à célébrer les mariages ce jour-là. Mais le Directoire et les corps constitués se heurtaient à l'opposition des catholiques, qui entendaient rester fidèles aux anciennes fêtes, et des ouvriers ou des élèves, qui avaient l'habitude de se reposer le dimanche. En 1798, Saulnier était obligé de constater que seuls les fonctionnaires chômaient le décadi. Il demandait que l'on rendît les fêtes décadaires plus intéressantes par des illuminations et par des cortèges. A partir du 18 brumaire, le repos décadaire fut de moins en moins observé ; après la signature du Concordat, il n'en fut plus question.

Un trait commun à ces différents cultes est que ni les uns ni les autres n'avaient de ministre[2].

 

IV. — LES MŒURS.

 

Il se produisit, pendant la Révolution, une décadence morale, que constatent les représentants du pouvoir au début du Consulat. Suivant le préfet Colchen, les attentats contre les personnes et contre les propriétés deviennent de plus en plus nombreux. Les familles sont moins unies qu'autrefois, les jeunes gens ne respectent plus leurs parents et se livrent à une débauche précoce. Le nombre des filles publiques ne cesse de s'accroître. L'affaiblissement du sentiment religieux, une conception fausse de la liberté, enfin le relâchement de l'autorité paternelle expliquent les faits dont se plaignait le préfet de la Moselle.

La situation s'améliora sous le Consulat et l'Empire. Le principe d'autorité se raffermit alors, et la religion restaurée fit de nouveau sentir son influence bienfaisante.

 

RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE DE 1789 A 1812.

 

Il s'est passé plus de choses durant les vingt-trois années écoulées de 1789 à 1812 que pendant plusieurs des siècles antérieurs. La frontière de la France a été reportée au Rhin et même au-delà du fleuve. Toutes les institutions ont été bouleversées, et cela à plusieurs reprises. La Lorraine de 1812 ne ressemble guère à celle de 1789. Les idées elles-mêmes ont subi des changements profonds. A bien des égards, une sérieuse amélioration s'est produite, quoi qu'en pensent les admirateurs du passé. Les privilèges et beaucoup d'abus ont disparu, tous les Français peuvent avoir accès aux fonctions de l'État, les impôts sont plus équitables et mieux répartis, les services publics sont mieux organisés et fonctionnent avec plus de régularité. Mais le régime politique n'a pas accompli les mêmes progrès ; les Lorrains ne possèdent pas plus en 1812 qu'en 1789 ces libertés dont ils se montraient avides quand ils rédigeaient leurs cahiers de doléances. Nous avons vu qu'ils avaient accepté la suppression des provinces, ainsi que d'autres réformes qu'ils n'avaient ni demandées, ni même désirées. C'est à peine si en 1793 il y eut dans deux de nos départements de timides tentatives pour s'opposer à l'usurpation du pouvoir par les montagnards. Reconnaissons d'ailleurs qu'il était impossible à des gens qui avaient longtemps vécu sous un régime despotique d'acquérir en trois ou quatre ans l'initiative et l'énergie nécessaires à la défense de leurs droits et de leurs libertés. Aussi se résignèrent-ils finalement à subir la domination de l'homme qui, tout en leur rendant l'ordre et la sécurité, en leur garantissant l'égalité, les dépouilla de toute espèce de participation au gouvernement du pays et qui fit peser sur eux un régime d'absolutisme et de centralisation pire que celui dont la Constituante les avait affranchis.

La suppression delà dîme et des redevances seigneuriales, la vente des biens nationaux ont plus profité à l'agriculture que la suppression des corporations à l'industrie. Seulement, à partir de 92, les guerres, les levées d'hommes, les réquisitions, la dépréciation des assignats ont empêché l'une et l'autre de bénéficier, comme elles l'auraient dû, des réformes libérales votées par la Constituante. Peut-être l'industrie at-elle plus souffert encore que l'agriculture pendant la période révolutionnaire. Si toutes deux ont connu, au début du XIXe siècle, des jours meilleurs, on doit reconnaître qu'elles n'ont pas accompli de progrès sensibles. La suppression des barrières douanières entre la région lorraine et le reste de la France a produit des conséquences dont il est difficile, pour les raisons que nous avons indiquées plus haut, de mesurer l'importance. Le commerce d'entrepôt disparut de nos régions, où il avait été florissant avant la Révolution.

L'enseignement primaire, réformé par la Convention, fut négligé par Napoléon Ier. L'enseignement secondaire, qu'avait profondément remanié la Convention, subit une transformation nouvelle, sous le Consulat et l'Empire, dans le sens d'un retour à ce qui existait en 1789. Les congrégations enseignantes lorraines, désorganisées pendant la Révolution, se reconstituèrent sous l'Empire avec l'approbation du gouvernement. La Révolution avait en fait supprimé l'enseignement supérieur, auquel Napoléon Ier ne rendit qu'une vie précaire. Les lettres et les arts ne nous offrent qu'un petit nombre d'hommes de talent.

Ni la Révolution ni l'Empire n'ont réglé d'une façon heureuse les rapports de l'Église et du pouvoir temporel. La Constituante avait supprimé la religion d'État, proclamé la liberté de conscience, accordé aux non-catholiques les droits dont ils avaient été si longtemps privés, toutes mesures qui méritent une approbation entière.

La sécularisation des biens du clergé appelle, nous l'avons dit, des éloges et des critiques. Par contre, la Constitution civile du clergé, l'interdiction des vœux monastiques et la suppression des congrégations ont marqué des interventions abusives du pouvoir civil dans les affaires ecclésiastiques, des atteintes à la liberté de conscience. Les gouvernements révolutionnaires opposeront successivement au catholicisme l'Eglise constitutionnelle, le culte de la Raison, celui de l'Etre Suprême, enfin le culte décadaire. La séparation des Églises et de l'Etat, volée par la Convention, n'accordera aux catholiques qu'une liberté précaire, qui se réduira encore sous le Directoire. Après comme avant la loi du 21 février 95, le catholicisme sera persécuté, ses ministres exilés, déportés ou envoyés à la guillotine.

La Révolution s'est donc montrée, en matière religieuse, aussi intolérante que l'ancienne monarchie. Faute déplorable, grosse de conséquences funestes, dans le présent et dans l'avenir. Bonaparte rendit à l'Eglise catholique l'unité qu'elle avait perdue.il lui accorda des avantages matériels et honorifiques, mais il la subordonna à l'État plus étroitement que ne l'avaient fait les Valois et les Bourbons. L'Empire ne permit qu'à un petit nombre de congrégations de se reconstituer. En définitive, si l'Église avait retiré quelques avantages du Concordat, elle n'avait pas reconquis la liberté, qui seule avait fait jadis sa force morale.

Le principe chrétien de l'égalité des hommes, proclamé par la Révolution, va retrouver quelque crédit dans l'Eglise, qui semblait l'avoir oublié. Désormais il sera possible aux ecclésiastiques d'humble naissance d'arriver à l'épiscopat, dont l'accès leur était interdit à la fin de l'Ancien Régime. C'est là pour l'Église une des conséquences les plus heureuses de la Révolution française.

 

Grâce aux agrandissements prodigieux du territoire français, les départements lorrains se trouvaient situés à l'intérieur de l'Empire. Les succès répétés de Napoléon et l'ignorance où l'on était de certains événements entretenaient dans la masse de la population une confiance, que seuls ne partageaient pas quelques esprits clairvoyants. On souffrait pourtant de la lourdeur des charges militaires et fiscales ; la bourgeoisie commençait à regretter la disparition des libertés publiques, et le clergé ainsi qu'une partie des fidèles étaient mécontents de la rupture de l'empereur avec le pape. Malgré tout, il est hors de doute que nos ancêtres auraient longtemps encore supporté le régime impérial, si les revers et les désastres que Napoléon subit en Espagne et surtout en Russie n'avaient précipité sa chute.

 

 

 



[1] Le département des Forêts correspondait à l'ancien duché de Luxembourg.

[2] Nous ignorons si le culte des théophilanthropes trouva des adeptes dans la région lorraine.