HISTOIRE DE LORRAINE

TOME DEUXIÈME. — DE 1552 À 1789

QUATRIÈME PARTIE (suite). — LIVRE DEUXIÈME

PREMIÈRE SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1552 À 1789

 

CHAPITRE VI. — LES INSTITUTIONS DES ÉVÊCHÉS ET DES VILLES DE METZ, DE TOUL ET DE VERDUN.

 

 

L'occupation par Henri II, en 1552, de Metz, de Toul et de Verdun, avait mis ces trois villes sous le protectorat de la France, mais sans rompre en principe les liens qui les unissaient au Saint-Empire. D'autre part, rien n'était changé à la situation du temporel des évêchés de Metz, de Toul et de Verdun ; le roi de France n'en était ni le souverain, ni le protecteur. Les derniers Valois, cl surtout les premiers Bourbons vont faire des efforts patients et continus pour transformer leur protectorat en souveraineté sur les trois cités, et pour réduire à la même condition les petits Etats épiscopaux. Leur autorité el celle de leurs agents ne cesseront de s'accroître, au détriment de l'Empire, des magistrats municipaux ou des évoques. Les progrès de la royauté française, lents jusqu'en 1598, assez rapides sous le règne d'Henri IV, le devinrent encore davantage à partir de 162/1. Les traités de Westphalie reconnaîtront d'une façon formelle les droits de souveraineté du roi de France sur les villes et sur les évêchés do Metz, de Toul et de Verdun. Toutefois, bien avant 1648, celle souveraineté existait de fait. Le Parlement de Metz, créé en 1633, devait en peu de temps faire disparaître ou réduire à l'impuissance les anciennes autorités locales, quelles qu'elles fussent. On peut donc prendre celte date de 1633 comme marquant la limite entre la période durant laquelle le passé et le présent coexistent et celle où la France exerce, d'abord en fait, puis, à partir de 1648, en droit, sa domination sur les villes et les évêchés de Metz, de Toul et de Verdun.

 

I. — PREMIÈRE PÉRIODE (1552-1633).

Les évêchés. — Les villes : Toul, Verdun ; Administration ; Justice ; Armée. Metz ; Administration ; Justice ; Armée ; Finances. Relations juridiques des villes avec l'Empire et avec la France. — Les représentants du roi : Les gouverneurs. Le président de Metz. L'intendant. — Mesures diverses prises pour accroître l'autorité royale.

 

Les évêques conservent sur leur temporel les droits qu'ils possédaient avant 1552. Même ils recommencent à en exercer d'anciens tombés en désuétude. C'est ainsi que les ateliers monétaires épiscopaux, fermés depuis la fin du Moyen Age, se rouvrirent durant cette période. Le cardinal de Lenoncourt, les cardinaux Charles (Ier) et Charles (II) de Lorraine firent frapper monnaie à Vic, Erric et Charles de Lorraine-Chaliguy à Dieulouard, puis à Mangiennes[1].

Comme nous le disions plus haut, rien n'est changé en principe à la situation des évêchés vis-à-vis de l'Empire, dont ils continuent de relever ; le roi de France ne possède aucun droit sur eux.

En 1561 Nicolas Psaulmé avait nommé François de Guise comte et marchis de l'évêché et du comté de Verdun. Cette dignité ne passa pas aux descendants du défenseur de Metz. En r566 apparaissent pour la première fois dans ; l'histoire les Etats généraux de l'évêché de Verdun, réunis par N. Psaulme. Les rapports officiels des évêques avec l'Empire restent au début ce qu'ils étaient avant 1552. Les prélats font rendre à l'empereur, par un mandataire dûment accrédité, foi et hommage pour leur temporel et reçoivent de lui, en retour, un diplôme d'investiture, Henri de Bourbon-Verneuil, évêque de Metz, remplit encore cette formalité. A Toul, si Christophe de La Vallée s'en acquitte encore, nous ne savons s'il en fut de même de Jean des Porcelets de Maillane et de Nicolas-François de Lorraine, Deux évêques de Verdun, de la fin du XVIe siècle, Boucher et Bousmard, ne demandèrent pas à Rodolphe II l'investiture de leur temporel ; par contre, Erric de Lorraine-Chaligny, ainsi que ses deux neveux, Charles et François, firent prêter foi et hommage aux empereurs. Les prélats des trois cités, même à l'époque où ils s'acquittaient de la formalité de l'hommage, envoyaient-ils des représentants aux diètes impériales et payaient-ils les contributions que celles-ci leur imposaient ? Nous l'ignorons. Les appels des tribunaux épiscopaux continuèrent, jusqu'au début du XVIIe siècle, d'être portés devant la Chambre impériale de Spire.

Les tentatives que font les rois de France pour s'immiscer dans la désignation des évêques de Metz, de Toul et de Verdun, se heurtent à l'opposition des chapitres, des dues de Lorraine et des empereurs, Tandis qu'Henri IV réussit en 1607 à faire monter sur le siège de Metz un de ses bâtards, Henri de Bourbon-Verneuil, à Toul et à Verdun, comme nous aurons l'occasion de le montrer plus tard, l'influence de la maison de Lorraine retarda plus longtemps : les : progrès de la France.

Nous avons déjà dit que la tentative faite en 1609 par Henri IV pour soumettre l'évêché de Metz à l'autorité de d'Epernon, gouverneur de Metz, d'abord tenue en échec par le cardinal de Givry, rencontra ensuite l'opposition de l'empereur Mathias. A Toul et à Verdun, Henri IV résolut d’exiger des prélats un serment de fidélité. Christophe de La Vallée et Erric de Lorraine le prêtèrent, le premier en 1602, le second en 1601, non toutefois tel que le président de Metz, Viard, avait prétendu le leur imposer. Ils eurent soin d'y joindre des réserves, en ce qui concernait les droits de l'Empire ou leurs propres droits régaliens.

Nous avons vu dans un autre chapitre que les évêques de Metz, de Toul et de Verdun n'avaient pas conservé les mêmes droits sur leur ville épiscopale[2]. L'autorité des prélats toulois était assez étendue, celle des verdunois déjà moindre, celle enfin de leurs collègues messins réduite presque à rien. L'occupation de Toul, de Verdun et de Metz par Henri II amena les prélats des deux dernières cités à tenter de reconquérir une partie de l'autorité qu'avaient perdue leurs prédécesseurs. La tentative, qui réussit à Verdun, échoua complètement à Metz.

D'une façon générale, les habitants des trois cités, surtout les bourgeois, restaient fermement attachés à leurs anciennes franchises et décidés à les défendre contre le roi de France, aussi bien que contre l’évêque. A chaque changement de règne, ils demandaient au nouveau souverain des lettres patentes confirmatives de leurs privilèges, et satisfaction leur était donnée. Toutes les fois qu'un représentant du roi empiétait sur les pouvoirs municipaux, ceux-ci ne manquaient pas de s'en plaindre au souverain, qui, presque toujours, promettait de faire droit à leurs réclamations, Mais en dépit des lettres patentes et des instructions données aux gouverneurs, les autorités municipales ne cessaient de perdre du terrain, au profit du roi ou de ses agents.

Aucun changement ne fut, du moins à notre connaissance, apporté aux institutions touloises après 1552, si ce n'est qu'un évêque, nous ne savons lequel, créa pour sa ville des Etats généraux, dont nous ne trouvons qu'en 16p8 la première mention. A Toul, comme dans les autres cités épiscopales, des conflits de juridiction s'élevèrent entre les pouvoirs municipaux d'une part, le gouverneur ou son lieu tenant général de l'autre. En 1600, Henri IV promulgua un règlement qui fixait les droits respectifs du gouverneur, des magistrats toulois et du chapitre. L'année suivante, chanoines et magistrats municipaux durent prêter serinent de fidélité au roi. La milice touloise remplit la même formalité à l'égard du gouverneur, sous les ordres duquel elle était placée.

 

Nous avons sur Verdun plus de renseignements que sur Toul.

L'évêque Psaulme modifia par deux fois l'organisation municipale de sa ville épiscopale. En 1552, aussitôt après l'occupation de la ville par les troupes françaises, le cardinal de Lorraine et l'évêque opérèrent un véritable coup d'état contre les lignages. Ceux-ci perdirent la situation prépondérante qu'ils occupaient depuis des siècles, et l'autorité fut confiée à un conseil, ou sénat de vingt-cinq membres, le doyen, quatre échevins et vingt conseillers, L'évêque nommait le doyen, instituait les échevins, que le conseil désignait chaque année. Quant aux vingt conseillers, choisis à l'origine par le cardinal de Lorraine et par Psaulme, ils devaient dans la suite, au fur et à mesure que des vacances se produiraient par mort ou par démission, être désignés par l’évêque sur une liste de candidats que lui présenteraient les députés des paroisses. Les membres du conseil, comme ceux des tribunaux, pouvaient être pris, dans la bourgeoisie, aussi bien que dans l'aristocratie des lignages. On le voit, la moyenne et la petite bourgeoisie, trouvaient, comme l’évêque lui-même, leur compté à cette révolution.

Mais vingt-deux ans plus tard, pour des motifs que nous connaissons mal, N. Psaulme devait modifier de nouveau la constitution de sa ville épiscopale. Tout en se réservant une autorité très grande, il rendit aux lignages Une partie des privilèges dont il les avait dépouillés en 1552. Le nombre des membres du conseil ou magistrat fut réduit à quinze : le doyen, le maître-échevin, quatre échevins, six conseillers de robe longue et trois marchands ; La nomination de tous les membres du conseil appartenait à l'évêque, qui, toutefois, devait prendre dans les lignages le doyen, le maître-échevin et les quatre échevins. Tandis que les conseillers de robe longue conservaient leurs fonctions jusqu'à leur mort, l'évêque avait le droit de révoquer les marchands, quand bon lui semblait. Le conseil avait dans ses attributions l'administration, la police, les finances et le service des subsistances. Les conseillers touchaient des gages. Ils s'intitulent dans les actes « gouverneurs, magistrats et membres du sénat de la cité de Verdun ». Les procès-verbaux de leurs délibérations s'appelaient des « résultats ». Le conseil choisissait dans son sein deux ou trois négociateurs, dont les pouvoirs, duraient deux ou trois ans ; ils formaient en quelque sorte le pouvoir exécutif de Verdun.

En 1627, après le départ de l'évêque François de Lorraine, Louis XIII remplaça le conseil par une commission municipale et provoqua l'envoi par des nobles et par des bourgeois d'une adresse de soumission et de fidélité à sa personne. En 1629, quand l'évêque eut fait sa soumission, l'ancien conseil fut rétabli. Le doyen, M. des Armoises, commença par refuser de prêter au roi serment de fidélité et ne s'y décida qu'en 1631. En 1632, le prince de Condé ; venu à Verdun, en fit disparaître tout ce qui rappelait que la cité avait été ville libre impériale. Verdun avait ses Etats, institués après 1552 et composés de sept ecclésiastiques et de deux conseillers.

Deux cours de justice fonctionnent en première instance. L'échevinage du palais, composé du doyen et des quatre échevins, dont nous avons déjà parlé, n'a qu'une juridiction assez restreinte. Le plus grand nombre des affaires civiles et criminelles ressortissent au tribunal ou « nombre », présidé, lui aussi, par le doyen et composé de cinq juges, que l'évêque a le droit de prendre parmi les membres du conseil ou parmi les habitants de Verdun. De ces tribunaux les plaideurs appellent à la salle épiscopale et de celle-ci à la Chambre impériale de Spire.

A Verdun, comme à Toul, s'élevèrent des conflits de juridiction entre les tribunaux de la ville et les agents du roi, surtout à partir de 1598.

Verdun avait une milice, qui fut réorganisée en 1573. Les habitants, déjà obligés déloger les soldats de la garnison, durent en outre, à partir de 1627, fournir l'étape, c'est-à-dire les vivres et le fourrage, aux régiments de passage. Depuis 1631 la ville fut tenue d'avancer du blé pour la subsistance de la garnison.

Nous avons déjà dit que, de 1625 à 1630, Louis XIII fit construire une citadelle à Verdun, sur la hauteur où s'élevait l'abbaye de Saint-Vanne.

A Metz, comme à Verdun, mais non avec le même succès, un coup d'état fut opéré par le cardinal de Lenoncourt ; qui avait facilité l'occupation de sa ville épiscopale par les troupes françaises. Il crut l'occasion favorable pour restaurer l'autorité dont avaient joui autrefois les prélats messins. En 1553, on le vit nommer le maître-échevin et les Treize, qu'il prit en dehors des paraiges, double infraction aux règles précédemment en vigueur. Mais le cardinal de Lenoncourt ne jouit pas longtemps de la victoire qu'il avait si facilement remportée. Dès 1554, le maréchal de Vieilleville, gouverneur de Metz, défendit à l'évêque d'intervenir dans la désignation du maître-échevin et des Treize, et se réserva le choix de ces dignitaires, En 1556, Mgr de Beaucaire, successeur du cardinal de Lenoncourt, fit au roi de France la cession de ses droits, que le chapitre de la cathédrale confirma l'année suivante. Désormais la principale autorité municipale fut le grand conseil, qui comprenait le maître-échevin, les Treize et les échevins. Le maître-échevin et les Treize étaient nommés ou institués par le gouverneur, qui' les choisissait parmi les candidats que lui présentaient les bourgeois. En principe, maître-échevin et Treize devaient être changés tous les ans ; mais il arriva bien souvent qu'ils restèrent en charge plusieurs années de suite. Le grand conseil avait les attributions les plus étendues ; il choisissait dans son sein les commissions chargées d’assurer la marche des différents services.

Depuis 1592, une place était faite régulièrement dans le grand conseil aux protestants messins ; d'abord au nombre de huit, ils n'étaient plus que six en 1599, que quatre en 1622 ; en 1625 on en trouve cinq, et ce chiffre resta désormais invariable.

Metz avait également ses Trois-Etats, dont on trouve en 1562 la première mention. Ils comprenaient le doyen du chapitre de la cathédrale, les abbés des monastères bénédictins, quelques nobles, enfin les membres du grand conseil, l'appartenait au maître-échevin de convoquer et de présider cette assemblée. Elle avait des attributions administratives et financières variées, s'occupait surtout des rapports de la cité avec le roi et avec le gouverneur. Les Trois-Etats protestent er 1588 contre une demande d'argent faite par Henri III, en 1682 contre le projet d’établir un Parlement à Metz.

Plusieurs rouages de l’organisation judiciaire disparurent après 1552, les maires, les comtes jurés, les pardezours. Les juridictions civile et criminelle se trouvaient concentrées entre les mains des Treize. Un moment vint où ceux-ci durent s'adjoindre le président royal quand ils jugeaient les affaires criminelles. Les appels étaient portés devant le maître-échevin et les échevins, qui eurent à souffrir, eux aussi, des empiétements du président royal.

La milice, reconstituée en 1590, avait à sa tête le maître-échevin. Chacune des seize paroisses de la ville fournissait une compagnie ; les seize compagnies se groupaient en quatre bataillons.

La garnison, souvent formée de troupes étrangères, était logée chez l'habitant. De 1556 à 1562 une citadelle fut construite à Metz.

La ville continue de percevoir ses anciennes contributions. Le droit de battre monnaie lui fut enlevé, puis rendu. En 1619 Louis XIII accorda à Metz le droit de battre monnaie à son coin.

Nous avons déjà-dit que Metz, Tout et Verdun, tout en restant des villes impériales, ne remplissaient plus aucune des obligations auxquelles elles étaient tenues. Quant aux appels à la Chambre impériale de Spire, appels qui n'avaient jamais été admis par l’ancien gouvernement de Metz, ils continuèrent d'exister à Toul et à Verdun jusqu'au début du XVIIe siècle. Henri IV les interdit en 1604, de nouveau en 1607 ; et cette prohibition fut renouvelée en 1611 par Marie de Medicis.

Le roi de France, simple protecteur des trois cités, n'a le droit ni de légiférer, ni de rendre la justice, ni de lever des soldats ou des contributions. Tout nouveau souverain confirme par lettres patentes, au début de son règne, les libertés des trois villes. Mais ces libertés sont fréquemment violées par les représentants du souverain, dont il nous reste à parler.

 

Le roi de France a divers agents, qui se chargent d'accroître les droits de leur maître et les leurs ; ce sont les gouverneurs, un dans chacune des trois cités, le président royal à Metz, enfin l'intendant, qui n'apparaît qu'à la fin de notre période.

Chacune des villes a son gouverneur. Quelques-uns des gouverneurs de Metz, Vieille ville et d'Epernon, par exemple, ont porté le titré de gouverneurs des Trois-Evêchés. Mais il est difficile de dire quelle autorité ils possédaient sur les gouverneurs de Toul et de Verdun ; peut-être n'en avaient-ils aucune.

Les gouverneurs sont nommés par le roi, qui a, bien entendu, le droit de les révoquer. Ce sont avant tout des hommes de guerre, chargés de défendre la ville, dont le commandement leur a été confié, contre les révoltes des bourgeois ou contre les attaques des ennemis extérieurs. En outre, ils jouissent d'attributions mal définies à l'égard de l'évêque, du chapitre et des pouvoirs municipaux.

À Metz les gouverneurs les plus célèbres furent Vieilleville, d'Epernon et son fils, le duc de La Valette. On sait que les protestants de celte ville dépendirent, jusqu'en 1698, du gouverneur, autant — sinon plus — que du roi lui-même. Le gouverneur de Metz avait sous ses ordres deux lieutenants, un pour la ville, l'autre pour la citadelle. Nous avons déjà parlé de Saubolle, ce lieutenant de d'Epernon, dont les Messins eurent à supporter la tyrannie durant de trop longues années. La seule particularité digne de remarque, en ce qui concerne les gouverneurs de Toul, est leur intervention dans plusieurs des élections épiscopales. Nous ne trouvons parmi eux aucun personnage considérable. Le gouverneur de Toul avait un lieutenant sous ses ordres. Il en était de même à Verdun ; le plus, connu des gouverneurs de cette ville fut M. de Marillac, qui devint en 1628 maréchal de France et qui devait, quatre ans plus tard, payer de sa tête ses malversations et ses intrigues.

Le comte François de Vaudémont, fils cadet de Charles III, reçut, après le traité de Folembray, les fonctions, plus honorifiques qu'effectives, de lieutenant de gouverneur à Toul et à Verdun.

Le président, institué à Metz en 1556 par Henri II, n'avait à l'origine pour mission que de juger les procès entre Français. Mais il ne tarda pas, malgré la résistance que lui opposèrent les pouvoirs locaux, à augmenter ses attributions. C'est ainsi que les causes où l'une seulement des parties était française ressortirent à ce magistrat. Par la suite, il obligea les Treize à l'accepter comme président lorsqu'ils jugeaient au criminel. Enfin, quand les appels des tribunaux locaux à la Chambre impériale de Spire eurent été interdits par Henri IV et par Marie de Médicis, ils ressortirent au président de Metz, qui devait se transporter à Toul et à Verdun, quand il s'agissait de procès jugés en première instance dans ces deux villes. Chaque fois qu'il jugeait en appel, le président était entouré d'assesseurs pris dans la ville où il siégeait.

Ces mesures qui, en même temps qu'elles accroissaient l'autorité des agents du roi, portaient atteinte aux droits de l'Empire ou des pouvoirs locaux, provoquèrent des protestations de la part de Rodolphe II en 1609, des Etats de Toul en 1608, de l'évêque Erric de Lorraine-Chaligny et des magistrats municipaux de Verdun en 1610, enfin de Charles.de Lorraine-Chaligny en 1611.

Le président avait, en outre, des attributions politiques. Nous avons, vu que Viard était intervenu à Toul et à Verdun en 1601 et en 1602, pour décider les évêques, les chanoines et les magistrats municipaux à prêter serment au roi de France. En 1627, le président Charpentier agit avec vigueur contre l'évêque François de Lorraine-Chaligny, qu'il obligea de quitter son évêché.

Le président était assisté à Metz, depuis 1592, par un procureur-général, à Toul par un lieutenant-général, à Verdun par un procureur, créé en 1603.

Quel est le premier intendant des Trois-Evêchés ? Est-ce le maître des requêtes Cardin Le Bret, que Richelieu envoya en 1626 dans les évêchés pour y rechercher quels territoires avaient été jadis détachés du temporel des prélats et incorporés soit à la Lorraine, soit au Barrois ? Il semble bien qu'une fois sa mission remplie, Le Bret quitta le pays. Le premier intendant de Metz aurait donc été M. de Maricey, qui fut investi de ces fonctions en 1630.

On sait que les intendants, nommés par le roi, qui les recrutait dans la noblesse de robe ou dans la riche bourgeoisie, étaient investis d'attributions étendues en matière d'administration, de justice, de police, de finances, qu'ils devaient surveiller les autorités locales et même les gouverneurs, qui avaient pris, à Metz en particulier, des habitudes d'indépendance.

Henri IV ordonna pour Verdun en 1599, pour Toul l'année suivante, pour les Trois-Evêchés en 1603, que seuls des sujets ou des protégés du roi pourraient à l'avenir être pourvus d'offices ou de dignités. Ainsi, les Lorrains et les Allemands se voyaient exclus de toutes les fonctions civiles ou ecclésiastiques dans les trois cités, ainsi que dans le temporel des évêques.

L'autorité du roi et de ses agents, surtout à partir de 1598, avait donc fait de très grands progrès, et naturellement tout ce qu'elle avait gagné, les pouvoirs locaux avaient perdu.

Le conflit, soulevé par l'évêque François de Lorraine en 1627, montra combien l'autorité royale était solidement assise à Verdun, combien était faible en face d'elle le prélat, bien que celui-ci fût en droit indépendant du souverain français.

 

II. — DEUXIÈME PÉRIODE (1633-1789).

Des modifications seront apportées depuis 1633 à l'organisation du pays. Les pouvoirs locaux disparaîtront 011 verront leur autorité de plus en plus réduite, surtout a partir du moment où les traités de Westphalie auront fait des villes et des évêchés de Metz, de Toul et de Verdun des territoires français. En ce qui concerne les représentants du pouvoir royal, leur nombre et leurs attributions s'accroissent. Le gouverneur est le seul dont l'importance ! diminue. A côté de l'intendant, qui devient le premier personnage du pays, le Parlement, créé en 1633, jouera un rôle considérable. Intendant et Parlement vont travailler de concert à franciser le pays, à tenir en bride les pouvoirs locaux. Les conflits seront nombreux, surtout au XVIIe siècle, entre l'intendant ou le Parlement d'une part, les évêques, les chapitres ou les magistrats municipaux è l'autre. Ce n'est pas à dire que la bonne harmonie ait toujours régné entre les différents représentants de la royauté française ; ainsi le Parlement entrera à plusieurs reprises en conflit soit avec le gouverneur, soit, plus rarement, avec l'intendant. Au XVIIIe siècle on voit le Parlement, qui avait été auparavant un instrument docile du pouvoir central, prendre, comme les autres Cours de justice du royaume, une attitude opposante, qui lui vaudra d'être supprima en 1771. Sous l'influence des événements, sous l'action te intendants, du Parlement et des autres agents delà royauté, les Trois-Evêchés finiront par s'assimiler aux généralités du reste de la France. Il ne subsistera de leur glorieux passé que des particularités sans importance, sauf pourtant en matière de douane ; ils resteront en effet, comme la Lorraine et l'Alsace, des provinces d'étranger effectif.

1° Etat des personnes.

Dans les villes de Metz et de Toul les coutumes ne connaissent ni nobles, ni serfs ; il n'y a que des hommes libres. A Verdun, au contraire, la coutume distingue les nobles des bourgeois. Pourtant, en fait, on trouve à Metz des nobles, les uns membres des anciens paraiges, les autres venus du royaume. Il existe également à Toul et à Verdun des familles nobles, originaires de la France. Dans les évêchés il y a des nobles^ indigènes ou immigrés, des hommes libres et des mainmortables, ces derniers nombreux surtout sur les terres du temporel de l'évêque de Metz ou, du chapitre de Verdun.

2° Étendue, divisions et population des Trois-Evêchés.

Les villes de Metz, de Toul et de Verdun forment une généralité, qui s'accroîtra après .164.8 du temporel des évêques de ces trois cités. Par la suite, d'autres villes et territoires seront rattachés à la généralité de Metz : en 1661, Sarrebourg, Phalsbourg, Sedan, Thionville, Montmédy, Damvillers, ainsi que les autres localités luxembourgeoises cédées par le traité des Pyrénées à la France ; en 1663 Marsal ; en 1697 Longwy et Sarrelouis ; en 1786 le Clermontois. De plus, à diverses reprises,' dans le courant ail XVIIe siècle, l'intendant de Metz étendra son autorité sur la Lorraine et le Barrois, sur le - Luxembourg, sur des morceaux du Westrich et même du Hainaut.

Au début du XVIIIe siècle, la généralité de Metz fut partagée, au point de vue administratif, en subdélégations. Elle en comptait 12 en 1789, dont 10 pour les Trois-Evêchés proprement dits.

Sur les 7 districts créés en 1787 par l'assemblée provinciale, 5 étaient formés par les territoires évêchois.

D'une façon générale, le ressort du Parlement de Metz coïncide avec la généralité des Trois-Evêchés ; il a, comme celle-ci, varié au cours du XVIIe siècle. Toutefois, il a englobé en plus l'Alsace pendant quelques, années ; par contre le Clermontois n'y a jamais été compris. La division des Trois-Evêchés en bailliages, décidée en 1634, réalisée en I64I, reçut à différentes reprises des modifications durant le XVIIe siècle (1661, 1685). Finalement le territoire soumis à la juridiction du Parlement de Metz comprenait cinq bailliages et sièges présidiaux, cinq bailliages royaux, un bailliage épiscopal, enfin cinq prévôtés royales et bailliagères. Le Clermontois, qui dépendait du Parlement de Paris, formait un bailliage, subdivisé en quatre prévôtés.

Les Trois-Evêchés constituaient un gouvernement militaire, dont le gouverneur était d'habitude celui de Metz, L'autorité du gouverneur des Trois-Evêchés s'étendit à plusieurs reprises, durant le XVIIe siècle, sur les duchés et même sur d'autres territoires. La Lorraine, le Barrois et les Trois-Evêchés formaient une direction du génie, qui avait son siège à Metz. Cette dernière ville était le chef-lieu d'une direction d'artillerie. Le comte de Saint-Germain avait en 1776 créé des circonscriptions militaires, qui disparurent après lui.

La généralité est une circonscription financière en même temps qu'administrative. On trouvait dans celle de Metz trois départements et dix-huit recettes pour les domaines, quatre maîtrises pour les eaux et forêts, enfin six recettes particulières pour la subvention. Ces dernières avaient été créées en 1686.

En 1661, Metz aurait compté près de 30.000 habitants, dont un tiers de réformés. En 1684, la population de cette ville serait tombée à 20.710 habitants, dont 4.380 protestants et 795 israélites. Il y aurait eu dans la ville 58i ecclésiastiques et 60 familles nobles. En 1772, l'abbé Expilly évaluait à 320.000 habitants la population des Trois-Evêchés. En 1781, la généralité de Metz aurait compté 357.884 âmes ; Necker l'estime à 349.000, et le chevalier de Pommelles à 396.000.

3° Les services publics.
L'administration provinciale et municipale. — La législation et la justice. — L'armée : Etat-major et écoles. Troupes. Milice. — Les finances et les monnaies : Impôts royaux et agents financiers. Finances municipales. Monnaies.

A la tête de l'administration se trouve l'intendant. Nous avons parlé plus haut de la nomination et des pouvoirs de ce haut fonctionnaire. Il n'a pas toujours porté le même titre ; on le trouve successivement qualifié « d'intendant des Trois-Evêchés, frontière de Champagne, Luxembourg et de la Sarre », puis « d'intendant de justice, police et finances au département, de Metz, frontière de Champagne, Luxembourg et Sarre », enfin, à la veille de la Révolution, « d'intendant de justice, police et finances, troupes et fortifications dans la généralité de Metz et du Clermontois ». L'intendant de Metz, comme tous ses collègues, a sous ses ordres des subdélégués.

Les Trois-Evêchés et le Clermontois auront en 1787 leur assemblée provinciale. Inutile de répéter, à propos de cette assemblée et des assemblées de districts, de la commission intermédiaire et des bureaux intermédiaires, ce que nous avons dit plus haut en étudiant l'organisation administrative des duchés. Notons seulement que l'assemblée provinciale des Trois-Evêchés ne comprenait que 32 membres, et qu'en matière de finances elle jouissait d'attributions plus étendues que l'assemblée de la Lorraine et du Barrois : elle avait, en effet, le droit de répartir les impôts directs.

Au cours du XVIIe siècle, Metz, Toul et Verdun perdent leur ancienne organisation municipale et finissent par tomber au rang des autres villes du royaume. Elles subissent la tutelle de l'intendant, le contrôle financier de ce haut fonctionnaire jusqu'en 1692, puis, à partir de cette date, celui du Parlement de Metz. La transformation des institutions municipales de Metz et de Toul s'opéra en 164ï ; à Verdun elle n'eut lieu qu'en 1680. Le gouvernement royal apporta par la suite bien des changements à ces institutions jusqu'en 1789 ; Metz, Toul et Verdun y furent soumis comme les autres villes du royaume. Les Bourbons, pressés par des besoins d'argent, établissent, suppriment puis rétablissent définitivement en 1771 la vénalité des offices municipaux. Toutefois, les villes pouvaient racheter à prix d'argent le droit d'intervenir dans la nomination de leur municipalité. Non contents d'obtenir que leur premier magistrat conservât le titre de maître-échevin, souvenir des jours glorieux de l'indépendance, les Messins recouvrèrent en 1778 le droit de participer à la désignation des échevins du corps municipal. Le roi les choisissait sur une liste de candidats que lui présentaient, en nombre triple de celui des échevins, des électeurs nommés par les bourgeois dans leurs assemblées de paroisses. A Toul et à Verdun les bourgeois avaient, à. la veille delà Révolution, le droit de désigner une partie de leurs officiers municipaux, à Toul le maire et un échevin, à Verdun le maire et deux échevins. A Toul et à Verdun, lors de la reddition des comptes, le corps municipal s'adjoignait un, certain nombre de notables. Nous n'avons rien de particulier à dire des autres villes de la province, ni des villages, à propos desquels nous ne pourrions que répéter ce que nous avons exposé en parlant de la Lorraine et dû Barrois.

Les Trois-Etats, dont nous avons constaté la naissance à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe, continuent, postérieurement à 1633, de manifester leur existence. Un édit royal de 1666 réorganisa ceux de Metz, qui comprirent désormais des députés du clergé, quelques membres de la noblesse, des députés du bailliage, les conseillers échevins, enfin des notables élus par les bourgeois d'ans les assemblées paroissiales. Il appartenait au maître-échevin de les convoquer et de les présider. Toutefois, il ne pouvait les réunir qu'avec l'autorisation du gouverneur. Ajoutons que le procureur du roi au bailliage et siège présidial de Metz avait le droit et le devoir d'assister aux séances de l'assemblée. L'édit de 1666 avait réduit les attributions des Trois-Etats, qui ne jouèrent plus dès lors qu'un rôle effacé. Pourtant, en 1772, on les voit intervenir pour demander le rétablissement du Parlement de Metz. On ne sait rien des Trois-Etats de Toul ; quant à ceux de Verdun, ils se réunirent en 1743 pour réviser la coutume de la cité.

A plusieurs reprises des conflits s'élevèrent, surtout à Metz, entre le corps municipal ou les Trois-Etats d'une part, et les représentants de la royauté française, : intendant ou Parlement de l'autre. Quelques-uns d'entre eux ont été mentionnés dans les premiers chapitres de ce volume.

 

Nous avons vu que les : coutumes de la cité- de Metz avaient été publiées et même révisées au début du XVIIe siècle ; Les coutumes de l'évêché de Metz, qu'il, ne faut pas confondre avec les précédentes, virent le jour en 1683. Les usages de Toul, rédigés en 1742, reçurent l'approbation royale cinq ans plus tard. La première publication des coutumes de Verdun eut lieu en 1678 ; en 1743, les Trois-Etats en donnaient une révision, que le gouvernement homologua en 1747.

Bien avant 1648, les Bourbons avaient, légiféré pour les habitants des trois cités épiscopales, dont il§*n'étaient pourtant que les protecteurs. Devenus, en vertu des traités de Westphalie, territoires français, les villes et les évêchés de Metz, de Toul et de Verdun, se virent appliquer régulièrement les édits et les ordonnances de Louis XIV et de ses successeurs.

Non contents de doter les Trois-Evêchés des tribunaux gui fonctionnaient dans leurs Etats., les Bourbons y introduisirent aussi la vénalité des offices.

On trouvait au dernier degré de l'échelle les tribunaux municipaux, les justices seigneuriales, les prévôtés royales. Au-dessus venaient les bailliages, dont quelques-uns étaient en même temps sièges présidiaux. Ces derniers, qui jouissaient d'une juridiction plus étendue que les simples bailliages, fonctionnaient à la fois comme tribunaux de première instance et comme tribunaux d'appel. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a déjà été dit de la composition et de la compétence de ces Cours de justice.

Le Parlement de Metz, placé au sommet de la hiérarchie judiciaire, mérite au contraire qu'on s'arrête un peu longuement sur lui. Créé en 1633, transféré à Toul quatre ans plus tard, il ne revint à Metz qu'en 1658. Nous avons' parlé précédemment de sa suppression en 1771, de son rétablissement en 1776, enfin de l'exil de ses membres en 1788.

Au début, le Parlement de Metz, instrument de francisation, se recruta exclusivement parmi les parlementaires du royaume. Dans la suite, quelques Messins entrèrent dans cette cour de justice. Les conseillers appartenaient à des familles d'anoblis, bu à la riche bourgeoisie. D'ailleurs, après vingt ans d'exercice, un conseiller roturier acquérait de droit la noblesse, qui se transmettait à ses descendants.

Le roi nommait le premier président. Toutes les autres charges étaient vénales et, moyennant le paiement du droit annuel, pouvaient se transmettre héréditairement. Le prix des charges a beaucoup varié de 1633 à 1789 ; il atteignit son maximum entre les années 1670 et 1697, c'est-à-dire à l'époque où, en raison de l'étendue très grande qu'avait atteinte le ressort du Parlement, les charges des conseillers rapportaient le plus. En principe, les acquéreurs des charges du Parlement devaient remplir certaines conditions d'âge, d'instruction et de moralité.

La composition du Parlement a varié plus d'une fois de 1633 à 1789. A la fin de l'Ancien Régime, le Parlement comprenait une grand'chambre, une chambre des enquêtes qui jugeait au criminel, enfin une chambre des requêtes, définitivement constituée en 1694. Le Parlement jouissait d'attributions très variées. Au point de vue judiciaire, c'était à lui que les plaideurs appelaient des sentences prononcées par les tribunaux inférieurs ; en première instance, il connaissait de certaines causes, en raison soit de la qualité des prévenus, soit delà nature des délits ou des crimes ; c'est ainsi que, depuis 1679, les duellistes tombaient sous sa juridiction. La même année, il fut décidé que des conseillers au Parlement siégeraient à. la table de marbre, chargée de juger les délits forestiers. A certaines époques, le Parlement se vit attribuer une juridiction exceptionnelle : de 1661 à 1669, il fonctionna comme chambre de justice pour rechercher et punir les malversations des traitants.

En matière d'administration et de police, le Parlement exerçait une sorte de tutelle sur les corps municipaux. En 1707 il promulgua une ordonnance somptuaire, dont les dispositions restèrent lettre morte.

Le Parlement avait reçu en 1661 les pouvoirs de Cour des monnaies, en 1692 et peut-être avant, ceux de Cour des comptes. Mais ses attributions à ce double titre furent réduites au milieu du XVIIIe siècle, en 1754-1755 comme Cour des monnaies, en 1750 comme Cour des comptes. Le droit d'enregistrer les édits appartenait au Parlement. Les premières remontrances qu'il présenta à propos d'édits bureaux ne datent que de 1710 ; il en fit de nouvelles en 1725. Vers le milieu du XVIIIe siècle on le voit s'enhardir déplus en plus ; il protesta en 1756, en 1761, en 1763 contre les mesures fiscales du gouvernement ; même à cette dernière date il eut avec le pouvoir royal un grave conflit, qui ne s'apaisa que l'année suivante. Nous avons parlé de l'attaque qu'il dirigea contre l'intendant de Galonné, à propos de la lutte qui mettait aux prises le due d'Aiguillon et le Parlement de Bretagne.

Au XVIIe siècle, l'affaire des réunions avait assigné un rôle important au Parlement de Metz, qui s'était montré l'instrument docile et dévoué des volontés royales.

Les conseillers touchaient des gages. La royauté les avait tout d'abord autorisés à lever sur les Trois-Evêchés une gabelle, dont ils devaient assurer eux-mêmes le recouvrement. En 1661, le gouvernement les déchargea de ce soin et prescrivit aux fermiers des gabelles de payer aux membres du Parlement les gages auxquels ceux-ci avaient droit. En outre, les plaideurs offraient aux conseillers des épices ou vacations, dont l'importance a varié. Les conseillers, nous l'avons dit, acquéraient la noblesse après vingt ans de fonctions ; ils jouissaient de l'inamovibilité ; toutefois le roi pouvait, avec une lettre de cachet, les envoyer en exil.

On trouvait à côté des Cours de justice des Trois-Évêchés tout un personnel d'avocats, de procureurs, de greffiers, d'huissiers, etc. Le gouvernement français avait créé, au milieu du XVIIe siècle, des notaires royaux, qui exercèrent d'abord concurremment avec les amans ; ceux-ci, après avoir vu réduire leurs attributions, finirent par être supprimés en 1728.

 

Chaque ville forte a son gouverneur. Celui de Metz est d'habitude gouverneur des Trois-Evêchés. Le titre et les pouvoirs de ce haut dignitaire ont d'ailleurs fréquemment varié. Au XVIIIe siècle, le maréchal de Belle-Isle se qualifie de « gouverneur des villes et citadelles de Metz, pays messin et verdunois, lieutenant-général, des duchés de Lorraine et de Bar, commandant en chef dans les Trois-Evêchés, la Lorraine, le pays de la Sarre, frontière de Champagne et Luxembourg ». Un de ses successeurs, le maréchal de Broglie, s'intitule « gouverneur de Metz et pays messin, commandant en chef dans les Trois-Evêchés ». Depuis la création de l'intendant et du Parlement, le gouverneur ne possédait plus que des attributions militaires. Pourtant, au XVIIIe siècle, le maréchal de Belle-Isle joua, nous l'avons déjà dit, un rôle considérable à Metz pendant le quart de siècle que durèrent ses fonctions (1733-1754, 1758-1761).

Le gouverneur de Metz a sous ses ordres un commandant en second ; en 1787, le marquis de Bouille fut pourvu de ce poste. Parmi les autres officiers en résidence a Metz, signalons le commandant de la ville, celui-de la citadelle, qui n'était autre que le maître-échevin, le directeur du génie, le directeur et l'inspecteur de l'artillerie. Chacune des villes de Toul et de Verdun avait son gouverneur. A Toul on peut citer M. de Tressan, qui occupa ce poste vers le milieu du XVIIIe siècle. La charge de gouverneur de Verdun resta dans 1 a famille de Feuquières durant une bonne partie du XVIIe siècle. Au-dessous du gouverneur, nous trouvons un commandant en second et un major. Les autres places fortes avaient leur gouverneur, assisté d'un état-major.

Plusieurs écoles furent installées à Metz durant cette période : c'était l'école d'artillerie fondée en 1720, et qui fut complétée en 1785 par une école préparatoire. Mentionnons encore une école de cadets-gentilshommes, d'abord de 1680 à 1694, puis de 1727 à 1733 ; enfin une école de cavalerie, qui n'eut qu'une courte existence (1764-1767). Il existait à Verdun une école de mineurs.

Metz possédait un arsenal, un directoire des subsistances militaires, un service des étapes, etc.

Des troupes gardaient les places fortes des Trois-Evêchés. La garnison de Metz comptait en 1679, à la veille des réunions, 13.000 hommes, 8.000 seulement au milieu du XVIIIe siècle. En 1789, Metz avait 10 bataillons d'infanterie, 10 escadrons de cavalerie, 2 bataillons du régiment d'artillerie, 2 compagnies d'ouvriers, Toul 2 bataillons d'infanterie et 3 escadrons de cavalerie ; Verdun 2 bataillons, 4 escadrons, enfin 6 compagnies de mineurs.

Jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, les troupes étaient dans les places des Trois-Evêchés, comme dans le reste du royaume, logées chez l'habitant. Cette pratique entraînait bien des inconvénients, tant pour la discipline militaire que pour la moralité publique. Ou se décida, dans les dernières années du XVIIe siècle, à construire des casernes pour le logement des troupes. La première dont Metz fut pourvue date de 1696. Mgr de Coislin, évêque de Metz, en fit élever une à ses frais, en 1726. Six autres furent construites de 1727 à 1753. A Toul, on en éleva une en 1735. Verdun en eut trois, dont la première fut commencée en 1729. Gomme les casernes étaient destinées à soulager les habitants d'une lourde charge, ce furent les villes qui en firent les frais, à l'exception de celle que Mgr de Coislin paya de ses deniers.

On ne trouvait pas moins de 10 hôpitaux militaires dans les Trois-Evêchés ; celui de Metz fut construit de 1732 à 1734 aux frais de l'Etat.

Le gouvernement des Bourbons s'occupa d'améliorer, de perfectionner les fortifications des anciennes places et d'en créer de nouvelles. Verdun avait été pourvu d'une citadelle en 1625. Vauban, au XVIIe siècle, puis son élève Cormontaigne, au XVIIIe, firent de Metz l'une des places les plus fortes du royaume. Phalsbourg et Sarrelouis furent également dotées par Vauban d'un système bastionné.

Outre des soldats, recrutés par des enrôlements plus ou moins volontaires, les Trois-Evêchés fournissaient au roi des miliciens. Nous savons que ceux de Verdun furent passés en revue par Chevert en 1753.

Il ne faut pas confondre la milice royale avec la milice bourgeoise des villes. Celle de Metz, qui comprenait de la cavalerie et de l'infanterie à l'époque de la guerre de Trente ans, ne se composait plus, au siècle suivant, que d'infanterie. La milice messine formait alors seize compagnies, groupées en quatre bataillons, avec le maître-échevin pour colonel. Cette troupe joua un rôle durant la guerre de Trente ans et pendant celle de la succession d'Espagne. A la milice touloise, qui ne comprenait que de l'infanterie au XVIIIe siècle, on peut joindre la compagnie des cadets-dauphins.

La milice bourgeoise de Verdun était également une troupe de pied, qui fut employée notamment en 1637 au siège Damvillers. Bien que Louis XIV en eût décrété la suppression en 1664, elle continua de subsister, mais réduite en nombre. Elle comptait en 1694 5 compagnies, 8 en 1740, groupées en 2 bataillons. Les charges d'officiers, d'abord vénales, furent plus tard à la nomination de la municipalité verdunoise.

 

Jusqu'en 1633, le gouvernement royal n'avait pas levé d'impôts proprement dits sur les habitants des trois villes épiscopales. En 1633, une gabelle fut établie pour fournir l'argent nécessaire au paiement des gages des conseillers du Parlement. En 1660, à l'occasion du mariage de Louis XIV, le gouvernement exigea un don gratuit. L'année suivante apparut la subvention, qui correspondait à la taille levée dans le reste du royaume. En 1673, les habitants des Trois-Évêchés eurent à supporter l'impôt du timbre, en 1674 — ou en 1675 — : celui du tabac. Plus tard, nous les trouvons soumis à la capitation et, d'une façon générale, aux impôts qui frappaient les sujets du roi.

À la fin de l'Ancien Régime, la population des évêchés avait à payer, comme impôts directs, la subvention qui, avec ses accessoires, produisait 1.000.000 délivres, la capitation qui, avec ses accessoires, donnait 650.000 livres. Jusqu'en 1787, les deux vingtièmes rapportaient au Trésor 860.000 livres. Le contrôleur-général prétendit à cette date élever le produit des deux vingtièmes à 1.500.000 livres, y compris, il est vrai, la part des ordres privilégiés et celle du Clermontois. Mais l'assemblée provinciale protesta et finit par obtenir une réduction. Quant à l'imposition représentative de la corvée, elle produisait 300.000 livres.

Comme impôts indirects, les Trois-Evêchés supportaient la marque des fers, la marque de l'or et de l'argent, la marque des cuirs, la gabelle, l'impôt sur le tabac, les droits sur les huiles et les savons, sur l'amidon, sur les cartes à jouer.

L'Etat touchait, en outre, des cens et des rentes sur ses domaines, ainsi que les produits de ses forêts.

La répartition et la levée de ces différentes catégories d'impôts ou de revenus se faisait comme en France. Il y avait une direction spéciale pour les vingtièmes. La Ferme générale, chargée de la perception des monopoles et impôts indirects, comprenait plusieurs directions, avec directeurs, contrôleurs-généraux, inspecteurs, capitaines-généraux, brigadiers, sous-brigadiers, etc. Un directeur et receveur-général des domaines, assisté de 18 receveurs, levait et concentrait les revenus domaniaux autres que les produits forestiers ; ceux-ci étaient perçus par des agents spéciaux.

Rappelons que, jusqu'au début du XVIIIe siècle, les troupes en garnison dans les places fortes logeaient chez l'habitant, et que, d'autre part, citadins et paysans devaient fournir aux soldats en temps de guerre le vivre et le couvert ; c’étaient là des charges très lourdes pour la population évêchoise, placée aux frontières de la France.

Durant cette période les villes, en particulier Metz, perdent une partie de leurs anciennes ressources, mais le gouvernement français leur permet de s'en procurer de nouvelles. En 1650, Metz se vit enlever la moitié du produit de la bullette, qui fut attribuée au bailliage. Au siècle suivant la ville dut défendre contre le Parlement ce, qui lui restait du produit de la bullette. La confiscation d'une partie de ses domaines, ordonnée de 1679 à 1683 par la chambre de réunion, priva la ville des revenus que ces domaines lui rapportaient. Par contre, Metz créa vers la fin du XVIIe siècle l'octroi, qui frappait les denrées introduites dans la ville. A cette ressource vint s'ajouter en 1734 le produit d'un impôt sur les propriétés bâties.

L'octroi fut institué à Toul en 1695. Après avoir refondu d'abord en 1688, puis en 16g4, le « grand vendage », la ville de Verdun établit vers la même époque l'octroi, qui ne fut qu'en 1715 l'objet d'un règlement définitif.

Des conflits s'élevèrent à Metz de 1718 à 1752, à Verdun dans le même temps, entre les corps municipaux et une partie des privilégiés, à propos des octrois, auxquels le Parlement et le clergé de la première de ces villes, le clergé de la seconde, prétendaient se soustraire. Le Conseil royal, appelé à se prononcer sur le différend, donna gain de cause aux municipalités. Toutefois, en fait, les privilégiés réussirent à éluder, au moins en partie, la charge que l'on essayait de leur imposer.

Si les villes se trouvaient délivrées de certaines dépenses depuis qu'elles avaient perdu leur indépendance, elles avaient, comme auparavant, à payer leurs fonctionnaires, à entretenir leurs bâtiments municipaux ; de plus elles devaient construire à leurs frais des casernes, payer enfin, à raison de leurs revenus, certains impôts, les vingtièmes par exemple.

Comme les ressources ordinaires des villes ne permettaient pas à celles-ci de couvrir toutes leurs dépenses, surtout en temps de guerre, elles se virent dans la nécessité de contracter des emprunts et de le faire à des conditions onéreuses pour elles. En certains moments critiques, leur situation financière était devenue si difficile que, bien loin de pouvoir rembourser leurs créanciers, elles se trouvaient hors d'état de payer les intérêts des emprunts qu'elles avaient contractés. Le gouvernement leur vint en aide à plusieurs reprises, soit, comme en 1646, 165g, 1663, pour les autorisera différer le remboursement de leurs dettes, soit, comme en 1720, pour abaisser le taux de l'intérêt qu'elles payaient à leurs créanciers.

En 1789, la dette de la ville de Verdun s'élevait à 336.000 livres.

Metz, la seule ville qui eût le droit de battre monnaie, se le vit retirer, puis restituer, mais avec des restrictions. En 1653, le Parlement de Metz interdit à la municipalité de cette ville de battre monnaie sans son autorisation. Une première fois en 1637, derechef en 1662, le Parlement lui ordonna de frapper monnaie au coin de France. C'est en 1666 que parurent les premières espèces frappées dans ces conditions. L'atelier de Metz devenait un atelier royal. En même temps, le Parlement s'efforçait de faire disparaître de la circulation les espèces messines ou étrangères et d'interdire l'emploi de toutes monnaies de compte autres que les françaises. En 1636, il défendait de compter par pistoles, écus et rixdales. En 1640, M. de Lionne, venu à Verdun, prescrivit aux habitants de remplacer la monnaie barroise, jusqu'alors en usage, par la monnaie française. Enfin le gouvernement royal retira en 1693 toutes les anciennes espèces messines restées dans la circulation.

4° Sentiments des populations à l'égard de la royauté française, de ses agents et des institutions.

Quoique la royauté française eût petit à petit dépouillé les habitants des Trois-Evêchés de leurs anciennes libertés et qu'elle fît peser sur eux des charges très lourdes, on a l'impression que, dès le milieu du XVIIe siècle, ils s'étaient résignés à leur déchéance, même qu'ils s'étaient attachés à la France et à la dynastie qui les gouvernait. Toutefois, dais les Trois-Evêchés comme ailleurs, on souffrait au XVIIIe siècle de l'arbitraire du pouvoir, on supportait impatiemment le poids écrasant des impôts, les exactions et les violences des agents de la Ferme générale. Le mécontentement causé par le despotisme s'avivait chez quelques bourgeois cultivés du souvenir des franchises dont leurs ancêtres avaient joui. On désirait donc une réforme des institutions qui rendît les populations libres, heureuses et meilleures.

 

 

 



[1] Plusieurs seigneurs de la région lorraine battirent monnaie au début ou vers le milieu du XVIIe siècle. Ce furent Charles de Remoncourt, abbé de Gorze, Henriette de Lorraine-Vaudémont, princesse de Lixheim, Diane de Dommartin, baronne de Fénétrange, et Léopold-Philippe-Charles, comte de Salm.

[2] Voir t. Ier, quatrième partie, l. Ier, ch. IV.